Tir fédéral de 1844.

Bâle, 12 juillet 1844.

Mon cher directeur,

Que m'apprenez-vous? Des six dessins que je vous avais envoyés, trois se sont égarés en route; vous les retrouverez, je l'espère, et vos abonnés ne perdront rien pour attendre. Puisse ma lettre avoir une meilleure chance (1)!

Note 1: Note du directeur. Ces dessins s'étaient égarés, mais ils nous arrivent à l'instant même. Nous les publierons dans un prochain numéro avec la fin de la lettre de notre correspondant.

J'ai fidèlement rempli vos instructions. J'ai tout vu, tout entendu, et si ma qualité de citoyen français et de Parisien ne m'a pas permis de disputer le prix aux vainqueurs, du moins j'ai assisté chaque jour de visu et de auribus aux diverses cérémonies qui ont signalé cette fête mémorable. Mes yeux et mes oreilles ont grand besoin de repos, je vous assure, mais avant d'aller prendre des bains d'air sur les sommets des hautes alpes des Grisons, je veux accomplir ma promesse et vous adresser une relation exacte et complète du grand tir fédéral de Bâle.

Un mot d'introduction. Je serai court; rassurez-vous.

La confédération suisse ne forme pas une nation proprement dite; ses vingt-deux cantons se composent en effet de trois peuples distincts, dont les mœurs, la langue, la religion, les lois, sont entièrement différentes; aussi les dissensions intestines provoquées à dessein par des partis remuants auraient bientôt pour résultat infaillible de détendre et de rompre même le lien fédéral, si d'autres causes non moins influentes ne venaient pas sans cesse le resserrer. Quelque danger qu'elle coure, la confédération suisse ne périra pas; le bon sens et le patriotisme de la majorité des habitants feront toujours avorter les tentatives coupables des éternels ennemis de la liberté et de la nationalité des peuples, qui veulent diviser pour régner. Partout l'élite de la population s'efforce de développer autant que possible l'esprit d'association; partout des sociétés se fondent dont le but est de réunir sous un même toit et à la même table, dans un intérêt commun, tous les membres de la grande famille helvétique.

Encore une petite préface, s'il vous plaît. Avant le tir, plusieurs sociétés générales avaient tenu leurs réunions annuelles. En venant à Bâle le 18 juin, j'ai assisté à Lausanne à celle des officiers de l'armée suisse. Peut-être nous autres Parisiens, blasés sur les émotions patriotiques, pensons-nous parfois que les Suisses aiment un peu trop à manger, à boire, à discourir, à se promener et à tirer leur carabine en société. Ces mœurs naïves les honorent, et, loin d'en rire, je les admire avec émotion et je souhaite toujours un pareil ridicule à mes chers compatriotes.

Malgré l'ouverture prochaine du tir fédéral, 500 officiers de toutes armes s'étaient rassemblés les 16 et 17 juin dans le chef-lieu du canton de Vaud.--Le 16, après avoir procédé à la réception des députations, on s'est promené sur le lac et on est allé faire une fort agréable collation à Vevey. Le 18 était le jour des discours et du dîner. Les discours ont eu lieu dans la cathédrale et le dîner à Montbenon, sous une tente élégamment décorée. Les orateurs ont lu des mémoires ou soutenu des discussions sur des questions militaires. Les convives se sont régalés avec appétit de mets et de vins excellents. Ce banquet offrait un magnifique spectacle. Au delà des poteaux qui soutenaient la tente, et des beaux arbres qui l'entouraient, le spectateur ravi apercevait, comme dit M. Victor Hugo, «cette magnifique émeraude du Léman, enchâssée dans des montagnes de neige comme dans une orfèvrerie d'argent.--Les dents d'Oche ne mordaient aucun nuage.» Même auteur.

Au dessert, des tostes nombreux ont été portés. Après celui de M. Druey, conseiller d'État, tous les assistants ont chanté en chœur un hymne composé tout exprès pour la circonstance par le poète de Lausanne, M. Porchat, sur une des plus belles mélodies de Grétry. Les chants se sont ensuite prolongés pendant une partie de la soirée. A l'hymne de M. Porchat ont succédé des couplets de M. Hœgger, de Genève; des strophes allemandes de M. Nessler, professeur au gymnase de Lausanne; et enfin des chansons patoises d'une originalité remarquable. Ce magnifique paysage, «le plus beau dont l'œil humain puisse être frappé,» a dit Jean-Jacques Mousseau, l'air des montagnes si pur et si doux, cette musique militaire qui accompagnait les chants patriotiques, ces coups de canon tirés par intervalles, et que répétaient au loin les échos du Jura et des Alpes, cette foule si joyeuse, si animée, et pourtant si calme, tout cela avait produit sur moi une impression dont je jouissais avec bonheur, et m'avait disposé on ne peut mieux en faveur de la solennité nationale à laquelle j'allais me rendre.

De Lausanne passons donc sans transition à Bâle; élançons-nous d'un seul bond de la rive droite du lac de Genève sur la rive gauche du Rhin. Cette ville, d'ordinaire si calme et si triste, elle est plus animée, plus gaie que Régent's-street ou que le boulevard de Gand. On a peine à la reconnaître! Que dit ce crieur dont je ne comprends pas le patois? Nous sommes au 29 juin, veille de la fête, il est huit heures du soir, et 1,000 personnes environ errent dans les rues de la ville sans pouvoir trouver un logement. On fait connaître leur embarrassante position à tous les habitants. Et cependant les journaux annoncent depuis quelques jours «que le comité des logements a trouvé moyen de loger environ 3,240 carabiniers à des prix modiques, à savoir: 500 gratis, sous des tentes, 170 chez des particuliers, sur la paille, à 2, 2 1/2 et 3 batz; 100 dans des lits, à la caserne, pour 3 à 6 batz; 2,000 chez des particuliers, dans des lits, à 5--20 batz, et 170 pour le prix de 25 à 40 batz.»

Heureusement pour moi, mon titre de rédacteur de l'Illustration m'avait assuré une chambre très-confortable chez le plus aimable de tous les hôtes. Qu'il en reçoive ici mes remerciements. Pourquoi m'a-t-il défendu de divulguer son nom? C'est un secret qui me coûte à garder.

Le tir fédéral n'avait pas eu lieu à Bâle depuis 1827. L'établissement du chemin de fer d'Alsace, l'amélioration de toutes les voies de communication, la création de nouveaux moyens de transport, auraient suffi pour attirer cette année, dans ses murs, un nombre d'étrangers triple de celui qu'elle y avait reçu il y a dix-sept ans, mais cette fête annuelle devait être précédée d'une fête séculaire, la célébration du quatrième anniversaire de la «bataille de Saint-Jacques. Qui n'a lu dans Muller le récit de ce mémorable sacrifice, comparable à celui qui a immortalisé les Thermopyles? Le 26 août 1444, 1,500 Suisses confédérés attaquèrent près de Saint-Jacques 8,000 Armagnacs, et ils se battirent contre eux jusqu'à ce qu'ils tombassent, percés de coups mortels, sur les cadavres de leurs ennemis. 1,458 périrent vaincus à force de vaincre, dit Æneas Sylvius; 32 guérirent de leurs blessures, et 10 seulement cherchèrent leur salut dans la fuite; leurs compatriotes les bannirent de la Suisse. Le dauphin de France, qui depuis fut Louis XI, commandait les bandes mercenaires des Armagnacs. La valeur des confédérés lui inspira un tel respect, qu'il se hâta de conclure la paix, et que des lors il résolut de prendre des Suisses à son service. Un monument de pierre a été élevé par les Bâlois, en 1824, en commémoration de la bataille de Saint-Jacques.

A quatre heures du matin, le 30 juin, je fus réveillé en sursaut par un coup de canon. C'était le premier signal de l'ouverture de cette double fête. Deux heures après, les clochers de la cathédrale firent, selon le programme officiel, «entendre leurs plus beaux accords»; mais au son des cloches,--douce surprise!--se mêlaient les voix d'un chœur nombreux de chanteurs postés au haut des tours. A sept heures, ce concert fini, toutes les cloches de la ville annoncèrent le service divin qui devait avoir lieu dans les quatre principaux temples. Laissant, quant à moi, les acteurs de la fête se réunir sur la place de la cathédrale, je me rendis avec une foule considérable hors de la porte d'Æschen, le long de la route où devait passer le cortège.

Ce cortège ressemblait un peu à tous les cortèges passés, présents et futurs; mais il offrit plusieurs particularités curieuses qui méritent une mention. Il se composait d'une telle quantité d'artilleurs, de sapeurs, de fantassins, de corporations, de carabiniers, qu'il mit près de trois heures à défiler. Regardons-les passer et n'en disons rien; mais remarquez, je vous prie, le corps des cadets artilleurs de Bâle, c'est-à-dire trente jeunes gens de quinze à dix-huit ans, avec de petites capotes, de casquettes rouges et blanches et deux petites pièces de canon parfaitement propres et bien montées. Cette artillerie en miniature est suivie d'une infanterie lilliputienne qui consiste en quatre sapeurs sans barbe, un tambour-major tout petit, une dizaine de tambours dont la taille est proportionnée à celle de leur chef, et cinq pelotons de vingt hommes. Le plus âgé de ces soldats n'a pas quinze ans. Ce sont les écoliers du collège de Bâle organisés militairement comme dans la plupart des cantons suisses: veste ronde en toile grise, pantalon blanc, casquette verte avec broderie écarlate, buffleteries noires, un sac, un fusil, un sabre et une giberne, tel est l'uniforme, telles sont les armes de ces charmants petits fantassins qui paraissent assez difficiles à discipliner, et qui n'observent pas la consigne de silence dans les rangs.

En avant des autorités municipales marchait en outre un géant vivant vêtu du costume national du moyen âge, et tout bardé de fer. Enfin, deux hommes d'une taille et d'une constitution moins extraordinaires, également vêtus du costume suisse du moyen âge, suivaient la musique du bataillon de la landwehr, portant d'énormes gobelets en forme de cornes garnis d'argent.

Ces gobelets, dont la vue piquait vivement ma curiosité, devaient jouer un grand rôle dans les cérémonies prochaines. Je les suivis longtemps des yeux; mais ils franchirent le seuil de l'enceinte réservée dont l'entrée était interdite aux étrangers. Que se passa-t-il alors dans ce sanctuaire? Mon hôte me l'apprit le lendemain; on prononça des discours, on inaugura une table de marbre sur laquelle sont gravés les noms des capitaines et le nombre de soldats morts à la bataille de Saint-Jacques, et les autorités de Bâle offrirent aux confédérés des autres cantons, dans ces coupes étranges, le vin d'honneur, le schweitzerblut, le sang suisse, qui croît à l'endroit même où succombèrent les héros de 1444.

Ces cérémonie» achevées, je revins à Bâle avec le cortège. On se rendit d'abord à l'hôtel de ville, où les membres du gouvernement, entourés du corps d'officiers bâlois, reçurent le comité central du dernier tir fédéral de Coire, les présidents des sociétés de tir cantonales et le comité d'organisation du tir fédéral actuel. Quelques coupes du vin d'honneur furent bues de nouveau à la prospérité de la patrie, et on se dirigea alors vers la Schützenmatte, en français la place du tir.

Pour se rendre à la Schützenmatte, on passe par le faubourg Saint-Paul, élégamment décoré, à l'extrémité duquel se trouve la porte du même nom, flanquée d'une haute tour crénelée; c'est la plus belle porte de Mâle. Arrivé sur le boulevard extérieur, on voit de loin flotter les flammes blanches et rouges au haut des mâts qui entourent l'enceinte du tir.

L'immense emplacement du tir fédéral, avec toutes ses dépendances, occupe une superficie de 160,000 mètres carrés; toutes les constructions sont de style gothique et en bois, mais un léger badigeon grisâtre leur donne l'apparence d'un édifice en pierre de taille. Au milieu se trouve une vaste enceinte de 66,000 mètres carrés, dans laquelle on pénètre par un arc de triomphe à trois arcades, dont les deux entrées latérales sont surmontées de tours crénelées, hautes de 17 mètres, et flanquées chacune de quatre tourelles octogones. La largeur totale de cette construction est de 22 mètres, et dans l'intérieur des deux ailes, des escaliers conduisent à des espèces de chambres servant de gîte à soixante hommes de service. Après avoir passé sous une voûte de 6 mètres de profondeur, vous vous trouvez sur une vaste place formant un carre oblong d'une longueur de 230 mètres sur une largeur de 196, et sur laquelle 10,000 hommes peuvent circuler commodément. A l'extrémité opposée à l'arc de triomphe se trouve un simple portique en cloison, également à trois arcades. De chaque côté de ce portique, ainsi que de l'arc de triomphe, s'élève une espèce de château fort octogone, de 23 mètres de diamètre, composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, et surmonté d'un belvédère crénelé à deux balcons. Deux de ces constructions, celles voisines de la galerie des tireurs, servent de cafés-restaurants pouvant contenir chacun 5 à 600 personnes. Dans une troisième on a établi au rez-de-chaussée le corps de garde de la milice, au premier étage, une salle de délibération pour les comités, enfin la quatrième, lieu de dépôt pour les pompes à incendie, offre en même temps une chambre de repos aux marqueurs.


Porte d'entrée du tir fédéral.

A droite se prolonge, sur une longueur de 200 mètres sur 21 de largeur, et percée de 42 croisées ogivales, la vaste galerie des tireurs. Au milieu de cette galerie, un portique flanqué de tourelles, orné des armes des 22 cantons et de peintures représentant la bataille de Saint-Jacques, renferme la caisse et le bureau fédéral. Vis-à-vis du tir et dans les mêmes proportions, mais avec une largeur presque triple, est établie l'immense cantine ou salle à manger dont on admire la belle et solide charpente; aux quatre angles, les constructions octogones sent reliées avec les extrémités du tir et de la cantine par des galeries servant de bazars et de bureaux. Mais le principal ornement de la grande cour, c'est le pavillon des prix d'honneur, en forme de croix, élégante chapelle où le jour pénètre de tous côtés, à travers de hautes et sveltes fenêtres en ogive aux gracieux ornements, et du centre de laquelle s'élance, à une hauteur de 30 mètres, une tour surmontée de la statue colossale d'un guerrier du moyen âge (Hermann Seevogel, de Bâle), armé de toutes pièces et portant l'étendard fédéral. Un balcon circulaire couronnant le milieu de la tour est destiné à recevoir les drapeaux des sociétés locales; sur un autre, placé plus haut, sont plantés ceux des sociétés cantonales. Sept fontaines distribuées sur les différents points de l'enceinte fournissent de l'eau en abondance.

Mais les dessins que je vous envoie vous donneront une idée plus exacte que mes descriptions de toutes ces merveilles.

Le cortège introduit dans l'enceinte, on arbora le drapeau fédéral au sommet du pavillon des prix; des acclamations universelles se mêlèrent alors à une salve de 22 coups de canon; puis les drapeaux des cantons et des sociétés particulières furent successivement élevés sur les galeries inférieures.

Il était trois heures quand ces diverses cérémonies se terminèrent. Depuis le matin tous les assistants jeûnaient. Au signal donné, chacun se précipita vers la salle à manger du tir, qui avait fait publier depuis quelques jours dans les journaux la note suivante:

«La salle à manger, construite sur la place où se fera le tir, a 400 pieds de long, 160 pieds de profondeur, 41 pieds de haut; la façade a une longueur de 160 pieds, et un péristyle d'environ 13 à 16 pieds, qui renferme deux bureaux et deux escaliers conduisant aux galeries des dames.


Pavillon des drapeaux et des prix.

«Cette immense salle peut contenir commodément autour de 153 tables, 4,500 personnes et au moins 4,000 près de la tribune des orateurs. Le bâtiment a trois pignons couverts de papier d'asphalte. Pour son achèvement, il a fallu 70,000 pieds cubes de bois de construction, 200,000 pieds carrés de planches, 20,000 lattes doubles, 20,000 lattes à tuiles, 25 quintaux de clous, une grande quantité de vis et de crochets.

«La façade est surmontée de 16 petites tours, de 36 à 51 pieds d'élévation, garnies de moulures, d'armoiries et d'ornements ciselés en bois.

«Les besoins journaliers pour le dîner sont évalués à environ 4,400 livres de bœuf, 2,200 livres de veau, mouton et porc, 4,200 livres de pain. Il a été commandé 25 quintaux de charcuterie et 50 sacs de pommes de terre.

«Les fournitures de légumes qui proviennent des environs de Colmar, commenceront le 29 juin par le chemin de fer. Les provisions en vins s'élèvent à environ 420,000 bouteilles de vin destiné aux arquebusiers, 14,500 bouteilles de vin d'honneur, parmi lesquelles se trouvent 2,400 bouteilles véritable sang-suisse, 1,000 bouteilles de vin de Champagne, 1,000 bouteilles de vin de Bordeaux, 1,000 bouteilles d'Yvorne, 600 bouteilles de vin de Margraviat de 1753, 500 bouteilles de Neuchâtel, 500 bouteilles de vin du Rhin, 500 bouteilles de vin de Bourgogne, 300 bouteilles de Xérès et Malaga, et 1,000 cruchons d'eau de Selters.

«Les dîners sont préparés par un chef de cuisine, aidé de 5 cuisinières, 3 pâtissiers et 4 trancheurs; 10 personnes sont chargées de la préparation des légumes, 22 autres ont soin de la vaisselle. Le service dans l'intérieur de la salle à manger est dirigé par 200 sommeliers en uniforme, dont 180 en activité et 20 en réserve.

«L'administration de la cave est confiée à un surveillant en chef et 4 surveillants en sous-ordre, et celle de la cuisine, à 2 surveillants en sous-ordre et 6 aides.

«Les tables seront couvertes de linge damassé blanc et gris, confectionné dans les fabriques des cantons de Berne, d'Argovie et de Thurgovie.

«Les commandes en vaisselle faites jusqu'au 1er mai s'élèvent déjà à environ 400 soupières, 1,706 plats, 700 saladiers, 300 moutardiers, 20,000 assiettes, 10,000 verres à vin, 300 verres à vin de Bordeaux, 200 verres à vin du Rhin dits Ræmer, 600 salières, 5,000 couteaux et fourchettes, 5,000 cuillers, 350 cuillers à ragoût, et 200 couverts à trancher.»


Le Stand, Salle du tir fédéral.

Il devait y avoir, comme vous le voyez, beaucoup d'élus dans ce paradis; toutefois le nombre des appelés était si considérable, qu'il me fut impossible de trouver une place; j'avais le numéro 12,587. Je retournai donc à Bâle, mourant de fatigue et de faim, mais bien résolu, mon cher directeur, à remplir mon devoir jusqu'au bout, dussé-je en mourir, me promettant d'assister le lendemain à l'ouverture du tir, qui était annoncée pour six heures.

(La fin à un prochain numéro.)



Inauguration de l'Éclairage au Gaz sur la place
Saint-Marc, et Fête de la Tombola, à Venise (8 juin 1844).


Inauguration de l'éclairage au gaz et tombola sur la place Saint-Marc, à Venise.

Venise eut longtemps la réputation d'une ville de plaisir. Outre son carnaval, qui attirait les étrangers de toute l'Europe, un grand nombre de réjouissances périodiques y étaient célébrées, presque toutes ennoblies par le souvenir des événements auxquels elles devaient leur origine.

La plus grande pompe était surtout déployée dans les cérémonies politiques, notamment dans celle où chaque année, le jour de l'Ascension, le doge, monté sur le Bucentaure, entouré de la noblesse, accompagné de toutes les gondoles de Venise, allait épouser la mer, aux yeux de tous les ambassadeurs étrangers, qui semblaient, par leur présente, reconnaître cette prise de possession. Le gouvernement lui-même s'appliquait à multiplier les fêtes et les spectacles, ingénieux qu'il était à occuper et à distraire une population plus disposée à tenir compte des soins donnés à ses plaisirs que des concessions faites à son indépendance.

Enfin ce n'était pas une institution purement, frivole, que cet usage habituel du masque, dédommagement nécessaire de l'inégalité qui existait entre les diverses classes de la population de Venise. A la faveur du masque, un sénateur en robe, en grande perruque, venait s'asseoir devant une table entourée de personnages marqués comme lui, et tenait la banque, comme il aurait présidé un tribunal. Cette fureur du jeu était plus générale à Venise qu'ailleurs, parce que le gouvernement se croyait intéressé à l'encourager, et que, dans les premiers temps, la banque était établie sur la place publique. A diverses époques, la ruine éclatante de beaucoup de familles fit interdire les jeux de hasard; mais cette prohibition ne fut jamais que momentanée.

Nous retrouvons encore aujourd'hui comme un souvenir et un dernier vestige de cet ancien usage dans la Tombola, espèce de loterie qui se tire annuellement, et de jour, pendant le carnaval, sur la place Saint-Marc, et dont les produits reçoivent une destination charitable et mieux appropriée aux besoins moraux de notre siècle. Cette année, pour la première fois, la Tombola n'a pas été tirée à l'époque, ordinaire; elle a été ajournée jusqu'au samedi 8 juin, afin de donner quelque solennité à l'inauguration de l'éclairage par le gaz de la place Saint-Marc, et le tirage a eu lieu de nuit.

La Tombola est faite par les soins de l'administration des établissements de bienfaisance publique, et au profit de ces établissements. On distribue un nombre considérable de billets, ou cartons de loterie, absolument comme au loto. Celui qui a un quaterne gagne 600 zwanziger, ou livres autrichiennes (la livre autrichienne vaut 87 centimes); celui qui a un quine gagne 800 livres, et le joueur assez heureux pour marquer les quinze numéros inscrits sur son billet gagne la Tombola, qui est de 2,000 livres. Comme le nombre des gagnants est très-faible, l'argent payé par l'administration est peu de chose, et une grande partie de la recette reste pour les pauvres. Ainsi, dans la dernière Tombola, 40,000 billets environ ayant été pris, ont donné 40,000 livres; et comme il n'a été gagné que trois quaternes et deux tombola, l'administration n'a eu que 5,800 livres à payer aux gagnants.

La cérémonie a commencé le 8 juin à neuf heures du soir, sous la présidence de la commission des établissements de bienfaisance placée sur une estrade élevée en avant de l'église Saint-Marc. Sur cette même estrade étaient la roue de fortune, l'enfant qui tirait les numéros et trois trompettes.

Un coup de trompette annonçait le tirage de chaque numéro, qui était ensuite annoncé par des crieurs distribués aux quatre coins de la place, et affiché en haut de deux tribunes, en même temps que sur une tour carrée, construite au milieu de la place et surmontée d'une urne. Sur les quatre faces de cette tour on appliquait de gros chiffres indiquant les numéros au fur et à mesure qu'ils sortaient: ceux-ci étaient à demeure. Autour des numéros régnait une double rangée de becs de gaz. Quand un quaterne était gagné, on allumait on feu de Bengale, et au son de la musique militaire, le gagnant venait faire vérifier sur l'estrade son billet, pour toucher l'argent le lendemain. Toute la place était couverte de monde, et offrait un curieux spectacle par la variété des costumes pittoresques de Grecs, à Arméniens, etc. Une ligne double de troupes maintenait le bon ordre.

Le gaz était employé depuis huit ou dix mois dans les magasins des galeries; mais la municipalité ne l'avait pas encore utilisé pour l'éclairage de la place. De chaque coté, trois colonnes s'élèvent surmontées d'une couronne d'où jaillit la flamme du gaz, et du milieu de chaque arcade des galeries s'avance un très-long bras de fer supportant une lanterne. La façade de la cathédrale est éclairée par trois de ces lanternes, une dans chacun des intervalles qui séparent les grandes portes.

La soirée du 8 juin s'est terminée par un feu d'artifice tiré au jardin public de Napoléon, sur la lagune, au milieu de la mer. Du quai des Esclavons et de la Piazzetta, tous ces feux rouges et bleus qui se réfléchissaient dans les eaux, formaient, avec les gondoles illuminées, un magnifique tableau.

Le jeudi précédent avait eu lieu la régate, ou course des gondoles dans le grand canal.



Le Sacrifice d'Alceste.

(3e partie.--V. p. 297 et 314.)

Par une sombre et pluvieuse soirée de l'année 1793, un homme déjà sur le déclin de l'âge, revêtu du costume grossier d'un paysan, suivait un chemin étroit et encaissé qui allait rejoindre la grande route de Rennes. A côté de lui, marchait une jeune fille enveloppée d'une épaisse mante de laine brune. Tous deux s'avançaient avec peine dans ce sentier fangeux, que sillonnaient de profondes ornières. Le vieillard trébuchait à chaque pas dans ces cavités perfides que la vase et l'eau dissimulaient dans l'ombre, et comme incertain de la route qu'il devait suivre, s'arrêtait sans cesse en gémissant tout, bas, tandis que la jeune fille essayait en vain de le soutenir et de hâter sa marche.

«Mon Dieu! murmura-t-elle; pressons le pas! que deviendrions-nous si la nuit nous surprenait ici? Heureusement nous ne sommes plus éloignés de la ferme des Essarts, et sans doute nous y serons reçus.

--Dieu le veuille! répondit le vieillard d'un ton désespéré; car je ne serais pas en état d'aller plus loin, quoi qu'il puisse arriver.»

Et ils continuèrent leur route; mais plus ils avançaient, et plus elle devenait difficile. La jeune fille, dont l'énergie semblait avoir jusque-là soutenu son père, s'épuisait en vains efforts sur ce sol détrempé, où ses pieds s'enfonçaient et glissaient à chaque pas.

«Mon Dieu! dit-elle tout à coup avec un mouvement de terreur, voilà des chevaux!»

En effet, on entendait le bruit d'une troupe d'hommes à cheval galopant dans la vase, et à travers la brume et l'obscurité, on pouvait distinguer des uniformes, des plumets et des écharpes tricolores. Les deux voyageurs se rangèrent contre le talus; par un mouvement instinctif, la jeune fille se mit devant son père, comme pour le cacher et le protéger. L'un des cavaliers s'arrêta.

«Citoyens! cria-t-il, savez-vous ce qui s'est passé aujourd'hui au château de Larcy?

--Oui-da! répondit la jeune fille, avec un accent et dans un patois que l'étranger, penché sur le cou de son cheval piaffant dans la boue, semblait avoir peine à comprendre; le citoyen maire est venu au château pour arrêter les aristocrates, le baron et sa fille. Dame, ceux-ci se sont sauvés, et le château a été pillé: mais le vieux traître n'a pas été loin, car on dit qu'il a été arrêté et pendu à vingt pas du château.

--C'est bon! Adieu, citoyenne, cria le cavalier; et il partit au grand trot.

--Marchons vite! dit la jeune fille à voix basse en prenant le bras du vieillard; ceux-là sont trompés, tâchons de gagner la ferme avant d'un rencontrer d'autres.»

Ils sortirent enfin du bourbier et hâtèrent le pas. Le chemin devenait plus praticable, et bientôt ils atteignirent la ferme des Essarts. Ils pénétrèrent dans une arrière-cour déserte, et la jeune fille frappa à une petite porte que la fermière vint ouvrir d'un air étonné.

«Que demandez-vous? dit-elle.

--Un abri et une place au feu. Nous sommes égarés.

--Entrez,» répondit la fermière avec quelque hésitation; et elle les introduisit dans la salle où Dominique le fermier se chauffait au feu de l'âtre. Les deux voyageurs s'approchèrent de la haute cheminée afin de sécher leurs habits trempés de vase et de pluie.

Le fermier les examina quelque temps avec défiance.

«Où allez-vous donc comme cela, citoyens? dit il, enfin.

--Nous allons à Rennes, dit le vieillard, et nous voudrions trouver une voiture pour nous y conduire. En connaissez-vous quelqu'une par ici que nous puissions louer?

--Louer une voiture! répliqua Dominique, qui fit un mouvement au son de cette voix; et en même temps ses yeux s'arrêtaient sur les petites mains blanches et délicates que la jeune fille mettait devant sa figure pour se garantir de la flamme; et peut-être aussi pour se cacher; une voiture! répéta-t-il avec expression; ce n'est pas ainsi que voyage un paysan... pas plus que ces mains-là ne sont celles d'une paysanne! Qu'êtes-vous venus faire ici?

--Vous demander un asile, Dominique, répondit Mathilde on se découvrant, un asile seulement pour cette nuit!

--Mademoiselle Mathilde! s'écria la fermière en lui prenant les mains avec effusion.

--Grand Dieu! s'écria te fermier; vous ici! le baron de Larcy dans ma ferme!

--Oui... je suis poursuivi... et je vous demande de me secourir.

--Vous me demandez de me perdre! interrompit Dominique hors de lui; ne savez-vous pas que vous êtes hors la loi, et qu'il y a peine de mort pour tous ceux qui vous recèlent! Si l'on sait que vous avez mis le pied ici, moi, ma femme et mes enfants, nous sommes tous perdus! Sortez, sortez bien vite! Si vous restiez ici, je devrais vous dénoncer!

--Quoi! Dominique, répondit le baron avec calme, c'est ainsi que vous me recevez! Quel mal vous ai-je fait?

--A moi personnellement... aucun. On dit que vous avez appelé l'étranger et semé la guerre civile. C'est un crime... Moi, je ne m'en fais pas juge. Je vous dis seulement, sortez, allez ailleurs. Mais demandez à Bastien et à Gervais, demandez à Léonard ce que votre père, de triste mémoire, a fait aux leurs, et vous saurez pourquoi ils ont brisé la porte de votre château ce soir.

--Ainsi, reprit le baron d'une voix altérée, vous me refusez l'abri de votre toit pour une nuit. Et cette enfant, ajouta-t-il en montrant Mathilde, l'enveloppez-vous dans cette même haine, dans cette même vengeance?»

Le fermier parut hésiter

«Non, non! s'écria Mathilde. Mon père! avez-vous pensé que je pourrais vous quitter un moment?... Adieu Madeleine... Je ne vous en veux pas.»

Et elle tendit sa main à la fermière, qui se tenait appuyée contre le mur, les mains croisées sur sa poitrine. Madeleine prit sa main et la baisa en pleurant... puis les deux fugitifs se trouvèrent encore une fois seuls sur la route.

Toutefois, par un singulier contraste, cette dernière scène avait rendu au vieux baron toute son énergie. Ce coup, loin de l'abattre, l'avait relevé; et il s'achemina d'un pas beaucoup plus ferme vers la taverne du père Lartier, espèce d'auberge ouverte à tout venant, sur le bord de la route.

«Dans la foule, dit-il, on ne fera peut-être pas attention à nous, et nous pourrons faire marche pour une voiture.»

Il y avait, en effet, beaucoup de monde dans la salle; on y parlait très haut, et les deux fugitifs s'y glissèrent sans qu'on prît la peine de les regarder. Le baron demanda un pot de cidre et s'assit à une table isolée avec Mathilde. Au milieu de la salle, quatre ou cinq individus, armés de mauvais sabres et de pistolets rouillés, discouraient des événements de la journée, et se vantaient d'avoir pris part à la dévastation du château de Larcy.

«Par le sang Dieu! disait l'un, si j'avais attrapé le vieil aristocrate, je ne l'aurais pas laissé partir, moi, car je le connais bien.

--Sortons! dit Mathilde bas à son père.

--Où irions-nous? dit le baron. Que la volonté de Dieu soit faite!

--Tâchons de nous procurer au moins cette voiture sur-le-champ. Je vais parler à l'aubergiste. De la part d'une femme, la demande d'un chariot paraîtra toute naturelle.»

Mathilde se leva et alla trouver le père Lartier.

«Une charrette couverte, ma petite mère? dit-il. Ohé! Rousseau! cria-t-il en s'adressant à l'orateur de la bande, veux-tu louer ton chariot pour un voyage de Rennes, aller et retour?

--Ce ne serait pas de refus, dit Rousseau; mais cela dépend du prix, quoi!

--Eh bien, tenez, ma petite mère, continua l'aubergiste, voilà votre homme. Faites, votre affaire avec lui si vous pouvez.»

Mathilde s'approcha, non sans quelque répugnance, de cet individu, véritable figure de bandit qui lui inspirait une terreur profonde. Rousseau sembla s'en apercevoir, et, tout en l'examinant avec attention, se mit à débattre avec elle le prix de sa voiture.

«Mais après tout, citoyenne, il faut voir d'abord si elle vous convient, dit-il enfin. Venez avec moi sous la remise, et je vais vous la montrée.

--Comment, sacrebleu! dit l'un des voisins, tu vas louer notre chariot, Rousseau, et pour aller à Rennes? Ne sais-tu pas qu'il nous le faut pour partir demain à midi?»

Tous les autres, avertis alors de ce qu'il s'agissait, firent chorus et se levèrent à la fuis.

«Mais si on le paie bien! cria Rousseau. Venez avec nous, parbleu! et nous conclurons tous ensemble le marché.» Mathilde était trop avancée pour reculer sans danger. Réunissant tout son courage, elle sortit au milieu de ces hommes à demi gris, et se dirigea vers la remise, espère de hangar adossé contre le mur de la cour.

A ce moment, un grand et bel homme, revêtu d'un uniforme de capitaine républicain, parut sur le seuil de l'auberge. Il s'arrêta un moment et jeta un coup d'œil rapide tout autour de la salle, que le départ des chenapans qui l'encombraient un moment auparavant laissait presque vide; puis il entra, et on fit lentement le tour, examinant avec attention toutes les personnes qui s'y trouvaient. Cet examen effraya singulièrement le baron de Larcy, qui, à chaque fois que le capitaine s'arrêta devant lui, ne put s'empêcher de tressaillir et de tourner la tête.

«Que voulez-vous, capitaine? dit l'aubergiste.

--Un pot de cidre et deux verres sur cette table, dit l'officier. Parbleu! père Robineau! ajouta-t-il en frappant rudement sur l'épaule du baron, ne me reconnaissez-vous pas? Il y a une heure que je vous cherche.»

Le baron leva la tête, stupéfait... et poussa un cri étouffé: c'était Nathaniel de Keraudran.

«Ah! ah! dit Nathaniel en posant sa main sur la sienne et en la serrant fortement, il paraît que vous ne vous attendiez pas à me voir. Mais nous allons boire un coup avant de partir... Où est votre fille?

--Elle est en marché pour louer un chariot, répondit le baron d'une voix altérée par l'émotion.

--C'est inutile maintenant, répliqua Keraudran avec le même sang-froid. J'ai ma voiture, et vous monterez derrière, père Robineau. Ah ça, que fait donc votre fille?...

--Elle est dans la remise à voir la voiture, dit Lartier, qui apportait le cidre.

--Je vais la chercher, reprit Keraudran. Buvez un coup en m'attendant, père Robineau, c'est moi qui paie.»

Et il sortit vivement, se dirigeant vers la remise indiquée. En approchant, il entendit des voix animées, des plainte» étouffées...

«Après tout, disait Rousseau, pour une petite aristocrate, tu fais bien la mijaurée!... Aimes-tu mieux que nous te fassions couper la tête? Choisis vite. Parbleu! tu n'en mourras pas de cette fois...»

Ces hideuses paroles eurent à peine frappé les oreilles de Keraudran, qu'il s'élança vers la porte pour l'ouvrir... Elle était barricadée... Sans perdre un temps précieux pour chercher à l'enfoncer, il courut à l'étroite ouverture qui servait de fenêtre, la franchit rapidement et sauta dans la remise.

Cette soudaine apparition déconcerta les bandits. Ils reculèrent de surprise, et, dans leur trouble, Mathilde, éperdue, palpitante, put s'échapper des mains de Rousseau, qui déjà l'avait saisie, et courut se blottir derrière son défenseur.

«Ah! tas de bandits! lâches coquins! cria Keraudran en agitant son sabre avec fureur, vous vous mettez cinq contre une femme! Attendez, sang Dieu! et je vous en ferai passer l'envie!»

Mais les mauvais drôles étaient revenus de leur première surprise; et, à la clarté de l'unique chandelle qui fumait sur le sol, piquée dans une bobèche-brûle-tout de fer, ils virent aussitôt que Keraudran était seul.

«Parbleu! il n'est pas mauvais, le militaire! s'écria Rousseau avec un éclat de rire ironique. C'est-à-dire qu'il la voudrait à lui tout seul, le godelureau. Mais, patience! aux derniers les restes.

--Oh! je vous en conjure! s'écria Mathilde en se précipitant vers lui, qui que vous soyez, défendez-moi!

--Voyons! répéta Rousseau, accepte, ou file.»

Et il tira le sabre; tous les autres Limitèrent.

«Ah! vous vous mettez toujours cinq contre un, lâches que vous êtes!... Eh bien!... tiens!»

Et, du premier revers, il abattit Rousseau à ses pieds. Les autres poussèrent un cri de fureur et fondirent tous ensemble sur lui. Une mêlée terrible s'ensuivit. Keraudran, acculé dans l'angle de la remise, et couvrant Mathilde de son épée et de son corps, se défendait comme un lion contre les quatre assaillants. Par un coup heureux, il en mit un second hors de combat. Mais la partie était encore trop inégale. Déjà blessé, il allait infailliblement succomber.

«A moi, à moi, Jacob! criait-il en se battant en désespéré, à moi!

--Voici, voici, capitaine!» répondit son domestique Jacob, paraissant à la lucarne, portant un pistolet d'arçon de chaque main.

Mais, dans cette furieuse mêlée, la lumière avait été foulée aux pieds, et Jacob ne distinguait rien dans l'obscurité.

«Où êtes-vous, capitaine? cria-t-il.

--Ici! répondit Keraudran avec un cri de triomphe. Feu partout!»

Jacob déchargea coup sur coup les deux pistolets au hasard. Keraudran profita de la frayeur des assaillants pour courir à la porte et tâcher de l'enfoncer ou de l'ouvrir.

Le bruit des coups de feu avait retenti jusque dans la salle de l'auberge.

«Qu'est-ce que cela? dit Lartier avec terreur. On se fusille!... C'est ce maudit Rousseau qui fait des siennes, sùr!»

A ce moment Keraudran parut, couvert de sang, ses vêtements déchirés, son épée nue à la main, et tenant encore embrassée Mathilde à demi évanouie.

«Ah! tas de chouans que vous êtes! cria-t-il d'une voix terrible, vous attirez donc chez vous les officiers de la république pour vous mettre dix contre un et les assassiner! Sang Dieu! dès demain, infâmes brigands! je vous fais fusiller jusqu'au dernier!

--Monsieur l'officier!... citoyen capitaine!... répétait Lartier éperdu, ce n'est pas moi... ce n'est pas nous..

--Qu'on se taise; et qu'on obéisse! interrompit Keraudran. Trois chevaux de réquisition à ma voiture, et pas de raisons! On part dans cinq minutes.»

Quelques instants après, Mathilde, Nathaniel et le baron de Larcy partaient au galop pour le château de Keraudran, où ils arriveront sans accident.

Une fois au château, il fallut se conduire avec prudence, en attendant qu'il fût possible de se procurer des passe-ports. Le baron de Larcy passa pour jardinier, sous le nom de Robineau, et Mathilde pour femme de chambre Ils se montraient au reste le moins possible, et attendaient avec impatiente le moment où ils pourraient fuir à l'étranger sans péril.

Un matin, Nathaniel se trouvait seul lorsque Jacob entra tout effaré.

«Capitaine! s'écria-t-il, savez-vous ce qu'on dit? On va faire une perquisition ici!

--Et pourquoi? demanda Keraudran, pâlissant à cette terrible nouvelle.

--On prétend que vous cachez dans le château des gens mis hors la loi. C'est un des mauvais garnements que vous avez si bien écharpés là-bas qui vous a dénoncé. On sera ici dans une heure.

--Eh bien! qu'ils viennent! répondit Keraudran avec sang-froid. Tiens-toi à la porte d'entrée pour les recevoir.»

Aussitôt qu'il fut sorti, Keraudran courut chercher le baron de Larcy et Mathilde. Il les enferma dans une espèce de petit cabinet secret placé près de son alcôve, et attendit tranquillement les délégués de la commune. Quelques instants après, le maire entra. Il était seul et sans écharpe.

«Vous n'attendiez pas ma visite sans doute, citoyen capitaine? dit-il à Keraudran.

--Je vous recevrai toujours avec plaisir, citoyen maire; vous pouvez en être certain d'avance.

--Peut-être. Mais, aujourd'hui, les moments sont précieux. Vous donnez asile dans votre château à des ennemis de la république.

--Comment? Vous êtes trompé, citoyen maire, et...

--Non, non; je suis certain de ce que j'avance Vous cachez ici le baron de Larcy et sa fille, qui sont hors la loi. Nos renseignements sont sûrs, et vous le nieriez en vain. Mais avant de venir ici, comme maire, remplir un devoir sévère, bien qu'indispensable, j'ai voulu vous voir encore une fois comme ami, vous prévenir du danger, et vous supplier de vous y soustraire.

--Je vous en remercie bien sincèrement C'est une marque d'intérêt que j'apprécie comme je le dois. Mais ce danger n'existe pas, et...

--Je vous ai déjà dit qu'il était inutile de nier. Soyez persuadé que je ne viens pas ici chercher des renseignements et tirer parti de votre confiance. Je n'ai plus rien à apprendre. C'est pour vous, monsieur de Keraudran, que je viens aujourd'hui. Vous connaissez la rigueur de lois. Or, j'ai pour vous une haute estime. Je sais que vous êtes dévoué aux principes de la révolution, que vous avez pris les armes pour défendre la patrie, et que vous ne seriez pas homme à déserter devant l'étranger le drapeau que vous avez choisi. Je comprends aussi le sentiment qui vous porte à donner asile au baron de Larcy. Ce serait donc pour moi une peine bien vive d'être obligé de vous envelopper dans la même poursuite comme ennemi de l'État, et je viens vous supplier de me l'épargner.

--Comment cela, monsieur le maire? répondit Keraudran. Je sais que le gouvernement de la république ne se fait pas faute aujourd'hui de soupçonner et de poursuivre ses plus fidèles serviteurs. Mais je ne vois pas comment je pourrais me soustraire à une poursuite que rien ne justifie à mes jeux. Ce serait m'avouer coupable, et...

--Pour Dieu! monsieur de Keraudran, interrompit le maire avec une certaine agitation, je vous ai parlé avec trop de franchise pour que ces détours puissent vous paraître encore nécessaires. Le baron de Larcy et sa fille sont chez vous. Je vais faire dans quelques instants une perquisition dans le château; je sais où les prendre; je les prendrai... et je vous arrêterai en même temps comme complice... Je le dois... et je le ferai. Or, l'arrestation, c'est la mort. Eh bien!... faites, quand je viendrai, que les coupables ne soient plus au château... Renvoyez-les. Notre perquisition sera inutile, et nous vous lierons nos excuses.»

Il y eut un moment de silence... de silence terrible pour les deux réfugiés, ou plutôt pour la seule Mathilde, car elle s'était rapprochée de la porte secrète, et, l'oreille sur la serrure, elle avait pu saisir le sens de cette conversation. Le baron de Larcy n'avait rien entendu.

«Je le sais, monsieur le maire, répondit Keraudran; l'arrestation... c'est la mort. Mais je ne redoute ni l'une ni l'autre.»

Il y eut un second silence. Le maire reprit après quelques instants, d'une voix altérée: «Je n'accepterai pas encore cette réponse pour votre dernier mot. Vous réfléchirez, monsieur de Keraudran, je l'espère. Je vous en conjure, ne sacrifiez pas votre vie par un dévouement inutile à ceux mêmes que vous voudriez sauver. Votre vie est précieuse, capitaine. La république n'a pas trop de défenseurs comme vous, d'officiers éclairés, instruits, qui puissent guider ses enfants qui n'ont encore que le courage sans étude et sans expérience. Je crois servir mon pays en même temps que mon amitié en insistant auprès de vous comme je le fais, capitaine... Soyez seul au château dans une heure d'ici... Je vous en conjure une dernière fois!

--Je vous remercie, monsieur le maire... et je vous dis adieu! répondit Keraudran d'une voix émue. Je compte vous revoir dans une heure... et vous saurez alors que je sais me conserver pour la république. Au revoir.»

Et il le reconduisit à la porte en lui serrant la main. Mathilde, anéantie de terreur, tomba sur un siège en se cachant le visage entre les mains. Presque aussitôt, Keraudran ouvrit la porte du cabinet. Il était excessivement pâle, mais calme.

«Je viens vous rendre la liberté, dit-il en souriant. La réclusion n'a pas été longue.

--Non, répondit le baron; cependant, je commençais à m'inquiéter.

--Capitaine! dit Jacob, qui parut à la porte; il est sorti!

--Bien!... Écoute, Jacob!»

Et il alla avec lui dans l'antichambre. «Nous avons six chevaux dans l'écurie?

--Oui, capitaine.

--Bon! Fais-les seller tous les six. L'andalous portera une selle de femme.

--Bien, capitaine.

--Prends ton uniforme... ainsi que Vincent et Robert. Les pistolets aux fontes, et des munitions. Nous aurons à en découdre.

--Bon! capitaine.

--Ils vont venir pour nous arrêter dans une demi-heure... nous leur passerons sur le ventre.

--Oui, capitaine,

--Bien; en selle, dans la cour d'honneur.

--Suffit, capitaine.

Keraudran courut revêtir son uniforme et s'armer, et il rentra presque aussitôt. Larcy fit un cri de surprise.

«Nous allons faire une petite promenade, dit-il avec nn sourire, et, pour vous déguiser, je vous apporte cet uniforme; vite, mon cher baron, l'habit sera peut-être un peu étroit, mais à la guerre comme à la guerre. Vous ne mettrez qu'un bouton sur deux; il suffit que le ceinturon tienne à la taille et que l'épée ne tienne pas au fourreau.

--Comment! s'écria le baron, sommes-nous menacés?

--Ah! Nathaniel! dit Mathilde en courant à lui; que voulez-vous faire!

--Vous conduire hors du château... mais je ne vous laisserai pas seuls. Vite, vite, baron, le temps presse... Je cours rejoindre mes gens et je vous attends dans la cour... Mathilde, votre cheval est sellé.»

Il descendit, donna ses ordres, vérifia si les armes étaient en bon état:

«Enfants! dit-il à ses trois soldats; ces pékins de municipaux doivent venir dans une heure nous empoigner pour nous couper le cou le lendemain. J'ai trouvé que c'était bon pour des moutons, d'endurer sans regimber cette petite cérémonie, et mon avis est de passer préalablement notre sabre dans le ventre de quelques-uns de ces gredins-là pour leur apprendre à vivre.

--Bravo, capitaine! crièrent les trois hommes; comptez sur nous!

--Ainsi, attention au commandement... et marche!» Quelques minutes après, la petite troupe, ayant Mathilde à cheval au milieu d'elle, sortit du château et prit un sentier couvert pour gagner la grande route.

«Où allons-nous? demanda Mathilde.

--A Paris! dit Keraudran, le voyage est long, mais nous ne pouvons aller ailleurs...

Halte! interrompit une voix; vous n'irez pas à Paris, citoyen Keraudran!» Et le maire, revêtu de son écharpe parût au milieu du sentier. «Je vous arrête!

--Halte!» repartit Keraudran; et il vit, au même moment, un peloton d'une cinquantaine d'hommes qui se développa et coupa la route en avant et en arriéré. «Ah! ah! murmura-t-il tout bas, cela se complique.--Eh! pourquoi nous arrêtez-vous dans notre promenade militaire, monsieur le maire? Nous sommes tous de loyaux serviteurs de la république, engagés volontaires sous ses drapeaux. Nous, prenez-vous pour des chouans, par hasard?»

Le maire alors se mit à lire l'acte qui mettait hors la lui le baron de Larcy et sa fille, et somma les cavaliers, au nom de la loi, de se rendre. Pendant ce temps Keraudran dit bas et rapidement à Jacob:

«Mon garçon... guide à gauche, et au commandement de Charge! va me sabrer ce grand benêt au pantalon rayé... fais-toi suivre par Vincent et Robert.--Écoutez, papa Larcy, ferme sur les étriers... et suivez-moi, chargez comme vous avez fait à Fonteney; je réponds du reste.» En même temps il prit la bride du cheval de Mathilde: «Fermez les yeux, Mathilde, dit-il, et tenez-vous aussi bien que possible.»

Le maire répétait sa sommation

«Il suffit, monsieur le main-, dit Keraudran à haute voix; mais un capitaine ne donne pas son épée; quand on la veut... on vient la prendre. Tenez!... et il la tira du fourreau.--Enfants! l'arme hors du fourreau!» ajouta-t-il. Tous l'imitèrent, et Keraudran lit le geste de tendre son sabre au maire, qui s'avança avec confiance pour le prendre. En même temps les soldats de la commune, partageant cette sécurité, reposèrent leurs armes, «Charge à fond!» cria Keraudran d'une voix de tonnerre; et repoussant le maire de côté sans le blesser, il lança son cheval sur le peloton en face de lui.

Surpris par cette attaque imprévue, inexpérimentés d'ailleurs dans le maniement des armes, les soldats de la commune n'eurent pas le temps de croiser la baïonnette, ils furent sabrés et enfoncés. Les six cavaliers leur passèrent sur le corps et continuèrent leur course au galop dans le sentier, au milieu des coups de fusil que les miliciens, revenus de leur première stupeur, tiraient sur eux en les poursuivant en desordre.

«C'est notre bataille de Fornoue, baron! s'écria Keraudran en riant; notre victoire nous permet de fuir...»

Il terminait à peine cette phrase qu'une balle vint frapper l'andalous que montait Mathilde. L'animal, blessé à mort, se cabra et s'abattit.--Keraudran poussa un cri terrible et, arrêtant brusquement son cheval, reçut Mathilde entre ses bras et l'empêcha d'être entraînée par la chute de sa monture. Elle resta debout.

«Vite! vite! lui dit-il en la soulevant; mettez votre pied sur le mien et sautez sur mon cheval.»

Mathilde, tout étourdie de sa chute, hésitait, presque sans comprendre. Les cris des soldats lancés à leur poursuite redoublaient, et les halles sifflaient autour d'eux. Ses compagnons, emportés par la rapidité de leur fuite, étaient déjà loin.

«Vite! ou nous sommes atteints! répéta Keraudran avec terreur. Par un effort désespéré, il enleva Mathilde et la plaça devant lui sur son cheval, puis il reprit sa course. Mais son cheval, fatigué par cette double charge, trébucha sur ce chemin difficile et s'abattit.

«Nous sommes perdus! dit Mathilde, et c'est moi qui vous perds, Nathaniel! Laissez-moi et fuyez.»

Keraudran, sans l'écouter, piqua son cheval et le releva. En même temps Jacob accourait, le sabre et le pistolet au poing.

«Charge pour délivrer le capitaine! cria-t-il; mort aux chouans! «Et, tirant coup sur coup ses pistolets, il abattit les deux premiers poursuivants; les autres s'arrêtèrent effrayés, croyant qu'il arrivait du renfort aux cavaliers. Keraudran profita du moment et partit au galop. Bientôt ils furent hors de vue. Ils marchèrent toute la soirée et toute la nuit. Au lever du soleil ils étaient loin et hors de danger; on acheta, à la première ville, un nouveau cheval pour Mathilde, et ils continuèrent leur route.

Ils arrivèrent ainsi sans accident, mais non sans alarmes, à Paris; et le premier soin de Keraudran fut de chercher à se procurer des passe-ports pour l'étranger. Il y parvint, non sans peine ni sans péril; il en obtint pour deux personnes, qu'il devait accompagner jusqu'à la frontière.

Il conduisit en effet Mathilde et son père jusqu'à la limite allemande, et là il fallut se séparer. Mathilde, pâle et tremblante, reçut, presque sans les comprendre, les adieux de Keraudran.

«Quoi! Nathaniel... vous me quittez! dit-elle enfin.

--Sans doute, répondit-il avec émotion; cela peut-il vous surprendre? je pense que cette séparation est pour vous sans regret... J'espère que vous serez plus heureuse que la première fois, et qu'ainsi que vous l'aviez désiré, elle sera sans retour.

--Nathaniel!» mais elle pâlit encore plus lorsqu'il tira de son sein la lettre qu'elle lui avait écrite.

«C'est vous qui l'avez dit, continua-t-il, et probablement vous savez tenir ce que vous avez promis?

--Oh! Nathaniel! s'écria Mathilde fondant en pleurs et se jetant dans ses bras; pardonnez-moi, j'étais aveugle, j'étais folle! c'est à vous, à vous seul que je dois la vie... Vous avez donné trois fois la vôtre pour la mienne: à l'auberge de Lartier, à Keraudran, dans le sentier... que dis-je? depuis le jour où vous vous êtes dévoué pour nous sauver, à chaque heure, à chaque instant vous avez joué votre tête. Nathaniel cette vie que lu m'as rendue... je n'en veux plus sans toi!

Alors... Mais, interrompit brusquement mon oncle Antoine, toutes ces histoires se ressemblent au dénouement, et tu dois savoir que Keraudran épousa Mathilde. Tu dois même, tout enfant, avoir vu la comtesse de Keraudran qui te donnait des dragées. C'était une fort aimable femme, que j'ai revue avec bien du plaisir; mais j'avoue que je ne lui parlai jamais de notre voyage à la ferme, et elle ne m'en parla pas davantage: seulement son amitié me prouva qu'elle n'avait pas oublié comment il s'était terminé. Quant a ce pauvre Keraudran, tu sais qu'il fut emporté à Leipzig par un boulet... à mes côtés. L'armée y perdit un bon général, et moi un ami bien cher... Après tout, il n'a pas eu le malheur de devenir vieux, ce qui est une triste chose, quand on a été jeune.

Maintenant... concluons, dit mon oncle Antoine après un moment de silence. Nous voyez bien que si mon ami Nathaniel n'eut pas la force d'accomplir ce sacrifice volontaire auquel Alceste se résigne dans Euripide, ce n'était ni faute d'amour, ni faute de courage, ni faute de dévouement, il prouva depuis qu'il avait tout cela. Pourquoi donc fit-il ensuite ce qu'il ne put faire d'abord? et pourquoi devons nous parier cent contre un que, dans des circonstances semblables, tout homme en ferait autant à sa place?--C'est que, dans le dévouement de celui qui donne sa vie pour sauver l'objet aimé des flammes de l'incendie, ou bien qui joue sa tête pour le préserver du danger qui le menace, il y a toujours quelque chose qui l'encourage et le soutient. Et ce quelque chose... c'est l'emblème de l'humanité, c'est le fond de la boîte de Pandore, c'est... l'espérance!»

D. Fabre d'Olivet.



Embellissements de Paris.

Paris s'accroît et s'embellit tous les ans dans une proportion qu'on peut qualifier d'effrayante. Des villes entières ont été construites ou se bâtissent encore sur de vastes emplacements enlevés à l'agriculture dans les anciens quartiers, des rues nouvelles se percent, d'élégantes maisons remplacent de vieilles masures qui attristaient la vue des passants. Malheureusement les architectes se montrent aujourd'hui trop disposés à satisfaire l'insatiable avidité des propriétaires. Ils n'ont qu'un but: entasser dans le plus petit espace le plus grand nombre de locataires. Vues de l'extérieur, la plupart des constructions modernes charment nos yeux, mais ne vous laissez pas séduire par ces dehors trompeurs; l'intérieur manque d'air et de lumière. Ces appartements sont destinés à des habitants de Lilliput.


Maison gothique allemande, à Beaujon.

Cependant Paris possède encore, Dieu soit loué, quelques propriétaires qui ne s'occupent pas exclusivement du produit brut de leurs maisons, et des architectes qui, se refusant à bâtir constamment des casernes uniformes, consacrent une partie de leur temps au culte de leur art. Parmi ces honorables exceptions, qu'elle s'empressera toujours de signaler, l'Illustration choisit aujourd'hui une maison gothique allemande appartenant à M. Contzen et que M. Dussillion vient de faire construire sur les terrains de l'ancien jardin Beaujon.--Un autre jour, elle montrera à ses abonnés le nouveau square de Trévise, et les maisons de la place Saint-Georges, de la rue des Fontaines, de la place Bréda, etc.

La maison allemande du jardin Beaujon mérite réellement la visite de tous les amateurs. Nous n'avons pas besoin de décrire l'extérieur, dont notre dessin donnera une idée suffisante; quant à l'intérieur, il nous serait difficile de faire comprendre à ceux qui n'ont pas eu comme nous le privilège de l'admirer, combien il est riche, élégant et confortable. Cette maison est une des plus belles et des plus agréables habitations de cette ville nouvelle qui s'étend de la Madeleine à l'Arc-de-Triomphe. Elle contient, dans l'étage du soubassement, une cuisine, un lavoir, une office, un bûcher, un garde-manger, une cave à vin et une grande citerne; au rez-de-chaussée, une antichambre, une salle à manger, une office, un grand salon, un vestibule d'escalier; au premier étage, un vestibule, deux appartements et toutes leurs dépendances; au deuxième étage, un appartement comprenant une salle à manger, un salon, une chambre à coucher, une cuisine et diverses dépendances.

Environs de Paris.

Que ne pouvons-nous, nous aussi, aller faire des expériences de jour et de nuit au sommet du Mont-Blanc (cette bosse du dromadaire, ainsi nommée, dit le guide Richard sans plaisanter, parce qu'elle ressemble au dos d'un chameau), rendre une visite à la reine Victoria ou à l'empereur du Maroc, prendre des leçons de polka et de mazourka du célèbre Laborde, dont la réputation européenne attire cette année à Spa toute l'aristocratie de l'Europe!...


Costumes des environs de Paris.

Mais pourquoi ces soupirs et ces regrets inutiles? Nous sommes condamnés à errer autour de Paris dans un rayon de dix ou quinze lieues. Notre sort est il donc, si cruel? touristes blasés qui allez si loin chercher des émotions, avez-vous jamais visité les nombreuses merveilles que la nature et l'art, l'histoire et la poésie, qui est à l'histoire ce que l'art est à la nature, ont jetées sur cette terre privilégiée appelée les environs de Paris? Charles Nodier vous l'a dit dans une des dernières pages échappées à sa plume: «La main de Dieu y a répandu partout, comme une bénédiction, le trésor inépuisable de ses sublimes caprices; la main de l'homme y a gravé, comme une action de grâces, l'empreinte de son infatigable intelligence; les artistes l'ont dotée de leurs chefs-d'œuvre, les rois l'ont remplie de souvenirs et de monuments; le peuple, pauvre et pourtant prodigue, y a semé, sans ordre et sans profit, la moisson toujours féconde de ses luttes et de ses triomphes; puis, dans le feu de chaque rayon, dans le repos de chaque ombre, la poésie est venue se plaindre ou chanter avec l'amour, avec la gloire, avec les hautes infortunes avec les sombres misères, dans les châteaux splendides et sur les champs de bataille, au milieu des villes troublées et des villages abrités.» Ne nous plaignons donc pas de notre lot, nous autres Parisiens forcés! Tout autour de nous que de beautés, que de richesses, que ses souvenirs! De quelque côté que nous tournions nos pas, notre curiosité et nos goûts trouvent à se satisfaire! Ici, un des plus charmants paysages qu'il soit donné à l'homme d'admirer sur cette terre; là, un palais rempli de trésors; plus loin, la demeure ou la tombe d'un grand homme. A peine sortis des murs de la capitale, nous nous promenons seuls dans de délicieuses solitudes, notre imagination peut évoquer à son aise les ombres des plus aimables héroïnes des temps passés. Aimons-nous, au contraire, la foule et le mouvement, un orchestre joyeux nous appelle à un bal en plein air, dans lequel d'élégantes toilettes de ville se mêlent aux pittoresques costumes de la campagne: car les paysans des environs de Paris ont conservé, sinon dans leurs habitudes et dans leurs mœurs, du moins dans leur toilette, plus d'originalité et d'individualité que ceux de certaines provinces éloignées.

Et pourtant, nous l'avouons avec peine, les environs de Paris ne sont pas aussi visités qu'ils méritent de l'être. Les étrangers, qui les jugent en les comparant à d'autres lieux célèbres, les apprécient mieux que les Parisiens. Le beau livre des Environs de Paris (2), que publie en ce moment M. Kugelmann, a pour but de réparer cette injustice. Sous ce rapport seul, il aurait droit à nos éloges et à nos encouragements; mais beaucoup d'autres titres non moins sérieux lui assurent un succès mérité.

Note 2: Le livre des Environs de Paris, imprimé avec le plus grand luxe, sur papier grand jésus satiné, se composera de cinquante livraisons environ, ornées de 200 dessins, frontispice, têtes de pages, lettres ornées, vignettes, culs-de-lampe, etc.; indépendamment de ces dessins, 28 sujets tirés à part, exécutés par les meilleurs artistes, représenteront les scènes les plus intéressantes de l'ouvrage.

Il paraît le samedi de chaque semaine, sans interruption, une ou quelquefois deux livraisons. L'ouvrage sera entièrement terminé à la fin de novembre 1844.

Chaque livraison se compose alternativement d'une feuille (16 pages d'impression) avec 5 dessins imprimés dans le texte, ou d'une demi-feuille (8 pages d'impression) à laquelle est joint un grand sujet tiré à part.

Le prix de la livraison, dans une belle couverture, est pour Paris, 30 centimes, et pour les départements, 35 centimes...

En payant d'avance 30 livraisons, les souscripteurs de Paris reçoivent l'ouvrage à domicile et franco. On souscrit à Paris chez C. Kugelmann, éditeur, rue Jacob, 2e, et chez tous les libraires de France et de l'étranger.

«Ce coin de terre que le soleil réchauffe tout entier d'un seul rayon, écrivait encore Charles Nodier, a été depuis tant de siècles arrosé avec du sang et avec des larmes, qu'il est devenu fertile pour les artistes, les savants et les poètes.

«Si les matériaux sont nombreux, les talents jeunes et forts ne manquent pas, grâce à Dieu, pour les bien mettre en œuvre.

«J'ai consenti à marcher à la tête de ce brillant état-major, non pas pour l'aider, mais pour le conduire, non pas pour le conseiller, mais pour le voir faire, comme ces vieux blessés que l'odeur de la poudre n'électrise plus, et qui s'assoient sur le bord du chemin, en criant aux autres: «En avant!»

Marchez! troupe vaillante! marchez! vous tous que j'ai vus naître et grandir, et si bien grandir, et si bien monter, que je ne puis plus apprendre vos noms aimés à personne.

«C'est Léon Gozlan, l'habile écrivain, l'élégant ciseleur de phrases; c'est Jules Janin, le vif, abondant et profond causeur; c'est Viollet-le-duc, qui allie par merveille la science à l'esprit: c'est Arsène Houssaye, qui chante harmonieusement en prose et en vers; ce sont enfin les jeunes éminents éclaireurs de cette noble cavalerie: Marie Aycard, Louise Lurine, Étienne Arago, Jules Sandeau, Albéric Second, et plusieurs encore que je n'oublie pas, et dont le public se souvient.

«Le crayon spirituel et vrai de MM. Auguste Régnier, Jules David, Baron, Célestin Nanteuil, Édouard de Beaumont, viendra à l'aide de cette collaboration distinguée, et tous ces talents offriront des sites charmants aux promeneurs, des monuments aux artistes, des trésors de poésie et de sentiment aux rêveurs, des traditions au peuple, de la science à ceux qui l'aiment, des souvenirs, des tableaux, des anecdotes et de l'intérêt à tout le monde.»


L'Ermitage du J.-J. Rousseau, à Montmorency.


Le château de M. de Chateaubriand, dans la Vallée-aux-Loups.


Le pavillon du château de Sceaux.


La Loge de Viarmes.

Grâce à la complaisance de M. Kugelmann, nous pouvons aujourd'hui montrer à nos abonnés quelques-uns des dessins qui ornent cet intéressant volume. Faisons avec eux deux petites excursions sur les deux rives de la Seine; allons à Montmorency nous promener à une ou à cheval, boire du champagne et visiter l'Ermitage, cette charmante maison de campagne que la marquise d'Epinay fit construire discrètement pour J.-J. Rousseau pendant un de ses voyages à Genève.--Que si, aux promenades à âne ou à cheval, nous préférons les plaisirs enivrants du bal, courons à Sceaux, où l'on danse sur les ruines de ce beau château construit par Colbert, et dont il ne reste plus qu'un pavillon: là aussi nous retrouverons des souvenirs littéraires. Ce château gothique avec tourelles mâchicoulis, fossés et ponts-levis, qui attire dans la Vallée-aux-Loups l'attention de tous les promeneurs, M. de Chateaubriand l'a fait bâtir à son retour de la Palestine, il y écrivit les Martyrs. Il appartient aujourd'hui à M. Sosthène de La Rochefoucauld...

Cependant quelles sont ces tourelles élégantes qui s'élèvent au bas de la treizième page de ce numéro? C'est la loge de Viarmes, autrement dit le château de la reine Blanche. Lecteurs curieux qui désirez visiter cette royale demeure, allez au milieu de la forêt de Chantilly, au bord des étangs de Courcelles; mais n'oubliez pas de prendre pour guide et pour cicerone l'ouvrage que publie M. Kugelmann. Quant à moi, je ne pourrais pas aujourd'hui vous suivre si loin: mes moments sont comptés, je n'ai plus que le temps de porter cet article à l'imprimeur, qui l'attend.