Si Dôme était sur Dôme,

On verrait les portes de Rome,

disent les gens du pays en parlant de ce puy et de son voisin, le petit Puy-de-Dôme.

L'aspect des puys des monts Dômes est assez triste. La verdure manque généralement. Sur leurs pentes arides, l'herbe a peine à pousser et le soleil en a vite raison. Quelques-uns cependant portent une parure plus résistante. Des forêts de hêtres les enveloppent; mais on les compte. Si l'on arrivait à dix, on pourrait faire une croix.

En revanche, la plupart possèdent encore des cratères bien conservés d'où, aussi bien du côté de la Sioule que du côté de l'Allier, s'écoulèrent les laves qui barrèrent ou comblèrent différentes vallées, formèrent des lacs et détournèrent le cours des rivières. Ainsi le charmant lac d'Aydat doit sa naissance aux coulées des trois puys de la Vache, de Lassolas et de Vichatel, qui interrompirent le cours de la Veyre. Ainsi encore, au nord du puy de Dôme, la Sioule fut barrée par les laves réunies des puys de Côme et de Louchadière; et cette rivière, après avoir, elle aussi, d'abord formé un lac, finit par s'ouvrir un lit, au-dessous de Pontgibaud, où elle coule maintenant au pied d'une colonnade basaltique haute de quatorze mètres.

Ces courants de lave, qui ont conservé le nom de cheire que leur avaient donné les habitants de l'Auvergne, ont plus ou moins envahi toutes les vallées avoisinant les puys d'où ils sont sortis, quelques-uns s'étonnant même à une assez longue distance, comme, par exemple, la cheire vomie par le cratère du Pariou, qui va jusqu'à Fontmort et à Durtol.

Trois ou quatre des puys de Dôme ont plusieurs cratères. Celui de Côme en a deux; celui de la Nugère trois; celui de Montchier quatre: celui de Barne trois. Ces cratères ont une profondeur très-variable. Le plus profond de tous, et de beaucoup, le cratère du puy de Louchadière, a 160 mètres. La moyenne est d'environ 95. C'est, je crois, la profondeur du cratère du volcan de Graveneyre ou Gravenoire, qui a versé ses laves dans la fameuse vallée de Royat, voisine de Clermont.

Qui ne connaît Royat et son établissement thermal, qui ne date que d'hier pourtant? Chaque année s'y donnent rendez-vous de nombreux baigneurs qui, avec les géologues et les Clermontois ont tant contribué à populariser les singulières montagnes dont nous venons de parler.

La situation est délicieuse.

Au fond d'une gorge ombreuse couverte d'arbres superbes coule la Tiretaine, bordée de moulins et de fabriques, qu'animent les eaux de cette rivière. Une curiosité naturelle y attire les touristes: la célèbre grotte de Royat. Cette grotte est creusée dans une masse de rochers basaltiques splendides. Elle a 11m de profondeur, sur 8m de largeur et 3m 50 de hauteur maximum. Sa voûte est arrondie en coupole à ses extrémités, et les parois en sont tapissées de lichens et de mousses, aux tons verts et noirs, à reflets de velours. Le terrain, formé de lave écrasée, est rouge. De cette grotte, où l'on jouit en été de la plus agréable fraîcheur, jaillissent plusieurs sources limpides et abondantes qui laissent tomber leurs eaux dans un lavoir, d'où elles vont ensuite se mêler à celles de la Tiretaine.

Royat commence là. Ses premières maisons ont les pieds dans l'eau. Les autres grimpent le long de la montagne dans un désordre qui, pour n'être pas un effet de l'art, n'en a pas moins des charmes. On dirait un troupeau de chèvres. Certaines semblent vagabonder et rechercher de préférence les lieux escarpés. Tout en haut est l'église, qui ressemble à un château fort. C'est, pour continuer la comparaison, le bouc veillant sur le troupeau. Son sommet, au milieu des arbres, apparaît couronné de mâchicoulis appuyés sur une série d'arcs à plein cintre que supportent des consoles. Un clocher octogonal surmonte le tout. De ce point, de quelque côté que l'on regarde, on jouit de la plus magnifique vue. Ici c'est le puy de Dôme avec les puys qui lui font cortège; là c'est le Graveneyre, et dans les brumes le plateau de Gergovie; de cet autre côté, voilà la ville savante, Clermont, et, derrière, le lit de l'ancien lac, qui est aujourd'hui la riche plaine de la Limagne...

Louis Clodion.

Scènes de la vie Irlandaise

L'Irlande devrait être un grenier d'abondance, et cependant elle est pauvre. En vain sa fertilité appelle le travail des habitants, contraints la plupart du temps de le refuser. C'est que les fermiers gémissent sous l'oppression de gens d'affaires qui prennent à bail général les terres que leurs propriétaires n'osent habiter, non sans raison. La faim est mauvaise conseillère, comme en témoignait dernièrement un de nos dessins; Le meurtre d'un landlord par son fermier.

Mais aussi quelle misère!

Dans de pauvres cabanes, construites en terre et divisées en deux parties par un mur, vivent bêtes et gens; les maîtres grouillant et couchant pêle-mêle dans l'un des compartiments; dans l'autre, les bêtes domestiques; la vache et la chèvre qui donnent leur lait, le mouton sa laine, le porc sa chair, quelquefois aussi un de ces jolis petits chevaux que l'on nomme hobby. Mais ce sont les plus riches seulement qui possèdent tant d'hôtes. Beaucoup n'ont qu'une vache ou une chèvre, avec quelques porcs qu'ils ne mangent pas, mais qu'ils vendent, pour n'arriver pas, la plupart du temps, à payer le montant des redevances qui les écrasent. Leur nourriture habituelle est un pain grossier d'avoine, des pommes de terre, des œufs, du lait et quelquefois du poisson. Quant à leur habillement, on devine ce qu'il peut être, des guenilles malpropres, des loques qui pendent, effilochées, le long de leurs jambes nues. Pour les enfants, c'est à peine s'ils connaissent l'usage des vêtements.

L'excès de la souffrance a produit chez eux ces vices qu'on leur reproche: la paresse et l'ivrognerie. Car pourquoi travailler si le travail ne peut améliorer leur sort? Et nés fatalement pour le malheur, peut-être sont-ils excusables de demander au whiskey quelques instants d'oubli. Mais ces vices sont compensés par les qualités les plus rares. Les Irlandais sont courageux, patriotes, hospitaliers, fidèles à la parole donnée, affables, polis et gais malgré tout. Le dimanche est toujours pour eux un jour de fête. Leur grand plaisir de se réunir pour danser au son de la cornemuse; et si, ce jour-là, le produit du marché a quelque peu rempli leur gousset trop souvent vide, je vous laisse à penser si le whiskey circule à la ronde! Malheureusement il pousse à la querelle, et il est rare que la fête se termine sans horions.

L. C.



UN VOYAGE EN ESPAGNE
PENDANT L'INSURRECTION CARLISTE

III

Mon retour à Irun.--Caractère du peuple Basque.--Les fueros--Comment s'opère l'enrôlement carliste.--Apparition de la bande du curé Santa-Cruz.--Le gouvernement se décide à vouloir réprimer l'insurrection.--La première brigade marche contre les carlistes; la composition et mœurs de ses soldats.

Le 21 février, à dix heures du matin, je rentrai à Irun, de retour de mon excursion à Vera. Il n'était bruit, dans la ville, que de l'insurrection carliste, dont la rumeur publique exagérait l'importance. Si j'eusse dit qu'elle se bornait, pour le moment, à trois bandes seulement, composées d'environ 700 à 800 hommes assez mal armés et plus mal équipés, on m'aurait pris pour un traître ou un espion qui était payé pour déguiser la vérité. J'ai remarqué partout, et principalement en Espagne, combien il est difficile, dans les questions politiques, de faire entendre raison à des gens prévenus d'avance et qui ne veulent pas être convaincus.

Irun, petite ville d'environ 6,000 âmes, très-commerçante et située à quelques centaines de mètres de la frontière française, renferme trois casinos, qui sont les seuls endroits publics ou l'on s'occupe de politique. Selon le casino que l'on fréquente, les nouvelles du jour revêtent des nuances différentes. Dans celui de l'aristocratie de l'endroit, l'insurrection carliste faisait des progrès étonnants; les bandes, au nombre d'une vingtaine, formant un effectif au moins de huit mille hommes, parcouraient déjà les quatre provinces, dispersant devant elles les petits détachements de troupes régulières qu'elles rencontraient sur leur passage.--Dans le casino de l'ayuntamiento, dont les habitués se composent des libéraux, l'insurrection ne prenait pas, il est vrai, d'aussi grandes proportions; elle ne laissait pas néanmoins que d'inquiéter les amis de la constitution représentée par le fils d'Isabelle II.--Dans le casino popular, transformé en club par quelques radicaux socialistes et internationalistes, l'insurrection carliste n'était, au contraire, qu'un mythe, et dans le cas où elle, viendrait à se produire aux environs de la ville, les frères et amis étaient assez forts pour l'étouffer eux-mêmes. Cette appréciation de la nouvelle prise d'armes des carlistes par les divers partis était, au reste, la même dans les autres villes d'Espagne.

Il semble qu'au milieu de ces divisions de partis, et au moment où commençait à éclater la guerre civile, les haines politiques dussent être plus exaltées, et, par suite, entraîner d'horribles représailles. Il n'en était pas ainsi; les esprits sont plus calmes dans les pays basques; les passions personnelles dominent ici la passion politique.

Un mot, à ce sujet, sur le caractère du peuple basque.

Le Basque, en général, est laborieux, sobre, très-religieux, joueur et grand amateur de la danse. Les bonnes qualités priment, toutefois, ses défauts. Son activité pour le travail, soit agricole, soit industriel, est incontestable. Il suffit d'avoir parcouru la campagne et séjourné quelque temps dans les villes pour se convaincre que l'agriculture et l'industrie y sont en très-grand honneur. Des champs cultivés dans les vallées et jusque sur le penchant des montagnes, produisent trois et quatre récoltes chaque année; des usines et des manufactures établies dans les plus petits centres de population, et des mines de fer, de plomb et d'argent exploitées, en temps de paix, par des milliers d'ouvriers, témoignent partout de la réputation justement méritée d'infatigables travailleurs qu'ont acquise le Navarrais, le Guipuzcoan, le Biscayen et l'Alavais.

Quant aux sentiments religieux du Basque, ils sont peut-être quelque peu exagérés. Pour lui, l'église sur laquelle il reporte toutes ses affections est le lieu saint par excellence; le prêtre, une personne sacrée dont la parole devient, pour lui, une prescription de l'Évangile; la religion, enfin, prédomine dans tous ses actes. Ce qui explique la richesse avec laquelle sont ornées les églises, la quantité de chapelles et d'ermitages qui s'élèvent partout, et le nombre des fêtes des saints qui sont choisies dans l'année. J'ai vu dans la même semaine deux fêtes, sans compter le dimanche, scrupuleusement observées, pendant lesquelles un ouvrier quelconque n'eût pas osé prendre un outil pour effectuer le moindre travail manuel. L'influence de la religion est, en un mot, absorbante dans ces pays, où les rares incrédules eux-mêmes sont forcés de se plier à ses exigences.

J'ai dit que le Basque était joueur et grand amateur de la danse. Le jeu qu'il affectionne, le jeu national par excellence, est celui de la pelota (jeu de paume). Il n'est pas de ville, de bourg et de village où la municipalité n'ait fait élever un haut et large mur dans un espace carré destiné à satisfaire cette passion. Là, les dimanches et jours de fêtes, toute la population mâle, hommes, jeunes gens et adolescents, se réunissent pour lancer, repousser et relancer une ou plusieurs balles contre le mur, d'après des règles déterminées d'avance. L'animation des joueurs, l'habileté dont ils font preuve et les enjeux des parieurs sont une preuve de l'attrait irrésistible qu'exerce sur eux le jeu de la pelota. J'ai assisté à des parties, chose extraordinaire! où la somme des paris s'élevait jusqu'à vingt mille francs! Le juego de la pelota ne s'effectue pas seulement en plein air, devant le mur municipal destiné au public; il existe encore, dans toutes les grandes villes, des endroits particuliers où, dans l'intérieur des maisons, on a construit un jeu de pelota, comme en France on y construit des manèges. Ces sortes d'établissements sont fréquentés par les gens de l'aristocratie ou de la bourgeoisie, qui vont se livrer à l'exercice de la pelota comme nous, en France, nous allons au café ou au gymnase avant de prendre nos repas.

La passion du jeu ne le cède pas, dans le cœur du Basque, à la passion de la danse,--qui a pour corollaire celle de la musique. Si vous entrez dans un café ou casino quelconque rempli de consommateurs calmes et silencieux (car il est à remarquer que dans les établissements publics d'Espagne on n'est pas bruyant comme on l'est dans ceux de France), on n'est pas peu surpris de voir, à un moment donné, un monsieur fort bien mis qui, la guitare à la main, s'avance vers le milieu de la salle, et chante en s'accompagnant de son instrument un air basque écouté avec la plus religieuse attention. Après un quart d'heure de musique et de chant, l'amateur dépose gravement sa guitare et va reprendre tranquillement sa place, qu'il avait quitté un instant. Quelquefois c'est le piano, placé derrière le comptoir, qui fait entendre ses variations sous les doigts d'un artiste improvisé sorti du milieu de la foule des consommateurs. On attribue, au reste, cet usage de la musique à jets interrompus, dans les établissements publics, à la sobriété des habitués, qui est excessive. On consomme peu en Espagne; c'est le contraire en France.

La guitare est, au surplus, l'instrument indispensable dans tous les établissements publics; elle fait partie intégrante de leur mobilier. Vous la retrouvez dans les fondas (hôtels), les posadas (auberges) et les ventas (débits), avec cette différence que dans ces deux derniers genres d'établissements, elles ne servent pas seulement à faire de la musique, mais encore à faire danser les gens.

Vous êtes, par exemple, dans une venta; arrive un charretier ou un carabinero (douanier), ou bien un Espagnol quelconque; tout le monde est guitariste en Espagne; la première chose qu'il prend, en entrant, comme désœuvrement, est la guitare. Il la pince d'abord lentement; puis il redouble son doigté progressivement, et, s'animant tout à coup, il jette des sons et des airs rapides autour de lui, au point d'enthousiasmer non-seulement les assistants, mais encore les voisins et les passants de la rue. Tout à coup, la foule fait irruption dans l'établissement, et un bal se trouve subitement improvisé et dure souvent une grande partie de la journée.

Mais la danse de prédilection, la danse véritablement populaire et nationale du Basque est le choun-choun. Deux fifres et un tambourin composent l'orchestre, qui joue tantôt des airs lents et monotones, tantôt bruyants et précipités, sans transition aucune de la note grave à la note aigüe; et au son de ces instruments, on voit se former tout à coup sur les places publiques, et jusque sur les routes, des rondes et des chassés-croisés fantastiques, ou danseurs et danseuses s'accompagnant du claquement de leurs doigts, sautent en cadence et se trémoussent pendant des heures entières.

Ajoutez à tous ces traits de caractère du Basque espagnol qu'il est très-jaloux de son indépendance politique, et que c'est précisément pour la conserver qu'il s'insurge en faveur du principe absolu représenté par don Carlos, contre le gouvernement républicain établi, qu'il ne veut pas reconnaître. Expliquons cette apparente contradiction de sa part.

Les anciens rois d'Espagne, ancêtres du prétendant actuel, avaient accordé aux quatre provinces, en ce moment insurgées, sous le nom de fueros, des libertés, des franchises et des immunités dont elles ont toujours joui jusque sons le règne de Ferdinand VII. En vertu de ces fueros, elles s'administraient elles-mêmes et n'avaient avec le pouvoir royal ou central d'autres liens que ceux d'une subordination respectueuse. Celui-ci ne pouvait exiger de ces provinces qu'un impôt annuel librement voté qui représentait, pour chacune d'elles, une somme d'environ deux millions; et de plus qu'un contingent d'hommes limité, en cas de guerre contre l'étranger. La guerre terminée, les hommes rentraient dans leurs foyers et ne devaient au roi nul autre service militaire.

Ainsi, en dehors du pouvoir central, les quatre provinces avaient une organisation particulière représentée par l'assemblée provinciale et les assemblées municipales. Chaque province élisait, tous les deux ou trois ans, un certain nombre de députés qui, sous le nom de députes provinciaux, discutaient au chef-lieu et administraient les intérêts de la province. L'impôt provincial, la construction des routes, l'entretien d'une garde provinciale comme celle des miqueletes dans le Guipuzcoa, la nomination des juges, l'entretien des églises, le salaire des prêtres, etc., tout cela rentrait dans les attributions de la députation provinciale.

Les municipalités, de leur côté, composées de membres choisis par l'élection, s'administraient elles-mêmes, et ne dépendaient de la députation provinciale que pour les affaires générales qui se rattachaient seulement à la province, l'alcalde (maire), ses adjoints, le juge de paix, le corrégidor, etc., étaient choisis par la voie du scrutin. Il n'était pas jusqu'aux traitements des prêtres desservant l'église ou les églises de la commune qui ne fussent dans leur dépendance. Les fueros leur accordaient, en outre, de nombreuses franchises, telles que la fabrication libre du tabac, de la poudre, du sel, etc., le transport, sans payer des droits de douane, de toutes sortes de marchandises, soit à l'intérieur du royaume, soit à l'étranger. Pendant des siècles, les provinces basques jouirent ainsi paisiblement de tous ces privilèges.

Lorsque le régime constitutionnel fut établi en Espagne, il commença par restreindre une partie des droits dont jouissaient les quatre provinces. Il les soumit successivement à des obligations qu'il leur imposa forcément, telles que de contribuer, pour leur part, à l'impôt général, de fournir des hommes au contingent de l'armée, de tirer au sort (la quinta), etc.; en un mot, il tenta de leur enlever successivement une partie de leurs privilèges. De là naquit cette répulsion que les Basques ont toujours eu pour le régime constitutionnel et qu'ils manifestent encore aujourd'hui contre le régime républicain.

Pour eux, les ancêtres de don Carlos leur ayant accordé les fueros, qu'ils ont toujours respectés, et celui-ci leur ayant juré de les maintenir, ils croient qu'ils n'ont qu'à se battre pour le descendant des anciens rois contre la République, pour rentrer dans la jouissance de leurs anciens privilèges.

Tels sont les motifs qui ont provoqué l'insurrection carliste qui, si elle ne triomphe pas, est loin encore de vouloir prendre fin.

Vers le 15 de mars, c'est-à-dire trois mois après que j'avais assisté à ses débuts, elle avait déjà pris une très-grande extension. Les enrôlements se faisaient ouvertement dans les communes des quatre provinces. Dorronsoro, intendant général de don Carlos dans les provinces et son représentant, parcourait toutes les localités de la Navarre et faisait afficher ou proclamer par les alcaldes l'ordonnance du roi, qui prescrivait la levée en masse. J'ai été plusieurs fois témoin de la manière dont s'opéraient ces sortes d'enrôlements. Le dimanche, au sortir de la messe, le corrégidor ou valet de ville donnait lecture de l'ordonnance royale; le public l'écoutait religieusement, et, arrivés dans leurs maisons ou leurs caserios (fermes), hommes et jeunes gens se consultaient ensemble, et le lendemain allaient se mettre sous les ordres d'un cabecilla. En moins de quelques jours, on recrutait par ce moyen des centaines de volontaires.

A cette époque parut une bande qui devait bien faire parler d'elle et qui, tout en rendant d'abord de grands services à la cause de don Carlos, lui fit un grand tort dans la suite: c'était la bande du curé Santa-Cruz, dont j'aurai plus tard à faire connaître les exploits.

Santa-Cruz était curé d'Hernialde, petite paroisse d'environ 350 âmes, située aux environs de Tolosa. Rien dans sa personne ne pouvait faire supposer qu'il y eut en lui l'étoffe d'un cabecilla, excepté une agilité et une force physique extraordinaires dont il donnait des preuves et qui le faisaient distinguer dans sa commune. Agé de trente-deux ans, d'une taille moyenne et d'une physionomie tort peu avenante, Santa-Cruz n'avait qu'une instruction très-bornée. Les exercices du corps, tels que le jeu de la pelota, le maniement du maquilla (bâton basque), et la course, constituaient ses principales qualités, dont il usait et abusait étrangement dans sa paroisse. Je ne sais s'il fut redevable à ces qualités physiques de la confiance qu'il inspira aux insurgés de la contrée, toujours est-il que dans l'espace de quelques jours, il put réunir autour de lui une centaine de jeunes gens vigoureux et déterminés, qui se mirent à sa disposition et formèrent le noyau de sa bande. Après les avoir équipés et armés d'une manière uniforme, en leur faisant porter, comme signe de distinction, un cœur brodé en rouge sur le côté gauche de leur jaquette, il se mit à leur tête et commença la campagne avec eux.

J'aurai l'occasion plus d'une fois, dans la suite de ce récit, de faire connaître les singuliers exploits de la bande Santa-Cruz.

L'insurrection faisant de rapides progrès, le gouvernement du roi Amédée, qui jusqu'alors n'avait paru guère s'en préoccuper, jugea à propos de l'arrêter dans sa marche en envoyant des troupes contre elle. Il est de tradition, en Espagne, de n'entrevoir le danger et de ne le prévenir qu'au dernier moment. A quoi cela tient-il? Un peu à l'impéritie des hommes d'État au pouvoir et beaucoup au manque d'argent. J'ai vu le général Nouvillas, commandant en chef l'armée du Nord, arrêté à Vittoria, ne pouvant continuer la campagne parce que l'argent de la solde des soldats vint à lui manquer. Il attendit, pendant cinq jours, un million que devait lui envoyer le ministre des finances et qui n'arriva jamais. Nouvillas, déçu dans son attente, rentra à Madrid.

La première brigade envoyée contre les carlistes de la Navarre fut celle de Castanon. Je me trouvais à Pampelune lorsqu'elle y arriva, vers le milieu du mois de mars. Elle était composée de soldats de la ligne très-salement équipés, d'une quarantaine de miqueletes (soldats guipuzcoans), de cinquante soldats du génie, de vingt guardias civils (gendarmes), de trente cavaliers fort bien montés en chevaux et de deux pièces de campagne servies par une soixantaine d'artilleurs et accompagnées par autant de mulets.

Elle se dirigea sur la route de Pampelune, du côté de Vera, où les carlistes occupaient trois localités: Vera, Eychalar et Lessacca. Je la suivis dans sa marche. A l'approche de la première de ces localités, les bandes carlistes, qui n'étaient pas en nombre pour résister à une attaque de la brigade, se retirèrent dans les montagnes et allèrent prendre position sur la montagne qui domine le pont d'Anderlassa, au-dessus et tout près de la route que suivaient les troupes régulières. Arrivées auprès du pont, les carlistes, campés en face, sur le revers de la montagne, commencèrent le feu, pendant que celles-ci prenaient position pour leur riposter. Pendant cinq heures, on fit feu de part et d'autre, à une distance telle que sur cent balles, une seule, tout au plus, portait, tant du côté des insurgés que de celui des réguliers. Au bout de ce temps le combat cessa, et on releva deux morts et six blessés du côté de la brigade, et cinq blessés seulement du côté des carlistes. Je cite ce fait d'armes pour donner aux lecteurs une idée en général de la guerre de partisans, telle qu'elle se pratique en ce moment dans les provinces du nord de l'Espagne.

Dès que le combat eut cessé, les carlistes revinrent occuper les villages qu'ils avaient momentanément quittés à l'approche de la brigade Castanon, tandis que celle-ci continua sa route en avant et alla faire halte à Irun, où elle vint loger et se ravitailler. C'est là que j'ai assisté à un spectacle offert par les soldats du brigadier Castanon. Arrivés dans la ville en chantant et en apostrophant les passants, ils déposèrent les armes sur la place de l'Ayuntamiento, allèrent chercher leurs rations, qu'ils mangèrent en plein air; puis, les uns empruntant des guitares, se mirent à parcourir la ville en chantant à la façon des anciens trouvères, tandis que les autres organisèrent un bal, entre eux, où ils passèrent presque toute la nuit à danser. Le matin, l'ordre de départ étant donné, ce n'est qu'en rechignant qu'ils voulurent se mettre en route; et la brigade, de retour de sa campagne, rentra à Saint-Sébastien, sa garnison. Cette campagne avait duré huit jours.

H. Castillon (d'Aspet).




TYPES ET PHYSIONOMIES D'IRLANDE.
--Paysans irlandais se rendant au marché.



LA SŒUR PERDUE


Il y avait là, en tout, une vingtaine d'hommes.           L'ouragan éclatait dans toute sa furie.


     Venez ici, regardez donc ces fleurs!                            La balle, par un hasard providentiel,
                                                                                                      avait touché droit au coeur.



LES THÉÂTRES

Vaudeville. L'Oncle Sam, comédie en quatre actes, de M. Sardou.--Gaîté. Jeanne d'Arc, tragédie en cinq actes, de M. J. Barbier, musique de M. Gounod.--Bouffes-Parisiens. La Quenouille de verre, opérette en trois actes, de MM. Albert Millaud et Moreno, musique de M. Grisard.


Si vous demandez à un Américain ce qu'il pense de l'Oncle Sam, il sourira de votre question; ce qui l'étonne, ce n'est pas que M. Sardou ait fait une charge à fond de train sur les mœurs des États-Unis, mais c'est que vous, vous preniez au sérieux cette spirituelle caricature et que vous traitiez en comédie cette fantaisie d'un homme d'infiniment d'esprit et de talent. Les critiques de la presse me semblent bien sévères envers M. Sardou; ils lui demandent à lui, auteur dramatique, les consciencieuses études d'un écrivain et d'un moraliste; ils lui reprochent de ne pas nous parler, en scène, de cette Amérique que M. de Tocqueville, Édouard Laboulaye, Charles Dickens, Hubner, Hepworth Dixon, nous ont fait connaître dans leurs livres.

La belle affaire! Comme si le théâtre se souciait de la vérité vraie, et comme si M. Sardou se mettait en peine d'écrire une comédie pour faire suite aux études de ses prédécesseurs. Il court sur ce sujet une foule de lieux communs acceptés par nous, une série de clichés propres à divertir les honnêtes gens, qui n'y croient pas du reste. M. Sardou s'en empare et en tire parti au bénéfice de son public, qui applaudit; il a raison puisque le spectateur même avant d'entrer dans la salle est déjà son complice.

Pour une bonne moitié des Parisiens, l'Amérique est un peuple de commerçants qui vit de faillites. Il met son honneur à faire des dupes, et il n'estime que ceux qui s'enrichissent en le trompant. Son sol ne se compose que de terrains marécageux où la fièvre dévore les habitants. Ne parlez ni de littérature ni de beaux-arts à ces yankees, pour qui le génie humain est lettre morte. L'argent est tout pour eux. A peine connaissent-ils la famille; la société, ils l'ignorent; chacun pour soi et le revolver pour tous. Quant au mariage, chacun sait comment il se pratique; par voie de flirtation. La flirtation, c'est la ressource de toutes les jeunes filles. Elles gagnent un mari grâce à ces coquetteries dangereuses, à la façon de ces chevaliers du jeu qui, autrefois, ruinaient les fils de famille avec des dés pipés. Vous avez perdu: coûte que coûte, il faut payer au tricheur adroit. Ici ce n'est pas la carte, c'est le mariage forcé, et il se trouvera toujours à point nommé un pasteur d'une religion inventée le matin même, pour donner force de loi à cette union. En Amérique on fait le mari comme en France on fait le mouchoir. L'Américaine, c'est le pick-pocket du mariage. Tout cela n'a pas le sens commun; mais à nous, qui rions de tout, il nous faut une Amérique pour rire, et c'est justement celle que M. Sardou nous a donnée. Nous serions bien mal avisés de la lui reprocher, puisque c'est à nous-mêmes qu'il l'a prise.

Voilà de bien grandes protestations pour peu de chose; et M. Sardou doit bien rire sous cape à voir à quelles hauteurs la discussion élève l'Oncle Sam en l'accusant de manquer à la vérité de l'observation. Comme si la comédie parisienne en avait jamais fait d'autres.

Il lui plaît de donner à son caprice des mœurs ou des habitudes à un peuple; personne ne l'a jamais chicané là-dessus. La comédie a une sorte de géographie grotesque.

Elle a inventé les Anglais touristes de l'opéra-comique et du drame; l'Espagnol avec ses éternelles castagnettes; Venise avec ses espions et ses mandolines, et les Turcs avec le harem, les grosses pipes, le turban et le soleil plaqué en passementerie, dans le dos. Qui donc crie à la caricature? Personne ne réclame pour Madrid, Venise ou Canstantinople. C'est autour de l'Amérique, maintenant; et du moment où, après avoir vu jouer l'Oncle Sam, dont elle a eu, la première, le bon goût de rire, je ne vois pas ce que nous avons tant à crier. La question est toute autre. La pièce de M. Sardou est-elle amusante? Tout est là.

Eh bien! oui; et n'étaient quelques longueurs qui ralentissent singulièrement son action, je lui prédirais pour ma part un très-grand succès.

Ces lieux communs dont je vous parlais tout à l'heure et qui nous servent à railler ce grand pays, servent de fond à cette comédie; disons mieux, à cette revue satirique, sorte de chronique de petit journal adroitement mise en scène, avec Samuel Tappleton, l'oncle Sam, marchand de guano, négociant de cotons, vendeur d'allumettes, millionnaire pour le moment et aspirant aux emplois publics, à l'aide d'un journaliste qu'il achète, d'un Irlandais courtier d'élections, d'un chef de pompiers marchand de votes, et d'un fils qui parle au peuple au nom de Samuel Tappleton, et qui en fin de compte se fait nommer aux lieu et place de son père. Samuel Tappleton a fait plusieurs fois faillite, ce qui lui vaut l'estime de ses compatriotes. Voici le pasteur Jédédiah, qui voyage pour la Bible et le vermuth réparateur, une liqueur de son invention. Puis le colonel Nathaniel, l'apôtre de cette égalité qui n'admet que des inférieurs, homme sans préjugés, mais qui se fâche tout rouge si on l'appelle monsieur au lieu de colonel. Voici les trois nièces de M. Tappleton: Belle, la femme en premières noces du journaliste Elliot, qui a divorcé pour épouser le colonel Nathaniel, ce dont l'oncle Tappleton a été informé par dépêche télégraphique, formalité suffisante; Belsev, qui conduit adroitement le musicien Francis à lui parler d'amour sous les yeux du pasteur Jédédiah en train de déjeuner, étourderie dangereuse pour Francis, puisqu'elle entraîne son mariage avec Betsey; Sarah, le type américain par excellence, la jeune fille avec laquelle la France fait ses comédies.

Sarah a pour capital sa jeunesse et sa beauté. C'est la mise de fond de ce commerçant aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Elle tient en partie double la comptabilité de ses sentiments; quand un prétendant se présente, elle l'accrédite dans sa maison; il a un compte ouvert. Reçu tant; payé tant; balance exacte. Si le jeune homme, enivré par le breuvage de la flirtation, parle d'amour, on lui répond affaire. Il ne s'agit pas de savoir s'il aime, mais bien de connaître le chiffre de sa fortune. Or, il se trouve que Robert de Rochemaure, un jeune Français qui voyage en Amérique, est marquis avec cent mille livres de rente. M. de Tocqueville, que Robert a lu avec passion, n'a pas suffisamment averti son lecteur, puisque le beau marquis se laisse prendre aux charmes de Sarah; si bien qu'après lui avoir promis mariage dans un petit billet écrit au crayon, le malheureux se laisse flirter et fait trois jours durant l'école buissonnière avec cette jeune fille, sans que la question d'amour ait fait un pas sérieux, ce qui met hors de lui le marquis de Rochemaure, irrité de cette légèreté improductive pour un amant. Mais quel rôle joue donc Robert et qu'a-t-il espéré? Il se plaint de ce qu'une Américaine n'ait pas le déshonneur facile! et il se croit un honnête homme et il s'étonne que la loi vienne et lui dise; Tu seras solidaire de ta faute et tu répareras le mal fait à la réputation d'une jeune fille compromise par toi! Il se trompe assurément et la comédie de M. Sardou se trompe avec lui.

Jusque-là elle s'éparpillait dans la satire; on ne perd pas plus gaiement un succès. M. Sardou avait compromis la bataille; il lui restait le temps d'en gagner une autre; il l'a emportée par une scène excellente, une scène de véritable auteur dramatique. Le marquis se trouve seul avec Sarah; il lui reproche sa froideur, et la menace de sa passion qui est devenue de la folie. Mais cet amour de Sarah, cet amour à l'américaine a fait place à l'amour vrai, sincère de la jeune fille. Sarah aime le marquis; elle se craint elle-même, elle a peur de l'aimer; et devant cette candeur, cette vertu, cette palpitation de l'âme, le marquis respectueux oublie la maîtresse et salue la femme. Voilà qui est fin, délicat, dramatique, supérieur; le reste avec le guet-à-pens de l'oncle Sam, de Fairfax et du pasteur Jédédiah, avec le trio de complices qui veut forcer Robert au mariage ou à une rançon de cent mille francs, le reste, dis-je, appartient à ce drame que M. Sardou met si adroitement en action. Le marquis honteux de ce vol de son cœur et de son argent, refuse d'épouser Sarah.--Alors vous payerez l'amende, dit l'oncle Sam.--Estimez vous-même l'honneur de votre nièce et envoyez-moi la note, je payerai.

Le marquis payerait, en effet, si Sarah injustement outragée par un soupçon de complicité ne déchirait elle-même le petit billet qui contient la promesse de mariage de Robert; ainsi finirait la comédie s'il ne nous fallait pas revenir encore aux mœurs américaines, au duel à coups de pistolet dans les escaliers et dans les salons d'un hôtel en présence de tous les étrangers; duel fort bien réglé du reste et pendant lequel les glaces du salon volent en éclats. Tout ce tapage passé, ce bouquet de coups de revolver éteint, on s'embrasse et le marquis de Rochemaure emmène Sarah en France, dont les mœurs le rassurent probablement pour l'honnêteté de sa femme.

J'ai dû nécessairement écourter le compte rendu de cette pièce, qui vit plutôt d'une série de tableaux que d'une action scénique; le drame réel tient peu de place dans l'Oncle Sam. Du reste c'est toujours le procédé de théâtre de M. Sardou. Le sujet est restreint; les détails abondent; détails charmants, pleins d'ingéniosités, de surprises et d'esprit. Le succès vient de partout, de la mise en scène, des décors qui sont superbes, des toilettes qui éclipsent le luxe de théâtre en ce genre. Les interprètes ont fait merveille: Parade, Saint-Germain, Richard, Abel, excellent dans le rôle de M. de Rochemaure, Colson, Georges. Mlle Fargueil, joue avec son incomparable talent de comédienne, un personnage fort amusant de Française qui montre et démontre cette lanterne magique américaine. Mlle Bartet est charmante et toute sympathique dans le rôle de Sarah, et M. Carvalho a trouvé au grand complet un salon de jolies femmes pour le grand jeu de la flirtation. Voilà donc une bonne fortune pour le Vaudeville, depuis longtemps en quête d'un grand succès. L'espace disparaît peu à peu sous notre plume; pourtant nous ne voulons pas finir sans annoncer le succès de Jeanne d'Arc, à la Gaîté. Il revenait de droit à cette œuvre d'un poète traitant en fort beaux vers ce grand sujet national, cette épopée de Jeanne d'Arc. M. Barbier a mis en scène, en suivant l'histoire, les actes de cette grande inspirée de Dieu qui combattit et mourut pour la patrie. M. Gounod a ajouté à l'art du poète la puissance de son talent. Nous avons beaucoup applaudi à cette partie de l'ouvrage, surtout à ce ballet, aux chœurs des soldats et à la marche funèbre du cinquième acte, qui sont écrits de main de maître et dont l'effet est des plus saisissants. Les décors, les costumes de Jeanne d'Arc sont d'une incroyable richesse, et quant à Mlle Lia Félix, je ne crois pas qu'une actrice ait obtenu un pareil triomphe depuis Mlle Rachel, dont elle nous a rappelé parfois l'accent dramatique et la puissance de talent.

Les Bouffes-Parisiens ont renouvelé leur affiche avec la Quenouille de verre, un joli conte dit d'une façon graveleuse, il est vrai, mais c'est le style de l'endroit. Et puis Mlle Judie et son compère Mme Peschard ont dit si spirituellement cette comédie décolletée, qu'il a été beaucoup pardonné à la pièce en faveur de ses interprètes aimées du public. La musique est d'un jeune auteur, M. Grisard, dont l'avenir est plutôt, croyons-nous, dans le genre fin et élégant, que dans le genre bouffe. Il y a de fort jolis morceaux dans cette partition, mais des morceaux de demi-teinte; je pense que dans l'ouvrage qui suivra la Quenouille de verre, le talent de M. Grisart, plus en confiance avec le public, s'accentuera avec plus de franchise.

M. Savigny.



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

Correspondance de Lamartine, publiée par Mme Valentine de Lamartine, (2 vol. in-8º).--Poésies inédites de Lamartine, (1 vol. in-8º.) (Chez Hachette et Cie.)--Mme Valentine de Lamartine vient de nous donner trois volumes nouveaux d'œuvres inédites du grand poète. Quand je dis œuvres, je devrais dire morceaux, car on ne saurait donner le nom d'œuvres à ces fragments de pièces de vers, à ces lettres, à ces billets de la vingtième année, qui sont fort utiles à qui veut écrire la biographie de l'auteur de Jocelyn, mais qui n'ajoutent, à proprement parler, rien à sa gloire. Et pourtant si, la Correspondance de jeunesse, qui va de 1807 à 1812, et les pœsies inédites que voici, servent à nous faire mieux connaître le poète, et, pour un homme comme Lamartine, être mieux connu c'est être plus aimé. On peut voir par des projets de débuts, premiers rêves de Lamartine, combien cette âme ardente aux premières heures de sa vie, dépensait déjà de génie encore mal formé, dans ses essais, dans les balbutiements de sa Muse. On ne saurait donner, sous peine d'abdiquer toute critique, la tragédie de Médée, qu'on nous présente ici, et les fragments de Zoraïde, comme des travaux qui eussent illustré le nom de Lamartine, mais ils n'en sont pas moins fort intéressants au point de vue de l'histoire littéraire. Il est, d'ailleurs, dans les Poésies inédites, des pages d'une valeur plus haute, et je citerai par exemple ce qui nous reste des Visions, ce grand poème épique, songe inachevé de la jeunesse de Lamartine.

«Je comprends d'autant mieux le plan de la Divine comédie, a écrit Lamartine dans son Cours de littérature que moi-même, hélas! mille fois inférieur en conception, en éloquence et en poésie au grand exilé de Florence, j'avais couru, dès ma jeunesse, une épopée, le grand rêve de ma vie, la seule épopée qui me paraisse aujourd'hui réalisable, sur un plan à peu près analogue au plan de la Divine comédie.» Il nous indique ensuite en quelques lignes ce que devait être ce poème, que l'homme,--et sa destinée présente, passée et future,--emplissaient tout entier. C'était en Italie, «après ces vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de l'esprit», que ce poème des Visions avait été projeté. «Je supposai deux Ames émanées le même jour, comme deux lueurs, du même rayon de Dieu; l'une mâle, l'autre femelle, comme si la loi universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles, de même qu'elle est la loi des êtres matériels animés», et ces deux âmes, le poète les promenait, les conduisait, de transfiguration en transfiguration, à travers les mondes et les siècles, pour les unir ensuite, en sa pensée, dans l'Être parfait. On voit quelle sorte de mysticisme philosophico-religieux emplissait, alors le cerveau de Lamartine. La réalité devait, au surplus, répondre ironiquement à ces songes dont le poète ne vit jamais la réalisation. «Mon poème, dit-il, après que je l'eus contemplé quelques années, creva sur ma tête comme une de ces bulles de savon colorées, en ne me laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt quelques gouttes d'encre.»

Ce sont ces gouttes d'encre qu'on trouvera recueillies dans le volume des Poésies inédites, et l'on pourra se faire par elles une idée de ce qu'eût été l'épopée des amours d'Eloï et d'Adha, depuis leur création jusqu'au jour du jugement. L'auteur des Poèmes civiques, M. Victor de Laprade, qui a écrit pour ce volume une préface éloquente et attendrie, est d'avis que le fragment de la huitième Vision, intitulé le Chevalier, et qu'on publie dans le présent volume, est «un vrai type de la description et du génie pittoresque dans Lamartine». A mon avis, les descriptions de Jocelyn, et même celles de la Chute d'un ange, lui sont bien supérieures. Ce Chevalier de Lamartine est un peu trop habillé, selon mon goût, à la mode des troubadours de pendules: le cheval y est encore un palefroi, le vent y porte le nom de Zéphyre. Lamartine ne s'est pas complètement dégagé là de la phraséologie classique, ou plutôt fausse et fade des poètes de l'empire.

Je préfère à ces vers ceux qu'il adresse à l'ombre d'Alfieri ou à Mme Ristori:

Le marbre de Memnon sentait, bien qu'il fût pierre,

Mais son âme, ô soleil, n'était que la chaleur!

Nous pleurons, mais, avant de mouiller la paupière

Ces larmes de nos veux ont roulé de ton cœur!

On reconnaît, on retrouve là le véritable Lamartine, le poète des Méditations. Il y a bien un autre Lamartine, qui nous est également sympathique, c'est celui dont on pourrait dire ce que Sainte-Beuve a dit de Lamennais, qu'il a sauté, «comme à saute-mouton», du catholicisme à la démocratie. C'est le Lamartine tribun, le Lamartine patriote, le Lamartine homme d'État. Mais celui-là, dont M. Ch. de Mazade nous a conté l'existence dans un livre excellent, nous ne le rencontrons point dans ces premiers volumes. Le Lamartine que voici est semblable, intellectuellement parlant, au portrait que Flameng a gravé pour cette édition, et qui nous montre un jeune homme de vingt-trois ans, mince, fluet, admirablement beau, le profil pur, les cheveux frisés, vêtu de cet habit à collet haut auquel vous condamnait la mode d'alors. C'est le Lamartine sérieux et rêveur, sans doute, mais souriant aussi, de la Correspondance publiée par Mme Valentine de Lamartine.

Ce Lamartine de 1807 à 1812 est vraiment bien intéressant et parfois bien inattendu: il versifie, il s'amuse, il lit, il aime, il voyage, il raille, lui qui plus tard ne voudra plus savoir ce que c'est que la raillerie. Il fait des chansons, lui qui fera des odes. Il improvise sur l'air: Femmes, voulez-vous éprouver, etc.

Que j'aime à voir, dans mon jardin,

Rougir une rose nouvelle,

Et dans sa fraîcheur du matin,

M'offrir sa parure vermeille!

Mes amis, entre nous soit dit,

Ma belle et simple Éléonore,

Quand son modeste front rougit,

Me plaît bien davantage encore!

Rapprochez ces verselets des strophes superbes du Lac et des lamentations du Crucifix, et dites-moi si l'on pouvait soupçonner dans cet imitateur des poétereaux du XVIIIe siècle le grand poète du XIXe. C'est à ce titre que ces volumes sont particulièrement intéressants: nous étudions Lamartine dans l'œuf, si je puis dire. Ailleurs, le génie déploiera librement ses ailes. Ici, il les secoue et les essaie, et, après le triomphe d'un grand homme, je ne sais rien de plus captivant que ses premiers pas et ses premiers cris: l'apothéose a son prix et l'aurore a le sien. Or, à proprement parler, ce qu'on rencontrera dans cette Correspondance, et ces Poésies, c'est l'aurore de Lamartine.


Libération du territoire, par M. Albert Loustaunan. (Au profit de l'Œuvre des Alsaciens-Lorrains).--C'est là, avec la pièce célèbre de Victor Hugo, tout ce qu'a produit ce grand fait de l'évacuation du territoire. Quand j'aurai dit que les vers de M. Loustaunan ne valent pas ceux de V. Hugo, je n'étonnerai personne, mais il y a de l'émotion et un sentiment très-juste dans ces vers d'un poète, qui s'écrie:

Il n'aura point cessé notre asservissement

Tant que les prisonniers de l'Alsace-Lorraine,

Nos frères, gémiront sous la verge et la chaîne

D'un garde-chiourme allemand!


Les amours sauvages, par M. Paul Perret. (1 vol. in-18. Michel Lévy.)--M. Paul Perret a signé là son meilleur roman peut-être. Le contraste entre le caractère d'une femme, qui descend des Sarrazins, et le milieu provincial où elle est jetée est bien saisi, bien peint, avec des couleurs justes et suffisamment violentes. Ce roman avait déjà paru sous ce titre: La Sarrazine. Il mérite d'être lu et le sera avec plaisir.


Les Drames de la forêt, par M. Alexis Bouvier. M. Alexis Bouvier est un écrivain de l'école robuste, une sorte d'Amédée Rolland en prose. Il a publié, depuis un an, des romans vigoureux: les Pauvres, les Soldats du désespoir, Auguste Marette, des récits violents, trop violents parfois, mais mâles et hardis. Les Drames de la forêt sont de la même école et de la même venue. Le braconnage, les amours tragiques, les meurtres dans les fourrés, remplissent ces pages brutales et solides. Cette sève vaut mieux que bien des anémies, et on lit ces livres avec plaisir, sans fatigue et souvent avec beaucoup d'émotion.


Une gommeuse, par Camille Périer. (1 vol. in-18. Dentu.)--Les gommeux sont les successeurs des petits crevés, les héritiers des gandins, les fils des lions, les petits-neveux des muscadins. Ils ont changé de nom, selon les temps; mais, à toutes les époques, ils eussent pu se nommer les inutiles et même les nuisibles. Mme Camille Périer, quittant ses récits algériens, a voulu peindre un coin de la vie parisienne nouvelle. Elle a pris pour héroïne (quelle héroïne)! une gommeuse d'aujourd'hui, une merveilleuse d'autrefois. Peut-être a-t-elle poussé à l'horrible ce type de femme; peut-être l'a-t-elle présentée sous des couleurs trop sombres. Cette gommeuse est pis qu'une coquine, c'est une criminelle: sa scélératesse dépend de la cour d'assises. Le roman est d'ailleurs singulièrement attachant, et c'est un bon gros drame dans le genre de ceux qu'aimait ce pauvre Gaboriau. Il y a un public, et un public passionné pour ces œuvres.

Jules Claretie.




La vitrine du docteur Pierre, à l'Exposition universelle de Vienne.

EXPOSITION DE VIENNE
Vitrine du docteur Pierre
8, PLACE DE L'OPÉRA, PARIS

Le jury de l'exposition de Vienne vient de décerner la Médaille de Mérite à là Maison du docteur Pierre, consacrant encore, par cette récompense de haute valeur, les excellentes qualités de son Eau et de ses Poudres dentifrices, depuis longtemps déjà connues et justement appréciées.

Fondée en 1840, la maison du docteur Pierre est maintenant au premier rang de son industrie.

Nous donnons ici le dessin de sa vitrine à l'Exposition. On y trouve le bon goût, le fini, l'élégance qui l'ont toujours particulièrement distinguée et fait remarquer.

Nota.--La Médaille de Mérite accordée à la maison du docteur Pierre est la récompense la plus élevée obtenue par les dentifrices.




EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:

Que de pendules n'ont point répondu à l'appel pour sonner l'heure de la libération du sol!...