L'Amant.
Rien ne contente si fort ma vie
Que le bonheur de voir Silvie.
L'Yvrongne.
Rien ne chatouille mon oreille
Comme le son de ma bouteille.
L'Amant.
Chère Silvie, quand je t'accolle,
L'aise m'estouffe la parole.
L'Yvrongne.
Quand je t'embrasse, l'on m'entend dire
Tousjours mille bons mots pour rire.
Plus je t'adore, ma chère dame,
Plus j'ay de feu dedans mon ame.
L'Yvrongne.
Plus je caresse ton doux breuvage,
Plus j'ay de feux sur le visage.
L'Amant.
Chère Silvie, quoy qu'on dise,
Aymer tousjours, c'est ma devise.
L'Yvrongne.
Chère bouteille, ma douce guide[185],
Ma devise est: Plus plein que vuide.
L'Amant.
Afin, ma belle, que je te berse,
Laisse-toy choir à la renverse.
L'Yvrongne.
Tien-toy, bouteille, tousjours dressée,
Sinon ma joye est renversée.
L'Amant.
Ainsi, sans cesse, ma chère dame,
Ton beau pourtrait vive en mon ame!
L'Yvrongne.
Ainsi sans cesse, qu'autre n'y touche,
Ta liqueur soit dedans ma bouche!
Sonnet.
Certes, il faut avoir l'esprit bien de travers
Pour suivre en ce temps-cy les Muses à la trace
Les gueuses qu'elles sont mettent à la besace
Ceux à qui leurs secrets ont esté descouverts.
Depuis que j'ay trouvé la fontaine des vers,
Le bien s'enfuit de moy, le malheur me pourchasse;
Je n'ay pour aliment que les eaux de Parnasse,
Et n'ay pour tout couvert que des feuillages vers.
Ingrates deitez, cause de mon dommage,
Le temps et la raison me font devenir sage:
Je retire aujourd'huy mon espingle du jeu.
Je prefère à vos eaux un traict de malvoisie;
Je mets, pour me chauffer, tous vos lauriers au feu,
Et me torche le cu de vostre poesie.
Remonstrance à un Poëte buveur d'eau.
Sonnet.
En vain, pauvre Tircis, tu te romps le cerveau
Pour parvenir au point des choses plus parfaictes:
Tu ne seras jamais au rang des bons poëtes,
Si, comme les oysons, tu ne bois que de l'eau.
Pren-moy, je t'en conjure, un trait du vin nouveau
Que le Cormié recelle en ses caves secrettes[186],
Tu passeras bien-tost ces antiques prophètes
Qui sauvèrent leur nom de la nuit du tombeau.
Bien que dessus les bords d'une vive fontaine
Les Muses ay'nt choisi leur demeure certaine,
Les fines qu'elles sont pourtant n'y boivent pas.
Là, soubs des lauriers verds, ou plutost soubs des treilles,
Le vin le plus friant preside en leur repas,
Et l'eau n'y rafraischit jamais que les bouteilles.
Fantasie sur des diverses peintures de Priape.
Sonnet.
Sur les rives de Seine une jeune Dryade,
Lasse d'avoir reduit un sanglier aux abois,
Se reposoit un jour à l'ombrage d'un bois,
Sans craindre le peril d'une fine embuscade.
Priape, qui la vid, fut pris de son œillade,
L'arreste et veult sur elle attenter ceste fois;
Mais elle, qui resiste aux amoureuses loix,
Desdaigne cet amant si laid et si maussade.
Lors, pensant amolir ceste divinité,
Il change sa laideur et sa diformité,
Et prend nouvelle forme, ainsi que fit Protée;
Mais la nature, en luy plus puissante que l'art,
Ne se put pas cacher soubs la forme empruntée,
Car tousjours à la queue on cognut le regnart.
Sur une Cheute causée par un bellier.
Sonnet.
Transporté de plaisir comme un valet de feste,
Ou comme un qui s'employe à forger un cocu,
Je pensois à Cloris, de qui l'œil m'a vaincu,
M'estimant trop heureux de vivre en sa conqueste,
Lorsque dans l'Arcenal une puissante beste,
Qui n'a pour mon malheur que trop long-temps vescu,
Me vint publiquement planter dedans le cu
Ce qu'en secret je plante aux autres sur la teste.
Lycandre, que devins-je à ce puissant effort!
Soudain je tombe à terre estourdy, demy-mort,
Ruminant en mon cœur mes sainctes patenostres.
Alors dit un passant, riant de mon ennuy:
Faut-il qu'un coup de corne ait fait mourir celuy
Qui par des coups de corne en fit naistre tant d'autres!
Nos très chiers et amys roys très chretiens,
Salut et benediction authentique donnée par nous et nostre puissance, et par le conseil de nos amez et feaulx les gens de nostre sang, et gens de nostre grand conseil.
Vous, messeigneurs[187] les cardinaux du Pontalectz[188], le cardinal du Plat-d'Argent, de cardinal de la Lune, les evesques de Gayette, de Joye et de Platebourse[189], les abbez de Frevaulx, de Croullecul et de la Courtille; Messeigneurs le prince des Sots, le prince de Nattes, le géneral Defance, le prince de la Coqueluche, l'abbé des Conards[190], le Verdier du Houlx, et plusieurs autres grands et notables personnages. Et pour ce que aucun cas est advenu à nostre notice et cognoissance touchant la grande armée et puissance que les Turcz et ennemys de la foy catholique ont mise sur la mer pour venir destruire la saincte chrestienneté[191], quy est chose bien doutable, et pour obvier à la mauvaise volumté et persuasion des dicts Turcz. Nous avons ordonné et ordonnons que doresnavant tous hommes naturels, tant mariez que non mariez, tant du royaume de France que d'autres royaumes, puissent avoir et prendre en mariage deux femmes, si bon leur semble, pour accomplir le commandement de Dieu, quy a dict de sa bouche: Crescite et multiplicamini et replete terram. Aussy, pour cause du grand voyage que nous avons entreprins de faire sur la mer, et pour obvier et resister à la grande malice des dicts Turcz, quy sont cent contre un seul chrestien, et seroit un très grand dommaige et dangier à toute la chrestienté, si par nous n'y estoit pourveu de remède et justice convenable.
Et pour ce, nous voulons que le dict royaulme de France, auquel nous avons plus de fiance qu'en nul autre, ne demeure sans multiplication, laquelle chose ne se peult faire sans avoir compagnie suffisante, avons ordonné et ordonnons, par le conseil de nos amez et fealx, ainsy qu'il est de coustume à faire en tel cas. Et pour ce qu'il est plus grand nombre de femmes que d'hommes aux dictz royaulmes, avons donné et octroyé à tous chacun des hommes des dictz royaulmes plain pouvoir, auctorité et puissance; du jourd'huy jusques à cent et ung an, que chacun, sur peine d'encourir nostre malediction, ait à prendre les dictes deux femmes, afin de multiplier et d'accomplir les commandements de Dieu, ainsy comme il est escript cy-dessus, et pour ogmenter la foy catholique et subvenir à l'encontre desdictz Turcz. Et si le cas advenoit que les dictes deux femmes ne se pussent accorder ensemble, nous voulons et ordonnons que l'homme ait son arbitre d'expulser hors de sa compaignie celle quy fera aulcun bruict et la mettre hors de sa maison et la remettre à ses parents et amys, et qu'il puisse prendre une autre femme que celle qu'il aura dejectée. Et oultre voulons par ces presentes, sur peine d'encourir la malediction cy-dessus enoncée, que la dernière venue soit servie par la première en toutes choses qu'il appartiendra au faict de la maison.
Et s'il advient qu'il y eust jalousie entre les dictes femmes, voulons par ces presentes que les curez et recteurs des villes et paroisses ayent puissance d'excommunier les dictes femmes quy auroyent commis le dict cas, et soyent maudictes de dame Venus et de Junon, les quelles soyent dejectées de la compagnie des aultres et mises recluses en une prison expressement pour elles faicte.
Et pour entretenir paix et concorde entres les dictz hommes en leurs maisons, voulons et ordonnons, sur peine de la dicte malediction, que les dictes femmes soyent doresnavant tondues de leurs cheveux de moys en moys, et les ongles des doyts rongnez de sept jours en sept jours pour le plus.
Et pour eviter toutes noises et desbatz quy pourroyent survenir entre elles, et affin qu'elles ne se battent, ne s'esgratignent et se tyrent par les cheveulx, mandons et commandons à tous nos officiers et recteurs de nostre grande confrairie, ma dame saincte Souffrete[192], qu'ils ayent à publier et denoncer les dictes graces et ordonnances par nous faictes par toutes les villes et citez des dicts royaulmes chrestiens, et excommunier tous ceulx et celles quy viendront et murmureront contre le present mandement. Et aussy la femme quy sera desobeissante à nos dicts mandemens et quy ne fera le commandement de son mary sera maudicte de Cupidon et Venus, dieux des amoureux. Sauf l'opposition des dictes femmes contredisantes à ladicte ordonnance, à laquelle opposition elles seront receues en baillant bonne et seure caution.
Donné en Papagosse, le penultième jour d'avril 1536.
La Complaincte du jeune Marié.
D'avoir deux femmes je n'ay pas grande envie,
Car la mienne a trop mauvaise teste:
Toujours sans fin après moy noise[194] et crie;
Je la crains plus que fouldre ne tempeste.
Seigneurs, marchantz et gens d'eglise,
Quy lisez ce petit livret,
N'adjoustez foy à ma folye:
Pour courser[195] les femmes l'ay faict.
Athenée, le plus falot des hommes après Lucian, dit que de son temps tous les filous, tire-laines, coupeurs de bourses, destrousseurs de passans, et autre telle canaille qui ayment autant le bien d'autruy que le leur, avoient accoustumé de s'assembler à Rome aux Ides de juin, et illec donner ordre au gouvernement et estat de leurs affaires, recevoir les plaintes, punir les delinquans, c'est-à-dire ceux qui laissoient leurs oreilles en chemin ou se laissoient espousseter par le bourreau.
Il semble que tous les frères de la Samaritaine[196], soldats de la courte espée et gens de telle farine, ayent leu ce passage et en ayent voulu renouveller la coustume: car jeudi dernier, sur les onze heures du soir, ils s'assemblèrent sur le pont Neuf, du costé de l'escolle, et, comme chats-huants taciturnes, vindrent à tastons de toutes parts, pour deliberer de leurs affaires et apporter un nouveau reglement à l'entretien de leur chetive, pauvre et miserable vie.
Fouille-Poche, general de l'assemblée, oncle en dernier ressort de Carfour[197] et proche parent du petit Jacques, comme ayant le plus d'interest en la conservation de son ancien droit, qui est de prendre ce qu'il rencontre, s'y trouva le premier; et pour son siége plia trois ou quatre manteaux en quatre, qu'il venoit de desrober, et qu'il portoit vendre au frippier Gueulle-Noire[198], maistre recelleur des halles; et, après avoir longtemps attendu ses camarades, voyant que minuit s'approchoit, il commença ainsi: «Mes confrères, il est à-propos de faire un bon reglement pour l'etablissement de nos affaires; je voy que de jour à jour nostre nombre diminue, et que le plus souvent les nouveaux receus, pour ne sçavoir l'art de la vollerie, sont troussez en malle[199], et sont conduits à Mon-faucon, pour là faire la sentinelle et faire des cabriolles en l'air. Je suis d'advis, pourveu que me prestiez l'espaule, de nous exempter de cet affront, et laisser, si nous pouvons, les eschelles en leurs places, sans aller attaquer ou prendre le ciel par escalade.» Tous les coupeurs de bourses, grands et petits, trouvèrent l'advis très bon et approuvèrent son conseil, desirans infiniment d'estre exempts d'un tas de coups de baston qui greslent quelquefois sur leurs espaules.
«Premierement, dit-il (ce qui est bien difficile à faire), il faudroit que nous puissions faire revivre le legislateur Lycurgue, afin de persuader aux François que le larcin est une très bonne chose, et qu'on le doit permettre pour deniaiser le monde; toutesfois, puisque les machoires luy sont tombées, et que le pauvre hère ne peut plus parler, je feray mes ordonnances au mieux qu'il me sera possible.»
Règles, Statuts et Ordonnances des coupeurs de bourses.
Premierement, tous novices et apprentifs de nostre estat et mestier seront tenus d'avoir fortes espaules pour porter les coups de baston qu'on leur donnera, venant à estre descouverts et pris en deffault.
II.
Voulons et ordonnons que personne ne puisse estre receu maistre passé en l'art s'il n'a les deux oreilles coupées[200], et quatre ou cinq estafilades sur le nez; et parce qu'en diverses rencontres ils pourroient se trouver en lieu dangereux, seront tenus lesdits postulans de porter des oreilles d'escarlatte dans leurs pochettes, et s'en servir aux occurrences.
III.
Voulons que tout homme qui aspire à nostre mestier soit de la famille des Rougets et des Grisons, autrement descheu de tous priviléges, munitez, exemptions, etc.
Quiconque postulera pour estre receu maistre de nostre dit office et estat sera contraint, en entrant en nostre communauté, de bailler son nom et monstrer les armoiries du roy gravées en beau caractère sur ses epaules.
V.
Entrera ledit suppléant en charge, aura son quartier, rendra bon compte de ses expeditions, ne songera en aucune façon à la paulette[201]: car sa place, venant à vaquer, par mort civile ou criminelle, galère, fuitte, exil, bannissement, foüet, etc., sera donnée au plus vaillant et plus subtil de la trouppe, sans qu'aucuns de ses heritiers y puissent prétendre.
VI.
Ordonnons que nostre boutique sera principalement ouverte les grandes festes et jours solennels, dimanches et autres jours; que nous dresserons nostre banque dans les assemblées, marchés, places publiques, pour là debiter nostre drogue aussi bien que Padel, et attraper les marchands.
Que si quelque pauvre diable, par malheur, est pris sur le fait en coupant quelque chaisne, tablier, pochette, bourse, sera tenu de jouer, escrimer, estramaçonner de l'espée à deux jambes; laisser plustost à la pluie toute sorte d'engins, ciseaux, couteaux, tenailles, sur peine d'estre eslevé sur une busche de quinze pieds de haut, et d'espouser ceste vefve qui est à la Grève[202]. Voulons en outre, quand quelqu'un s'enfuira et qu'il sera poursuivi par les bourgeois, archers et autres gens, que trois ou quatre de nos filous arrestent les plus hastez, fassent passage au delinquant, sous ombre de s'enquerir du fait et de courir après.
VIII.
Seront d'ordinaire bien habillez, manteaux de taffetas satin, pourpoints decoupez, effrontez, hardis à l'entreprise, fins et subtils, hauts à la main, bonne mine, bon pied, bon œil, marquent une chasse pour le lendemain, diligens, actifs, forts et puissants, afin que si, par cas fortuit, ils sont envoyez à Marseille pour servir le roy, ils aillent gaillardement avec ceste rodomontade: Valeamus à galeras por servir el re nuestro seignor, et qu'estant là arrivez ils escrivent dans l'eau avec une plume de quinze pieds de long[203], et tiennent bonne posture.
Lorsqu'on pendra quelqu'un des nostres, les officiers de la Samaritaine seront tenus d'en faire rapport à l'assemblée, afin de le degrader comme un poltron et un coquin, faineant et inhabile; et neanmoins deputeront quatre des principaux pour assister à sa mort, voir s'il n'accuse personne; et dans l'affluence du peuple qui se trouve à telle deffaite, joueront lesdits deputez des deux mains, qui deça, qui delà, et tascheront à venger la mort du patient sur ceux qui le regardent.
X.
Auront nos dits supots pour attraper les niais des chaisnes en façon d'or, qu'ils laisseront tomber exprès, afin qu'estant recueillies, qu'ils en tirent leur part[204]; ne manqueront de lettres feintes, demanderont le chemin, se feront conduire dans quelque cabaret; là, detrousseront leur conducteur, contreferont les etrangers, auront deux ou trois frippiers apostez pour vendre et distribuer leur vol, seront courtois, et feront la courtoisie entière, c'est-à-dire osteront le chapeau et manteau tout ensemble, prendront l'argent sans compter et l'or sans peser; iront tant de nuict que de jour, sans crainte du serain; s'il fait froid ne porteront gans, ains eschaufferont leurs mains dans les pochettes de leurs voisins[205]; ne rendront rien de ce qu'ils auront pris, fouilleront partout; tiendront d'ordinaire le gros de leur caballe dans le faux-bourg Saint-Germain, marets du Temple[206], faux-bourgs Saint-Marcel et Montmartre, sans oublier le Pont-Neuf.
XI.
Seront les principaux maistres du mestier subjets un tantinet au maquerellage, cognoistront tous les couverts de Paris, sçauront les bons lieux, afin d'y mener et conduire les niais et nouveaux venus, et illec les desplumer comme corneilles d'Esope et chercher la source de leur fouillouse[207]; que si par copulation, conjonction féminine, plantation d'homme, quelque pauvre diable va au païs de Suède, Claquedent, Bavière[208], etc., nos maqueraux et coupeurs de bourse se donneront garde d'estre recogneus, et fuiront les coups la queue entre les jambes, comme vieux chiens deratez.
XII.
S'il y a quelque foire S.-Germain, Landy[209] ou autre, seront tenus nos dits supposts de s'y trouver des quatre coins du royaume, et là attraper les marchands au piège, les affronter, envahir, tromper, decevoir, seduire tout le monde, et fuir le bourreau comme une peste très dangereuse et abominable.
Telles sont les loix contenües en nos statuts, que je, Fouillepoche, veux estre soigneusement gardées par nous, et en partie par un tas de larrons domestiques et un as de mercadans[210] qui vont parmy le monde et qui empruntent la faveur de nostre nom.
La compagnie approuva ces statuts comme très bons et valables, estant estroictement observez, pour la manutention et entretien de leur estat et office de coupeurs de bourses.
Le moyen de cognoistre les filous d'une lieue loing sans lunettes.
Premierement, il faut que vous sçachiez qu'ils ont un nez, une bouche et deux yeux comme un autre homme, et partant il n'est point difficile de les trouver. On en rencontre partout, et ressemblent mieux à un singe qu'à un moulin à vent ou à un fagot: toutes leurs actions sont vrayes singeries; mais ne leur baillez jamais la bourse à garder, car ils savent fondre l'or et l'argent, et sont les plus grands alchimistes du temps present, du passé et de l'advenir. Quand vous verrez un Allemand contrefaict, un homme bigarré comme un valet de carreau ou le roy de picque, un maquereau, un minois du Palais, un joueur de dez, un chercheur de repuë franche, un poète qui prend les vers à la pipée, un entreteneur de dames, un homme de chambre botté, fraisé comme un veau, gaudronné comme un singe[211]; un laquais vagabond, un joueur de tourniquet, un faiseur de passe-passe, Jean des Vignes et sa sequelle[212], un sauteur, un plaisantin, un Gascon sans argent, un Normand sans denier ny maille, un visiteur de foires, un courtisan des halles, un traffiqueur de vieux habits, un receleur frippier, un traisneur d'espée sans maistre, un capitaine sans compagnie, imaginés-vous de voir autant de filous; et quand vous rencontrerez telles gens, serrez vostre bourse, et mettez la main dessus avec ces mots: Au premier occupant. Que si vous les voulez voir de loin sans lunettes, allez vous planter sur la montaigne de Montmartre, et croyez que la moitié de ceux qui sortent ou entrent dans Paris sont tous filous, sans en rabattre la queüe d'un seul; et si vous en voulez la raison, c'est le temps qui le porte, et le siècle le requiert ainsi, dans la corruption où nous sommes. Adieu: souvenez-vous de l'anneau de Hans Carvel, on ne prendra jamais votre bourse.
In-8.
Bacchus, par grâce du Destin, empereur des Enfans-sans-Soucy, prince des Gosiers-Brûlans, comte de Bois-sans-Soif, marquis de l'Alteration, de l'Haleine-Vineuse et Haut-Appetit, commandeur absolu et universel sur les vignobles de Bacarat, Rheims, Ay, Tesse, Chablis, Tonnerre, Beaune, Vermanton, Langond, Coulange, Costerotie, l'Hermitage, Cahors, Medoc, Grave, Saint-Emilion, la Palu, Caberpton, S.-Laurent, Frontignan, Chambertin, Malvoisie, Canarie, Madère, Port-en-Port[214] et autres que le soleil eclaire sous la vaste etendue des cieux.
A tous passez, presens et à venir, salut. Ayant remarqué que le plus sûr moïen de maintenir nostre monarchie bachique estoit d'establir en differens endroicts de nostre empire des ordres composés de plusieurs sortes de dignités, pour recompenser ceux de nos sujets quy auront esté les plus fidèles et les plus attachés aux interests de nostre trongne vineuse, afin qu'en leur donnant par ce moyen esperance d'estre un jour recompensés sur des services qu'il nous auront rendus, nous puissions les exciter à la pratique de la vertu, qui se trouve parmi les pots et les verres, que nous avons toujours possedez à un si sublime degré:
A ces causes, ayant fait mettre cette affaire en deliberation sur nostre table, après avoir bien bu en la compagnie de nostre ancien amy l'ivrogne Silène et les bacchantes, nos chères nourrices, de leurs advis et de leurs consentemens, nous avons creé, estably, creons et establissons par ces presentes, perpetuelles et irrevocables, un ordre general sous le tiltre de l'ordre du Tonneau[215], que nous voulons reserver à notre personne; d'un chancelier, d'un secretaire, de quatre commandeurs et de quatre chanceliers, lesquels officiers cy-dessus, creez et etablis à perpetuité, jouiront de tous les priviléges, prerogatives, immunitez, franchises et exceptions bachiques, même du droit de bourgeoisie, dans tous les cabarets, lieux de bonne chère de notre obeissance, où nous voulons qu'ils soient reçuz gratis sans qu'on les en puisse chasser, pour quelque chose que ce puisse être, à la charge toutefois que tous les aspirants auxdits offices et dignitez seront tenus de faire preuve de leurs capacités dans l'exercice de la vendange, en buvant chacun vingt-cinq razades le jour qu'ils voudront estre admis dans toutes les dignités desdites charges, à la reserve toutefois de notre chère et bien-aymée la comtesse de Gosier-Sallé, que nous avons gratifié de la charge de chancelier de nostre ordre, et de nostre bon yvrogne Biguerazade, à qui nous avons aussy donné celle de secretaire du mesme ordre, lesquels, en consideration des services qu'ils nous ont rendus en plusieurs occasions et de la certitude que nous avons de leurs capacitez aussy bien de boire, nous les avons dechargés de toutes preuves à faire pour parvenir à la possession desdites deux dignitez de chancelier et de secretaire. Et tous lesdits officiers releveront de la comtesse de Gosier-Sallé, notre chancelière, et seront tenus de prendre d'elle le cordon de notre ordre et des lettres-patentes signez et contresignez par Biguerazade, son secretaire, pour ce quy concerne les affaires dudit ordre, qu'ils seront tenuz de porter à perpétuité, sous peine d'estre declarés incapables de frequenter jamais nos assemblées bachiques, et d'y estre traictez comme infracteurs de nos ordres, rebelles à nostre estat; defendons à tous les officiers dicts de boire de leur vie goutte d'eau, de manger aucunes sortes de confitures, fruits, lactage ny autres choses capables de prejudicier à nos interests, en ce que tous ces choses peuvent empescher la soif; defendons semblablement de repandre jamais goutte de vin, si mechant qu'il puisse être; de casser verres, bouteilles ny flacons; et enjoignons de faire toujours ruby-sur-l'ongle après avoir beu; de manger force cervelats, fromages, persillages, harangs sorets, force jambons de Mayence, saucissons de Boulongne, cuisses d'oyes, gorges de porcs, et generallement tout ce quy pourra procurer l'alteration[216]; surtout de ne point oublier à mettre dans leurs sausses nos chers amis le marquis de la Poivrade et le baron de Salinieri[217] partout comme nos plus intimes bienfaiteurs.
Pourra partout notre dict chancellier pourvoir à quy bon luy semblera de nos officiers de l'ordre, quy porteroient toutefois les noms suivans, savoir:
Le premier des commandeurs s'appelle Long-Boyaux; le second, Bequillard[218]; le troisième, Bois-sans-Façon; et le quatrième, de la Goinfretière.
Les chevaliers s'appellent par les noms suivans, savoir:
Le premier, Longue-Haleine; le second, Large-Avaloire; le troisième, Pretatrinquer; et le quatrième, Gosier-Coulant.
Et tous les dits officiers par elle pourvus jouiront des privileges cy-dessus specifiez, sans trouble ny empeschemens, car ainsy nous l'avons resolu et ordonné.
Si nous donnons en mandement à tous les confrères de la jubilation et gens tenans nos sièges bachiques, cabarets, tavernes, tabagies et autres qu'il appartiendra, de tenir chacun en droit la main à l'execution des presentes, sans diminution ny ogmentation que ce puisse être, à peine de ne boire que de la lie du vin de Brie: car tel est notre plaisir.
Donné en notre conseil, sur le cul d'un tonneau, dans notre cave imperiale, après être bien saoûl.
Et sur les replis: Cher Bouchon.
La comtesse de Gosier-Sallé, garde des bouteilles, protectrice de l'université vineuse et chancelière de l'ordre bachique du Tonneau, salut: Nous etant entierement fait informer de la capacité de notre bon amy le sieur de Chifle-Museau, et lui ayant trouvé toutes les qualités requises pour être de l'ordre excellent du Tonneau, après avoir de lui pris et receu le serment prevu, prealablement faict dessoubz l'experience au fait bachique, nous l'avons pourvu de la dignité de commandeur de Bois-Sans-Façon, pour en jouir sa vie durante sans trouble ny empeschements; pour marque de quoy nous luy avons accordé le cordon de l'ordre du Tonneau, en luy enjoignant d'observer les statuts, reiglements et privileges portez par ladite creation dudict ordre de la part du souverain Bacchus, à peine d'estre degradé et declaré indigne de posseder la dite dignité, et comme tel estre dechu du benefice de ces presentes, aux quelles nous avons grifonné notre signe, après y avoir fait apposer le cachet de nos armes.
Donné en nostre hotel de la Halle-au-Vin, et moy presente, à moitié grise,
Avec permission.
M. VIc.VI. In-8.
L'année mil je sçay combien après le deluge de Noé, et aprez le joieux advenement du grand Jubilé d'Orléans[219], le Père aux pieds, autrement dit Piedaigrette, s'estant remplumé des naufrages de milles et milles taverniers qu'il avoit envoyez avec monsieur de Mouts[220] en Canadas querir du safran[221]; se resouvenant de noz mal-heurs derniers, et du voyage qu'il avoit fait avec le père Gascart à Damery, et des bons tours qu'ils avoyent faict ensemble, faisant enterrer avec une magnificque solemnité et pompe funèbre la fressure d'un porceau plus gros et gras que vous, lecteur benevolle, au lieu des parties nobles d'un gras chanoine de la Saincte-Chapelle, qui estoit son amy, me raconta un jour, comme à son Acathée, tous les hazards, crainctes, voyages et inconveniens qui luy estoyent advenus depuis que les Coquilberts avoyent fait leur entrée en France, et le grand voyage qu'il avoit fait ès champs Elizée, où il avoit veu et beu avec plusieurs de ses amis; le sejour qu'il y fit, les plaisirs qu'il y avoit eus avec ses bons amis qui estoyent partis de ce monde tout à bon; et comme, ayans rencontré M. Guillaume, qui fait tant parler de luy, qui revenoit de paradis parler à son oncle Noé pour les affaires d'Estat, ils allèrent boire ensemble. Mais, me dit-il, mon frère, mon amy, à nostre rencontre il y eut bien du hasart: car, M. Guillaume ayans laissé le bon homme Noé planter sa vigne, et passans par les champs Elizée, il avoit fait une remonstrance aux vieux loups à un soldat affamé qui demandoit la guerre, et n'estant asseuré en son ame quel parti il devoit prendre, ou la paix, ou la guerre (encores qu'il ne se soucie ny de l'un ny de l'autre), voyans venir à soy Piedaigrette avec ses jambes de fuzeaux et son ventre creux comme une aulge à porceaulx, et sa grosse teste de veau sur ses espaules voutées, l'un devant l'autre, à la portée du canon, ce demandoient: Qui va là? qui va là? par plusieurs fois. M. Guillaume, qui pensoit que ce fust quelque diable de soldat, parle le premier fort honnestement, disant ces mots: C'est moy! Monsieur;—Qui es-tu? dit Piedaigrette.—C'est moy! Monsieur.—D'où viens-tu? où vas-tu? Es-tu chrestien ou mahometiste? Ventre sainct Quenet[222]! dis-le moy, ou tu es mort!—C'est moy! Monsieur, dit maistre Guillaume. Piedaigrette s'aprochant de plus près, encore qu'il ne fust pas trop asseuré, maistre Guillaume le recogneut, et, criant comme un veau, luy dit: C'est moy! c'est moy! de par le diable, mon amy, tes fortes fiebvres quartaines! c'est moy, Piedaigrette, mon amy. Luy, estonné de ceste rencontre, luy dit: Eh! c'est donc toy, maistre Guillaume? Çà, çà, que je t'acolle! Hé, hé, mon bon amy! qui t'ameine en ces quartiers?—C'est moy-mesme, dit maistre Guillaume. Mais toy, de quel quartier viens-tu? je te prie de me le dire. Après les acolades et bien venues faictes l'un à l'autre, Piedaigrette luy dit: En bonne foy, mon amy, je viens des champs Elizée.—Et quoy faire? dist maistre Guillaume.—De veoir le bon père Anchises.—Qui t'y a conduict?—La Sibille.—Laquelle?—D'un pressouer[223].—Ha, ha! et je te prie, conte-moy des nouvelles du pays, et par quelles contrées tu as passé.—Par ma foy! je te le dirai volontiers, pourveu que tu me veuille escouter.—Je t'escouteray aussi volontiers comme je fais l'evangile, maistre Guillaume.—Après que je fus lavé de tous mes pechez, dit Piedaigrette, par le moyen du grand jubilé d'Orléans, je ne sçay quels esprits m'aportoient en ces lieux, où j'ay esté et vescu l'espace de long-temps de la manne celeste des enfants d'Israël, durant lequel temps j'ay veu une partie du pays, qui est fort bon, Dieu merci. En premier lieu, je me trouvay en un pays de contracts, duquel pays j'eus grand peine à me desbrouiller, car je fus lié et garotté à coups de plume comme un pauvre forçaire[224]; et, n'eust esté Pajot et Bobie, qui venoient de parler à Matthieu Aubour pour retirer une minutte, j'estois en grand hazart. Eschapé de ce danger, j'entrai au pays de consultation, où il y a force gens d'honneur et gens de bien qui gouvernent le pays assez modestement, comme Messieurs Versoris, Canaye, Dulac[225], et autres gens de palais dont la renommée vit encores; mais là on n'y boit point, qui est un grand malheur, et, n'eust esté le pays de consignation où j'entray, j'estois mort de la mort de Roland. O mon amy, quel meschant pays! Tout le monde y a bon droit, mais il y a toujours quelqu'un qui perd. L'on me demande: Quoy! Piedaigrette, as-tu affaire de quelque chose? Veux-tu consigner? Quel chemin veux-tu aller?—Messieurs, je cherche le pays de Sapience, je vous prie me l'enseigner.—Ha, ha! mon amy, vous aurez bien de la peine à le trouver, car il vous faut passer par la comté de Folie, où il y a tant de peuple que rien plus: car tous les sages de vostre monde et ceux qui le pensent estre y sont habituez.—Encores, Messieurs, s'il ce peut faire, il faut trouver moyen d'y parvenir. Ayans pris congé d'eux, je passé une petite contrée qui estoit fort belle et plaisante à voir de loing, où il y a plusieurs belles maisons, vaste en grosses fermes et bien accommodées; mais je vous asseure qu'il y faut avoir bon nez: car, tant plus j'approchois, tant plus je sentois une odeur qui estoit plus forte que musc. Je trouvay un jeune homme, auquel je demanday: Mon amy, quel pays est-ce icy?—Monsieur, me dit-il, couvrez-vous, c'est le pays de Medicination. Vous voiez tous ces beaux lieux-là: croyez, Monsieur mon amy, que toutes les etoffes et materiaux ont été pris chez les apoticaires de Paris, et des plus fines rubarbes qu'ils ayent en leurs boutiques, et soyez asseuré que, si ce n'estoit un remedium contra pestem[226] que l'on vend au palais, il y auroit bien du danger à passer par icy. Ayans prins congé de cestui-là, je passe dans une grande forest bruslée, où on ne voyoit goute, à l'issue de laquelle je trouvay deux venerables vieillards, qui me demandèrent où j'allois; je leur responds: Messieurs, je cherche le pays de Sapience. L'un commence à rire comme un fol, l'autre à pleurer comme un veau; je fus tout estonné de cette façon de faire. Ils me demandèrent neanmoins tous deux qui j'etois, et moy je leur fais la mesme demande. L'un me dit: Je m'appelle Democrite.—Et moy Heraclite.—Et moy Piedaigrette, leur dis-je.—Or, puis que tu as dit ton nom, passe maintenant, te voilà entré au pays de Folie, par lequel il te faut passer avant que d'entrer en Sapience. Je ne fus pas une demi-lieue dans le pays, Monsieur Guillaume, mon ami, que je rencontrai un grand vieillard, qui, avec une torche ardente, cherchoit le jour en plein midi. Un peu plus avant, je vis un petit noirault qui aprenoit à nager sur une rivière avec deux pierres à son col, comme deux vessies de charcutier, et tant d'autres fols de ce monde que rien plus, qui briguoient en court pour estre enregistrez pour aller faire la guerre aux Turqs[227]. Ayans passé tout ce pays du monde, de ce pays-là j'approchois d'une grande ville pour y entrer, pour me reposer et loger; mais, à l'entrée d'icelle, je rencontray, comme en sentinelle perdue, un grand vieillard, qui s'appeloit O Sapientia, lequel, avec cinq ou six autres grands O, alloient chercher Noël[228]. Je m'adresse à luy, et luy demande assez doucement: Seigneurs, pourray-je bien loger en vostre cité? Il me respond: Qui es-tu? mon ami.—Helas! Monsieur, luy dis-je, je suis le pauvre Piedaigrette, qui, ayans passé la plus grande part de ma vie au pays de Folie, sur mes vieux jours je desirerois me retirer avec la Sapience. Ha! maistre Guillaume, si tu sçavois quelle responce il me fist, tu serois estonné. Il commence à me dire: Vas-t'en d'icy, affronteur! charlatan! trompeur de marchands! effronté! coquilbardier! mangeur de morue de Flessingue! Vas-t'en à tous les diables! vas-t'en d'icy! Il n'entre en ce pays que gens de biens et d'honneur! Moy, estonné comme un fondeur de cloches, au petit pas je me retire de là, et estois assez faché de n'entrer en ce pays-là, veu la peine que j'avois eue à le chercher; mais je vis bien qu'il n'y va pas qui veut. Ayans quitté le père Sapientia avec ma courte honte, j'aperceu neantmoins sur les limites du pays le bon père et homme de bonne memoire, Monsieur de Chavignac[229], qui composoit un livre, De reconciliatione successori suo cum vicario suo antiquo, avec la glose de Belin et Sageret; il estoit prest à l'envoyer à Patisson[230], mais Monsieur de Bonport estoit engrené le premier. Il y avoit trois jours que j'en estois party quand je t'ay trouvé.—Vrayment, dit maistre Guillaume, je ne m'estonne pas de t'ouïr parler, tu as bien veu du pays. Mais quoy! Piedaigrette, se resouvenant encores de tous les bons tours, tant bons que mauvais, qu'il avoit faits, ne pouvoit bonnement faire l'accolade à maistre Guillaume, lequel, d'un visage à demy fasché, luy dit: Il semble, à te voir, Piedaigrette, que tu aye le cœur failli; tien une tranche de ce jambon, que m'a fait bailler Monsieur de Saint-Paul[231], passant par son cartier. Piedaigrette, revenant comme d'un profond sommeil, et ses yeux plains de chassie à demi-ouverts, luy dit: Par ma foy! maistre Guillaume, mon amy, je songeois au bon temps que j'avois lors que les coquilberts firent leurs entrées en France, la guerre cruelle qu'ils eurent contre les mousches[232], leurs batailles, le nombre des bons capitaines coquilbardiers, et comme du temps et du règne du bon père Louvet ils vivoyent; et comme aussi, d'autre part, nostre bon maistre, depuis peu de temps en çà, a descouvert toutes sortes de coquilberts, soit ceux de messieurs les petits dieux du monde, soit sur leurs saincts, et qu'à présent il n'y a qu'un general en matière de coquilbarderie, qui est cause que les pauvres mousches ne tirent plus de miel de leurs ruches.
Ha! ha! Piedaigrette, mon amy, je te prie me declarer quelles bestes sont-ce que coquilberts; j'ay veu beaucoup de bestes après toy, mais je n'ay encore point veu de coquilberts. Sont-ils plus grands que les chameaux de M. de Nevers? Sont-ils de la race de Bucefal ou du cheval Pegasus? Je te prie de me le dire ou m'en figurer un comme tu sçais bien qu'ils sont, et je te bailleray à boire dans ma gourde de ce bon vin que l'on m'a baillé chez M. Asdrubal. Piedaigrette, ayant fait un pet, un rot et un siflet, commença à faire un long discours, en disant en langage commun: Au temps des bons pères Rouselay[233], Sardini[234], Bonnisi, Cenami et autres pères anciens sortis du fin fond de la Lombardie, les coquilberts commencèrent à naistre en nostre France, et, faisant des petites legions, s'escartèrent par tout nostre royaume. Douane commença à gouverner à Lyon: traites foraines, partout nouvelles impositions à Paris; enfin le père Louvet fut deputé pour empescher les coquilberts de vivre, et fit une armée de mousches pour faire le degast des vivres des coquilberts, desquelles il fit Benard capitaine, Molart lieutenant, Honoré enseigne, Poupart sergent, et pour le moins deux cens apointez qui faisoient garde jour et nuit, tellement que tous les pauvres coquilberts estoient en danger de mourir de faim, sans l'invention de Greffier de Saint-Lubin, bon soldat coquilbardier, lequel, voyant les vivres faillir en l'armée, trouva moien et inventa nouvelles inventions pour vivre, sçavoit lier les moutons par les pieds, et cacher derrière les pierres de taille pour passer avec le gros qui avoit acquitté; fit les metamorphoses de bœufs en vaches, de porcs gras en truyes maigres, et les bahus pleins de cochenille[235] pour du vieux linge pour vendre au bout du pont Saint-Michel; et, tant que dura ceste invention, les mouches mouroient de malle rage de faim, tellement qu'elles ne pouvoient plus voller, et messieurs les coquilberts vivoient à discretion.—Mais, Piedaigrette, tu m'as promis de me figurer un coquilbert, je te prie, fais-le.—Aga, mon amy, je ne te mentirai d'un seul mot: les coquilberts ont la teste faite comme un gros bœuf ou une vache; le corps, par les parties de devant, comme un porc gras; depuis les espaules jusques au train de derrière, comme un veau; la cuisse droite comme un mouton et la gauche comme un chevreau. Il a la queue fort grosse et d'une estrange façon, car elle est faite de mille et mille martres sublimes, de renardeaux, de fouines, de loutres et de toutes autres sortes de fourrures pour l'hiver. Au temps passé ils avoient de grandes cornes, sur lesquelles vous eussiez trouvé en toute saison mille hotées de beure, paniers pleins de poulets, perdris, agneaux, oisons, fésants, et de toutes autres sortes de volatilles; quand ils sont bastez comme chameaux, leurs bats sont fort creux: car il y tiendroit bien cent pièces de velours, autant de satin, damars, que taffetas, toilles fines, rubarbes, cochenille, et de mille sortes de marchandises sujetes à l'imposition. Ils sont à part soi plus forts que cent bœufs attelez; ils vont jour et nuict, et aussi asseurement sur eaüe que sur terre; il n'y a mousches, mouschars ni mouscherons qui les puissent empescher d'aller où bon leur semble; ils sont quelquefois comme les cameleons, ils changent de toutes couleurs; ils font faire plusieurs passages invisibles; ils font passer la douzaine de bœufs aussi gaillardement sans acquiter comme moi; ils font les uns de pauvres riches et de riches pauvres; quand ils dorment, tirez-leur un poil de dessus eux, il vous servira à vous faire un manteau, un pourpoint, un chapeau, voire, quand il est bien tiré et choisi, il vous servira à faire un habit complet; ils font porter à madame la controleuse, à madame la garde, la petite cotte de taffetas, de camelot, de soye ou de telles estoffes qu'elles desirent, le petit demi-ceint d'argent, la bague mignardelette au doigt, le petit bas de soye, etc.; tellement, mon bon ami Me Guil., les coquilberts ont de terribles perfections, et, si je l'osois dire, leur eaüe est meilleure que le vin de Vaugirard: car il y a plus d'un mois que j'en boy, je vous en parle comme sçavant, et si j'en bois encore quelquefois quand je suis au monde. De la nourriture de tels animaux, je ne t'en veux rien dire: car tu peux assez juger, estant juge comme tu es, que, sortant telles eaux de telles chapelles alambiques, que le dedans n'est que rosée et fleurs d'estrange vertu; les bons coquilberts sont recherchez de toutes sortes de gens de bien, et qui n'ont point l'âme de travers comme toi.
Je te veux conter, puisque nous sommes à loisir, comme deux honnestes dames de nostre cartier, s'estant accostées de petis coquilbardeaux, et coquilbardant avec eux, jouans à frape main, faisoient et engendroient de gros coquilberts, les envoyans loger à Paris à la place aux Veaux, chez leurs bons amis.
Un gros, voulans faire son entrée à Paris, advertit cinq ou six de ses amis pour le recevoir à la porte de Bussy le lendemain de Noel M. Vc. Lxxxxv. C'estoit la bonne année des coquilberts; ils estoient en aoust[236] en ce temps-là. Le capitaine la Rue, gouverneur de la porte de Bussy, fut prié d'assister à sa reception, et moi je le vis entrer; tu ne croiras l'estrange façon qu'il entra: premièrement, marchoit le père aux bœufs, en bel ordre et piteux estat, accompagné de deux cens moutons, tous couverts de laine blanche et noire jusques aux yeux; après cette bande passa quatre-vingt ou cent bœufs conduits par le jeune Fontaine, qui estoient nouvellement venus de Poissy, et qui s'estoient reposez en son chasteau de la Bouverie; en après, comme un entremets, entrèrent deux cens autres moutons, tout ainsi que les autres precedés; après ceux-ci passèrent six autres gras bœufs malheureux, car ils avoient laissé la peau chez le père Audouart, et s'en allèrent cacher à Beauvais. Cela fait, monsieur le coquilbert entra aussi secretement comme une souris, et le receut le capitaine la Rue avec tant d'amitié que rien plus; et après les acolades et bienvenues faites, allèrent boire chez le père Valenson; mais partout il y a du malheur et du peril, comme dit le saint apôtre: car une meschante mousche, qui estoit en sentinelle, fut presque cause de ruiner les coquilberts, et en fut le père Louvet[237] adverti; tellement que la paix qui avoit esté si longtemps entre les coquilberts et les mouches fut rompue.
Louvet lève une compagnie nouvelle de mousches bovynes, picquantes et ardentes; il envoie commissions de tous costez, Poupart de çà, Poupart de là, Benard à pied, Benard à cheval, les gardes renforcées à toutes les portes, tellement que jamais la guerre des Guelphes et Gibelins ni fit œuvre pareille. On avoit desjà le pied dans l'estrier pour donner le combat, les petites collations estoient cordées, elles coquilberts, estonnez comme fondeurs de cloches, ne savoient à quel sainct se vouer; l'on fait plusieurs assemblées, le conseil se tient par plusieurs fois; enfin monsieur du Pied-Fourché[238] envoye à madame de la Douane la republique de la nouvelle imposition; envoya ambassadeur à messieurs de la Marée et de la Draperie; monsieur du Port Saint-Paul à monsieur du Port Saint-Nicolas, anges de grève[239] à la Tournelle, et le rendez-vous à Malaquest[240], où la paix fut traictée, Maistre Guillaume, mon amy, et les coquilberts, mouches et moulcherons s'allièrent ensemble par un lien indissoluble d'amitié, et firent comme les Romains et les Sabins, s'espousans les uns les autres; tellement que par le moyen de cette alliance le pauvre père Louvet fut metamorphosé comme Acteon, qui fut mangé de ses chiens propres: car toute son armée de mousches, tant capitaines que soldats, devindrent coquilberts, et fut traicté à la Turque; et, n'eust esté Maubuisson où il se sauva, il eust esté mangé tout en vie. Ce neantmoins il luy demeura encore quelques mousches qui estoyent des vieilles bandes, qui ne se voulurent acorder, comme le capitaine Boucher, le sergent Poupart et autres capitaines reformez, qui vivent encore en esperance de remonter au dessus de leurs affaires avec le temps. Comme de fait le capitaine Boucher surprint un coquilbert qui s'estoit venu loger à la Nostre-Dame de Mars aux faulxbourgs Saint-Germain, qui fut plumé comme un canart; il s'estoit caché dans les chausses de Gerbault, et s'estoit rendu invisible à plusieurs mouches durant la guerre; il s'estoit formé en bottes de soye et avoit passé sous cette forme par plusieurs fois, mais il y vint à la malheure.
Quand il est grand'année de coquilberts, tu ne vis jamais tant de fermiers devenir marchands de safran. Il n'est pas les chambrières de cuisine et filles de chambre qui ne coquilbardent; l'on ne parle plus de ferrer la mule, il n'y a plus que les coquilberts en campagne: voilà, M. Guil., comme le monde vivoit de ce temps-là et vit encore au monde.—Escoute, escoute, Piedaigrette, dit M. Guil.: nostre maistre y prend bien garde, et de près; allons-nous-en d'icy; as-tu le rameau d'or d'Æneus? Allons, allons, voilà le père Caron qui nous attend sur le bord du Stix pour passer; aussi bien ay-je la teste rompue des cris et urlements de ces usuriers de l'autre monde et de ces avaricieux qui sont là-bas dans ces paluz infernaux jugés par Minos et Radamanthe; il me tarde que je ne sois chez M. Jamet[241].—Allons, dit Piedaigrette, quand tu voudras, et sortons hors d'ici. Ayant donc passé Stix, nous beusmes ensemble avec le père Caron, qui est vrayement bon vieillard, et, estant sorti des Champs-Élisées, Piedaigrette dit: Allons par quelque chemin écarté, de peur des mousches de monsieur Largentier de Troyes[242], qui est venu de nouveau faire la guerre aux coquilberts de Paris.—Et quelle guerre est-ce? dit monsieur Guil: C'est pis que celle de Louvet; il s'est emparé du château des quatre fils Aymon; il a pris pour maistre mousche le père Adam; il l'envoye sous terre et fait plus de trouble au royaume avec son escritoire. Estant doncques le Père aux pieds et M. Guil. prests à se separer, Piedaigrette luy recommanda toutes ses affaires, atendu la faveur qu'il avoit en court, le pria d'avoir souvenance en son memento des folles enchères d'un pauvre coquillebardier; et, s'estant dit l'un à l'autre un long vale, et adieu! M. Guil., adieu! Piedaigrette, adieu! adieu! M. Guil. s'en va au Louvre, et Piedaigrette à la taverne chez le père Charpin, où il rencontra le père Gauderon qui beuvoit demi-setier du muscat de Vitry, auquel ayant compté plusieurs choses, recommencèrent à succer le tampon, et de là en sa maison, ou à grand'peine ses jambes de fuzeaux peurent reporter sa teste de veau, et atend au coing de son feu le paquet pour porter aux Champs-Élisées.
Et quant à maistre Guillaume, estant près du Louvre, il s'en va chez M. de Montauban[243], auquel il donna advis de la descente des coquilberts, qui se preparoient à luy faire la guerre, et qu'il se tint bien sur ses gardes, qu'il acheptast un resveil-matin[244] à messieurs ses commis pour n'estre endormis en ses affaires; et que pour luy il achetast des lunettes pour y voir plus clair, et qu'il advertist en passant M. de Soisy pour les trente sols; que Marquenat n'oubliast ses galoches quand il iroit aux portes, à cause des boues, et que, quand il iroit voir messieurs les receveurs à cause du temps, il les advertist de ne se point battre et esgratigner, et puis boire à cline-musette, et qu'il print bien garde que ses mousches ne devinssent coquilberts comme du temps du père Louvet, et beaucoup d'autres bons advertissemens touchant la coquillebarderie, et de là en sa maison, atendant nouvelles du temps.