Cy dessous gist le grand Pierre,
Enterré sous ceste pierre,
Quy s'est toute sa vie
Meslé de la friperie.

La postérité avoit bien affaire de le sçavoir! Voilà les actions de l'antiquité, leurs plus grandes observations en la religion, leurs subtiles poesies et leur grand merite.


Des Delectations du temps passé.

Voyons quel estoit leur plaisir, si c'estoit à voir jouer la comedie. A la vérité il faisoit bon la voir, car il y avoit anciennement de certains chartiers et crocheteurs quy, vestuz en apostres, jouoyent la Passion à l'hostel de Bourgongne, ou la Vie de saincte Catherine[70], auxquels on souffloit au cul tout ce qu'ils recitoient, où tout le monde estoit receu à un double pour teste, et la plupart n'y alloit que pour voir les actions de Judas, dont les uns se rejouissoient et les autres en pleuroient à chaudes larmes.

Ou bien suivoient pas à pas maistre Gonin[71], quy, avec sa robbe mi-party, le nez enfariné, jouant de sa cornemuse, faisoit danser son chien Courtault, ou, par une subtilité de la main, faisoit courir sur son bras sa petite beste faicte d'un pied de lièvre, qu'ils croyoient fermement estre vivant, tant ils avoient l'esprit innocent. C'estoit là le plesir des bourgeois; et au sortir de là, pour discourir de ce qu'ils avoient veu, ils s'embarquoyent dans un cabaret, où ils faisoient un gros banquet à dix-huict deniers l'escot, où la pièce de bœuf aux navets servoit de perdrix.

Pour le menu peuple et gens de boutique, pour la peyne qu'ils avoient eue toute la sepmaine à travailler, ils prenoient congé les festes, pour jouer à la savatte parmy les rues, ou à frappe-main[72], où les maistres et maistresses prenoient moult grand plesir, à cause de quoy ils avoient le soir demy-setier par extraordinaire, et non davantage, encore que le muids de vin ne coustoit lors que cinquante sols[73].

Pour les officiers des Cours souveraines et subalternes, à cause de leur gravité ils n'osoient hanter le menu peuple; leur delectation estoit de s'assembler l'après-dinée aux festes pour jouer aux deniers, à devoir, à trante-et-un, et au trou-madame, une tarte de trois sols, et, au surplus, grands observateurs des ordonnances de Philippe le Bel[74], qui défendoit à ceux qui n'avoient que cinquante livres de rante de manger du rosty plus d'une fois la sepmaine.

Pour les procureurs et advocats du Palais, leur plus grande desbauche c'estoit de se promener les festes hors les portes, sur le rempart ou au Pré-aux-Clercs[75], avec la robbe et le bonnet carré et le petit saye qui ne passoit pas la brayette, disputans et devisant ensemble de l'appoinctement en droict et du default pur et simple, et par intervalle juger lequel des Bretons couroit mieux la poulle[76], ou de celuy qui saultoit le mieux[77] en trois pas le sault.

Puis, estant de retour de ceste delectation, venoient souper ensemble chacun avec sa parenté, où on ne souloit point son hoste, car chacun faisoit porter son pot à frein et sa vinaigrette, et celuy qui avoit prié la compagnie avoit une epaule ou une esclanche quy revenoit à deux carolus, par extraordinaire, avec un plat de carpes.

Je laisse à juger aux lecteurs si ce n'est pas mal à propos nous reprocher l'antiquité. Et que faict-on à présent quy ressemble à cela! Voyez les nobles, les officiers des cours souveraines, les bons bourgeois, de quoy ils se delectent: ils meprisent ce qui anciennement estoit le plaisir des roys et des princes: la paume, elle est trop violente; la comedie, elle est trop commune; la boule, elle est trop vile; et quoy donc? faut aller aux cours avec le carrosse à quatre chevaux au petit pas, pour deviser, chanter, rire, conter quelque nouvelle impression, voir et contempler les actions des hommes qui s'y trouvent, et, à l'exemple des plus honnestes, se rendre agreable aux compagnies.

Pour le peuple et les marchands, leur trafic se fait par commis, car, pour les maistres, ils vivent honorablement: le matin on les void sur le change, vestuz à l'avantage, incognus pour marchands, ou sur le pont Neuf, devisant d'affaires[78] sur le palmail[79], communicquant avec un chacun: si c'est un peuple docte, ils escoutent les leçons publiques; s'ils sont devocieux, ils frequentent mille belles eglises, escoutant infinis bons predicateurs quy, tous les jours, preschent en quelque lieu où on faict feste.

Si le roy est à Paris, ils prennent plaisir à voir une académie remplie de jeune noblesse instruicte à picquer, tirer des armes, à combattre à la barrière, à la bague, et à mille autres exercices qui font honte à ceux quy, pour les sçavoir, quitteroient la France, et occuperoient l'Italie.


Des Batiments et du Plaisir des champs.

Les ignorants et ceux quy ne penètrent point assez avant à la cognoissance de toutes choses disent que les hommes du temps passé estoient aussi riches avec leur peu, comme nous avec notre abondance. Je le nie, car leur contentement estoit borné par force, d'autant qu'ils avoient un default de pouvoir, ou bien ce contentement estoit mesquin. S'ils avoient de la richesse, pourquoy laissoient-ils nos villages denuez de belles maisons? Il y a deux cens ans que nos maisons des champs, mesme des meilleurs bourgeois des villes, n'estoient que des cabanes couvertes de chaume; leurs jardinages clos de hayes, leurs compartiments des carreaux de choux, leurs palissades des hortyes, leurs plus belles vues une ou plusieurs fosses à fumier, et, quand il estoit question de bâtir l'estable à cochon de fond en comble, ils estoient trois ou quatre ans à en faire la despence: autrement ils eussent esté ruinez.

Voyez les plus beaux et les plus anciens bastimens des villes, de quelle structure ils estoyent! Les architectes estoient de venerables ingenieurs pour bastir force nids à rats; ils faisoyent une petite porte; d'autres une petite estable à loger le mulet, de bas planchers, de petites fenêtres, des chambres, antichambres et garderobes estranglées, subjectes les unes aux autres, le privé près de la salle, un grand auvan à loger les poulies et une grande cour pour les pourmener[80].

Leurs meubles des champs estoient pareils: une grosse couche figurée d'histoire en bosse, un gros ban, un buffet remply de marmousets, une chaise à barbier de Naples[81], et pour vaisselle des tranchoirs de bois, des pots de grais, une eclisse à mettre le fourmage sur la table, un bassin à laver de cuivre jaune, et sur le buffet deux chandelles des roys riollées, piollées[82], une vierge Marie enchassée et un amusoir à mouche, le maistre père et compagnon avec le paysan de la maison, quy sentoit toujours le bran de vache et la merde de pourceau; au surplus, ils estoient si pauvres, qu'ils se trouvoient contraincts en hyver de se chauffer à la fumée d'une aiteron pour faute de bois.

Ainsy nos anciens sculpteurs n'avoient aucun plus beau subject pour mettre en figure que ceste perspective champestre, où tout ce que dessus est figuré à la rustique et où nous avons cognoissance de ceste chetiveté.

O siècle d'or! mais à present l'on voit nostre campagne enrichie de superbes edifices, la vue desquels fait abolir la memoire de l'antiquité, et, outre les maisons bourgeoises quy se voient en quantité, basties d'une structure admirable, couvertes d'ardoises, garnies de fontaines et de magnifiques vergers, esloignées des cours basses où le paysan fait sa retraicte, encores voit-on les superbes chasteaux des officiers des cours souveraines, nobles et financiers, quy, à moins d'un an, ont par un nouvel edifice renversé mille maisons rustiques pour en former une noble.

Et pour les bastiments des villes, quoy? ce sont autant de chasteaux, et toutefois peu prizés si la despence n'en excède cent mille livres, fonds quy n'est à rien compté sur le revenu du proprietaire, ny sur les superbes meubles, tapisseries et vaisselle d'argent dont on se sert ordinairement.


Des Livres.

Ce sera peut-estre par la composition des livres que l'antiquité l'aura gaigné? Et toutes fois, pourveu que l'on ne mette point en compte l'antiquité des Grecs et des Latins, dedans l'antiquité de nostre France je n'y trouve que de la chetiveté, quand je me représente ces venerables escrivains qui ont composé le roman de la belle Éloïse, les valeureux faits de Jean de Paris, la guerre des quatre fils Aymon, la hardiesse de Reignaud de Montauban et de Richard-sans-Peur, la folie de Rolant-le-Furieux, la conqueste du roy Artus[83], la gloire de Morgan[84] et les faicts de Jeanne-la-Pucelle; ce sont livres de l'antiquité françoise, qui ne ressemblent nullement, ny en discours ny en subject, à un Bellaut, à un Ronsard, à un Desportes, ni à un Dubertas, pour la poésie; à un de Thou, à un Mathieu, et infinis autres pour la prose.

Je ne veux pas pourtant nous tant priser que l'on ne nous reproche qu'en nostre temps nous n'ayons des plus grands quy ont escrit obscurement quand ils ont parlé d'estre emondés et repurgés, et qui peut-être nous diminuroit en gloire; mais il les faut passer comme on a passé dedans le livre de Tevet[85] Clopinel et Rabelais pour hommes illustres.


Pourquoy plus d'abondance de pauvres qu'au temps passé.

Je ne sçavois plus par quel endroict on pouvoit me reprendre d'avoir tant mesprisé l'antiquité pour nostre temps, si ce n'est que l'on me mette devant les yeux la grande quantité de pauvres quy sont en ce reigne mandiant, veu la grande richesse quy y est, au respect du temps passé, où ils s'en trouvoit fort peu.

S'il en falloit monstrer la source et d'où elle vient, j'auroy trop à discourir: suffira d'en dire deux ou trois raisons quy monstreront que c'est la grandeur du royaume quy en est cause.

Comme doncques, au temps passé, les bourgeois et habitants des villes se contentoient chacun en son pays de trafiquer, vivre et mourir, faisant mesme difficulté de prendre alliance ailleurs, de peur de perdre la vue de leur heritage et patrimoine, les autres villes estoient desertes d'estrangers, et Paris, avec sa petitesse, se contentoit de ne point traficquer ailleurs, et vivoient escharcement[86]; et de faict, on ne tenoit conte des maisons, quy lors estoient louées à vil prix faute de peuple[87]; mais depuis que l'estranger a gousté de la grande liberté d'y vivre, et on ne s'enqueste de rien, cela a faict descendre en foule l'Italie, l'Angleterre, l'Allemaigne, la Flandres, la Hirlande[88], et tous les religionnaires du royaume, pour y habiter comme en un lieu de refuge asseuré, et, partant, si grande abondance de maneuvres de toutes sortes, d'ouvriers à mestiers, que les vrais regnicolles ont esté frustrés de leur travail: c'est la première raison.

La seconde, la permission de tenir boutique sans chef-d'œuvre et la trop grande quantité de maistres par lettres[89].

La troisième et la plus forte, c'est qu'à present il se trouve en court de petits partisans quy font la fonction et la charge de mille mestiers: car ils fournissent à la noblesse tous les jours à changer: chapeau, fraize, colet, chemise, bas de soie et souliers, en rendant les vieux, à quatre escus par mois[90], et partant ils sont cause du peu de travail, du labeur et du gain de mille maistres de boutiques.

Mais de mepriser notre temps pour cela, tant s'en faut. Cela monstre l'abondance de toutes choses au royaume, la subtilité des esprits, la facilité d'avoir ses commoditez sans avoir affaire à tant de personnes, et si d'avantage et par un bel ordre qu'il est aisé d'y apporter, on peut facilement nourrir les indigents, parceque la richesse y est.


Des Hommes de bonne conscience en notre temps.

Et bien! bon homme de l'antiquité, avec vostre robe courte de marchand, vostre petit saye de drap, vostre gibecière, vos pantouffles de pantalons[91] et vostre barbe de Melchisedec, sur quoy fonderez-vous maintenant vos raisons pour nous reprocher vostre temps? Voulez-vous que nous soyons, comme vous, chetifs, mesquins et innocens? Ah! je sçavois bien que vous aviés encore quelque chose à nous reprocher, que vous aviez meilleure conscience et que vous faisiés plus de bien aux eglises en vostre temps que nous.

Hé! bon homme! vous ressemblez à ceux qui composent les almanachs: à faute de bien calculer, vous nous predisez de la pluye au lieu de beau temps. S'il falloit mettre à la balance les gens de bien de vostre temps avec ceux du nostre, il faudroit, par necessité, pour vous rendre esgaux, y mestre encore avec vos bons tous les meschans ensemble, encore vostre costé monteroit.

Si de vostre temps les rois, les princes et la noblesse ont fondé de beaux temples que nous avons encore à present, n'en attribuez point l'honneur aux peuples, car ils n'y ont jamais songé et n'en avoient pas le moyen; mais à present, combien on a veu de liberalité à nos peuples, par le moyen de laquelle on a basti tant de nouvelles eglises et tant de monastères, quy, en moins de deux ou trois ans, d'une structure admirable, ont esté parachevés, et dont la despense d'un seul de ces monuments a plus cousté que six de l'antiquité! Eglises remplies de religieux, quy, fuyant l'avarice, ont quitté et abandonné leur patrimoine pour vivre en un lieu de pauvreté.

Avez-vous veu en nostre temps des hommes quy, sans quitter leur vacation ordinaire, continuant dans le monde la fonction de leur charge, donnent tout ou la plus grande partie de leur gain aux pauvres en cachette, ne se reservant que le victum et vestem?

Avez-vous veu de vostre temps vos temples ornez, decorez et tapissez, adorez et servis sans discontinuation comme les nostres? Avez-vous veu en un jour la sanctification de quatre, que saincts, que sainctes, dont le renom a esté esgal à ceux de l'antiquité, sans comter ceux qui meritent sanctification, dont nous avons ample preuve par leurs miracles?

Ne parlez plus, et sachez que votre simplicité ancienne est le subject qu'il faut dire de vous:

Oderunt peccare boni formidine pœnæ;

et des peuples de maintenant:

Oderunt peccare boni virtutis amore.

L'Onophage ou le Mangeur d'asne[92], histoire veritable d'un Procureur qui a mangé un asne.

Improbius nihil est hac... gula.

(Mart., ep. 51, lib. 5.)

A Paris, M. DC. XLIX. In-4.

AUX SAVANTS.
EPIGRAMME.

Enfans d'Apollon et des Muses,
Sçavans dont les doctes ecrits
Charmeront tous les beaux-esprits,
Lors que vous decrirez les rases
De cet affamé procureur,
Ou plustost de cet ecorcheur
De qui la devorante pance
Engloutit des vivants l'animal le plus doux,
Que si de ce baudet vous prenez la defence.
En ecrivant pour luy vous parlerez pour vous.


L'Onophage ou le Mangeur d'asne.

Il faut avoüer cette fois
Que Paris estoit aux abois,
Bien que chacun fist bonne mine,
Puis qu'un procureur de la cour
A mangé pendant la famine
L'asne du moulin de la Tour[93].

Cette ville estoit donc sans pain,
Et tout le monde avoit grand faim;
On y faisoit fort maigre chère;
Enfin tout s'en alloit perir,
Quand pour vivre on aveu le frère
Avoir fait son frère mourir.

Il estoit assez renommé
D'estre un procureur affamé;
Mais durant la disette extrême
Il falloit qu'il fût enragé,
Et, si chacun eût fait de même,
Paris se fût entremangé.

Que de veufves! que d'orphelins!
Que l'on auroit veu d'assassins!
Le fils auroit mangé son père,
Le cousin meurtry le parent,
Et je croy mesme que la mère
Auroit devoré son enfant.

Mais le Ciel, quittant son couroux,
Nous regarda d'un œil plus doux:
Car, s'il n'eût appaisé son ire,
Tous les baudets estoient peris,
Et puis après on eût pu dire:
Il n'y a plus d'asne à Paris.

Sauvez-vous, clercs et procureurs;
Gaignez au pied, soliciteurs;
Lors qu'il n'aura plus de pratiques,
Prenez garde à vous, advocats,
Il vous prendra pour des bouriques
En vous voyant porter des sacs[94].

Marchands, bourgeois et artisans,
Eseoliers, docteurs et pedans,
Allez nuds pieds, quittez vos chausses,
Afin d'eviter le trepas;
Car il vous mangera sans sausses,
S'il vous rencontre avec des bats.

Menez vos asnes, plastriers[95],
Avecque ceux d'Aubervilliers,
Que ce gourmand ne les attrape;
Courez viste, et doublez le pas:
Car, mesme à la mule du pape,
Il ne luy pardonneroit pas.

Pauvres meusniers, que je vous plain,
Puis qu'il faudra dessus vos reins
Porter le bled et la farine,
Comme des chevaux de relais!
Car, si l'on avoit la famine,
Il mangeroit tous vos mulets.

Fuyez la rage de ses dents,
Poètes, rimeurs impudents:
Vostre ignorance vous condamne,
Vos burlesques n'en peuvent plus,
Vostre Pegase n'est qu'un asne,
Et tous ceux qui montent dessus.

Escrivains dont les sots discours
Que l'on imprime tous les jours
Sont temoins de vos asneries,
L'on vous donnera des licous,
Et, pour finir vos railleries,
Ce loup vous egorgera tous.

Ou bien implorez le secours
Des mulets d'Auvergne[96] et de Tours;
Tenez bon, consultez l'oracle;
Vous n'irez pas tous seuls aux coups,
Car tous les asnes du Bazacle[97]
Ont le mesme interest que vous.

La procureuse est en danger:
Il la pourroit aussi manger,
Si la faim quelque jour le presse,
Excitant ses boyaux goulus;
Il croira que c'est une asnesse
Quand il sera monté dessus.

Parisiens, où est vostre cœur
De souffrir que ce procureur
Vous traitte comme des canailles,
Qu'il ait vos citoyens meurtris?
Car, estant né dans vos murailles,
Cet asne est enfant de Paris.

Prenez les armes, vangez-vous,
Et luy donnez cent mille coups;
Despeschez tost, vous l'avez belle,
Maintenant qu'on est en repos;
Si la guerre se renouvelle,
Il vous mangera jusqu'aux os.

On dit que le brave Samson
De la maschoire d'un asnon
A sceu très vaillamment combattre
Et defaire les Philistins;
Mais ce procureur en a quatre,
Dont il tuera tous ses voisins.

D'une seule Caïn cruel
En assomma son frère Abel,
Ainsi que disent les histoires;
Pourquoy faut-il donc que ce chien
Se soit servy de deux maschoires
Afin de devorer le sien?

Partout se trouve des mechans,
A la ville aussi bien qu'aux champs,
Qui sont plus malins que le diable
Pour commettre mille delits;
Mais pour ecorcher son semblable
Ce procureur est encor pis.

On dit qu'il a changé son nom,
Qu'il n'est plus qu'un pauvre pieton,
Pour avoir mangé sa monture,
Et que sa femme et Fagotin,
N'ayans point d'autre nourriture,
En ont fait bien souvent festin.

Mais qui l'auroit jamais pensé,
Que ce procureur insensé
Eust fait cet horrible carnage!
Plaideurs, cessez vos differens,
Fuyez ce mechant dont la rage
N'a pas epargné ses parens.

Sa femme dit qu'il est prudent
D'avoir serré le curedent,
Qu'il cherit comme des merveilles,
Pour faire avec elle la paix,
Et qu'il a gardé les oreilles,
Qu'il monstre à tous ceux du Palais.

Du sang il en fit du boudin,
Qu'il envoya par Fagotin
A tous ceux de son voisinage,
Et de la peau un bon tambour,
Afin d'animer le courage
De tous les grans clercs de la cour.

Il est un fort bon menager
De tout ce qu'il n'a peu manger,
Mesme des choses les plus ordes;
Veu que des boyaux les plus longs
Il en a fait faire des cordes,
Pour servir à des violons.

Ce bel asne estoit si parfait,
Qu'on dit que Midas l'avoit fait.
Il ne demandoit rien qu'à rire,
Et parloit si haut et si clair,
Que, s'il eût appris à escrire,
Il eût esté le maistre clerc[98].

Dis-moy donc, monstre plein de fiel,
Procureur barbare et cruel,
Infame et vilain onophage,
Loup affamé plus que brutal,
Pourquoy exerce-tu ta rage
Contre cet aimable animal?

Tes sens contre toy revoltez
Te bourellent de tous costez;
Ta conscience te gourmande,
Le sang de ton frère epanché
Demande à tous que l'on te pende,
Afin de punir ton peché.

Puis j'ecriray sur un tableau:
Cy gisent dessous ce tombeau
Deux gros asnes qui par envie
Les uns pour les autres sont morts;
Ils estoient deux pendant leur vie,
Et maintenant ce n'est qu'un corps.


AUX LECTEURS.
EPIGRAMME.

De ce fratricide execrable
Les vrays temoins sont Fagotin
Et tous les mangeurs de boudin.
Ce discours n'est pas une fable:
C'est pourquoy je croy que mes vers
Luy mettront l'esprit de travers,
Car tout le monde le condamne;
Que si cet ecrit voit le jour,
Un chacun dira que son asne
Avoit des amis à la cour.

Les Regrets des Filles de joye de Paris sur le subject de leur bannissement[99].

A Paris, chez la veuve Jean de Carroy, rue des Carmes, à la Trinité.

In-8.

Tout est perdu, dame Massette[100]! Nos bons amis sont morts: tous les jours de nostre vie ne seront desormais qu'une continuelle misère. Nous avions depuis vingt-cinq ans tenu librement nos grands jours dans cette grande et bonne ville. Les François et les estrangers y estoient accourus de toutes parts pour jouir de nos caresses et embrassemens. Ce n'estoit que plaisantes festes et agremens entre nous. L'avarice, l'usure et tant d'autres vices quy ont un merveilleux credit en ce siècle, estoient bannis de nos compagnies. Que deviendras-tu, dame Massette, et tant d'autres esprits de ta sorte? Tes inventions s'en vont estre du tout inutiles. Il ne faut plus esperer de r'abiller et vendre cinquante fois un pucelage. Les changemens de bourgeoises en demoiselles et de demoiselles en villageoises ne sont plus de saison. Les garces du puits Certain[101] ne seront plus femmes de secretaires au puits de Rome[102], et celles du faubourg Saint Germain ne feront plus de pelerinage à Charenton pour tenter les braguettes reformées. Que celles-là sont heureuses quy de bonne heure, ayant pris l'essor aux extremitez des fauxbourgs, s'estoient accoustumées aux aspretés du soleil et à se retirer dans les masures et cavernes[103] en temps froid et pluvieux! Elles n'auront pas à combattre les rigueurs auxquelles elles se sont endurcies. Tant de faces plastrées auront bien plus à souffrir. Quelle peine à tant de visages nourris à l'ombre, à tant de corps qui ne cheminoient que sur les fesses! Encore si la verole et ses avant-coureurs n'avoient point miné nostre vigueur, si nos forces estoient entières, il y auroit esperance de faire quelque visage en attendant le changement que la vicissitude des choses humaines peut faire esperer! Mais tout manque, au besoin. L'absence de la cour[104] a fait cesser le trafic ordinaire. Il a cependant fallu vendre et engager jusques à la chemise: quelle pitié! O nos chères compagnes! que vous avez esté bien conseillées à ce printemps dernier de faire le voyage de Touraine[105]! Vous avez rencontré vos bons amis dans ce beau jardin de la France, et nous, au contraire, sommes demeurées en butte au malheur et à l'infortune. Quelqu'un de nos entremetteurs, disnant avant-hyer avec la Samaritaine[106], feit rencontre d'un vieux routier quy l'assura sur son honneur que, si nous pouvions nous rendre, sur nos poulains ou autrement, en cinq ou six bonnes villes de ce royaume, nous pourrions encore, en travaillant (comme il est raisonnable), remettre nostre train. Un autre nous conseille de nous deguiser, les unes en nourrices, les autres en servantes, chacune selon l'invention de son esprit, et en cette sorte il promet de nous faire trouver divers partis, mesme des mariages heureux, selon la rencontre. Divers advis nous sont donnés de toutes parts, mais nous avons ce malheur qu'ayant sceu tant de resolutions aux occasions amoureuses, nous ne pouvons en prendre aucune sur ce subject de nos misères. Rappelle un peu tes merveilleuses subtilitez, dame Massette, et pense si tu n'as point autant d'inventions pour nous sauver comme ta malice en a formé pour nous perdre. Du moins, si nous sommes à nostre dernier maistre et que toute esperance nous soit ostée, que nous ayons ce contentement d'avoir pour compagnes tant d'autres de nostre cabale quy ne sont que par le nom de maistresses et de garces; nous ne differons que du plus et du moins, quy ne change point la chose, car la garce particulière est aussy bien garce que la publique: il n'y a que la rencontre d'une bonne bource quy empesche l'une de faire comme l'autre, et encore tel pense bien en avoir seul la jouissance quy se trompe: une beste quy a deux trous sous la queue est de difficile garde. Nos academies sont autant frequentées de ces bonnes dames-là que des autres; il est bien ignorant des pratiques amoureuses dans Paris, quy pense posseder seul une maîtresse qu'il a. Elles leur en font bien accroire: tel pense estre père quy n'en a que le nom et la despence; au reste un mauvais garçon parisien disoit ce jourd'huy à sa mère:

J'entends depuis quelques matins
Qu'on chasse toutes les putains[107];
Mesme on tient que les maquerelles
Sont de ce nombre: en bonne foy,
Ma mère, je suis en esmoy
Quy lavera nos escuelles.

Histoire joyeuse et plaisante de Mr de Basseville et d'une jeune demoiselle, fille du ministre de Sainct-Lo, laquelle fut prise et emportée subtilement de la maison de son père par un verrier, dans sa raffle; ensemble le bien quy en est provenu par le moyen d'un loyal mariage quy s'en est ensuivy, au grand contentement d'un chacun.

Prins sur la coppie imprimée à Rouen par Jacques de la Place, en 1611. In-8.


Stances.

Ce n'est pas un discours de Cour;
Ce sont parolles bien plus belles,
Car elles viennent de l'amour:
Aussy sont elles immortelles.

Autre que vous n'eust sceu escrire
Ces belles parolles d'amour
Si l'amour, quy vous les inspire,
N'eust rendu parfaict ce discours.

Beaux esprits à quy les faveurs
D'Amour et du Ciel sont données,
Puissiez-vous avec cest honneur
Parachever vos destinées!

Finissant ensemble vos ans
Unis d'une amour mutuelle,
De vostre amitié immortelle
S'engendreront de beaux enfans.


Voicy des parolles, mais non telles qu'on les donne en cour; pures, simples, dont l'art sans fard est le lustre manifeste et l'ornement principal. A la verité, mon desseing estoit de le marquer en mon esprit, non de les donner en public pour la vanité. Le los[108] ne s'acquière à si bons petits traits; mais, regarde le pouvoir des beautez, quy a forcé mon ame à cest entreprise, et tu jugeras que mon obeissance ne pouvoit refuser à faire le contenu de ce present discours.

Comme je vous veux raconter d'un vaillant guerrier nommé le capitaine Basseville, lequel, traitant l'amour d'une jeune demoiselle, fille de M. Guiot, bourgeois de la ville de Sainct-Lô, en Normandie, ministre et pasteur de l'Église reformée, luy ayant traité l'amour l'espace d'un an et demy, ne treuvant le moyen de la pouvoir avoir, et estoit en grand' peine comment il en pourroit venir à bout.

La fortune veut qu'il rencontre un marchand verrier quy venoit de la ville de Sainct-Lô, auquel il conta sa fortune et l'amitié qu'il porioit à cette jeune demoiselle, lequel estoit fort en peine comme il pourroit trouver le moyen de la voir, d'autant qu'il ne pouvoit frequenter la maison de son père si souvent qu'il avoit de coustume, à cause de la colère qu'il avoit; en quoy le verrier commence à s'enquester du capitaine de Basseville quy estoit sa maistresse, et luy respondit que c'estoit la fille de M. Guiot.

Le verrier luy respond qu'il venoit de son logis, et qu'il avoit parlé à elle-mesme, qu'il luy avoit vendu des verres et luy avoit promis d'y retourner de près. Le capitaine Basseville luy dit alors que, s'il luy vouloit faire un plaisir, qu'il regardât qu'il luy donneroit, et luy dire le jour qu'il y retourneroit.

Alors le verrier luy respond que, si c'estoit chose qu'il peut faire, qu'il ne s'y refuseroit pas, et chose de quoy il peut venir à bout. Lors le capitaine luy dict: Ne pourrions-nous point trouver le moyen et subtilité de la sortir de la maison de son père?

Le verrier luy respondit: Ouy, moyant[109] qu'il y voulut consentir. Pour moy, je prendray bien ma raffle[110] et la porteray dans le logis de M. Guiot cependant que le presche se dira dimanche, et l'emporteray hors la ville sans que personne s'en donne garde, je vous le promets.

Le capitaine luy dit qu'elle le voudroit bien, et qu'il ne desiroit autre chose que sa compagnie; et, ceste resolution prise, le capitaine le faict demeurer à un logis hors de la ville, et qu'il fisse bonne chère cependant qu'il alloit parler à elle. Incontinent le capitaine Basseville entre dans la maison de sa maistresse sans que personne le vit, et luy fist la reverence. En la baisant luy dict: Ma mie, si vous ne me croyez aujourd'huy, vous ne me verrez jamais ceans. Alors elle se prit à plorer.—Et pourquoy me dictes-vous ces parolles, voyant l'amitié que je vous porte et que je vous ay toujours porté?

Le capitaine luy dict alors qu'il avoit fait une certaine entreprise.—Hélas! mon Dieu! quelle entreprise avez-vous faicte, mon amy?—C'est que le verrier quy partit hier d'icy reviendra aujourd'huy, faignant de vous apporter des verres. Et faut, si vous me portez amitié, que vous faciez ce que je vay vous dire. Ne faictes faute, aussy tost qu'il arrivera, de le faire entrer dans la grande salle, puis après vous direz à vos servantes que vous voulez aller voir vostre commère Mme Daussy, par compagnie avec vostre nièce, qui vous attend là bas à la porte. Alors vous descendrez et vous vous mettrez dans sa raffle, et ne craingnez rien de luy, car il ne vous fera aucun tort, et vous apportera droict à la maison de mon fermier des bois, là où vous me trouvrez, et tiendrai là deux pièces de grands chevaux pour aller où nostre cœur desire.

Alors la jeune demoyselle luy promit de ce faire. Aussy le capitaine, en la baisant, prit congé d'elle, en soupirant tous deux du regret qu'ils avoient de se laisser l'un l'autre pour si peu de temps.

Tout aussy tost M. de Basseville s'en va bien rejouy, arrive à l'hostellerie où estoit le verrier, quy, le voyant entrer, luy demanda: Hé bien! Monsieur, quelles nouvelles apportez-vous de bon? Ferons-nous quelque marché nous deux?—Ouy, si vous voulez.—Hé bien! que me donnerez-vous, Monsieur, si je vous mets aussy dessus vos affaires?—Je vous donneray cent escus. Lesquels luy furent accordez vistement, et à l'instant luy en fit toucher cinquante, et le reste au retour.

Alors le verrier, bien rejouy, charge sa raffle à son col, et s'en va tout droict au logis de M. Guiot et descharge sa raffle dans la court. La demoyselle, quy se tenoit sur ses gardes pour quand il arriveroit, descendit les desgrez et le fit entrer dans la grande salle et lors jette dix escus en luy disant: Mon amy, je te prie, sauve-moy mon honneur! ne permect qu'il me soit faict tort! Ce que le verrier luy promit, et qu'aucun tort ne luy seroit faict, et qu'il la conserveroit le plus doucement possible. Tout aussy tost elle s'en va en sa chambre, ouvre son cabinet, prend tous ses thresors, piereries, bagues et joyaux, et emporta tout dans la raffle du verrier; puis elle monta en sa haute chambre, et va trouver ses servantes et leur dict qu'elle alloit voir sa commère Mme Daussy, quy se porte mal, avec sa niepce, quy l'attendoit en bas. Aussy tost qu'elle fut descendue, elle entre dans la salle où estoit le verrier et se couche dans sa raffle, si bien que le monde pensoit que c'estoit des verres; mais le pauvre verrier ne pouvoit presque aller dessous, tant sa raffle pesoit; neantmoings, pour mieux jouer son personnage, il se mit à chanter, et fit tant qu'il arriva au logis du capitaine Basseville, lesquels demenèrent[111] une grande joie, aussitost montèrent à cheval et s'en allèrent droict au chasteau de M. de Basseville, qui s'appelle de Mesnil, à deux lieues de Falaise, là où ils s'allèrent retirer pour y faire leurs nopces et festins.

Or, laissons un peu cette affaire et retournons à parler de monsieur Guyot, lequel, arrivant à sa maison, ne treuva que ses servantes, et leur demanda où estoit Ysabeau, sa fille; les servantes luy respondirent qu'elle estoit allé voir madame Daussy, sa commère, quy estoit malade. Voyant qu'il estoit tard, il leur commanda d'y aller et luy dire qu'elle s'en revienne. La servante s'en va droict à la maison de madame Daussy, la treuva en sa porte et luy dit: Dieu vous doint le bon soir, Madame; je viens chercher mademoiselle Ysabeau. Elle luy respond qu'elle ne l'avoit point veue et qu'elle n'estoit point veneue. La servante, bien etonnée, s'en retourne en la maison de son maistre, et luy dict qu'elle n'y estoit point.

Alors il envoye par toutes les maisons de la ville là où elle avoit coustume de frequenter, en quoy n'en entendirent aucune nouvelle; s'en revient vers monsieur Guyot, leur maistre, et luy dict qu'elle ne la trouvoit point et que personne ne l'a veu aujourd'huy.

Je vous demande en quel état doit être un père à tel accident qui arrive. Bref, voilà monsieur Guyot quy se met à crier d'une voix si pitoyable que tous les assistans en ploroient. Helas! mon Dieu! ma fille Ysabeau est perdue! Et il s'evanouit à l'instant. On eut grand peine à le remettre; les servantes, d'ailleurs, se mirent à crier: Hélas! mes amis! mademoiselle Ysabeau est perdue! nous ne la saurions treuver. Incontinent la maison fut pleine de monde, de ses voisins et parens qui entrèrent, faisans plusieurs signes de regrets, demandant: Mon Dieu! y a-t-il longtemps que vous ne l'avez veue? Les servantes repondirent: Depuis dix heures du matin. Voyant que Monsieur estoit fort triste du regret de sa fille, ses parens ne savoient que dyre ni de quel costé tirer. Neanmoings, monsieur Guillouard et monsieur de Bordes, oncle de la fille, et plusieurs autres de ses parens, se depescherent d'envoyer des hommes après elle pour chercher de ses nouvelles; de quoy on partit au nombre de dix, tant à pied qu'à cheval, lesquels sejournèrent environ huict journées. Voyant qu'ils n'en apprenoient aucune nouvelle, ils s'en revinrent les uns après les autres, disant qu'ils n'en avoient point ouy de nouvelles. Ses pauvres parens, de plus en plus fort tristes, et principalement monsieur Guyot, lequel se mit à faire une petite requeste à Dieu, le priant de luy en donner des nouvelles.

Le soir arriva à la ville de Sainct-Lô un passant, lequel alla loger à Saincte-Barbe, et, comme le bruict couroit en la ville et qu'on ne parloit d'autre chose que de cette fille, le passant, entendant compter cette affaire, aussy tost va dire qu'il savoit bien où elle estoit, et qu'il l'avoit veue, et que plusieurs personnes de ce pays-là ne savoient d'où elle etoit venue ni quand elle estoit arrivée. Ces parolles ouyes furent incontinent rapportées à monsieur Guyot et à tous ses parens, lesquels vistement vinrent trouver ce passant, et luy demandèrent d'où il venoit. Il leur repondit qu'il venoit de Rouen. Helas! mon Dieu! n'avez-vous pas ouy parler en ce pays-là d'une jeune demoiselle de cette ville quy a esté desbauchée depuis dix jours en ça? Avez-vous ouy? dictes-le nous, et nous vous ferons un don de ce que vous voudrez. Alors il leur dict qu'il venoit de quelque lieu là où il en avoit ouy parler.

Presentement le menèrent au logis de monsieur Guyot et le firent diner avec eux, en devisant toujours de ceste affaire. Apres le disner faict, ils luy donnèrent dix escuz pour qu'il les menast là où elle estoit. Incontinent le pauvre passant, bien rejouy, leur respondict qu'il les meneroit tout droict où elle se treuvoit. Le lendemain monsieur Guyot, monsieur Guillard, monsieur de Bordes, et plusieurs autres de ses parens, montèrent à cheval au nombre de treize, et le passant avec eux, et chevauchèrent tant qu'ils arrivèrent à quatre lieues près, et firent ainsy seize lieues. Le lendemain à sept heures furent à la porte du chasteau de Mesnil. Ils se trouvoient fort empeschés sur le moyen de parvenir à luy parler, parce qu'ils n'estoient pas asseurez qu'elle fut audict chasteau, et ils craignoient la fureur de M. Basseville, d'autant que la fille perdue luy avoit esté refusée pour femme, et mesme qu'il y avoit longtemps qu'on ne l'avoit veu frequenter la maison de M. Guyot, comme ils pensoient.

Et fortune voulut qu'ils se fussent levez encore plus matin qu'eux, car ils venoient de l'eglise espouser sa fiancée, et estoit le chasteau tant plein de noblesse que c'estoit merveille à ouyr le bruict du monde et la musique quy retentissoit dedans, du costé de M. de Basseville, quy l'assistoient. Au mesme instant sortit du chasteau l'homme de chambre de M. de Basseville, quy treuva ces seigneurs à la porte, et leur demanda ce qu'ils demandoient. Ils luy respondirent qu'ils vouloient parler à mademoiselle Ysabeau, qui estoit en ceste maison. Ce qu'entendant, l'homme de chambre de la mariée, en souspirant, respondit ouy. Incontinent il monta en haut, où il les treuva qui parloient de leurs amours. Incontinent, Monsieur luy demande ce qu'il luy vouloit dire; et fut suivy ledict homme de chambre de plusieurs seigneurs quy montèrent avec luy pour entendre quy estoient ceux quy attendoient à la porte du chasteau.

Alors il commença à dire: Monsieur, il y a nombre d'honnestes gens à cheval quy demandent mademoiselle Ysabeau, et quy sont venus expressement pour luy parler. Se sentant blessée de la faute qu'elle avoit faicte, alors la demoiselle, entendant ces parolles, se jetta à l'instant au col de son époux, luy disant: Helas! mon Dieu! mon amy, que feray-je? C'est M. Guyot, mon père, quy me vient chercher.—A la bonne heure, il sera le très bien venu avec toute sa compagnie: il vous trouvera en un bon ordre et bonne compagnie. Sur ce, promptement fit aller ouvrir la porte du chasteau, et allèrent les recevoir tous deux ensemble, baiser les mains de M. Guyot et à toute sa compagnie; ce quy se fit tant d'une part que d'une autre avec grande rejouissance de M. Guyot d'avoir retreuvé sa fille en si belle assistance de noblesse et très belle alliance. Incontinent et à l'heure sortit mademoiselle Ysabeau de sa chambre et s'alla jeter à genoux devant son père, luy demandant mercy de la faute qu'elle avoit commise.

Mais le pardon fut aisé à obtenir d'un père quy ne demandoit que l'avancement de sa fille, et surtout la voyant en telle pompe et si bien accompagnée, chose quy ne luy estoit pas trop commune.

Ainsy la tristesse et la fascherie se convertirent en joye et en allegresse pour chacun. De cette façon fut mariée et de cette façon fut assistée la fille de monsieur Guyot.