Title: Variétés Historiques et Littéraires (03/10)
Editor: Edouard Fournier
Release date: November 26, 2014 [eBook #47469]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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Recueil de pièces volantes rares et curieuses
en prose et en vers
Revues et annotées
PAR
M. ÉDOUARD FOURNIER
Tome III
Décoration.
A PARIS
Chez P. Jannet, Libraire
MDCCCLV
Prince, le plus aimable et le plus grand des rois,
Nous venons implorer le secours de vos loix.
Tous les tendres amants vous adressent leurs plaintes:
Vous seul pouvez calmer nos soucys et nos craintes;
Par vous seul nostre sort peut devenir plus doux;
L'amour même ne peut nous rendre heureux sans vous.
La nuit, si favorable aux ames amoureuses,
A beau nous preparer ses faveurs precieuses,
Sans respecter ce dieu, les voleurs indiscrets[2]
Troublent impunement ses mystères secrets;
Chaque jour leur audace augmente davantage.
On ne va plus la nuit sans souffrir quelque outrage.
On trompe d'un jaloux les regards curieux,
Mais du filou caché l'on ne fuit point les yeux.
Comme on n'ose marcher sans avoir une escorte
On ne peut se glisser par une fausse porte,
Et, seul au rendez-vous si l'on veut se trouver,
On est deshabillé devant que d'arriver.
La nuit, dont le retour ramenoit les delices
Des paisibles moments à l'amour si propices,
Destinez seulement à ses tendres plaisirs,
Ne peut plus s'employer qu'à pousser des soupirs.
Les maris rassurez, les mères sans allarmes,
Dans un si grand desordre ont sceu trouver des charmes.
La nuit n'est plus à craindre à leurs esprits jaloux:
Ils donnent en repos sur la foy des filoux;
Ils aiment le peril qui nous tient en contrainte,
Et la frayeur publique a dissipé leur crainte.
O vous qui dans la paix faites couler nos jours,
Conservez dans la nuit le repos des amours!
Que du guet surveillant la nombreuse cohorte
Nous serve à l'avenir d'une fidelle escorte;
Qu'il sauve des voleurs tous les amants heureux,
Et souffre seulement les larcins amoureux;
Qu'il nous oste la crainte, et qu'en toute assurance
Nous goûtions les plaisirs à l'ombre du silence;
En faveur de l'amour finissez nostre ennuy
Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de luy.
Ce dieu, don le pouvoir domine tous les autres,
En vous donnant ses loix semble avoir pris les vostres,
Et garde pour vous seul ce qu'il a de plus doux;
Il commande partout et n'obeit qu'à vous;
Il separe de vous l'eclat et les couronnes;
Il fait qu'on aime en vous vostre sainte personne:
Plaisir que rarement les rois peuvent goûter,
Et duquel toutefois vous ne pouvez douter.
1664. B.[3].
Prince dont le seul nom fait trembler tous les rois,
Suspendez un moment la rigueur de vos loix;
Souffrez que des voleurs vous demandent justice
Contre de faux amants tout remplis d'artifices.
Si l'on croit leur placet, ils sont fort maltraitiez:
Nous nous opposons seuls à leur felicitez;
Nous troublons leur plaisir; les nuits les plus obscures
N'ont plus pour leur amour de douces aventures.
Où sont-ils, les amants que nous avons volez?
Commandez qu'on les nomme, et qu'ils soient enrôlez.
Helas! depuis dix ans que nous courons sans cesse,
Nous n'avons seu trouver ni galant ni maîtresse,
Et, pour notre malheur, nous n'avons jamais pris
Ni portrait precieux ni bracelet de prix.
En vain, sans respecter plumes, soutane et crosses,
Nous savons arrester et chaises et carrosses,
Nous ne trouvons, partout où s'adressent nos pas,
Que plaideurs, que joueurs, qu'escroqueurs[4] de repas,
Que courtisans chagrins, qu'escroqueurs de fortune,
Dont la foule, grand Roy, souvent vous importune;
Mais de tendres amants, vrais esclaves d'amour,
On en trouve la nuit aussi peu que le jour.
C'estoit au temps jadis que les amants fidelles,
Pour tromper les argus, montoient par des eschelles,
Que l'on voloit sans peine au premier point du jour,
Et qu'ils cachoient leur vol autant que leur amour.
Sous vostre grand ayeul, d'amoureuse memoire,
Les filous nos ayeuls, celèbres dans l'histoire,
Ne passoient pas de nuit sans prendre à des amants
Des portraits enrichis d'or et de diamants,
Et chacun, sans placet, sans tant de doléance,
Rachettoit son portrait et payoit le silence.
C'est ainsi qu'on aimoit en un siècle si doux,
Sous un prince charmant qu'on voit revivre en vous;
Mais aujourd'huy qu'amour daigne suivre la mode,
Que le moindre respect passe pour incommode,
Nous trouvons tout au plus quelques fameux coquets[5]
Qui n'ont jamais sur eux que des madrigalets,
Qui courent nuit et jour, se tourmentent sans cesse,
Sans enrichir jamais ni voleur ni maîtresse;
Qu'ils marchent hardiment: ils font peu de jaloux,
Et n'ont à redouter ni maris ni filoux;
Pour tous leurs rendez-vous ils peuvent prendre escorte,
Sans besoin de la nuit et de la fausse porte.
Mais la licence règne avec un tel excès,
Qu'ils osent bien se plaindre et donner des placets.
Ne les ecoutez pas, ils sont pleins d'artifice;
Prononcez cet arrest tout remply de justice:
Un amant qui craint les voleurs
Ne merite point de faveurs.
1664. Mlle De Scudéry.
A Paris.
M.DC.XLIX.
In-4o de 7 pages[6].
Entre les passions qui agitent nos esprits et transportent nos ames, il semble que la curiosité et la religion en soient les fleaux plus poignants et plus violents, dont l'un nous esmeut et conduit autant ardamment à nous porter aux recherches et connoissances des choses incomprehensibles que l'autre nous defend de presomptueusement vouloir penetrer ce dont la clarté nous peut esbloüir, d'autant que la première, par la science, ne veut autre guide que la raison et l'experience pour se rendre du tout sensible, et l'autre nous sousmet à la foy, laquelle que plus nous voulons examiner et penetrer, il semble que nous interpellons l'obscurité pour les tenèbres, et que nous entreprenons sur la Divinité, et qu'avec les aisles de cette folle de temerité et ambition nous nous elevons avec Lucifer pour nous abismer et precipiter dans les peines éternelles.
C'est ce qui a donné sujet d'un scandale public au jour second ou lendemain de la Pentecoste, vingt-quatriesme may de cette presente année mil six cens quarante-neuf, au village de Sanois[7], distant d'une demye-lieüe d'Argenteüil, commis et perpetré par un grand laquais d'un bourgeois de Paris[8], agé de 26 à 27 ans, et qui a demeuré quatorze ou quinze ans au service de son maistre sans qu'il ait jamais donné soubçon d'heresie ou impieté aucune. Lorsqu'il assistoit à la messe (son maistre ayant une maison proche de là) vers les sept heures du matin, et que le prestre qui celebroit, après la consecration, vint à elever le très sainct et très auguste corps de Nostre Seigneur Jesus-Christ, ce laquais, qui estoit à genoux, se leva, et, avec une main sacrilége, vint au point de l'elevation à arracher la saincte hostie des mains du prestre qui celebroit, et les assistants, y accourans, l'ont retirée de ses mains sans qu'elle soit rompuë ny pliée; et, pour si horrible et detestable action, fust aussitost apprehendé. Pendant ce temps, le prestre, qui estoit ravy d'un estonnement qui le rendoit insensible, comme en extase pour un si abominable attentat, revenant à soy, reprit le precieux Corps de Nostre Seigneur, en fit sa communion et acheva sa messe. Le sainct sacrifice parachevé, l'on mit ordre à faire conduire cet abominable à Paris, dans un carrosse, accompagné du curé et de son vicaire et d'autres paroissiens, et est en coffre dans les prisons avant qu'il y ait esté consigné. Lorsque, comme par compassion, il fut interrogé de quelques uns de sa connoissance comment, de qui et pourquoy il avoit esté induit et poussé à commettre cest autant horrible qu'abominable crime; il a respondu que c'estoit la curiosité de sçavoir et de reconnoistre si celuy que monstroit le prestre en l'autel estoit le Roy des rois; et, par tel attentat, il le tentoit à ce qu'il se fist paroistre.
Ce qui a frappé d'un second estonnement ceux qui ont connu ledit laquais est qu'ils l'avoient tousjours cy-devant reconnu pour bon et devot catholique en apparence, et l'avoient vu frequenter la sainte communion, et regulierement les premiers dimanches des mois.
Les plus judicieux, qui fondent toutes les considerations qui peuvent eschoir sur ce sujet avec le dioptre de la raison et perspicacité de leur jugement, avoüent qu'il faudroit avoir fait vœu d'ignorance pour ne connoistre cette verité, que la raison fait evidemment juger aux capables qu'il n'y a pas de plus notable folie au monde que de ramener les choses de la foy à la mesure de nostre capacité.
Puis que ce sont des abismes que nos esprits ne sçauroient sonder, mais demeurent si fort estonnez dès l'entrée, qu'ils chancellent et s'esgarent ainsi que les yeux de ceux qui sont sur le bord d'un precipice ou abisme effroyable, dont nous devons estimer le presomptueux qui croira penetrer ces hauts mystères estre enveloppé dans une ignorance invincible plustost qu'esclairé du flambeau d'une deuë connoissance, puis qu'il croit reduire cette infinie grandeur à sa petite portée. Que si quelqu'un, après avoir admiré la toute-puissance de l'autheur des choses admirables, sent des rayons esclatter dessus ses esprits pour y penetrer plus avant que le commun, il faut croire que c'est un pur effet de la grace de celuy qui est le père de lumière, dont on ne peut rien voir qu'en luy et par luy.
Quel effort donc d'imagination vaine, penetrant dans les folies humaines, peut-on appercevoir plus grand que celuy de ce laquais et de ses semblables qui cherchent quelque chose de grossier et de palpable en cest haut et incomprehensible mystère du très auguste sacrement de l'autel, par une temeraire presomption de vouloir sçavoir jusques où s'estend la Puissance divine, puis qu'au bout de la speculation qu'il poursuit, la pointe de sa curiosité s'esmousse dans les merveilles et demeure esbloüy dans l'esclat de sa majesté!
Pour arriver aux raisons accomodantes et necessaires à nostre salut, mettons-nous à l'abry des preceptes de l'apostre, de nous rendre sçavans jusques à la sobriété, et de nous sousmettre au joug de la foy pour elever nos pensées et considerer à travers de quels nuages et dans quelles obscuritez de l'ignorance humaine nous croyons acquerir l'avantage d'avoir dans la teste les bornes et les limites de la volonté et de la puissance de Dieu.
C'est une pierre d'achoppement et une taye et glaucome d'aveuglement, voire une grande stupidité, de chercher des raisons et experiences ès choses de la foy, d'autant que les lumières qu'ils y cherchent sont des estincelles d'un grand embrasement.
Ce qui nous oblige de juger avec plus de reverence des saincts Sacremens ou mystères admirables, et d'avoir proportionnement plus d'aprehension d'y estre trompez pour ne connoistre les embuscades que nous y dressent nostre ignorance et nostre foiblesse, et nous sousmettons aux saincts decrets et volonté de la saincte Eglise, puisque ce n'est pas à nous d'establir la part que nous luy devons d'obeissance et d'admiration aux œuvres de son espoux.
Ce qui fait voir et reconnoistre avec admiration que, comme catholiques et apostoliques romains, nos affections et pensées nous unissent en union de sentimens, qu'aussi nos intentions et desseins nous transportent avec devotion à la vraye science et connoissance de la foy qui nous unit à Dieu, à l'honneur et gloire duquel tout se rapporte.
Il est probable que les duels et les combats estoient frequents et ordinaires en ces premiers siècles que les hommes vivoient dispersés çà et là par les campagnes et dans les deserts, sans conduitte, sans loix et sans frein, errants et vagabonds comme chevaux eschappez; la raison cedoit à la force, le pouvoir estoit la seule règle du devoir et la cupidité avoit toutes choses à l'abandon, si bien que la bravade et l'usurpation estoient les seuls tiltres d'honneur et de valleur.
Mais depuis que les hommes, unis et assemblez, ont fondé des villes et des loix pour se defendre de leurs ennemis et d'eux-mesmes, ils ont commencé de cultiver leur pays et leurs mœurs; ils ont inventé les sciences et les arts et se sont adonnez à la vertu; mesme les nobles, c'est-à-dire ceux quy en font profession, desirant s'acquerir quelque perfection par dessus le vulgaire, ont preferé la demeure des champs à celle des villes et des citez, comme plus tranquille et plus propre pour exercer esgallement leurs corps aux travaux et leurs esprits aux sciences et à la contemplation. Mais comme le naturel des hommes se glisse facilement du bien au mal, plusieurs d'entre eux ont degeneré de ce genereux projet et n'ont embrassé que des exercices d'excès et des contemplations d'un honneur imaginaire, quy les porte à ceste première barbarie et cruauté quy divisoit les hommes quand ils estoient divisez, comme si, en retournant en cette mesme solitude d'où les premiers hommes sont partis, ils avoient peu reprendre ce premier naturel insipide et inhumain quy rendoit autrefois les humains capables et coulpables de la mesme brutalité, si ce n'est que les dœmons, se communiquant plus volontiers en plaine campagne dans les deserts et lieux solitaires, leur eussent causé ces furieuses impressions de s'entretuer et coupper la gorge les uns aux autres, jusque là que quelque fantosme ait servy ces jours passez de second à un gentilhomme quy s'est battu en duel contre deux siens ennemis, les noms desquels ne sont que trop cogneus par leurs propres misères et calamitez.
Le faict est estrange et neantmoins veritable, qu'un gentilhomme ayant deux querelles differentes et autant d'ennemis, et ayant accepté de chacun d'eux en particulier le cartel de deffy, se rendist, il y a fort peu de temps (comme chacun sçait), au lieu assigné où l'un de ses adversaires se devoit trouver; de quoy l'autre, quy estoit à Paris, estant adverty, fut merveillement indigné contre l'ennemy de son ennemy de ce qu'il le prenoit au combat et le frustroit du fruict de la victoire qu'il esperoit remporter luy-mesme; si bien que, montant à cheval et courant à bride abattue au lieu où ils estoient, les ayant rencontrez en la première posture que font les combattans quy commencent à en venir aux mains, il leur feit le holà, et, adressant incontinent la parole à celuy quy concuroit en haine avec luy, n'ayant qu'un mesme ennemy, luy dist avec quelque leger blasphème qu'il ne luy appartenoit pas de vider sa querelle auparavant la sienne, soit qu'il fust le premier en date, soit que sa querelle fust de plus grande consequence, soit que, le sort du combat venant à tomber sur leur ennemy commun, il luy despleut de n'avoir plus qu'à combattre les masnes du deffunct; l'autre, au contraire, desjà tout eschauffé, tout ardent au combat encommencé, n'estimant pas bien sceant de quitter la place à ce dernier venu, ne manquoit pas de vives raisons pour monstrer qu'il se devoit battre le premier, avec une ferme resolution d'empescher son dessein au cas qu'il eust voulu entreprendre sur son marché: de sorte que peu s'en fallut que ces deux champions ne fissent une eternelle paix avec leur ennemy, s'entretenant l'un l'autre sur leurs differends quy survinrent entre eux, pour ce à quy seroit de se battre le premier. Mais quoy! le courage ne manquoit pas au troisième pour les empescher de se battre, parcequ'il les avoit desjà devoué tous deux (l'un après l'autre toutesfois) à sa dextre. C'est pourquoy il les prioit de se reserver au sacrifice qu'il en vouloit faire.
Enfin, après de grandes altercations, il fut resolust qu'il s'en iroient tous trois sur le grand chemin passant quy conduit au Bourg-la-Reine[10], peu esloigné du lieu où ils estoient, et que le premier gentilhomme quy se presenteroit à leurs yeux seroit conjuré par eux d'assister celuy quy estoit seul.
Ils n'attendirent pas long-temps qu'ils aperceurent un cavalier à eux incogneu quy venoit à Paris, et auquel l'un d'eux luy demanda s'il estoit gentilhomme; à quoy ayant fait responce que vraiment il l'estoit, et d'ancienne extraction, ils luy expliquèrent aussy tost que, puisqu'il estoit tel, il ne les refuseroit pas d'une prière qu'ils luy vouloient faire, quy estoit de se battre entre eux et servir de second à ce gentilhomme duquel ils estoient ennemis. Ceste prière sembla de prime abord deplaire à ce cavalier, quy s'excusa d'estre de la partie sur ce qu'il disoit estre pressé d'achever son voyage et venir à Paris pour un procez de consequence, son procureur et advocat luy ayant mandé que sa personne y estoit requise; mesme il leur monstroit les armes dont il se devoit battre en ce conflict judiciaire, quy ny estoit plus expedient que le diabolique auquel on le vouloit faire entrer. Mais, voyant sa noblesse et son courage estre revoqués en doute par ces deux jaloux aventuriers d'honneur, il se sentist vivement piqué de cette pointille de mespris, et leur dict assez froidement (non toutesfois sans jurer et comme par manière d'acquit): Pourquoy m'importunez-vous tant? vous voyez qu'il ne m'en prie pas. A peine eut-il lasché cette parolle, que de la bouche de ce gentilhomme quy avoit besoin de luy sortirent des prières et supplications, avec protestations de luy en avoir toute sa vie (s'il en rechappoit) des ressentiments et obligations infiniment grandes, quy eussent peu emouvoir un diable mesme à se battre, eust-il esté aussy poltron que celuy de Rabelais[11].
Ce cavalier presta donc son consentement à ceste prière, et ne luy sembla hors de propos de vuider cest incident auparavant que de faire juger son procez, accompagne ces trois gentilhommes jusques au lieu assigné, et là ces deux valeureux couples de combattants commencèrent avec celuy que chacun d'eux avoit en teste un furieux combat. Le cavalier incogneu (que les courtisans appellent aujourd'huy le soliciteur de procez) renverse son homme du premier coup et le tue, et se joinct en mesme temps avec celuy auquel il servoit de second pour en faire autant de celuy quy restoit, et en vint à bout aussy facilement et promptement comme du premier, sans aucun retardement de procedures. Ce second victorieux, sans vouloir escoutter les remerciements de celuy pour lequel il s'estoit exposé, moins encore descouvrir quy il estoit, remonte à cheval, advertissant ce gentilhomme qu'il eust à soigner à ses affaires et obtenir graces pour luy et son compaignon, et, quant à luy, qu'il alloit faire les siennes; et, disant cela, pique son cheval vers Paris, laissant ce gentilhomme autant estonné de la rencontre d'un si brave second comme il estoit content de voir ses ennemis terrassez.
Tepidumque recenti
Cæde locum...
L'incertitude rend les hommes plus diligents à rechercher la vertu. Le siècle present n'est pas steril en curieux quy se peuvent enquerir quel est ce cavalier Solliciteur (ainsy l'appelle-t-on par risée). La curiosité n'a rien servy jusqu'à présent; son nom, sa demeure, sa retraicte, sont du tout incogneus; on ne rencontre personne quy luy ressemble de visage, de parole, ni d'habit. Mais ceux approchent plus près de la verité quy croient qu'il est un dœmon quy a pris la figure d'un cavalier, comme il a pu faire, puisque les diables se transforment quelques fois en anges de lumière. C'est donc ce mesme cavalier quy monta autrefois sur le dos de saint Hilarion, et qui lui apparoissoit quelques fois en forme de gladiateur avec autres combattans à outrance, comme recite sainct Hierosme:
Psallenti gladiatorum pugnæ spectaculum prebit[12].
Car, si les demons se delectent à representer entre eux tels combats de gladiateurs pour tenter les gens de bien, quy doute qu'ils ne se plaisent beaucoup de venir aux mains avec les hommes pour les precipiter à la mort? Il est souvent advenu que les desesperez et ceux quy tentent Dieu, tels que sont ceux quy vont se battre en duel, ont veu le diable en forme humaine quy les a incitez à se desfaire, quy d'une façon, quy d'une autre; et quand ce sont personnes quy se plaisent à manier les armes, il leur persuade de s'exercer au combat avec luy, comme il advint, il y a quinze ou seize ans, à un pauvre miserable desesperé quy avoit perdu quelque notable somme au jeu. Le diable etant apparu à luy en la forme d'un soldat de sa cognoissance, le suivist en sa maison, où estant, il luy persuada de tirer des armes avec luy, comme par manière de passe-temps et pour se divertir, et s'exercèrent à l'espée nue longtemps, teste à teste, en une chambre, sans que le diable luy peust faire aucun mal, Dieu ne le permettant ainsy, jusqu'à ce que ce vieux singe, mettant les armes bas, se mit à faire mille tours de souplesse, et, feignant de luy en vouloir apprendre quelqu'un, luy fit meltre le col dans un lacs attaché au plancher, dont il eust esté estranglé sans le secours d'autres personnes de la mesme maison quy survinrent à ce dangereux spectacle. Il n'en est pas ainsy advenu à ces pauvres miserables quy se sont battus avec ce cavalier, vrayment solliciteur, puisque bien souvent, pour je ne sçay quelle frivolle imagination qu'il insinue dans les esprits de cette courageuse noblesse, il la sollicite et la porte à un evident et certain desespoir.
Chacun sçait le conte de ces deux seigneurs quy estoient prets de s'entrecoupper la gorge parcequ'ils portoient les mesmes armes (à sçavoir la teste d'un toreau), si le prudent et plaisant jugement d'un roy d'Angleterre ne fust intervenu, par lequel il ordonna que l'un porteroit pour ses armes la teste d'un taureau, et l'autre d'une vache, et, par ce moyen, les rendit differends. Et quy sçait si ces deux grandes querelles, sur le subjet desquelles ces deux vaillants cavaliers sont demeurez sur la place, ne provenoient point ou de ce que l'ombre de l'un d'eux s'estoit meslée avec celle de son adversaire[13], et ce par la faute de l'un ou de l'autre, ou de ce qu'ils avoient songé en dormant des songes desavantageux et qui touchoient respectivement leur honneur, ou de quelque autre semblable contention? C'est ainsy qu'il se faut tenir au point d'honneur et ne prodiguer sa vie et son sang que pour des offres grandes et signalées.
Courage, vertueuse noblesse! vos armes ont passé par tous les coins du monde; le reste des hommes ensemble ne peut pas resister à la pointe trenchante de vos espées. Volontiers, que, ne pouvant trouver ailleurs au monde de plus braves et courageux guerriers que vous-mesmes, vous prenez un singulier plaisir, et ce vous est une insigne gloire de vous esprouver les uns contre les autres; vous l'avez faict et le faictes encore tous les jours, mais vous voyez à present que les demons veulent estre de la partie; en voicy un quy a faict paroistre son courage en ce dernier combat, et a faict acte de gentilhomme.
Souvenez-vous donc, desormais, que vous n'avez plus des hommes à combattre, mais des diables,
Nunc etiam manes hæc intentata manebat
Sors rerum...
et que vous vous devez proposer la conqueste des enfers, et non pas seulement empescher que l'enfer n'entreprenne sur la France.
1622. In-8.
C'est trop nous reprocher l'antiquité: nous ne faisons, n'operons, ne disons aucune chose que l'on ne nous mette devant les yeux: «J'ay veu le temps... Nos anciens faisoyent...» Comme s'ils avoyent esté plus sages, plus sçavans, plus vaillans, plus modestes, plus riches et mieux morigenez que nous! Ces reproches ne nous ont pas tant attristé qu'ils ont esté le subject de nous faire estudier, songer, anquester, lire, pour faire la comparaison du vieux temps au nostre; et tant plus j'ay vouleu penetrer avant pour en cognoistre la verité, tant plus j'ay eu du subject de me resjouir, recognoissant le contraire de ses reproches.
Pour ce faire, j'ay commencé par les rois, quy est la chose la plus haulte, et suis descendu aux actions des peuples mesmes de plus basse condition dont j'ay eu la cognoissance, soit par la lecture des livres, ou par la frequentation des vieux, où j'ay trouvé et appris que l'antiquité estoit une valeur sans conduitte, une simplicité ignorante, un default de pouvoir, une chetreuse richesse, une resjouissance mesquine et un contentement vil.
Je ne parle pas ny des Grecs, ny des Latins romains, que nous sçavons estre venus au periode de vertu, de richesse, de pompe, de magnificence, de science, de sagesse et de toutes autres sortes de contentemens.
Je parle du royaume de France, des bonnes villes, et speciallement de Paris, quy a acquis et est parvenuë, soubs le reigne de ce monarque Loys XIII, à ce hault degré de perfection, pour estre à present puissant en tout, florissant en doctrine, en hardiesse, en commoditez, en sagesse et en toutes autres vertus, et en laquelle l'estranger s'admire, quittant son pays pour y faire sa retraite, son trafic, ses estudes, son exercice, comme en un lieu de delices et un paradis du monde.
Je voy desjà un vieux grognart quy n'a pas la patience de lire le reste, quy dit: Tu t'abuses, c'est un royaume plain d'inegalitez, de vices, de peschez, où toutes sortes de gens mal vivans abondent, où l'injustice reigne, où les loix ne sont point observées, où la superfluité est en abondance? Quelle louange y peut-on apporter?
Bon homme de l'antiquité, quy avez l'esprit moroze, avant que de me reprendre, monstrez-moy que l'antiquité caruit vitio, puis vous desclarerez tout à vostre ayse et direz que j'ay manty; mais si la vertu des hommes quy sont à present au respect du temps passé couvrent le vice, pourquoy m'empescheras-tu de louer le temps, la grandeur, les richesses, la science, la magnificence et le pouvoir d'un royaume si riche et si abondant que nous le voyons à present? Est-ce pas raisonnable que la posterité sçache plusieurs particularitez que l'histoire ne decrit point?
Or escoute doncques, et aye patience.
Quelle comparaison peut-on faire à present de nos anciens rois avec celuy quy reigne, quoy en grandeur, en conqueste? Sçache que sa face, à l'aage de dix-huict ans[14], a plus espouvanté de villes rebelles dedans son royaume, a plus affermy son estat contre la rage et la furie d'un peuple mutiné, plus difficile à dompter que n'eussent faict 4 royaumes à conquester, tels que le Portugal, la Naple et la Cicille.
Nous ne deliberons pas de trouver sa vertu au detriment de la valeur de nos roys anciens: ce n'est pas nostre subject; nous ne voulons montrer sinon que la grandeur de nostre temps et que les actions des anciens estoient en tout pueriles au respect des nostres.
Quand je contemple l'histoire, leurs richesses, leurs bastimens, leur plaisir à la chasse, leurs revenus, leurs mariages, leurs ordonnances; et pour les peuples, leurs vestemens, leurs banquets, leurs mariages, leur science, leur pouvoir, leurs jeux, leurs discours, c'est un vray miroir pour mepriser l'antiquité.
Je n'oserois mettre par escript ce quy se void par ces anciens comptes de la maison des rois, de leur argenterie, du miroitement de leurs vestemens, de leur despense pour la bouche et de leurs dons et liberalitez, car on ne le pourroit croire; il seroit pourtant necessaire pour faire ma preuve. Non, je le tairay: je ne veux reciter que ce que l'histoire m'enseigne.
Par l'histoire comme est decrite, je contemple ces vieux gentilhommes gauloys, armés de toutes pièces, leurs chevaux chargez de caparaçons, le tout à l'espreuve de toutes armes offensives, quy, avec le petit braquemart[15] à leurs costés, s'en alloient affronter quelque païs estranger où les peuples, timides de voir tant d'hommes de fer, fuyoient leur presence. C'est ce que je trouve avoir été le plus grand subject d'acquerir et de faire parler les histoires.
Tout au contraire en nostre temps nous avons une noblesse allègre, hardie, combattant à la mode, la picque ou l'espée au poing, legerement vestus, sans autre couverture que leur habit ordinaire; malgré la mort, passer victorieux la barricadde, le retranchement, le boulevert, quoyque munis d'hommes furieux quy devroient plus tost enjandrer la craincte que la hardiesse. Aussy est-ce nécessaire d'effacer de l'histoire ceste qualité donnée à Loys unze, duquel on dit avoir mis les roys hors de page, et la transférer à Louis XIII, quy, sans user d'astuce et de finesse comme jadis Loys unze, sed cum manu potenti et brachio excelso, a remis en son obeissance six provinces[16] dans son royaume en deux ans, possedées de force par les rebelles de la religion, par une authorité suprême et contre l'advis de la plus part des peuples, qui croyoient qu'il estoit impossible d'executer telle entreprise.
Des Batimens des roys.
Et des bastiments des anciens roys, quoy? Seroit-il besoin de produire pour preuve de leur petitesse les lettres-patentes d'un roy, données en son chasteau des Porcherons[17], près Montmartre, quy est une petite maison à present possedée par un bourgeois de Paris? cette maison royalle de Sainct-Ouyn, près Sainc-Denys[18], le chasteau de Bisaistre[19], près Gentilly, et le chasteau de Vauvert[20], possedé par les Chartreux de Paris, toutes anciennes maisons royalles de Paris?
Sans nous amuser à descrire les bastimens de nos roys d'à present, leur grandeur et leur magnificence, prenons le plus bas et considerons le bastiment de la maison de l'hostel de Luxambourg[21], faict par une royne, de laquelle la conduite et les fontaines des canaux ont plus cousté que toute la despence et le revenu de six de nos autres roys.
De la Chasse.
Et bien! le plaisir de la chasse de nos anciens, quel? De s'egarer dans les forêts, à la course d'un cerf mal accompagné, faire retraite à la cabane d'un charbonnier, et avec luy se contenter d'un morceau de lard mal appresté, la nuict se coucher sur la paille pour dormir, non sans danger des voleurs et malveillans, comme un François premier[22];
Ou bien d'aller chasser vers la plaine de Chelles avec deux pages, comme Cilperic, et en chemin estre assassiné par un Landry; d'aller au sanglier avec six gentilshommes comme Charles le sixième, y avoir eu de la frayeur, quy depuis a faict troubler l'esprit. Ce sont de belles grandeurs!
A present nostre roy y va en monarque, un capitaine et trente chevaux casaqués[23], l'oiseau sur le poing, cents gentilshommes à sa suite, cents chevaux-legers à la teste et pareil nombre à l'arrière-garde.
Le Revenu.
Et le revenu du royaume, de leur temps, quel! Je ne veux pas parler de deux et trois cents ans, car cela est admirable en chetiveté, je veux parler de nostre temps; de l'an 526 seullement, où il appert par un compte de l'espargne[24] que tout le revenu de la France ne montait qu'à quatre millions deux cents vingt-huict mille livres[25], et à present, du reigne de nostre grand Louys XIII, en 616, trente-quatre millions; en 617, trente huict millions[26]; en 618, quarante-quatre millions[27].
Ce n'est pas à moy à descrire ces dons et liberalitez[28], car chacun le peut recognoistre par la mesme espargne; suffit seullement de dire qu'ils sont plus grands en une année envers la noblesse que n'a esté le revenu de six rois en tout du temps passé.
Excusez, lecteurs, si par le menu je vous écris l'action et le vestement des peuples du temps passé; que si je ne le faisois il seroit impossible de monstrer la grandeur de nostre temps. Conjecturez doncques que le marchant estoit facile à cognoistre: son habit estoit un petit bonnet de manton, faict à la coquarde[29], un petit saye[30] de drap quy ne passoit pas la brayette, une ceinture d'une grosse lisière, un haut de chausse à prestre avec une brayette[31] quy passoit le saye de demy-pied; une gibecière pendante à costé; des souliers qui n'avoient du cuir que par le bout[32]. Et ainsy vestu, avec la barbe raze, paroissoit un antique en figure.
Sa femme, grande et maigre, un long nez, n'ayant aucune dent de devant, avec un grand chaperon detroussé par derrière jusques à la ceinture[33], une robbe de drap sceau[34] bordée d'un petit bord de veloux, une cotte de cramoisi[35] rouge et collets jusqu'aux mamelles, et des souliers pareils à son mary, un demy-cint[36] d'argent, trente-deux clés pendantes et une bource où dedans il y avoit toujours du pain benit[37] de la messe de minuict, trois tournois fricassés[38], une eguille avec son fil, deux dents qu'elle ou ses ayeuls s'estoient fait arracher, la moitié d'une muscade, un clou de girofle et un billet de charlatan pour pendre au col pour guarir la fièvre.
Si c'estoit un financier, il portoit une calotte à deux oreilles[39], un bonnet de manton, des chausses à prestres, un manteau à manches, les bras passés, la clé de son coffre à la cinture et un trebuchet[40] en sa pochette, et si la monnoie du temps estoit des douzains et pièces de six blancs.
Sa femme coiffée sans cheveux, son chaperon de veloux, une robbe de mieustade[41] à double quëue, un cotillon violet de drap, des souliers à boucles, une vertugalle[42], de longues patenotes blanches faites comme des petites ruelles de raves[43], avec des grantz poignez fourrez quy empeschoient qu'ils ne pouvoient mettre la main au plat.
Pour le mariage de leurs filles, il ne faut que voir les minutes de ita est, on lira un contract portant un douaire de deux cens couronnes d'or quy valoient trente-cinq sols pièces, encore c'estoit à la charge que le marié donneroit aux père et mère de la future chacun une robbe neufve.
Et leurs ceremonies, je n'oserois presque les descrire, pour ce qu'ils apprestent à rire. L'on voyoit un père avec son vestement cy-dessus, un moucheoir et des gants jaunes à la main, roides comme s'ils avoient esté gelez, un bouquet trouvé, estoffé de lavande, conduire sa fille au moutier, les fluttes et grands cornetz marchants devant l'espousée, vestue comme la pucelle Sainct-Georges[44], la veüe baissée, une escarboucle sur le front[45] quy luy battoit jusqu'à sur le nez; la mère et toutes les autres parentes suivantes, avec leurs grandes vertugalles en cloche et leur poignez fourrez, quy paroissoient comme poules quy traisnent l'aisle.
Au reste, les filles de l'âge de vingt-cinq ans estoient des innocentes quy jamais n'avoient rien veu ny mesme communiqué avec personne; je vous laisse à penser quels discours amoureux ils faisoyent!
Pour les garçons, ils avoyent l'esprit si grossier que rien plus; ils ne portoyent de haults de chausse qu'ils n'eussent quinze ans; ils n'avoient fait leur estude qu'à trente-six ans, et n'estoient mariez qu'à quarante-cinq ans, encore n'estoyent-ils pas très subtilz.
Et leurs plus grandes desbauches, c'estoit que le jour du caresme prenant ils mettoyent une chemise breneuse avec une bosse devant et derrière, un masque de papier, du son à la main pour jeter à tous venants.
Chetiveté miserable, de laquelle on se mocque, pour ce que l'on vit plus honorablement cent fois à present.
Qu'est-ce qu'un marchand à present? Se voit-il rien de plus honorable? Il n'est plus reconnu que par ses grands biens. Vestu d'un habit de soye, manteau de pluche[46], communicquant sur la place de grandes affaires avec toutes sortes d'estrangers, traficquant en parlant et devisant d'un trafic secret, plein de gain, d'industrie et de hazard inconnu à l'antiquité, et quy se rendra commun à la posterité.
Et du bourgeois de Paris, qu'en peut-on dire? Quand l'Ecriture parle de l'excellence de l'homme, elle dict qu'il est creé un peu moindre que les anges; et moy je dis du bourgeois qu'il n'est que un peu moindre que la noblesse, et si je disois egal, je ne sçay si je faillerois, veu que la noblesse, à present, se joint et s'annexe par alliance avec luy, en telle sorte que ce n'est qu'un corps, une paranté, une bource, une alliance, une consanguinité quy fait perdre ceste qualité de bourgeois pour la changer en noble.
Et leurs femmes, en quelle comparaison les peut-on mettre, au respect de l'antiquité. Premièrement il n'y a rien de mieux vestu, de plus propre, de plus honneste, si bien avenantes que la plus part pourroient plus tost estre recogneus nobles ès compagnies, pour estre agreables dans leurs discours et entretiens, que bourgeoises et marchandes; que outre que leurs grands biens sont cause qu'elles sont suivies de leurs filles, quy portent habit d'attente de noblesse, et quy n'espèrent rien moins pour leurs actions et leur gravité. Cela leur est commun, à aucunes la diversité des langues, presque à toutes la sagesse et le bon maintien.
Pour les mariages, ils sont tous autres que l'antiquité, soit pour le douaire ou la ceremonie. A present un simple marchand donne cent mille livres, tel bourgeois cinquante mille escuz, tel financier deux cens mille escuz[47], ce quy est cause d'une suitte admirable en despence extraordinaire, en chevaux, carrosses, serviteurs, et pour les assemblées. Lors que les mariages se font, ce n'est que pompeux vestements, chaînes de diamant et toutes sortes de dorures, non empruntées ny louées comme à l'antiquité, mais à eux appartenans en toute proprieté; et n'y a qu'une chose fascheuse en cela: c'est que les honneurs changent les meurs en ceste grande vogue; ils meprisent le limestre[48], et partant leur paranté. Mais quoy! c'est la grandeur du temps.
Il faut que tout s'entresuive: la manificence des banquets à six services[49], à quatre et six pistoles[50] par teste. Je croy que la France est à sa dernière periode pour sa splendeur, et ne crois pas que cela ogmente, mais plustot diminue.
Je vous defens pourtant, bonhomme de l'antiquité, d'en discourir mal à propos, et de dire que ces grandeurs et braveries ne font qu'enjandrer le vice, et que la modeste ancienne valoit mieux. Il n'y a nulle comparaison. L'antiquité estoit un deffault de pouvoir et une innocente sagesse pour le monstrer.
Nos anciens, pour estre pauvres et mal accommodés, laissoient-ils d'estre vicieux et debauchez, d'une desbauche publique et mesquine. Il me souvient de deux rues quy sont encore à Paris: l'une près de Saint-Nicolas, appelé le Huleu[51], l'autre près Sainct-Victor, appelé le Champ gaillart[52], où impunement le vice estoit permis avec les femmes desbauchées, et qui plus est, quand on avoit quelque procez ou querelle contre quelqu'un, en sollicitant ces femmes desbauchées, ils venoient impudemment au son du tambour faire accroire à une honneste femme bourgeoise qu'elle estoit vicieuse, et qu'elles la vouloient emmener de force[53] au lieu destiné pour les garces[54], ce qui apportoit un scandale public[55].
Cela ne se voit plus: la modestie et la sagesse ont couvert ceste coustume; que s'il y a de la desbauche à présent, ce ne sont ny filles, ny femmes de maisons, ains de meschantes chambrières vestues en demoyselles, quy font à croire à la jeunesse qu'ils sont de bon lieu, et ce ne sont que coquines quy mesprisent tout le corps des honnestes femmes.
De la Justice.
Pour faire la comparaison de la justice de nos anciens avec celle d'à present, nous n'entendons pas affoiblir leur renommée, car nous sçavons bien que ce n'estoit que gravité, que sagesse, science, grands observateurs de loix et executeurs d'ordonnances, bonnes et simples ames, authorisez, crains et redoubtez du peuple et de la noblesse, quy ne faisoient aucune difficulté de quitter le chapperon[56] pour ne rien faire du commandement des roys au prejudice du public. Ce n'est pas nostre tesme ny ce que nous avons à prouver; nous ne voulons monstrer que sinon qu'outre que toutes ces qualitez sont aux juges d'à present, ce qu'ils ont d'avantage.
Je crains de faillir en monstrant l'opulence de nostre temps, pour ce qu'elle est plus grande que je ne la puis decrire.
O brave senat de Paris, de Rouen, de Toulouze et des autres parlemens! vous n'estes pas seullement à admirer, possedans toutes ces graves qualitez de juges et d'avoir de vieux senateurs comme jadis, mais d'estre accompagnez d'un grand nombre de jeunesse quy, à l'age de vingt-cinq ans, ont esté receus au Parlement, aussy rempliz de science et de sagesse qu'estoient nos anciens à septante ans, outre la valeur des offices, quy coustent à present cens mille livres, et le grand train que vous tenez, au respect du temps passé, où le mulet estoit aussy empesché à porter le fumier aux vignes qu'à mener son maistre au palais.
Il n'y a juge quy n'ait sa porte cochère[57], un ou deux carosses, six chevaux à l'etable, double palfermiers, quatre laquais, deux valets de chambres, un clerc, outre le train de madamoyselle, quy est égal.
C'estoit chose rare au temps passé de voir un homme riche, et le plus riche s'appeloit milsoudier[58], c'est-à-dire quy pouvoit faire depence de cinquante livres par jour; à present il n'est pas seulement commun à la plus part des maisons, mais il passe en despence.
On verra bien clair se on lit par les histoires anciennes que les officiers des cours souveresnes, bourgeois et financiers, ayent, à la necessité de la guerre, fait toucher à leur roy, en trois mois, dix millions de livres comptant par l'achat de nouveaux offices[59] et aliénation de domaine, comme nous l'avons veu ces jours passés, par le moyen desquels Sa Majesté a restauré son Estat, espouvanté ses rebelles, regaigné ses villes et rendu un peuple furieux souple comme un gant.
Des Hommes doctes et de la Religion.
Je suis contrainct de confesser qu'au temps passé il y avoit de doctes personnages quy ont monstré leur science en public aux concilles. Je ne pourrois les mespriser sans faillir; mais tout ainsy que les propositions et allegations contraires à la doctrine de l'Eglise estoient legères au respect de ce que les heretiques ont inventé depuis et mis par escrit, aussi la solution en estoit plus facile; et si quelle peyne avoit-on pour trouver ces doctes-là, l'un appelé du Lionnois, l'autre de Paris, l'autre d'Angleterre, quelsques uns tirez des monastères, et, ainsy assemblez, faisoient une doctrine parfaicte, selon le temps et les propositions; mais qu'il se soit trouvé, au temps passé, un du Perron pour promptement recognoistre l'erreur et respondre en public à un Duplessis Mornay[60]; un Draconnis[61] pour chausser les esperons à un subtil Dumoulin[62]; un Coiffeteau[63] pour faire la barbe à un Durand[64]; un Cotton pour promptement respondre, par son livre de l'Instruction catholique[65], à toutes les batteries proposées contre les seremonies de l'Eglise par un Calvin, je n'en ay point veu.
Neantmoins (excipientur ab hac regula) sainct Hierosme, sainct Thomas, sainct Augustin, et les autres anciens docteurs ecclésiastiques, desquels nous ne voulons point parler, car ils avoient le Sainct-Esprit et sçavoient tout et encores plus qu'on ne sçauroit dire, comme vrais pivots sur lesquels tous les docteurs ont esté bastis; et, toutefois, si je disois qu'à present il se trouve des hommes quy sçavent et peuvent discourir promptement de ce que tous les doctes de l'Eglise ancienne ont escript, quy n'ignorent rien du contenu en leurs livres, je croy que je n'en serois pas repris, et parlant, un ou plusieurs de ce temps sçavent tout ce que trente de l'antiquité ont escrit.
Et pour le monstrer, qui a veu et assisté aux harangues publiques faictes par ce docte Mauricius Bressius[66], principal du collége de Lizieux, quy, sans hesiter, en trois heures, d'un latin esgal à celuy de Ciceron, disoit en abregé tout ce quy estoit contenu dans l'impression de quatre cents doctes livres, disoit les meurs et façons de vivre de toutes les nations du monde, la forme de leurs vestemens, de leurs combats, de leurs gouvernements, de leurs religions, et de tout ce quy s'est passé depuis Adam jusqu'à notre temps, ce qu'il a monstré en huict jours et en huict assemblées en la presence des plus doctes de Paris, quy l'admiraient.
Trouvez-moi de telles gens à l'antiquité; j'en nommerois sans faillir un cent de pareils, se je ne craignois de faire tort à mille quy paroissent en public par leurs publications, et en particulier par la lecture de leurs livres, quy me fait dire, et à bon droict, qu'en nostre temps nous avons des hommes remplis de toutes sortes de sciences, de langues, d'arts et de mestiers, speciallement à Paris, où ils abondent en quantité.
Qu'il vienne un peu de nouveaux Collampades, Calvins et Bezes, planter leurs nouvelles heresies et faire accroire aux assemblées de Poissy[67] qu'ils ont raison par leurs fardez discours; qu'ils viennent prescher au Patriarche[68] et à Poupincourt[69] et faire accroire aux chambrières et aux savetiers que les ceremonies de l'Eglise ne servent de rien, que les prières n'ont aucune efficacité après la mort, que le purgatoire est une invention du pape, et mille autres allegations que nos anciens docteurs ont laissé couver cinquante ans durant, faute de veiller, d'ecrire et prescher.
Ils trouveroient à qui parler, ils trouveroient de fermes rochers, qui, par leur diligence et leurs études assidues ont relevé ce quy estoit cheu, reveillé ce quy dormoit, et decouvert ce quy estoit caché à nos anciens; aussy, comme la negligence des docteurs et la simplicité des hommes estoit lors, l'observation de la religion estoit pareille: quelle religion paroissoit-il à nos anciens d'aller ouïr une petite messe les festes, mespriser les vespres, une fois l'an se confesser, encore falloit-il dire leurs peschés, tirer de leur bource un tournois fricassé pour donner à l'offrande, ne tenir compte des festes, n'aller au sermon que les bons jours, aller le jour de Noel à la messe de minuict pour dormir sur la paille que l'on mettait aux églises, chanter des noels de l'antiquité, qui commençoient: «Viens çà, gros Guillot»; se souler après la messe pour dormir le lendemain jusqu'à midi, et, quand on estoit mort, de faire de belles epitaphes, comme il s'en suit: