Mes yeux entrevoyaient la gloire sans effroi,

D'un orgueil inconnu je me sentais saisie:

Guide-moi, m'écriai-je, ô toi qui m'as choisie;

Protège de mon cœur la pure ambition;

Je jure d'accomplir ta sainte mission!

Elle aura tous mes vœux, cette France adorée!

A chanter ses destins ma vie est consacrée.

Dusse-je être pour elle immolée à mon tour,

Fière d'un si beau sort, dusse-je voir, un jour,

Contre mes vers pieux s'armer la calomnie;

Dût, comme les hauts faits, ma gloire être punie,

Je chanterais encor sur mon brûlant tombeau!

Oui, de la vérité rallumant le flambeau,

J'enflammerai les cœurs de mon noble délire;

On verra l'imposteur trembler devant ma lyre;

L'opprimé, qu'oubliait la justice des lois,

Viendra me réclamer pour défendre ses droits;

Le héros me cherchant, au jour de sa victoire,

Si je ne l'ai chanté doutera de sa gloire

Les autels retiendront mes cantiques sacrés,

Et fiers, après ma mort, de mes chants inspirés.

Les Français me pleurant comme une sœur chérie,

M'appelleront, un jour, muse de la patrie.

Ce passage est extrait d'une ode intitulée la Vision, où mademoiselle Delphine Gay célébrait, avec une exaltation de sentiment monarchique vraiment religieuse, le sacre de Charles X. Pour bien comprendre ce passage, il est indispensable de savoir que l'invocation qu'il renferme s'adresse à Jeanne d'Arc, vis-à-vis de laquelle notre jeune muse ne s'en tenait pas à l'hommage d'une admiration banale, mais qu'elle avait prise si sérieusement pour modèle, qu'elle voulait, au risque d'expier même gloire par même supplice, accomplir avec la plume la mission remplie avec l'épée par la pure et sublime héroïne qui sauva la France. Heureusement, si les beaux dévouements sont de tous les temps, le martyre brutal qui a terminé la carrière de Jeanne d'Arc n'est plus guère dans les mœurs du nôtre; en sorte que, si jamais la France peut associer Jeanne d'Arc et madame de Girardin dans sa reconnaissance, nous pouvons espérer qu'elle n'aura pas à les associer dans l'amertume de ses regrets.

Madame de Girardin a abordé tous les genres; prose et vers, romans, contes, odes, élégies, poèmes épiques, romances, théâtre, politique, etc.; quoique, dans plusieurs de ces genres, elle ait eu des succès de nature à tenter l'ambition de bien des hommes de lettres, nous citerons, comme une des choses les plus jolies, les plus simples et le mieux senties, qu'elle ait jamais écrites, quelques vers à son neveu O'Donnel, à qui elle a dédié le conte intitulé la Tour du prodige. Madame de Girardin a un talent souple et délicat. Elle a beaucoup vécu dans le monde et l'a observé avec fruit, ce qui donne à son esprit une tournure de scepticisme finement railleur, dont elle abuse quelquefois, mais qu'on lui pardonne volontiers, parce que, en général, elle est amusante. Quoique nous ne soyons guère partisans des travestissements de femmes en hommes, nous ne nous sentons pas le courage nécessaire pour critiquer le ton frondeur, les airs un peu évaporés du vicomte de Launy, parce que nous pourrions bien nous attirer sur les bras tout l'auditoire habituel des causeries du noble vicomte, ce qui ne serait pas une petite affaire. Les lectrices de la Presse surtout ne nous pardonneraient pas de toucher à l'écrivain bien-aimé qui, dernièrement envoie, dans son feuilleton hebdomadaire, plaidait avec tant de verve comique la cause de l'esprit des françaises contre celui des Français; et, quand même la paix avec tout le monde ne serait pas un des premiers besoins de notre nature débonnaire, nous n'aurions jamais la témérité de nous exposer à encourir les colère de ces dames.


MADAME DESBORDES-VALMORE.

Sans compter ses ouvrages en prose, madame Desbordes-Valmore a publié des idylles, des élégies, des romances, des contes d'enfants, des espèces de fables, des poésies diverses, etc.

Mieux inspirée, en général, par l'amitié et l'amour maternel et filial que par l'amour proprement dit, madame Desbordes-Valmore a exprimé assez heureusement ces sentiments dans les pièces de vers intitulées les Deux Amitiés, Une Mère, le Petit Arthur de Bretagne à la Tour de Rouen, le Rêve de mon Enfant. Une petite élégie surtout, qu'elle a dédiée à ses enfant, mérite d'être citée, parce qu'elle reflète l'âme de la mère de famille sage, calme, résignée au malheur, et toute dévouée à sa douce mission de mère.

Si madame Desbordes-Valmore consentait à se renfermer toujours dans la sphère modeste des émotions qui reposent le cœur, nous n'aurions guère que des éloges à donner à son talent; lorsque, par exemple, elle chante auprès d'un berceau quoique naïve et douce chanson pour endormir l'enfant qui vient de lui sourire, sa voix a des accents de tendresse émue qui pénètrent l'âme. On aime à suivre les intéressantes causeries dans lesquelles elle essaie l'intelligence des enfants; on s'associe à ses joies d'amie, à ses sentiments de piété filiale, à ses espérances de mère, et l'on se laisse aller à rêver avec elle toute une vie de bonheur calme et de simples devoirs, faciles comme des plaisirs, au coin du foyer domestique.

Mais quand madame Desbordes-Valmore aborde la peinture des passions dangereuses pour la paix de l'âme, les courants de cette atmosphère orageuse troublent son style et entraînent l'auteur à de regrettables écarts d'imagination. Alors on se prend à chercher la fille, la mère, l'amie qui savait si bien vous initier un instant avant aux joies des saintes affections, qui prêtait un langage si aimable à la morale de la vie chrétienne, et l'on a besoin de relire ces douces et consolantes homélies, pour se persuader qu'on n'est pas le jouet d'un rêve.

En parcourant les ouvrages de madame Desbordes-Valmore, on voit qu'elle a contracté l'habitude de vivre dans l'intimité des muses tristes. Elle tourne plus volontiers un regard de mélancolique regret vers le passé qu'un regard d'espérance vers l'avenir. Quand elle sourit, son sourire est brode de tristesse, et il ne faut pas beaucoup d'attention pour remarquer sur ses joues, à défaut de larmes coulant encore, des traces de larmes mal effacées. Son parti pris de la vie n'est guère que de la résignation, et chaque victoire qu'elle remporte sur les aspirations refoulées de sa nature ardente et rêveuse atteste les fatigues de la lutte par laquelle elle a été achetée. Cette habitude de l'âme donne au style et à la pensée de madame Desbordes-Valmore une teinte de mélancolie qui n'est pas sans grâce, un caractère de faiblesse qui ne messied pas à une femme; une chaleur vivifiante s'épanche du cœur du poète sur ses écrit, car madame Desbordes-Valmore est véritablement poète par le cœur; mais elle pourrait améliorer beaucoup son style, en s'étudiant à donner un tour plus sobre à l'expression de sa délicate sensibilité.


MADAME ÉLISE VOÏART.

Madame Élise Voïart, née Petit-Pain, ne fut pas, dans son enfance, un de ces petits prodiges dont les parents tirent vanité et qu'on montre comme des animaux savants; sa mère, femme d'un commerçant de Nancy, lui donna l'éducation qui sied à une jeune fille, c'est-à-dire qu'elle lui inspira le sentiment du devoir, et lui fit contracter l'habitude des soins domestiques qui sont dans les attributions naturelles de la femme. Plus tard, quand mademoiselle Petit-Pain dut songer à se créer des ressources personnelles, elle partit pour Paris, recommandée par M. d'Osmond, évêque de Nancy, à l'impératrice Joséphine, qui lui fit une pension, en attendant qu'elle pût se placer comme dame à la maison d'Économie, qu'on organisait alors. Mais mademoiselle Petit-Pain était destinée à un autre avenir: A vingt ans, elle épousa un ancien administrateur des vivres, M. Voïart, veuf et père de deux enfants, dont l'un, mademoiselle Amable Voïart, devait être un jour madame Tastu.

Retirée à Choisy-le-Roi dès la première année de son mariage, madame Voïart consacra son temps à l'éducation de sa tille adoptive et à l'étude de la littérature, vers laquelle elle se sentait entraînée par un goût très-vif. C'était une vocation bien réelle, sans aucun mélange d'ambition ni de gloriole, car la jeune femme se refusa longtemps d'abord à publier ses essais littéraires; et lorsque enfin elle dut céder aux sollicitations devenues trop instantes des rares personnes qui avaient pu apprécier son talent si modeste, elle chercha dans l'anonymat une sorte de refuge contre la publicité dont ses premières productions allaient courir les chances.

On doit à madame Voïart, entre autres choses La Vierge d'Arduène, tradition gauloise; les Lettres sur les toilette des femme: des Essais sur la Danse antique: la Femme ou les Six Amours, ouvrage distingué, en 1828, par l'Académie, comme utile aux mœurs, et couronné d'un prix Montyon; plusieurs traditions lorraines, publiées en deux volumes, sous les titres de; Or, devinez, le Boisseau de Perles, le Poisson d'Avril; des traductions assez, nombreuses d'ouvrages anglais et allemands, sans parler de sa collaboration à divers recueils, journaux et revues, tels que les Cent et Un, les Heures du Soir, etc.

Le talent de madame Voïart n'est pas toujours égal, tant s'en faut: parfois ses historiettes manquent d'invention, d'intérêt, son style est diffus, sans couleur; mais d'autres fois aussi elle raconte avec grâce, clarté et mouvement. Ce que nous aimons surtout dans sa manière, c'est la simplicité, la retenue, la décence d'allure, et l'absence absolue de cette choquante prétention qui gâte les ouvrages de plusieurs de nos dames écrivains. Par malheur, madame Voïart est trop insoucieuse des lois de la grammaire, et même, faut-il le dire? de l'orthographe et de la ponctuation. Cette négligence est poussée si loin, dans les traditions lorraines, par exemple, que l'ouvrage en devient presque inintelligible. Nous engageons madame Voïart à surveiller plus attentivement à l'avenir le travail de ses compositeurs, car il est impossible d'imputer à une personne qui a l'habitude de tenir une plume des fautes si fréquentes, des bévues aussi grossières.


MADAME TASTU.

Madame Tastu s'appelait, avant son mariage, mademoiselle Amable Voïart. Sa mère, sœur du ministre Bouchotte, la laissa orpheline à sept ans. Heureusement, quelques années plus tard, la seconde épouse de M. Voïart venait comme nous l'avons dit, consacrer à la jeune fille tous les soins qu'on peut attendre d'une véritable mère. Mademoiselle Amable Voïart fut très-précoce: des l'âge de neuf ans, elle s'exerçait déjà à rimer, et elle avait à peine dix-sept ans lorsque le Mercure publia une idylle anonyme qui lui avait été surprise, et qui fut remarquée par madame de Genlis, par MM. de Ségur, Tissot et de Jouy.

En 1816, elle épousa M. Testu, qui encouragea de tout son pouvoir le développement du talent qui s'annonçait chez sa femme. A partir de 1820, madame Tastu envoya successivement aux concours de l'académie des jeux floraux quatre pièces de vers: la Veille de Noël, l'Étoile et la Lyre, le Retour à la Chapelle et le Dernier Jour de l'Année, qui obtinrent les honneurs du lis d'argent, de l'amarante d'or et du souci d'argent. En 1821, elle publia sa Chevalerie française, volume de prose mêlée de romances où elle essayait de décrire la vie des Chevaliers d'autrefois; en 1826, elle recueillit en un volume les poésies qu'elle avait composées depuis son mariage; en 1829 elle entreprenait la tâche un peu rude, pour une femme surtout, de résumer, dans ses Chroniques de France (1 vol. de vers in-8º) la physionomie de cinq siècles de notre histoire; en 1835, un nouveau volume paraissait sous le titre de Poésies nouvelles. Outre ces ouvrages, madame Tastu a encore produit deux volumes de nouvelles en prose, plusieurs livres d'éducation et plusieurs traductions, parmi lesquels nous citerons un Cours d'Histoire de France; l'Éducation maternelle; la Suite d'une Fanide, ouvrage commencé par madame Guizot, et une traduction de Robinson, accompagnée d'une notice sur Daniel Defoe. Pour n'omettre aucun des titres de madame Tastu, nous devons ajouter à l'énumération de ses triomphes académiques le prix décerné par l'Académie française à son éloge du madame de Sévigné.

Madame Tastu n'est pas une femme supérieure, sans doute; mais quand nous lui auront reproché la manie raisonneuse par laquelle elle s'est laissé égarer dans une nouvelle intitulée Fabien le Rêveur, l'érudition en matière d'économie politique et de philosophie dont elle fait étalage dans le même opuscule, nous pourrons dire que c'est une femme d'un talent simple, vrai, chaste et châtié. Peu de femmes écrivent avec autant du pureté et de lucidité qu'elle notre langue; bien peu surtout oublient aussi rarement qu'elle leur sexe quand elles écrivent. Aux yeux de madame Tastu, la littérature doit être, pour une femme, un passe-temps et non une carrière, un délassement et non une occupation exclusive. Elle parle des devoirs imposés à son sexe avec une modestie qui lui ferait trouver grâce devant le juge le plus sévère:

As-tu réglé dans ton modeste empire

Tous les travaux, les repas, les loisirs,

Tu peux alors accorder à la lyre

Quelques instants ravis à tes plaisirs.

Nous ne doutons pas que, malgré la fécondité de sa plume, madame Tastu soit toujours restée fidèle à ce principe de sagesse et de bonté, dont l'observation est le litre le plus honorable d'une femme.

Pour donner une idée de la manière large, vigoureuse et sévère dont madame Tastu sait quelquefois se servir d'une plume, nous extrairons de son étude sur le Dante les quelques vers suivants, où elle essaie d'esquisser le portrait du poète:

Que vois-je là?... C'est lui! sa taille haute et droite

Dessine sa maigreur sous une robe étroite;

Narguant de sa roideur nos tissus assouplis,

De ses épaules tombe une chape à longs plis;

Du chaperon pendant sa tête enveloppée

S'incline quelque peu, grave et préoccupée

Et sur son front se courbe un laurier desséché,

Que le feu de l'abîme a peut-être touché.

Lent et fier dans son geste, et calme dans sa pose...

Le repos du lion, alors qu'il se repose.

Madame Tastu est un de ces écrivains heureux qu'on aime sans les connaître autrement que par leurs écrits. Elle est de ces écrivains que le respect d'eux-mêmes et de leur public n'abandonne jamais, et dont les livres, intéressants pour tous les âges, peuvent passer des mains de l'adolescent à celles de la jeune fille, sans que le père ou la mère de famille aient à exercer sur ces livres d'autre contrôle que la vérification du nom d'auteur. Dans tout ce qui émane de la plume de madame Tastu, il y a de la décence, du cœur, de la sagesse, du bon goût, une douce et simple philosophie, le reflet d'une belle âme, pour résumer notre sentiment en un mot. Il n'y aurait jamais trop d'écrivains,--hommes ou femmes,--si l'on pouvait dire avec vérité, de chacun d'eux, ce que nous sommes heureux de pouvoir dire ici de madame Tastu.


MADAME ANCELOT.

Pour apprécier le mérite de madame Ancelot, il nous suffira de prendre au hasard, dans ses œuvres, les deux volumes de prose qu'elle a intitulés Gabrielle. Ce roman, dont la fable n'est pas embarrassée de l'attirail compliqué de faits et d'incidents, ressource ordinaire des écrivains qui n'ont guère de ressources en eux-mêmes, attache à la fois l'esprit et le cœur, et atteste chez l'auteur un véritable talent d'observation. Le drame est tout intérieur; il se passe dans les profondeurs de l'âme des personnages mis en scène, au lieu d'éclater en faits tumultueux. Madame Ancelot n'a cherché l'intérêt que dans le développement de certains caractères qu'on peut considérer comme des types sociaux, et elle y a réussi. Ce genre de composition littéraire est un des plus difficiles, mais aussi des plus glorieux: car, cherchant toujours certains côtés de la nature humaine, il ne procure jamais un plaisir à l'esprit sans lui apporter un enseignement, Il y a dans le roman de Gabrielle de la sensibilité sans fadeur, de la force sans roideur et sans prétentions masculine. Le style en est large, coloré, vigoureux et pur, dernière qualité que nous ne devons pas oublier de constater chez toutes les dames écrivains en qui elle se rencontre.

Madame Ancelot a beaucoup écrit pour le théâtre, quoique ce genre, à notre sens, convienne bien moins que le roman à la nature de son talent. Ce n'est pas sa comédie de Marie, par exemple, qui, malgré l'accueil bienveillant qu'elle a reçu du public sur la scène du Théâtre-Français, pourrait constituer en faveur de madame Ancelot un titre littéraire bien sérieux. Cette pièce, vulgaire de conception, languissante d'allure et pâle de style, n'a guère d'autre mérite que celui de l'intention généreuse qui l'a inspirée, car, sous le fallacieux prétexte d'amuser le public avec une comédie, Madame Ancelot ne s'est proposé évidemment que de prêcher aux femmes dévouement sous trois aspects: le dévouement de la fille, de l'épouse et de la mère.

Ce n'est pas non plus Madame Roland, drame historique, en trois actes, mêlé de chant, qui pourrait classer son auteur parmi les dramaturges dont les noms méritent d'être cités. Ce drame historique mêlé de chant, ragoût assez bizarre, on doit le pressentir au titre seul, et servi, on ne sait trop pourquoi, aux habitués du Vaudeville, est moins un drame qu'une pastorale assez froide, assez embrouillée, et, de plus, fort maussade, puisque la scène, au lieu d'être un joli coin de paysage, est une odieuse et froide prison. Si Cependant on s'obstinait à voir dans Madame Roland un drame, persuadé qu'il est des œuvres sans caractère et sans portée, que la critique doit avoir hâte d'oublier, nous aimerions mieux n'en pas parler du tout que de dire, même sommairement, notre opinion sur ce drame, où il n'y a rien à noter qu'une action diffuse, une trame bien lâche, beaucoup d'invraisemblance, peu ou pas d'intérêt, et une pauvreté d'idées en rapport avec la vulgarité du style.

Il faut donc oublier les drames de Madame Ancelot, pour ne considérer que ses livres; ou, si l'on ne peut pas tout à fait les oublier, il faut, par exemple, se dédommager de la lecture de Madame Roland par celle de Gabrielle. Mais si les œuvres du madame Ancelot ne sont pas toutes également intéressantes au point de vue littéraire, elles sont toutes également respectables par la noblesse de leurs tendances et la pureté des sources de leur inspiration. Nul écrivain n'a un sentiment plus vif que madame Ancelot de l'honnête, du bien et du beau. Cette gloire est, à nos yeux, la première de toutes, et il nous semble que l'indulgence est facile pour les peccadilles d'esprit de ceux dont le cœur ne faiblit jamais.


MADAME CHARLES REYBAUD

Les principaux ouvrages de madame Charles Reybaud ne forment pas moins de trente ou quarante volumes que nous n'avons pas, Dieu merci, la prétention d'analyser en quelques lignes, et auxquels nous renvoyons purement et simplement nos lecteurs, qui seront beaucoup plus heureux de les juger par eux-mêmes que d'avoir à subir notre appréciation.

Nous leur dirons seulement, à titre d'encouragement, en supposant qu'il soit besoin de courage pour aller au-devant d'un plaisir, que madame Reybaud saura les émouvoir, avec une petite historiette toute simple, autant que d'autres pourraient le faire avec les plus grandes et des plus dramatiques aventures; qu'elle suspendra à son récit rapide, plus de chaleur et de vie, l'attention des plus rebelles, qui, bon gré mal gré, seront entraînés à la suivre avec un intérêt croissant, depuis l'exposition du chaque fable jusqu'à sa dernière péripétie; nous leur dirons que madame Reybaud sait aussi bien écrire que bien penser; qu'elle unit l'exquise sensibilité de la femme à la touche vigoureuse, au dessin ferme et net d'une main d'homme habile; enfin, nous ajouterons que nous ne voulons pas déflorer, par une sèche dissection des œuvres de cette artiste, les poétiques parfums qu'elles exhalent et que nous convions nos lecteurs à respirer.



Exposition des produits de l'Horticulture.

A L'ORANGERIE DE LA CHAMBRE DES PAIRS.

L'impulsion donnée au goût des fleurs par l'exemple de nos voisins les Anglais et les Belges a fait faire à nos horticulteurs de rapides progrès; chaque année, les expositions publiques, offertes aux Parisiens par les deux sociétés spécialement occupées de propager le culte de Fore et de Pomone, sont plus brillantes, plus riches et plus fréquentées de la foule; chaque année, le nombre des récompensés s'accroît dans la même proportion.

L'exposition de 1844 témoigne principalement du zèle des dames pour l'horticulture. Déjà l'année dernière madame la duchesse d'Orléans avait fondé une médaille d'or de la valeur de 200 francs pour celui des exposants qui ne serait jugé le plus digne par le jury; cette année, outre cette médaille justement enviée et vivement disputée par les concurrents, le jury avait à en distribuer trois autres semblable, offertes, l'une par madame la princesse Adélaïde, les autres par les dames patronnesses de l'horticulture.

Les dames les plus haut placées de l'élite du monde parisien ont eu l'heureuse idée de se constituer en société pour patronner l'horticulture; cette réunion, qui doit exercer sur le progrès de l'horticulture une si salutaire influence, est présidée par madame l'amirale baronne de Mackau; elle a pour secrétaire madame la comtesse de Meulan; ces dames, ainsi que madame la duchesse Decazes, ont bien voulu honorer et embellir de leur présence la distribution des médailles faite aux horticulteurs dans une séance solennelle qui a clos l'exposition.

Il faudrait un volume pour énumérer les milliers de plantes réunies dans l'orangerie du Luxembourg pendant les quatre jours de l'exposition. Les roses ont eu les honneurs de cette solennité. La reine des fleurs y était représentée par des collections dont le nombre, d'après le programme, ne pouvait être moindre de 200. Nous avons représenté la disposition du lot de roses exposé par M. Laflay, de Ville-d'Avray; la plus belle de ses roses nouvellement obtenue de semis, a reçu du jury le nom de la princesse Joinville. Une autre rose, non moins jolie, également nouvelle et inédite, a reçu du jury le nom de madame Adélaïde.

L'un des lots les plus remarquables de l'exposition est celui de M. Lemon, formé de nombreuses variétés d'iris, obtenues de semis, couronnées par un bouquet échantillon yucca gloriosa. Toutes ces plantes joignent à leur mérite réel, résultant de leurs formes gracieuses et de leurs riches couleurs, l'avantage de végéter en pleine terre sous notre climat, et de ne pas dépasser, par leur prix modéré, le budget du simple amateur le moins favorisé de la fortune.

Les riches, pour qui les considérations d'argent ne sont point un obstacle, pouvaient admirer à l'exposition les brillantes orchidées de MM. Morel, Cels et Lhomme. Ces végétaux, aux formes bizarres, à l'odeur enivrante analogue à celle de la vanille, ne peuvent fleurir que sous l'empire d'une température élevée, au sein d'une atmosphère à la fois humide et chaude. Ce sont de belles étrangères que tout le monde ne peut pas se permettre d'héberger; elles ne peuvent accepter chez nous l'hospitalité que dans les serres préparées exprès pour les recevoir.


Société royale d'Horticulture.--Prix pour la
plus belle rose obtenue de semis: M. LaTay.
--Paulownia impérialis, floraison de 1844:
Noyer et Grobetty.

La partie utile de l'exposition, celle qui produit de quoi satisfaire à la fois la vue, l'odorat et le goût, n'était pas la moins remarquable. La foule des visiteurs portait envie à M. de Rothschild, dont le jardinier, l'un de nos plus habiles praticiens, M. Grison, avait exposé une corbeille de fruits forcés, prunes, pèches, raisins, capable de faire commettre à un saint le péché d'envie, tant ils étaient appétissants. Et quel anachorète aurait pu voir et sentir, sans être tenté d'y goûter, ces ananas monstres, exposés par M. Bergmann, fruits parfaits dont l'odeur suave embaumait toute la salle?

Les objets d'art relatifs à l'horticulture avaient aussi leur part; rien de plus gracieux et de plus varié que les vases en terre cuite de M. Follet, véritables objets d'art, du dessin le plus correct et du goût le plus délicat.


    Société royale d'horticulture.--Yucca à
    feuille d'aloès, environne d'iris variés:
    M. Loman, jardinier fleuriste.

Les fleurs artificielles luttaient hardiment avec les fleurs naturelles, et les affrontaient côte à côte. A moins d'être prévenu, il était impossible de distinguer, des admirables pivoines naturelles exposées par M. Modeste Guérin, les pivoines artificielles de MM. Royer et Grobetty. Les mêmes artistes, dont le public connaît le bel établissement sur le boulevard Montmartre, avaient exposé la branche de paulownia impérialis représentée par un de nos dessins. Le jury a justement récompensé d'une médaille ces imitations si parfaites de ce que le règne végétal offre de plus difficile à reproduire. On sait que le paulownia impérialis, propagé par les soins de M. Neumann, chef des terres au Jardin des Plantes, est désormais acquis à notre climat. C'est le seul arbre d'ornement de pleine terre qui donne des fleurs franchement bleues, de nuance améthyste; ces fleurs exhalent une odeur suave qui en double le prix. Essayer d'imiter une telle fleur, c'était une témérité; le succès n'en est que plus honorable.

Des discours à la fois intéressants et concis ont terminé la solennité de l'exposition. M. Héricart de Thury, avec cet à-propos que peu de gens possèdent au même degré que lui, a su trouver des paroles à la fois flatteuses et vraies d'encouragement et d'éloges pour chacun des heureux vainqueurs auxquels il remettait des médailles au nom de la société royale d'horticulture, heureuse de l'avoir pour président.

Nous osons prédire à nos lecteurs pour l'année prochaine de nouvelles merveilles; car, si bien des progrès ont été accomplis, beaucoup d'autres restent encore à accomplir, et nos horticulteurs, jaloux de l'honneur national, redoublent chaque année de zèle et d'efforts; les lauriers des horticulteurs anglais et belges les empêchent de dormir.



Exposition des Objets d'Art destinés à la Loterie de l'Œuvre du Mont-Carmel, dans le palais du Luxembourg.

A Dieu ne plaise que nous mêlions notre voix à celles des gens qui, désespérant de l'avenir, s'en vont partout criant que les idées généreuses n'ont plus cours dans le monde, et même qu'elles n'y peuvent plus naître. Avouant que les grandes œuvres sont rares, nous n'en sommes pas moins disposé à reconnaître que la foi n'est pas éteinte, et que parfois d'admirables dévouements se font jour à travers l'égoïsme ou la corruption. La France, principalement, a droit de revendiquer sa place parmi les nations qui travaillent pour le bien-être commun; les gouvernements étrangers peuvent l'aimer peu, les peuples l'honorent, et cela lui suffit.

C'est à la France que l'Europe doit, en réalité, l'œuvre du Mont-Carmel.

Il est impossible que vous n'ayez pas rencontré sur votre route le frère Charles, un homme jeune encore, portant une longue barbe brune, revêtu d'une robe de bure, marchant droit à son but, pour aller faire la quête au profit du Mont-Carmel. Une œuvre de religion, et surtout de charité, a été fondée par lui et par le frère Jean-Baptiste sur les hauteurs de la montagne sainte. Dès l'année 1826, grâce aux soins du général Guilleminot, ambassadeur français à Constantinople, a eu lieu le rétablissement du couvent et hospice qui doivent servir de refuge aux voyageurs en Orient. A l'heure qu'il est, un firman de l'empereur de Turquie a assuré aux religieux français la propriété du Mont-Carmel; les murailles du couvent ont été, relevées; mais le bâtiment n'a pas de toiture, mais il manque un grand mur d'enceinte qui le défende contre les Arabes.


Vue de l'Hospice du Mont-Carmel.

Dans une notice où il explique la situation des carmélites, M. Alexandre Dumas a dit: «Déjà le général de l'ordre des Carmes, qui est à Rome, avait voulu, par discrétion, renoncer à de nouvelles quêtes, il craignait, dans une lettre que nous avons lue, d'éprouver trop et trop de fois la charité des chrétiens, et surtout celle de la France. Le général comte de Fernig et le baron Taylor, qui savent que la France, par les idées et par les bienfaits, est la nourrice du genre humain, ont rassuré le bon père; et le frère Charles, bien sûr de n'être pas importun, a repris le bâton du frère Jean-Baptiste; il a passé les Alpes, et c'est lui que vous avez vu cet hiver à Paris, partout et chez tous.»

C'était un nouvel appel fait à la France, et il faut proclamer bien haut l'empressement avec lequel les littérateurs et les artistes ont concouru à cette œuvre généreuse. Les uns ont envoyé des manuscrits, ou des poésies inédites, ou des exemplaires de leurs ouvrages; les autres ont envoyé des peintures, des sculptures, des dessins, des gravures, des lithographies. De telle sorte qu'aujourd'hui, dans une salle de palais de la chambre des pairs, sont exposés tous les envois destinés à l'œuvre du Mont-Carmel, qu'une loterie aura lieu, et que de charmantes compositions échoiront aux gagnants. Sur dix billets, un lot sortira: nous ne dirons donc pas qu'il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus.

Nous n'avons pas manqué d'aller visiter l'exposition publique des objets donnés en prime par les artistes et les littérateurs français. Les noms de MM. H. Ver net, Ingres, Scheffer, Léon Cogniet, Dauzats, Odier, de Chacaton, Diaz, etc., nous étaient un sûr garant de l'importance de cette exposition, qui a été arrangée par les soins de MM. de Xanteuil, Charles de Tournemine, membres du comité de l'œuvre du Mont-Carmel, et de M. Chazal, le célèbre peintre de fleurs.

M. Philippoteaux a envoyé deux arabes peints avec son habileté accoutumée; M. Léon Cogniet, qui n'a jamais voyagé dans le pays, a donné une Petite Femme arabe dont la couleur est excellente, et qui étonne par la vérité du costume et de l'expression qu'on remarque dans la figure. Le frère Charles ne se lassait pas d'en faire l'éloge, et qui plus que lui, voyageur intrépide, peut dire si l'œuvre de M. L. Cogniet est vraie et consciencieuse? Même observation à l'égard d'un petit tableau arabe, par M. de Chacaton. Il est composé d'une façon charmante, et va de pair avec ceux que cet artiste a envoyés au salon du Louvre cette année. Inutile de dire que les toiles de MM. Dauzats et Mayer ont de la valeur. Ces deux artistes ont vu l'Orient; l'exécution seule aurait pu leur manquer, et ils la possèdent à un degré éminent.

Le dessin fort habilement fait a été composé tout exprès par M. Jollivet; c'est une allégorie sur le rétablissement du Mont-Carmel. L'art et la littérature couvrent d'un manteau protecteur le temple de l'hospitalité relevé par les mains pieuses des frères carmélites. Le dessin de M. Jollivet est d'une heureuse inspiration. Il était impossible de mieux personnifier l'œuvre qu'il ne l'a fait.

M. Horace Vernet, le grand artiste, a voulu contribuer puissamment à la loterie, et son tableau, quoique étant d'une petite dimension, a une valeur considérable par la manière dont il est composé. Ce sont les Lamentations de Jérémie. Ce sujet, si souvent traité, aurait pu être un écueil, même pour le talent éprouvé de M. Horace Vernet. Les Lamentations de Jérémie font honneur à l'artiste. La composition est simple et large; le tableau a du fini et de l'exécution. Combien de billets de loterie fera prendre la toile de M. Horace Vernet! Rarement son pinceau a mieux rendu sa pensée.

Le beau dessin à la plume, que M. Ingres a fait sortir de ses cartons pour en doter l'œuvre, n'est pas non plus le moindre objet d'art que contienne la collection. Le style sévère de l'auteur de l'Apothéose d'Homère s'y révèle largement.

L'Apparition de Béatrix au Dante a été parfaitement comprise et exécutée avec talent par M. Henri Delaborde. Il y a dans ce joli tableau de l'harmonie et une certaine teinte radieuse qui va bien au sujet.


Femme arabe, tableau par M. Cogniet.

Nous nous rappelons avoir vu un dessin de ce tableau dans le Salon de 1840, publié par Challamel.--Le tableau envoyé par M. Odier est le plus grand de tous; il représente une scène dramatique dont le sujet nous échappe, et que le peintre a traité avec son énergie et son talent accoutumés.

Nous avons remarqué une excellente vue du Mont-Carmel, d'après une épreuve au daguerréotype, et nous la reproduisons pour que nos lecteurs aient sous les yeux le lieu même où s'élèvent le temple et l'hospice. Il n'est pas besoin de garantir l'exactitude de cette vue, car on sait à quoi s'en tenir à cet égard sur le daguerréotype. Le mont Carmel est situé entre Tyr et Césarée, séparé par un golfe de Saint-Jean-d'Acre, placé à deux journées de Jérusalem et à cinq heures de distance de Nazareth. A l'ouest, la mer baigne ses pieds, sorte de promontoire que le voyageur aperçoit avec bonheur. Le frère Jean-Baptiste a gravi la montagne pour dessiner les plans du monastère, dont le devis atteignait le chiffre de 350,000 fr.


Allégorie sur le rétablissement du Mont-Carmel, par M. Jollivet.

Une charmante aquarelle de M. Raffet représente un épisode de notre guerre d'Afrique;--un paysage de M. Murilliat malheureusement n'est pas assez terminé;--M. Auguste Hesse a envoyé une très-remarquable composition religieuse;--M. Godin a envoyé une de ses meilleures petites marines, ainsi que M. Eugène Isabey; M. A. Delacroix s'est distingué; jamais il n'avait été plus coloriste que dans son envoi à l'œuvre du Mont-Carmel;--le tableau de M. Blondel est estimable;--M. Joseph Thierry a peint un paysage dont l'effet est saisissant;--M. Lapito a fait choix d'une jolie étude;--M. Charlet a donné un dessin à la mine de plomb, dont le sujet est plein d'esprit; sa petite composition a une vérité charmante;--M. Brascassat n'est pas resté au-dessous de lui même.--Enfin, nous devons de sincères éloges à MM. Henri Scheffer, Diaz, Jules Coignet, etc. Le moyen d'être sévère, d'ailleurs, quand l'intention est si louable, et quand chacun fait preuve de tant de bonne volonté!

Pour la sculpture, elle est représentée à cette intéressante exposition par des œuvres de M. David (d'Angers), de M. Pradier, de M. Dumont, de M. de Nanteuil, de MM. Dantan aîné et jeune. Des statues, des bustes, des statuettes en marbre ou en plâtre, attirent les regards des curieux. Certainement, il s'agit déjà d'un véritable musée, et il «mérite d'être vu», comme dit la phrase consacrée.

Voila quelle a été la part prise à l'œuvre du Mont-Carmel par l'élite de nos artistes. La littérature, on le pense bien, ne devait pas s'abstenir, ni rester en arrière, seulement sa participation est moins apparente.

M. Alexandre Dumas a envoyé le Manuscrit de Fernande, roman en trois volumes;--M. Alfred de Vigny a fait précéder plusieurs volumes de ses œuvres de quelques pages inédites et manuscrites;--M. V. Hugo a donné nu exemplaire de sa Notre-Dame de Paris, avec une lettre au frère Charles;--M. Émile Deschamps a procédé de même; une page de ce charmant poète orne sa traduction de Macbeth.

--Enfin, nous avons remarqué les noms de MM. de Lamartine, Alexandre Soumet, Roger de Beauvoir, Léon Gozlan, Altaroche, Augustin Challamel, Adolphe Dumas, Jules Lacroix, Wilhem Témat, Ponjoulat, Raoul-Rochette, etc. La Société des gens de lettres a prêté presque tout entière son concours à l'œuvre du Mont-Carmel.

Plusieurs lettres autographes de Napoléon et de Lucien Bonaparte forment des lots importants, et quelques autres curiosités intéressantes ornent cette exposition improvisée.

Les musiciens n'ont pas fait défaut. M. Spontini a composé, tout exprès pour l'œuvre, un cantique dont les paroles sont de M, Adolphe Dumas. Il a donné, en outre, ses partitions de Fernand Cortez, de la Vestale, d'Olympie, avec autant de dédicaces écrites de sa main. M. Donizetti a envoyé un morceau de musique religieuse, morceau entièrement inédit et manuscrit; MM. Carafa, Haley, Pauseron, etc., ont contribué avec empressement à la bonne œuvre du frère Charles. Mais, hélas! nous n'avons pas trouvé là, jusqu'à présent, une note de Rossini, de Meyerbeer ou d'Auber. Espérons que, dans quelques jours, cette lacune aura été comblée.

Nous avons certainement oublié bien des noms, et, à vrai dire, nous n'avons donné qu'une idée bien imparfaite de l'exposition pour la loterie du Mont-Carmel; notre but était, avant tout, d'appeler l'attention du public sur ce point, et de faire comprendre à tous les artistes, à tous les écrivains, à tous les hommes de pensée, combien il leur importe de ne pas rester en arrière, lorsqu'il s'agit d'une œuvre aussi grande et aussi généreuse que celle dont nous venons de parler. Disons avec un voyageur;

«Que tous ceux qui ont parcouru l'Orient viennent en aide au frère Charles! Il est impossible d'avoir passé au milieu de ses populations chrétiennes, d'avoir entendu leurs vœux, examiné les rivalités qui se les disputent, sans comprendre la nature et la portée du coup qui vient de nous être adressé dans ce qu'il y a de plus français en Syrie.» Ajoutons que, plus les chrétiens sont menacés en Asie, plus le temple et l'hospice du Mont-Carmel acquièrent d'importance. C'est un port où ils se reposeront en sûreté, où des mains amies fermeront leurs blessures, où les persécutions des musulmans s'arrêteront infailliblement.


      Jérémie, tableau par M. Horace Vernet.

Les frères Jean-Baptiste et Charles sont satisfaits, et c'est en leur nom que nous remercions tous ceux qui ont coopéré à la grande œuvre. Dans le principe, l'exposition des lots envoyés au comité devait avoir lieu au couvent des carmélites; mais le nombre des envois a été si considérable, que force a été de changer de local. Une salle basse du palais du Luxembourg a été accordée aux demandes du comité.

En quittant la France, le frère Charles demeurera convaincu de cette vérité, qu'il s'y trouve encore des âmes généreuses et accessibles aux nobles idées. La plupart des hommes intelligents de l'époque l'ont accueilli avec bienveillance, avec empressement, avec une joie sincère. Grâce au dévouement des carmélites, l'hospice et le temple ne tarderont pas à ouvrir leurs portes à nos pèlerins, à nos compatriotes, épars dans les échelles du Levant, à nos voyageurs, à nos malades, à nos morts; notre sollicitude aura sa récompense, car chacun d'eux, en touchant ce sol hospitalier, bénira la France ou priera pour elle.



Bulletin bibliographique.

L'Espagne depuis le règne de Philippe II jusqu'à l'avènement des Bourbons; par M. Ch. Weiss, professeur d'histoire au collège royal de Bourbon.--Paris, 1844. Hachette. 2 vol. in-8. 12 fr.

A son avènement au trône, Philippe II était le souverain le plus puissant de la chrétienté. Maître des plus belles contrées des deux mondes, il disait avec raison que le soleil ne se couchait jamais dans ses États. Partout ailleurs régnait la discorde et l'anarchie. Unie et forte pendant que tout se divisait et déclinait autour d'elle, l'Espagne s'éleva rapidement au rang de puissance prépondérante. Si elle dominait au dehors par ses armes, elle était florissante à l'intérieur par son agriculture, son industrie et son commerce; elle l'emportait enfin sur tous les autres peuples par sa supériorité dans les arts et dans la littérature. Aussi, à contempler la puissance, la prospérité et les chefs-d'œuvres artistiques et littéraires de l'Espagne au seizième siècle, on conçoit qu'un seul homme ait pu menacer la liberté du monde, et ce rêve de monarchie universelle, qu'on prête au fils de Charles-Quint, parait autre chose qu'une vaine chimère inventée par la peur et propagée par la crédulité.

Dépendant la monarchie espagnole déclina sous le règne de Philippe II; elle continua de déchoir sous les règnes désastreux de ses successeurs, et à la fin du dix-septième siècle, elle se trouva réduite au rang de puissance secondaire. Après avoir dominé en Europe par la supériorité de la force, de la richesse et de l'intelligence, elle fut dominée à son tour par la France, l'Angleterre et la Hollande, qui n'attendaient plus que la mort un prince débile pour la démembrer et pour se partager ses dépouillés.

Quelles sont les causes de cet abaissement de l'Espagne, et comment peut-elle remonter au rang qu'elle occupait autrefois parmi les nations? Tel est le double problème que M. Weiss a essayé de résoudre. Pour y parvenir, il s'est d'abord proposé d'apprécier le système politique de Philippe II et de ses successeurs, d'en faire ressortir les conséquences fatales, en recherchant les principaux faits qui expliquent la décadence progressive de l'Espagne aux Seizième et dix-septième siècles, d'examiner ensuite le système nouveau suivi par les Bourbons, de constater les réformes qu'ils ont réalisées jusqu'à ce jour, et de montrer ainsi, par des preuves irrécusables, que ce royaume est en voie de progrès et qu'un brillant avenir lui est peut-être encore réservé.

M. Weiss a divisé son ouvrage en trois parties. La première, intitulée des Causes de la Décadence politique de l'Espagne, comprend les règnes de Philippe II, de Philippe III, de Philippe IV et de Charles II. Elle s'arrête à l'avènement de la maison de Bourbon. M. Weiss nous montre l'Espagne tombée si bas qu'elle ne pouvait être sauvée que par une dynastie nouvelle. «Charles-Quint, a dit M. Mignet, avait été général et roi, Philippe II n'avait été que roi, Philippe III et Philippe IV n'avaient pas même été rois. Charles II ne fut pas même homme.»

Les deuxième et troisième parties nous font connaître les causes de la décadence de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, de la littérature et des arts.

Dans son introduction, M. Weiss avait tracé un tableau animé de la grandeur de l'Espagne à l'avènement de Philippe II, et de sa décadence sous le règne de Charles II. Sa conclusion a pour but d'énumérer les réformes réalisées par les Bourbons d'Espagne jusqu'au règne de Marie-Christine, M. Weiss pense que l'Espagne n'a pas eu lieu de se repentir d'avoir confié ses destinées aux Bourbons. Un coup d'œil rapide jeté sur l'administration des princes de cette race suffit, selon lui, pour prouver que les descendants de Louis XIV n'ont pas failli à leur mission, qu'ils ont détruit le plus grand nombre des abus qui s'étaient introduits sous le gouvernement autrichien, et qu'ils n'ont pas souffert que l'Espagne restât stationnaire au milieu des autres nations. M. Weiss conclut en ces termes son dernier chapitre: «Un esprit plus libéral, une politique plus sage et plus conforme aux véritables intérêts de la nation, la réorganisation des armées de terre et de mer, de puissants encouragements donnes à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, la renaissance de la littérature et de l'art, voilà ce que l'Espagne doit aux Bourbons. Toutefois les changements dus à leur influence ne furent pas complets. Bien des améliorations, bien des réformes se sont arrêtées à la surface du pays et n'ont pus poindre dans ses entrailles. La dynastie française a rencontré des obstacles trop puissants et des préjugés trop enracines. Il fallait les affaiblir, avant de les attaquer de front, pour les vaincre et pour les détruire. Une œuvre si difficile ne pouvait être accomplie dans l'espace d'un siècle; mais ce sera toujours un titre de gloire pour la France de l'avoir entreprise; il appartient au peuple espagnol de la poursuivre.

Cet ouvrage remarquable devrait un succès assuré à la nature de son sujet et au talent de son auteur, alors même qu'il ne se recommanderait pas à d'autres titres à l'attention du monde savant. Mais il contient une foule de renseignements curieux puisés à des sources inédites. Ainsi M. Weiss a consulté le premier, et avec profit, les dépêchés des ambassadeurs de France en Espagne pendant la seconde moitié du dix-septième siècle, les rapports adressés à Richelieu par le consul du France à Dantzick, et qui jettent un jour tout nouveau sur les relations de Philippe II avec le Danemark, la Suède et la Pologne, une partie de la correspondance du comte de la Vauguyon; enfin, des manuscrits de Denys Godefroi, conservés à la bibliothèque de l'Institut, et des papiers de Simancas transporté à Paris sous l'empire, et dont une partie a été déposée aux archives du royaume.


Prosodie de l'École moderne; par M. Wilhem Tenint; précédée d'une lettre à l'auteur, par M. Victor Hugo, et d'une préface d'Émile Deschamps.--Paris, 1844. Didier. 1 vol. in-18. 3 fr. 50.

«Jamais les idées n'ont été en meilleur état qu'aujourd'hui. Tous les esprits élevés, honnêtes et droits marchent au même but. La pensée, assurée à l'avenir, conquiert de plus en plus le présent. La grande révolution des idées s'accomplit, aussi irrésistible que la révolution des faits et des mœurs, mais plus pacifique. Les petits esprits seulement criaient de retourner en arrière, c'est la loi; ils la suivent, laissons-les faire. Tout va bien. Continuez, vous, monsieur, de marcher en avant, avec tout ce qui est noble et généreux, avec tout ce qui est jeune et vivant. Nous serons tous avec vous du cœur et de l'esprit.»

Ainsi donc, M. Victor Hugo nous l'annonce solennellement, ne voulons-nous pas être des esprits vils, bas, malhonnêtes, faux, petits, mesquins, vieux et mort, nous devons courir au même but que lui et que M. Wilhem Tenint. «Tout ce qui est noble et généreux, tout ce qui est jeune et vivant; tout ce qui est élevé, grand, honnête et droit, marche avec eux.» Tant pis pour nous si nous nous fourvoyons, nous sommes avertis. Nous hésitons d'autant moins à nous rendre dignes aujourd'hui de toutes ces glorieuses épithètes, qu'en suivant M. Wilhem Tenint dans sa Prosodie, nous sommes sûrs de n'y rencontrer que d'utiles vérités, dont nous ne contestons pas la valeur. «Grand service et grand progrès,» comme dit encore M. Victor Hugo.

Que nous apprend en effet M. Wilhem Tenint? D'abord il passe en revue les différentes espèces de vers, depuis celui de un pied: