Pour 15 millions de bois dans les usines,           7 millions
Pour 25 millions de bois dans les travaux
métallurgiques,  verreries, etc.                   24   --
Pour 10 millions de bois de chauffage domestique.  36   --
Pour 60 millions de houille                        36   --
                                           Total, 103 millions.

Ce chiffre montre quels immenses progrès sont encore à faire dans l'emploi et l'usage du combustible. Il est vrai que, depuis quelques années, tant pour lu usines que pour le chauffage des appartements et des grands monuments publics, on a à signaler de véritables améliorations. Ainsi l'emploi de l'air échauffé par la flamme perdues des hauts fourneaux, celui des gaz, qui, il y a peu de temps, n'étaient encore d'aucun usage, tendent aujourd'hui à faire une révolution dans les usines métallurgiques; l'établissement de calorifères et le chauffage, soit par l'air chaud, soit par la vapeur d'eau ou l'eau elle-même, constituent autant de progrès qui tous concourent à abaisser le prix des objets manufacturés ou à augmenter le bien-être général.

Les trois modes employés pour échauffer l'air de l'intérieur de nos maisons sont les calorifères, les cheminées et les poêles.

Tout le monde connaît le principe des calorifères, il consiste à distribuer dans des lieux divers de la chaleur émanant d'un seul foyer. On conçoit de suite quelle immense économie découle de ce mode qui devrait se généraliser davantage. On l'applique déjà aux établissements publics, qui reçoivent dans toutes leurs parties, au moyen de tuyaux, l'air échauffé à un foyer construit dans une cave. Quelques maisons ont même déjà reçu cette amélioration, et nous avons vu de grands hôtels complètement échauffés par cette méthode. Malheureusement, avec les six étages des maisons de Paris, ce mode est peu applicable: chaque famille fait sa dépense de combustible, et il serait bien difficile d'arriver à faire mettre en commun cette nature de dépense, pour obtenir l'économie qui peut résulter de cette association. On fait des calorifères à air, à eau et à vapeur. Dans les premiers, c'est l'air qui porte et distribue la chaleur prise par lui au loyer commun. Dans les deux autres, on échauffe de l'eau à un foyer et on la fait circuler, soit à l'état liquide, soit à l'état de vapeur, dans les appartements: c'est par ce dernier mode qu'est échauffé le palais de la Bourse. Sans nous arrêter à décrire les avantages et les inconvénients comparatifs de ces divers systèmes, nous citerons comme appareil mis à l'exposition le calorifère à eau chaude ou appareil hydropyrotechnique, de MM. Léon Duvoir-Leblanc, qui viennent de l'appliquer au palais du Luxembourg. L'eau chaude partant d'un foyer placé sous une salle s'élève, en vertu de la différence de densité, et se rend à des réservoirs placés sous les combles; des tuyaux la reçoivent et la distribuent dans les salles, qu'elle échauffe à des degrés différents. L'eau refroidie est réunie dans des tuyaux placés sous le rez-de-chaussée, d'où elle est introduite de nouveau dans la chaudière. Ce système, employé en Angleterre à chauffer des serres, a été appliqué pour la première fois à l'échauffement des monuments par MM. Duvoir-Leblanc, qui, par de nombreux perfectionnements, en ont fait une véritable invention.

Les cheminées n'utilisent le combustible qu'elles reçoivent que par le rayonnement, c'est-à-dire par l'émission des rayons de chaleur du côté de l'appartement; le reste de la chaleur développée est entraînée par le courant d'air dans le tuyau de la cheminée. Il y a donc avantage à se servir d'un combustible qui ait un grand pouvoir rayonnant; la houille et le coke sont dans ce cas. La quantité de chaleur ainsi utilisée est environ le quart de la quantité totale de chaleur produites. Si les cheminées ne présentaient pas d'autre cause de perte de combustible que de ne pas utiliser le courant d'air entraîné par le tuyau, cette perte ne serait pas exorbitante; mais il en existe une autre bien plus forte, c'est la ventilation produite par l'air froid du dehors qui se précipite continuellement dans l'intérieur, pour remplacer l'air chaud emporté par la cheminée. Pour prévenir, en partie du moins, cet inconvénient, il faut diminuer la section du tuyau de la cheminée, disposer le foyer de manière à utiliser la plus grande partie du rayonnement, en former les faces avec une substance douée d'un grand pouvoir réflecteur et ventiler la pièce par de l'air échauffé au moyen de la chaleur perdue dans la cheminée. Telles sont les conditions du problème à résoudre et auxquelles, depuis quelques années, on a essayé, avec plus ou moins de succès, de satisfaire. Cette année encore, un côté de la salle des machines renferme un grand nombre de systèmes de cheminées qui toutes, plus ou moins ingénieuses, nous le reconnaissons, ont leur principe dans la cheminée à la Rumfort ou dans la cheminée à la Désarnod.

Il y a aussi quelques cheminées-poêles qui à l'avantage de laisser voir le feu, avantage auquel sacrifient les ménagères même les plus intraitables, joignent celui d'utiliser plus de chaleur.

Les poêles, qui jouent un grand rôle dans l'économie des petits ménages, donnent plus de chaleur que les cheminées, parce qu'ils utilisent, au moyen de tuyaux qui traversent l'appartement, une partie plus considérable des produits de la combustion. Nous n'avons pas trouvé, dans les poêles exposés cette année, de perfectionnements notables. Ces appareils sont mieux construits, et ont participé au progrès du bon marché. On y a ajouté souvent des fours, des marmites, voire même des rôtissoirs; et un des exposants, M. Victor Chevalier, dont le nom est cité depuis longtemps à la tête de ceux qui s'occupant des appareils de chauffage a présenté au jury un de ces poêles-cuisines où l'on peut préparer un repas pour sept à huit personnes.

Ceci nous amène naturellement à parler des appareils culinaires, qui sont en grande quantité à l'exposition. Rien n'est appétissant comme la vue de tous ces fourneaux couverts de marmites de toutes les dimensions, et ornés de broches où se pressent à l'envi poulets, canards, gigots et filets de bœuf. En promenant les yeux sur cette partie de l'exposition, on se demande si nous sommes arrivés au temps où chacun, suivant le vœu du bon roi, a la poule au pot, ou au moins le poulet à la broche. Quoi qu'il en soit, nous avons reconnu dans cette branche d'industrie un progrès évident, et nous regrettons que l'usage de ces appareils ne soit, pas encore plus répandu, pour les grandes comme pour les petites fortunes. Sans doute ces divers perfectionnements présentent déjà une grande économie; mais combien elle est restreinte encore, en comparaison de celle que pourrait produire l'association des ménages! Oui, dût-on nous accuser de fouriérisme, ce dont nous ne sommes nullement coupable, nous ferons des vœux pour que les réformes économiques rêvées par Fourier et par tous ceux qui s'occupent des moyens d'augmenter le bien-être des classes peu aisées, reçoivent au moins leur exécution dans toutes les parties conciliables avec la forme actuelle de notre société et l'état de notre civilisation, et nous penserons toujours que la mise en commun des dépenses domestiques serait un immense pas vers l'amélioration du sort des pauvres ménages.

Les fourneaux économiques qui ont principalement attiré notre attention sont ceux de M. Pauchet, de M. Esprit-Curt et de M. Pottier-Jouvenel, et parmi ceux-là, les fourneaux de M. Pauchet nous ont paru le mieux atteindre leur but, surtout pour les grands établissements. L'amélioration principale dans ces divers appareils consiste à remplacer le bois par la houille, qui est beaucoup moins chère, et à pouvoir, au moyen de registres et de soupapes, amener la chaleur en un point où la supprimer. Des essais comparatifs faits à Saint-Germain-en-Laye, sur un fourneau établi par M. Esprit-Curt, à l'hospice de cette ville, ont prouvé que la dépense de combustible était réduite de 60 pour 100. Les appareils de M. Pauchet présentent l'avantage de pouvoir cuire en même temps les mets les plus dissemblables sans que l'odeur de l'un nuise à l'autre. La chaleur s'y conserve parfaitement, parce que sous l'enveloppe générale de fonte se trouve une enveloppe en briques réfractaires et des carneaux habilement distribués.

Une des applications les plus importantes de la pyrotechnie est sans contredit la construction des fours à cuire le pain et la pâtisserie; et c'est à l'examen de cette application que va être consacré le reste de notre article, en même temps qu'à celui du nouveau système de panification de MM. Mouchot, de Mont-Rouge.

On sait que dans le système ordinaire de cuisson du pain, le boulanger chauffe son four en brûlant dans l'intérieur même du bois et des fagots, qui reposent sur la sole. Quand l'intérieur du four est suffisamment chauffé (et on n'a aucun moyen exact de donner toujours le même degré de chaleur), il faut retirer le combustible carbonisé ou braisé et les cendres, nettoyer la sole et y enfourner le pain; mais, si bien que se fasse cette opération, il n'est pas rare de laisser quelque morceau de braise qui s'attache au pain et lui donne un aspect sale. De plus, la cuisson est inégale, lente, et l'on est obligé de réchauffer de nouveau le four pour une autre cuite. Tous ces inconvénients avaient depuis longtemps frappé les boulangers, et cependant on n'avait pas encore trouvé un bon système pour les éviter. La science a fait faire un pas à l'art de la boulangerie, et aujourd'hui nous pouvons annoncer à nos lecteurs que, grâce à la combinaison imaginée par M. Lemare, réalisée en grand par M. Jamtel, et mise en pratique par MM Mouchot frères, le pain cuit dans des fours où n'entre jamais de combustible, qui conservent une chaleur toujours égale et sans cesse renouvelée, est toujours propre, appétissant, cuit au même degré, avec certitude complète.

Ce four porte le nom de four aérotherme, ou à l'air chaud. Rien de plus curieux et de plus incompréhensible en notre temps que la manière dont s'opère la combustion dans le foyer. Une fois la grille chargée de coke (qu'on brûle exclusivement dans ces foyers) et le coke enflammé, on ferme hermétiquement toutes les ouvertures, et la combustion continue sans que l'air se renouvelle, au moins d'une manière apparente. On a cru pouvoir expliquer cet effet, qui a surpris tous les physiciens, par la nature des matériaux qui enveloppent le foyer. Ce sont des briques réfractaires qui, poussées à une haute température, laisseraient pénétrer l'air par leurs pores, et alimenteraient ainsi la combustion. Le foyer a un mètre de profondeur et soixante centimètres de large; autour, au-dessus et au-dessous de lui, règne un espace vide où vient s'échauffer l'air, qui pénètre ensuite dans le four. La région du feu est donc parfaitement distincte de celle de l'air. La température du four peut être portée facilement à 300 ou 400 degrés, et être maintenue à cette élévation pendant tout le temps des fournées, qui se succèdent de demi heure en demi-heure. La température, dans l'usage habituel de la cuisson, est entretenue entre 280 et 300 degrés, et régularisée par un registre qui, interrompant la circulation de l'air au moment où l'on vient de décharger, la rétablit lorsque l'évaporation a fait baisser la température du four. Un thermomètre à tige extérieure permet de vérifier à chaque instant l'état de cette température. La chaleur sert à entretenir constamment au-dessus du four une chaudière remplie d'eau chaude qui est utilisée pour la préparation des pâtes.

Dans la boulangerie de MM. Mouchot, on a appliqué la mécanique à toutes les opérations qui ont pu s'y plier. Nous ne parlons pas du montage des sacs de farine dans d'immenses greniers ventilés et aérés de manière à ce que la farine s'y conserve sans s'échauffer. Cette opération a lieu au moyen d'un treuil dans la manœuvre duquel la vapeur vient de remplacer les hommes. Les différentes espèces de farines convenablement mélangées sont introduites, au moyen d'une trappe, dans une chambre dite chambre à mélange, d'où elles sont conduites, par un boyau en cuir, dans la huche, et de là dans le pétrin.

Ici commence la préparation du pain, qui, maintenant en farine, sera au bout d'une heure prêt à être transporté et mangé. On sait tout ce qu'a de pénible pour l'ouvrier et de repoussant pour tous la méthode du pétrissage à bras d'hommes.


Nouveau système de Four, par M. Daudin-Langlois.--Élévation.        Coupe du nouveau Four.

On a entendu, en passant près d'une boulangerie, les gémissements de l'homme qui, penché sur le pétrin, soulève avec effort une pâte lourde qu'il laisse retomber ensuite pour la reprendre encore. Tout le monde sait que de là est venu à cet homme le nom de gindre; eh bien! ce supplice est supprimé. La malpropreté résultant de ce fatigant métier et des matières qu'on peut par mégarde laisser tomber dans la pâte n'est plus à craindre. Le pétrin mécanique est venu, en enlevant au métier de boulanger sa partie la plus fatigante, rassurer les estomacs délicats sur la nature du pain. Les pétrins dont se servent MM. Mouchot sont en fonte. Ce sont des cylindres armés de bras en fonte, tournant sur un arbre rigide également en fonte et armé de bras alternés avec ceux du cylindre. Ces pétrins sont formés de deux parties dont l'une sert de couvercle. La capacité du pétrin est séparée en trois par des cloisons en fonte. Les deux parties extrêmes reçoivent la pâte qui va être transformée en pain, et celle du milieu prépare le levain. En quinze minutes, un seul pétrin a donné à la pâte le liant, l'homogénéité et toutes les qualités voulues et il a fait la besogne de quatre gindres qui auraient travaillé deux heurs. Le mouvement de rotation est imprimé au pétrin par une machine à vapeur de la force de six chevaux. Chaque compartiment peut recevoir 200 kilogrammes de pâte: on en pétrit donc 600 kilogrammes à la fois.

Lorsque la pâte a été suffisamment travaillée, on la tourne comme à l'ordinaire c'est-à-dire qu'on donne au pain la forme qu'il doit avoir: on le range sur des tablettes qu'on porte en avant du four, et où la dernière fermentation se fait à point pour l'enfournement. Un ouvrier est constamment occupé à enfourner et à défourner. MM. Mouchot ont encore introduit dans leur fabrication une amélioration importante: toute leur usine est éclairée au gaz, et chaque four est pourvu d'un bec à articulation disposé de manière à ce que l'ouvrier puisse en diriger la flamme dans l'intérieur du four et reconnaître le degré de cuisson du pain. Le gaz est fabriqué à l'usine même au moyen de la flamme perdue des fours aérothermes; disons de plus que le four à houille au-dessus duquel sont les cornues où se fait le gaz est ingénieusement combiné qu'il brûle toute sa fumée, utilisant ainsi tous les produits de la combustion.

Dans cette boulangerie perfectionnée, dans cette usine où les plus petits détails sont admirablement entendus, les fournées se succèdent régulièrement, et deux fours donnent quarante-huit fournées par jour de 130 kilogrammes chaque: MM. Mouchot pourrait donc suffire à la fourniture de 6,240 kilogrammes par jour. Le chauffe de chaque four exige 300 kilogrammes de coke qui coûtent 14 francs. On a calculé que le chauffage au bois coûterait 21 francs pour un four de même dimension, mais qui ne donnerait que douze fournées en vingt-quatre heures. Les chiffres sont donc dans le rapport de 15 à 48. Or, quand on réfléchit que le pain est une des matières de première nécessité, que son prix influe notablement sur le bien-être des classes pauvres, on regrette de ne pas voir adopter partout la panification nouvelle; qu'on juge quelle économie réaliserait une ville qui consomme chaque jour 2 200 sacs de farine de 159 kilogrammes chaque, si, à la différence de 14 à 18 francs signalée plus haut, on ajoute celle de la force mécanique et de la main d'œuvre, qui est dans le rapport de 23 à 40 francs. Certes, il y a un grand progrès à réaliser pour les villes populeuses, et l'on regrette qu'à Paris huit à dix établissements comme celui de MM. Mouchot ne viennent pas centraliser au profit des masses ce que font si mal, et souvent avec tant de mauvaise foi, les deux cents boulangers répandus dans les divers quartiers de la capitale. Félicitons MM. Mouchot, qui ont su, à force de persévérance de d'intelligence, vaincre les obstacles sans nombre qu'ils ont rencontrés dans la création de cette nouvelle industrie, et espérons que bientôt les hospices de Paris et la manutention militaire leur emprunteront ce que leurs procédés ont d'économique et d'hygiénique en même temps. La mauvaise qualité du pain de munition est passée en proverbe, et il serait désirable que le ministre de la guerre, qui, dit-on, en a tous les jours à sa table, comprît que le soldat n'a pas, comme lui, le morceau de pain blanc à côté de son dur et malsain pain de munition.

Nous signalerons une autre espère de fours exposé par M. Baudin-Langlois, et qui nous a paru résoudre assez avantageusement le problème de la cuisson du pain. Nous donnons deux dessins de ces fours, où l'on distingue les canaux qui entourent de tous côtés la sole, et qui permettent de chauffer le four et de cuire le pain sans introduire de combustible. Un des avantages de ces fours est leur légèreté, qui permet de les établir sur un train de voilures et de continuer la cuisson du pain tout en leur faisant suivre l'armée dans ses marches.



Un Voyage au long cours à travers la France et la Navarre.

RÉCIT PHILOSOPHIQUE, SENTIMENTAL ET PITTORESQUE.

(Voir t. III, p. 210.)

«Combien de lieues de Paris à Marseille? fit le grand géographe d'un air entendu; oh! il y a loin!» Oscar aimait trop son vieux maître pour insister.


Combien de lieues de Paris à
Marseille? fit le géographe.

«Mon ami, reprit-il, voulez-vous faire avec moi le voyage de Paris à Marseille?»

Le vieil abbé fut tellement surpris de cette question, que la main lui trembla et que la cuillerée de potage qu'il portait à sa louche se renversa tout entière sur sa poitrine.--Par bonheur, le cher homme; avait l'habitude de passer le bout de sa serviette entre sa cravate et le col de sa redingote, de façon à former sur huit le devant de sa personne un vaste triangle mule de précaution.

Voyager! et jusqu'à Marseille! Le grand géographe qui avait tant étudié les continents et les îles, les golfes et les caps, qui était depuis vingt ans un habitué de la mappemonde, et, dans sa pensée, fréquentait assidûment le plateau du Thibet, hélas! il n'avait jamais fait route que de Meaux à Paris, et de Paris à Meaux! certainement, s'il n'eût pas autant aimé son élève, et autant détesté l'ordre des jésuites, il serait entré dans les missions pour le Japon, l'Inde ou loin; et jamais, sans soupirer, il ne pensait au sort trois fois heureux de ces évangéliseurs qui peuvent, sur des bords reculés, servir en même temps la sainte cause du Christ et celle de la géographie! «Qu'ils beaux les pieds de ces hommes!»

Mais l'abbé Ponceau, qui n'était pas un égoïste, n'avait pas voulu donner à Oscar le conseil de voyager, comme font d'ordinaire les jeunes gens de bon lieu qui veulent voir le monde pour accomplir leur éducation. Oscar n'était jamais sorti de Paris, parce qu'il ne concevait point qu'il y eût quelque chose ou quelqu'un au delà de Paris; la province lui semblait un lieu chimérique, et les préfets des départements étaient pour lui comme des rois de Jérusalem ou des évêques d'Hermopolis.--A Coup sûr, il ne dut pas être médiocrement étonné lorsqu'il reçut de Marseille une lettre d'un Marseillais, ami de son père,--ancien ami de son père,--dans laquelle on lui rappelait un vieux projet d'alliance formé par les deux familles. Oscar, encore au berceau, avait été fiancé, à ce qu'il paraît, avec mademoiselle Hermance, dont le portrait accompagnait la lettre susdite.

Oscar aurait certainement trouvé ces fiançailles entre mineurs fort ridicule, si sa fiancée, telle que la faisait son portrait, n'eût point eu de jolis yeux et une bouche souriante, que l'on ne pouvait regarder sans plaisir. Joignez à cela que le maudit air de valse avait dérangé l'économie du cœur du jeune Oscar, et qu'à chaque fois qu'il regardait le médaillon aussitôt les trois mesures lui revenaient en tête, douces, lentes et suaves, comme il les avait entendues, en ce jour d'été, dans cette rue fraîche; si bien que sa fiancée Hermance et l'air de valse ne pouvant plus se séparer, dans la mémoire d'Oscar, finirent par y mêler ensemble, l'une ses jolis yeux, l'autre ses jolies notes; l'une ses lèvres souriantes, l'autre sa douce musique; l'une, enfin, son beau nom d'Hermance, et l'autre le beau temps du jour d'été.

Oscar tira le médaillon et le montra au cher abbé, qui se récria d'admiration, mais pâlit et rougit en apprenant le motif pour lequel la ville de Marseille envoyait à son élève le portrait d'une aussi belle personne. Se marier! Oscar se marier!


    Oscar tira le médaillon et le
    montra au cher abbé, qui se
        récria d'admiration.

«Mon ami, disait Oscar, vous ferez sauter mes petits enfants sur vos genoux,... comme vous m'y avez fait sauter.... vous leur apprendrez la géographie... comme vous me l'avez apprise.»

Le cher abbé se sentit tout attendri, et les raisons d'Oscar en faveur du mariage lui semblèrent si péremptoires, qu'il ne put y répondre qu'en s'essuyant les jeux. Il avait d'ailleurs peu réfléchi sur les matières conjugales, étant par état voué à la vie célibataire; ce qui l'empêcha de faire aucune observation à son élève sur la gravité du parti qu'il prenait. Le mariage marseillais semblait d'ailleurs convenable: un ancien ami, une jolie fille, une jolie dot, et par-dessus le marché, un joli voyage pour aller chercher ces jolies choses-là!

«Mon ami, demanda Oscar, quelle route prendrons-nous pour nous rendre à Marseille?

--Oh! répondit le grand géographe après un moment de réflexion, nous prendrons les messageries royales!»

Lorsqu'on fut au dessert, le vieil abbé, qui pour la première fois mangeait tout de travers et ne proférait que des paroles entrecoupées où le nom de Marseille revenait souvent, s'essuya la bouche avec sa serviette, et tandis que son élève contemplait le médaillon, il dit à demi-voix, comme s'il se parlait à lui-même: «La ville est fort ancienne, ayant été bâtie 633 ans avant la naissance de Notre-Seigneur...

--De quelle ville parlez-vous, mon cher abbé?

--De Marseille... C'était le séjour ordinaire des galères du roi, qui s'y trouvaient en quantité... Parmi les forteresses de la ville, on remarquait surtout le château Dif, que l'on avait muni d'une bonne garnison. Cette forteresse était recommandable, en ce qu'elle servait à mettre à la raison les fils de famille qui donnaient du chagrin à leurs supérieurs, par leurs mœurs dépravées et leur mauvaise conduite; en les y tenait le temps qu'on voulait, moyennant une médiocre pension.

--Mais, mon ami, il n'y a plus de ce que vous appelez des fils de famille, et, s'il y en avait encore, on ne les enfermerait point.

--Autres temps, autres mœurs... Son église cathédrale est dédiée à saint Lazare, en mémoire de ce que les persécuteurs de la primitive Église ayant mis Lazare avec Marie-Madeleine et Marthe, ses sœurs, dans un vaisseau sans voiles et sans mariniers, et l'ayant ensuite exposé aux flots de la mer, ce bâtiment après avoir été agité pendant quelque temps, fut conduit par la Providence à Marseille, où Lazare prêcha l'Évangile, fut fait évêque et mourut.

--Certes, mon cher maître, les Marseillais, pour avoir eu de si bons commencements, doivent être des gens fort pieux, D'aventure, connaîtriez-vous quelqu'un dans la ville?

--Non, mon cher enfant; mais tout le monde nous indiquerait si vous n'aviez là un beau-père, le fameux couvent de l'Observance où l'on voit la tête d'un nommé Bordini, fils d'un notable de Marseille. Cette
Là-dessus, Oscar sortit pour
aller faire sa malle conjugale.
tête est, dit-on, d'une grosseur prodigieuse; car quoique cet homme, qui vivait au commencement de l'autre siècle, n'eût que quatre pieds de haut, la tête a un quart de cette hauteur, et trois pieds de tour par le côté, Bordini avait si peu d'esprit, quoique sa tête fût pleine de cervelle, qu'il donna lieu à ce proverbe, lorsqu'on voulait parler d'un homme qui n'avait pas le bon sens: Il à l'esprit de Bordini.

--Cela est fort gai, dit Oscar en se levant, et je m'étonne, tout les jours, mon cher maître, que vous connaissiez les endroits où vous n'êtes jamais allé mieux que ceux qui y sont nés. Je suis sûr que vous en remontreriez, sur Marseille, même à mademoiselle Hermance. Mais ne sauriez-vous rien sur les mœurs provençales?

--J'ai toujours pensé, mon ami, que les habitants d'un pays où l'on élève des vers à soie doivent être d'une humeur douce, bienveillante et polie...

--Je voudrais bien, dit Oscar, que mademoiselle Hermance fût un peu musicienne.» Là-dessus il sortit pour faire sa malle conjugale.


CHAPITRE III.

QUI SE PASSE SUR LE CHEMIN DE FER DE PARIS A ORLÉANS.

«Quelle nauséabonde manière de voyager! s'écria le jeune Oscar, qui aimait bien suivre sa fantaisie, mais à la condition qu'elle n'allât pas trop vite.

--La vie humaine est courte,» répondit gravement monsieur l'abbé, enfoncé dans le coin du wagon.

Nos deux personnages étaient seuls dans cette partie de la voiture, seuls avec le petit Van qui regardait par la portière d'un air profond et méditatif.


     Nos deux personnages étaient
     seuls dans cette partie de
     la voiture avec le petit Van,
     qui regardait par la portière.

«Quelle fureur de rapidité, reprit Oscar, nous a fait chausser ces infernales bottes de sept lieues?... Tenez, voici une jolie femme assise sur le talus, je la regarde, je crois qu'elle va répondre à mon regard... et je suis déjà à deux kilomètres de ses jolis yeux. J'avise une petite maison, les fenêtres en sont chargées de fleurs; des têtes blondes de beaux enfants paraissent derrière la persienne entr'ouverte; vite je braque mon lorgnon pour mieux voir de cet aimable aspect... qu'aperçois-je? une affreuse masure enfumée, une fenêtre délabrée, derrière laquelle file une rustique mégère et pleurent de sales marmots... Maintenant vous ne pouvez plus dire: Je passe dans tel endroit;

Le moment où je passe est déjà loin de moi.

Évidemment, il faut être deux pour voyager, comme nous le faisons, sur ces damnés chemins de fer; l'un regarde par derrière, et l'autre par devant; de cette façon, en se communiquant réciproquement ce qu'on aperçoit, l'on a le temps de voir deux fois les objets fugitifs. Mon cher abbé, vous êtes l'homme des souvenirs; mettez la tête à la portière et tournez-vous vers le passé de notre chemin; moi, je suis plutôt l'homme de l'avenir, j'aspire encore au lieu de regretter; je regarderai donc devant nous, autant que me le permettra cette affreuse machine qui nous mène.»

L'abbé se conforma, sans mot dire, au vœu de son jeune ami, et tourna la tête vers Paris, tandis qu'Oscar tendait le nez vers Orléans. Mais tout à coup celui-ci se rejeta avec humeur dans le fond de la voiture, frottant ses yeux et se plaignant d'être aveugle par la fine poussière de charbon que sème sur le chemin la fumée noire de la machine. «Quel ennui! disait-il maussadement; ne pouvoir pas même regarder devant soi! En vérité, nous voyageons comme deux cartons à chapeaux, ou encore comme deux balles de fusil...

--Saisissante image de la vie! répondit d'une voix apostolique le bon abbé. Tant que nous sommes jeunes et avides de nouveautés, notre sens est offusqué et troublé par la poussière des passions, et nous ne voyons sous leur véritable jour et les choses et les hommes que dans la froide saison des souvenirs et des regrets, c'est-à-dire lorsque nous regardons en arrière?

--Mon cher abbé, si vous n'étiez pas un aussi saint homme, marqué d'avance pour le paradis, je vous donnerais volontiers au diable avec vos comparaisons édifiantes. Je me plains à vous de ne point trouver d'impressions sur le chemin de fer, et pour me consoler vous me faites un sermon.»


Un gros monsieur, coiffé d'un
énorme chapeau, avec une
     jeune et jolie dame.

On arrivait à une station. «Dieu soit loué! s'écria Oscar; voici des compagnons de voyage qui nous viennent.»--Un gros monsieur coiffé d'un énorme chapeau de paille, et portant à son bras un vaste panier dont le couvercle était soulevé, d'un côté, par le goulot d'une bouteille, aidait une jeune et jolie dame à monter dans le wagon, et faisait ensuite lui-même sa pesante ascension.--La jeune dame s'était assise dans le coin, vis-à-vis d'Oscar. «Ma bonne, lui dit le gros monsieur, donne-moi cette place; tu sais que j'aime, en chemin de fer, avoir la main sur le bouton de la portière...


     Oh! le joli petit chien, disait
     la dame d'une douce voix en
          caressant Van.

Il faut tout prévoir...» La dame se recula, et le petit Van, séduit apparemment par la bonne grâce de cette nouvelle figure, s'élança des genoux de son maître sur ceux de l'inconnue. «Oh! Le joli petit chien!» disait celle-ci d'une voix douce en caressant la mignonne bête. Et cependant son mari tenait d'une main attentive le bouton de la portière, en répétant; «Il faut tout prévoir... D'abord, au premier choc, je saute en bas, moi!» Puis, s'adressant à Oscar «Ah! monsieur, si au 8 mai, jour néfaste, les portières n'eussent pas été fermées à clef, la France n'aurait peut-être pas en à déplorer autant de victimes... belle invention, ma foi, que ces chemins de fer! Mais madame ma femme me traite de pusillanime parce que j'appréhende ce mode de transport... Ah! si vous aviez vu comme moi les restes des victimes au cimetière Mont-Parnasse... Croiriez-vous, monsieur, que l'autre jour encore...»

Le gros personnage raconta ainsi, l'un après l'autre, tous les sinistres connus dans les annales des chemins de fer, sans en excepter la fameuse partie d'honneur de ces deux champions américains qui fondirent l'un sur l'autre à toute vapeur. Oscar regardait la jeune femme, qui venait de relever tout à fait son voile vert, et il avait, ce semble, un fort légitime motif de la regarder comme il faisait, puisque le petit Van était son chien, et que la jolie voyageuse caressait le petit Van.

L'abbé Ponceau écoutait le mari, et même lui répondait; le digne prêtre professait un respect absolu pour la parole humaine, et il avait le cœur trop naïf pour penser que c'est sottise de répondre à un sot, et bavardage à un bavard. Aussi cherchait-il de toutes ses forces à raffermir le courage du gros homme, et s'évertuait-il à lui prouver par un simple calcul des probabilités qu'il y avait mille chances contre une pour que le convoi arrivât sain et sauf à Orléans.

«Cela se peut, disait le gros homme en hochant la tête d'un air incrédule, mais je ne lâche point le bouton; car enfin, monsieur, si, dans ce déplorable jour du 8 mai, les portières des wagons n'eussent point été fermées etc., etc.

--Mon Dieu! reprenait l'abbé je n'ai jamais été un esprit fort ni un fanfaron, grâce au ciel; et cependant je crois fermement qu'il n'y a pas plus de danger dans ces rapides voitures où nous sommes que dans toute autre. Un voyage a toujours été un péril, et à l'époque même où l'on voyageait aussi lentement que possible, je veux dire par le coche...

--Le coche? fit le gros monsieur.

--Oui, le coche, c'est ainsi qu'on appelait les diligences de l'ancien temps. Vous vous rappelez la fable de La Fontaine:

Six forts chevaux tiraient un coche.

--Très bien, très-bien.


Je me rappelle, dit l'abbé,
avoir lu le aventures
extraordinaires d'un coche
parti de Nantes, en Bretagne,
et qui demeura plus de deux
ans en route avant d'arriver
à Paris, lieu de sa
destination.

--A cette époque, dis-je, les voyageurs couraient presque à chaque pas de mortels dangers. Je me rappelle, par exemple avoir lu les aventures extraordinaires d'un coche parti de Nantes en Bretagne, et qui demeura plus de deux ans en route avant d'arriver à Paris, lieu de sa destination.

--Deux ans, cela est fort!

--Oui, deux ans, monsieur... C'était vers l'an de grâce 1580, si ma mémoire ne me trompe point...»

Pendant ce dialogue, le petit Van allai! et venait, comme un écervelé, des genoux de son maître sur ceux de la dame; ce qui faisait que les yeux noirs de celui-là rencontraient fort souvent les yeux bleus de celle-ci.

«C'était vers l'an de grâce 1589, le coche, tiré par six chevaux, sortit, de Nantes à la tombée de la nuit. Huit voyageurs s'y trouvaient enfermés, un peu les uns sur les autres: ces voyageurs étaient de condition, d'âge et de sexe différents, ce qui formait une réunion fort piquante...

--Pardon, s'écria le gros monsieur, n'avez-vous point éprouvé une secousse?»

Ce disant, il ouvrait la portière.

«Je n'ai rien ressenti du tout... Ces huit voyageurs avaient eu soin de faire leur testament avant de partir, et de communier comme des malades réduits in extremis.--Le coche roulait depuis quatre heures au moins, et la nuit était déjà en son milieu, lorsque tout à coup, à la hauteur d'un village nommé Oudon, l'essieu crie et se rompt...»

Comme l'abbé achevait ces mots, une détonation...

Mais avant de continuer notre récit, il nous faut supplier le lecteur de lire avec attention, de relire même au besoin le commencement d'histoire que l'abbé Ponceau vient de raconter. Les aventures du coche de 1580 doivent jouer un rôle marquant dans notre voyage, et l'abbé les reprendra toujours par le commencement, pour toujours s'arrêter à ce fatal endroit: «L'essieu crie et se rompt;» et pourtant l'histoire, sans cesser d'être la même, sera nouvelle à chaque fois qu'on la recommencera.--Qui lira verra.


    M. Othon Robinard de la
     Villejoyeuse était superbe à
     voir sonnant la royale à 20
     pieds au-dessus du sinistre.

Comme l'abbé achevait donc ces mots, une détonation épouvantable se fit entendre, et en même temps toutes les voitures du convoi éprouvèrent un choc terrible. La jeune dame fut lancée entre les bras d'Oscar, où elle acheva de s'évanouir; son mari alla durement cogner sa tête contre la paroi opposée du wagon, et s'écorcha le nez en même temps; l'abbé avait le devant des jambes fort endommagé, et il trouvait injuste le reproche qu'Oscar avait fait aux chemins de fer d'être tout à fait dépourvus d'impressions.

La machine avait éclaté; il n'y avait personne de mort: mais on criait, on s'appelait, on se bousculait au dedans et au dehors des voitures. Cependant, lancé par le choc de l'impériale d'un wagon sur le talus de la voûte, M. Othon Robinard de la Villejoyeuse soufflait comme un perdu dans sa magnifique trompe de chasse.

Qu'était-ce que M. Othon Robinard de la Villejoyeuse?--Nous croirions faire injure à un tel personnage si nous ne lui consacrions un chapitre tout entier.--Mais disons tout de suite que M. Othon Robinard de la Villejoyeuse était superbe à voir sonnant la royale à 20 pieds au-dessus du sinistre!

(La suite à un prochain numéro.)

Albert Aubert.



FEMMES DE LETTRES FRANÇAISES CONTEMPORAINES.

Il a toujours régné contre les femmes vouées aux lettres un préjugé que nous ne voulons ni condamner ni défendre absolument, mais que nous tenons pourtant à constater, parce qu'il n'est pas rare d'entendre dire aujourd'hui que le temps des femmes savantes et des précieuses ridicules est passé. Il y a encore des femmes savantes, il y a encore des précieuses ridicules, et, qui pis est, il y a encore des complaisants pour les abuser, pour s'extasier devant toutes leurs prétentieuses sottises. Dans l'espèce humaine, les ridicules et les travers se déplacent, changent de formes, mais sont très-peu sujets à disparaître.

Personne ne supposera sans doute que nous pensions à appliquer aux femmes de lettres collectivement des épithètes devenues, entre les mains du génie, d'impérissables stigmates de ridicule; néanmoins, nous commencerons par protester contre toute interprétation qui pourrait tendre à nous prêter l'intention d'une aussi brutale et aussi niaise grossièreté. Ah! bon Dieu! qui donc s'aviserait de honnir le génie parce qu'il s'incarnerait dans une femme? Le génie est une force toute-puissante qui s'impose à tous, quel que soit l'organe qu'il se choisisse; le génie n'a pas plus de sexe que le soleil;--qui donc songerait à se roidir contre la grâce, la sensibilité', l'émotion poétique, parce qu'elles parleraient leur langue naturelle, celle de la femme?--Personne, mais personne moins que nous, certes.--Quand une voix inspirée s'élève de quelque part, nous l'écoutons avec une attention respectueuse, et nous la saluons avec reconnaissance;--si cette voix est celle d'une femme, notre recueillement redouble, et il se mêle à notre émotion je ne sais quoi de religieux et de tendre qui nous remue jusqu'au fond du cœur. C'est assez dire que, pour que l'émotion nous gagne ainsi, il faut quelle soit sentie d'abord par le poète,--homme ou femme,--qui prétend nous l'inspirer;

.............. Si vis me fiere, dolendum est Primum ipsi tibi;

ou plutôt, il ne faut pas que le poète prétende à rien; il ne faut pas qu'il s'évertue à calculer à froid ses effets. La spontanéité d'élan, l'enthousiasme, sont les premiers caractères de sa prédestination divine, et il ne saurait nous entraîner qu'à la condition d'être entraîné lui-même, d'être éloquent sans le savoir, d'obéir enfin, en chantant, au besoin instinctif d'expansion poétique qui accentue si mélodieusement la langue du rossignol.

Au lieu de cela, quand nous voyons un maigre jongleur de mots usurper le nom et les allures du poète; quand nous voyons quelqu'un, chatouillé par les appétits extravagants et une vanité mesquine, qu'il peut se faire l'illusion de prendre pour une ambition généreuse, monter sur un tréteau qu'il appellera volontiers un trépied, et faire effort de poumons pour débiter, de là, des sornettes sonores, nous lui disons tout net qu'il se méprend sur sa vocation; et, si ce quelqu'un est une femme, notre pitié sera d'autant plus profonde, notre parole d'autant plus ferme et plus franche, que nous avons plus de respect et de sympathie pour le sexe de la malheureuse qui s'égare ainsi; nous lui dirons: «Comment pouvez-vous abdiquer la modestie, la première des vertus dont vous devez être parée, la moins contestable de vos grâces, pour donner au public le spectacle de votre ambitieuse impuissance? Revenez à la famille, d'où vous n'auriez jamais dû sortir; revenez à vous-même, et n'oubliez pas désormais qu'une bonne et simple femme vaut toujours mieux qu'un mauvais poète.»


Médaillons dessinés d'après croquis et d'après nature.

Nous croyons avoir surabondamment établi que, dans notre pensée, le titre de femme de lettres n'implique en soi aucune acception ridicule ni malséante. Il ne peut y avoir de ridicule, ou plutôt de malheur, que dans les prétentions avortées aux qualités que suppose ce titre, dans la laideur qui grimace pour simuler la grâce, dans l'ineptie vaniteuse qui se guinde pour contrefaire les allures du génie. Après cela, et pour en revenir au préjugé que nous avons rappelé on commençant cet article, observons qu'il soulève une double question:

1° La femme ne perd elle rien, comme femme, à s'aventurer dans la carrière littéraire?

2° La femme a-t-elle l'aptitude nécessaire à la culture des lettres?

La première de ces deux questions est toute de sentiment, et, si nous étions consulté, nous répondrions, sans prétendre formuler en axiome notre manière individuelle de sentir, que, pour nous, une femme de lettres ne vaudra jamais une femme. Qu'est-ce, en effet, que la femme de lettres? Un instrument plus ou moins sonore, qui jette au vent toutes ses impressions, une harpe éolienne dont chaque souffle d'air tire un soupir banal,--sortons de la métaphore,--un cœur sans pudiques scrupules, qui se met en évidence pour se faire lire à tout venant, comme un livre ouvert, dont la main la plus brutale, la plus crasseuse a le droit de tourner les feuillets. Or, tout ceci, nous l'avouons, est pour nous l'image renversée de la femme. La femme, telle que nous la concevons, a besoin d'aimer et d'être aimée; mais elle circonscrit ses affections; elle aura, si l'on veut, ce genre de coquetterie qui est l'expression gracieuse du désir de plaire; mais ses coquetteries d'esprit, non plus que ses coquetteries de manières, ne s'adressent pas à un public tout entier, parce que la femme selon nos idées n'a pas le cœur assez large pour vouloir aimer tout le monde ni être aimée de tout le monde; elle ne s'enveloppera pas dans une pruderie sauvage, et ne cuirassera pas sa vertu d'une humeur maussade; mais elle ne stéréotypera pas non plus sur ses lèvres un sourire également provoquant pour tous, et n'entretiendra pas sur ses joues un invariable courant de larmes sentimentales et mélancoliques; elle aura aussi son ambition; mais si elle réussit à répandre quelque bonheur dans le cercle,--toujours étroit autour de nous,--des intimes qui marchent dans la vie, la main cordialement placée dans les nôtres, son ambition sera comblée.

Y a-t-il, dans la femme de lettres, rien qui ressemble à ce portrait? A la femme de lettres il faut le bruit, la renommée, les hommages retentissants, au lieu des joies paisibles, des douces affections et du bonheur recueilli de l'intérieur. Certaines confidences de cœur, que la femme naturelle (si l'on nous permet ce mot) confiera bien bas peut-être, en rougissant de pudeur et d'amour, à l'oreille de l'être aimé, la femme de lettres les chantera sur tous les tons à la foule indifférente et rieuse;--car il faut que la femme de lettres caresse la foule, attire la foule, amuse la foule; c'est son métier.--Or, s'il nous a toujours semblé affligeant que l'écrivain fût obligé de disséquer son âme, en quelque sorte, pour amuser le public, comment plaindre assez la femme réduite à considérer ses émotions les plus intimes, les plus chastes, les plus délicates, comme une denrée à échanger contre les applaudissements du public, qui dira: pas mal souffert! pas mai pleuré! pas mal prié! ou contre un salaire moins noble, sinon aussi creux? Quel enfer pour celles en qui la pudeur vit encore! Pitié pour les malheureuses!

Quant à la seconde question que nous avons indiquée, à savoir si la femme est apte aux travaux littéraires, cette question est, dès longtemps, affirmativement résolue par des faits d'une éclatante évidence. Lasses de juger les passes d'armes des chevaliers de la pensée, et d'adjuger les prix aux vainqueurs, les femmes ont voulu, à leur tour, descendre dans l'arène. C'était leur droit, et quelques-unes ont conquis, sur ce terrain, une position que nulle critique ne saurait leur faire perdre. Nous allons étudier, dans ses manifestations principales, le mouvement littéraire auquel nos contemporaines ont attaché leurs noms, et nous essaierons d'apprécier le talent de celles à qui une action notable peut être attribuée dans ce mouvement. Nous ne serons ni galant ni détracteur; nous voulons seulement être juste; et si notre critique était aussi éclairée qu'elle sera impartiale et sincère, sa valeur ne serait pas douteuse.


MADAME GEORGE SAND.

A la tête des femmes de lettres contemporaines, et sans aucune intention de comparaison (est-il besoin de le dire?), nous placerons un écrivain qui, à n'envisager que son talent, n'est ni un homme ni une femme, mais tout simplement, à notre sens, un des beaux génies littéraires: qui aient lui sur le monde.

Nous savons combien cette opinion doit révolter la classe si nombreuse des gens décidés à ne trouver rien de bon, de beau ni de grand dans le temps où ils vivent; nous savons que les plus modérés ne la considéreront pas autrement que comme un insignifiant paradoxe; mais le premier devoir de la critique est une franchise sans réserve, et, dans cette conviction, nous dirons notre pensée tout entière, au risque de heurter violemment certains préjugés, ou, si l'on veut, certaines idées qui ne seront plus peut-être les préjugés ou les idées de demain.

Madame Sand est, selon nous, un de ces poètes dont l'apparition fait époque dans la vie des peuples. Nul n'aura reproduit avec plus de poésie et de vérité qu'elle la physionomie de la société au milieu de laquelle elle aura vécu. Cette société est à la fois railleuse, frivole et sérieuse, sceptique et croyante, matérialiste et religieuse, positive et rêveuse; elle passe facilement du désespoir à l'espérance, de l'abattement aux élans enthousiastes; eh bien! madame Sand est à la fois ou successivement tout cela; son esprit et son humeur se prêtent avec une merveilleuse souplesse à toutes les fantaisies de cette étrange mobilité. Parfois elle blasphème avec la sauvage énergie de Byron, et rit comme lui de ce rire âpre et sardonique qui fait peur; d'autres fois elle prie et chante comme Lamartine; puis elle pleure et rêve comme l'auteur inspiré d'Atala et de René. Au milieu de toutes ces variations, elle ne cesse jamais d'être un grand poète. Nul n'a pénétré plus avant qu'elle dans les mystérieuses profondeurs du cœur humain; nul ne sait prêter aux passions un langage plus émouvant et plus vrai. Nous n'avons rien à dire de la forme de madame Sand; tout le monde en a admiré les beautés resplendissantes, et sa supériorité, sous ce rapport, n'est pas contestable.

On peut constater dès aujourd'hui, ainsi que le remarquait dernièrement un écrivain, deux phases bien distinctes dans la vie littéraire de madame Sand; la première a produit Indiana, Valentine, Lélia, Jacques, André, Leone-Leoni, Mouprat, l'Uscoque, etc; à la seconde appartiennent: Spiridion, les Sept cordes de la lyre, le Compagnon du tour de France, Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt. Ce qui distingue profondément ces deux phases, entre lesquelles les Lettres d'un voyageur servent pour ainsi dire d'anneau de transition, c'est la différence de tendances des deux séries d'ouvrages qui les constituent, et le changement notable qui, de l'une à l'autre, s'est opéré dans la manière de l'auteur. Essayons de préciser notre pensée.

Dans les livresque nous avons rapportés à la première phase, les personnages de madame Sand ne dogmatisaient jamais; souffrant ou jouissant, ils sentaient vivement, agissaient de même, en un mot, ils vivaient d'une vie dont le charme poétique vous enivrait. Ces livres étaient pleins de passion, d'émotions entraînantes; le raisonnement, la dialectique, qui n'ont rien de commun avec la poésie, en étaient bannis. Femme et poète, madame Sand était là sur son terrain naturel; elle était reine. Un jour arriva pourtant où ce rôle parut ne plus lui suffire; après avoir remué, avec la puissance qu'on lui connaît, des sentiments et des passions, elle se laissa aller à la fantaisie de remuer ce qu'on appelle des idées; elle voulut monter en chaire, de poète devenir raisonneuse; elle s'attaqua aux plus hautes, nous voulons dire aux plus nébuleuses questions de la métaphysique de la religion, de la politique, et dès lors la dissertation envahit ses romans. Nous aurons le courage de dire, quoi qu'il nous en coûte, qu'en entrant dans cette voie, madame Sand nous semble y avoir fourvoyé une partie de son talent.

Dans ses premiers ouvrages, madame Sand prenait généralement parti pour la faiblesse contre la force, pour la femme contre l'homme, pour la nature humaine contre la compression sociale. Nous savons qu'elle a démenti quelque part, dans ses Lettres d'un voyageur, si notre mémoire est fidèle, cette tendance qui n'avait échappé à personne. Là, madame Sand a déclaré, avec une inadmissible modestie, qu'il n'y avait jamais eu l'ombre d'une idée dans sa tête ni dans ses livres; qu'en conséquence, ses livres ne pouvaient faire ni bien ni mal, qu'ils ne pouvaient rien conclure. Il est impossible d'accepter, dans ses termes, une pareille protestation; tout ce qu'on peut lui accorder, en égard à la bonne foi manifeste qui l'a inspirée, c'est que l'auteur ne s'était peut-être pas rendu un compte exact de la portée de ses écrits, chose assez concevable d'ailleurs, si l'on pense à la fougue passionnée qui devait l'entraîner, lorsqu'une fois il avait pris la plume; mais, pour dire avec le poète que ces écrits ne concluent rien, il faudrait faire un effort de bonne volonté semblable à celui que ferait un homme qui, dans la crainte de contrarier un aveugle, fermerait les yeux en plein midi, pour lui accorder qu'il fait nuit. Incapable du pousser la complaisance à ce pont, nous dirons que madame Sand n'a pas visé sans doute à déposer dans ses premiers ouvrages des conclusions philosophiques contre lesquelles elle proteste; mais que ces conclusions, résultent du mécanisme et des effets des passions mises en jeu dans les créations du poète, y ont été déposées instinctivement, sinon volontairement, et s'y trouvent si bien que les moins attentifs les déduiraient, si elles ne se déduisaient d'elles mêmes.

En harmonie avec le fond, la forme de ces premiers ouvrages était vive, pétulante, fantasque, riche de nuances variées; elle avait une certaine âpreté sauvage, qui, la marquant au coin d'une piquante originalité, lui prêtait un charme nouveau.

Une fois entrée dans sa seconde phase, madame Sand semble avoir voulu faire amende honorable pour tout ce qu'elle avait hasardé de hardiment beau dans la première. Les croyances qu'elle avait si audacieusement sapées d'abord, sans s'en douter (puisqu'elle tient à n'avoir pas eu conscience de ce qu'elle faisait), elle essuya de les reconstruire, ou plutôt elle se mit en quête d'un dogme nouveau; mais jusqu'à présent ses recherches n'ont encore abouti à rien. En voulant innover dans l'ordre des idées fondamentales, elle ne fait que tourner dans le cercle des idées traditionnelles; au lieu d'accepter simplement et humblement ces idées, comme fait la masse, ou de les nier franchement, elle se tourmente pour les élever à une formule supérieure; et l'on est douloureusement surpris lorsqu'on la voit, après bien des efforts, s'arrêter haletante, et comme satisfaite, pour avoir donné des noms nouveaux et passablement obscurs à des choses fort anciennement connues.

En un mot, il nous semble que madame Sand ne prend plus guère la plume sans se promettre de réformer ou de constituer des systèmes importants dans les idées sur lesquelles vivent les sociétés; mais c'est de ses derniers écrits qu'on peut dire avec justesse ce qu'elle disait des premiers: Ils ne concluent rien. Pleins d'action, de mouvement et de vie, les romans de la première période de madame Sand comportaient l'enseignement moral, philosophique, si l'on veut, qui est au fond de tout acte humain; tandis que ses ouvrages postérieurs, qu'il serait très-difficile de classer dans aucune catégorie de genre distinct, ne produisent guère sur l'esprit qu'un effet de confusion, de vertige, de fatigue et de doute. Ainsi, bizarre phénomène non prévu par l'auteur sans doute, on peut dire qu'il prouvait très-clairement autrefois des choses auxquelles il ne pensait pas, et que, depuis qu'il a la prétention d'enseigner et de démontrer, il jette ses lecteurs dans un chaos fantastique au milieu duquel il est impossible de rien voir.

En essayant d'exprimer des idées fort obscures en elles-mêmes et assez mal définies dans son esprit peut-être, madame Sand a perdu, par intervalles, plusieurs des qualités de son beau talent. Parfois, son style si brillant s'est terni et a manqué de la vivacité, de l'énergie et du la précieuse clarté qui, d'ordinaire, le caractérisent. Nous devons cependant excepter Spiridion, qui, tout en méritant, par le fond, les critiques que nous avons adressées en général à la seconde série des ouvrages de l'auteur, peut être considéré, d'un bout à l'autre, comme une magnifique et sévère étude du style dont on ne s'aviserait jamais de faire honneur à une femme.

Mais il est temps de fermer les livres de madame Sand, auxquels nous nous proposons de consacrer prochainement un examen plus attentif, pour arriver à un dame qui a pris rang parmi les écrivains qui font le plus impitoyablement gémir la presse.


MADAME DE GIRARDIN.

Lorsqu'on a à exprimer un jugement sur les femmes de lettres, il est fort difficile, de concilier les devoirs de la critique avec les égards qu'on doit à un sexe auquel nul n'accorde plus de respect sincère que nous. Pour trouver le courage nécessaire à l'accomplissement d'une pareille tâche, nous avons besoin de nous répéter sans cesse que les femmes qui écrivent pour le public renoncent, pour ainsi dire, volontairement à leur sexe, et qu'en parlant de chacune d'elles ici, nous faisons entièrement abstraction de la femme, pour ne considérer que l'écrivain.

Madame de Girardin, alors mademoiselle Delphine Gay, commença à écrire dans les premières années de la restauration. Nous pouvons, sans trop d'indiscrétion, et peut-être même devons nous dire qu'elle était belle; car il n'y avait dans le monde qu'une voix pour proclamer, chez la jeune débutante, une beauté et un talent qu'elle-même chanta en vers harmonieux, et qui se rendirent de mutuels services. Ce n'était pas trop de ce double don du ciel pour réaliser les grandes choses que mademoiselle Delphine Guy s'était imposées de bonne heure, et dont elle traçait en ces termes le programme à sa jeune ambition: