Aujourd'hui les principaux aghas sont nommés par ordonnance royale. Au moment de leur investiture, ils prêtent entre les mains soit du gouverneur général, soit des généraux commandant les provinces et délégués par lui, un serment dont la formule est traduite en arabe, et qui est ainsi conçu: «Je jure sur le livre saint (le Koran) placé sous ma main de servir fidèlement le roi des Français et d'obéir exactement aux commandements du général commandant la province, ou à ceux qui me seront de sa part transmis par les généraux sous ses ordres. Je jure d'employer, en toute circonstance, mon autorité d'agha pour le plus grand bien des affaires, et comme il convient à un homme de bien.» Ensuite les aghas reçoivent un burnous d'investiture, avec un brevet en français et en arabe, signé par le ministre de la guerre. Il est dressé de leur prestation de serment un procès-verbal, au pied duquel le général appose sa signature et l'agha son cachet. Les aghas touchent un traitement fixe qui varie, suivant leur importance, depuis 12,000 jusqu'à 4,000 fr.; il leur est accordé aussi une part d'un dixième dans les prises faites sur l'ennemi, et ils sont dispensés de tout droit d'investiture.

Les trois aghaliks ainsi organisés et définitivement constitués par ordonnance royale du 11 juin forment l'un des plus beaux et des plus riches territoires de l'Algérie; il paraît être l'un des plus peuplés, s'il est vrai qu'on y compte 40.000 hommes armés.

Les soumissions du kaïdat de Sebaou et des Flissah, complétées par celle de Ben-Omar, frère de Ben-Salem, ont permis à M. le maréchal Bugeaud, immédiatement après la cérémonie du 25, d'aller s'embarquer à Dellis, escorté par tous les chefs qui avaient reçu l'investiture. De retour à Alger le 27, il en est reparti le 31 pour se rendre à Oran, avec quelques bataillons et une section d'artillerie de montagne. De graves événements ont motivé ce départ précipité, en même temps qu'une concentration de forces imposantes sur la frontière du Maroc.

D'après les dernières nouvelles apportées à Paris par le courrier d'Afrique du 6 mai, les dispositions hostiles du Maroc se seraient déjà manifestées par une agression armée. Muley-Abd-el-Rahman, vaincu par les sollicitations de l'ex-émir et du consul d'Angleterre, se serait enfin décidé à donner officiellement à Abd-el-Kader l'investiture de khalifat, avec le commandement de la province du Riff, la plus orientale de celles qui reconnaissait l'autorité de l'empereur. Cette province s'étend depuis Thaza, à l'ouest, jusqu'à l'Oued-Momdah à l'est. Elle comprend un groupe berbère assez considérable, situé sur le littoral, qui compte de vingt à trente mille fantassins, et, au sud, des Arabes nomades dont la cavalerie s'élève à dix molle hommes. Muley-Abd-el-Rahman aurait, dit-on, déjà envoyé sur la frontière un corps de huit mille hommes, et donné ordre à son fils aîné, gouverneur de la province dont Fès est la capitale, d'organiser au plus tôt un second corps de dix mille hommes, dont il doit prendre le commandement pour soutenir et appuyer l'émir. Le prétexte de cette levée de boucliers serait la violation du territoire marocain par l'établissement du poste frontière de Lalla-Maghma, vis-à-vis d'Oudjda, poste qui est certainement installé sur le territoire algérien, à deux lieues en dedans de ses limites. Un bruit circule d'ailleurs dans le Maroc. C'est que l'ex-consul anglais aurait promis à Muley-Abd-el-Rahman l'appui politique de la nation dont il est le représentant, et même son intervention dans le cas où la flotte française viendrait à opérer un débarquement ou à bombarder les villes de la côte.

Par une dépêche datée du camp de Lalla-Maghma, le 30 mai, dix heures du soir, M. le lieutenant général du Lamoricière rend compte au ministre que son camp a été attaqué le jour même à l'improviste par plusieurs milliers de cavaliers marocains, qui ont été complètement, mis en déroute et repoussés vers Oudjda. Voici, d'après le récit de deux prisonnier échappés au sabre de nos chasseurs, le cause de cette brusque attaque: Un personnage allié à la famille impériale et nommé Sidi-el-Mamoun-ben-Chérif, est arrivé le matin même à Oudjda avec un contingent de 500 Berbères envoyés de Fès par le fils de Muley-Abd-el-Rahman. Sidi-el-Mamoun, emporté par un ardent fanatisme, et stimulé par les partisans d'Abd-el-Kader, a déclaré qu'il voulait au moins voir de près le camp des chrétiens, et s'est mis en marche, malgré la résistance et les observations du gouverneur d'Oudjda, El-Djenaoui, qui, tout objectant les ordres du l'empereur, n'osait opposer un refus absolu à un prince de la famille impériale. L'indiscipline des Berbères, le fanatisme de la cavalerie nègre se sont exaltés de plus en plus en présence des troupes françaises, et le combat s'est engagé.

Quoi qu'il en soit de ce récit, la guerre existe de fait. M. le maréchal Bugeaud avait certainement envisagé la situation comme très-grave, puisqu'il s'est rendu lui-même en toute hâte sur les lieux, et qu'il a fait diriger de nouvelles troupes sur Tlemcen. Les troupes de la subdivision de Mascara, commandées par le maréchal de camp Tempoute, et la colonne partie récemment de la province de Litteri sous le commandement du colonel Eynard, sont à la frontière en mesure de faire leur jonction avec celles aux ordres du maréchal de camp Hedeau et du lieutenant général de Lamorière, auxquels le général Bourjolly et le colonel Cavaignac ont également envoyé des renforts. Outre les troupes transportées d'Alger à Oran par les bateaux à vapeur l'Acheron, le Cuvier et le Labrador, deux bataillons du 36e régiment de ligne ont reçu l'ordre de s'embarquer ce mois-ci à Toulon pour Alger, et deux bataillons du 14e à Port-Vendres pour Oran. Enfin, M. le prince de Joinville va porter son pavillon du contre-amiral sur l'un des vaisseaux de l'escadre de Toulon, d'où il doit appareiller le dimanche 16 juin, pour se rendre avec ce vaisseau, accompagné d'une frégate à vapeur, de deux bâtiments à vapeur de moindre force et de plusieurs bâtiments légers en croisière sur les côtes de l'État de Maroc.

Le croquis que nous publions d'un embarquement de soldats a été dessiné à Toulon, où ont été également recueillis les détails suivants:

Lorsqu'un passage doit s'effectuer sur un bateau à vapeur, on embarque les troupes à Castigneau, où se trouve amarré le bateau près de la plage, à dix minutes de la ville. Là, un sous-intendant militaire, assisté d'un commissaire du marine, d'un officier du bord et d'un adjudant du la place, procède à l'appel. Passagers et soldats sont logés sur le pont. S'il y a des couchettes pour les passagers de première classe ou autres, les officiers en ont ordinairement une, pourvu qu'ils ne soient pas trop nombreux. Dans le cas contraire, on fait des emplacements avec de la toile. Bien des passagers préfèrent, à cause de cela, prendre passage sur les gabarres ou tout autre bâtiment ponté. Les armes et bagages des régiments sont placés dans des caisses et embarquées à l'avance. Le soldat n'a sur lui que son havresac, un sac de campement et une couverture en laine roulée au-dessus de son sac de régiment, ou quelquefois en sautoir, comme les officiers portent leur manteau. Les officiers supérieurs sont, admis à la table du commandant du navire; les autres officiers, depuis le grade de capitaine, à celle de l'état-major. Les soldats ont la ration de bord. Ils se munissent ordinairement d'un verre en fer-blanc, appelé quart, mesure de ce qu'on leur distribue de vin, ainsi que d'une cuiller pour manger la soupe, précautions que le mal de mer rend la plupart du temps inutiles.


Investiture d'un Khahfah, un Scheik recevant un burnous.


Embarquement du troupes, d'après un dessin original de M. Letuaire de Toulon.



Un Voyage au long cours à travers la France et la Navarre.

RECIT PHILOSOPHIQUE, SENTIMENTAL ET PITTORESQUE.


CHAPITRE PREMIER.

Où l'on fera connaissance avec les principaux personnages de notre Odyssée.

«J'ai besoin d'un héros! s'écrie Byron au premier vers de Don Juan, I want a hero!» Dieu merci, nous n'éprouvons point un pareil besoin, en commençant le récit de ce merveilleux et véridique voyage; nous ne voulons point un héros, ou plutôt nous ne voulons prendre pour héros qu'un être aussi peu héroïque que possible.--Et tel était le jeune Oscar.


                        Oscar.

Il avait une apparence toute unie, la figure de son âge, les manières de sa condition, qui était honnête; et si sa mère n'eût point été, au temps de l'empire, une lectrice passionnée des poèmes d'Ossiau, le barde de Morven, il est à présumer que notre personnage aurait répondu à un nom mieux d'accord avec son caractère que n'était celui d'Oscar, le fils de Fingal!

Pour de l'esprit, il se félicitait de n'en pas avoir, attendu le mauvais usage qu'en font d'ordinaire ceux qui en ont; ce qui ne l'empêchait point,--comme on le verra dans la suite du voyage,--de dire parfois de très-bons mots avec une admirable tranquillité de voix et de regard, en sorte que sa plaisanterie charmait bien des gens par l'air sérieux et candide qu'elle avait.

Quoiqu'il fût d'ailleurs d'une humeur posée, il ne trouvait rien de plus sot que les jeunes gens graves, «l'espoir du siècle,» qui se sont fait une loi de ne jamais rire, et il partageait tout à fait l'opinion du vieux Nestor de Pylos, qui a juré que la plaisanterie est risible.

--Il n'était point poète lyrique.

--Il ne faisait partie d'aucune congrégation néochrétienne.


L'abbé Ponceau parut un
matin sur le seuil de la
chambre de son élève, un
petit paquet enveloppé
dans son mouchoir.

--Il ne chantait point la romance, et, s'il jouait agréablement de la flûte, il n'en jouait guère que pour lui.

--Il ne s'exerçait point à la parole dans les conférences politiques de tribuns impubères... «Pourquoi avez-vous désarmé notre flotte? demande un bachelier de l'extrême gauche.--L'Europe nous avait fait des concessions!» répond une jeune borne, de la classe de 1844.

--Il ne parlait jamais à son cheval qu'en pur français, sans alliage britannique.

--Il détestait le tapage, si cher aux jeunes Français de toute condition.

--Il ne parlait jamais littérature.

--Il était abonné à l'Illustration, dont il a jusqu'ici deviné tous les rébus.--Ce qui ne l'empêchait point d'avoir, dans l'esprit, une pointe de scepticisme.


         L'abbé Ponceau.

Quant à sa position sociale, il n'avait ni père, ni mère, ni cousins, ni oncles, ni frères. C'était l'homme le plus orphelin qu'on put imaginer: mais, comme il n'avait jamais connu la joie de la famille, il ne s'en souciait guère, et il n'aurait pas donné un écu pour avoir un parent.--Notez qu'avec de l'argent on peut se procurer des cousins de tout prix.--Il prétendait même, à cause de sa propension naturelle à voir les choses par leur bon côté, que la nature l'avait traité en enfant gâté, puisqu'elle lui avait épargné la douleur de perdre ses ascendants; et souvent il disait qu'on a bien assez affaire de mourir soi-même, sans prendre un intérêt de surcroît dans la mort des autres. Ce n'est pas, cependant, qu'il n'eût un très-bon cœur, mais il croyait que la tendresse n'est point au prix du chagrin, redoutait en tout le trouble de la vie, détestait les occasions de douleur, et se plaignait d'avoir des dents parce qu'il devait les perdre.

Joignez à cela qu'il aimait à suivre le fil de ses idées quand il songeait, comme le fil de l'eau, quand il était sur la rivière,--la pente de son rêve, quand il rêvait, comme la pente de la route, quand il se promenait. Où vous le voyiez, c'était toujours là qu'il allait; et quand vous le preniez amicalement par le bras, en lui faisant faire volte-face, votre chemin se trouvait encore être le sien... jusqu'à l'heure du dîner pourtant, car il ne voulait point, d'une minute, faire attendre son cher abbé, qui certainement ne se serait pas, sans lui, mis à table.


   Lorsque son maître s'ingéniait
      à trouver les rébus de
      l'Illustration Van s'élançait
      sur la table.

Le cher abbé était l'homme du monde qu'il aimait le mieux, peut-être parce qu'il n'y avait point au monde d'homme plus aimable.

Le jour où l'éducation du jeune Oscar fut accomplie et que son précepteur n'eut plus rien à lui apprendre, le vieil abbé parut, au matin, sur le seuil de la chambre de son élève; il avait un petit paquet enveloppé dans un mouchoir de couleur et passé par le nœud dans la poignée de son parapluie, qui reposait sur son épaule droite.

«Mon cher Oscar, disait-il d'une voix très émue; maintenant, je ne suis plus bon à rien qu'à manger votre pain, et je m'en vais retourner dans mon village, vivre de ma petite rente...»

Le jeune Oscar connut pour la première fois de sa vie, et pour la dernière, nous l'espérons, le sentiment de la colère; mais c'était une colère effroyable, et Oscar jurait, par tous les dieux et tous les diables, que M. l'abbé ne s'en irait point; dût-il être obligé de l'enfermer, à perpétuité, dans sa jolie chambre, qui avait vue sur le jardin.


Les divers types des voyageurs.

Si bien que le bon abbé finit par pleurer de tout son cœur, et convenir qu'il était de la dernière impossibilité qu'il s'en allât:

1° Parce qu'il y avait quinze ans qu'il était dans la maison;

2° Parce qu'il avait tenu lieu de père et de mère à son élève;

3º Parce qu'il continuait encore à lui servir de l'un et de l'autre.

Et il fut arrangé que l'ancien précepteur toucherait, comme par le passé, ses modestes honoraires, à titre d'avances sur le gain considérable qu'il devait retirer un jour de son grand ouvrage de géographie ancienne et moderne,--commencé depuis vingt ans au moins.

Car l'abbé Ponceau était un géographe insigne, un géographe à faire pâlir Strabon chez les Romains, el Malte-Brun chez nous. Il est vrai qu'il savait à peine le nom de deux ou trois départements, et ne connaissait pas d'autre chef-lieu que Paris, mais il possédait pertinemment les anciennes lieutenances et prévôtés, les anciens bailliages et gouvernements seigneuriaux, et il vous eût appris qu'autrefois, dans le Roussillon, les hommes étaient vêtus à la française et les femmes à l'espagnole.


    Oscar déposa sa flûte sur sa
    table, ouvrit son secrétaire,
    en tira un médaillon, et
    resta deux bonnes minutes à
    le contempler sans mot dire.

Fort instruit au demeurant, mais à la mode de M. Shandy, le père de Tristram, «qui lisait toutes sortes de livres, comme tous ceux qui aiment les livres;» ce qui donnait à sa conversation une apparence bigarrée, sous laquelle pourtant se cachait une sagesse peu commune, et cette finesse discrète des bonnes gens.

L'homme qu'il admirait le plus au monde, c'était l'Anglais sir William Jones, qui, à l'âge de trente-cinq ans, résolut de ne plus apprendre de rudiments d'aucune espèce, mais de se perfectionner d'abord dans les douze langues qu'il savait le mieux:--il en parlait déjà vingt-huit!

L'abbé Ponceau avait soixante ans bien sonnés (grâce à la chasteté inaltérable de sa vie, il n'en paraissait que cinquante), l'œil doux, les joues grasses et vermeilles, la jambe pote, les mains blanches, le ventre épanoui, toutes ses dents, dont il faisait un usage modeste, des lunettes ordinaires en hiver, et vertes en été, à cause du soleil.--Tel était à peu près le digne homme. Joignez encore qu'il portait la culotte courte, par respect pour les anciens usages, et une longue, redingote noire boutonnée sous le menton.--Au moral, il était très-amoureux de la propreté, ridiculement susceptible à l'endroit de son linge, et se mouchait toujours du côté de l'ourlet. Après cela, un vrai Michel Perrin pour la bonté du cœur et celle de l'esprit.


Un jour qu'il passait dans une
rue détournée, pleine d'ombre
et de silence, Oscar entendit
tout à coup une jolie voix qui
chantait.

Et ne dirons-nous point quelques mots ici du petit Van, l'ami de toute la maison, le favori du vieil abbé, et le confident intime d'Oscar? Le petit Van était Hollandais, et de là lui venait son nom, et certainement il mériterait, d'occuper, à lui seul, tout un chapitre dans l'histoire des chiens célèbres; car j'oubliais de vous dire que c'était un petit chien non, gros comme le poing, et tout perdu dans les touffes luisantes de ses longues soies.--Ce n'est point à dire pourtant que le petit Van eût aucun de ces talents de société qui élèvent un chien au-dessus de bien des bipèdes; non, il ne savait point danser le menuet, ni battre du tambour: ni jouer aux cartes, ni même apporter la pantoufle, mais il était incomparable pour aimer son maître: c'était là son unique talent, et vous avouerez qu'en somme celui-là en vaut bien d'autres. Quand le jeune Oscar jouait de la flûte, le petit Van, gravement assis sur son derrière, regardait avec des yeux sérieux le cher musicien, et il faisait entendre à l'unisson je ne sais quel gloussement qui marquait sa joie. Et lorsque son maître s'ingéniait à trouver le nouveau rébus de l'Illustration, Van s'élançait sur la table verte, flairait mystérieusement la maudite charade, et prenait un air pensif.--Une fois le mot trouvé, le petit Van se réjouissait de tout son corps, et aboyait avec allégresse.--Bien certainement ce petit chien-là sera du voyage, et toutes nos sympathies lui sont acquises des à présent.

Maintenant les personnages sont connus suffisamment pour que nous n'ayons point peur de nous mettre en route avec eux. Mais pourquoi se mettaient-ils en route?


CHAPITRE II.

POUR QUELLE AFFAIRE D'IMPORTANCE NOS VOYAGEURS SE METTAIENT EN ROUTE.

Sterne divise le cercle entier des voyageurs comme il suit: voyageurs oisifs, voyageurs curieux, voyageurs menteurs, voyageurs orgueilleux, voyageurs vains, voyageurs sombres; viennent ensuite les voyageurs contraints, les voyageurs criminels, les voyageurs innocents et infortunés, les simples voyageurs, et, enfin, s'il vous plaît, le voyageur sentimental.

Mais le satirique Anglais a évidemment oublié, dans cette classification, une des espèces les plus curieuses de la race en question, je veux dire le voyageur conjugal.

Voici votre cousin qui fait sa malle avec un soin inaccoutumé, y renfermant moelleusement son plus bel habit noir, sa plus riche cravate de soie, en garnissant tous les vides avec des flacons d'odeurs, des savons parfumés et des gants paille. Manifestement, vous avez devant les yeux un voyageur conjugal.--Tenez! une teinte solennelle se répand sur la figure de votre cousin, un regard patriarcal vient ennoblir ses yeux, et, montant en voiture, le voyageur vous serre gravement la main, comme il convient de faire dans les grandes occasions.--Parti garçon, il reviendra mari, et peut-être père!

Or, le jeune Oscar était à la veille d'entreprendre un semblable voyage, et déjà son visage se serait modifié selon la formule conjugale, s'il n'avait point eu, comme nous l'avons dit, un petit grain de distraction d'esprit, qui le préservait de devenir jamais monomane. Non qu'il fût de ces distraits de comédie, qui se mouchent par erreur dans la robe blanche de leur fiancée, ou qui s'oublient au point de s'asseoir sur une vieille dame; mais enfin il aimait à penser à autre chose. Grave défaut aux yeux de ces terribles logiciens, que l'on nomme les gens sérieux, et chez qui les idées marchent au pas et en rang d'oignons.

Cependant Oscar ne pouvait se dérober tout entier à cette impression conjugale, qui absorbe si bien le commun des hommes; et, un jour, lundis qu'il jouait sur sa flûte un air de valse, qu'il aimait, l'idée du mariage se réveilla si vive dans son cerveau, qu'il cessa brusquement sa musique entre deux notes charmantes.--Ce qui fit grogner le petit van, qui savait que l'air ne finissait point là.

Oscar déposa sa flûte sur la table, ouvrit son secrétaire, en tira un médaillon, et resta deux bonnes minutes au moins à le contempler sans mot dire. Le petit Van, grimpé sur la table, regardait de tous ses yeux le médaillon que tenait son maître, et, s'imaginant sans doute que c'était là encore un rébus, il attendait patiemment que le mot en fût trouvé.--Mais ce médaillon renfermait une énigme que le sphynx lui-même serait fort en peine de deviner,--un portrait de femme.

«Hélas! mon pauvre Van!» dit enfin Oscar avec un gros soupir; et, ce disant, il prenait amicalement le petit chien par ses deux longues oreilles soyeuses... «Hélas! quand on est marié, c'est pour longtemps!»

Puis il reprit sa flûte, et recommença plusieurs fois de suite l'air de valse qu'il avait si soudainement interrompu.

Oscar avait naturellement l'humeur froide; toutes les descriptions d'amour qu'il avait lues dans les romans, ou que lui avaient faites ses amis, lui semblaient entachées d'une irrémédiable puérilité; et, comme lui-même, il avait au contraire une idée très-grave il très-sérieuse des fonctions du cœur, il avait toujours fui, par raison et par goût, le libertinage que recherchent d'ordinaire les hommes de son âge. Mais il s'aperçut bientôt que cette grande continence de cœur, qu'il s'imposait volontairement, lui causait parfois des accès de tendresse opposés à la nature même de son caractère et qui lui paraissaient plus puérils encore que tout ce qu'il avait vu chez les autres et dans les livres.--Aussi ne s'en vantait-il guère.

En jour, par exemple, un jour d'été que toutes les fenêtres de Paris étaient ouvertes, les airs tranquilles et doux, et le pavé désert à cause de la grande chaleur, Oscar passait au petit pas dans une rue détournée, pleine d'ombre et de silence, et, comme il goûtait une impression de fraîcheur très-aimable, il entendit, tout à coup une jolie voix qui chantait, sans que l'on pût voir, derrière les rideaux rouges de la fenêtre, le visage de la chanteuse. La jolie voix résonnait si doucement dans l'atmosphère d'été, si purement dans cet air limpide, si fraîchement dans cette fraîcheur de l'ombre, que le jeune Oscar s'arrêta tout enchanté, son cœur se remplissant d'une indicible tendresse, et ses veux se mouillant sans qu'il sût pourquoi.

C'était précisément cet air de valse qu'il venait de jouer sur sa flûte plusieurs fois de suite,--et il y prenait sans doute un plaisir trop vif, car lorsqu'il eut fini sa musique il regarda de nouveau le médaillon; et, secouant la tête, il dit encore à son petit chien: «Mon pauvre Van, nous allons donc nous marier!»

Ce disant, il se rappelait, à cause de cette pointe de scepticisme qu'il avait dans l'esprit, le fameux dialogue de madame et de M. Shandy sur le mariage: «Votre frère Tobie épouse mistriss Wadman... le pauvre homme, il n'aura donc plus la liberté de se coucher en travers de son lit!»

Notez que le petit Van était accoutumé de venir se coucher sur le pied du lit du son maître, et Oscar pensait avec ennui au dérangement que son mariage allait causer dans les habitudes dormitives de la bonne petite bête; car, enfin, un chien est sujet à aboyer...

Quoi qu'il en soit, la résolution conjugale se maintint jusqu'à l'heure du dîner; et, en se mettant à table, aussitôt que le cher abbé eut achevé le benedicite mental qui ouvrait tous ses repas:

«Mon ami, demanda Oscar, combien de lieues à peu près compte-t-on de Paris à Marseille?

Albert Aubert.

(La suite à un prochain numéro.)



Exposition des Produits de l'Industrie.

(7e article.--Voir t. III, p. 49, 133, 164, 180, 211 et 228.)


TISSUS.

Au moment où nous écrivons ces lignes, un orage vient de fondre sur Paris. Le tonnerre a grondé et la grêle s'est précipitée à grains serrés sur les paisibles promeneurs du dimanche, sur les curieux avides de voir l'industrie dans ses magnifiques développements. La pluie n'a pas respecté ce palais de bois et de carton élevé, en quelques mois, pour les besoins du moment, et en a montré tous les vices de construction aux dépens des produits exposés et des visiteurs, qui, entrés à pied sec, ont eu besoin de manœuvres nautiques pour regagner l'asphalte des contre-allées.

Cette digression nous a un peu écarté de notre compte rendu; mais nous ne la regarderons pas comme inutile, si elle amène quelque amélioration dans le sort des visiteurs, sinon cette année, au moins aux expositions qui se succéderont.

La galerie des tissus, dont nous donnons aujourd'hui une vue à nos lecteurs, est une des plus intéressantes de l'exposition, et, cependant, une des plus abandonnées: on y passe, on ne s'y arrête pas; et, quand on a jeté un coup d'œil distrait sur ces cases si bien fournies, et un regard émerveillé sur les robes brodées en ailes de mouche, en parde ou en papier, on se dirige vite vers des produits qui parlent davantage aux yeux et à l'imagination. C'est qu'en effet, pour s'arrêter avec intérêt devant cette réunion si riche et si admirable d'étoffes de toutes couleurs, de tissus de formes si variées, pour reconnaître et analyser le progrès incessant de cette branche capitale de l'industrie française, il faut, ou avoir vécu dans les fabriques et connaître par soi-même le mérite de la difficulté vaincue, savoir où en était la fabrication des étoffes il y a un demi-siècle, et apprécier son mouvement admirable et de tous les jours, ou bien se rendre compte, comme tous ceux qui s'occupent des questions économiques, de la proportion dans laquelle cette fabrication alimente le commerce extérieur, et, au point de vue de la politique intérieure, du nombre immense de bras qu'elle emploie dans presque toutes les parties de la France. Voilà pourquoi le roi et les ministres s'arrêtent avec tant de complaisance dans cette vaste galerie, pourquoi ils prodiguent aux fabricants les encouragements, et consacrent plusieurs séances à l'examen de leurs produits.

La fabrication des étoffes s'était péniblement traînée de chute en chute, et n'était pour ainsi dire soutenue que par le besoin indispensable qu'on en a, jusqu'au jour où l'on appliqua les machines, soit à la confection des matières premières ou des fils, soit à la confection des tissus, soit enfin à leur impression. Faire une revue des tissus serait donc donner l'histoire des diverses machines qui sont maintenant en usage dans toutes les fabriques. Mais ce sujet nous entraînerait trop loin et hors de notre cadre; nous nous bornerons à en indiquer quelques unes dans le courant de notre compte rendu, préférant donner un aperçu de la production des matières premières.

Les matières premières dont sont composées toutes les étoffes sont la laine, le lin, le chanvre, le coton et la soie.

Il y a trente ans, la France était encore tributaire de l'Espagne et de l'Angleterre, pour la plus grande partie de ses lainages. Les troupeaux français ne produisaient que de la laine courte; et l'agriculteur, malgré tous ses soins ne pouvait arriver à naturaliser en France les magnifiques troupeaux mérinos qui avaient fait, dans un autre temps, la fortune des éleveurs espagnols, et qui, plus récemment, étaient devenus pour l'Angleterre une des branches de commerce les plus étendues. Mais sous la restauration la production de la laine et la fabrication des étoffes dont elle est la base, prirent une grande extension. La France, qui jusque-là était pauvre en laine lisse ou propre au peigne, et ne fournissait que de la laine courte ou cardée, commença à produire, à force de soins et de talents, des laines peignée. Dès 1819, Ternaux exposait un tissu mérinos de belle qualité, composé d'une chaîne en laine peignée et d'une trame en laine cardée. Mais cette laine était chère, et la fabrication de l'étoffe se faisait à la main; double inconvénient pour le prix d'une part, et d'autre part, parce que l'étoffe ainsi fabriquée était sujette à se barrer à la teinture. Mais ce second inconvénient a disparu depuis que les trames sont filées à la mécanique. L'alliance de la trame et de la chaîne permit de varier, pour ainsi dire, à l'infini la matière des étoffes. Ainsi, avec une trame en laine lisse et une chaîne en coton, on obtint l'étoffe appelée poil de chèvre: avec une trame en laine lisse et une chaîne en soie, la popeline; avec une trame en laine cardée et une chaîne en coton, la circassienne, etc.

Les principaux centres de fabrication des draps sont Elbeuf, Sedan, Louviers, Reims, Abbeville et le Midi; et quels progrès n'aurions-nous pas encore à signaler dans cette fabrication, depuis que la science et la mécanique ont prêté leur appui à l'industrie? Ainsi la tondeuse de John Collier fait toute une révolution dans la préparation, dans le fini, si nous pouvons nous exprimer ainsi, dans l'aspect des draps. L'apprêt à la vapeur leur donne un aspect plus agréable, dispose les fibres laineuses dans un ordre plus régulier. D'un autre côté, la chimie arrive avec son arsenal de produits propres à la coloration des étoffes. Un de nos premiers savants, M. Chevreuil, fait servir à la fabrication générale les étoffes suivies qu'il a faites aux Gobelins. MM. Merle et Malartie font des essais pour substituer la teinture au bleu de Prusse à l'indigo, et affranchir ainsi la France d'un tribut considérable.

Mais, le croirait-on? ce qui met des bornes au progrès dans cette fabrication, c'est que tous ou presque tous nous nous servons de nos tailleurs comme intermédiaires entre les fabricants et nous. Nous n'avons ni la finesse, ni la solidité, ni le bon teint que nous payons? Les tailleurs ne tiennent pas à avoir des draps superfins, parce que le prix des habillements est tel, qu'ils ne peuvent plus l'élever.

Louviers et Elbeuf se sont de tout temps disputé la suprématie qui, depuis déjà longues années, penche du côte de cette dernière ville. Sa position au bord de la Seine, sa proximité de Rouen, sont des avantages que Louviers voulait contre-balancer au moyen de ce fameux embranchement de chemin de fer qui a déjà amené quatre fois à la porte de la chambre des députés le représentant de ses intérêts.

Quant à Sedan, il a dignement soutenu sa vieille réputation. Ses draps nous et de hautes couleurs, ses satins, ses cachemires sont, comme toujours, ce qu'on a fait de meilleur en ce genre. La liste des exposants de Sedan, à la tête desquels se trouve le ministre actuel du commerce, est nombreuse, quelques-uns, et entre autres M. E. de Montagnac, ne se sont pas bornés à la sévère couleur noire: ce dernier a exposé un assortiment complet de nouveautés pour pantalons, dont le tissu nous a paru réunir régularité, finesse, élasticité et solidité. C'est un heureux début pour un nouvel exposant.

Après les draps, une des branches les plus importantes de l'industrie des laines est la fabrication des tapis. Ici nous retrouvons l'homme qui, depuis longtemps, est à la tête de cette industrie, M. Sallandrouze, dont les magnifiques produits ne le cèdent pas cette année, pour la vivacité des couleurs et la grâce des dessus, à ce qu'ils étaient aux expositions précédentes. Entre ses mains et entre celles des Chenavard et des Couder, le métier est devenu un art, et le bon marche auquel ils sont arrivés, par une distribution intelligente du travail, rend les tapis accessibles à toutes les fortunes; et l'on sait que c'est là, dans nos idées, le criterium du progrès d'une industrie. Nous aimons à constater que, sous ce point de vue, l'usage des tapis jaspés, moquettes, veloutées, tend à se généraliser, et que les dessins, même pour les qualités inférieures, sont de bon goût, et le mélange des couleurs intelligent. En général, rien de heurté dans les lignes, rien de criant pour l'œil, telles sont les qualités remarquables des tapis que nous avons vus à l'exposition, exception faite de la bonté de la matière première. Nous donnons le dessin d'un de ceux dont nous avons le plus admiré la composition et la nuance habile des couleurs. Il sort de la manufacture d'Aubusson. C'est une portière style Pompadour dont le dessin est dû à un habile artiste, M. Jullien.

Les cases les plus brillantes de l'exposition sont, sans contredit, celles des exposants de châles de toute nature, et nous avons reconnu que les châles communs y faisaient tout autant d'effet que les châles les plus riches et les plus soignés. C'est une industrie qui ne date que d'hier, et qui cependant a pris son rang parmi les plus importantes et les plus suivies. C'est qu'elle répond à un besoin de luxe et de confort qui, des classes opulentes, a atteint d'abord la bourgeoisie aisée pour descendre jusqu'aux fortunes les plus médiocres. Un châle est une des premières nécessités de la vie; et les fabricants ont dû arriver à confectionner les plus merveilleux tissus à des prix qui étonneraient l'Indien passant dans sa cabane la moitié de sa vie à faire de ses mains un véritable cachemire. De 1819 à 1827, un homme dont on retrouve le nom partout où il est question de tissus, Ternaux, arriva à produire, à filer et à tisser le duvet de cachemire, ce produit délicat extrait des toisons des chèvres du Thibet. Et encore on a commencé par le travail à la main, pour y substituer à la longue le travail mécanique. On imita la méthode indienne ou le procédé de l'espoutinage. Dans ce procédé, la main de l'homme fait tout, confectionne le tissu, passe les nuance et varie le couleurs. «C'est, dit un publiciste, la perfection de l'ignorance en mécanique, la merveille de l'enfance de l'art.» Ce procédé grossier présente cependant un avantage que n'ont encore pu atteindre les machines, c'est que le châle dont chaque fil est assujetti isolement ne peut se débrocher. La méthode actuelle est le tance. Les fils formant les dessus du tissu sont fixés d'abord par un nœud, et ensuite découpés. Le tissu est moins solide, mais un châle qui, venu de l'Inde, vaudrait trois à quatre mille francs, se fait en France pour quatre cents francs au plus.

Si nous n'avons pas imité les Indiens dans leur manière de travailler, le goût, la mode ont forcé nos fabricants à se servir de leurs dessins uniformes et un peu monotones. Le genre indien a d'ailleurs donné naissance à des produits de qualité meilleure, et qui ont contribué, par leur bon marché, à répandre ce goût dans les classes les moins aisées. Ainsi, M. Ajax, à Lyon a confectionné des châles ressemblant aux indiens, avec des déchets de soie mêlés à de la laine ou du coton. A Nîmes on fait des châles bourre de soie, les lacaux, les thibets, etc.

Une réaction s'est cependant opérée, dans ces derniers temps, dans les formes de dessins. On se rappelle le magnifique châle ispahar dessiné par M. Couder, qui a figuré à l'exposition de 1834. Cet habile artiste a découvert, par un travail de patience et en décomposant les dessins indiens, que si les contours en étaient constamment anguleux, sans présenter aucune forme arrondie, cela tenait à l'imperfection et à la grossièreté de leur mode de travail. En partant de cette découverte, il a donné de véritables dessins indiens, mais à contours doux et non heurtés, tels que nos moyens de fabrication perfectionnée nous permettent de les obtenir, et nous a sortis enfin de ces éternelles palmes croisées dans tous les axes.

Le fabrication des châles est concentrée à Paris, à Lyon et à Nîmes. Paris marche en première ligne, grâce au goût de ses artistes et de la clientèle qu'il approvisionne. Parmi ceux qui tiennent cette année une place honorable à l'exposition, nous citerons MM. de Boas, qui fabriquent à la fois deux châles jumeaux, l'un blanc et rouge, l'autre rouge et blanc. D'après ce que nous avons dit de la méthode du tance qui finit par découpure, on concevra la possibilité de cette innovation économique. M. Frédéric Hébert garde le rang élevé où il s'était placé dans les expositions précédentes. MM Gaussin, qui ont demandé leurs dessins à M. Couder; M. Forestier, qui s'est adressé à M. Luittet, ont aussi des châles remarquables. MM. Houcey Julien et Marcel, coordonnateurs de la maison Hellennasse, ont exposé un châle en cachemire pur, complètement blanc, broché sans envers en fleurs naturelles, avec tiges, feuilles et même une portion du sol. C'est une des belles pièces de l'exposition. Et, toutes ces merveilles sont dues au métier Jacquart, qui, si longtemps dédaigné, est maintenant employé partout, auquel chacun cherche à apporter chaque jour des perfectionnements, et qui, il faut bien le dire, se prête admirablement à toutes les fantaisies de la mode et des artistes, avec les améliorations qu'il a subies depuis qu'il est sorti du cerveau de son immortel inventeur.

La fabrication des tissus de lin et de chanvre est arrivée à un degré de perfectionnement quant à la qualité, qui ne laisse plus de marge au progrès qu'au point de vue du bon marché. Dans ces branches d'industrie, la mécanique aussi est venue apporter ses immenses ressources. Le métier à filer le lin a fait une révolution complète depuis quelques années. Ce métier est dû à un Français, M. de Girard, homme de génie qui n'a cependant pas a se louer de sa patrie. Napoléon, qui procédait sommairement en tout, et à qui on ne reprochera jamais de n'avoir pas su encourager l'industrie nationale, Napoléon avait promis un million à l'inventeur d'un métier à filer le lin, M. de Girard se mit à l'œuvre et parvint à résoudre le problème; mai» Napoléon était sur son rocher, et la restauration ne tint pas les promesses faites. M. de Girard dut alors aller demander à l'Autriche le pain que lui refusait son pays. Le métier nous est revenu plus tard, mais sous une étiquette anglaise.

Le coton donne aujourd'hui des produits qui n'ont rien à envier pour la perfection à la production anglaise. On évalue à 100 millions la valeur du coton brut filé en France, et à pareille somme la valeur que lui donne la main-d'œuvre, et sur cette somme, on en compte le tiers ou environ 30 millions pour les ouvriers. Le progrès est manifeste dans les calicots, percales, jacomas, mousselines et damasses. Les fabriques de Saint-Quentin, de Mulhouse, d'Alençon et de Tarare se font remarquer par leurs bazins, leurs tricots et leurs organdis. C'est sur les cotonnades que s'exercent en grand l'industrie des impressions. Rouen se distingue par ses impressions sur les étoffes communes, et Mulhouse sur les étoffes plus riches.

Pour l'impression, tous les progrès sont dus à une machine inventée en 1821, par M. Perrot, et à laquelle l'inventeur donna le nom de perrotine, nom que la reconnaissance publique lui a conservé. Avant cette invention, les couleurs se mettaient à la main, et étaient par conséquent longues et coûteuses à appliquer. M. Perrot a fait faire avec une précision mathématique par une machine les impressions les plus délicates, avec économie de temps et d'argent, il sans nécessiter de plus grandes dépenses de dessin que dans le système ordinaire. Les organes de la perrotine sont admirables de simplicité, et leurs mouvements intelligents; on peut, avec cette machine, poser sur l'étoffe depuis une jusqu'il six couleurs à la fois, sans que l'une empiète sur l'autre, et en conservant la délicatesse des nuances et la pureté des lignes et des contours. La planche sur laquelle on imprime est plate, comme dans le système ordinaire. L'impression au moyen de cylindre eût peut-être offert plus d'avantages, mais la gravure sur un rouleau est beaucoup plus chère.

Quelques chiffres fournis par la société industrielle de Mulhouse vont prouver le progrès que l'introduction de cette machine dans la fabrication a amené en peu de temps; et pourtant, à Mulhouse, elle a été longtemps rejetée, comme convenant peu au genre de dessins d'impression: en 1839, il n'y avait encore que quatre un cinq de ces machines; en 1843, il en était tout autrement, et les résultats en étaient extraordinaires.

En 1827, il y avait à Mulhouse 16 fabriques d'indienne occupant 6860 ouvriers, et produisant annuellement 96,480,350 mètres d'étoffes imprimées.


          Métier à tapisserie, par mademoiselle Chanson.

En 1843, 11 fabriques occupaient 5,996 ouvriers, et produisaient 44,520 pièces d'étoffe d'une longueur ensemble de 275,670,000 mètres, ou environ trois fois plus qu'en 1827.

En 1827, un ouvrier produisait annuelle ment 1,391 mètres d'étoffes imprimées.

En 1843 il en fournit 4,597 mètres.

La maison Schlumberger et Kœchlin, de Mulhouse, est une de celles qui se font le plus remarquer par la beauté de ses tissus et de ses impressions, et en particulier par ses étoffes pour meubles et tentures.

Nous voici arrivé à l'une des branches de l'industrie française sur laquelle nous voudrions nous étendre longuement, car elle intéresse principalement et presque exclusivement la seconde ville du royaume, celle dont le reste de la France entend quelquefois les cris de détresse mêlés aux horreurs de la guerre civile: nous voulons parler de la fabrication des étoffes de soie et des rubans. Notre commerce extérieur est en grande partie alimenté par les produits des fabriques de Lyon et de Saint-Étienne. Dans les cinq années qui ont précédé 1839, le chiffre des exportations est de 80 millions pour les soieries et de 30 millions pour les rubans, en tout 110 millions, non compris la valeur des tissus mélangés de soie, de la bonneterie, passementerie, soies à coudre, et un grand nombre d'articles de mode. Depuis, ce commerce a éprouvé des fluctuations qui ont été bien fatales à l'industrie lyonnaise; la valeur moyenne de son commerce d'exportation a été, dans les cinq dernières années, de 158 millions, et celle de tout le commerce français de 480 millions: c'est donc un sur un peu plus de trois et demi. Dans le prix des soieries, la matière première entre pour les deux tiers, le reste représente les bénéfices et la main-d'œuvre. Qu'on juge, d'après cela, des désastres que peut amener la diminution de l'exportation: ainsi, de 1841 à 1842, il y eut une différence de 5 millions au détriment de la fabrique lyonnaise; c'est donc le tiers, ou 16 millions, qui a fait défaut pour la plus grande partie aux malheureux ouvriers en soie.

Nous ne nous arrêterons pas à signaler les noms de tous ceux qui nous ont paru mériter, par la beauté de leurs produits, les encouragements du gouvernement et les applaudissements de la foule. Les exposants de rubans se font surtout remarquer par le goût et la richesse de leurs nuances. Nous citerons seulement la maison Faure frère, de Saint-Étienne, qui, en 1839, obtint la médaille d'or, et qui expose des rubans façonnés au moyen d'un battant-brocheur de l'invention de M. Boivin, habile mécanicien de Saint-Étienne. Ce battant-brocheur permet de faire cinq à six rubans sur le même métier au lieu d'un seul. C'est là un progrès qui tend indubitablement à faire baisser les prix et à pourvoir à une fabrication considérable.

Nous voudrions pouvoir envoyer nos lecteurs dans la galerie des tissus; mais aujourd'hui plus que jamais, cela leur est interdit; des cordes en écartent les curieux; c'est là que l'orage a fait ses dégâts; les riches étoffes aux couleurs éclatantes, les fines soieries, les lingeries précieuses, ont plus ou moins souffert de la légèreté des constructions, combinée avec la violence de la grêle.

Après avoir passé en revue les hauts produits du lainage, qu'on nous permette d'offrir à nos lectrices un métier à tapisserie, invention nouvelle d'une demoiselle qui, frappée des mouvements du métier ordinaire, qu'on devait monter et démonter et faire mouvoir dans tous les sens, à l'aide de lourdes vis, disgracieusement placée» dans de jolies mains, a imaginé un mécanisme aussi ingénieux que simple qui permet de monter et démonter, tendre et détendre avec facilité l'étoffe dans tous les sens. Par un autre procédé, ce métier présente un support pour le modèle et un cadre à quadrillé pour reproduire et nuancer un dessin donné. Cet appareil est dû à mademoiselle Chanson.


Le Roi, la Reine et la Famille royale visitant la galerie des tissus.



Portière en tapisserie, exécutée à Aubusson.


PORCELAINES, FAÏENCES ET POTERIES.

Les produits que nous avons à examiner dans ces diverses branches d'industrie, témoignent d'un immense progrès sous le rapport de l'exécution. Peut-on en dire autant du bon marché? car c'est là toute la question, puisque, abstraction faite de certains vases en belle et bonne terre, ornés de peintures d'un dessin et d'un coloris admirable, qui ne s'adressent qu'aux grandes fortunes, la consommation de la porcelaine, de la faïence et de la poterie est une des premières nécessité de l'économie domestique. Nos fabricants ont d'ailleurs sur tous les marchés d'infatigables concurrents. Partout la porcelaine anglaise a pénétré à des prix tellement réduits, grâce au bon marché des matières premières, que les produits français ne peuvent lutter avec avantage qu'au moyen de grands perfectionnements de fabrication. Pourtant nous devons le dire, il y a dix ans déjà, quelques fabricants déclaraient, les uns qu'ils n'avaient plus besoin de la prohibition contre les porcelaines anglaises, les autres que le droit à l'entrée pouvait être réduit à la moitié, au tiers et même au quart. Ces déclarations, en témoignant du progrès de notre industrie, nous prouvent en même temps que les prix de consommation courante ont baissé. C'est en effet ce qui a eu lieu, et l'on trouve aujourd'hui dans le commerce des services de porcelaine au prix où se vendait jadis la faïence, et des pièces de faïence cotées au prix de l'ancienne poterie.

M. Brongniart, dans son excellent travail sur la poterie, distingue sept sortes de poteries: les terres cuites, la poterie commune, la faïence commune, la faïence fine, la poterie de grès, la porcelaine dure, la porcelaine tendre. Nous ne nous occuperons pas de la première classe, qui comprend les briques, tuiles, carreaux, etc.

Les deux principes constituants de toutes les poteries sont la silice et l'alumine. Les argiles pures et les kaolins sont particulièrement composés de ces deux terres, et offrent par conséquent les matériaux les plus habituels pour la fabrication des poteries fines et des porcelaines. Les argiles figulines ou de potier, et les marnes argileuses, qui sont composées d'argile et de craie, sont d'un usage général et économique pour les faïences et les poteries communes.

La poterie commune avec vernis jaune, vert ou brun, est composée d'argiles plastiques brunes qu'on trouve à Arcueil, Gentilly et Vaugirard, et de sable siliceux contenant un peu de marne ferrugineuse. On y ajoute de plus une matière telle que le sable ou la craie, pour dégraisser la pâte. Quand ces poteries sont cuites, on procède au vernissage. Le vernis est la partie importante, mais malheureusement aussi la plus dangereuse de ces poteries, le plomb y entre en grande quantité (sur 100 parties il y en a 64 d'oxyde de plomb). Ce vernis est facilement fusible, s'écaille au feu, et peut se mêler aux aliments quand on les a soumis à un trop grand feu dans ce genre de poterie.

La faïence commune se divise en faïence blanche et faïence brune; la première ne supporte pas le feu, et la seconde le supporte très-bien; cela tient à ce que dans la seconde la marne blanche est en plus petite proportion que dans la première. Les pâtes de ces deux faïences sont composées d'argile plastique, de marne argileuse verdâtre, de marne, calcaire blanche, et de sable marneux. Elles sont préparées sur le tour à potier d'abord pour l'ébauchage avec les mains, puis, quand elles sont déjà un peu desséchées, pour le tournassage avec des instruments en fer. On les cuit pendant trente-six heures, puis on y met l'émail après l'application duquel une seconde cuisson est nécessaire, aussi longue que la première.

Cet émail est opaque, et dissimule par conséquent les défauts de la pâte.

Quant à la faïence fine, elle est essentiellement composée d'argile plastique lavée et de silex broyé fin. L'enduit est un vernis cristallin, fondu préalablement en verre et composé de silice unie à du quartz, de soude et de plomb à l'état de minium ou d'oxyde. On distingue dans la faïence fine le cailloutage en terre anglaise, et la terre de pipe.

La poterie de grès se distingue également en poterie commune et poterie fine. Sa principale propriété consiste en ce que son grain est très-serré et que, avec ou sans vernis, elle est imperméable à l'eau et se conduit bien sur le feu. C'est la transition entre la faïence et la porcelaine.

Ce qui distingue la porcelaine de la faïence, c'est la translucidité de sa pâte qui tient à la présence dans le feldspath (élément essentiel de la porcelaine) d'un alcali. La porcelaine dure contient moins de cet alcali que la porcelaine tendre, et est moins transparente. Les deux éléments principaux de la pâte des porcelaines sont le kaolin et le feldspath. La France a, pour la fabrication de la porcelaine dure, un avantage fondamental, celui de la matière première. Son kaolin de Saint-Yrieix, près Limoges, est plus pur qu'aucun autre kaolin connu. Nous ne pouvons nous arrêter à décrire ici les procédés ingénieux de la fabrication et les manipulations sans nombre dont chaque morceau de pâte est l'objet. Nous dirons seulement qu'une des parties importantes de l'art du porcelainier est la décoration en couleur de ses produits; c'est là que surtout a éclaté le progrès, sans parler du fini du dessin, qui est plus correct et plus artistique en France que partout ailleurs, même pour les porcelaines communes, même pour les faïences qui s'adressent à la consommation des classes peu riches.

Après ce rapide coup d'œil jeté sur l'art dont nous avons à examiner les produits, il nous reste à entretenir nos lecteurs des œuvres qui nous ont le plus frappé à l'exposition, tant au point de vue de l'art qu'au point de vue de la consommation.

Nous avons remarqué, comme décorations originales et de bon goût, la case de M. Gille jeune, qui est arrivé à donner ses porcelaines ornées et décorées à des prix qui les mettent à la portée d'un grand nombre de fortunes. Ses cheminées ne nous ont pas paru coûter plus cher que les cheminées de luxe en marbre. Il a des panneaux complets d'appartement en belle porcelaine, qui sont d'un effet excessivement riche.

Parmi les exposants de faïence usuelle, on retrouve encore les directeurs des fabriques de Montereau, de Creil, de Vierzon, qui arrivent à avoir d'excellents objets qu'ils peuvent donnera des prix réduits.


Poteries de grés de Voisinlieu.

Près d'eux se cache modestement une case dont les produits sont cependant destinés à faire une révolution dans l'économie domestique; ce sont les produits galvano-céramiques, ou, en langage à la portée de tous, poterie (porcelaine ou faïence) revêtue, au moyen d'un courant galvanique, d'une enveloppe en métal. Si cette découverte tient tout ce qu'elle promet, adieu la poterie commune et son vernis plombifère! Cette nouvelle poterie joint à la propriété d'aller au feu celle de ne pouvoir s'écailler et d'être d'une grande propreté. Le prix seul nous en a paru trop élevé: on ne comprendra jamais, en effet, qu'un vase soumis à du courant galvanique et revêtu d'une couche de cuivre d'une épaisseur microscopique, et d'un prix pour ainsi dire nul, vaille, après cette opération, six francs, quand il était coté trois francs auparavant. Nous engageons vivement MM. Nonalthier et Boquet à se persuader que c'est dans le bon marché qu'ils trouveront leur débit et que, s'ils veulent rendre un véritable service à l'humanité, c'est en baissant leurs prix de manière à lutter partout avec la poterie commune.

Nous retrouvons dans les grès cérames la fabrique de Sarreguemines et celle de Montereau. M. Johnston de Bordeaux a exposé des grès demi-porcelaine et des porcelaines tendres d'une bonne exécution.

Depuis la dernière exposition, une nouvelle fabrique s'est montée près de Beauvais, sous la direction d'un de nos peintres les plus renommés, et a immédiatement pris rang parmi celles qui sont en possession de fournir des objets de fantaisie et d'utilité tout à la fois. Le talent bien connu du directeur, et la bonne qualité des produits, ont rapidement répandu les grès de Voisinlieu, qui, d'ailleurs, par leurs formes originales et leurs couleurs, sortaient la décoration de nos appartements de ces éternels vases à fleurs en porcelaine blanche avec filets dorés. M. Ziegler établit sa fabrique, en 1839, au milieu des terres du Beauvaisis, si renommées pour leurs qualités argileuses. Depuis cette époque, les fabriques environnantes de la Chapecelle-aux-Pots, Savignies et autres lieux, ont pris plus de développements et ont amélioré leur fabrication. Nous donnons quelques unes des formes capricieuses adoptées par l'imagination de l'artiste; nous nous plaisons à reconnaître, d'ailleurs, qu'en général ces formes sont gracieuses et heureusement combinées avec la destination du vase.


Vase en porcelaine de la fabrique de M. Talmoure,
avec garniture en bronze doré par M. Lerolle.


Vase en porcelaine, style Louis XV,
de la fabrique de M. Talmoure,
procédés de M. Discry.


  Flacon en porcelaine, imitation
  chinoise, de la fabrique de M.
  Talmoure, procédés de M. Discry.

Les fonds de couleur sur porcelaine, dite au grand feu, sont une des parties les plus délicates de l'art du porcelainier. On entend par là les couleurs brillantes qui, cuites et identifiées avec la couverte ou vernis de la porcelaine, sont susceptibles d'être dorées aussi brillamment et aussi solidement que la porcelaine elle-même. Jusqu'en 1835, on n'avait que deux belles couleurs de fonds au grand feu, le bleu de cobalt et le vert de chrome; maintenant on en a plus de dix, grâce aux nouveaux procédés de M. Halot et de M. Discry. Ils sont arrivés à placer leurs couleurs sur la pièce avant qu'elle soit cuite; ils la recouvrent de l'émail feldspathique, et ils unissent ainsi, par un seul feu, la porcelaine et la couleur avec le vernis. Ce procédé est à la fois économique et donne des fonds très-glacés, très-solides et très-égaux. Un autre procédé consiste dans l'application d'un corps gras sur les places dites réserves, destinées à recevoir soit une autre couleur, soit des peintures diverses.

Au jugement du jury de 1839, M. Discry excelle dans la composition des fonds, la pose des couleurs par immersion et la formation des réserves. Cette année, l'exposition de M. Talmoure prouve que la fabrication n'a pas dépéri entre ses mains. Nous donnons à nos lecteurs un vase, style Louis XV, qui est d'une belle exécution, un flacon, imitation de boccaro chinois. Mais la pièce capitale est un grand vase de porcelaine, monté en bronze doré, exécuté par M. Lerolle. Et, à propos de ces derniers fabricants, qui avaient été si honorablement remarqués à l'exposition de 1831, nous demanderons comment il se fait qu'ils ne paraissent cette année que sous le patronage d'un fabricant de porcelaines, et nous regrettons qu'ils n'aient pas cru devoir affronter par eux-mêmes et pour leur propre compte le jugement du public et du jury.



Bulletin bibliographique.


Hegel et la Philosophie allemande, ou Exposé et Examen critique des principaux systèmes de la Philosophie allemande depuis Kant, et spécialement de celui de Hegel; par A. Ott, docteur en droit, 1 vol. in-8.--Paris, 1844. Joubert, 7 fr.

Si nous en croyons M. Ott, la philosophie allemande ne tend à prendre en France une autorité de plus en plus grande que parce qu'elle y est très-imparfaitement connue. Que l'enveloppe mystérieuse qui la dérobe encore aux regards de la plus grande partie de ses concitoyens soit levée, le prestige dont elle est environnée tombera bien vite, et chacun appréciera à leur juste valeur ces idées que tant de personnes prônent sans les avoir suffisamment étudiées. Aussi l'ouvrage qu'il vient de publier a-t-il pour but d'en donner une notion plus véritable, et de mettre le public français à même de les juger en pleine connaissance de cause.

«Notre intention, dit-il, n'est donc pas de propager parmi nous la philosophie allemande, mais seulement de la faire connaître. Nous ne voulons nullement ravaler les travaux scientifiques de l'Allemagne, ni méconnaître la puissance de ses penseurs; mais autre chose est d'admirer la hardiesse d'un système, l'effort intellectuel qui l'a engendré, l'enchaînement rigoureux dont il se compose; autre chose est d'en accepter le point de départ, la méthode et les résultats. La philosophie allemande n'est pas un fait isolé dans l'histoire moderne; elle est l'expression de l'esprit même du peuple allemand, de ses croyances religieuses, de ses tendances morales. Ces tendances ne sont pas celles de la France. La France est une nation catholique; chez elle prédominent les sentiments d'unité, les idées sociales. Dans les croyances françaises, l'individu est subordonné à la société; le mot n'est qu'un point de la circonférence; la raison de chacun doit se soumettre à la raison de tous. L'Allemagne, au contraire, est la patrie du protestantisme, de l'esprit de division et de séparation; chez elle le moi s'est fait centre, la raison individuelle ne reconnaît aucune autorité supérieure, le point de vue individuel domine le point de vue social. A ces deux tendances répondent deux philosophies, mais deux philosophies opposées, contradictoires que jamais on ne parviendra à concilier. Or, c'est à l'avenir de décider quelle tendance prévaudra de la tendance française on de la tendance allemande. Ce sera l'une ou l'autre, mais certainement pas toutes les deux. Pour nous, qui croyons notre pairie dans la bonne voie, nous lui souhaitons d'y persister et de rester fidèle à sa tradition, dont l'abandon serait une renonciation au principe même de sa nationalité.»

M. Ott nous a fait connaître lui-même le but et reprit de son ouvrage; disons maintenant quelle méthode il a suivie pour initier ses lecteurs à la philosophie allemande. Selon lui, il ne devait pas écrire une histoire de cette philosophie, et analyser avec le même soin tous les systèmes qui ont paru depuis Kant. La plupart de ces systèmes, après avoir brillé un moment, ont disparu, et n'offrent plus aujourd'hui qu'un intérêt purement historique. Les maîtres de la philosophie allemande, ceux qui l'ont conduite au point où elle se trouve, sont en petit nombre: c'est Kant, Fichte, Schelling et Hegel. «Or, dit encore M. Ott, la valeur personnelle de ces hommes était mise de côté, leurs doctrines n'ont plus, à l'époque actuelle, une importance égalé. De Kant et de Fichte, il n'est resté que les principes généraux, les données qui ont servi à leurs successeurs. Schelling a soumis son système à une refonte complète. Hegel est le seul qui soit debout aujourd'hui; il est le seul aussi dont l'école manifeste encore de la vie et de l'activité, et dont les idées exercent une influence directe sur le mouvement actuel de la philosophie. C'est donc le système de Hegel qui forme le sujet principal de notre travail.» L'ouvrage de M. Ott se divise en trois parties, précédées d'une introduction, et suivies d'une conclusion.

Dans l'introduction, M. Ott expose d'abord la partie substantielle des doctrines de Kant, de Fichte et de Schelling, ce qui est, est resté dans la philosophie allemande; puis il examine l'ensemble des principes de Hegel de manière à donner en même temps une idée générale du système, et à préparer le lecteur à l'analyse proprement dite des ouvrages de l'auteur.

Cette analyse forme les trois parties du livre, qui ont pour titres; La Logique, la Philosophie de la Nature et la Philosophie de l'Esprit. M. Ott suit ainsi l'ordre et les divisions adoptées par Hegel dans son Encyclopédie.

La conclusion est intitulée: État présent de la Philosophie en Allemagne. Après avoir affirmé que le système de Hegel, qu'il vient d'analyser, a clos la série des doctrines philosophiques engendrées par le protestantisme allemand, M. Ott se demande quel est le fruit de cette science tant vantée, quel est le résultat on a abouti ce développement qui a trouvé de si nombreux admirateurs. Dans son opinion, et sa conclusion n'a d'autre but que de prouver qu'il a raison de penser ainsi, «Ce résultat est la confusion universelle. Toutes les théories, toutes les doctrines, tous les systèmes qui, depuis Kant, se sont élevés en Allemagne, se sont mêlés et amalgamés dans une logomachie sans nom. Les idées ont perdu leur valeur, les mots ont perdu leur sens; on se parle sans s'entendre, et c'est en vain que chacun espère faire taire les autres en criant plus fort qu'eux. Toutes choses sont remises en question; partout est la discussion et la controverse, et des brochures innombrables alimentent sans cesse cette ardeur de disputer qui s'est emparée de tous. De ce choc des opinions contradictoires, il résulté que nulle conviction générale ne peut se fonder, et qu'il ne reste en partage au public que le doute et l'incertitude. Telle est, dit M. Ott en terminant, la situation que la philosophie protestante a faite de l'Allemagne savante. Il suffira de la connaître et d'en apprécier les causes, pour repousser les idées qui l'ont produite, idées étrangères, dont l'importation dans notre patrie procurerait aussi peu de profit que d'honneur.»


Histoire des Peuples du Nord, par Henry Wheaton, membre correspondant de l'Institut de France, ministre des États-Unis d'Amérique près la cour de Prusse; traduit de l'Anglais par Paul Guillot, avocat à la cour royale de Paris. 1 vol. in-8, LXI et 583 p., augmenté de cartes, inscriptions et alphabet runiques.--Paris, 1844. Marc-Aurel et Hachette. 11 fr.

La littérature du Nord n'a pas été sans participer au mouvement que le dix-neuvième siècle a imprimé aux études historiques. De grands et importants travaux ont été entrepris, et se continuent chaque jour pour nous révéler les annales d'une contrée dont les habitants occupent, par leurs conquêtes et leurs expéditions aventureuses, une si grande place dans l'histoire du moyeu âge. Il nous suffira, dès à présent, de citer les remarquables travaux de Gejer, de Rask, de Rafu, de Müller, de Finn-Magnussen, et d'autres encore dont la science et le zèle infatigable ont tant contribué à faire connaître à l'Europe les faits et gestes des nations Scandinaves.

Jusqu'ici, cependant, nous devons dire que la France était restée un peu en dehors du mouvement général. Les ouvrages publiés sur le Nord se bornaient, à très-peu d'exceptions près, à des écrits de touristes qu'on pouvait considérer comme d'agréables impressions de voyage, mais auxquels on ne pouvait accorder la confiance que doit commander toute œuvre scientifique. C'est dire assez que nous ne devons point ranger dans cette catégorie l'Histoire des Peuples du Nord que vient de publier M. Wheaton. Ancien ministre des États-Unis à Copenhague, nul n'était mieux placé que lui pour puiser aux sources officielles, et s'éclairer par ce contact des savants, qui, les premiers, avaient mis en lumière les titres jusqu'alors égarés on enfouis dans l'histoire Scandinave.

L'ouvrage de M. Wheaton comprend l'histoire des Danois et des Normands, depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie, et du royaume des Deux-Siciles par le fils des Tancrède de Hauteville.

Tout ce qui intéresse la vie des peuples du Nord pendant cette longue période de temps se trouve consigné dans le livre de M, Wheaton, et nous devons avouer que ce n'était pas une tâche toujours facile de mettre un peu d'ordre et de clarté dans le récit d'événements où tant de peuples, les Danois, les Norvégiens, les Islandais, les Suédois, les Anglo-Saxons, etc., sont toujours en contact, de faire la part de l'histoire et celle des traditions mythologiques qui ont régné en Scandinavie après même l'introduction du christianisme. L'auteur a porté beaucoup de méthode dans cette partie du son œuvre; l'étude approfondie qu'il a faite des matériaux indigènes lui a permis d'aborder plusieurs points de critique historique, et parfois de les décider.

L'histoire des races du Nord a pour les hommes sérieux un intérêt d'autant plus vif, qu'elles se trouvent mêlées à tous les grands événements de cette époque, en contact avec tous les empires. Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus dans leurs guerres avec la France et l'Angleterre, jusqu'au moment où Rollo se fut fait donner le duché de Normandie, et où Guillaume le Bâtard se rendit maître de l'Angleterre; conquérants dans le royaume des Deux-Siciles, gardes du corps à Constantinople, pirates ou aventuriers sur toutes les mers, on trouve partout des traces de leur passage. Doit-on s'étonner après cela que les Scandinaves, en rapports continuels pendant plusieurs siècles avec les peuples de l'Europe centrale et méridionale, leur aient communiqué une partie de leurs mœurs, de leurs usages, de leurs lois, quelquefois même aient influé sur leur idiome. L'Angleterre, notamment, conserve même aujourd'hui les traces de sa fusion avec la race normande.

Ce qui augmente encore l'intérêt de ce livre, c'est qu'aux travaux de M. Wheaton sont venus s'ajouter les travaux personnels du traducteur, M. Paul Guillot, qui déjà, il y a quelques années, a fait connaître au public français l'ouvrage remarquable de John Allen sur la Prérogative royale en Angleterre. Une introduction qui donne l'exposé de la mythologie Scandinave; des tableaux chronologiques, un alphabet runique, des fragments de poésie oh des plus beaux chants des Skaldes, fragments précieux pour l'histoire, en ce qu'ils constituaient souvent les seules chroniques de l'époque; la célèbre inscription runique trouvée en Amérique sur un rocher près de Rhode-Island, et qui semblerait assigner une date certaine à la découverte du Nouveau-Monde par les Européens, complètent cet ouvrage, qui devient ainsi comme un répertoire historique où peuvent puiser avec confiance tous ceux qui veulent s'instruire dans l'histoire, encore aujourd'hui trop peu connue parmi nous, des peuples de l'ancienne Scandinavie.

L.


Histoire universelle; par César Cantu; traduite par Eugène Arnoux, ancien député, et Piersilvestro Leopardi. Tome deuxième.--Paris, 1844. Firmin Didot. 1 vol. in-8. 6 francs.

Le second volume de l'Histoire universelle de César Cantu, que vient de mettre en vente la librairie Firmin Didot, est encore mieux rempli que le premier. Il comprend la Perse, la Grèce et l'Italie ancienne. M. Cantu analyse l'histoire de la Perse depuis les temps obscurs jusqu'à la mort de Darius. Puis il consacre deux chapitres à la religion des mages et à la constitution morale et publique des Perses. L'histoire de la Grèce occupe à elle seule les trois quarts du volume. Sparte et Lycurgue, Messine, Athènes et Solon, Pisistrate, les petits États, les colonies, la guerre médique, la suprématie d'Athènes, la guerre du Péloponnèse, la grandeur et la décadence d'Athènes, la suprématie de Sparte, Socrate, la retraite des dix mille, Agesilas, la Béotie et Épaminondas, les Macédoniens et Alexandre, la littérature, la philosophie, les beaux-arts et les sciences; tels sont les nombreux sujets traités ou restitués en dix-huit chapitres. Quant à l'Italie, M. Cantu ne nous en fait connaître encore que les premiers habitants, la grande Grèce, les îles et le Latium. Le second volume se termine avec la fin de l'histoire poétique de Rome. Le tome troisième paraîtra prochainement.


L'Algérie en 1844; par A. Desjobert.--Paris, 1844. Guillaumin.

M. Desjobert est infatigable: à la Question d'Alger en 1837, à l'Algérie en 1838, succède aujourd'hui l' Algérie en 1844. A en croire ses trois brochures, l'Afrique est un legs funeste que la restauration a fait à la révolution de Juillet. L'opinion publique est trompée par les particuliers et par le gouvernement. Lui montrer ses erreurs, telle est la tâche que s'impose M. Desjobert. Pour prouver à la France qu'elle est victime d'une folie, il examine la question de l'occupation d'Alger sous un certain nombre de points de vue: l'occupation, la colonisation en général, la colonisation militaire, la colonisation mixte, la colonisation civile, le commerce et la navigation, l'armée, les finances, etc., et de Cet examen, il conclut que la France ne peut pas raisonnablement sacrifier chaque année 100 millions à ce qu'il appelle l'affaire d'Afrique. Lors même qu'elle ne contiendrait pas une fonte de faits curieux, cette brochure serait recherchée et lue à cause de son excentricité; mais nous espérons qu'elle ne convaincra personne, et que le public continuera à ne pas admettre l'opinion du célèbre député de la Seine-Inférieure.


Leçons élémentaires de Botanique, fondées sur l'analyse de 50 plantes vulgaires; par M. Em. Lemaout, docteur-médecin. Chez Fortin, Masson et comp.

La botanique est la science des végétaux; mais connaître les végétaux sous tous leurs points de vue est une entreprise difficile même pour les hommes qui s'y livrent exclusivement. Il faut donc opter entre la physiologie végétale, qui s'occupe de la structure, des organes et des fonctions des plantes, et la botanique descriptive, qui énumère, classe et décrit toutes les plantes répandues à la surface du globe.

Toutefois ces deux sciences ne sont pas complètement indépendantes. Le physiologiste, témoin d'un phénomène curieux que présente une plante, veut en savoir le nom, et à son tour celui qui se bornerait à connaître les plantes par leur nom et serait tout à fait étranger à leur physiologie, serait un collecteur et non pas un botaniste. Cette nécessité de connaître deux branches de la botanique a toujours arrêté les gens du monde L'un ne s'inquiète nullement du nom et de la classification des végétaux, mais il voudrait savoir comment ils germent, vivent, respirent et se propagent; il ouvre un traite de physiologie végétale, et se limite immédiatement contre des noms latins par lesquels l'auteur désigne les plantes dont il décrit les phénomènes physiologiques. Un autre, et c'est le cas le plus habituel, se contenterait de savoir le nom des plantes qui l'entourent, il voudrait faire un herbier qui réunirait les plantes qu'il cueille dans ses promenades; mais dès les premières lignes il voit surgir une foule du noms inconnus servant à désigner les organes divers au moyen desquels on est arrivé à classer et distinguer les plantes. Il résulte de là que la plupart des personnes qui avaient entrepris cette étude se lassent de tourner dans un cercle vicieux, se découragent, se dégoûtent et déclarent n'avoir trouvé que des mots là où ils cherchaient des faits et des idées. Cette accusation est injuste. Des objets nouveaux génèrent des mots nouveaux, et l'on ne peut désigner les plantes ni leurs organes avec les mots employés dans l'usage habituel de la vie. Mais, il faut en convenir, les auteurs de traités élémentaires ne se sont peut-être pas mis assez à la place de l'homme du inonde qui ouvre pour la première fois un livre de botanique. Ils n'ont pas fait une part suffisante, à son inexpérience, et lui ont supposé une persévérance qu'un désir ardent de connaître peut seul inspirer.

Avant d'écrire son livre, M. Lemaout avait depuis longtemps enseigné la botanique, il avait été témoin des difficultés que ses élèves rencontraient à chaque pas, et s'était efforcé de les leur aplanir. Fort de son expérience, il a publié un livre réellement élémentaire. Il ne rebute pas le commençant en lui parlant de plantes inconnues, car il en a choisi cinquante qui sont tellement communes dans les jardins ou dans les champs, qu'elle ont un nom vulgaire et sont connues universellement. Ces cinquante plantes figurées dans son ouvrage forment la base du son enseignement, et sans aller en chercher d'autres. Il donne à son élève des notions sur les organes, la physiologie et la classification très suffisantes pour que celui-ci puisse ensuite pousser plus loin l'étude de la botanique, s'il en a le loisir et l'envie. Mais dût-il s'arrêter au milieu du livre, le lecteur aura des notions assez complètes sur plusieurs points de la botanique, et au bout de vingt pages, il saura si cette science est du son goût. Le livre de M. Lemaout est donc réellement un ouvrage élémentaire; c'est celui que l'on conseillera à quiconque veut entreprendre sans maître l'étude du la botanique. Il est en outre composé de manière à exciter l'attention et la curiosité du lecteur; et n'est point un traité dogmatique de la science, c'est un cours instructif où le professeur cherche toujours à instruire en amusant. Toutefois, la science qu'il enseigne est une science solide et de bon aloi, et les anecdotes dont il entremêle ses leçons ne sont point de ces historiettes puériles qui rabaissent la science aux yeux de l'homme d'intelligence, et n'ajoutent rien à son charme pour celui qui est en état de la comprendre.