XV. Guerre en Dalmatie. Sur la côte de la Dalmatie, les armes vénitiennes furent moins heureuses. Les Hongrois enlevèrent Scutari, gagnèrent une bataille, et auraient probablement reconquis la majeure partie de cette côte, si les Turcs, alors maîtres de la Thrace et en guerre avec Sigismond, n'eussent fourni aux Vénitiens un secours qui les aida à s'y maintenir. Pierre Loredan, capitaine du golfe, conquit Almissa, Brassa, Lezina, Curzola, Trau et Spalato. Scutari fut surpris et enlevé. Cattaro se donne aux Vénitiens. Cattaro, qui était alors une petite république, se donna aux Vénitiens, effrayée des progrès de la puissance ottomane, et ne trouvant pas une protection efficace dans les armes du roi de Hongrie. Mais cette soumission volontaire fut précédée d'un traité par lequel les habitants se réservèrent le droit d'élire leurs magistrats et de conserver leurs anciennes lois; ils y insérèrent même une condition digne de servir de modèle aux autres peuples. Il fut stipulé que les Vénitiens ne pourraient jamais céder cette ville à une autre puissance, et que, s'ils oubliaient cet engagement, Cattaro dégagée de tous les siens envers eux, reprendrait à l'instant son indépendance primitive[112].
XVI. Situation de la république après ces conquêtes. La république de Venise se montra fidèle à un traité qui lui donnait une forteresse importante à l'entrée de l'un des principaux bassins du littoral de l'Adriatique. Ce fut alors que la république se trouva réellement souveraine du golfe, puisqu'elle en possédait tous les rivages depuis les bouches du Pô jusqu'à Corfou. Ce territoire comprenait une population d'à-peu-près deux millions d'habitants, répartis sur deux mille lieues quarrées, à quoi il faut ajouter Candie, Négrepont, toute la côte de la Morée, plusieurs îles de l'Archipel, et des établissements dans presque tous les ports de l'Orient.
La capitale, suivant le dénombrement qui fut fait à cette époque, avait une population de cent quatre-vingt-dix mille âmes[113], et ce qui prouve que cette population tendait encore à s'accroître, c'est que les maisons y étaient d'une grande valeur[114]: on en peut juger par leur estimation qu'on portait à sept millions de ducats, ou trente millions de francs, et par le loyer qui s'élevait à cinq cent mille ducats, de la valeur de quatre francs trente-cinq centimes, c'est-à-dire, à deux millions de notre monnaie[115]. Tous les impôts rendaient dans la même proportion.
Un autre signe de prospérité non moins évident, c'était l'activité de l'atelier monétaire de Venise, pour convertir en monnaies nationales les espèces étrangères qui restaient dans le pays, après la compensation de toutes les marchandises importées et exportées. Cet atelier frappait annuellement un million de ducats d'or valant à-peu-près dix-sept francs; deux cent mille pièces d'argent et huit cent mille sols. C'était une fabrication de près de dix-huit millions de notre monnaie, dont s'accroissait tous les ans le numéraire de Venise. Aussi les fortunes particulières et la fortune publique augmentaient-elles dans une progression rapide. En moins de dix ans, l'état avait éteint une dette de quatre millions de ducats d'or, c'est-à-dire de près de soixante-dix millions de francs, et avait prêté cent soixante-six mille ducats au marquis de Ferrare. On comptait, dans Venise, mille nobles dont la fortune s'élevait depuis quatre mille jusqu'à soixante-dix mille ducats de revenus, et cela dans un temps où pour trois mille ducats on achetait un palais[116].
Trois mille vaisseaux de commerce du port de cent, de deux cents tonneaux, et trois cents gros bâtiments, occupaient vingt-cinq mille matelots. Quarante cinq galères, que la république entretenait en armement pour la protection de son commerce, étaient montées par onze mille hommes.
Ces flottes portaient tous les ans, chez l'étranger, pour dix millions de ducats de marchandises, qui produisaient un bénéfice de deux cinquièmes, dont la moitié payait le fret des bâtiments, et faisait vivre trente-six mille marins, et le reste accroissait les capitaux des négociants. Je trouve dans l'historien Sanuto, quelques notions sur une flotte marchande qu'on expédia vers ce temps-là pour la Syrie. Elle consistait en six bâtiments, ayant chacun cent cinquante hommes d'équipage, ils portaient trois cent soixante mille ducats en espèces, et des marchandises pour cent soixante mille.
Pour donner une idée de l'importance des ventes que Venise faisait, seulement dans la Lombardie, il suffit d'exposer que tous les ans elle y vendait pour
| 900,000 | ducats de | draperies. |
| 100,000 | » | toiles. |
| 240,000 | » | laines de France et d'Espagne. |
| 250,000 | » | coton. |
| 30,000 | » | fil. |
| 200,000 | » | d'étoffes d'or et de soie, |
| 250,000 | » | savon. |
| 539,000 | » | d'épiceries et de sucre. |
| 120,000 | » | bois de teinture. |
| 110,000 | » | d'autres objets, parmi lesquels les esclaves figurent pour une somme de 50,000 ducats. |
| ———— | ———— | |
| 2,789,000 | ducats. |
C'était donc une vente montant à deux millions sept cent quatre-vingt-neuf mille ducats, sans compter la vente du sel; et les Vénitiens rapportaient de toutes les places d'autres marchandises qu'ils allaient vendre à d'autres nations avec avantage. La somme du commerce que Venise faisait avec la Lombardie, était évaluée à vingt-huit millions huit cent mille ducats.
On aura remarqué quelle supériorité cette nation devait avoir sur les autres pour s'être faite l'intermédiaire du commerce des laines entre la Lombardie, la France et l'Espagne. Aussi tous les peuples étaient-ils ses tributaires; elle gagnait seize cent mille ducats par an sur les Lombards, et près de quatre cent mille sur Florence.
Et si l'on considère qu'il y avait à peine quarante ans que la république, dépouillée de la Dalmatie, réduite à disputer la plage de Malamocco, implorant la paix sans l'obtenir, menacée dans sa capitale, sans communication avec les colonies qui lui restaient, n'avait que six galères à mettre à la mer, voyait le pavillon génois flotter sur les lagunes, et finissait par céder au duc d'Autriche la seule province qu'elle possédât sur le continent, on reconnaîtra qu'il fallait qu'il y eût dans ce gouvernement un puissant principe de force et de vie, pour avoir surmonté tant d'obstacles et réparé tant de malheurs. Il nous reste à voir s'il était aussi heureusement organisé pour soutenir la prospérité.
Voici quel était à cette époque l'état des finances de la république[117].
| RECETTES. | À DÉFALQUER. | PRODUIT NET. | ||||
| ducats. | ducats. | ducats. | ||||
| Le Frioul rendait | 7,500 | 6,330 | 1,170 | |||
| Trévise et le Trévisan | 40,000 | 10,100 | 29,900 | |||
| Padoue et le Padouan | 65,500 | 14,000 | 51,500 | |||
| Vicence et le Vicentin | 34,500 | 7,600 | 26,900 | |||
| Vérone et le Véronais | 52,500 | 18,000 | 34,500 | |||
| Venise | 150,000 | 698,500 | 99,780 | 598,720 | ||
| L'office du sel | 165,000 | |||||
| Les 8 offices qui versaient à la caisse des emprunts | 233,500 | |||||
| Profits de la chambre des emprunts | 150,000 | |||||
| Terres maritimes | 180,000 | « | 180,000 | |||
| Autres recettes extraordinaires, décime sur les maisons et biens dans le dogado | 25,000 | 6,000 | 19,000 | |||
| Bénéfice des prêts au comptant | 15,000 | 7,500 | 7,500 | |||
| Possessions au-dehors, et maisons d'habitation | 5,000 | « | 5,000 | |||
| Le clergé, à raison de ses revenus | 22,000 | 2,000 | 20,000 | |||
| Les Juifs trafiquant sur mer, à 2 déc. | 600 | « | 600 | |||
| Les Juifs trafiquant sur terre | 1,500 | « | 1,500 | |||
| Décimes du commerce | 16,000 | 6,000 | 10,000 | |||
| Nolis ou frêt | 6,000 | 4,000 | 2,000 | |||
| Change | 20,000 | 12,000 | 8,000 | |||
| 1,189,600 | 193,310 | 996,290 | ||||
Délibération sur la guerre proposée par les Florentins contre le duc de Milan.—Mort du doge Thomas Moncenigo 1420-1423.—Acquisition et perte de Salonique.—Déclaration de guerre contre le duc de Milan.—Siége de Brescia.—Victoires de François Carmagnole.—Traité de paix par lequel la république acquiert Brescia, 1423-1426.
Les Florentins veulent engager la république à se liguer avec eux contre le duc de Milan. 1421. Le résultat de la guerre que le roi de Hongrie avait faite aux Vénitiens, était l'agrandissement de la république. Le patriarche d'Aquilée en avait fait les frais. La conquête du Frioul rendait contiguës les possessions de la seigneurie au nord du golfe, et par conséquent en facilitait les communications et la défense. Elle procurait l'occupation des défilés depuis l'embouchure du Tagliamento et du Lisonzo jusqu'à leurs sources, c'est-à-dire jusqu'aux hautes montagnes qui séparent l'Allemagne de cette partie de l'Italie. Maîtresse de ces passages, rassurée contre l'inimitié du roi de Hongrie, par les affaires qu'il avait ailleurs, la république était libre désormais de donner une attention plus sérieuse aux progrès du duc de Milan et d'y mettre obstacle.
Elle en fut vivement sollicitée. Des ambassadeurs Florentins vinrent exposer au sénat de Venise les dangers que l'ambition de Philippe-Marie Visconti faisait courir aux deux républiques, et à toute l'Italie septentrionale. Ils formaient contre ce prince une ligue déjà nombreuse et qui pouvait être très-puissante, si les Vénitiens voulaient y prendre part.
L'historien Sanuto, qui écrivait quelque cinquante ans après et qui, par son rang comme par la proximité des temps, était à portée d'être bien informé, nous a transmis[118] les discours qui furent prononcés dans le conseil par le doge pour faire décider si on entrerait, ou non, dans la ligue des Florentins contre le duc de Milan. Il assure qu'ils ne sont que la copie du manuscrit communiqué par Moncenigo lui-même. Quand des documents de cette nature ont une pareille authenticité, ils sont précieux à conserver parce qu'ils donnent une idée exacte du temps et des hommes.
Je vais laisser parler le grave personnage qui eut la plus grande part à cette délibération. Je me borne à traduire les harangues en les abrégeant quelquefois.
On avait exposé que les troupes du duc de Milan étaient aux portes de Florence, qu'après que cette république aurait succombé, les autres états seraient envahis, et qu'alors Venise se verrait obligée d'opposer seule à un puissant adversaire une résistance pour laquelle, dans ce moment, on ne lui demandait que sa coopération.
II. Discours du doge Thomas Moncenigo, sur les causes de la rupture des Florentins avec le duc de Milan. «Illustrissimes seigneurs, dit le doge, on n'ignore point l'origine des démêlés qui divisent Florence et le seigneur de Milan. Je crois cependant devoir vous la retracer en peu de mots. Le duc, mort en 1402, laissa deux fils encore enfants. Pendant cette minorité, Gabrino Fondolo se fit seigneur de Crémone, Pierre-Marie de Rossi s'empara de Parme, Pandolphe Malatesta se rendit maître de Brescia, Jacques Dal Verme et beaucoup d'autres se mirent en possession de ce qui se trouva à leur convenance. Les Florentins marchèrent sur Pise, qu'occupait un fils naturel de l'ancien duc. Ils favorisèrent les usurpations de tous ces seigneurs, et en moins d'un an l'état considérable que Visconti avait laissé à ses fils fut réduit à rien. Ces enfants se trouvèrent dépendre d'officiers qui avaient été naguère leurs sujets. La justice de Dieu permit cette révolution, parce que leur père avait acquis injustement une grande partie de ces vastes domaines. Philippe-Marie Visconti épousa la fille de son tuteur, et, au moyen des richesses, des soldats, que lui procura cette alliance, aidé sur-tout des talents de François Carmagnole, qu'il avait mis à la tête de ses troupes, il recouvra la majeure partie de l'héritage de ses pères. Alors, c'était en 1412, les Florentins lui envoyèrent une ambassade, pour lui exprimer toute la joie qu'ils feignaient d'avoir de ses succès, et lui proposer un traité. Il fut convenu que ni eux ni lui ne porteraient leurs armes au-delà du Tronto ni du Rubicon.
«En 1414 le seigneur de Forli mourut, et, comme il ne croyait point pouvoir confier ses enfants au seigneur d'Imola, son parent, il pria, par son testament, le duc de Milan de se charger de leur tutelle et de l'administration du pays. Le duc envoya à cet effet un corps de troupes à Forli. Aussitôt le seigneur d'Imola courut à Florence, pour se plaindre de ce que Visconti avait violé le traité, en portant ses troupes au-delà des limites convenues. On assembla un conseil, où il y avait non-seulement des nobles, non-seulement des marchands, mais encore des artistes et de ceux qui exercent des professions mécaniques et grossières. Ceux qui désiraient la guerre pour s'enrichir, crièrent que le duc avait violé le traité; et il fut délibéré de lui envoyer une ambassade pour en réclamer l'observation.
«L'ambassadeur fut un Juif nommé Valori[119], banquier de sa profession. Le duc, pour éviter de l'entendre, feignit une maladie selon sa coutume, et lui envoya un secrétaire pour s'expliquer avec lui; mais Valori, qui avait ordre de ne traiter qu'avec le duc lui-même, et d'être revenu au bout de quinze jours, partit sans avoir eu aucune explication. Les Florentins prirent ce procédé de Visconti pour une offense, et il fut défendu de parler de paix avant dix ans, sous peine de mort et de confiscation. Ce fut en vain que des ambassadeurs de Milan vinrent offrir toutes les explications convenables; la guerre était résolue. L'armée des Florentins s'empara de Forli; mais elle fut battue plusieurs fois. Le duc marcha contre eux, secondé par les Lucquois, les Siennois, les Bolonais et les Péruziens, que les mauvais procédés de leurs voisins avaient indisposés.
«Telle fut la véritable cause de la guerre qui existe entre les Florentins et le seigneur de Milan. Si vous pensez qu'il faille répondre à leurs envoyés, nous leur dirons que, s'ils sont disposés à la paix, ils n'ont qu'à écrire à Florence pour y demander des pleins pouvoirs.»
Il fallut attendre une réponse de Florence. Elle arriva au mois de juillet 1421, et porta défense aux ambassadeurs de parler de paix sous peine de la vie.
L'affaire fut portée au grand conseil. Le procurateur François Foscari, l'un des sages, y défendit la cause des Florentins avec toute la chaleur d'un homme dans la force de l'âge et qui ne redoute pas les entreprises hasardeuses.
III. Second discours du même, sur les conséquences de la guerre proposée. Le doge répliqua en ces termes:
«On vous dit que l'intérêt des Florentins est le nôtre, et que, par conséquent, il ne peut leur arriver un malheur que nous ne le partagions. Nous répondrons à cela en temps et lieu. Jeune procurateur, Dieu en créant les anges, les doua de la faculté de discerner le bien et le mal, et leur donna, la liberté de choisir. Il y en eut qui choisirent le mal: Dieu les punit. C'est ce qui est arrivé aux Florentins qui courent à leur perte; c'est ce qui vous arrivera à vous-mêmes si vous suivez leurs exemples et leurs conseils. Nous ne pouvons que vous exhorter à conserver la paix. Si le duc de Milan vous faisait une guerre injuste, vous auriez votre recours en Dieu qui voit tout, et qui vous donnerait la victoire. Conservons la paix, et malheur à qui propose la guerre.
«Jeune procurateur, le Seigneur créa Adam sage, bon, parfait, et lui donna le paradis terrestre, en lui disant; Jouis en paix de tout ce qui est ici, mais abstiens-toi du fruit de tel arbre. Notre premier père fut désobéissant. Il oublia qu'il n'était qu'une créature; il pécha par orgueil. Dieu le chassa du paradis qu'habitait la paix, et le bannit dans un monde en proie à la guerre. Toute sa race fut proscrite avec lui. Le mal fit des progrès, et bientôt le frère tua son frère. C'est ce qui attend les Florentins. En cherchant la guerre, ils finiront par l'avoir entre eux. Ainsi nous arrivera-t-il à nous tous, si nous nous laissons entraîner par notre jeune procurateur.
«Jeune procurateur, après le péché de Caïn, Dieu punit la révolte des hommes par le déluge, dont il ne sauva que Noé, le seul juste. De même les Florentins, s'ils écoutent leurs passions, verront dévaster leur territoire, et seront forcés, avec leurs femmes et leurs enfants, de venir chercher un asyle dans notre cité, qui, comme l'arche-sainte, sera sauvée, si elle persiste dans la soumission à la volonté du Seigneur. Mais nous-mêmes, si nous en croyons notre jeune procurateur, nous nous verrons obligés de nous réfugier sur une terre étrangère.
«Jeune procurateur, Noé fut élu de Dieu parce qu'il était juste. Caïn désobéit au Seigneur; il tua son frère, il en fut puni, et de lui sortit cette race de géants, qui, pour avoir oublié la crainte de Dieu, virent changer leur langue unique en soixante-six langues, et finirent par s'entre-détruire et disparaître pour jamais. Ainsi les Florentins verront leur langue s'altérer et faire place à soixante-six idiomes différents. Ils se répandent tous les jours en France, en Allemagne, en Languedoc, en Catalogne, dans la Hongrie, et dans toute l'Italie. Ils finiront par se disperser et par n'avoir plus de Florence. Le même sort nous est réservé; c'est pourquoi craignons Dieu, et espérons en lui.
«Jeune procurateur, entre toute la postérité de Noé, Dieu choisit Abraham, le plus juste de ces temps-là, et lui ordonna de se circoncire, pour qu'il fût reconnu entre les autres. Parmi tous ceux qui devaient être conçus et naître de l'homme et de la femme avec la tache du péché originel, Dieu élut et préserva de cette tache notre sainte mère, parce que d'elle devait naître notre Seigneur Jésus-Christ, le rédempteur, dieu et homme tout ensemble, ayant un corps auquel nul homme n'avait donné l'être, formé par l'Esprit-saint du pur sang et du lait de la vierge, et une âme la plus sainte qui eût jamais été ou qui pût être jamais. Le Verbe revêtit cette forme humaine, quoique Dieu ne doive point se comparer à la créature.
«Entre les créatures, Dieu suscita Attila, qui descendit vers l'Occident, traînant après lui les ravages et les ruines. Le Seigneur inspira à quelques hommes généreux, qu'il daigna choisir, de venir habiter ces lagunes, où ils trouvèrent leur salut. Rendons-lui grâces de ce que cette terre a été sanctifiée par des monastères, par des hôpitaux, par de grandes aumônes. Si nous faisons ce qu'on vient nous proposer, nous ne serons plus ses élus, et nous devons nous attendre à ce qu'ont éprouvé tant d'autres nations, aux dévastations et aux massacres. Puisque les Florentins veulent chercher leur perte, abandonnons-les à leur égarement, et demeurons la nation élue entre toutes les autres. Conservons la paix.
«Jeune procurateur, Jésus-Christ dit dans son évangile qu'il nous la donne. Nous devons donc la chercher et la garder. Si nous transgressons ses commandements, à quoi devons-nous nous attendre, si ce n'est à d'extrêmes calamités? Vous voulez vous conserver, ne vous départez point de l'évangile et des saintes écritures. Florence s'en est écartée; voyez quels malheurs Dieu lui a envoyés. Consultez le vieux et le nouveau Testament; combien de grandes nations ont été réduites, par la guerre, à un état méprisable! C'est la paix qui les fait grandes; elle seule multiplie les générations, les palais, l'or, les richesses, les arts, les seigneurs, les barons et les chevaliers. Dès que les peuples se livrent à la guerre, Dieu les abandonne. Ils se divisent et se détruisent; les richesses s'épuisent, la puissance s'évanouit. Après avoir exterminé les autres, ils s'exterminent eux-mêmes ou finissent par tomber dans la servitude étrangère. Cet état, qui a fleuri pendant mille huit ans, Dieu le détruira en un moment. Gardez-vous de suivre les conseils qu'on vous donne.
«Jeune procurateur, ce fut la paix qui fit la splendeur de Troie, qui y multiplia la population, les maisons, les palais, l'or, l'argent, les arts, les seigneurs, les barons et les chevaliers. Dès qu'elle entreprit la guerre, sa population fut détruite, ses femmes restèrent veuves. Plus de richesses; la misère par-tout. Troie fut renversée, et ses citoyens devinrent esclaves. Tel sera le sort de Florence, qui cherche à dépouiller autrui. Déjà elle a commencé d'éprouver des désastres. Ses terres ont été ravagées; ses habitants sont en fuite: tel sera notre sort.
«Ah! conservons la paix, cette paix à qui Venise doit tant de richesses, ses arts, sa marine, son commerce, sa prospérité. Nous avons vu fleurir notre noblesse, et nos citadins vivre dans l'opulence, pendant que d'autres états étaient ravagés par la guerre. Ce fléau ne nous serait pas moins funeste. Conservez donc la paix et confions-nous en Dieu.
«Jérusalem prospéra par la paix. Salomon éleva le temple et adora les faux dieux. Roboam, son fils, se révolta contre le Seigneur, dix tribus se séparèrent de son royaume. De même les villes qui appartiennent aux Florentins se donnent au duc de Milan. Ainsi se vérifient ces paroles du psalmiste: Un autre héritera de la couronne, ses femmes seront veuves, ses enfants seront orphelins.
«Rome devint grande et puissante; elle se peupla de citoyens riches et habiles, grâces à un bon gouvernement et à la paix[120]. Quand elle se fut déterminée à la première guerre punique, il y eut une grande destruction d'hommes et de richesses. Scipion la sauva; mais enfin la lassitude, l'épuisement, un désir inquiet du changement, succédèrent à tant de combats, et César devint le tyran de sa patrie. On voit la même chose à Florence, les gens de guerre ravissent aux citoyens leurs biens et la liberté. Les citoyens obéissent à ceux dont ils étaient les maîtres, aux hommes de la campagne, aux prolétaires, à la soldatesque. C'est ce qu'on verra chez nous.
«Pise était devenue puissante et heureuse par les mêmes moyens. Elle convoita le bien d'autrui, elle fit la guerre, elle devint pauvre, fut en proie aux factions que le duc y fomenta, vit des citoyens aspirer à devenir maîtres, et finit par être sujette de la plus vile populace de l'Italie, de Florence. Pareille honte est réservée aux Florentins. Déjà épuisés, divisés, les tyrans se succèdent chez eux. Autant nous en arrivera, François Foscari, si nous écoutons vos conseils. Jeune homme, ce n'est pas tout de faire de belles harangues, il faut de l'expérience et de la gravité. Apprenez que Florence n'est point le port de Venise, et qu'il y a cinq journées de marche de son rivage à nos extrêmes frontières. Notre voisin, c'est le duc de Milan, c'est celui-là qui doit être l'objet de notre attention; parce qu'en moins d'un jour on arrive de nos villes de Vérone et de Crémone à une place importante qui est à lui, à Brescia. Gênes, qu'il gouverne, est redoutable sur mer, elle pourrait nous nuire. Il faut donc nous maintenir en bonne harmonie avec lui. Si les Génois nous attaquent, nous aurons pour nous la justice, et nous saurons combattre eux et le duc. Les montagnes du Véronais sont un rempart contre le seigneur de Milan. Cette province a su se défendre elle-même, grâce à l'Adige et à ses marais. Nous y avons une population plus que suffisante pour rassembler facilement trois mille hommes, qui résisteraient à toutes les forces du duc.
«Conservons la paix avec lui. S'il envahit Florence, s'il soumet les Florentins, qu'en arrivera-t-il? que ces peuples, accoutumés à la république, quitteront leur ville, qu'ils viendront habiter Venise, qu'ils y porteront leur industrie, leur art de fabriquer des étoffes de laine et de soie. Florence demeurera sans manufactures, comme il arriva à Lucques, et nous verrons croître notre prospérité. Je le répète encore, conservons la paix.
«Répondez, François Foscari, si vous possédiez un jardin, qui vous produisît tous les ans du froment pour nourrir cinq cents personnes, et qu'il vous en restât encore à vendre; si vous y recueilliez du vin, des légumes et des fruits de toute espèce; si vous y aviez des bestiaux, des fromages, des œufs, du poisson, en assez grande quantité pour suffire à cinq cents personnes et pour fournir encore un gros revenu[121], si ce jardin ne vous occasionnait aucune dépense pour sa conservation, et qu'un matin on vînt vous dire: Seigneur François, vos ennemis sont allés sur la place, ils ont rassemblé cinq cents mariniers, ils les ont armés de cinq cents serpes, et ils les ont payés pour aller couper vos arbres et vos vignes. Cent paysans, cent paires de bœufs, sont payés par vos ennemis pour aller détruire vos récoltes et exterminer tous les animaux qui sont dans votre jardin. Que feriez-vous si vous étiez sage? Vous ne souffririez pas la dévastation de votre bien; vous iriez à la maison, vous prendriez de l'or tant qu'il en faudrait pour payer mille hommes avec lesquels vous marcheriez à la rencontre de vos ennemis. Mais, au contraire, si on vous voyait payer vous-même les cinq cents mariniers, et les cent paysans chargés de dévaster votre jardin, vous passeriez pour un insensé.
«Eh bien! la situation où je vous suppose est précisément la nôtre. J'ai fait faire le relevé des produits de notre commerce.
«Ce qui constate évidemment ce résultat, c'est l'aveu de tous les banquiers, qui déclarent que tous les ans le Milanais a seize cent mille ducats à nous solder. Trouvez-vous que ce soit là un assez beau jardin dont Venise jouit sans qu'il lui occasionne aucune dépense?
| «Tortone et Novarre emploient par an six mille pièces de drap, qui, à quinze ducats la pièce, font | 90,000 | ducats. |
| «Pavie trois mille pièces | 45,000 | |
| «Milan, quatre mille pièces de drap fin, à trente ducats la pièce | 120,000 | |
| «Côme, douze mille pièces à quinze ducats | 180,000 | |
| «Monza, six mille pièces | 90,000 | |
| «Brescia, cinq mille pièces | 75,000 | |
| «Bergame, dix mille pièces à sept ducats | 70,000 | |
| «Crémone, quarante mille pièces de futaine, à quatre ducats et un quart la pièce | 170,000 | |
| «Parme, quatre mille pièces de drap à quinze ducats | 60,000 | |
| «En tout, quatre-vint-quatorze mille pièces et | 900,000 | |
| «Les droits d'entrée et de sortie, à un ducat seulement par pièce, nous produisent | 200,000 | ducats. |
«Nous faisons avec la Lombardie un commerce dont on évalue la somme à 28,800,000 ducats. Trouvez-vous que Venise ait là un assez beau jardin?
| «Viennent ensuite les chanvres[122] pour la somme de | 100,000 | ducats. |
| «Les Lombards achètent de vous tous les ans cinq mille milliers de coton, pour | 250,000 | |
| «Vingt mille quintaux de fil (ou peut-être de coton filé), à 15 et 20 ducats le cent | 30,000 | |
| «Quatre mille milliers de laine de Catalogne, à 60 ducats par mille[123] | 120,000 | |
| «Autant de France | 120,000 | |
| «Étoffes d'or et de soie, pour | 250,000 | |
| «Trois mille charges de poivre, à 100 ducats la charge | 300,000 | |
| «Quatre cents fardes de canelle, à 160 ducats la farde | 64,000 | |
| «Deux cents milliers de gingembre, à 40 ducats le millier | 8,000 | |
| «Des sucres taxés depuis deux et trois jusqu'à quinze ducats le cent, pour | 95,000 | |
| «Autres marchandises, pour coudre et broder | 30,000 | |
| «Quatre mille milliers de bois de teinture[124], à trente ducats le millier | 120,000 | |
| «Graines et Endachi[125] | 50,000 | |
| «Savons | 250,000 | |
| «Esclaves | 30,000 | |
| 1,871,000 |
«Je ne compte pas le produit de la vente du sel[126]. Convenez qu'un tel commerce est une belle terre. Considérer combien de vaisseaux le mouvement de toutes ces marchandises entretient en activité, soit pour les porter en Lombardie, soit pour aller les chercher en Syrie, dans la Romanie, en Catalogue, en Flandres, en Chypre, en Sicile, sur tous les points du monde. Venise gagne deux et demi, trois pour cent sur le fret. Voyez combien de gens vivent de ce mouvement; courtiers, ouvriers, matelots, des milliers de familles, et enfin, les marchands, dont le bénéfice ne s'élève pas à moins de six cent mille ducats.
«Voilà ce que vous produit votre jardin. Êtes-vous d'avis de le détruire? vraiment non; mais il faut le défendre contre qui viendra l'attaquer.
«Nous n'avons qu'à prendre le parti que nous propose notre jeune procurateur, à déclarer la guerre au duc de Milan; ce sera comme si nous le forcions de payer des hommes armés de serpes pour venir dévaster notre jardin. De notre côté, il faudra que nous armions des gens pour nous défendre. Nos terres seront ravagées, nos villes seront incendiées, nos citoyens ruinés. Dieu sait ce que nous voudrions faire sur les terres du duc, mais peut-être trouvera-t-il le moyen de les défendre, et nous n'aurons obtenu que la dévastation des nôtres.
«Que vaudront alors nos marchandises, nos étoffes d'or et de soie? Personne ne les achètera. Or sachez que tous les ans Vérone vous demande deux cents pièces d'étoffes d'or, d'argent
| et de soie | 200 |
| «Vicence | 120 |
| «Padoue | 200 |
| «Trévise | 120 |
| «Le Frioul | 50 |
| «Feltre et Bellune | 12 |
| 702 |
«Que vous fournissez tous les ans à ces divers pays:
«Si nous détruisons leurs récoltes, comment pourraient-ils acheter toutes les marchandises dont Venise abonde? Les Milanais eux-mêmes, obligés de payer une armée, n'auraient plus le moyen de nous faire des achats. Ce serait la ruine de notre ville. Illustrissimes seigneurs, autorisez-nous à répondre aux ambassadeurs de Florence, en les exhortant à la paix et en les engageant à solliciter de nouveau des pouvoirs pour la négocier.
«Nous avons vu l'ancien duc de Milan, Galéas Marie, après avoir conquis toute la Lombardie, la Romagne, la campagne de Rome, et toute la Toscane, à l'exception de Florence, réduit, par l'épuisement de ses finances, à rester dans l'inaction pendant cinq ans, et à ne pouvoir payer les gages de ses serviteurs. C'est là le résultat inévitable de la guerre. Si vous restez en paix, vous amasserez tant de richesses que vous serez redoutables à tout le monde, et Dieu vous protégera.
«Je vous répète ce que je vous ai dit il y a un an. Si vous voulez la paix, espérons que Dieu, Notre-Dame et messire saint Marc vous permettront d'en jouir. C'est le premier des biens.»
Cette éloquence n'est pas celle des orateurs de l'antiquité; on y retrouve le mauvais goût du siècle; mais il y a aussi beaucoup de raison, beaucoup de faits. Elle convainquit plutôt qu'elle n'entraîna l'auditoire, et les ambassadeurs florentins reçurent, pour toute réponse, des conseils pacifiques, dont ils ne profitèrent point. Le jeune procurateur que Moncenigo reprenait avec tant d'autorité, avait cependant alors près de cinquante ans, ce qui donne une idée de l'influence et du respect dont jouissaient ces graves personnages blanchis dans les conseils de la république.
Au mois de janvier de l'année suivante, les Florentins vinrent renouveler leurs sollicitations, disant que si Venise ne venait point à leur secours, ils feraient comme Samson, qu'ils ébranleraient la colonne, pour renverser le temple, et écraser leurs ennemis avec eux; et que s'ils étaient vaincus, leur servitude entraînerait infailliblement celle de toute l'Italie. Le doge convoqua le conseil et dit[127]:
IV. Troisième discours du même. «Seigneurs, vous voyez tous les ans un grand nombre de familles venir des diverses parties de l'Italie s'établir sur votre territoire. Elles y transportent leurs biens, leur industrie. Elles viennent y chercher la paix. Si vous préférez la guerre, il faudra renoncer à ces inappréciables avantages. Vous verrez tous ces nouveaux citoyens aller chercher leur sûreté ailleurs.—Mais les Florentins se soumettront au duc de Milan.—Eh bien! tant pis pour eux, ce sont leurs affaires. Pour nous, nous aurons toujours la justice de notre côté. Ils ont fait des dépenses énormes, ils sont épuisés, endettés. Nous, nous sommes dans un état prospère, nous avons un capital d'environ dix millions de ducats, qui nous procure un bénéfice de quatre millions. Nous ne pouvons que vous exhorter à conserver la paix, à ne rien craindre et à vous méfier des Florentins. Rappelez-vous qu'il y a un siècle ils vous entraînèrent dans la guerre contre la maison de La Scala; qu'ils vous demandèrent un prêt de cinq cent mille ducats, et que lorsque vous les leur eûtes fournis, ils firent leur paix séparée. Rappelez-vous qu'en 1412 ils fournirent aux Hongrois un général qui fit éprouver de grandes pertes à notre république. Nous ne nous étonnons point de voir un jeune procurateur embrasser une opinion contraire. Sa partialité pour les Florentins lui fait oublier que, dans cette affaire, la justice est du côté du seigneur de Milan. Ils suscitent la guerre, ils ont tort. Ils peuvent conserver la paix, ils ne le veulent pas: ils cherchent à nous entraîner, pour nous laisser ensuite seuls. Ils nous demandent de l'argent pour en acheter les possessions des autres, comme ils firent en 1333.
«Vous avez désiré connaître le montant des revenus que nous tirons du pays conquis depuis Vérone jusqu'à Mestre. Ils s'élèvent à 464,000 ducats. Quant aux dépenses, elles sont couvertes par les recettes. Si nous faisons la guerre, il faudra payer des subsides: si nous portons nos troupes au-delà de Vérone, il y aura d'énormes dépenses, qui seront suivies de tristes destructions, et nous verrons crouler la chambre des emprunts. Le plus sage est de garder ce que nous avons. Ce qui me reste à dire, je ne l'ajoute point pour me vanter, écoutez vos capitaines qui reviennent d'Aigues-Mortes, de Flandres, écoutez vos ambassadeurs, vos consuls, vos marchands; tous vous disent: Seigneurs, vous avez un prince sage, équitable, qui vous a conservé la paix. Vous êtes les seuls à qui la terre et les mers soient également ouvertes. Vous êtes le canal de toutes les richesses; vous approvisionnez le monde entier. Tout l'univers s'intéresse à votre prospérité. Tout l'or du monde arrive chez vous. Heureux tant que vous conserverez ce prince pacifique, si vous suivez ces sages conseils. L'Europe entière, d'autres contrées même sont en feu. La guerre ravage toute l'Italie, la France, l'Espagne, la Catalogne, l'Angleterre, la Bourgogne, la Perse, la Russie et la Hongrie. Vous, vous n'êtes en état d'hostilité que contre les infidèles. Tant qu'il me restera un souffle de vie, je persisterai dans ce système, qu'il faut aimer la paix.»
V. Son exhortation aux sénateurs avant sa mort. L'autorité de ce prince de quatre-vingts ans rendit vains tous les efforts des partisans de la guerre[128]. Quelque temps après, au mois d'avril 1423, il sentit sa fin s'approcher, fit prier quelques sénateurs de se rendre auprès de lui, et leur parla de cette sorte[129]:
«Seigneurs, je vous ai fait appeler, sentant que Dieu m'a envoyé une maladie qui doit terminer mon pélerinage dans ce bas monde. J'ai invoqué humblement la toute-puissance du Père, du Fils et du Saint-Esprit, qui sont un Dieu en trois personnes, et spécialement celle des trois personnes qui a daigné revêtir une forme humaine, selon la doctrine de frère Antoine de la Massa, notre prédicateur.
«Notre Seigneur recommande aux quarante-un électeurs, qui sont chargés de donner un chef à notre république, de défendre la religion chrétienne, d'aimer la justice, et de conserver la paix.
«Ce sont là nos devoirs. Rendons grâces au créateur de toutes choses. Vous savez que, pendant la durée de mon administration, nous avons amorti une dette de quatre millions de ducats, qu'avait occasionnée la guerre de Padoue. Nous nous sommes efforcés de prendre des mesures pour que l'intérêt des emprunts et toutes les charges publiques fussent acquittés régulièrement de six en six mois; nous avons eu le bonheur d'y réussir. Vous connaissez la prospérité de notre commerce, l'importance de notre marine. Il ne tient qu'à vous de maintenir l'heureux état de nos affaires, en priant le Tout-Puissant de vous faire persévérer dans le système salutaire qu'il avait daigné nous inspirer. Si vous y persistez, vous deviendrez redoutables et possesseurs de toutes les richesses du monde chrétien. Gardez-vous, comme du feu, de toucher au bien d'autrui et de faire la guerre injustement; Dieu vous en punirait.
«J'ai désiré conférer secrètement avec vous sur le choix de celui que vous allez avoir à élire après ma mort, pour le plus grand bien de notre république. Plusieurs d'entre vous me paraissent disposés en faveur de quelques-uns que je vais désigner. Marin Cavallo en est digne par sa capacité et par sa vertu. On peut en dire autant de François Bembo, de Pierre Loredan, de Jacques Trevisani, d'Antoine Contarini, de Fantin Michieli, d'Albin Badouer; ce sont tous hommes sages, capables et d'un mérite éprouvé. Quant à ceux qui proposent François Foscari, je pense qu'ils n'y ont pas réfléchi mûrement. Dieu vous préserve d'un tel choix. Si vous le faites, vous aurez bientôt la guerre.
«Alors ceux qui avaient dix mille ducats n'en auront plus que mille. Qui avait dix maisons sera réduit à une, et ainsi du reste. Plus de biens, plus de crédit, plus de réputation. De maîtres que vous étiez vous vous trouverez sujets, et de qui? des gens de guerre, d'une soldatesque, de ces bandes que vous soudoyez. Vous avez un grand nombre d'hommes capables de diriger les affaires de la guerre et du gouvernement; des officiers éprouvés pour le commandement de vos flottes, huit capitaines à qui vous pourriez confier soixante galères; dix personnages dignes, par une longue expérience, de présider aux délibérations de vos conseils. Les étrangers ont souvent rendu hommage à votre sagesse, en prenant des arbitres parmi vous; persistez donc, pour vous et pour le bonheur de vos fils, dans ce système qui vous a procuré tant de prospérités.»
Ce grave personnage mourut quelques jours après. Sous son administration, on avait commencé les bâtiments de la bibliothèque de St.-Marc, et reconstruit, sur un plan plus noble, le vieux palais consumé autrefois par un incendie. Un décret, conseillé par le besoin de l'économie, défendait, sous peine d'amende, de proposer cette réparation. Le doge paya l'amende et se chargea de proposer le rétablissement du principal édifice de Venise.
VI. François Foscari, doge. 1423. Aussitôt qu'il eut fermé les yeux, les quarante-un électeurs entrèrent au conclave, pour lui donner un successeur. Les concurrents furent Marin Cavallo, Antoine Contarini, Léonard Moncenigo, procurateurs de St.-Marc, François Bembo, Pierre Loredan, celui qui avait gagné une bataille contre les Turcs, et ce François Foscari dont le dernier doge avait si fortement recommandé l'exclusion. Mais il faut savoir que ce procurateur, dont l'ambition ne s'était proposé rien moins que le dogat pour objet, avait employé les fonds de la procuratie à se faire des partisans, en donnant des secours à un grand nombre de patriciens pauvres, et en dotant leurs filles. On l'accusait d'avoir dépensé de la sorte plus de trente mille ducats; aussi avait-il beaucoup de créatures[130].
Loredan était celui des candidats qui paraissait d'abord avoir le plus de partisans. Ceux de Foscari usèrent d'adresse; ils commencèrent par ne donner que trois voix à leur candidat, mais à chaque scrutin ils lui en donnaient quelqu'une de plus, et ils avaient soin de répéter tout ce qui pouvait faire écarter les autres concurrents, sans manifester le dessein de faire prévaloir la faction de Foscari.
Ils opposaient à Cavallo, son extrême vieillesse; à François Bembo, ses infirmités, il était boiteux; à Léonard Moncenigo, sa qualité de frère de l'ancien doge, ce qui pouvait être d'un dangereux exemple; à Contarini, sa nombreuse famille; il n'y avait rien à dire contre Loredan; Albin Badouer, doyen de l'assemblée et l'un des partisans de Foscari, se chargea de le faire écarter.
Il avoua que c'était un habile homme de mer; qu'il jouissait de l'affection de tout ce qui tenait à ce service; mais il en conclut que c'était une raison pour ne pas l'élever au dogat, afin de ne pas se priver d'un amiral expérimenté, dans une occasion où il pourrait devenir nécessaire. Loredan, qui était un des électeurs, fit lui-même un tableau de ses services. On alla aux voix, mais il eut moins de suffrages que dans les premiers scrutins.
Ensuite on en vint à parler de Foscari. Pierre Orio objecta que ce candidat était encore jeune, chargé de famille, marié pour la seconde fois, que sa femme lui donnait un enfant de plus tous les ans, que sa fortune était au-dessous du médiocre, qu'il s'était déclaré ennemi de la paix: il rappela tout ce que Thomas Moncenigo avait dit contre lui. Foscari se défendit avec beaucoup de finesse, et exposa que sa fortune s'élevait à cent cinquante mille ducats.
Le conclave dura six jours: il y eut jusqu'à neuf scrutins, sans que personne réunît la majorité et sans que les voix pour Foscari s'élevassent au-delà du nombre de seize. Enfin ceux qui le favorisaient secrètement se déclarèrent au dixième tour de scrutin, et il eut vingt-six voix.
Pour la proclamation de ce nouveau doge, on adopta une formule nouvelle, qui acheva d'effacer jusqu'au souvenir de la part que le peuple avait eue autrefois dans les élections. La formule usitée jusques alors avait été celle-ci: «Nous avons élu un tel pour doge, s'il vous est agréable.» Le grand-chancelier, François de la Séga, demanda: «Et si le peuple disait Non, que feriez-vous?» En conséquence il fut arrêté qu'on se bornerait à dire: «Nous avons élu doge un tel.»
Les services qu'Albin Badouer avait rendus au nouveau doge, dans le conclave, furent récompensés par son élévation à la dignité de procurateur que l'élection de Foscari faisait vaquer.
Peste à Venise. 1423. Cette élection ranima l'espérance que les Florentins avaient conçue d'attirer les Vénitiens dans leur ligue contre le duc de Milan. Ils réitérèrent leurs ambassades, mais ce fut sans obtenir plus de succès, jusqu'au commencement de 1426. La seigneurie était liée par un traité avec Philippe-Marie Visconti. Cette considération n'eût été que d'une médiocre importance sans les autres affaires qui occupaient la république. Dans son intérieur elle éprouvait une calamité qui l'avait déjà ravagée bien des fois. Dans l'intervalle du mois d'août au mois de décembre 1423, la peste moissonna quinze mille trois cents personnes. Ce fut alors, qu'on s'occupa enfin de la construction d'un lazaret pour prévenir le retour de ce fléau.
Du côté de l'Orient, on avait des différends avec les despotes de Janina et de Morée, mais on parvint à les terminer par des traités.
VII. La république acquiert de l'empereur grec la ville de Salonique. 1423. L'empereur grec, Jean Paléologue, toujours plus incapable d'arrêter les progrès des Turcs, vendait pièce à pièce des états qu'il ne pouvait défendre. Voyant le sultan Amurat maître d'une partie de la Macédoine, il imagina de lui opposer les Vénitiens, en cédant à ceux-ci la ville de Salonique[131], place forte, défendue par quarante tours[132], peuplée de quarante mille âmes[133], importante par son commerce, située sur l'un des principaux golfes de l'Archipel, et à portée d'envoyer des secours à Négrepont. La république fit partir en même temps un corps de troupes, pour aller prendre possession de ce port, et un ambassadeur, pour expliquer au sultan que cette occupation d'une place, sur laquelle il avait des vues, n'était point un acte d'hostilité.
Cette acquisition brouille la république avec les Turcs. Amurat, loin de recevoir le ministre vénitien, le fit arrêter et s'avança pour faire le siége de Salonique; mais une flotte commandée par Pierre Loredan, vint ravitailler et secourir la place. Les Turcs, après s'être consumés en vains efforts, se virent obligés de lever le siége. Ils se jetèrent sur la Morée dont ils saccagèrent quelques places. Les Vénitiens restèrent en possession de leur nouvelle acquisition, et l'empereur grec plus exposé que jamais au ressentiment du sultan. Mais la république ne pouvait espérer de rentrer dans les bonnes grâces d'Amurat. Ce fut en vain qu'on envoya de nouveaux ambassadeurs pour renouer les négociations avec lui. Sa première question était toujours: «As-tu des pouvoirs pour me rendre ma ville de Salonique?» et sur la réponse négative, il faisait jeter le ministre en prison. Les Turcs enlèvent Salonique aux Vénitiens. 1429. Cet état des choses dura cinq ans, c'est-à-dire depuis le 19 septembre 1423 jusqu'en 1429 que les Turcs surprirent cette place et la saccagèrent horriblement[134]; après quoi le sultan voulut bien entendre des propositions de paix, et on convint que les relations commerciales seraient rétablies sur le même pied qu'auparavant. Cette défense de Salonique avait coûté à la république plus de sept cent mille ducats[135].
VIII. François Carmagnole quitte le service du duc de Milan pour entrer au service de la république. On était au plus fort de cette brouillerie, lorsqu'un orage formé à la cour de Milan jeta à Venise un de ces hommes, qui semblent faits pour être un exemple des caprices de la fortune, et dont la destinée est d'influer sur le sort des états. François Buffo, fils d'un paysan de Carmagnole, avait d'abord servi comme soldat dans les troupes du duc de Milan. Ses exploits avaient attiré sur lui l'attention et l'admiration. On le désignait par le nom de sa ville natale. Le duc l'avança rapidement, et trouva en lui une capacité égale à son courage. Le nom de Carmagnole devint si célèbre que le prince ne crut pas déshonorer le sien en l'y associant, et François Carmagnole-Visconti devint, par son mariage avec une fille naturelle du duc, gendre de son maître, après avoir contribué à l'établir sur le trône.
Cette haute faveur, accordée au mérite, prouvait que le duc Philippe-Marie n'était point ingrat; mais il n'était pas non plus inaccessible aux soupçons, ni même à la jalousie. Le souvenir des services qu'il avait reçus de son général, lui devint importun. Les courtisans ne manquèrent pas d'entretenir soigneusement une inimitié naissante, qui devait les délivrer d'un favori, aussi supérieur par son mérite, qu'odieux par les grâces dont il était comblé. On veut bien tolérer un favori quand c'est le hasard qui l'a désigné: les faveurs du hasard n'humilient personne, elles encouragent au contraire les espérances de tout le monde; mais la gloire du mérite a quelque chose de désespérant pour la médiocrité. Bientôt Carmagnole eut de fréquentes occasions de sentir que son crédit, que le souvenir même de ses services n'existait plus. Il osa s'en plaindre, et, quand il voulut se présenter au duc, pour obtenir une explication, ou au moins la permission de se justifier, il ne put parvenir à le voir. Alors sentant que sa perte était résolue, il monta à cheval, sortit rapidement des états qu'il avait conquis à Visconti, et chercha un asyle sur le territoire vénitien.
IX. Les Florentins et le duc de Milan réclament l'alliance de la république. C'était à l'époque où une troisième ambassade des Florentins sollicitait de nouveau la république d'entrer dans la ligue formée contre le duc de Milan. Celui-ci, de son côté, avait envoyé des ministres à Venise pour prévenir cette rupture. Ainsi la seigneurie voyait ces deux puissances plaider en quelque sorte leurs droits devant elle et se disputer son amitié.
Discours des Florentins. Admis dans le conseil de la seigneurie, les envoyés de Florence, s'exprimèrent à-peu-près en ces termes:[136] «Seigneurs, nous n'avons cessé de vous solliciter de prendre part à la guerre contre le duc de Milan. Notre intérêt réclame ce secours, nous ne le dissimulons pas; mais ne vous dissimulez pas non plus que l'intérêt de votre république vous conseille cette résolution. Déjà, faute d'avoir uni nos forces, Visconti s'est emparé de toute la Lombardie; vous avez refusé vos secours aux Génois, ils l'ont reconnu pour maître. Abandonnés par vous, nous succomberons et le voilà roi! Bientôt à vos propres dépens vous le ferez empereur[137].
«Depuis que sa maison est sur le trône, nous avons eu à la combattre, et songez que vous avez les mêmes droits que nous à son inimitié. Le duc est encore plus irrité de notre indépendance que jaloux de notre prospérité. C'est la passion commune à tous les princes d'aspirer à détruire tout ce qui veut être libre autour d'eux[138]. Ne vous assurez point en votre puissance; vous avez trop bien observé les progrès de la sienne pour ne pas la juger dangereuse. Attendrez-vous qu'elle soit devenue insurmontable, pour entreprendre de l'arrêter lorsque vous vous trouverez seuls à lutter contre elle?
«Si nous vous pressons de nous secourir, c'est parce que le péril est commun, c'est parce que nous savons prendre aussi notre part des charges de la guerre. Il y a long-temps que nous soutenons celle-ci avec d'immenses efforts. Elle nous coûte plus de deux millions de florins d'or, c'est-à-dire, plus que ne vaut la ville entière de Florence. Nous avons dépouillé de leurs bijoux nos femmes et nos filles; nous avons dispersé nos richesses dans l'Italie, pour subvenir à tant de dépenses. Mais il nous reste encore du sang à répandre. Vous verrez si nous demandons à être secourus pour rester oisifs. Sauver notre liberté c'est assurer la vôtre; le danger qui nous presse vous attend. Nous sommes autorisés à souscrire aux conditions qu'il vous paraîtra juste de proposer pour cette alliance.»
Discours des ambassadeurs milanais. Les ambassadeurs milanais, à leur tour, obtinrent audience le lendemain. «Nous ne venons point, dirent-ils, solliciter une amitié que vous avez jurée, et que les procédés constants de la seigneurie nous garantissent. La maison de Visconti est dès-long-temps amie de votre république; vous avez prouvé la constance de vos sentiments, pendant la minorité de nos princes et les discordes civiles qui en ont été la suite. De son côté, le duc Philippe-Marie a montré qu'il avait hérité pour vous de tous les sentiments de ses pères. Vous possédez Vérone, Vicence, Padoue, qui ont appartenu à sa maison. Devenu votre voisin, par l'effet de vos conquêtes, il n'a eu avec vous aucun différend. Il s'est montré juste, modéré, pacifique. Vous appréciez sans doute ce qu'elles valent, ces imputations que l'on fait si gratuitement aux princes de ne pouvoir souffrir des états libres dans leur voisinage. Comme si des rapports d'amitié étaient impossibles entre le gouvernement d'un seul et le gouvernement de plusieurs; comme si le témoignage de l'histoire ne réfutait pas ces vaines déclamations; comme si la plus heureuse harmonie n'avait pas existé depuis long-temps entre la seigneurie et les Visconti. Qu'avons-nous à gagner les uns ou les autres dans cette guerre? Quelle assurance avez-vous besoin de chercher contre l'ambition qu'on reproche au duc de Milan? Mais qui peut lui reprocher cette ambition? Ce n'est pas assurément votre république. Ce sont les Florentins qui l'en accusent, et pourquoi? parce qu'il leur fait la guerre. Sans doute il la leur fait; mais s'ils ont été les agresseurs, est-il raisonnable de lui reprocher une rupture qu'il n'a pas dépendu de lui d'éviter?
«Or qui de vous ne se rappelle que le prétexte des Florentins a été l'occupation de Forli par quelques troupes du duc? Qui de vous ignore que cette occupation n'était ni une prise de possession, ni une mesure hostile? que le duc envoyait prendre seulement l'administration de Forli, comme exécuteur testamentaire du prince décédé, à sa prière et au nom du prince mineur? et quel intérêt les Florentins avaient-ils dans tout cela? Forli ne leur appartenait point.
«Ce sont donc les Florentins eux-mêmes qui l'ont forcé de porter ses armes au-delà des Apennins, où aucun intérêt ne l'appelait. On l'a mis dans la nécessité de se défendre, est-on en droit de se plaindre de ce qu'il a pris l'offensive? est-il juste de voir, dans ses succès, la preuve de son ambition, et ne faut-il pas plutôt y reconnaître un témoignage de la justice de sa cause approuvée par le ciel même?
«Depuis que l'orgueil des Florentins a été confondu par nos victoires, le duc a manifesté sa modération. Plusieurs princes, notre saint-père le pape, votre république, se sont portés pour médiateurs; qui s'est refusé à la paix? les Florentins.
«Que vous demandent-ils? d'attaquer un prince qui ne vous a donné aucun sujet de plainte. Que vous demande le duc? la continuation d'une amitié qu'il mérite. Un gouvernement aussi sage que le vôtre ne cherchera point à acquérir, par une injustice, une sûreté qu'il a déjà, qui jamais n'a été troublée, et que la guerre ne saurait lui garantir aussi-bien que la paix.»
X. Carmagnole appelé dans le conseil. Son avis. Ces raisons étaient assurément très-solides, sur-tout aux yeux de ceux qui se rappelaient les exhortations du vieux Moncenigo. Mais le doge actuel n'avait pu voir sans dépit son avis rejeté, censuré même, lorsqu'on avait délibéré sur cette affaire quelques années auparavant. La cause des Florentins était devenue la sienne. Il l'avait d'abord embrassée par ambition ou par politique, maintenant il y allait de sa vanité; il détermina le conseil à entendre Carmagnole. Déjà Foscari avait eu quelque influence sur l'accueil que la république avait fait à ce général. On lui avait donné un commandement avec un traitement assez considérable[139]. Mais un gouvernement comme celui de Venise ne pouvait pas accorder facilement sa confiance à un transfuge, à un favori disgracié, à un gendre du prince ennemi. Une tentative d'empoisonnement dont Carmagnole fut l'objet, et dont un scélérat de Milan fut reconnu coupable, prouva la réalité de la haine qui existait entre le duc et son ancien favori, et mérita à celui-ci d'être appelé dans les conférences où l'on traitait l'affaire des Florentins.
Il y parla en homme passionné, qui désire par-dessus tout une occasion de satisfaire sa vengeance[140]. Il fit une vive peinture de l'ambition de Philippe-Marie. Le duc avait usurpé plusieurs provinces: Bergame et Brescia n'étaient que la dépouille d'un prince protégé de la république, enlevée injustement au mépris d'un traité, retenue au mépris des instances de la seigneurie. Visconti était un voisin dangereux sur le continent. Maître de Gênes, il pouvait devenir sur mer un rival redoutable. La guerre était donc juste, nécessaire, indispensable; elle offrait peu de périls et les espérances les mieux fondées de grands succès. Philippe-Marie était un ambitieux sans talents, sans force de caractère, un prince livré aux vains plaisirs d'une cour frivole. Ses folies, autant que ses guerres, avaient épuisé ses finances. Il avait tari ses ressources, affaibli son armée et aliéné l'affection de ses sujets.
«Et quelle affection pourrait-il mériter, s'écriait Carmagnole, l'ingrat qui oublie que, s'il est demeuré tranquille possesseur du trône, c'est à moi qu'il le doit; que je lui ai conquis Bergame, Brescia, Parme, Plaisance, Novare, Verceil, Alexandrie, et Gênes? Pour prix de tels services, il m'a disgracié, il a confisqué mes biens, retenu ma femme, mes enfants, et payé un empoisonneur pour me faire périr. Ah! sans doute, il a raison de prévoir que mon épée doit lui être fatale. Si la Providence a veillé sur mes jours, c'est pour le malheur de l'ingrat, pour sa ruine. Heureux de trouver une nouvelle patrie sur cette terre qui me fut hospitalière, je ne demande que des armes, la permission d'unir ma cause à la vôtre, et de vous prouver ma reconnaissance.»
La chaleur du guerrier, son assurance, sa haine, se communiquèrent à tous ceux qui l'écoutaient. Le doge s'empressa d'ajouter que, depuis que Visconti était sur le trône, il n'avait cessé de s'agrandir; qu'après tant d'usurpations, il ne pouvait avoir renoncé sincèrement à Vicence, à Vérone, à Padoue, qui avaient été possédées par sa famille, avant d'entrer dans le domaine de la république. C'était une absurdité de le supposer. Il fallait donc le considérer comme un ennemi; il était donc prudent de s'opposer à l'accroissement de sa puissance, et de saisir, pour le combattre, le moment où d'autres occupaient une partie de ses forces. Il fallait faire cause commune avec les Florentins.
XI. La guerre contre le duc de Milan est résolue. Diverses alliances. 1425. Cet avis passa dans le grand-conseil à une grande majorité de suffrages. Le traité entre les deux républiques fut signé à la fin de novembre 1425. On y régla qu'on lèverait à frais communs une armée de seize mille chevaux et de huit mille hommes d'infanterie; que la flotte vénitienne remonterait le Pô, et seconderait les opérations des troupes de terre destinées à agir contre le Milanais; qu'une autre flotte armée aux dépens des Florentins se porterait sur la côte de Gênes, où elle ferait une diversion.
Les conquêtes devaient être partagées de manière que tout ce qui se trouverait sur le revers des Apennins du côté de la Toscane, restât à la république de Florence; tout ce qui serait au nord de ces montagnes devait appartenir à Venise.
Enfin les deux parties contractantes prirent l'engagement réciproque de ne point faire de paix séparée[141].
Le roi d'Arragon, le duc de Savoie[142], les seigneurs de Ferrare et de Mantoue, la ville de Sienne et quelques familles génoises, mécontentes du gouvernement de Visconti, accédèrent à cette alliance.
Ainsi fut résolue cette guerre, dont j'ai cru devoir faire connaître soigneusement les prétextes ou les motifs, parce qu'elle eut une grande influence sur les destinées de l'état de Venise.