Dans les jardins de Bapst, plus beaux que ceux d'Armide,
Où l'arbre d'émeraude, au feuillage charmant,
A pour fleur le rubis, pour fruit le diamant.
Zétulbé, modestement vêtue, ne laissait apercevoir que ses deux longs yeux de gazelle et ses sourcils tracés d'un coup de pinceau; mais pouvait-elle se flatter de garder l'incognito? On reconnut immédiatement l'auteur de l'inimitable Histoire du prince Henri, qui avait le cœur bardé de trois cordes de fer.
On avait intercalé dans la pièce un personnage fantastique, un ministre invraisemblable, qui se soumet à tout plutôt que de quitter son portefeuille; il ne fallait rien moins que l'esprit et la grâce de l'artiste chargé de ce rôle pour créer un type qui, heureusement, est et sera toujours sans modèle dans notre heureux pays.
Mais nous touchons à une surprise gigantesque; l'amateur, le Marécot qui devait lire son rôle, entre en scène... Ce nez retroussé!... est-ce une illusion!..., c'est Odry! le grand Odry! Odry lui-même; l'enthousiasme éclate, et dès ce moment la pièce n'a été qu'un immense éclat de rire. Lagingcole, Tristapatte, Schahabaham, sont électrisés; Odry, plus jeune, plus gai, plus amusant que jamais, communique son hilarité; la belle scène du poisson, suivie de la fameuse démonstration de la vapeur, où le tuyau intermédiaire est rendu par Odry à sa véritable fonction, tout est enlevé, comme on dit en style de coulisse, et la pièce est achevée au milieu de frénétiques applaudissements.
Le ministre de la marine, reconnaissable à son vaste portefeuille, vient alors annoncer au pacha qu'une baleine, nouveau produit de l'industrie (peut-être même est-ce la fameuse anti-baleine si impatiemment attendue par quelques-uns), vient de débarquer une compagnie aussi joyeuse que variée près de la Sublime Porte; Schahabaham, toujours poli, ordonne qu'on la fasse entrer.
Pas des Homards.
Un trompette de dragons, Ponchard-Montauciel, s'avance en décrivant une suite de lignes plus ou moins droites et chante, d'une voix de quinze ans, la ravissante musique de Monsigny.
Un air styrien, sorti des flancs de la baleine, sert d'intermède; et Richard paraît bientôt, suivi de son fidèle Blondel pour chanter:
Dans une tour obscure, etc.
La voix fraîche de Ponchart fils s'allie délicieusement; celle de son père, et son excellente méthode prouve qu'il est son élève.
Une marche lugubre se fait entendre: un homard cuit, entouré de persil, est apporté; il est suivi d'un homard cru qui l'aima, et qui le suit en gémissant et en déplorant sa solitude. Nouvel Orphée, il parvient à retirer son Eurydice du royaume de Pluton, et, plus heureux que le virtuose antique, il peut danser un pas avec sa moitié sans craindre de la voir retourne nager dans les eaux du Styx. L'ensemble de l'exécution, l'harmonie, la souplesse des mouvements, la grâce des pose dont nous ne donnons qu'une bien faible idée dans notre dessin, arrachèrent une exclamation d'enthousiasme au flegmatique Schahabaham lui-même. Il ne fallait rien moins que les rébus d'Odry, expliqués par lui-même, pour tenir la curiosité en haleine après l'admirable danse des homards; mais aussi après les rébus toute émotion paraissait impossible, la surprise était épuisée lorsque le ministre de la marine annonça au gracieux sultan que l'on allai danser la vraie polka! Malheureusement, ajouta-t-il, le danseurs étaient quatre, mais l'un d'eux étant subitement tombé malade, trois seulement pourront danser la polka. Schahabaham, rouge d'indignation qu'on osât lui proposer une polka à trois, ordonne à son ministre de la marine de faire le quatrième danseur.
«Mais, seigneur, je ne sais pas la polka!»
Schahabaham, mieux instruit qu'on ne le croirait de et qui se passe chez nous, sait parfaitement que beaucoup dansent la polka sans la savoir, et fait cette foudroyante réponse à son ministre peu zélé:
«Danse, ou je te retire ton portefeuille,»
Le ministre, consterné, court revêtir l'habit hongrois et revient avec... devinez qui? avec Cellarius! le véritable Cellarius, suivi de ses deux charmantes sœurs. Il faut rendre justice au ministre, il a dansé de manière à justifier l'ordre absolu de Schahabaham. Rien de plus ravissant que cette polka dansée par le grand professeur et l'un de ses meilleurs élèves; les yeux les suivaient dans les dessins ingénieux dus à l'invention de Cellarius, et ne se lassaient pas d'admirer cette danse toute nouvelle pour eux, malgré les essais nombreux tentés par des amateurs plus zélés qu'habiles; aussi les applaudissements duraient encore que déjà le théâtre avait disparu et que les quadrilles étaient formés pour suivre l'exemple donné par Cellarius. La polka précéda! et suivit la valse; la modeste contredanse fut un peu négligée; le souper, bien que délicieux, ne fut qu'un entr'acte, un moment de repos entre deux études, et pourtant Odry raconta la touchante histoire d'un meunier qui avait trois fils et trois moulins qu'il adorait; histoire dont chacun se rappellera en souriant la consolante conclusion, la morale du meunier à ses moulins, à savoir qu'il vaut mieux être honnête que d'être pauvre, et ses conseils à ses fils, qu'il vaux mieux chômer que mal moudre.
La dernière surprise nous attendait dans la rue, et celle-là c'était le soleil lui-même qui s'était chargé de nous la donner, car il était levé depuis longtemps, que sans nous en douter nous prolongions encore cette nuit fantastique qui avait passé avec le charme et la rapidité du plus agréable des songes.
ZÉTULBÉ.
La Nouvelle Héloïse, édition illustrée par MM. Tony Johannot, Em. Wattier, Eug. Lepoittevin, Karl Girardet, C. Roqueplan, H. Baron, T. Frère, C. Rogier, etc. 2 vol. grand in-8º, 100 livrais. à 25 c. Paris, 13, rue de la Michodière.
C'est presque un devoir pour l'Illustration d'encourager toutes les publications illustrées; aussi s'empressera-t-elle, dans le double intérêt des éditeurs et du public, de prêter de temps en temps une de ses pages aux meilleures gravures sur bois des ouvrages nouveaux qui désireront profiter de sa générosité. Hier encore nous annoncions le Diable à Paris. cette charmante collection de cent dessins de Gavarni, que publie notre ami Hetzel, avec un texte composé par les célébrités littéraires de l'époque; demain, Grandville et quelques-uns de ses Cent Proverbes prendront la place que nous accordons aujourd'hui à la Nouvelle Héloïse, ou plutôt à MM. Tony Johannot et Em. Wattier.
Le besoin d'une Nouvelle Héloïse illustrée se faisait, à ce qu'il paraît, généralement sentir en France et à l'étranger, si l'on en juge par le grand succès qu'a obtenu, dès les premières livraisons, l'édition que publie M. Barbier. Jean-Jacques Rousseau nous semblait assez illustre pour se passer d'illustrations, et nous ne comprenions pas, quant à nous, l'intérêt que des images, si admirables qu'elles soient, peuvent ajouter aux lettres de Saint-Preux et de Julie. Mais la majorité du public ne partage pas notre opinion. Elle demande des gravures, même pour les chefs-d'œuvre de la langue française; elle les achète, elle les contemple avec ravissement!... Quel reproche la critique a-t-elle le droit d'adresser aux éditeurs?
Il faut avouer, d'ailleurs, que M. Barbier n'a reculé devant aucun sacrifice pour satisfaire la passion favorite de ses souscripteurs; il leur donne chaque semaine, outre une feuille de texte parfaitement imprimée sur du beau papier, quatre ou cinq jolis dessins de MM. Em. Wattier, Karl Girardet, C. Roqueplan, E. Lepoittevin, T. Frère, H. Baron, etc., et un grand sujet, tiré à part sur papier de Chine, par Tony Johannot.--Les dessins ci-joins sont choisis au hasard parmi cette intéressante collection.--Voila d'abord Julie rêvant à Saint-Preux sous un bosquet, et Saint-Preux rêvant à Julie sur un banc. Ici les deux amants sont réunis: «Que mon rusé maître était timide alors, écrivait Julie, qu'il tremblait en me donnant la main pour sortir du bateau. Ah! l'hypocrite, il a beaucoup changé!» M. Tony Johannot nous les montre ensuite faisant ensemble quelque lecture aussi dangereuse que celle qui perdit Françoise de Rimini et son malheureux amant; enfin Julie, à genoux, écrit à Saint-Preux, en baignant son papier de ses larmes et en élevant à lui ses supplications.
La Nouvelle Héloïse illustrée sera publiée en cent livraisons du prix de 25 c. L'ouvrage complet formera deux volumes in-8, contiendra 250 beaux dessins, dont 30 à 40 tirés à part sur papier de Chine, et sera terminé au mois de décembre 1844. Son heureux éditeur nous promet pour l'année prochaine les Confessions de Jean-Jacques Rousseau illustrées. L'Émile aura son tour. Que les nombreux amateurs de livres illustrés se rassurent, leur félicité n'aura jamais de fin.
Les Slaves de Turquie, Serbes, Monténégrins, Bosniaques, Albanais et Bulgares, leurs ressources, leurs tendances et leurs progrès politiques; par M. Cyprien Robert. 2 vol. in-8.--Paris, 1844. Jules Labille. 15 fr.
Droit d'un séjour de plusieurs années parmi les Slaves d'Orient, cet ouvrage a pour but, nous apprend son auteur, de faire connaître ses huit millions de montagnards qui couvrent les Balkans de l'Adriatique à la mer Noire. On s'est proposé de décrire leur état actuel, leurs mœurs privées et politiques, leurs provinces, leurs villes; d'exposer les ressources de leur sol, leur commerce intérieur et extérieur, et les avantages qui résulteraient pour l'Europe de leur régénération. En racontant l'histoire contemporaine de ces belliqueuses peuplades, on indique par quels moyens elles seront rendues à leur constitution naturelle et à l'existence politique qu'elles réclament depuis quarante ans, par tant d'insurrections ou mal comprises ou totalement ignorées parmi nous.
«Les représentants des grandes puissances aux conférences de Londres ont résolu, il y a dix ans, ajoute M. Cyprien Robert, de la manière la plus fausse et la plus malheureuse la question de la Grèce, parce qu'ils ont voulu la résoudre à huis clos et sans le concours de la discussion publique de tous les intérêts. Il importe que la même faute ne soit pas répétée pour la question slave, qui remplace aujourd'hui la question grecque, si tristement ajournée. C'est dans le but de signaler les écueils, d'éclairer l'opinion publique sur la face principale de la question d'Orient, et sur le moyen de la résoudre sans rompre l'équilibre européen, que cette publication a été conçue. On a cherché à saisir et à développer les idées d'après lesquelles ces peuples sont destinés à agir; on a voulu à la fois annoncer ce qui se prépare en Orient, et commenter les événements incompris qui s'y sont passés depuis un demi siècle. Ce livre deviendra, nous l'espérons, un guide pour les voyageurs, un manuel pour les diplomates, et un recueil de documents nouveaux pour tous les amis de l'histoire, de l'ethnographie et de la littérature.»
Les Slaves de Turquie se divisent en six livres principaux, précédés par une introduction. M. Cyprien Robert s'est d'abord efforcé de nous faire connaître l'état actuel et les mœurs privées et politiques des peuples divers qui composent la grande famille gréco-slave. Après un aperçu général sur ce monde trop peu connu, il décrit ses principaux États, il expose leurs ressources et leur avenir, leurs tendances sociales et leurs rapports avec l'empire d'orient, les productions de leur sol, leurs systèmes de culture, leurs arts, leur industrie et leur commerce. A une peinture animée des aspects pittoresques de ces pays, succèdent ensuite des détails pleins d'intérêt sur les superstitions, les usages et les fêtes populaires des habitants; enfin, leurs mœurs politiques, leur constitution naturelle, le système fédéral, les octrois et les douanes turques, la chute du commerce français et les moyens de le relever en orient, remplissent les deux derniers chapitres de cette introduction.
Les divisions politiques de la péninsule gréco-slave sont, comme M. Cyprien Robert le fait remarquer, des divisions toutes naturelles, déterminées chacune par un groupe de montagnes, avec l'ensemble de plateaux qu'il supporte, et de rivières ou de bassins qui en émanent; à l'abri de chacun de ces groupes, une nation se trouve établie avec ses diverses tribus, qui forment autant de provinces: ces grandes divisions territoriales, au nombre de cinq, sont: au sud, la Romélie, qui comprend tout le pays des Donnoi, ou des Grecs; à l'ouest, vers l'Adriatique, les trois provinces dites d'Albanie; au nord-ouest, les vastes contrées formant autrefois le royaume serbe, et connues aujourd'hui sous le nom d'Hertse-Govine, Monténégro, Bosnie, Croatie et Serbie; à l'est, les nombreux pachaliks de l'ancien État bulgare, situés le long de la mer Noire et du Danube; enfin, de l'autre côté du fleuve, la longue région appelée Moldavie et Valachie, qui, impuissante si elle est isolée, devient formidable et florissante, si elle s'allie, comme boulevard, à un grand empire.
Ces cinq parties de la Turquie d'Europe, si naturellement distinctes que jamais aucun pouvoir n'a pu et ne pourra les confondre dans l'opinion de M. Cyprien Robert, sont occupées par cinq nationalités, toutes à peu près d'égale force, mais on prédomine numériquement la race slave, puisqu'en Turquie seulement la population slave s'élève à près de huit millions. Cette population est partagée, il est vrai, en deux peuples qui diffèrent complètement de goût et de tendances, les Bulgares et les Serbes. Les Bulgares, au nombre de quatre millions et demi, n'aiment que la paix et l'agriculture; les Serbes, qui, non compris ceux d'Autriche, sont, dans la seule Turquie, deux millions cinq cent mille, aiment surtout la vie aventureuse du guerrier et du pâtre. Mais les uns et les autres ont juré d'être libres, et dans leurs luttes pour l'indépendance, ils trouveraient, s'ils étaient vaincus, comme leurs alliés les Moldo-Valaques, l'hospitalité chez les montagnards du sud. M. Cyprien Robert a consacré les cinq premiers livres des Slaves de Turquie aux principales branches de ces deux peuples, les Monténégrins, la principauté de Serbie, les Bosniaques, les quatre Albanies et les Bulgares.
Chacun de ces livres est divisé à son tour en cinq ou six chapitres. AM. Cyprien Robert décrit d'abord le pays, il expose son organisation politique, il peint ses mœurs de ses habitants, il raconte leur histoire, et enfin, après avoir résumé leur situation actuelle, il nous apprend quel peut et quel doit être, selon lui, leur avenir.
Le livre VI et dernier a pour titre: l'Union bulgaro-serbe. M. Cyprien Robert paraît ne pas douter que cette union n'ait lieu tôt ou tard.» C'est une admirable combinaison de la nature, dit-il, qui a rapproché la nation turbulente et toujours prête au combat des Serbes, de la race non moins vigoureuse, mais plus paisible, des industrieux Bulgares. L'un de ces peuples ne peut former sans l'autre une société complète; mais l'un supplée à ce qui manque chez l'autre, et tous les deux réunis peuvent se passer du monde entier. On trouverait difficilement deux nations dont le parallèle prêtât à un plus riche développement d'antithèses et d'analogies. C'est surtout quand on passe de la butte du pâtre serbe de Macédoine à la cabane du laboureur bulgare de la Romélie, qu'on est frappé de la différence des mœurs. Le Serbe est sans doute d'une nature plus élevée; il a un sens plus délicat pour la poésie, un amour plus ardent de la gloire, un costume plus riche, une plus ferme conscience de sa nationalité. Dans son humble résignation, le Bulgare possède cependant des vertus solides qui manquent à son brillant voisin: il sait mieux éviter les extrêmes; il est plus sérieux, plus constant dans ses entreprises; doué de moins d'imagination, il l'emporte par les qualités du cœur Il est loin, d'ailleurs, de manquer de courage. Dès qu'il aura une patrie à défendre, il combattra avec intrépidité.... Aucun obstacle sérieux ne s'oppose, dès à présent, à ce que les races serbe et bulgare combinent leurs intérêts, et se prêtent un mutuel secours pour résister à leurs ennemis communs, qui évidemment ne sont plus les Turcs, désormais trop affaiblis, mais les grandes puissances voisines.»
Dans le dernier chapitre de son sixième livre, M. Cyprien Robert résume les résultats qu'aurait, dans son opinion, l'union bulgaro-serbe pour l'empire ottoman et l'équilibre européen.--Ne pouvant pas le suivre sur le terrain dangereux de la politique, nous nous contenterons de citer les deux phrases qui terminent son ouvrage: «Une invasion et la prise de Constantinople par les Russes ne feraient qu'ajourner pour un temps meilleur la coalition libératrice des Serbes et des Bulgares. Tant que ce fait primitif et inhérent même des deux peuples n'aura pu devenir un fait légal et public, l'agitation continuera de se propager dans l'ombre, et la question d'Orient ne sera pas résolue.»
Qu'on ne l'oublie pas toutefois, ce livre remarquable n'est pas seulement un ouvrage politique; comme M. Cyprien Robert, nous espérons qu'il deviendra «un guide pour les voyageurs, un manuel pour les diplomates, et un recueil de documents nouveaux pour tous les amis de l'histoire, de l'ethnographie et de la littérature.»
Une Lyre à l'Atelier, poésies par Paul Germigny (A. Grivot), tonnelier à Châteauneuf. Deuxième édition.
Il y a quelques mois, Béranger écrivait au poète-tonnelier de Châteauneuf: «Vous êtes poète, monsieur, et poète des mieux inspirés.... Simple ouvrier, sans instruction, dites vous, comment, jeune encore, avez-vous deviné les secrets de notre versification? Comment êtes-vous arrivé à une pureté de langage fort rare aujourd'hui? J'ai pu apprécier toutes ces difficultés, et Dieu sait le mal que j'ai eu à en triompher. Je remarque aussi que chez vous la méditation précède presque toujours la mise en œuvre de vos sujets, d'un choix habituellement poétique. Sans doute on trouve encore quelques traces de négligence dans vos vers, mais on ne les aperçoit qu'en les relisant.
«De plus que le métier, vous avez une sensibilité réelle; on peut même dire que c'est là votre muse. J'espère qu'elle vous inspirera longtemps, et que vous donnerez une suite à ce premier volume, en vous engageant toutefois à rester dans la route que vous avez prise, c'est-à-dire à ne pas trop faire de vers, à bien choisir vos sujets, et à les disposer habilement avant de vous livrer au travail de la rime.
«Nous autres vieillards, nous aimons à faire les pédagogues; pardonnez-moi quelques petites observations critiques qui vous prouveront au moins que je vous ai lu avec attention... Presque toutes vos compositions sont conçues et exécutées avec goût et talent. Ce qui me surprend autant que leur mérite, c'est que votre nom n'ait pas eu plus de retentissement à Paris. Beaucoup d'éloges ont été prodigués à des vers qui sont loin de valoir les vôtres, et je regrette de vivre loin du monde des journaux; ce qui m'empêche d'en obtenir la justice qui vous est due. Croyez du moins qu'il y a près de la capitale un petit coin où on la rend tout entière au poète tonnelier du Blaisois; c'est celui du vieux chansonnier qui se dit de cœur tout à vous.
«Béranger.»
Que pourrions nous ajouter aux éloges et aux conseils de Béranger? les premiers vers du poète-tonnelier, seulement, adressés à M. l'abbé Bidault:
Dans la fatigue et les sueurs nourrie,
Vers vous, Bidault, ma muse ose voler;
Accueillez-la cette fille chérie
D'un artisan qu'elle sait consoler.
Petit oiseau que ses plumes nouvelles
Au haut des airs n'emportent point encor,
Depuis longtemps méditant son essor,
Au bord du nid elle agitait ses ailes.
Jusqu'à vos pieds haletante elle arrive;
Votre sourire a pu l'encourager.
Protégez-la, car souvent à la rive
L'esquif joyeux touche pour submerger.
Sur tant d'esprits que le vôtre façonne.
Voyant vos soins et vos leçons pleuvoir,
Elle n'a pu, dans les champs du savoir,
Aller glaner où tout autre moissonne.
Quand, jeune encor, les accents de sa bouche
De mon travail endormaient les douleurs,
Souvent sa main, pour amollir ma couche,
De sa guirlande y secoua les fleurs;
Et puis sa voix me disait, dans un rêve:
«En vain le sort se plaît à le flétrir,
A son printemps l'arbuste doit fleurir
Quand dans son sein il sent monter la sève.
.......................................................................
Si le nom du tonnelier de Châteauneuf n'a eu jusqu'à ce jour qu'un faible retentissement dans la capitale, la faute en est-elle à la presse parisienne? Ce petit volume, publié à Orléans, ne lui était pas parvenu; comment aurait-elle pu deviner son existence?... Quant à nous, nous sommes heureux de réparer une injustice involontaire; nous accorderons toujours des encouragements et des éloges à tous les poètes qui publieront des vers aussi chastes et aussi élégants que ceux dont M. A. Grivot nous envoie la collection sous le pseudonyme de Paul Germigny.
Un Été en Espagne, par Augustin Challamel, avec vignettes. Un vol. in-18.--Paris. Challamel. 3 fr. 25 c.
L'ingénieux auteur de l'Histoire Musée de la République française, M. Augustin Challamel, a employé l'été dernier à parcourir une partie de l'Espagne. Il est allé de Bayonne à Burgos, de Burgos à Madrid; puis à Tolède, à Grenade, à Cordoue, à Séville: chemin faisant, il a visité toutes les curiosités qu'il pouvait voir sans trop se déranger; et de ce voyage il a rapporté une petite relation d'une simplicité remarquable. Nous ne saurions trop louer surtout la sage réserve de M. Augustin Challamel. Bien qu'il manifeste souvent une admiration exagérée pour la mauvaise poésie de M. Victor Hugo (il doit pourtant préférer la bonne), il n'a fait aucun usage, ni des systèmes, ni de la langue de l'école romantique; doué d'un esprit fin et observateur, il possède en outre des connaissances aussi étendues que variées; il sait, de plus, comment se fabriquent les livres modernes: il pouvait donc ou amuser ses lecteurs par des anecdotes aussi anciennes que le monde et inventées à plaisir, ou les ennuyer par d'orgueilleux semblants d'érudition; il a mieux aimé raconter sans aucune prétention ses aventures et ses observations personnelles, tantôt en prose, tantôt en vers. Aussi ce petit livre se fait-il lire avec beaucoup d'intérêt et de plaisir. Évidemment M. Augustin Challamel n'a pas encore le désir de devenir académicien ou pair de France. Le public lui en saura gré.
Rudiment des Chanteurs, ou Théorie du Mécanisme du Chant, de la Respiration et de la Prononciation; par madame Claire Hennelle, née Wuiet, professeur de chant.--Paris, Meissonnier, 22, rue Dauphine. 4 fr. 50.
«C'est dans la direction du souffle, dit l'auteur, que réside tout le mécanisme du chant. Qui s'en occupe? Nous n'avons pas la manière d'exercer notre gosier, et ce n'est qu'à force d'exercice que nous pouvons arriver, sans savoir comment, à une véritable souplesse. Comment se fait-il, dans une capitale comme la nôtre, où les plus belles voix abondent, où les plus savants maîtres se trouvent réunis, que nous n'ayons pas plus de chanteurs? C'est que les grands maîtres sont appelés pour coordonner l'ensemble, donner la forme et soigner les accessoires, et qu'eux-mêmes dédaignent de poser les toasts sans lesquelles pourtant rien n'est certain. Tout enseignement demande des toasts. Elles manquent au chant.» Ces lignes nous paraissent suffire pour indiquer clairement le but que s'est proposé madame Claire Hennelle en écrivant le Rudiment des Chanteurs. L'ouvrage est divisé en trois chapitres. Le premier traite de la formation du son; de l'appui et de la direction de l'air: de la rupture de l'air et du port de la voix; des sons blancs; de la cadence; de l'appui des notes; de l'allongement du souffle: de la fausseté de la voix; des sons filés; des gammes chromatiques; de la mesure, de la nuance; du registre de la voix; du passage de la voix de poitrine à la voix de tête, ou de fausset. Le chapitre deuxième traite de la respiration; le troisième, de la prononciation. Quelques considérations générales fort judicieuses terminent ce petit ouvrage didactique où l'on trouve à chaque page les preuves d'une excellente méthode, d'une longue expérience et d'un goût éprouvé.
X.
Les Derniers Jours d'un Peuple, par d'Azéglio; traduit de l'italien par Ét. Croix.--Lavigne. 2 vol. in-8. 15 fr.
Il faut rendre cette justice à l'Italie moderne, qu'elle a été sobre de romans historiques; ses écrivains ont admiré, traduit Walter Scott, mais il en est fort peu qui aient cédé à l'entraînement de l'imitation. Cette sobriété est-elle un aveu implicite d'impuissance, ou faut-il y voir seulement la preuve d'une louable modestie? Quoi qu'il en soit, l'Italie peut toutefois se prévaloir de quelques compositions remarquables dans un genre qui ne comporte guère la médiocrité; et, quand elle n'aurait à mettre dans la balance où pèsent tant de romans français qui prétendent à l'histoire, que les Fiancés d'Alexandre Manzoni, ce titre suffirait peut-être à sa gloire.
Les Derniers Jours d'un Peuple sont de l'école et de la famille des Fiancés. Ce roman est, comme son aîné, un épisode de l'histoire de Florence, un hommage aux souvenirs de la patrie du Dante; mais ici l'auteur, mieux inspiré peut-être qu'Alexandre Manzoni, a traité un sujet plus dramatique et plus favorable aux émotions, à l'intérêt d'un récit attachant. M. Azéglio a saisi le moment où Florence, encore libre, livre son dernier combat à la tyrannie menaçante. Dans le tableau de cette lutte héroïque, il a voulu protester contre l'oubli de l'histoire, et prouver que Florence était digne de la liberté.
C'est assurément un magnifique spectacle que ce siège où l'on voit une poignée de citoyens braver les efforts réunis de Charles-Quint, de Clément VII et des peuples voisins, rivaux de Florence. Si l'auteur s'était contenté d'être l'historien de cette glorieuse agonie, de retracer les mœurs et les usages de l'Italie au seizième siècle, et de les faire revivre dans une peinture animée, il n'aurait rempli que la moitié de sa tâche; le succès qu'ont obtenu en Italie les Derniers Jours d'un Peuple ne serait pas complètement justifié. Mais c'est qu'il y a dans ce beau livre autre chose encore que le mérite de la couleur locale, de la représentation historique; on y trouve des situations vraiment dramatiques, des scènes saisissantes, de ces péripéties qui prolongent la curiosité du lecteur et provoquent tour à tour sa fureur ou sa pitié. M. d'Azéglio, peintre énergique et vrai, possède aussi le secret des larmes, et, à côté de ces fiers républicains, tels que Nicolo Lapi, ce type admirable dont Walter Scott eût envié la création, apparaissent des figures de femmes dont il a revêtu la réalité des plus poétiques couleurs.
M. d'Azéglio est gendre de Manzoni; quelques personnes ont prétendu que les Derniers Jours d'un Peuple tiennent de plus près à l'auteur des Fiancés que son gendre lui-même. Il y a dans cette supposition un hommage rendu au mérite de l'ouvrage que nous annonçons. M. d'Azéglio ne se plaindra peut-être pas si l'on dit que M. Manzoni pourrait avoir composé son livre, pourvu qu'on ajoute que M. d'Azéglio l'a composé lui-même.
O.
Dictionnaire des Racines et Dérivés de la Langue française, par F. Charassin et F. François.--Paris, A. Heois, 63, rue Richelieu.
Le titre d'un pareil ouvrage suffit à indiquer son utilité. Effectivement, s'il est généralement reconnu qu'il est nécessaire de bien connaître sa langue maternelle et de la parler avec abondance et précision, on est fort loin de s'entendre sur les meilleurs moyens à employer pour parvenir à ce but.
Une des conditions pour bien savoir une langue, c'est de posséder tous les mots qui la composent. Or, c'est généralement trente à quarante mille mots à apprendre par cœur. MM. Charassin et François ont cru qu'il y avait moyen d'abréger ce travail par un bon ouvrage élémentaire, composé dans ce but; ils se sont mis à l'œuvre et ont fait un traité raisonné propre à servir à la fois de guide aux étudiants et de manuel aux instituteurs.
Leur procédé a été de substituer au hasard et à l'arbitraire de la routine un classement raisonnable, basé sur les rapports naturels des mots, sur les liens de parenté qui existent véritablement entre eux. Ils ont donc mis en ordre et rangé dans trois ou quatre mille classes, formées charnue de mots ayant entre eux de fortes similitudes, les quarante mille mots de la langue française. On comprend l'avantage qui résulte pour le lecteur de cette disposition nouvelle, puisqu'en trouvant en tête de la nomenclature le mot qui exprime le mieux l'idée générale, ils groupent autour de ce mot tous les dérivés, faisant ainsi des familles distinctes au milieu desquelles il est plus facile de se reconnaître que dans ce chaos rarement complet et toujours illisible qu'on appelle un dictionnaire.
Nous croyons donc devoir recommander ce travail aux professeurs de langue française et aussi aux littérateurs, auxquels les dictionnaires ordinaires n'apprennent pas, ne donnent pas beaucoup plus que l'orthographe de certains mots dont ils peuvent être en peine, et une signification trop souvent douteuse, en négligeant et les racines de ces mots et leurs rapports avec d'autres mots de la langue.
P.
Le Marchand de Hannetons, Caricature far Grandville.
Amour, vole, vole, vole! Caricature par Grandville.
A M. E. F., bachelier ès lettres.--Si l'on supprimait dans le monde tout ce qui paraît inutile, où s'arrêterait la besogne? Laissons donc, monsieur, l'Académie composer des inscriptions en latin, et tâchons d'apprendre à les traduire pour ceux qui n'ont pas l'honneur d'être bacheliers. D'ailleurs l'inscription en latin a plus de sens pour ceux qui ne la comprennent pas que pour vous qui pourriez la traduire. N'est ce pas là une utilité du latin dans les inscriptions monumentales?
A M. A. P.,--- Nous pourrons faire un jour, dans l'Illustration, un chapitre piquant sur les bévues et naïvetés que vous vous plaisez à recueillir dans les journaux et les livres contemporains. Si vous continuez cette recherche, vous pourrez nous en adresser les résultats. Ajoutez à votre liste l'ânerie de ce bibliothécaire qui vient de prendre Indiana, roman de George Sand, pour un recueil de la famille de l'Encyclopediana:--une réclame sur un ouvrage qui traite des forçats libérés, et dont l'auteur se vante de publier le fruit de son expérience.
A M. A. J.,--Vos êtes pressé. Un peu de patience; vous aurez le portrait du fameux général Tom Pouce, qui fait en ce moment, sous le chapeau et l'habit de Napoléon, les délices de S. M. la reine Victoria, du prince Albert et de l'aristocratie britannique. Tom Pouce va venir en France, on le déguisera en Wellington et on le montrera au Cirque-Olympique. C'est alors que nous vous offrirons le portrait de ce fameux nain.
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
L'actualité des Rébus en double les mérites.