LES CRIMINELS AU PILORI

Dans un livre remarquable qui vient de paraître, sous le titre: Les Cruautés allemandes, M. Maccas, docteur en droit de l'Université d'Athènes, après avoir énuméré, d'après les témoignages et les documents officiels, les attentats commis en Belgique et en France, par les troupes allemandes, dresse la liste déjà longue des chefs qui doivent en être tenus pour responsables. Cette nomenclature était nécessaire. Les criminels au pilori! C'est une première satisfaction aux impérieuses exigences de la conscience universelle.

Journal des Débats (23 mai 1915).

La préface de Les Cruautés allemandes[1] est de M. Paul Girard, de l'Institut. L'éminent professeur de la Faculté des Lettres nous présente l'ouvrage en ces termes: «Ce nouveau livre sur la façon dont l'Allemagne entend et pratique la guerre est l'œuvre d'un neutre, et cela seul suffirait à lui assurer nos sympathies. Mais il est de plus composé avec méthode, documenté, sobre et d'une bonne foi évidente, et ce sont là de trop sérieuses qualités pour ne pas forcer l'estime, non seulement du public français, mais de tous ceux, à quelque nationalité qu'ils appartiennent, qui auront la curiosité de le lire, ou seulement de le parcourir d'un œil non prévenu.»

En ces heures tragiques, la lecture du réquisitoire de M. Maccas s'impose.

Le lecteur se rendra compte, par des faits indiscutables, combien, avec raison, le préfacier s'élève contre les Allemands qui, à l'heure actuelle, «ont introduit dans la guerre un droit nouveau, une morale nouvelle, droit et morale manifestement contraires aux idées que l'humanité se faisait jusqu'ici de ces grandes choses, et aux tendances qui la portaient, qui la portent encore à chercher des atténuations aux souffrances et aux horreurs légales qu'entraîne la guerre entre nations civilisées»; contre des ennemis qui «semblent avoir pris à tâche de pratiquer partout, sous des formes diverses, l'abus de la force»; contre une nation qui a signé certaines déclarations tendant à adoucir, dans la mesure du possible, les rigueurs de la guerre, et qui, devenue belligérante, «ne tient plus aucun compte de ces mêmes déclarations». Devant de pareils actes, incontestablement prouvés, il comprendra combien légitime est la véhémente conclusion de M. Girard s'écriant:

«De tout ceci ne peut naître que de la haine, une haine tenace, inlassable, que la paix n'éteindra pas, ni la victoire.....

 

«Si la haine subsiste, pieusement entretenue, attisée au feu sacré du souvenir, il n'y a pas pour celui qui en est l'objet, de sécurité possible; elle est la paille qui menace silencieusement de destruction soudaine l'acier dont on est le plus sûr.

«Malheur au peuple qui s'est fait haïr!»

Ph. Meurisse.

L'INTÉRIEUR DE L'ÉGLISE DE PERVYSE, APRÈS LE BOMBARDEMENT

Ph. H. de Hemptine.

RUINES DE L'ÉGLISE D'OUDEKAPPELLE

Ph. H. de Hemptine.

LA TOUR DE LAMPERNISSE, AVANT SA DESTRUCTION

Ph. Capit. Gérard.

INTÉRIEUR DE L'ÉGLISE DE LAMPERNISSE

Des seize chapitres de cet ouvrage, nous ne nous arrêterons aujourd'hui que sur celui des Responsabilités. Dans ce chapitre, M. Maccas porte l'accusation que dans la guerre actuelle l'officier allemand a montré une âme essentiellement criminelle. «Nos recherches», écrit-il, «et l'étude approfondie que nous avons faite du sujet, nous permettent de donner entièrement raison à la commission d'enquête française quand elle affirme que le commandement, jusque dans ses personnifications les plus hautes, portera devant l'humanité la responsabilité écrasante des crimes commis par l'armée allemande.

A cette affirmation fait suite une liste de cinquante-six noms, hauts et bas gradés de l'armée teutonne, coupables de crimes de droit commun. Nous donnons à cette place le nom des inculpés dont l'action scélérate s'est exercée sur le territoire de la Belgique seulement, en plaçant en tête, suivant l'ordre adopté par M. Maccas, le prince au nom duquel «tant d'excès auront été commis»:

1. L'Empereur Guillaume II[2].—Dans une allocution adressée à ses troupes, la veille de la bataille de la Vistule, l'empereur Guillaume lui-même a lancé ces paroles, qui constituent comme le farouche programme de toutes les atrocités commises: «Malheur aux vaincus! Le vainqueur ne connaît pas de grâce.»

3. Le prince Eitel-FRÉDÉRIC, fils de l'empereur d'Allemagne.—Le prince a séjourné huit jours dans un château près de Liége. Le propriétaire était présent. Sous les yeux de ses hôtes, le prince fit emballer toutes les robes qu'il put trouver dans les armoires de la maîtresse de maison et de ses filles.

4. Le duc de Brunswick.—Le prince a participé au pillage du même château, près de Liége.

6. Le maréchal von der Goltz, gouverneur militaire de Belgique.—Dans un arrêté signé de lui et affiché le 5 octobre 1914 à Bruxelles, le maréchal a édicté la peine de mort contre les habitants, coupables ou non, des endroits près desquels le télégraphe aurait été coupé ou le chemin de fer détruit.

7. Le général de Bülow, commandant en chef la deuxième armée allemande.—Ce général a ordonné le premier bombardement de Reims; le 22 août, après le sac d'Andenne, il a fait afficher ceci: «C'est avec mon consentement que le général en chef a fait brûler toute la localité et que cent personnes environ ont été fusillées.» Le 25 août, à Namur, autre proclamation de sa main, où on lisait: «Les soldats belges et français doivent être livrés comme prisonniers de guerre avant quatre heures, devant la prison. Les citoyens qui n'obéiront pas, seront condamnés aux travaux forcés à perpétuité en Allemagne. L'inspection sévère des immeubles commencera à quatre heures. Tout soldat trouvé sera immédiatement fusillé. Armes, poudre, dynamite, doivent être remis à quatre heures. Peine: fusillade. Toutes les rues seront occupées par une garde allemande, qui prendra dix otages dans chaque rue. Si un attentat se produit dans la rue, les dix otages seront fusillés.»

19. Le général Sixtus d'Arnim, commandant le quatrième corps d'armée allemand.—Il frappe la ville de Bruxelles et la province de Brabant de la monstrueuse contribution de guerre de 500 millions de francs.

20. Le général von Bissing, commandant le septième corps d'armée allemand.—Dans une proclamation adressée à ses troupes en Belgique, il leur dit que «lorsque les civils se permettent de tirer sur nous, les innocents doivent périr avec les coupables»; que «les autorités allemandes ont dit à différentes reprises dans leurs communications aux troupes que l'on ne devait pas épargner des vies humaines dans la répression de ces faits»; que «sans doute il est regrettable que des maisons, des villages florissants, même des villes entières soient détruits, mais cela ne peut nous laisser entraîner à des sentiments de pitié déplacée. Tout cela ne vaut pas la vie d'un seul soldat allemand

21. Le général de Doehm, commandant le IXe corps d'armée allemand.—Comme un journaliste américain, du World, lui disait avoir vu, ainsi que M. Gibson, secrétaire de la légation des États-Unis à Bruxelles, des cadavres de femmes et d'enfants mutilés à Louvain, ce général a répondu que de tels faits étaient «inévitables dans les combats de rues» Le journaliste américain observa qu'un cadavre de femme avait les pieds et les mains coupés, que celui d'un vieillard montrait vingt-deux coups de baïonnette au visage, que celui d'un vieillard avait été trouvé pendu par les mains aux poutres de sa maison, et qu'on l'avait brûlé vivant en allumant le feu par dessous. Le général de Doehm s'est borné à répondre qu'il n'en était pas responsable.

22. Le baron de Mirbach.—Il participa, avec le prince Eitel et le duc de Brunswick, au pillage d'un château, près de Liége.

23. Le duc de Gronau.—Après que le château de Villers-Notre-Dame en Belgique eut été occupé par son état-major, lui-même y fit saisir 146 couverts, 236 cuillers de vermeil, 3 montres en or, 62 poules, 32 canards, des habits de soirée, des œuvres d'art et quantité de linge d'enfant, qui furent emmenés en Allemagne.

36. Le lieutenant-colonel Blegen.—Il ordonna les massacres et le sac de Dinant.

37. Le major Botzwitz.—Il ordonna à ses troupes l'achèvement des blessés et le meurtre des prisonniers de guerre.

38. Le major Manteuffel.—Il ordonna la destruction de Louvain et les horribles atrocités qui y furent commises.

39. Le major Sommerfeld.—Il ordonna la destruction de Termonde.

43. Le major de Bülow.—Il ordonna les massacres et la destruction d'Aerschot.

44. Le major Dieckmann.—Dans une proclamation datant du 6 septembre (Grivegnée, Belgique) il déclara qu' «il y va de la vie des otages, à ce que la population se tienne paisible en toute circonstance», et que, si les premiers otages ne sont pas remplacés dans les quarante-huit heures par d'autres, «l'otage encourt la peine de mort», et que «quiconque n'obtempère pas au commandement: Levez les bras! est passible de la peine de mort

54. L'officier allemand Walter Bloem.—Il fut chargé de faire une enquête en Belgique (voir la Gazette de Cologne du 10 février 1915) et il avoua sans honte que tout ce qui y fut commis fait partie d'un système ayant pour principe que «la collectivité entière à laquelle il (le coupable) appartient doit expier» et que, si les coupables ne peuvent être désignés, «les innocents doivent expier à leur place, non pas parce qu'un crime a été commis, mais pour qu'un crime ne soit plus commis dans la suite

La presse entière des Nations alliées ne devrait-elle pas demander la nomination immédiate d'un tribunal international pour juger et condamner par contumace—ainsi que le réclame le «Figaro» (27 mai)—tous ces criminels de droit commun.

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Nous ne pouvons mieux faire, en terminant cette liste, que de citer la conclusion du réquisitoire de M. Léon Maccas.

«Donc, la responsabilité théorique des cruautés allemandes», affirme-t-il dans cette conclusion, «appartient: directement aux écrivains militaires de l'Allemagne; plus profondément et dans leurs causes, à ses professeurs, à ses historiens, à ses philosophes. Au premier rang des exécuteurs viennent ensuite les chefs militaires.

«Mais le verdict général porte sur toute l'Allemagne, car tous ses citoyens, du premier jusqu'au dernier, se présentent aux yeux du monde, étonné au début, révolté ensuite, comme solidaires dans l'œuvre de dévastation, de meurtre, de pillage et de lâcheté, qui signalera aux yeux de l'histoire la guerre que l'Allemagne a déchaînée.

«Nous, du moins, neutre de nationalité, impartial de jugement, nous les solidarisons tous, dans le sentiment de mépris et de dégoût qu'ils inspirent à notre cœur indigné, et dans le jugement sévère mais juste qu'ils ont mérité de notre raison déçue».


NOTES

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[1] Les Cruautés allemandes, par Léon Maccas, docteur en droit de l'Université d'Athènes. Nouvelle Librairie Nationale, 11, rue de Médicis, Paris, 1 vol. in-12. 3 fr. 50.

[2] Les numéros précédant les noms sont ceux de livre de M. Léon Maccas.


Au lecteur

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CCette version électronique reproduit dans son intégralité la version originale, à l'exception des deux pages de "publicité" à la fin du livre.

La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures.