De l'Administration des Postes
et de la Réforme postale.

L'administration des postes offre dans son organisation et son mouvement une des plus intéressantes études de la machine administrative de la France. Les services que rend chaque jour cette administration, déjà bien grands sans doute, seraient augmentés dans une proportion incalculable, et offriraient aux affaires et aux relations privées un accroissement considérable d'avantages et de facilités, si la France se décidait enfin à entrer dans la voie, où l'ont précédée, non pas seulement l'Angleterre, mais des puissances secondaires et des nations que notre amour-propre national nous fait regarder comme à demi barbares. De l'autre côté de la Manche, nous voyons ouvrir une souscription en l'honneur et au profit de l'homme qui a eu le premier et qui a su faire prévaloir l'idée de la réforme postale, qui créa un journal pour en démontrer l'utilité; et cette souscription à dix centimes va lui constituer une magnifique fortune. Pour nous, nous regardons faire, nous discutons, et ce n'est que quand les autres nations, par cette importante amélioration et par toutes celles dont elles nous donnent l'exemple, auront imprimé tout son essor à leur industrie, que nous nous déciderons peut-être à prendre un parti qui ne nous offrira plus alors d'aussi complets avantages, parce que nos concurrents auront pour eux et contre nous toute l'avance que le temps leur aura assurée.

Prendra-t-on enfin cette année un parti pour les chemins de fer? Sans être sceptiques, nombre de gens en doutent encore. En prendra-t-on un pour la réforme postale? Une proposition qui pourrait être améliorée a été prise en considération par la chambre des députés, néanmoins personne ne se flatte de la voir aboutir. Qui peut donc s'y opposer? L'apathie, les habitudes prises, la crainte d'une réorganisation et de ses fatigues, intérêt privé, voilà les causes véritables, mais que l'on tait;--l'intérêt du trésor, voilà la cause sans fondement, mais que l'on donne.

En 1839, le nombre total des lettres dans ta royaume-uni de la Grande-Bretagne et dans ses colonies était de 75,000,000. Malgré l'augmentation des affaires commerciales et de la population, il était, sinon dans cette dernière aimée, du moins dans la période d'un certain nombre des années précédentes, demeure stationnaire. On pouvait attribuer cette absence de progrès, qui équivalait, au milieu du mouvement des affaires, à une véritable décroissance, à la fraude presque toujours innocente et personnellement désintéressée que commettent les voyageurs, dont le nombre, grâce aux chemin de fer, s'était considérablement accru. La taxe d'une lettre était graduée en Angleterre de 20 c. à 1 fr. 40 c. La moyenne était d'environ 90 centimes. On comprend qu'il y avait quelque intérêt à éviter un droit aussi élevé.

M. Rowland-Hill n'hésita pas à penser que la substitution d'un droit fixe à un droit variable et progressif, qu'un abaissement considérable de la taxe, en même temps qu'ils simplifieraient essentiellement le service, qu'ils redonneraient la comptabilité à une sorte de compagnie, et qu'ils augmenteraient les distributions, auraient aussi pour inévitable effet d'augmenter le nombre des lettres par une progression sensible et rapide; et que les recettes, après avoir, sans nul doute, subi une dépression considérable, se relèveraient successivement et arriveraient sans beaucoup attendre, à rendre le même chiffre au budget, ce dernier résultat obtenu resteront en bénéfices tout le produit de l'augmentation considérable des transactions commerciales et profitable pour l'État auxquelles aurait nécessairement donné lieu un énorme accroissement de correspondance.

Le chiffre de 10 centimes fut adopté. Nous croyons savoir que M. Rowland-Hill le trouvait trop bas; mais cette réduction radicale fut défendue par des personnages influents que M. Rowland-Hill avait convertis à son système, et qui l'avaient adopté avec tant de chaleur qu'ils étaient portés à le pousser plus loin même que ne le demandait l'auteur. Ainsi, moyennant 10 centimes, un lettre va de Londres dans les possessions de l'Inde ou au comptoir de Chine et vice versa.

En 1840, première année de l'abaissement de la taxe, au lieu des 75,000,000 de lettres distribuées en 1839, sous le régime précédent, on en compta immédiatement plus du double:

        en 1840. . .    . . . 168,000,000
        en 1841. . .    . . . 196,500,000
        en 1842. . .    . . . 208,500,000
        en 1843. . .    . . . 228,500,000

Ce qui est remarquable, 'est que cette progression suit exactement, année par année, la marche ascendante et successive qu'avait prévue M. Rowland-Hill.--On comprend que malgré l'augmentation des lettres, dont le nombre se trouve aujourd'hui plus que triplé, il y a une différence fort sensible encore entre le produit d'une taxe de 10 cent., et celui d'une taxe de 90. Mais là également les prévisions et les calculs de M. Rowland-Hill se trouvent complètement confirmés par les faits. Il y a donc confiance à avoir dans la série de ses hypothèses; et le jour qu'il a prévu et annoncé ne se passera probablement pas sans que l'équilibre des chiffres ait été rétabli.

En France, la moyenne de la taxe des lettres est de 45 centimes; celle-ci varie de 20 centimes à 1 franc 20 centimes, laissant de côté les lettres de commune à commune dans le ressort du même bureau, taxées à 10 centimes, et les lettres de Paris pour Paris, taxées à 15 centimes--. Souvent il faut y ajouter le décime rural droit fixe de 10 centimes, quelque soit le chiffre du port principal.--Le tarif actuel pour le transport de lettres est calculé pour onze zones successives. Jusqu'à 40 kilomètres, les lettres au-dessous du poids de 7 grammes et demi paient 2 décimes; de 40 à 80 kilomètres, 3 décimes; de 80 à 150 kilomètres, 4 décimes, et ainsi de suite. Au-dessus de 200 kilomètres, la taxe est de 12 décimes.--Quant au poids, la lettre au dessous de 7 grammes et demi paie port simple; de 7 grammes et demi à 10 exclusivement, une fois et demi le port; de 10 grammes jusqu'à 15, deux fois le port; de 15 à 20 grammes, deux fois et demie le port, et ainsi de suite, en procédant par une augmentation d'un demi-port par chaque excédant de 5 grammes. La conséquence de ce système est d'exclure de la circulation, par la poste du moins, les lettres lourdes, pour une distance un peu considérable.

Avant d'exposer les motifs qui plaident pour la réforme postale, nous allons donner une idée de la manière dont se fait le service de Paris.

Tous les habitants de Paris connaissent le bureau de la poste restante, celui des chargements, et, pour les habitants des départements, ces parties du service ne diffèrent de celles qu'ils ont sous les yeux que par un mouvement plus grand, une animation continuelle. Mais il y a, à la direction générale des postes, bon nombre de portes sur lesquelles on lit: Le public n'entre pas ici; et ce sont précisément celles qui, en s'entrouvrant, laisseraient voir le spectacle le plus digne d'attention, le plus curieux. Elles se sont ouvertes pour nous, et nous allons pouvoir faire assister notre lecteur aux opérations auxquelles donne lieu, au mouvement que suit la lettre qu'il vient de jeter à la poste, ou celle que le facteur va tout à l'heure lui apporter.

Toute lettre mise à une de ces nombreuses boîtes que l'administration a réparties dans Paris, est, à l'heure de la levée, portée au bureau de poste sur l'arrondissement duquel elle a été jetée. Là, sur toutes les lettres apportées, à la destination de Paris et de la banlieue, est, avant tout, apposé le timbre qui indique l'arrondissement et l'heure de la levée; sur toutes les lettres destinées aux départements est apposé un timbre indiquant l'arrondissement et la date. On fait ensuite trois paquets différents des lettres pour Paris, pour la banlieue et pour les départements, trois natures de dépêches sont au même moments expédiées par tous les bureaux des arrondissements à l'administration centrale, et transportées par les omnibus des facteurs.

A l'hôtel des postes, les dépêchés pour Paris reçoivent l'empreinte d'un timbre portant Paris et la date du jour, et d'un autre indiquant la taxe de 15 centimes et l'heure de la distribution. La rapidité de cette opération, dont la première partie s'étend également aux lettres arrivées des départements et de la banlieue, est véritablement prodigieuse; on n'a eu cependant encore jusqu'ici recours à aucun moyen mécanique; l'agilité et la dextérité de quelques employés exercés ont suffi aux besoins du service, et ont satisfait à la célérité qu'il exige.--Les lettres sont ensuite soumise au triage. Les paquets que les voitures des facteurs, comme ceux que les malles-postes ont apportés, sont subdivisés, pour Paris, entre les neuf arrondissements que compte la capitale; pour les départements et la banlieue, entre les diverses routes que desservent les malles-postes, et les voitures de la banlieue.--Vient ensuite la taxation, opération plus longue que toutes les autres, et qui cependant doit être exécutée dans un temps si court que l'on s'étonne de la rapidité avec laquelle elle s'accomplit, et du petit nombre d'erreurs auxquelles elle donne lieu.

Pour les deux destinations de la banlieue et des départements, le travail, arrivé à ce point, est complet et il ne reste plus, au moment de l'expédition qu'à envelopper chacun des paquets écrire sa destination. Pour les lettres de Paris, au contraire, reste encore à effectuer une subdivision qui donne lieu à un des tableaux les plus animés que l'intérieur d'une administration puisse offrir.


Triage des Lettres de Paris.

Nous avons dit que lettres pour Paris avaient été déjà été classées entre les neuf arrondissements de poste. Il reste à subdiviser le paquet énorme de chacun de ces arrondissements entre les facteurs qui les desservent. Ces dépêches sont à cet effet montées dans un vaste [illisible] sur la cour principale de l'hôtel des postes et [illisible] sur la cour du fond. Neuf tables immenses y sont dressées, un bureau, où sont assis trois inspecteurs, les domine. A ces neuf vastes tables, viennent prendre place les facteurs des neuf arrondissements; leur nombre, pour chacune de ces subdivisions, est de quinze au maximum; ils sont sous la direction de deux chefs de brigade. Les dépêches de l'arrondissement entier sont remises à ceux-ci, qui en donnent immédiatement une portion à classer à chacun des facteurs assis autour de la table spéciale au bureau qu'ils desservent, et ayant devant eux un casier non couvert; chacun dépose dans son casier toutes les lettres du parcours dont il est chargé, et lance dans les casiers de ses camarades, même les plus éloignés de lui, celles qu'en triant il reconnaît être pour leur quartier. C'est un feu croisé de lettres qui parfois s'entrechoquent, de paraboles contraires que ces projectiles décrivent en même temps, c'est la pluie d'un bouquet de feu d'artifice par lequel les facteurs ne sont pas un seul instant distraits, mais qui offre le spectacle le plus mouvant et le plus curieux à qui ne le voit pas, comme eux se reproduire plusieurs fois par jour entre deux courses de deux ou trois heures faites parmi temps de neige ou de canicule.


      Triage des Lettres pour les Dépar-                               Le Chargement de la Malle-Poste.
      tements et l'étranger.

Dans le courant de la journée, Paris a six distributions; la banlieue en compte, plusieurs, variant en nombre selon la classification de petite et grande banlieue; les départements en dehors de ce dernier rayon, que l'établissement des chemins d'Orléans et de Rouen a déjà étendu au loin, n'ont qu'un départ. Un peu avant six heures du soir, les huit omnibus destinés à transporter les facteurs dans leurs arrondissements et à les descendre, les uns après les autres, sur leurs parcours respectifs; les tilburys de la banlieue, qui sont au nombre de treize, et les seize malles-postes des départements se disposent à rouler vers leurs destinations. Les malles-postes, attelées dans une arrière-cour latérale, y reçoivent, dans leurs caisses de dépêches, à l'aide d'un long conduit appelé vomissoir, dont l'une des ouvertures est placée à l'étage supérieur, les paquets qu'elles doivent emporter. Ceci fait, et six heures sonnant à l'horloge de l'hôtel des postes, les hommes de service annoncent à haute voix, dans la cour principale, où attendent tous les voyageurs qui vont monter dans les malles, la venue d'une de ces voitures, qui ne défilent que successivement. Aussitôt les derniers adieux s'échangent; le voyageur est invité par les hommes de l'administration à s'arracher lestement aux embrassements des siens, et la sensibilité de ceux-ci est bientôt distraite par la nécessité où ils se trouvent de s'écarter vivement pour faire place à une voiture de facteurs ou à un tilbury de banlieue qui part en même temps que le voyageur attendri et regretté.


Intérieur de la grande cour de l'administration des Postes.

Revenons à la réforme.

     
          Facteur de Paris.                               Facteur rural.

Une proposition a été faite à la chambre des députés par un de ses membres, M. de Saint-Priest; mais cette proposition, l'auteur l'a avoué lui-même, n'est pas l'expression vraie de sa pensée, de l'opinion qu'il s'est formée par son étude de la question: c'est un moyen d'entrer en matière, et celui qui lui a semblé le plus propre à ne pas soulever immédiatement contre lui les partisans assez nombreux du droit progressif. M. de Saint-Priest a proposé deux zones et deux taxes, une taxe de 20 centimes pour toutes les lettres qui ne franchiront pas un espace de plus de quarante kilomètres, une taxe de 30 centimes pour toutes les lettres qui auront une plus grande distance, quelle qu'elle soit, à parcourir. Si nous voulions combattre cette proposition, nous ne pourrions mieux faire que de puiser nos arguments dans le discours que M. de Saint-Priest a prononcé, sous prétexte de la développer, et où il n'a fait néanmoins que produire des considérations et fournir des preuves en faveur d'un autre système, le seul bon, le seul simple, le seul pratique à notre sens, le système de la taxe unique, qu'il s'est du reste réservé de soutenir devant la commission chargée de faire un rapport sur son projet de taxe progressive.

La question de la réforme postale, l'auteur de la proposition l'a dit, chez, nous se présente comme question sociale, comme question de justice en matière d'impôt, comme question purement fiscale.

Comme question sociale, elle est digne de tout intérêt. Nos soldats de terre et de mer, en faveur desquels il existe un adoucissement de taxe pour les lettres à eux adressées par leurs familles, en reçoivent ainsi 600,000. Ce nombre est bien peu considérable, parce que la taxe est encore trop forte; mais il est énorme, si on le compare à celui des lettres de la population ouvrière, bien autrement nombreuse cependant, mais qui ne jouit pas de cette faveur. «Trop souvent, a dit M. de Saint-Priest, un pauvre artisan, attendait avec impatience des nouvelles d'un enfant éloigné, est obligé de laisser une lettre à la poste, faute de pouvoir la payer; car le prix d'une lettre est souvent pour lui le prix d'une journée de travail; et comme pour ce malheureux il n'est point d'avances, le prix d'une journée étant distrait de son emploi nécessaire, la journée du lendemain est une journée sans pain.» Les familles plus aisées elles-mêmes, par suite de l'élévation de la taxe, regardent souvent à correspondre; les rapports du fils avec le père, de la mère avec la fille, en sont rendus plus rares, et l'absent n'a rien à y gagner en moralisation, «Une société, dit un auteur anglais, qui réserve le bagne ou la prison à des commis infidèles, et le déshonneur à la fille qui a perdu le premier des biens, cette société doit à sa justice de multiplier, de faciliter par tous les moyens possibles ces correspondances préservatrices de bien des erreurs, de bien des chutes, de bien des crimes...»

Au point de vue de la répartition de l'impôt, la justice est violée par la taxe actuelle, par toute taxe progressive. On a dit qu'il était juste qu'une lettre payât en raison des frais que son transport occasionnait: eh bien! nous déclarons que la taxe qui existe aujourd'hui n'a point ce prix, en quelque sorte, de revient pour base, et qu'il serait impossible, quintuplât-on le personnel de l'administration des postes, d'arriver jamais à une appréciation de ce genre, sans avoir à changer le lendemain le prix qu'on aurait fixé la veille, et qui se trouverait modifié par une adjudication de tel ou tel service de transport faite à un prix plus élevé ou plus bas que précédemment. Les zones établies par l'administration à l'aide d'un compas promené sur la carte sont une base détestable pour des calculs auxquels on n'en pourra jamais donner une bonne. Vous avez d'abord ainsi des distances à vol d'oiseau qui ne vous font pas tenir compte des courbes sans nombre qui sont décrites pour se rendre, par les roules royales, d'un point à un autre. Et puis, que prouvent vos distances? est-ce que les plus éloignées ne contient pas souvent moins à desservir que des points très-rapprochés? est-ce que Marseille, qui donne en droits de postes 1,161,000 fr. à l'État, ne lui coûte pas en réalité moins que le département de l'Aube, qui ne produit, que 235,000 fr.? Vous avez en France 1,800 entreprises de dépêches: ne sont-elles pas toutes à des prix inégaux pour les mêmes distances, parce que ces prix sont calculés sur les relations commerciales, sur le nombre des voyageurs? Est-ce que vous n'avez pas, pour aller à Brie-Comte-Robert, à six lieues de Paris, un service de dépêches qui vous est si onéreux que si vous taxiez le petit nombre de lettres qu'il transporte en raison de la dépense à laquelle elles vous entraînent, le droit à payer pour elles serait à coup sûr beaucoup plus élevé que la taxe que vous devriez, en prenant là même base, fixer pour les dépêches d'Orléans et de Rouen? Votre base est donc mauvaise: mais nous vous le reprochons sans amertume, parce que nous reconnaissons qu'il ne peut pas y en avoir une bonne. Dans le port que paie une lettre, moins d'un sixième assurément peut être regardé comme lui étant imposé pour sa dépense propre. Tout le surplus est destiné à faire face aux dépenses du personnel général, des paquebots, au transport de la correspondance administrative, qui est pour plus des trois cinquièmes dans la chargement des malles-postes. Or, est-il juste de payer plus pour être administré à Marseille qu'à Chartres? Et, dans notre système de centralisation administrative, judiciaire, qui rend tous les régnicoles justiciables de la cour de cassation, du conseil d'État, comme en une autre occasion l'a fait observer M. le ministre des finances lui-même, est-il équitable que les frais d'un procès soient rendus plus considérables parce que le plaideur sera plus distant du centre auquel notre organisation a tout ramené?

Mais arrivons à la question fiscale. La perte, dit-on, que le trésor va avoir immédiatement à subir est évidente, est facilement calculable, tandis que la compensation que vous lui promettez est incertaine et douteuse; or, en regard de cette compensation que vous ne sauriez chiffrer, doit être portée cette diminution de produits que M. de Saint-Priest convient devoir être de 8 à 9 millions, et que M. le ministre des finances, lui, estime à 12.--Il faut commencer par dégager la question de ses accessoires. On est d'abord porté à penser qu'un accroissement considérable dans le nombre des lettres va amener une augmentation correspondante dans le personnel et dans le matériel roulant de l'administration des postes, et par conséquent engendrer des frais nouveaux; il n'en est rien. Les lettres taxées entrent pour fort peu dans le chargement des malles, et elles seraient quadruplées qu'il y aurait tout au plus à restreindre les transports de complaisance qui y sont aujourd'hui autorisés. Quant au personnel des directions, s'il subissait un mouvement, ce serait plutôt pour être réduit que pour être accru. Qu'on se rende bien compte de la simplification de la besogne et des opérations. Supposons une taxe fixe de 20 cent, avec tolérance de 10 grammes. Plus d'employés à la taxation des lettres; un affranchissement presque général et opéré presque constamment, à l'avance, sans le concours d'employés, à l'aide de petites vignettes imprimées que l'administration ferait vendre dans ses bureaux et qu'on achèterait comme on achète du papier timbré, par provision et pour les besoins à venir; moins de comptables, puisque les opérations seraient presque toutes réduites à une simple numération; moins de facteurs, car ceux-ci n'ayant presque plus de comptes à faire avec les destinataires, dont les lettres seraient, pour la plupart, affranchies, pourraient procéder avec beaucoup plus de rapidité à leur distribution.

L'augmentation porterait donc uniquement sur le nombre des lettres. Mais elle est incertaine, nous dit-on, et si vous descendez à 20 centimes la taxe de chaque lettre, dont la moyenne est aujourd'hui de 45, il vous faudra arriver à un nombre une fois et un quart plus considérable pour que le budget ne soit pas en perte.--Ceci est très-vrai, mais ce qui ne nous le paraît pas moins, c'est qu'en bien peu de temps cet équilibre sera rétabli, et que, bientôt après, le budget des recettes y trouvera son profit, non pas seulement par les transactions de toute espèce qui se convertissent pour lui en droits à percevoir et auxquelles une correspondance commerciale plus active donnera lieu, mais par l'augmentation même du produit des postes. Que se passe-t-il en effet aujourd'hui? Une distance de vingt myriamètres donne 61 millions de lettres, tandis qu'une distance de cent myriamètres, c'est-à-dire une étendue qui forme les quatre cinquièmes du territoire, n'en donne que 19 millions. N'est-il pas évident que si les relations sont plus fréquentes entre les départements plus rapprochés, il faut néanmoins chercher, pour expliquer une disproportion aussi énorme, une autre cause, et qu'on la trouve doits l'élévation des tarifs? C'est, comme on l'a déjà dit, une sorte de douane prohibitive entre les départements éloignés; c'est une barrière qu'il faut abaisser.

Avec une taxe fixe et modérée, les 61 millions de lettres seront bien augmentés encore. Mais nous prédisons aux 19 millions une multiplication immédiate et énorme. Le rapport de ces deux chiffres est la plus forte preuve que cette confiance est bien fondée.--D'ailleurs l'administration estime à 50 millions le nombre des lettres qui sont portées en fraude et soustraites à la taxe; l'élévation du tarif n'en est-elle pas la seule cause, et son abaissement ne ferait-il pas rentrer la presque totalité de ces dépêches dans les boîtes des bureaux?

M. le ministre des finances, M. le directeur général des postes, se sont fait délivrer des lettres par MM. les banquiers du Lavis, attestent qu'ils écrivent aujourd'hui toutes les lettres qu'ils ont besoin d'écrire, et que la taxe serait considérablement abaissée, qu'ils n'écriraient pas une lettre de plus. Donc, a-t-on dit, les lettres commerciales entrant dans la correspondance pour près des sept huitièmes, si elles n'augmente pas, l'augmentation due aux rapports de famille sera insensible, et improductive. MM. Lacave-Laplague et Conte se sont-ils abusés ou ont-ils voulu l'être? C'est aux banquiers qu'ils se sont adressés pour avoir ce bon billet. Ne savent-il donc pas que les ports de lettres élevés sont une source de profit qui n'est pas sans importance pour quelques-uns de ces messieurs? Si dix personnes donnent chacune à tel banquier de Paris un effet à encaisser à Perpignan, celui-ci expédie les dix effets à son correspondant par une seule et même lettre, et n'en fait pas moins payer dix fois 2 fr. 20 c. pour l'allée et le retour de la correspondance. En vérité, ce jeu n'en vaudra plus la peine quand on ne pourra plus compter que des ports de 20 centimes. Les banquiers savent bien aussi que le jour où la réforme s'introduira à la poste, les conditions écrasantes pour les envois d'argent, établies à leur instigation et dans leur intérêt, seront complètement changées. Les consulter sur des abus dont ils profitent, c'est attendre d'eux une bien grande abnégation, si ce n'est pas en espérer des témoignages en faveur d'un état de choses qu'on sait bien être vicieux, mais qu'on ne se sent ni la force, ni le courage, ni même le désir de modifier. Espérons que la Chambre, qui a repoussé les conclusions du ministre, et qui a pris, malgré lui, en considération la proposition de M. de Saint-Priest, se livrera à une enquête plus sérieuse. Que le commerce de Paris, ville de fabrique, de Paris, entrepôt, que la librairie, que les négociants commissionnaires soient consultés, et nous sommes bien convaincus que tous seront unanimes à dire qu'il est de l'intérêt des affaires, comme il est de l'honneur du pays, que nous ne différions pas plus longtemps d'introduire chez nous une amélioration dont déjà ont su profiter, à des degrés différents, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse, la Russie, la Bavière, le grand-duché de Bade, la Sardaigne et la Lombardie.



Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70, 86, 106 et 118.)


V.

RÉVÉLATIONS.

Dix jours après ce drame mêlé de mystère, Potard faisait son entrée à Dijon, et en foulait le pavé d'un pas rêveur et mélancolique, comme un être marqué du sceau de la fatalité. En apparence, il était, rendu aux affaires; en réalité, il appartenait à des obsessions qu'il ne pouvait vaincre. Le même voile pesait toujours sur son intérieur; il avait quitté Lyon sans que rien fût éclairci; il avait dû fuir devant une trahison impénétrable et un silence obstiné. Aussi eût-il été difficile de reconnaître le joyeux troubadour dans cet homme affaissé, triste, amaigri, qui se transportait de comptoir en comptoir, de magasin en magasin, pour y faire machinalement des offres de service. Plus de verve, plus d'ardeur: Potard allait en tournée comme un vieux soldat va au feu, par devoir, mais sans élan, presque indifférent au succès ou aux revers, en proie à un découragement, incurable. Il ne savait plus prendre parti ni pour la cannelle ni pour le cacao, laissait insulter ses propres échantillons et leur abandonnait le soin de se défendre.

Ce qui le jetait dans cet accablement, c'était le dépit de ne savoir à quoi se rattacher, ni à qui s'en prendre. On a vu d'intrépides soldats, qui avaient fait leurs preuves sur les champs de bataille, contenir mal leur trouble en face d'ennemis invisibles et de dangers mystérieux. Potard était dans ce cas: une catastrophe réelle l'eût affecté moins profondément que le malheur insaisissable dont il semblait être le jouet. Cette lutte avec des fantômes l'exaspérait; sa colère, sans objet et sans issue, se retournait contre lui et le livrait aux désordres d'une concentration violente. Faute de pouvoir dévorer quelqu'un, il se sentait dévoré lui-même; il s'agitait, il se consumait peu à peu sous la tunique ardente du soupçon, triste fruit de sa surveillance. Jusqu'à ce que sa haine pût s'attaquer à un être vivant, il était obligé d'en contenir l'essor et d'en essuyer les ravages.

Dans ses courses au sein de la ville, Potard avait à parcourir l'une des rues qui conduisent à l'église de Sainte-Bénigne. Là, presqu'au tournant de la place, le voyageur s'arrêtait parfois en face d'une maison avec boutique au rez-de-chaussée. Un mercier l'occupait alors, et se dérobait, par la nature de ses attributions, à la compétence de Potard; mais, sur la façade extérieure, des vestiges mal effacés attestaient que cette demeure n'avait pas toujours été livrée aux écheveaux et aux Y de la mercerie. Deux pains de sucre très-distincts, quoique souillés par le temps, et ces mots lisibles encore: Fabrique de moutarde, révélaient une autre période d'exploitation et une existence antérieure où l'épicerie et la droguerie avaient régné sans partage sur ce pignon. Sans doute le voyageur se reportait à ces souvenirs, quand il adressait à la vieille enseigne des regards attendris et douloureux. On eût dit que dans cette contemplation muette il cherchait une diversion aux combats du son âme et à l'amertume qui l'inondait. Ce fut là qu'un jour, à la suite, d'une petite séance d'émotions, il rencontra Édouard Beaupertuis, qui débouchait précisément de la place de Sainte-Bénigne.

Le troubadour ne nourrissait alors contre Édouard aucune espèce de défiance. On a vu qu'à la suite de sa première aventure, il s'était assuré de l'absence du jeune homme; il en fit autant après la seconde apparition nocturne, et son ami Eustache s'empressa de lui fournir lu preuve que Beaupertuis, encore en tournée, exploitait alors la ville de Strasbourg. Devenu plus soupçonneux, Potard ne se contenta pas de demi-preuves; il voulut voir les pièces, vérifia le timbre de la poste, s'assura enfin de l'alibi comme aurait pu le faire un juge d'instruction. Édouard Beaupertuis sortit de cette enquête avec tous les honneurs de la guerre et entièrement réhabilité dans l'esprit du père Potard. Aussi, en le rencontrant dans une rue de Dijon, celui-ci s'empressa-t-il de le prévenir.

«Tiens, c'est vous, Beaupertuis! s'écria-t-il en lui présentant la main; toujours en route, comme le Juif errant.»

Le premier mouvement du jeune homme avait trahi quelque embarras; mais l'accueil ouvert du troubadour le mit sur-le-champ à l'aise.

«Que voulez-vous, père Potard, on traîne le boulet; les affaires sont si dures!

--C'est parler d'or, Beaupertuis. Le voyageur est fait pour rouler comme l'eau pour aller à la mer. Mais que vois-je?... ajouta Potard en se passant la main sur le front comme pour écarter un mauvais rêve; est-ce possible!... Ah! mon Dieu!... Ciel!...»

Ces exclamations, se succédant coup sur coup, étaient accompagnées d'un bouleversement complet dans la physionomie du voyageur. Les mots sortaient avec peine de son gosier; un air sombre et farouche avait remplacé ses premiers sourires; son regard, empreint d'égarement, semblait chercher sur la personne d'Édouard le mot d'une énigme affreuse; un tremblement, nerveux agitait ses membres, et la pâleur était descendue sur ses joues, ordinairement si colorées. Par un mouvement brusque, il rejeta la main du jeune homme qu'il avait jusque-là tenue dans les siennes.

«Qu'avez-vons donc, père Potard? lui dit son interlocuteur avec un sentiment visible d'inquiétude.

--Beaupertuis! répliqua le voyageur avec un ton solennel; Beaupertuis!» poursuivit-il en élevant de plus en plus la voix.

Puis, comme s'il se fût soudainement ravisé, il ajouta sur un diapason plus bas et plus calme:

«Ce n'est rien, jeune homme, des éblouissements... des vertiges... Depuis quelque temps, j'y suis sujet. On ne vieillit pas impunément; j'expie mes vieux péchés.»

Evidemment Potard cherchait à se rendre maître de son émotion, et il y parvint. Voici ce qui avait opéré cette révolution subite dans ses manières: en levant les yeux sur Édouard, machinalement il les avait fixés sur l'une de ses oreilles, et une singulière circonstance l'avait frappé en deux endroits, le lobe portait les traces d'une déchirure. Potard examina les cicatrices, qui paraissaient fraîches encore, et elles lui semblèrent provenir d'un corps menu et rond comme la grenaille. A cette révélation, rapide comme la pensée, succéda un rapprochement entre ces blessures et le coup de feu essuyé naguère par un mystérieux séducteur. Potard calcula qu'en raison de la position de la porte du jardin et de la croisée d'où il avait ajusté l'ennemi, l'oreille gauche avait pu être seule atteinte; c'était à l'oreille gauche que Beaupertuis portait ces cicatrices. Il n'y avait plus à en douter, Édouard était le coupable; il y avait preuve du flagrant délit.

Ces impressions, cette découverte frappèrent l'esprit de Potard avec la vitesse de l'éclair, et il arrêta aussitôt son plan de conduite. Dans le premier moment, la colère fut sur le point de l'emporter; mais les conjonctures étaient délicates et l'affaire demandait des ménagements. Il fallait obtenir des aveux, et peut-être la violence était-elle un mauvais moyen pour y parvenir. D'un autre côté. Potard n'avait pas une position entièrement nette: avant d'exiger des explications, il lui restait à faire la preuve des droits qu'il avait à cette confidence. Depuis longtemps notre héros s'était prépare à cet événement; ce secret, qu'il avait gardé jusque-là d'une manière si scrupuleuse, allait lui échapper; l'heure était arrivée d'une confession complète. Pour que l'interrogatoire d'Édouard Beaupertuis n'aboutit pas à un échange de récriminations ou à des démentis systématiques, il fallait commencer par faire preuve de franchise et prendre l'initiative de la sincérité. Potard avait été joué, il le sentait; il aurait pu user de représailles, mais ce jeu offrait trop de périls et le cas était trop grave pour le réduire aux proportions d'une revanche d'amour-propre. Il résolut donc d'y apporter de la prudence et de la grandeur, d'aller au-devant des objections, de mettre tous les procédés de son côté. Ainsi s'expliquent l'empire qu'il eut sur lui-même et ce passage soudain d'une irritation involontaire à une modération calculée. Quand il reprit la parole, ce fut presque avec un air d'enjouement.

«Beaupertuis, dit-il, excusez-moi; je tombe de temps à autre dans des idées noires; c'est l'âge qui me vaut cela. Et puis, j'ai sur le cœur quelque chose qui me pèse.

--Vous, père Potard? demanda le jeune homme, dont le trouble augmentait à chaque instant.

--Oui, Édouard, moi-même. Et tenez, je cherchais un confident! Un confident, cela soulage! Voyons, Beaupertuis, voulez-vous être le mien?»

Sans savoir au juste où Potard voulait en venir, et quel rôle l'attendait lui-même, en tout ceci, le jeune homme essaya de se défendre; il opposa des excuses, prétexta des affaires, se prétendit à jeun, imagina des rendez-vous, enfin employa mille stratagèmes pour couper brusquement l'entretien. Mais le troubadour avait fait ton plan, et rien ne pouvait l'en détourner.

«Je le tiens, disait-il à part lui, tu ne m'échapperas qu'à bonnes enseignes. A mon tour, maintenant.»

Édouard eut beau faire, il ne put se dégager. Potard trouvait réponse à tout et se montrait inflexible.

«Voyons jeune homme, disait-il, pas de mauvaises défaites. On doit bien une demi-journée de son temps à un ancien. Vous n'avez pas déjeuné: cela se rencontre à merveille; je suis à jeun aussi. Ah! parbleu, ajouta-t-il en montrant sur sa gauche un bouchon d'assez pauvre apparence, voici un coin où l'on exécute avec un certain succès l'omelette au lard; il s'y trouvera bien une longe de veau pour assortir l'omelette, et quelques fioles de petit bourgogne pour arroser le tout. Allons, Beaupertuis, emboîtez le pas et suivez votre chef de file:

En avant, marchons,

Contre les flacons.

A travers le choc et le bruit des bouchons,

Volons au réfectoire!

«Ohé! la fille! s'écria-t-il en entrant dans la taverne et en poussant devant lui Édouard, qui se résignait en victime. Tout ce qu'il y a de mieux dans l'établissement; c'est Potard qui régale!»

A ce nom connu, la maison entière s'empressa d'accourir. On vérifia les existences, on inspecta le garde-manger, et, à force de recherches, on trouva la base d'un déjeuner assez passable. Le troubadour désirant un cabinet particulier, on mit la table dans une chambre à coucher du premier étage, d'où l'œil plongeait sur la rue et découvrait les trois mots: Fabrique de Moutarde, qui semblaient agir sur le cœur de Potard avec la puissance d'un révulsif. Quand le repas fut servi et l'assortiment de liquides mis à la portée des convives, le troubadour congédia la servante, et, sous l'empire d'un pomard du meilleur millésime, il commença son histoire:

RÉCIT DE POTARD.

«Jeune Beaupertuis, dit-il, la philosophie enseigne à l'homme la nécessité de dominer ses passions, et voilà pourquoi cette science ne fait pas généralement fortune. C'est au point que les philosophes n'en usent pas pour leur compte et se contentent de l'expliquer aux autres humains avec la manière de s'en servir. De là il faut tirer deux conclusions: la première c'est que tout fils d'Adam a quelque chose sur la conscience; la seconde c'est qu'en raison de ses fautes il doit se montrer indulgent pour celles du prochain.

«A ces deux vérités, claires comme de l'eau de roche, j'en ajoute une troisième qui ne l'est pas moins, c'est qu'au nombre des sentiers que parcourt l'homme ici-bas, il n'en est point qui soit plus glissant que le sentier des voyages. Je ne veux pas remonter à Joconde ni à Télémaque, parce que vous m'opposeriez peut-être le jeune Anacharsis. Restons dans le dix-neuvième siècle, qui a tant amélioré le voyageur de commerce, au point de vue de l'anatomie descriptive et de la physiologie comparée. Le voyageur de commerce est une création de notre époque; non que l'antiquité en ait ignoré les éléments, témoin le joaillier Chardin qui enfonça, dans le dix-septième siècle de notre ère, le grand empereur de Perse pour une partie d'émeraudes; témoin encore le marchand d'orviétan Marco Polo, qui refit, au treizième siècle, le farouche khan des Tartares, dans une affaire de thériaque; mais si l'on retrouve le voyageur de commerce dans ces temps éloignés de nous, on peut dite que c'est comme exception, comme théorie, presque comme mythe. Défiez-vous donc, Beaupertuis, de ces rats d'érudition qui se servent des anciens pour faire passer la vie dure aux modernes; méprisez leurs textes et privez-vous avec délices de leurs opinions. Le voyageur de commerce appartient au dix-neuvième siècle comme la vapeur, comme la navigation aérienne, comme les pompes intimes en caoutchouc, comme les phalanstères et autres inventions destinées au soulagement de l'humanité.

«Dès l'origine, jeune homme, l'institution a jeté tout son éclat, et je crains quelle ne soit sur le chemin d'une décadence. Permettez-moi d'en donner deux motifs, l'un matériel, l'autre moral. Motif matériel; le chemin de fer. Vous le savez, le chemin de fer tend chaque jour à se substituer aux routes ordinaires, et le wagon menace tous les véhicules connus, depuis l'humble coucou jusqu'aux superbes messageries. Supposez donc la France couverte d'un réseau de chemins de fer; du train dont on les mène, c'est une supposition sans danger. Vous allez de Paris à Lyon en cinq heures, de Marseille à Paris en dix, de Bayonne à Lille en Flandre en dix-huit heures. Entre le lever et le coucher du soleil, vous coupez la France dans sa plus longue diagonale. Très-bien! j'admire avec vous le génie contemporain; il ne lui reste plus qu'à prendre la lune d'assaut au moyen de ballons de siège. Mais, après cet hommage rendu à l'esprit de découverte, j'ajoute:--Adieu le voyageur de commerce! Avec le chemin de fer, son règne expire; que serait-ce avec le ballon? En effet, grâce à la rapidité des communications, chaque négociant sera son propre voyageur. Dans la même journée, on achètera à Marseille une partie de poivre et on la revendra à Toulouse; on sera le matin sur les quais de Bordeaux, le soir à la Bourse de Paris; on fera un tour de France en une semaine. Le bourgeois même, moins épicier qu'en général on ne le suppose, usera du chemin de fer dans l'intérêt de ses approvisionnements; il ira acheter son beurre à Isigny, ses rillettes à Tours, son saucisson à Arles, son miel à Narbonne, ses pieds de cochon à Sainte-Menehould, ses haricots à Soissons, ses fromages au Mont-d'Or, ses pâtés de foies à Strasbourg, ses poulardes au Mans, ses côtelettes à Pressac, ses huîtres à Cancale. Or, je vous le demande, au milieu de ces excès de la locomotion, que deviendra le voyageur de commerce? Il ne lui restera plus qu'à se présenter sous la roue d'un wagon et à périr en jetant l'ennemi hors de ses rails. Voilà le motif matériel qui pousse à la décadence du voyageur.

«Le motif moral est plus grave encore. Le voyageur n'est plus national; son cœur ne bat plus au mot magique de patrie. Beaupertuis, vous êtes jeune, vous n'avez pas connu ce beau temps du voyage, ce temps où il fut porté si haut et devint un quatrième pouvoir. C'est le voyageur de commerce qui a fait la révolution de Juillet et expulsé la riche [illisible] du territoire français. Ne riez pas, jeune homme, ce que je vous dis est très sérieux. A cette époque, tout voyageur était une puissance, un des mille conducteurs de ce patriotisme électrique qui ruisselait dans toute la France. Que de Bérangers j'ai ainsi colporté jusque dans les plus petits hameaux! que de portraits de Manuel, de Lafayette et du général Foy j'ai répandus sur ma route! Il faut rendre cette justice à l'institution, Beaupertuis, que nous étions tous alors de chauds patriotes ennemis de la tonsure, tous, depuis le voyageur soieries jusqu'au voyageur en peaux de lapins. Pas d'exceptions, pas la moindre; la tiédeur n'était pas même permise. Pour ma part, j'ai fait aux jésuites un tort dont ils ne se relèveront jamais, par la manière dont je chantais les Hommes Noirs, avec tous les refrains et embellissements dont la chose est susceptible. Vous connaissez sans doute cette plaintive romance, Beaupertuis»?

--Qui ne la connaît pas, père Potard? répliqua le jeune homme.

--Eh bien! jugez de l'effet! Je l'ai filée deux mille fois au moins à table d'hôte, sans compter les diligences et les sociétés particulières. Comment voulez-vous qu'une congrégation résiste à de pareils moyens? Aussi l'ai-je mise en poudre; et c'est votre faute, enfants, si elle reparaît à l'horizon. Oh! le beau temps, Édouard, le beau temps! quel enthousiasme! comme on s'entendait alors, et quelle intelligence dans l'attaque! Rien ne se faisait sans nous: on nous voyait à la tête de toutes les manifestations publiques. Nous avons créé le champ d'asile, doté les fils du général Foy, renversé de Villèle, chassé de Polignac. Pas d'invention qui ne passât par nos mains: les chapeaux à la Bolivar, les tabatières Touquet, les écharpes à la Pluthellène. Et Napoléon, que ne nous doit-il pas! Lui avons-nous prodigué les apothéoses! Je ne sais, grand homme, si dans ta demeure dernière, tu es enchanté de tes anciens aides de camp, généraux, maréchaux et fournisseurs du vivres; mais à coup sûr tu n'es pas mécontent du voyageur de commerce. Il se peut même que là-bas tu aies eu connaissance de la manière dont Potard lisait des sons en ton honneur, et compté les larmes qu'il extirpait des yeux de la multitude quand il chantait;

Pauvre soldat, je reverrai la France,

La main d'un fils me fermera les yeux;

ou bien:

Parlez-nous de lui, grand'mère,

Grand'mère, parlez-nous de lui.

«Napoléon, tu as balancé dans mon cœur l'épicerie et la droguette, et je me flatte que c'est un beau succès.

«Mais pardon, Beaupertuis, je m'abandonne malgré moi à mes souvenirs. Que voulez-vous! l'esprit de nationalité enflammait alors nos poitrines, et il y avait de l'écho dans toutes les tables d'hôte quand on parlait d'honneur et de patrie. Ce monde n'existe plus; la politique s'est retirée de l'institution. Nous étions des citoyens alors, aujourd'hui nous ne sommes que des carotteurs. Le marchand de chaînes de sûreté et de pastilles du sérail est devenu notre égal: comme nous, il allume l'acheteur et fait l'article avec succès. Le voyageur ne passe plus sur les balances de nos destinées; les événements se succèdent sans qu'on s'inquiète de ce qu'il en pense. N'est-ce pas là une chute morale des plus affligeantes? Hélas! nous vivons en un siècle où tout s'en va, dieux, rois, maîtres de poste, chapeaux de castor et réverbères: est-il étonnant que le voyageur de commerce prenne le même chemin?»

XXX.

(La suite à un prochain numéro.)



Carthagène des Indes

SOUVENIR DE L'EXPÉDITION DIRIGÉE PAR LE
CONTRE-AMIRAL DE MACKAU EN 1834.

(Suite et fin.--Voir tome III, pages 74 et 128)


Nous nous mîmes en quête, parcourant l'édifice du haut en bas, ouvrant, heurtant toutes les portes, le tout inutilement. Tout un cheminant, j'appris que ces chercheurs d'aventures étaient deux officiers de l'Héroïne et le second chirurgien de l'Astrée qui, fort ennuyés de la longueur du blocus, avaient tenté l'aventure de la montagne. Nous inscrivîmes nos noms au plus haut du monastère, avec la pointe de nos poignards; puis, après nous être désaltérés à la citerne, non sans crainte d'avaler quelque crabe, nous nous préparâmes à regagner le rivage.

Nous avions inutilement fureté partout sans réussir à rencontrer quelqu'un, et certes il n'eut pas fallu un grand effort de superstition pour attribuer notre apparition de la terrasse à quelque spectre d'abbé mécontent de nos rires impies. Au moment d' entamer la descente, je voulus faire les honneurs de ma mule à l'un de ces messieurs; il n'y consentit qu'à condition de monter en croupe; mais nous avions compté sans la Nubia. A peine eut-elle senti ce surcroît d'impôt sur son échine, qu'elle mit à régimber de la plus rude façon.

Il fallut descendre sous peine d'être désarçonné, et une fois rendue à son état normal, la mule redevint docile.

Nous descendîmes un à un, la mule en tête. Je recommandai à mes compagnons d'emboîter scrupuleusement le pas avec la monture pour éviter de s'enfoncer dans les fondrières. Nous cheminâmes avec beaucoup de précaution lorsqu'un bruit croissant derrière nous, nous fit tourner la tête. Nous aperçûmes alors un cavalier roulé dans un large manteau, descendant à fond de train sur un petit cheval créole; le canon d'une carabine en bandoulière brillait derrière son chapeau de paille à large bords. Il approchait si rapidement que c'est à peine si les trois officiers eurent le temps de se ranger sur le côte du chemin. Nous avions la main sur nos armes, en garde contre quelque attaque inattendue; mais l'inconnu passa, avec la promptitude de l'éclair, au milieu de nous sans dire un mot. Il s'évanouit comme un fantôme au détour d'un massif qui bordait le sentier.

«C'est le diable! s'écria l'un des jeunes gens.

--Eh! non, reprit un autre; c'est la garnison qui va se coucher.»

Je fis part alors à ces messieurs de la recommandation du général Lopez, et Dieu sait combien de quolibets plurent sur ces malheureux Colombiens, durant le temps que nous mîmes à descendre. Quelque généreuse que soit la nation française, c'est rarement par le sarcasme qu'elle épargne les vaincus.

Arrivés sur le rivage, mes compagnons, dont les navires étaient les plus rapprochés de la côte, s'embarquèrent pour les rejoindre. Le dernier canot de l'Atalante était parti depuis longtemps, et, mouillée comme elle l'était à plus d'une lieue de la ville, je ne pouvais songer à y rentrer cette nuit. Je me rendis donc à l'hôtel du gouverneur, où je savais qu'un lit m'attendait. Tout le monde était couché, j'en fis autant, et la fatigue ne tarda pas à opérer sur mes sens un effet aussi prompt que l'avait produit le matin la lecture du Camoens.

Le lendemain de grand matin je me rendis à bord de la frégate. A peine rentré, l'amiral me fit mander; quand je me présentai à lui, je devinai, à sa physionomie sévère, qu'il se préparait à me tancer d'avoir contrevenu à ses ordres en demeurant à terre. Heureusement les détails que je lui donnai le satisfirent: en effet, tout confirmait ses espérances d'un dénouement pacifique. Peu de jours après, la réponse désirée arriva enfin de Bogota: elle était conforme au vœu et à la dignité de la France. Intimidé par le langage de l'amiral et l'attitude menaçante des bâtiments français, le gouvernement grenadin avait enfin compris qu'il était de son intérêt de céder. Voici quelles étaient les conditions imposées: 1º des excuses sur ce qui s'est passé seront faites à l'amiral à bord de la frégate portant son pavillon, en présence des officiers du consul et des principaux habitants de Carthagène; 2° le consul sera réinstallé et indemnise de ses pertes; 3º le pavillon français, réarboré sur la maison consulaire, sera salué de vingt et un coups de canon par les batteries du la place. Cet ultimatum fut accepté. En conséquence, tout fut préparé à bord de l'Atalante pour recevoir de la manière la plus éclatante la satisfaction accordée par le gouvernement de la Nouvelle-Grenade.

II faut avoir vu un navire de guerre de premier rang en grande toilette, pour s'imaginer ce qu'il y a à la fois de brillant, de majestueux, de coquet dans l'ensemble de ce pont éblouissant de blancheur, de ces caronades luisantes comme des souliers de bal, de ces vergues admirablement dressées, de ce gréement net et bien roidi sur les passavants; dans la batterie sont rassemblés auprès des pièces, à leur poste de combat, les cinq cents marins de l'équipage, vêtus de leurs chemises blanches avec de petits collets bleus et des écharpes rouges; à l'arrière, l'aspect sévère des uniformes des officiers contraste avec l'éclat du costume des matelots. Les cuivres de l'habitacle et des claires-voies, les faisceaux de piques et de haches d'abordage pétillent au soleil. C'est une pompe militaire, et le pavillon semble dérouler ses riches couleurs avec plus de majesté que de coutume. Chacun est plus sérieux; on se parle à voix basse, mais une satisfaction contenue se peint sur tous les visages, car la solennité de cette journée réveille au fond du cœur le sentiment de la nationalité, et l'on est fier d'un triompha noblement et justement acquis.

Dès le matin, tout ce qu'il y avait de Français habitant Carthagène, ainsi que les état-majors des quatre autres bâtiments composant la station, s'étaient réunis à bord de la frégate amirale. Le pont était couvert de monde. A une heure, on signala la barge du général. En un instant, tout le monde fut à son poste, et l'amiral attendit son hôte, entouré des cinq commandants de la division et de la foule des curieux.

Quand don Hilario Lopez parut sur le pont, M. de Mackau fit quelques pas au-devant de lui, l'accueillit et l'invita à descendre dans la galerie. Nous les suivîmes, et ce fut là qu'au milieu d'un silence imposant, M. de Mackau, ayant le consul M. Barrot à sa droite, écoula le discours du général colombien, qui fut fait en espagnol, et traduit ensuite en français. Le général témoigna dans les termes les plus explicites le regret qu'éprouvait son gouvernement des offenses qui motivaient la réclamation de la France, et exprima l'espoir que, par suite de la démarche qu'il faisait en ce moment, une parfaite harmonie serait rétablie entre les deux nations.

La réponse de l'amiral fut faite avec une rare dignité; en voici les termes:

«J'accepte, monsieur le général, au nom de mon gouvernement, les excuses et les regrets que vous avez reçu l'ordre de m'exprimer de la part du gouvernement de la Nouvelle-Grenade, à l'occasion des événements pénibles qui ont eu lieu à Carthagène les 27 juillet et 3 août 1833. Je me plais à penser comme vous que le temps et le souvenir de la conduite généreuse de la France en cette circonstance, ne feront que fortifier les rapports de bonne intelligence et d'amitié qui vont se trouver rétablis entre nos deux pays.»

Cette scène impressionna vivement tous les assistants. Quand le général colombien prononça les paroles de soumission qui lui avaient été dictées, une rongeur passagère colora son front pâle. C'était vraiment pitié de voir ce brave mulâtre à la figure grave, sur la poitrine de qui brillaient les médailles de toutes les batailles de l'indépendance, ainsi contraint par le devoir à s'humilier pour effacer l'outrage commis par un autre.

La réconciliation une fois scellée, la bonté naturelle de l'amiral, son exquise affabilité, adoucirent l'amertume de cet abaissement momentané. Il fit visiter l'Atalante au général, et lui en expliqua lui-même tous les détails. Celui-ci admira la belle tenue de l'équipage et du bâtiment, et put se convaincre, en examinant de près ce formidable armement, qu'en effet son gouvernement avait pris le parti le plus sage. Quand don Hilario Lopez prit congé de l'amiral redescendit dans sa barque, son départ fut suivi de la salve de coups de canon due à son rang.

Durant toute cette scène, un respect religieux mêlé d'une vive émotion nous avait tous tenus silencieux. Le bruit des conversations recommença aussitôt avec les félicitations réciproques sur l'heureuse issue de cette affaire. Bientôt après, une escadrille d'embarcations se prépara à quitter le bord à la suite de l'amiral, qui allait réinstaller le consul et rendre au gouverneur sa visite.

Les eaux bleues de la baie de Carthagène furent en un instant sillonnées par une élégante flottille de canots. C'était plaisir de voir les tentes blanches et les drapeaux tricolores ondoyer en glissant sous un ciel étincelant de lumière. On jouta de vitesse, et nous ne tardâmes pas à entrer dans la ville. Une foule nombreuse attendait au débarcadère; les balcons étaient combles de dames parées, qui semblaient, elles aussi, fort disposées à se réconcilier. Il est vrai que depuis longtemps la solitaire Carthagène n'avait reçu dans son sein une telle multitude de jeunes officiers à la tournure dégagée, à l'allure militaire, et ces dames pensèrent sans doute qu'il serait de mauvaise politique d'accueillir de si beaux garçons en ennemis.

A l'arrivée chez le consul, les couleurs françaises furent hissées sur le balcon, en grande solennité, et saluées par les batteries de la ville. Un quart-d'heure après, l'amiral se rendit, suivi de ses officiers, chez le gouverneur, qui se montra en grand uniforme, assis sous un dais, entouré, de son état-major. Les messieurs se levèrent quand l'amiral entra; ils nous cédèrent leurs sièges avec de grandes démonstrations d'amitié, et de nombreuses poignées de main furent échangées. Très-peu savaient le français, ce qui tempéra beaucoup la vivacité de la conversation; cependant, ceux qui possédaient notre langue firent preuve d'une instruction variée; l'un d'eux semblait fort au courant des fastes de notre marine: avec un raffinement de diplomatie digne d'un plus grand théâtre, il nous rappela le brillant fait d'armes d'un jeune aspirant français. S'étant trouvé appelé, par un concours de circonstances assez ordinaire à la guerre, au commandement provisoire de son brick, cet officier fut charge d'une mission importante. A peine a-t-il repris la mer, après avoir rempli son devoir, qu'un navire anglais est signalé. L'occasion était trop belle pour qu'un marin de vingt et un ans, avide de gloire, la laissât échapper. Le brick anglais est attaqué et pris au bout d'une heure d'un rude combat. Le brick français se nommait l'Abeille, l'anglais amariné par lui s'appelait l'Alacrity, et le précoce vainqueur était Armand de Mackau.

Un splendide repas fut offert à l'amiral, et de nombreux tostes à la prospérité des deux nations furent portés en cette occasion. Le soir, quand nous revînmes, par une belle unit calme, à bord de l'Atalante, la frégate anglaise qui était venue surveiller l'affaire salua le passage des embarcations par une sérénade en règle, où figuraient la Marseillaise obligée et la Parisienne. Pour leur rendre la politesse, nous entonnâmes de notre mieux le God save the King avec des voix un peu altérées par les libations de la journée. On sait que partout où s'arrête un bâtiment de guerre français, on est sûr le lendemain de voir flotter auprès de lui le pavillon de Saint-Georges. Les Anglais furent prodigues de démonstrations amicales à Carthagène, et à la Jamaïque, où l'amiral fit une ensuite courte visite, nous n'eûmes aussi qu'à nous louer de leur accueil.


Don Hilario Lopez, gouverneur de Carthagène des Indes en 1834.

Du jour de la réconciliation data pour toute la division une ère de plaisir et d'indépendance; les huit jours qui s'écoulèrent jusqu'au départ de la frégate furent une suite non interrompue de bals, de dîners et de petites fêtes. Les gracieuses Colombiennes déployèrent toutes leurs séductions pour garder aussi longtemps que possible des hôtes aussi précieux. Outre les frais d'amabilité que faisaient nos officiers dans la bonne compagnie, la facilité à dépenser, et l'insouciance propres aux marins, avaient fait de la présence de tant d'hommes une source de prospérité pour le peuple.

Ces dames avaient tellement réussi à enchaîner nos officiers que, s'ils eussent été les maîtres, beaucoup d'entre eux eussent jeté l'ancre pour longtemps dans cette Cythère du nouveau monde. Ce qui charmait le plus nos jeunes gens, après l'attrayante familiarité des femmes, c'étaient ces danses interminables, dont on ne peut jamais se lasser, parce qu'on y trouve sans cesse un nouvel aliment à la volupté et au désir. La danse espagnole ne ressemble en rien à la contredanse française, si froide et si guindée, et cela s'explique facilement: le mobile de celle-ci est la vanité; du moment où, à l'exemple du fameux Trénis, le danseur n'a plus ambitionné la gloire du pas de zéphyr et du jeté-battu, la contredanse est devenue le plus insignifiant des plaisirs. Au contraire, la contredanse espagnole semble avoir été créée pour inspirer et favoriser l'amour; le pas est toujours le même, mais très-simple; à chaque instant les mains se joignent, les tailles s'enlacent; des balancés lents et voluptueux préparent à l'ivresse de la valse, des pauses prolongées vis-à-vis l'un de l'autre donnent un champ libre à l'éloquence des regards; et, enfin, la danse terminée, le droit conquis par le cavalier de conserver le bras de sa dame, donne l'occasion aux préférés ou aux habiles d'accomplir en une soirée telle conquête qui à coûterait dans nos réunions cérémonieuses tout un hiver de travaux.

Parmi les maisons où nous trouvâmes l'accueil le plus empressé, nous comptions celle d'un vénérable sénateur de la république. Don Pedro Nunez régala les officiers d'un grand bal et d'un concert dans lequel la musique d'amateurs écorcha nos airs nationaux avec une rare intrépidité. La senorita Teresa, dont les yeux noirs et la grosse dot firent une assez vive impression sur quelques-uns, aborda la Marseillaise en français avec un aplomb et un accent qui faillirent plus d'une fois compromettre notre gravité diplomatique. Nous n'avions garde de rire, car le beau sexe se serait cette fois déclaré contre nous et la brouille eut été sérieuse. Je ne dois pas omettre de dire que le senor Nunez était un nègre pur sang et que la charmante Teresa avait le teint cuivre rouge d'une franche mulâtresse.


Expédition de Carthagène des Indes, en 1834--Entrevue du vice-amiral de Mackau
et du général Lopez, à bord de la frégate française l'Atalante.

On conçoit que nos jeunes officiers, sevrés de plaisirs par leur vie de reclus errants, s'échappassent vers la ville aussitôt que le permettait le devoir. Quelques vieux loups de mer, de ceux qui prétendent que la terre n'est bonne qu'à perdre les navires, murmuraient seuls de cette dissipation passagère et s'obstinèrent à rester à bord. Les matelots, de leur côté, couraient des bordées par bandes de quinze à vingt, semant les piastres parmi cette population affamée, qui accueillait avidement ses joyeux vainqueurs, comme une manne tombée du ciel. Parfois, le soir, je les rencontrais, lorsqu'ils regagnaient leurs canots, se tenant par le bras et occupant toute la largeur de la rue, battant les murs et lançant aux voûtes désertes du palais de l'inquisition les hardis refrains de Béranger. Les soldats colombiens les regardaient avec un étonnement stupide; jamais le contact de nos hommes ne put les faire sortir de leur sobriété habituelle. Des deux parts la discipline fut si ponctuellement observée, qu'en une occasion seulement deux ou trois matelots s'oublièrent jusqu'à rosser la patrouille qui voulait les arrêter.

Il fallut cependant partir. M. de Mackau, durant les huit derniers jours, avait pu s'assurer par lui-même de la bonne situation recouvrée par le consul et les Français établis à Carthagène. Au moment du départ, l'amiral reçut du général Lopez une lettre qui fait ressortir honorablement la noblesse de caractère et l'estime mutuelle dont firent preuve ces deux officiers supérieurs en cette difficile occasion. Cette lettre est devenue un document historique, et nous cédons à l'envie de la citer ici:

«Général,

«Il m'est très-agréable de vous offrir l'épée et le bâton de commandement qui ont été les insignes de ma vie publique. Ils n'ont d'autre mérite que d'être demeurés purs entre mes mains en tout temps et dans toutes les circonstances, pendant la guerre comme en temps de paix, et d'avoir appartenu à un soldat fidèle à sa patrie et à ses devoirs. Veuillez, je vous prie, monsieur le baron, les accepter comme une preuve de mon estime pour votre personne.

«Hilario Lopez»

Le 1er novembre, l'Atalante appareilla pour la Jamaïque; bien des soupirs se mêlèrent à la brise du départ; quelques aspirants au cœur novice encore versèrent même des larmes. Par les belles nuits du tropique, tandis que la frégate, légèrement inclinée, glissait paisible et comme immobile sur une mer murmurante, sous le souffle égal de la brise alisée, les jeunes gens couchés en groupes sur la dunette, les yeux errants sur le dôme étoilé où fuyait à perte de vue l'immense pyramide des voiles argentées du navire, échangèrent longtemps les confidences et les récits de merveilleuses aventures. Chacun emportait un souvenir de cette terre romantique. Chacun en particulier avait promis de revenir, et pourtant tous se disaient maintenant que sans doute nul d'entre eux ne remettrait le pied dans cette Carthagène mélancolique, reléguée dans un coin solitaire du globe, reflet obscurci du passé, tombeau dont l'inscription disparaît déjà sous les mangles du rivage.

Le troisième jour de notre départ, j'étais appuyé sur les bastingages, les yeux flottants sur l'Océan, qui nous enserrait de son immense anneau. J'étais triste sans savoir ce que je regrettais; quand on est jeune, l'âme prend racine partout où elle s'arrête. L'aide de camp de l'amiral, qui cherchait depuis quelque temps à l'horizon avec la lunette, me dit de lever les yeux. J'aperçus alors à une hauteur prodigieuse, tranchant sur les tons argentés du matin, des plaques blanchâtres étincelantes avec des reflets azurés. C'étaient les cimes de Sainte-Marthe, couronnées sous l'équateur de neiges éternelles, que nous découvrions à vingt lieues dans l'est. Ce fut notre dernier adieu à l'Amérique du Sud.

Alexandre de Jonnès.



Nivellement de Paris et du département de la Seine.

TRAVAUX D'ASSAINISSEMENT EXIGÉS PAR LES FORTIFICATIONS.


L'administration fait poser, dans les rues et les places de la capitale, des plaques en fonte dont le dessin ne manque pas d'élégance, et qui portent une inscription indiquant la hauteur du point où elles sont fixées au-dessus du niveau de la Seine, et en même temps au-dessus du niveau de la mer.

Voici le modèle d'une de ces inscriptions. Celle-ci est placée sur le parapet du quai de la Mégisserie, en face de l'ancienne arche Marion.


(légende illisible).

La pose de ces plaques, scellées dans les assises inférieures des édifices dont la destination et la construction solide garantissent la durée, est le résultat d'un travail considérable exécuté par les soins de l'administration municipale pour établir le nivellement général et la configuration du sol de Paris. Déjà, il y a quelques années, une pareille opération avait en lieu; mais les plaques qui avaient été apposées, dont les dimensions étaient plus exiguës et la forme beaucoup plus simple, ne portaient aucune inscription compréhensible. Rien n'en révélait l'usage ou le but. Utiles seulement pour les opérations administratives, elles n'apprenaient rien à la population.


(Agrandissement)
Plan général de relief des environs de Paris.

Coupe du sol de Paris du nord au sud, de la plaine Saint-Denis à la barrière de l'Enfer.

Coupe du sol de Paris de l'ouest à l'est, de la plaine de Passy à la barrière du Trône.

Coupe du sol de Paris de la barrière de Vaugirard à Belleville.

Nous approuvons le nouveau modèle adopté. Sans doute, quelques personnes s'étonneront peut-être qu'on apprenne ainsi aux passants et aux flâneurs qui s'arrêtent sur les quais et les trottoirs, à quelle hauteur ils se trouvent précisément au-dessus du niveau de la mer. Mais, sans parler de l'utilité d'une semblable indication pour toutes les opérations relatives à l'établissement des seuils, à la direction et à l'écoulement des eaux, à l'assainissement de la ville, l'inscription intelligible à tous, gravée sur ces plaques, a l'incontestable avantage d'en rendre également intelligibles à tous l'usage et la destination. Elle servira sans doute à les préserver de la destruction rapide qui a fait disparaître la plus grande partie de leurs devancières, dont le public ne comprenait pas le but. Ensuite, pourquoi hésiterait-on à faire pénétrer dans le peuple quelques-unes des notions de la science devenues usuelles, et mises désormais à son niveau? Loin de perdre à cette diffusion, à cette vulgarisation, la science au contraire ne peut qu'y gagner, Le sol de la ville de Paris, qui offre une configuration générale très-régulière, présente cependant dans son nivellement des variations partielles dont l'étude et la connaissance étaient indispensables pour parvenir à une distribution régulière des eaux et des ouvrages d'assainissement. Ce travail considérable est terminé, grâce à la persévérance et aux lumières de l'administration municipale. Mais ne serait-il pas d'une égale utilité qu'une opération semblable fût exécutée hors de l'enceinte des barrières, qui peuvent bien être une limite administrative, mais non une limite aux travaux utiles et aux améliorations?

Nous appelons d'autant plus vivement l'attention sur ce point, que l'exécution des fortifications rend indispensable, d'après la configuration générale du sol, l'exécution très-prompte de travaux considérables d'assainissement. L'élévation du département de la Seine au-dessus du niveau de la mer est de 21 mètres 50 centimètres; la nature du sol est la même que celui du vaste bassin de la Seine dont il fait partie. La base est formée de calcaire marin grossier (pierre à bâtir) dont les masses énormes s'étendent sous la plupart des communes environnantes, principalement toutefois sur la rive gauche, et pénètrent sous Paris jusqu'à la Seine. Sur les rives du fleuve se trouvent des cailloux roulés, des terrains atterrissement et de transport, qui forment les plaines des sablons et de Boulogne, tandis que du nord à l'est s'élèvent les collines de Montmartre, Belleville et Ménilmontant, entièrement composées de gypse (pierre à plâtre). Des terrains d'eau douce forment les plaines de Saint-Denis et de Vincennes.

Le relief du sol, ainsi composé géologiquement, est remarquable. Paris occupe le fond d'un bassin presque circulaire, entouré de collines: au nord, les hauteurs de Belleville, de Chaumont, de Montmartre, du Mont-Valérien, se relient avec les éminences de Passy, de Chaillot, de l'Étoile, des Faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin; au sud, celles de Meudon, Bagneux, Sceaux, Villejuif, s'abaissent pour former les plateaux de Bicêtre, de Gentilly, de Montrouge, et pénètrent dans l'intérieur de Paris pour y former la montagne Sainte-Geneviève.


Anciennes plaques indiquant
la hauteur du sol à Paris

Le plan que nous joignons ici, qui dessine le relief de Paris et de la banlieue, fera mieux comprendre encore cette description sommaire. Pour ne pas le surcharger inutilement aux yeux, nous n'y avons indiqué en chiffres que la hauteur des points principaux qui accusent le plus nettement la configuration du sol, sans inscrire le numéro des différentes courbes de nivellement que nous y avons tracées. Nous les avons rétablies sur les trois coupes transversales qui suivent. Nous devons avertir que, pour rendre le relief plus sensible, nous avons dans ces coupes calculé l'échelle de niveau décuple de l'échelle de longueur.

Dans le plan général ci-dessus, les chiffres indiquent la hauteur en mètres, sans fractions de centimètres, des différentes élévations du sol au-dessus du niveau de la Seine. Ce niveau, fixé par le 0 d'étiage du pont de la Tournelle, est à 24 mètres 30 centimètres au-dessus du niveau de la mer; deuxième chiffre qu'il faudrait ajouter au premier, pour connaître l'élévation totale au-dessus de ce dernier niveau. L'indication donnée est donc celle de la hauteur réelle. Mais, pour donner une idée complète des formules employées dans les travaux de nivellement, nous avons établi les coupes transversales d'après les courbes de nivellement adoptées par l'administration municipale. Chaque sonde de nivellement part d'une ligne fictive représentant un plan horizontal au-dessus du sol, et le numéro de la sonde indique le plus ou le moins de hauteur du point qu'elle rencontre; ainsi, contrairement au chiffre porté sur le plan, plus le numéro de nivellement est élevé, plus le sol est bas.

L'examen de ce plan et de ces coupes montre que les barrières actuelles reposent, pour la plus grande partie, sur des éminences qui enferment circulairement Paris, et vont en s'affaissant progressivement tant dans l'intérieur qu'à l'extérieur; car, à l'exception des buttes des faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin et de la montagne Sainte-Geneviève, qui appartiennent à la charpente géologique du Sol souterrain, les autres éminences intérieures, telles que celles de Saint-Hyacinthe et de l'Estrapade sur la rive gauche, et sur la rive droite, la butte des Moulins, de Bonne-Nouvelle, du Petit-Carreau, des Petits-Pères, Meslay, etc., n'ont été formées que de terres rapportées. Ce sont d'anciennes voiries, et elles doivent leur élévation aux gravois et aux décombres qu'on y entassait sans cesse.

Sauf ces légers ressauts qui interrompent l'uniformité de son relief, le sol de Paris forme donc un vaste bassin dont le mur d'enceinte actuel couronne la crête. Au delà le sol s'incline de nouveau pour se relever encore et former une seconde enceinte de collines, plus hautes généralement que les premières.

C'est précisément entre ces deux ceintures qu'a été tracée l'enceinte bastionnée qu'on exécute aujourd'hui, et dont la ligne ponctuée sur notre plan représente le contour. Le fossé se trouve donc creusé dans une partie basse relativement aux terrains environnants.

On conçoit aussitôt les conséquences de ce tracé. Les eaux des communes et des villages compris entre le mur d'octroi actuel et l'enceinte fortifiée ont leur écoulement naturel indiqué d'une manière irrésistible. Elles se dirigent toutes vers les bastions, dont le fossé se trouverait ainsi le réceptacle de tous les égouts de la banlieue.

Cet état de choses, dont nous ne pensons pas qu'on se soit encore occupé, présente une haute gravité. Il est impossible que le fossé des fortifications, qui manque déjà lui-même d'un écoulement suffisant, soit inondé de ces eaux croupissantes qui le rendraient un foyer d'infection. Cependant, emprisonnées comme elles le sont entre les hauteurs qui forment les boulevards de Paris, et, qui leur barrent nécessairement le chemin de la Seine, et le mur de fortification qui coupe la plaine, quel sort attend les communes rurales, puisque la voie naturelle d'écoulement leur est interceptée?

Il y a là une question d'une haute importance sur laquelle se fixera sans doute l'attention du gouvernement. Nous ne savons quels travaux d'assainissement il y aurait lieu d'exécuter; mais il semble au premier aspect que dans la plus grande partie de la ligne il serait indispensable d'établir un égout latéral qui conduise à la Seine les eaux que les fossés de l'enceinte ne peuvent ni ne doivent recevoir.




Le Juif errant, Caricature par Cham.