--Ne faites pas cela! hurla Ratillac que le présent souciait plus encore que l'avenir. Je vous parle sérieusement, entendez-vous? Et ça ne traînera pas! J'écrirai à vos parents; vos papiers seront ici dans trois jours. Dans quatre, nous filons dans mon pays où la cérémonie aura lieu...

--Devant M. le maire?

--Oui, certes, et devant M. le curé. Allez, Sophie, allez... Ah! un mot, je vous prie: qu'est-ce que vous nous donnez à manger ce soir?

--Des grives aux truffes et une timbale à la surintendante.

--Très bien... Les truffes? bonnes?

--Oui, mosieu... bien sentantes.

--Allez, allez, Sophie, allez, ma fille.

Dès que la fiancée du baron eut disparu, je ne pus réprimer un formidable éclat de rire.

--Mais puisque personne ne le saura, répétait le baron vexé de mon hilarité. Elle n'a aucune relation: c'est une sauvage, elle parle à peine aux fournisseurs. Un matin, je l'ai suivie au marché... elle achète à la muette.

Je rentrai chez moi, me demandant en route si j'avais rêvé.

*
* *

Je n'avais pas rêvé. Deux semaines plus tard, jour pour jour, nous rentrions à Paris: moi, le couple et les trois autres témoins. Ais-je dit que Ratillac avait trouvé pour Sophie deux complaisants du Club et s'était assuré de leur discrétion?

Ils n'ouvrirent pas la bouche à propos de l'incident... Sophie imita leur réserve...

Les choses avaient repris leur cours accoutumé, et, par une chance inexplicable, la divine cuisinière n'avait en rien affirmé son droit de peindre un tortil sur son panier à provisions. Discrète et réservée comme par devant, elle attendait quelle lût mandée par son maître pour l'approcher ou l'entretenir.

Une nuit que ce dernier s'était attardé au cercle en un bridge intéressant, il regagna son entresol, maussade et grognant contre la partie qui avait reculé l'heure de son coucher. Son valet de chambre, qui ne l'attendait jamais le soir, avait, suivant son habitude, fait, avant de se retirer, la couverture du lit et disposé les menues affaires de nuit à leur place habituelle. Ratillac,--entré d'abord dans son cabinet de toilette où il s'était hâtivement dévêtu--se dirigeait, son bougeoir à la main, vers sa couche d'Épicurien pressé de s'affaler sous l'édredon, quand il aperçut une forme qui déterminait une saillie importante sous les couvertures piquées de satin rouge. Son premier mouvement fut de s'emparer de son revolver qu'il tenait tendu d'une main tandis que, de l'autre, il avançait le flambeau dans la direction de la forme toujours immobile. Un ronflement sonore l'avertit que l'ennemi n'était pas à craindre, pour le moment. «Si c'était une feinte de voleur, pensa-t-il, ou une farce de Dansonnet, ou bien...»

A ce moment la forme tournée vers la ruelle se retourna... Et le visage de Sophie apparut à Ratillac consterné!

--C'est toi, mon petit homme, fit-elle en s'étirant, viens vite, tu vas attraper froid.

Le baron sauta sur son pantalon à pied qu'il enfila fiévreusement. Il passa non moins vivement son veston d'intérieur, alluma les chandeliers à branches de la cheminée, et, s'approchant de l'alcôve où Sophie baillait sur le dos, la tête soutenue par ses bras admirables:

--Ah ça, êtes-vous folle? s'écria-t-il.

--Moi, folle, nenni dà! c'est toi qu'est fol. Qun qu'ta cru, mon gars? que je m'avais marié pour de rire? m'man m'a écrit et p'pa aussi... Y vont venir nous voir: j'sis ti ta femme? oui, eh ben alors? Faut que tout ça change ou j'irons devant les autorités.

--Sophie, Sophie, gémissait le baron, écoutez-vous parler?

Mais elle:

--Tu serais ben mieux au lit pour m'causer, va!... Enfin ce sera plus tard: j'ai attendu la chose quasiment trente ans, c'est pas un jour de plus... pas vrai? qui... D'ailleurs, il y a quelque chose de plus sérieux, j'sis baronne, hein? et riche, hein? j'veux fainéanter à cette heure. Tantôt j'ai retenu une cuisinière!

--Une cuisinière!!! mais c'est la fin du monde... Et mon veau, malheureuse!...............................

--Je tiens de Blaise, le valet de chambre du baron, qu'il le trouva le lendemain évanoui sur le tapis de sa chambre à coucher. Quand il revint à lui, ajouta Blaise, il me régla mes gages et me fit faire ses malles. Sophie avait achevé les siennes qui furent chargées à côté de celles de son maître, sur un fiacre qui prit la direction de la gare de l'Ouest. Je ne sais où ils sont allés... M. le baron était si original! il habite certainement quelque endroit caché avec sa dame. Enfin, je n'ai plus entendu parler de lui; et vous, monsieur?

--Ni moi non plus.

Cette entrevue avait lieu huit jours après l'événement. Aucune nouvelle par la suite, en sorte que Ratillac et sa femme m'étaient sortis de la mémoire. Mais voilà que, deux ans plus tard, je recevais de Baltimore une lettre ou l'émigré débutait en me contant la fameuse nuit jusqu'à l'évanouissement. Il passait ensuite à la fuite au Havre, à la traversée de l'Océan et au séjour à Baltimore où son ex-cuisinière jouait la grande dame, avait chevaux, voitures, laquais, chef, marmitons, etc.

Et dans un élan de sincérité qui prouve son persistant esprit, le baron finissait en ces termes:

--Et le plus dur, mon cher, c'est que Sophie est toujours une sagesse et qu'elle ne se gêne pas pour me traiter de «propre à rien», devant nos gens qui se moquent de moi!

Adrien Marx.



QUESTIONNAIRE

N° 15.--Lettres d'Amour.

Quels sont les Grandes Amoureuses et les Amants célèbres qui ont écrit
les plus belles Lettres d'amour?

(14 juin 1890.)

RÉPONSES

Il n'existe aucune lettre d'amour antique, et, sur ce chapitre, Aristote est muet. Nous y gagnons d'être délivrés des Grecs et des Romains; pour ce qui est du reste, depuis trois mille ans, je ne vois que trois Grandes Amoureuses dont les Lettres sont classiques:

Héloïse, l'Abbesse du Paraclet.--Marianna Alcaforado, la Religieuse portugaise.--Mlle de Lespinasse.

Ces trois femmes offrent les exemples les plus caractéristiques des malheurs de l'amour terrestre, et leurs amants ont été des bourreaux.

Le cadre d'un portrait ne permet pas d'y grouper les figures et d'y représenter les scènes d'un tableau historique; il suffira donc de jeter un regard à vol d'oiseau sur les siècles passés.

Avant Héloïse et Abélard, il faut mentionner le roman mystique de Radegonde et de Fortunatus aux temps mérovingiens; mais les épîtres en vers latins ne sont pas des Lettres d'amour.

Au moyen-âge, les damoiselles envoyaient leurs chevaliers guerroyer au bout du monde; quand ils revenaient, elles épousaient l'invalide de leur choix. En ce temps-là, les rubans de couleur coûtaient cher, et ceux qui les méritaient se vantaient de ne savoir pas écrire.

Voici les Valois et l'Escadron volant de Catherine de Médicis; François 1er et sa cour fleurie de dames comme un jardin de roses. Puis viennent les Frondeuses, les Amoureuses et les Précieuses du Siècle de Louis XIV, remplacées par les Bergères galantes du dix-huitième siècle.

Sous la Révolution, l'Empire et la Restauration, on voit apparaître les luths et les harpes, les lacs et les nacelles, les romances et les rêveries de l'École du Spleen: Werther, René, Don Juan, Adolphe, Corinne, l'épistolière, toute la lyre des derniers bardes, tout le piano des premiers psychologues.

Ce n'est pas à dire qu'il n'y eut plus de Lettres d'amour, il y en a même trop; on est presque tenté d'admirer Mme Récamier, l'Amour en buste, qui pouvait correspondre avec cinq cents de ses amis, sans leur donner l'amour en style.

Il a donc fallu mille ans pour faire éclore cette fleur d'amour, cette rose dont le parfum s'exhale encore des pages jaunies de ses Lettres latines en écriture gothique: Héloïse; puis encore sept siècles pour retrouver l'écho de son éternel soupir dans celles de Marianna. Depuis, le monde n'a plus entendu cet accent; mais l'amour a toujours respiré et il respire encore. Ainsi soit-il!--Divers Correspondants.

Toutes les femmes, sans exception, quand elles aiment ou s'imaginent aimer, ont la manie d'écrire des lettres. Quelques-unes, ayant entendu dire que les paroles volent et que les écrits restent, croient d'une prudence consommée d'ajouter: «Brûlez cette lettre.» L'expérience devrait pourtant leur avoir appris qu'on ne garde que celles-là.--Sélibater.

Il n'y a rien de plus bête qu'une lettre d'amour écrite par un véritable amoureux; d'où je conclus que toutes les belles épîtres de nos adorateurs ont été composées par des gens qui ne l'étaient pas du tout.--Ninon.

Assez d'autres sans moi disserteront sur les Lettres historiques des Grandes amoureuses et des Amants célèbres. J'ai pensé que la correspondance des Petites amoureuses et des Amants inconnus servirait d'ombre à ces tableaux classiques. La plus belle poésie est celle qui chante l'aimée; la plus belle musique, c'est sa voix: le plus beau tableau, son portrait; la plus belle statue, son corps; le plus belle édifice, sa maison; la plus belle Lettre d'amour, celle qu'elle griffonne avec des fautes d'orthographe.--Véra.

Je possède sept Lettres d'amour du dix-huitième siècle, sept modèles échelonnés qui, à cette époque, constituaient la Stratégie de l'Amour, le siège en règle d'une femme. Selon les réponses ou le silence, chaque modèle était en double. Au numéro 5, les travaux d'approche étaient terminés, le numéro 6 ouvrait la brèche, et, après le numéro 7, on plantait le drapeau. Si la place était déjà prise et occupée, ou bien défendue, on levait le siège et on allait chercher meilleure fortune ailleurs. Aujourd'hui, la tactique a tellement changé que cette stratégie de l'amour semblerait aussi démodée que celle de la guerre.--Vieux Jeu.

Le Questionnaire de l'Illustration me rappelle que j'ai formé une collection de Lettres d'amour de tous les temps et de tous les pays; j'ai pensé qu'on accueillerait volontiers quelques échantillons choisis de ces curiosités, sous le pavillon de la devise de la Jarretière: «Honni soit qui mal y pense.»

Mais, ma chère amie, je suis si distrait. Ce n'était donc pas vous?--La Fontaine, à Mme de la Sablière.

Votre Majesté est une bégueule.--Louis XV.

Le jeune roi écrivit ces cinq mots, après avoir soufflé sur une glace, à la reine Marie Leczinska, qui lui rappelait que le vendredi (Veneris dies) était un jour d'abstinence.

Madame, je veux bien vieillir en vous aimant, mais non mourir sans vous le dire.--Chamfort.

Vous méritez d'être pendu.--Louise Contat.

A votre cou, mademoiselle.--Beaumarchais.

Vous avez trop de bonheur, la corde cassera.--Louise Contat.

Si votre retraite est irrévocable, elle ferme du même coup à vos adorateurs le Temple de Vénus et l'Autel de Thalie.

Ite, missa est.--Sophie Arnould.

Mon Frédéric, je t'aime comme une folle, je t'embrasse comme ça, tu as un beau front, mais je n'aime pas les gilets boutonnés jusqu'en haut.--Paméla, à Frédéric Soulié.

Mademoiselle, vous avez la jeunesse, la beauté, la fortune, l'amour; dites-moi seulement ce que vous pouvez encore désirer?--Prince.

Dormir toute seule.--Cora Pearl.

Voilà, monsieur, toutes les Lettres d'amour que j'ai sur moi, et elles ne sont pas neuves.--Un collectionneur d'autographes.

Que de perles dorment au fond des mers, que de fleurs ont passé sans avoir été respirées! Les poètes ont un encrier dans la tête; celui des femmes est dans le cœur, et elles écrivent avec leur sang. Les amantes passionnées ont le génie de l'amour et leurs lettres sont inimitables, et voilà pourquoi toutes les femmes écrivent bien.

Nos grand'mères du dix-huitième siècle écrivaient des billets pleins d'esprit, de grâce, de charme et de tendresse, sans savoir l'orthographe, ce qui prouve bien qu'en matière de style et de littérature la grammaire est inutile et le dictionnaire dans son tort.--L'Académicien de province.

A quoi sert de rimer, à quoi bon un poème,

Puisque tout peut se dire en trois mots: Je vous aime.

Distic.

Il y a des gens prosaïques qui ont ridiculisé les plus belles choses, comme les orgues de Barbarie ont écorché les plus beaux airs. Cela n'empêche pas de sentir l'amour, la poésie et la musique; mais il n'y a plus de périphrases pour dire: «Je vous aime.» Une femme rirait au nez d'un amant qui lui dirait à genoux: «Vous êtes un ange!» On n'entend plus cela que dans les vaudevilles. On n'ose plus se servir des mots doux et charmants de la tendresse; quand on veut parler d'amour, on ne trouve que des rengaines ou des phrases de romans de femme de chambre. La Bruyère a consacré un chapitre de regrets aux vieux mots du langage abandonnés, démodés, défigurés, dénaturés; que dirait-il des mots du cœur qu'on a déshonorés?--Le Vieux Classique.

(A suivre.)

Charles Joliet.



NOTES ET IMPRESSIONS

Il n'y a sur cette terre qu'hypocrisie et mensonge.
Bismarck.

*
* *

Nous patinons sur un? mince glace, et notre salut est dans notre promptitude.
Emerson.

*
* *

Il y a une politique qui soutient l'Église comme une maison qu'on étaye pour la démolir.
Fr. de Mérode.

*
* *

La philosophie a ses nomades qui traversent tous les systèmes pour le seul plaisir de voir changer le paysage.
Mgr d'Hulst.

*
* *

Qui se donne au rêve est perdu pour la vie. (Reliques.)
Jules Tellier.

*
* *

Le chagrin, c'est encore la vie; l'ennui, c'est le néant.
Louis Lacombe.

*
* *

Meurs si tu veux: demain, ceux-là mêmes qui croyaient t'aimer ne sauront plus ton nom. (Ibid.)
Jules Tellier.

*
* *

Il n'est pas de hasard au service des sots.
Emile Gaboriau.

*
* *

La vertu des femmes est comme la science des médecins: tout le monde en médit, et chacun, à l'occasion, compte sur elle.

*
* *

«Fin de siècle! fin de siècle!» les dernières folies de jeunesse d'un vieillard.
G.-M. Valtour.




UNE CÉRÉMONIE BOUDDHIQUE A PARIS.--Offrande de l'encens à Bouddha.




THÉÂTRE DU VAUDEVILLE.--«Liliane», comédie en trois actes, de MM. Félicien Champsaur et Léopold Lacour. Liliane (Mlle Brandès) rendant à son mari (M. Candé) la reconnaissance souscrite au banquier Giraud.

Palais-Royal: Les Joies de la paternité, comédie en trois actes, de MM. Alexandre Bisson et Vast-Ricouard.

Mme Cabibol adore les enfants, à ce point qu'elle a pris pour l'avenir des précautions qui lui assurent une nombreuse famille. C'est elle qui a choisi son gendre; elle la pris solide, bien râblé avec une chevelure abondante. Cabibol qui a lu la Bible est persuadée que la force de l'homme est dans les cheveux. En quoi elle s'est trompée, la brave darne, car M. Cascaret, qui a été l'époux heureux d'Estelle, n'était rien moins qu'un Samson ou un Hercule. Le brave garçon ne portait pas précisément perruque, mais son front dénudé s'abritait sous une réchauffante. Voilà ce qui a trompé Mme Cabibol, qui depuis huit mois que sa fille s'est mariée n'entend pas parler de la venue du moindre Cascaret. Aussi elle taquine, elle vexe, elle irrite son gendre à tel point, par des allusions incessantes et du plus mauvais goût, sur tout et à propos de tout, que le malheureux a fui la maison de sa belle-mère. Il a réintégré son appartement de garçon.

La vengeance de Mme Cabibol l'a poursuivi jusque-là, car la belle-mère a acheté une créance contre le mari de sa fille: en vertu de son droit de créancière elle fait tout saisir chez lui, et Cascaret, exaspéré contre de tels procédés qui sentent peu les liens de famille unie, brise à coups de marteau ses meubles un à un, ce qui est un moyen comme un autre de faire enrager les belles-mères.

Chaque auteur dramatique a sa cible sur laquelle il tire. M. Scribe visait particulièrement les avoués, Duvert, les notaires; «Dieu me garde, monsieur, de confondre les notaires avec les imbéciles! Je sais trop la différence; d'abord le nombre des notaires est limité», a dit Duvert. M. Bisson fait la guerre aux belles-mères et avec un bonheur qui a fait une partie du succès du Député de Bombignac et qui a assuré la vogue des Surprises du divorce. Il travaille ce côté comique du mariage. Le voici maintenant, avec les Joies de la paternité, passé aux babies et, je dois le dire, cette orientation ne lui a pas porté bonheur. Ce poupon passé de mains en mains, avec ses cris, ses inconvénients, ses accidents, n'est guère comique au théâtre. Les effets drolatiques ou tragiques de nursery sont bien vite épuisés et, au bout de quelques instants, le public reste froid à toutes ces farces autour du berceau.

Il est un autre sentiment de gêne qui inquiète la salle tout entière et la rend réfractaire à toutes les plaisanteries sur les malaises, sur les nausées, sur l'état intéressant des femmes enceintes. Aussi, cette comédie de M. Alexandre Bisson se ressentait-elle de toutes ces résistances, et toute la bonne humeur, tout l'esprit de l'auteur, perdaient un peu leur temps. La salle n'écoutait que d'une oreille distraite cette histoire, qui s'annonçait par ses premières scènes comme une excellente comédie, car, au milieu du désastre commis par Cascaret sur son propre mobilier, Mme Cabibol faisait irruption chez son gendre, non pour l'invectiver cette fois, comme à l'ordinaire, mais pour l'embrasser avec effusion.

Mme Cabibol, sur les assurances de sa fille, entrait dans les joies de la grande maternité, et, suivant le contrat de mariage, elle donnait une somme de cent mille francs pour don de joyeux avènement à son gendre, au bénéfice de l'enfant qui allait bientôt naître. Le rapprochement est donc acquis au ménage Cascaret. Cascaret a bien le temps d'écouter tout cela! Il ne prend pas garde à ce que dit sa belle-mère, il a la tête ailleurs, le pauvre homme! Une lettre de Clara, une ancienne maîtresse, lui annonce qu'elle a, depuis un mois, donné le jour à un enfant, qui porte le nom d'Anatole. Si à la fin du jour elle n'a pas reçu dix mille francs, Clara enverra dans le ménage Cascaret le petit bâtard. Cascaret a à peine le temps d'éviter l'orage, et pendant qu'il court Paris, cherchant la nouvelle adresse de Clara, Mme Cabibol installe une nourrice au foyer conjugal, la mère avec l'enfant. Mme Cabibol et Mme Cascaret feront leurs études préparatoires. Aussi, lorsque Cascaret rentre chez lui, effrayé de la lettre de Clara, et qu'il trouve cette Bourguignonne et le moutard installés dans son domicile, il ne doute pas que Clara n'ait été fidèle à ses menaces. Peu à peu, il se fait pourtant à cette idée de paternité en voyant sa femme et sa belle-mère prendre aussi bien la chose, et entourer de tous leurs soins le nouveau venu. Cascaret met cela sur le compte de la passion de la maternité même pour des enfants illégitimes. Tout le monde raffole du petit de Clara.

Si drôles qu'ils soient, les quiproquo ne peuvent pas longtemps durer. Cette charge a, elle aussi, sa fin. Tout se découvre: l'enfant choyé de la maison est bien celui de la nounou, il faut le rendre à ceux qui le réclament en vertu des «justes noces», comme dit la loi romaine. Quant à Clara, une lettre du commissaire de police fait justice de ce chantage. La lettre de Clara est une circulaire à tous ses anciens amants. Cet Anatole n'a jamais existé; c'est une invention à l'aide de laquelle elle soutire l'argent aux gens qu'effraye ou que passionne la recherche de la paternité.

Ces trois actes sont joués à merveille par MM. Daubray et Saint-Germain. Mme Mathilde est bien amusante dans le rôle de la belle-mère. La nourrice Sidonie est jouée par Mme Lavigne avec une fantaisie désopilante. Mlle Durand et sa camarade, Mlle Cheirel, ont fait de leur mieux dans des personnages de second plan.

M. Savigny.



LES LIVRES NOUVEAUX

Spectacles contemporains, par le vicomte E. Melchior de Vogue, de l'Académie française. 1 vol. in-12, 3 fr. 50. (Armand Colin et Cie, éditeurs).--Le théâtre dont il s'agit est le théâtre politique; ces spectacles sont les actes successifs joués sur des scènes différentes, à Rome, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, en Asie, en Afrique, du même drame, sans unité de lieu ni de temps, que la vieille Europe a vu se dérouler, et dont elle attend le dénouement pour en saisir l'unité d'action. Après le coup porté, en 1870, à l'équilibre européen, des questions nouvelles s'étaient posées qui semblaient devoir suffire à l'activité des peuples; les événements de ces quinze dernières années, la mort d'un pape et de deux empereurs, l'avènement d'enfants à d'anciens trônes, l'expansion de nos races sur les continents jaune et noir, en ont fait surgir d'autres. Cette fin de siècle semble, dans l'ordre politique, social et économique, se hâter d'établir le bilan des problèmes que le siècle prochain, déjà si voisin de nous, aura à résoudre; elle lui taille son ouvrage. Ces problèmes, M. de Vogue a su les démêler dès qu'ils se sont fait jour au cours des événements quotidiens, et il en a précisé les termes avec une netteté et, une largeur de vues singulières. Les pages qu'il rapproche aujourd'hui et dont la majeure partie nous était déjà connue, sont, bien que dépourvues de lien apparent, les chapitres isolés d'un tout que domine une idée unique. Là sont posés, en quelque sorte, les articles du testament que le dix-neuvième siècle va livrer dans dix ans au vingtième et sur la liquidation duquel le procès va s'ouvrir. M. de Vogue, qui n'hésite pas à aller se faire des opinions sur place et qui a pris ses contacts avec tout ce qui compte en Europe, était bien situé pour juger impartialement et de haut. Rarement s'est rencontrée liberté d'esprit pareille à la sienne, et si sa conscience le porte à s'excuser presque d'avoir envisagé les choses d'un œil et d'un cœur trop français, la nôtre ne nous laisse aucun scrupule à l'en louer tout particulièrement.

L. P.

La voix parlée et chantée.-Première année, I volume in-8°, à l'administration du journal, 82 avenue Victor-Hugo.--Cette curieuse autant qu'utile publication vient de terminer sa première année, et avec assez d'éclat pour que son succès soit désormais assuré. C'est qu'à notre époque où «l'art de bien dire» n'est plus l'apanage exclusif de la chaire, du théâtre et des salons, mais s'est étendu, on pourrait le dire, à l'universalité des catégories de citoyens, qui tous peuvent être appelés à un moment donné à défendre publiquement leurs intérêts, l'apparition d'un organe consacré à la conservation, à l'amélioration de cet admirable instrument, la voix, répondait à un vrai besoin. Le docteur Chervin, qui dirige cette Revue avec une compétence rare puisqu'elle s'appuie sur de nombreuses années de pratique, peut donc aller de l'avant: il sera suivi.

________________________________________________

ASSOCIATION DES DAMES FRANÇAISES

Nous signalons à nos lecteurs la vente de charité patriotique que l'Association des dames françaises, dont le siège central est 24, boulevard des Capucines, fera dans les salons du ministère des affaires étrangères, quai d'Orsay, les 26 et 27 février.

Chacun voudra contribuer à grossir les ressources que l'Association consacre, chaque année, au soulagement des militaires malades ou convalescents, et des victimes des calamités publiques.

______________________________________________

Nous rappelons que l'Association ami cale des anciens élèves de l'École centrale des arts et manufactures donnera son 5e bal annuel samedi prochain, 28 février, dans les salons de l'Hôtel Continental.

Ce bal s'annonce comme devant avoir un éclat exceptionnel.

_______________________________________________

Le maire de la ville de Rouen a l'honneur de porter à la connaissance des intéressés que la direction du Théâtre-des-Arts sera vacante à partir du 16 mai 1891.

Les demandes relatives à l'exploitation de ce théâtre sont reçues dès à présent à la mairie.

_________________________________________________




LE GLACIER DE LA SEMOY

Nous avons déjà enregistré plusieurs des phénomènes produits par le long et rigoureux hiver de cette année. En voici un plus extraordinaire que tous les précédents, et d'autant plus actuel qu'il dure toujours et qu'il se prolongera probablement longtemps encore: c'est un glacier de plus de deux mètres d'épaisseur qui s'est formé en quelques instants et qui recouvre les terres de la vallée de la Semoy, dans le département des Ardennes, sur une longueur de plusieurs kilomètres.

La Semoy est une rivière qui prend sa source dans le Luxembourg et qui se jette dans la Meuse, en territoire français. Comme tous les cours d'eau de la région, elle était gelée à une grande profondeur lorsqu'arriva le dégel, le 29 janvier dernier. La débâcle fut très violente; les glaçons allèrent s'amonceler devant le pont de Thilay dont les arches, trop étroites pour leur donner passage, formèrent barrage. Aussitôt, la rivière déborda, puis, brusquement, le barrage céda et les eaux, retrouvant leur écoulement, rentrèrent dans leur lit, mais en déposant sur les terrains quelles venaient d'envahir les glaçons qu'elles charriaient. Ceux-ci forment un immense glacier recouvrant les deux côtés de la vallée, sur les territoires des communes de Sorendal, Falloué, les Hautes Rivières, Nohan, Thilay, Navaux, Tournavaux, etc. Telle est l'épaisseur de la banquise qu'elle a résisté à la température relativement élevée depuis un mois et qu'on a lieu de craindre qu'elle résiste pendant plusieurs semaines encore, si des pluies chaudes ne la fondent pas. L'une de nos gravures reproduit l'aspect de cette mer de glace en aval des Hautes Rivières; l'autre représente la tranchée creusée par un détachement du 91e de ligne, pour déblayer la route de Thilay à Hautes-Rivières, sur une longueur de près d'un demi-kilomètre.

EN RUSSIE

Nous avons publié, la semaine dernière, afin d'inaugurer en quelque sorte une excursion en Russie, une gravure représentant une Cuisine en plein air à Moscou.

La vie russe a une physionomie parfaitement originale. Chacun des aspects dans lesquels elle se révèle atteste cette originalité. Ici c'est la ville, avec ses belles avenues, ses riches équipages, et aussi, dans les recoins obscurs, avec sa population misérable, cette population naïve et mystique si merveilleusement évoquée par Dostoïevsky. Là, c'est la campagne, immense, uniforme, presque sans arbre, et où le voyageur, le plus souvent, n'aperçoit guère autour de lui que le cercle infini de l'horizon. Si disparates que semblent d'abord la ville et la campagne russes, il existe entre elles, cependant, une harmonie indéfinissable. C'est probablement que l'âme slave règne partout la même, d'un bout à l'autre de cet empire immense, et que, comme elle, nous finissons par retrouver de tous côtés des témoignages de cette patrie qu'elle vénère sous son titre religieux: la Sainte Russie.

Aujourd'hui, c'est, dans la campagne russe que nous conduit M. de Haenen. Après un long hiver, durant lequel la neige s'est accumulée dans des proportions dont nous n'avons nulle idée, le soleil a reparu tout à coup. La transition est d'une soudaineté extraordinaire. Plongée pendant plusieurs mois dans une obscurité presque constante, la campagne russe se réveille un beau matin en pleine lumière, en pleine chaleur. La fonte de la neige, il est vrai, dure au moins une quinzaine de jours, et transforme le pays en un vaste lac. Mais bientôt il n'y paraît plus: la terre sort de son long ensevelissement, toute rajeunie et toute prête à rendre en pain au cultivateur les soins que celui-ci lui a donnés.

C'est à ce moment, aussitôt après le dégel, qu'ont lieu, dans la Russie entière, ces curieuses et touchantes cérémonies de la bénédiction de la terre, des maisons, des récoltes et des troupeaux.

Qu'on imagine, en effet, ces champs illimités, sans un arbre, sans une éminence qui en rompe l'uniformité, et, au milieu de ce désert labouré, ce groupe étrange formé par le pope du village le plus voisin, son bedeau et un paysan porteur d'un seau d'eau bénite. Vêtu de sa pauvre chasuble, le pope bénit la terre! Il a, dans sa main droite, quelques petites branches de bouleau qu'il trempe, de temps en temps, dans le seau que porte le paysan, et il asperge le sol autour de lui. Il a, de la sorte, des kilomètres et des kilomètres à parcourir, car il doit traverser, dans toute leur longueur, les champs cultivés qui dépendent de sa commune. Aussi, se dépêche-t-il! Ce groupe étrange, en effet, marche, dans la terre encore détrempée, avec la plus grande rapidité possible. Parfois même il semble courir.

Mais, après la bénédiction de la terre, le pope n'a pas fini! Il rentre au village et il lui faut maintenant bénir chaque maison, où il trouve, suivant la tradition, le pain et le sel. Et, après avoir béni chaque maison, il bénit les troupeaux, et c'est là le sujet de notre seconde gravure.

Sur la place du village, une table, recouverte d'une nappe bien propre, a été disposée. Elle sert d'autel. Deux cierges y sont allumés, à côté du pain et du sel; sur un escabeau est placé le seau d'eau bénite.

En demi-cercle, devant cet autel improvisé, les paysans rangent tous leurs bestiaux, bœufs, vaches, moutons et chevaux. Quelques-uns même sont arrives à cheval et se font bénir un peu en même temps que leur monture.

D'autres paysans ont fait venir, non seulement leur bétail, mais leurs instruments de labourage. C'est ainsi qu'on remarque, au milieu de notre gravure, deux bœufs accouplés et attelés à leur charrue. Un autre paysan fait bénir sa récolte. Il a chargé son foin et sa paille sur une charrue et les a amenés au milieu de la place du village.

Les paysans, en habits de fête, ont tous quitté leurs chaumières, qui s'élèvent çà et là, autour de la place. Les uns sont des cultivateurs aisés, comme on peut le reconnaître à leurs costumes. Les autres sont des domestiques ou des servantes de ferme.

Naturellement, le seigneur du village assiste lui aussi à la cérémonie. Il est là avec toute sa famille et tous ses amis. D'ailleurs, c'est, en même temps qu'une solennité religieuse, une fête populaire. On sent que la joie de revoir le soleil--qui, depuis plusieurs mois ne faisait plus que de brèves apparitions--remplit le cœur de chacun.

Notre gravure représente le pope au moment où il bénit. De même que pour les champs et pour les maisons, il se sert, en guise de goupillon, de quelques rameaux de bouleau, l'arbre sacré par excellence de la Russie. Toutefois, il ne se promène pas au milieu des troupeaux. Le geste de la bénédiction suffit.

Pour finir, notons cette particularité qui, de même que tous les détails de ces diverses cérémonies, est fort touchante: le pain qui se trouve sur la petite table transformée en autel, et qui a été fourni par l'un des habitants du village, reste au pope, dont il constitue le casuel.

UNE CÉRÉMONIE BOUDDHIQUE A PARIS

C'est la destinée du Japon de n'avoir depuis son origine rien de personnel: partout on retrouve, dans ce pays, l'imitation étrangère et, plus particulièrement, l'intervention chinoise. Sa religion n'a pas échappé à cette loi Son culte primitif, le shintoïsme, l'adoration des forces de la nature, a disparu devant le bouddhisme qui forme aujourd'hui la religion de plus de 800 millions d'hommes.

L'invasion a été rapide: les temples bouddhiques couvrent, à l'heure actuelle, le Japon d'un bout à l'autre, desservis par 83,000 bonzes et 35,000 novices, alors qu'il subsiste à peine par province un Mya ou temple de l'ancien culte des Kamis.

Deux bonzes de l'une des innombrables sectes qui subdivisent le bouddhisme, Kô-Idzumi Riau Taï et Yoshitsura-Kogen, amenés en France comme chapelains à bord de deux cuirassés de leur nation, ont célébré, au musée Guimet, une cérémonie, le Hau-on-Kan ou action de grâces à Sin Ran, le fondateur.

La secte Sin-Siou, qui ne comprend pas moins de dix branches, est une des plus florissantes actuellement au Japon, elle y compte à elle seule 19,196 temples et 17,176 bonzes de tous rangs. Elle dirige un très grand nombre d'écoles primaires, secondaires et supérieures, et a, pour répandre ses doctrines, ses prédicateurs, ses revues, ses journaux.

La cérémonie, dont notre dessin reproduit un des épisodes principaux, a eu lieu dans la bibliothèque du musée Guimet, transformée en temple pour la circonstance.

La mise en scène avait été particulière ment soignée, sauf un tapis moderne français qui s'étalait sur le sol à la place du tatami traditionnel.

Comme accessoires, une armoire laquée dont les portes sont grandes ouvertes: un brûle-parfum en bronze placé sur une table et deux gongs de formes différentes, le Kei et le Yarougan, le premier découpé en feuille de lotus. Deux fauteuils devant lesquels, sur de petits trépieds, sont placées deux corbeilles renfermant des feuilles d'or et le livre de prières, complètent l'ensemble.

L'accessoire principal est l'armoire dans le fond de laquelle, au milieu d'étoiles jaunes et de perles bleues, se détache la statue d'Amida Butzu, le bouddha suprême, sur un Mon en forme de feuille de figuier. Devant lui brûle une bougie et se dresse tout un petit échafaudage de pâtisseries blanches coupées en losange.

A dix heures la cérémonie commence, le public se place dans la salle et les deux bonzes font leur entrée.

A première vue, il est difficile de les reconnaître pour des Japonais, ils n'en ont pas le type et ressemblent bien plutôt à des Annamites ou à des métis chinois.

Ce ne sont à coup sûr ni des Japonais du Nord ou de castes, reconnaissables à leur profil fin, à leur nez long et busqué, à leurs cheveux très noirs et très épais, à la teinte enfin jaune olive de leur peau, ni des Japonais du Sud, au type malais si accusé.

Pour la circonstance, ils ont revêtu le costume des bonzes: Kimono de dessous en étoffe blanche et, par-dessus, le Kesa à capuchon, jeté sur l'épaule gauche; à leur poignet pend le chapelet à grains continus. Ils ont, suivant l'usage, laissé leurs Ghetas, souliers de bois de pauwlonia, à la porte, et marchent avec les tabis ou chaussettes en étoffe blanche à gros orteil libre.

La cérémonie va se composer de la façon suivante:

Psalmodie du Hau-on-Kan ou action de grâces à Sin-Ran; puis, lecture chantée du Sukhavati-Vyuha-Sütra, un des interminables poèmes hiératiques sanscrits; enfin lecture de deux éloges au fondateur de la secte, déclamés devant son image, et composés et écrits en japonais par les deux officiants, le tout entremêlé et interrompu par des coups frappés sur les gongs pour attirer l'attention des esprits et des dieux.

Elle débute par une sorte d'introïbo et par l'offrande de l'encens faite à tour de rôle par chacun des bonzes (c'est ce moment que représente notre dessin), pendant que l'autre psalmodie les stances à Amida et jette par terre des fleurs représentées par des papiers dorés, puis se poursuit monotone au son des hymnes alternés.

«LILIANE»

Comédie en trois actes, par MM. Champsaur et Lacour.

Le banquier Giraud a entre les mains les intérêts en France de deux Américaines: mistress Flovers et sa nièce Liliane. Il a acheté pour leur compte un hôtel à Paris, un palais. Mais qu'importent les folies d'argent? Liliane a du chef de son père une cinquantaine de millions trouvés dans des mines. Giraud a songé à trouver un mari à la jeune Américaine, et il a fait là une nouvelle affaire plus lucrative encore que la première, sur laquelle il a touché une remise. Deux preneurs se sont présent s, deux prétendants: Robert de Saulieu, un homme du monde décoré, et Henri Rozal, un ambitieux, candidat échoué aux dernières élections, et pour le quart d'heure secrétaire d'un député. Ces honnêtes gens, au cas ou Liliane voudrait bien d'eux, ont accepté les conditions suivantes: dix pour cent à donner au courtier Giraud sur la somme totale de la dot, quelques centaines de mille francs à droite et à gauche pour quelques agents subalternes qui se sont mêlés de l'affaire. Les clauses de la vente posées, pour mettre fin à la rivalité de M. Rozal et M. de Saulieu, on tire l'héritière au sort. Les deux noms de ces messieurs sont mis dans l'urne: celui qui sortira sera véritablement désigné par le sort pour faire le bonheur de Liliane, l'autre se retirera en galant homme. La chance favorise Henri Rozal qui s'aperçoit alors de l'infamie d'une telle action, car il aime passionnément Liliane, qui l'aime ardemment, et, avec le concours d'une jeune Américaine, lui demande de l'épouser.

Henri Rozal est devenu son époux et, grâce à cette fortune immense, le voilà installé dans son château au bord de la Méditerranée et tentant à nouveau le jeu de la politique. Il réussit. Mais, au moment où il marche vivant dans son rêve étoilé, le banquier Giraud se présente et réclame sa commission que M. Rozal a oublié de payer. Les billets sont là. L'homme d'affaires a l'acte de société à la main; il recouvre pour lui et pour les autres intéressés de la commandite; si dans une heure les trois ou quatre millions n'ont pas été payés, Giraud remettra le dossier entre les mains de Liliane. Cet aveu forcé, Henri le fait à sa femme à genoux. Celle-ci paye et rend à son mari repentant la reconnaissance souscrite à Giraud.

C'est cette scène du second acte, qui se passe dans un décor ravissant, que notre gravure représente.

Le cœur déchire par cette révélation, qui, en tuant en elle le respect pour son mari, tue aussi l'amour, Liliane paye Giraud à la condition qu'il remettra entre ses mains le traité odieux, et elle se sépare d'Henri Rozal, lequel devient député et renverse les ministères. Tout s'arrange entre les deux époux; Liliane revoit Rozal qui, toujours amoureux de sa femme, entre chez elle par le balcon puisque la porte lui est fermée. En face de cette audace d'un amant, entraînée par lui, prise dans ses bras, Liliane pardonne et Henri Rozal rentre en possession, une fois encore, je ne dirai pas de la fortune, mais du cœur de sa femme. La pièce a été supérieurement jouée par Mmes Brandès, Léonide Leblanc, MM. Dieudonné, Candé, Romain, Camis.




ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Voir notre dernier numéro.


Certes non, Mme Barincq ne faisait pas de reproches à son mari, seulement depuis vingt ans elle ne lui adressait pas une observation sans la commencer par cette phrase qui, dans sa brièveté, en disait long, car enfin de combien de reproches n'eût-elle pas pu l'écraser si elle n'avait pas été une femme résignée?

--Va dîner, dit Anie.

Comme il se dirigeait vers la salle à manger qui faisait suite au hall, sa femme le retint.

--Crois-tu que nous avons pu laisser la table servie? dit-elle; ton dîner est dans la cuisine.

--Au chaud, dit Anie.

--Je vais m'habiller, dit Mme Barincq qui était en robe de chambre, je n'ai que le temps avant l'arrivée de nos invités.

Il passa dans la cuisine qui était un simple appentis en planche avec un toit de carton bitumé, appliqué contre la maison, lors de la création du hall, et, comme personne ne devait jamais pénétrer dans cette pièce, l'ameublement en était tout à fait primitif: une petite table, une chaise, un fourneau économique en tôle monté sur trois pieds, dont le tuyau sortait par un trou de la toiture, c'était tout.

--Veux-tu prendre ton assiette dans le fourneau, dit Anie, je ne peux pas entrer.

--Pourquoi donc?

Il se retourna vers elle, car, bien qu'en arrivant il l'eût embrassée d'un tendre regard en même temps que des lèvres, il n'avait vu d'elle que les yeux et le visage, sans remarquer la façon dont elle était habillée; son examen répondit à la question qu'il venait de lui adresser.

Sa robe rose était en papier à fleurs plissé, qu'une ceinture en moire maïs serrait à la taille, et avec une pareille toilette elle ne pouvait évidemment pas entrer dans l'étroite cuisine ou elle n'aurait pas pu se retourner, sans craindre de s'allumer au fourneau.

Ce fut cette pensée qui instantanément frappa l'esprit du père:

--Quelle folie! s'écria-t-il, si tu t'approches d'une lumière ou du feu, tu es exposée au plus effroyable des dangers.

--Je ne m'en approcherai pas.

--Pense-t-on à tout?

--Quand on veut, oui; tu vois bien que je ne te sers pas ton dîner. Sois donc tranquille, et ne t'inquiète que d'une chose: cela me va-t-il? regarde un peu.

Elle recula jusqu'au milieu du hall, sous la lumière d'un petit lustre hollandais en cuivre dont l'authenticité égalait celle du coquemar.

--Eh bien! demanda-t-elle; puisque il est convenu qu'on portera ce soir des toilettes de fantaisie, en pouvais-je inventer une plus originale, et, ce qui a bien son importance pour nous, moins chère? tu sais, pas ruineux le papier à fleurs.

Tout en mangeant sur le coin de la table la tranche de bouilli qu'il avait tirée du fourneau, il regardait par la porte restée ouverte sa fille campée devant lui, et, bien que ses craintes ne fussent pas chassées, il ne pouvait pas ne pas reconnaître que cette toilette ne fût vraiment trouvée à souhait pour rendre Anie tout à fait charmante. Il n'avait certainement pas attendu jusque-là pour se dire qu'elle était la plus jolie fille qu'il eût vue, mais jamais il n'avait été plus vivement frappé qu'en ce moment par la mobilité ravissante de sa physionomie, l'éclair de son regard, la caresse de ses grands yeux humides, la finesse de son nez, la blancheur, la fraîcheur de son teint, la souplesse de sa taille, la légèreté de sa démarche.

Comme elle lisait ce qui se passait en lui, elle se mit à sourire:

--Sois tranquille, et dis-toi qu'aujourd'hui la chance est avec nous. Pouvions-nous souhaiter une plus belle soirée que celle qu'il fait en ce moment, un ciel plus clair, un temps plus assuré? Personne ne nous manquera.

--Tu tiens donc bien à ce qu'il ne manque personne?

--Si j'y tiens! Mais est-ce que ce n'est pas précisément parmi ceux qui manqueraient que se trouverait mon futur mari?

--Peux-tu rire avec une chose aussi sérieuse que ton mariage!

Elle quitta le milieu du hall et vint s'appuyer contre la porte de la cuisine, de façon à être plus près de son père, mieux avec lui, plus intimement:

--Ne vaut-il pas mieux rire que de pleurer? dit-elle; d'ailleurs je ne ris que du bout des lèvres, et ce n'est pas sans émotion, je t'assure, que je pense à mon mariage. Pendant longtemps maman, qui me voit avec des yeux que les autres n'ont pas sans doute, s'est imaginée que je n'aurais qu'à me montrer pour trouver un mari, et elle me l'a dit si souvent que je l'ai cru comme elle; il y avait quelque part, n'importe où, une collection de princes charmants qui m'attendaient. Le malheur est que ni elle ni moi n'ayons pas trouvé le chemin fleuri qui conduit à ce pays de féerie, et que nous soyons restées rue de l'Abreuvoir, où nous attendons des prétendants, qui s'il en vient, certainement ne seront pas princes, et qui peut-être ne seront même pas charmants.

--S'ils ne sont pas charmants, tu ne les accepteras pas; qui te presse de te marier?

--Tout; mon âge et la raison.

--A vingt-un ans il n'y pas de temps perdu.

--Cela dépend pour qui: à vingt ans une fille sans dot est une vieille fille, tandis qu'à vingt-quatre ans celle qui a une dot est encore une jeune fille; or, je suis dans la classe des sans dot, et même dans celle des sans le sou.

--Voilà pourquoi je voudrais qu'il n'y eût point de hâte dans ton choix. Si tu es sans dot aujourd'hui, notre situation peut changer demain, ou, pour ne rien exagérer, bientôt. J'ai tout lieu de croire qu'on va m'acheter le brevet de ma théière, et si ce n'est pas la fortune, au moins est-ce l'aisance. Les expériences instituées sur la ligne de l'Est pour mon système de suspension des wagons ont donné les meilleurs résultats, et supprimé toute trépidation: les ingénieurs sont unanimes à reconnaître que mes menottes constituent une invention des plus utiles. De ce côté nous touchons donc aussi au succès; et c'est ce qui me fait te demander d'avoir encore un peu de patience.

--Je t'assure que je ne doute pas de l'excellence de tes inventions, mais quand se réaliseront-elles? Demain? Dans cinq ou six ans? Tu sais mieux que personne qu'en fait d'inventions tout est possible, même l'invraisemblable. Dans six ans j'aurais vingt-sept ans, quel mari voudrait de moi! Laisse-moi donc prendre celui que je trouverai, même si c'est demain, alors que je ne suis encore que la pauvre fille sans le sou, qui n'a pas le droit de montrer les exigences qu'aurait la fille d'un riche inventeur.

--As-tu donc des raisons de penser que parmi vos invités il y en ait qui veuillent te demander?

--Il suffit qu'il puisse s'en trouver un pour que je souhaite que celui-là ne soit pas empêché de venir ce soir. L'année dernière les invitations avaient été faites de telle sorte que les jeunes gens ne voulaient danser qu'avec les femmes mariées, et les hommes mariés qu'avec les jeunes filles; cette année, les femmes mariées étant rares, il faudra bien que les jeunes gens viennent à nous, et j'espère que dans le nombre il s'en rencontrera peut-être un qui ne considérera pas le mariage comme une charge au-dessus de ses forces. Je t'assure que je ne serai ni difficile ni exigeante; qu'il dise un mot, j'en dirai deux.

--Eh quoi! ma pauvre enfant, en es-tu là?

--Là? c'est-à-dire revenue des grandes espérances de maman? Oui. C'est peut-être drôle que ce soit la fille et non la mère qui jette un clair regard sur la vie, cependant c'est ainsi. Du jour où j'ai compris que je devais me marier, j'ai fait mon deuil de mes idées et de mes rêves de petite fille, et c'est au mariage lui-même que je me suis attachée, plus qu'au mari. Te dire que j'ai accepté cela gaiement ou indifféremment ne serait pas vrai; il m'en a coûté, beaucoup même, mais je ne suis pas de celles qui ferment les yeux obstinément parce que ce qu'elles voient leur déplaît, les blesse ou les inquiète. J'ai reçu ainsi plus d'une leçon. La mort de M. Touchard a été la plus forte. On pouvait croire qu'il vivrait jusqu'à quatre-vingt-dix ans, et marierait ses filles comme il voudrait. Il est mort à cinquante-cinq, et Berthe chante aujourd'hui dans un café-concert de Toulon; Amélie, dans un de Bordeaux. Que deviendrions-nous si nous te perdions? Je n'aurais même pas la ressource de Berthe et d'Amélie, puisque je ne sais pas chanter.

--Ne parle pas de cela, c'est mon angoisse.

--Il faut bien que je te dise pourquoi je tiens à me marier, que tu ne croies pas que c'est par toquade, ou pour me séparer de toi. Assurée que nous vivrons encore longtemps ensemble, je t'assure que j'attendrais bien tranquillement qu'un mari se présente sans me plaindre de la médiocrité de notre existence. Mais cette assurance je ne peux pas l'avoir, pas plus que tu ne peux me la donner. Des gens que nous connaissons, M. Touchard était le plus solide, ce qui n'a pas empêché que la maladie l'emporte. Qu'adviendrait-il de nous? Pas un sou, pas d'appui à demander, puisque nous n'avons d'autres parents que mon oncle Saint-Christeau, qui ne ferait rien pour nous, n'est-ce pas?

--Hélas!

--Alors comprends-tu que l'idée de mariage me soit entrée dans la tête?

--Tu as un outil dans les mains, au moins.

--Mais non, je n'en ai pas, puisque je n'ai pas de métier. Du talent, un tout petit, tout petit talent, peut-être. Et encore cela n'est pas prouvé. Ce qui l'est, c'est que je fais difficilement des choses faciles, quand, pour gagner notre vie, ce serait précisément le contraire que je devrais faire. Donc il me faut un mari, et, si je peux espérer en trouver un, ne pas laisser passer l'âge où j'ai encore de la fraîcheur et de la jeunesse. Voilà pourquoi je suis pressée; pour cela et non pour autre chose, car tu dois bien penser que je ne suis pas assez folle pour m'imaginer que ce mari va me donner une existence large, facile, mondaine, qui réalise des rêves que j'ai pu faire autrefois, mais qui maintenant sont envolés. Ce que je lui demande à ce mari, c'est d'être simplement l'appui dont je te parlais tout à l'heure, et de m'empêcher de tomber dans la misère noire dont j'ai une peur horrible, ou de rouler dans les aventures de Berthe et d'Amélie Touchard dont j'ai plus grande peur encore. La vie que cela nous donnera sera ce qu'elle sera, et je m'en contenterai; il m'aidera, je l'aiderai: il travaillera, je travaillerai; et, comme revenue de mes hautes espérances j'aurai le droit d'abandonner le grand art pour le métier, je pourrai gagner quelque argent qui sera utile dans notre ménage. Ce mari est-il introuvable? J'imagine que non.

--As-tu quelqu'un en vue?

--Dix, vingt, ceux que je connais, et surtout ceux que je ne connais pas, mais sans rien de précis, bien entendu. Juliette doit amener les amis de son frère; et ceux-ci des camarades de bureau. Employés des finances, employés de la Ville, c'est en eux que j'espère; plusieurs qui écrivent dans les journaux se feront une position plus tard; pour le moment leurs ambitions sont modestes, et dans le nombre il peut s'en rencontrer, je ne dis pas beaucoup, mais un me suffit, qui comprenne qu'une femme intelligente sans le sou est quelquefois moins chère pour un mari qu'une autre qui aurait des goûts et des besoins en rapport avec sa dot. Si je trouve celui-là, si je lui plais, s'il ne me répugne pas trop, s'il apprécie à sa valeur ma robe en papier... si... si mon mariage est fait: tu vois donc qu'avec toutes ces conditions il ne l'est pas encore.

Tout cela avait été dit avec un enjouement voulu qui pouvait tromper un indifférent, mais non un père: aussi l'écoutait-il ému et angoissé, sans penser à manger, ne la quittant pas des yeux, cherchant à lire en elle et à apprécier la gravité de l'état que ces paroles lui révélaient.

Mme Barincq en descendant de sa chambre les interrompit:

--Comment! s'écria-t-elle en trouvant son mari encore attablé, tu n'as pas fini! et toi, Anie, tu bavardes avec ton père au lieu de le presser de manger!

--Je vais m'habiller.

--Il y a longtemps que cela devrait être fait, dit Mme Barincq.

IV

A ce moment, on entendit un bruit de pas lourds, écrasant le gravier du chemin, et Barnabé parut sur le seuil du hall, tenant à la main un papier bleu:

--Une dépêche qui vient d'arriver, et que la concierge m'a remise pour vous, M. Barincq, dit-il.

Mais ce fut Mme Barincq qui la prit et l'ouvrit.

--Ton frère est mort.

Elle lui tendit la dépêche.

--Gaston! s'écria-t-il d'une voix qui se brisa dans sa gorge.

Ce fut d'une main tremblante qu'il prit la dépêche.

«Triste nouvelle à t'apprendre: Gaston mort subitement à 4 heures d'une embolie; funérailles fixées à après-demain, 11 heures, sauf contre-ordre; fais faire invitations en ton nom.

«Rébénacq. »

--Mon pauvre Gaston, dit-il en se laissant tomber sur une chaise.

--Tu vas pleurer ton frère maintenant, dit Mme Barincq; un égoïste avec qui tu étais fâché depuis dix-huit ans, et dont tu n'hérites pas.

--Il n'en est pas moins mon frère; dix-huit années de brouille n'effacent pas quarante ans d'amitié fraternelle.

--Elle a été jolie l'amitié fraternelle qui nous a abandonnés le jour ou nous avons eu besoin d'elle.

--Tu sais bien que Gaston était d'un caractère entier, qui ne pardonnait pas les torts qu'on a envers lui.

--Ni surtout ceux qu'il avait envers les autres; ton frère a été indigne envers nous, et plus encore envers Anie, qui, elle, ne lui avait rien fait, n'aurait-il pas dû lui laisser sa fortune?

--Sais-tu s'il ne la lui a pas laissée?

--Est-ce que Rébénacq ne te le dirait pas? notaire de ton frère, son ami, son conseil, il connaît ses affaires: s'il se tait sur elles, c'est que, ce côté, il n'aurait que de tristes nouvelles à t'apprendre, c'est à dire l'existence d'un testament qui nous déshérite.

--Il fait faire les invitations en mon nom.

--Seraient-elles décentes au nom du bâtard de ton frère? Si sommes pas la famille pour l'héritage, on ne peut pas nous empêcher de pour les invitations, et l'on se sert de nous; elles seraient vraiment jolies celles qui seraient faites de la part de M. Valentin Sixte, capitaine de dragon, de fils naturel du défunt, et un fils naturel non reconnu encore. Si, avec ta tête toujours tournée à l'espérance et aux illusions, tu t'es imaginé que tu pouvais hériter de ton frère, parce qu'il était ton frère, tu t'es abusé une fois de plus: quand vous vous êtes fâchés, il t'a bien dit que tu n'aurais jamais rien de lui, sois tranquille, il a tenu sa parole; et le notaire Rébénacq a aux mains un bon testament qui institue le capitaine Sixte légataire universel.

--Pourquoi Rébénacq ne le dit-il pas?

--Dans l'espérance de t'avoir à l'enterrement.

--N'y serais-je pas allé quand même j'aurais eu la certitude du testament?

--Tu veux aller à cet enterrement?

--Admets-tu que j'y manque?

Après avoir remis la dépêche qu'il apportait, Barnabé était entré dans la cuisine, et il y restait immobile, ne sachant que faire, écoutant sans avoir l'air ce qui se disait dans le hall; au lieu de répondre à son mari, Mme Barincq vint à la porte de la cuisine:

--En attendant qu'on arrive, préparez vos verres et vos plateaux, dit-elle, ne laissez pas le feu s'éteindre; vous ne ferez pas chauffer le chocolat avant minuit.

Revenant dans le hall, elle fit signe à son mari de la suivre, et passa dans la salle à manger, puis dans le salon d'où le bruit des voix ne pouvait pas arriver jusqu'à la cuisine.

--Qu'est-ce que c'est que cette folie? demanda-t-elle.

--N'est-ce pas tout naturel?

--Naturel d'aller à l'enterrement de quelqu'un avec qui avait rompu toutes relations, non; qui pendant dix-huit ans ne vous a pas donné signe de vie bien qu'il vous sût dans une position gênée, alors que lui jouissait de cinquante mille francs de rente! Non, non, mille fois non.

--Tout ce que tu diras ne fera pas que nous n'ayons été frères, que nous ne nous soyons aimés dans nos années de jeunesse, et qu'au jour de sa mort le souvenir de nos différends s'efface pour ne laisser vivace et douloureux que celui de notre affection fraternelle. Il n'était pas ton frère, je comprends que tu parles de lui avec cette indifférence; il était le mien, je le pleure.

--Pleure-le tant que tu voudras, pourvu que ce soit en dedans et que tu n'attristes pas notre fête.

--Comme je vais partir, je ne vous attristerai pas.

--Et comment comptes-tu partir? Avec quel argent? Je te préviens qu'il me reste quinze francs; et ils sont pour Barnabé. D'ailleurs, si tu partais, qui ferait danser notre monde?

--Tu veux faire danser!

--Pouvons-nous prévenir nos invités? D'une minute à l'autre ils vont arriver. Est-il possible de les renvoyer? En tout cas, alors même que cela serait possible, je ne le ferais pas: nous nous sommes imposé assez de sacrifices en vue de cette soirée, pour ne pas les perdre. D'ailleurs, qui la connaît cette dépêche?

--Nous.

--Eh bien, faisons comme si nous ne la connaissions pas, ce sera la même chose.

--Pour toi peut-être qui n'aimais pas Gaston; pour Anie aussi qui ne se souvient guère de son oncle...

--Avant de penser à ton frère, tu penseras à ta fille, je l'espère, et tu te feras le visage que tu dois montrer dans une fête qui est donnée pour elle; si c'est beau d'être frère, c'est mieux d'être père; si c'est bien d'être tendre aux morts, c'est mieux de l'être aux vivants. Je t'engage donc à réfléchir, ou plutôt à te dépêcher d'aller t'habiller.

Les quittant elle retourna dans la cuisine donner ses derniers ordres à Barnabé.

Après un moment de silence il tendit la main à sa fille:

--J'aurais voulu ne pas t'attrister, dit-il, mais c'est plus fort que moi; je ne peux pas ne pas penser à cette mort sans une sorte d'anéantissement, comme je ne peux pas me voir condamné à rester ici sans révolte; et pourtant, tu sais si je suis un révolté. Depuis vingt ans j'ai terriblement souffert de la pauvreté, mais jamais à coup sûr autant qu'en cette soirée, en t'entendant parler de ton mariage, comme tu l'as fait tout à l'heure, et maintenant en restant là impuissant... Ah! ma chère enfant, qu'on est malheureux, humilié dans sa dignité, atteint au plus profond de sa tendresse de ne pouvoir rien pour ceux qu'on aime! Et c'est là mon cas: à la même heure je te vois prête à te jeter dans le mariage comme dans le suicide parce que, misérables que nous sommes, tu désespères de l'avenir; et d'autre part je ne peux pas davantage donner à mon frère un dernier témoignage d'affection. Ah! misère, que tu es dure à ceux que tu accables!

Il s'arrêta, et, attirant sa fille, il l'embrassa:

--Comprends-tu qu'il n'y a rien à me dire, et que, si mes yeux sont attristés, ce n'est pas ma faute?

Un bruit de voix se fit entendre dans la salle.

--Va recevoir tes invités, dit-il, moi je monte m'habiller.

V

Il avait rapidement grimpé les marches raides de l'escalier afin de revenir au plus vite, mais sa toilette lui prit plus de temps qu'il n'aurait voulu, car lorsqu'il essaya de boutonner sa chemise la nacre usée par les blanchissages s'émietta dans ses doigts, et il dut coudre un nouveau bouton: quand sa femme et sa fille s'occupaient à recevoir leurs invités, il n'allait pas appeler l'une ou l'autre à son secours. D'ailleurs, avec son vieux linge il était habitué à ce que pareil accident lui arrivât; et dans cette petite pièce encombrée de malles, de caisses, de cartons, qui lui servait de cabinet de toilette, il savait où trouver des aiguilles et du fil.

En redescendant, comme il passait devant un petit appentis dont Anie avait fait son atelier en l'ornant avec quelques morceaux de peluche et de soie, il vit sa fille devant le tableau qu'elle venait d'achever, ayant près d'elle un petit homme jeune encore, mais chauve et à lunettes, qu'il reconnut pour René Florent, le rédacteur en chef de la Butte. Depuis quinze jours on parlait de cette visite du journaliste. Viendrait-il? ne viendrait-il point? Bien que sa critique fût hargneuse et méprisante, négative avec outrecuidance quand elle n'était pas bassement envieuse; bien que la Butte, petit journal de quartier, ne fût guère lue qu'à Montmartre ou aux Batignolles, pour ses personnalités et ses méchancetés, Anie désirait qu'il parlât de son tableau. Dût-il en dire du mal, ce serait toujours une consécration. Plusieurs fois elle l'avait fait inviter par des amis communs. Toujours il avait promis. Jamais il n'était venu.

Maintenant quelle allait être son impression et son jugement? Il se redressa, et reculant de deux pas, sans s'être aperçu que le père l'écoutait:

--Vous savez, dit-il, que si vous comptez sur cette petite chosette pour secouer l'indifférence du public et frapper un coup, il faudra en rabattre et déchanter. C'est propret, ce n'est même que trop propret, mais il faut autre chose que ça pour s'imposer.

Comme elle n'avait pas pu retenir un mouvement sous cette parole brutale, il la regarda:

--Ça vous blesse, ce que je vous dis là? on m'a amené ici pour que je vous donne mon avis, je vous le donne. C'est mon rôle, ma raison d'être, la mission dont je suis investi, de décourager les vocations que je ne crois pas assez fortes pour sortir de l'ornière et fournir une marche glorieuse dans un sillon nouveau. Je manquerais à mes devoirs envers moi-même si je ne vous disais pas ce que je pense. Travaillez, travaillez ferme pendant des années et des années encore, si vous en avez le courage; après nous verrons.

Il était sérieux, s'imaginant de bonne foi que quiconque tenait une brosse ou une plume était son justiciable, par cela seul qu'il lui avait plu de fonder la Butte, et que ceux dont il ne goûtait point le talent étaient des coupables auxquels il avait le droit d'appliquer toutes les sévérités d'un code pénal qu'il avait édicté à son usage.

A ce moment Anie aperçut son père:

--Tu as entendu? dit-elle en venant à lui.

--Excusez ma franchise, dit Florent un peu gêné, il m'est impossible de n'être pas franc, même quand je parle à une femme.

--Cette franchise surprendra d'autant moins mon père, répondit Anie, que je lui disais la même chose que vous il n'y a pas dix minutes.

Quelques personnes s'approchèrent, et Florent n'eut pas à motiver son arrêt, ce qu'il eût fait en l'aggravant par ses considérants.

Dans le salon et dans la salle à manger on entendait un murmure de voix, qui disait que les arrivants étaient déjà nombreux: cependant on n'avait pas encore besoin que le père s'assît au piano, car la danse devait être précédée de quelques morceaux de musique, d'un monologue et d'une scène à deux personnages, qui formaient un programme complet: 1° une petite fille de sept ans, qu'on tenait à faire accepter comme prodige, exécuterait l'Adieu de Dussek; 2° un élève d'un élève du Conservatoire, chez qui la vocation dramatique s'était révélée irrésistible à l'âge de cinquante-trois ans, dirait, en s'abritant sous un parapluie, un monologue qui, à ce qu'il racontait lui-même, était d'un comique irrésistible; 3° enfin un professeur de déclamation, dont les cartes de visites portaient pour qualité: «neveu de M. Michalon, membre de l'Académie des sciences», jouerait avec deux de ses élèves le Caveau perdu des Burgraves, non pas que cette scène fût bien en situation dans un salon, mais parce que le neveu du membre de l'Académie des sciences aimait à représenter les grands de ce monde.

Mme Barincq, ayant aperçu son mari, vint à lui vivement, et en quelques mots rapides le pressa de remplir ses devoirs de maître de maison: qu'avait-il fait depuis si longtemps? à quoi pensait-il? allait-il lui laisser la charge et le souci de toutes choses? Il obéit, et alla de groupes en groupes, serrant la main aux nouveaux arrivés, et leur adressant quelques mots de remerciements. Comme il s'efforçait de mettre un masque sur son visage et de ne montrer à tous que des yeux souriants, il crut remarquer qu'on lui répondait avec une sympathie dont la chaleur le surprit.

C'est que déjà Mme Barincq avait parlé du grand chagrin qui les menaçait, et que chacun s'était répété son récit arrangé pour la circonstance: son beau-frère venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie dans son château d'Ourteau en Béarn, et la dépêche qu'ils avaient reçue quelques minutes auparavant les laissait dans l'angoisse puisqu'ils ne sauraient que le lendemain matin ce qu'il était advenu de cette attaque; à la vérité M. Barincq était le seul héritier légitime de son frère qui n'avait jamais été marié; mais cent mille francs de rente à recueillir n'étaient pas une considération capable d'atténuer son chagrin, il faudrait donc l'excuser s'il montrait un visage inquiet et ne pas paraître s'en apercevoir: il aimait tendrement son aîné.

Ces quelques mots avaient couru de bouche en bouche et l'on ne parlait que de la chance d'Anie:

--Cent mille francs de rente!

--En Gascogne.

--Mettons cinquante, mettons vingt-cinq seulement, c'est déjà bien joli pour une fille qui en était réduite à s'habiller de papier.

--Si vous saviez...

Celle qui savait, avait, le soir même, sur l'unique jupe en soie blanche de sa fille, épinglé du tulle rose, pour remplacer le tulle violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé et rouge, qui, successivement, avait orné cette jupe depuis deux ans, et pendant trois heures la patiente était restée debout sans se plaindre; aussi parlait-elle éloquemment des artifices de toilette auxquels sont condamnées les mères pauvres qui veulent que leurs filles fassent figure dans le monde. Dieu merci, elle n'en était pas là, mais cela ne l'empêchait pas de compatir aux misères de cette bonne Mme de Saint-Christeau.

Cependant le petit prodige, qui ne prenait intérêt à rien, s'occupait à faire entasser des coussins sur une chaise, afin de se trouver à la hauteur du clavier; lorsqu'il y en eut assez, on la jucha dessus et l'on vit pendre ses petites jambes torses qui, n'ayant jamais fait d'exercice, étaient restées grêles; alors elle promena dans le salon un regard qui commandait l'attention; puis sur un signe de sa mère elle commença et Barincq s'en alla dans le hall remplacer sa femme et recevoir les retardataires.

Parmi eux, ne s'en trouverait-il pas un avec qui il serait assez lié, ou en qui il aurait assez confiance pour lui emprunter les cent francs nécessaires à son voyage? Ce fut la question qui pendant la grande heure qu'il passa là l'angoissa. Mais quand à la fin il dut revenir dans le salon pour s'asseoir au piano il n'avait trouvé personne à qui il eût osé adresser sa demande avec chance de la voir accueillie: l'un n'était pas plus riche que lui; l'autre, s'il pouvait ouvrir son porte-monnaie, ne le voudrait assurément jamais.

Les yeux attachés sur sa fille empressée à donner des vis-à-vis aux danseurs qui n'en avaient pas, il attendait qu'elle lui fit signe de commencer, et le sourire qu'à la fin elle lui adressa le réconforta; l'accent en était si doux que son cœur se détendit, avec entrain il attaqua le quadrille de la Mascotte.

Après ce quadrille ce fut une valse, puis une polka, puis vinrent d'autres quadrilles, d'autres valses, d'autres polkas. Adossé à une fenêtre, il voyait les danseurs s'agiter devant lui, et dans ce tourbillon il n'avait de regards que pour sa fille. Comme elle lui paraissait charmante, souriant à tous de ses grands yeux caressants, le visage animé, les lèvres frémissantes! c'était merveille que la souplesse de sa taille, merveille aussi que la légèreté et la grâce de sa démarche. Mais par contre comme il trouvait laids, ou gauches, ou mal bâtis, ou maladroits, les danseurs qui l'accompagnaient, quand ils n'étaient pas tout cela à la fois! et l'un d'eux, peut-être, serait le mari qu'elle accepterait! Il n'y avait en lui aucune jalousie paternelle, et jamais il n'avait éprouvé de douleur à se dire que sa fille le quitterait un jour pour aimer un mari et vivre heureuse auprès d'un homme qui prendrait la place que lui, père, avait jusqu'à ce moment occupée seul. Mais ce mari rêvé ne ressemblait en rien à ceux qui passaient devant lui, car c'était à travers sa fille qu'il l'avait vu et en rapport avec elle, c'est à dire jeune, élégant, souple et droit de caractère, de nature honnête et franche comme celle d'Anie.