Est venue ensuite la discussion d'une loi très importante, celle qui concerne la compétence des juges de paix. Cette loi, déposée par M. Labussière, cherche à répondre au vœu si souvent formulé: la justice expéditive et à bon marché. L'auteur pense que ce vœu peut être en partie réalisé si l'on attribue à la justice de paix la connaissance d'un grand nombre d'affaires qui sont, dans l'état actuel de la législation, de la compétence des tribunaux d'arrondissement. Cette loi, qui forme tout un ensemble, ne vise pas seulement la compétence des juges de paix, elle règle les conditions de nomination, le traitement de ces magistrats et l'organisation des tribunaux où ils siègent.
Entre temps, M. Francis Laur a tenté de lancer une nouvelle interpellation. Celle-ci avait pour but de demander au ministre de la justice «les mesures qu'il comptait prendre pour empêcher les escroqueries commises au moyen de prospectus promettant des bénéfices invraisemblables.» Il s'agissait, en l'espèce, du banquier Berneau, dit Macé, lequel s'est enfui laissant un passif qu'on évalue à une vingtaine de millions. Macé avait réuni des capitaux dont on peut calculer l'importance d'après le déficit qu'il laisse derrière lui, et cela en promettant à ses clients 120% de bénéfice. Mais le plus curieux, c'est qu'il a réussi pendant plusieurs années à faire face à ses engagements, et qu'en partant il a laissé soit dans son coffre-fort, soit dans les caisses du Crédit Lyonnais, en bon argent liquide ou en excellentes valeurs, une somme supérieure à un million et demi de francs, en la mettant à la disposition de ses créanciers.
Les élections du 15 février.--Deux élections sénatoriales ont eu lieu dimanche dernier.
Dans l'Indre, M. Benazet, député bonapartiste, a été élu par 312 voix contre 296 à M. Brunet, maire d'Issoudun, républicain.
Dans l'Isère, M. Durand-Savoyat, républicain modéré, a été élu par 666 voix contre 518 à M. Bovier-Lapierre, républicain radical.
Les élections municipales qui ont eu lieu dans trois quartiers de Paris, Montparnasse, la Goutte-d'Or et Pont-de-Flandre, n'ont pas donné de résultats, aucun des candidats n'ayant obtenu la majorité absolue des voix.
La statue de Marat.--Après la question Robespierre, nous avons failli avoir la question Marat. Nous ne pensions pas tomber si juste, quand nous disions que les personnages de la Révolution semblaient appelés à jouer un rôle actif dans notre politique moderne.
Dans son interpellation sur la question municipale, M. Fresneau avait affirmé qu'il existait au parc de Montsouris une statue représentant Marat, en sorte que l'ancien pourvoyeur de la guillotine était honoré à l'égal des hommes qui ont rendu les plus grands services au pays. Le fait a été reconnu exact: il s'agit d'un buste exécuté par le sculpteur Baffier, buste qui n'est pas sans mérite, et qui fut acheté par la ville en 1883, sur un vote du Conseil municipal, puis utilisé en 1886 pour l'ornementation du parc de Montsouris.
Mais c'est à peine si on a eu le temps de constater la présence dans cette promenade publique d'un monument inconnu de la plupart des Parisiens et jusque de l'administration elle-même: car, à la suite de la révélation faite par M. Fresneau, le buste a été enlevé et transporté dans un des magasins de la Ville, à Auteuil.
Interrogé à ce sujet par le ministre de l'intérieur, le préfet de la Seine a répondu qu'un monument ne pouvait être conservé sur une voie publique qu'en vertu d'un décret présidentiel. Dans l'espèce, ce décret n'ayant jamais été ni sollicité ni rendu, on a dû, pour rentrer dans la légalité, enlever la statue.
Cet incident n'a pas donné lieu à un débat parlementaire, comme on l'avait cru d'abord, mais le Conseil municipal reprend ses séances lundi prochain, et il serait bien extraordinaire qu'il ne soulevât pas la question Marat, afin de donner une nouvelle consécration à la théorie du «bloc», qui a si bien réussi à M. Clémenceau.
Italie: la déclaration du nouveau ministère.--Comme nous l'avions prévu, et comme il était facile de le prévoir, la déclaration que M. di Rudini a lue au parlement indique, sinon un changement de politique à l'égard de la France, du moins une modification sensible dans la manière dont cette politique s'affirmera à l'avenir dans les relations du gouvernement italien avec le nôtre. C'est beaucoup, car les procédés de l'ancien président du conseil étaient faits souvent pour exaspérer ceux-là même, qui, dans notre pays, étaient le mieux disposés à vivre en bons termes avec nos voisins. Sur ce point spécial, celui qui nous intéresse par-dessus tout, le langage de M. di Rudini a été plus net encore qu'on ne l'espérait. La déclaration ministérielle affirme la politique de paix qui est dans les vœux de toutes les nations et ajoute: «C'est autour de cette idée de désir et de besoin de paix, que se sont réunies les puissances voulant se procurer une sécurité absolue et à l'Europe une tranquillité durable. Nous maintiendrons à nos alliances une fidélité solide et pure. Nous montrerons à tous, par notre conduite, que nous n'avons pas d'intentions agressives. Des doutes, des soupçons et des défiances ayant été soulevés à tort sur nos rapports avec la France, nous nous efforcerons d'éliminer toute fausse interprétation. Nous sommes convaincus que nous inspirerons, par une conduite mesurée, une sereine confiance que nous croyons mériter.»
Ainsi donc, le maintien de la triple alliance est nettement affirmé, mais en même temps le nouveau président du Conseil italien déclare catégoriquement qu'il s'appliquera à faire disparaître les malentendus qui ont failli compromettre à plusieurs reprises nos rapports avec l'Italie, malentendus que son prédécesseur semblait prendre à tâche d'entretenir. C'est tout ce que la France peut raisonnablement demander, et si le nouveau ministère se conforme à ce programme, nous pouvons compter sur une amélioration sensible des relations entre les deux pays.
L'Italie, d'ailleurs, n'a qu'à y gagner. De l'aveu même du ministère, elle traverse une crise économique aiguë et elle ressent, plus que toute autre puissance, ce besoin de paix dont parle M. di Rudini.
Irlande: la question Parnell.--Le sort en est jeté; l'accord que l'on croyait encore possible le semaine dernière entre les représentants de la cause irlandaise est définitivement rompu. Les longues négociations qui ont eu lieu à Boulogne entre Parnell et ses amis O'Brien et Dillon ont abouti à un échec complet. Que s'est-il passé? On ne le sait pas exactement, car le secret absolu a été gardé par les intéressés et on ne connaît les pourparlers que par les résultats, qui sont tristes pour les amis de l'Irlande.
M. Parnell, dans une lettre publique qu'il a adressée à M. O'Brien, déclare «que tous les efforts faits pour arriver à un règlement pacifique des malheureuses dissensions du parti ont avorté», et ajoute: «Je ne puis abdiquer, sans danger pour la cause, les responsabilités qui m'ont été imposées et que j'ai acceptées, du fait de notre peuple et de notre race».
D'autre part, M. Dillon a signé un manifeste dans lequel il dit: «Nous sommes forcés, à notre grand regret, de déclarer que, ayant fait de notre mieux pour la paix, nous n'avons pas atteint le but que nous poursuivions. Et cette misérable lutte en Irlande va donc se poursuivre!
Sur ce, Parnell s'est rendu en Irlande où il va mettre en œuvre ses puissantes facultés et son activité infatigable pour reconquérir la popularité dont il jouissait, avant ces fâcheux incidents.
Quant à Dillon et O'Brien, donnant encore une preuve de leur patriotisme, prêt à toutes les abnégations, ils se sont embarqués bravement pour Folkestone, après avoir lancé leur manifeste, et là ils ont été arrêtés, en vertu de la condamnation à l'emprisonnement prononcée contre eux l'année dernière.
Allemagne: l'empereur artiste.--Depuis que Guillaume II est monté sur le trône, il a causé au monde plus d'une surprise. On s'attendait à ne trouver en lui qu'un chef d'armée, impatient de faire parade de ses connaissances militaires, une sorte de caporal couronné, prêt à se lancer sans réflexion dans toutes les aventures: on a vu au contraire que s'il ne négligeait rien pour maintenir la puissance que son empire a acquise par les armes, il n'entendait rester en rien étranger aux travaux de la civilisation et de la paix. Tour à tour diplomate, organisateur, socialiste, pédagogue même, il apporte dans toutes les choses qui concernent l'administration de l'État le concours de son action propre et l'appui de ses vues personnelles.
Nous ne le connaissions pas comme amateur passionné des arts: il vient de se révéler comme tel. Certes, on savait déjà qu'il avait une certaine habileté à manier le pinceau, et qu'il avait produit quelques tableaux d'un certain mérite, représentant des sujets maritimes ou militaires. Mais, jusqu'ici, ces manifestations artistiques étaient demeurées tout intimes; celle à laquelle il vient de se livrer en s'associant publiquement au deuil que cause à la France la perte de Meissonier obtient et mérite plus de retentissement. L'empereur d'Allemagne a tenu à faire transmettre à l'Institut, par voie diplomatique, l'expression des regrets que lui a causés la mort «d'un homme qui fut une des grandes gloires de la France et du monde entier.»
Il y a là un hommage dont la sincérité est faite pour nous flatter dans notre orgueil national, venant d'un ennemi qui pour la première fois s'adresse directement à nous, et cela pour s'incliner devant une de nos gloires. Mais n'y a-t-il pas aussi une leçon dans ce fait que l'empereur d'Allemagne proclame implicitement que l'art n'a pas de frontières en célébrant l'auteur de la bataille d'Iéna, alors qu'en France on hésite à livrer franchement l'œuvre de Wagner au jugement du public?
N'est-ce pas dire aussi que les artistes français recevront le meilleur accueil s'ils répondent à l'invitation qui leur a été faite de prendre part à l'Exposition des Beaux-Arts qui se prépare à Berlin?
Dans ce cas, il y aurait double habileté, et l'empereur diplomate irait à l'égal de l'empereur artiste, étonnant de plus en plus l'Europe, peu préparée, par ce qu'elle croyait savoir de lui, à le suivre dans ces transformations successives.
Au Dahomey.--D'après les nouvelles que le Temps a reçues de la côte du Dahomey, par le steamer Gallia, de la Compagnie Cyprien Fabre, le père Dorgère s'est rendu à Abomey pour aller rendre visite au roi Behanzin, avant de s'embarquer pour la France, ou il doit venir prendre un repos bien gagné. Cette visite était, en quelque sorte, obligatoire, car elle était destinée à remplacer celle que notre administrateur, M. Ballot, devait faire lui-même au roi.
Les Dahoméens ont, paraît-il, une attitude très correcte vis-à-vis des autorité françaises, mais ils ne se comportent pas de la même façon avec les Français établis dans le pays, auxquels ils cherchent à nuire de toutes manières. Dernièrement ils ont demandé à tous les comptoirs de la côte d'envoyer un représentant pour assister aux sacrifices humains d'Abomey. Behanzin a fait torturer et décapiter les trente chefs qui s'étaient fait battre par nos troupes et il prétendait obliger nos nationaux à sanctionner par leur présence cette exécution.
Ajoutons que les Dahoméens continuent à recevoir des armes perfectionnées. Il leur a été expédié de Logos 7,000 fusils à tir rapide, dont 800 remingtons.
Les pirates du Tonkin.--Le dernier courrier d'Extrême-Orient a rapporté du Tonkin des nouvelles qui, sans être aussi inquiétantes qu'on l'a cru d'abord, montrent cependant que les autorités militaires doivent se tenir toujours en éveil.
On a signalé la concentration de bandes nombreuses au nord-ouest de Hong-Hoa, dans la vallée du Song-Ma, sous la diction du doc Ngu, le chef rebelle qui nous a infligé déjà tant de pertes.
Dans le Yen-Té, nous avons du envoyer une colonne de 600 hommes, avec du canon, devant Hun-Thuong, où se sont réfugiées les grosses bandes de la région. L'attaque n'a pas réussi et l'on a dû se retirer avec 33 hommes mis hors de combat, parmi lesquels le lieutenant Blaise, un officier des plus distingués, sur lequel on fondait les plus grandes espérances. On prépare une colonne bien plus forte pour faire l'investissement régulier de la position.
Enfin l'expédition dirigée par le général Godin contre les bandes du Tin-Dao a été reprise dans les derniers jours de décembre. On se trouvait là en face de véritables rebelles obéissant à un mot d'ordre, et leur résistance a été telle que, depuis Ba-Dinh, on n'en avait pas rencontré de pareille.
Ces nouvelles ont causé une certaine émotion et donné lieu à un retour offensif de la part de ceux qui n'ont cessé de combattre la politique coloniale suivie par notre gouvernement dans ces derniers années.
Nécrologie.--Le docteur Clech, député et conseiller général du Finistère.
Le général Sherman, qui s'est illustre dans la guerre de sécession.
Le baron de Lœventhal, qui fut longtemps attaché militaire à l'ambassade austro-hongroise à Paris.
M. Audoy, trésorier-général de Tarn-et-Garonne.
M. le capitaine de frégate Garnault, fils du vice-amiral Garnault.
Le contre-amiral Pallu de la Barrière.
Le commandant Lebleu, ancien maire de Dunkerque.
Le baron Théodore Pichon, ancien ministre plénipotentiaire.
M. Antoine Richard, célébré agronome ancien représentant du peuple.
M. Adolphe Wenger, ingénieur.
M. Pierre Petroz, critique d'art.
M. Alfred Labbé, grand industriel de Meurthe-et-Moselle.
Le peintre Jongkind.
Violette, misère et splendeur d'une comédienne, par Charles Joliet. 1 vol. in-12. 3 fr. 50 (Calmann Lévy).--Ce n'est pas à proprement parler un roman, c'est une histoire, le récit d'une vie, mais cette vie est bien la plus romanesque que l'on puisse imaginer. De plus, cette histoire est vraie, c'est celle d'une comédienne qui eut son heure de grande célébrité, à l'époque où tout Paris courut au Gymnase applaudir Froufrou. C'est, pourquoi ne pas le dire? Froufrou elle-même, autrement dit Aimée Desclée. Ceux qui l'ont vue alors en ont gardé le souvenir comme d'une grande artiste qui ne fit que traverser la scène, comme d'une étoile admirable qui incendia un moment l'horizon, puis soudain s'éteignit. Mais, avant d'être Froufrou, Violette avait passé par de dures épreuves, elle avait subi bien des misères, disons tout: elle s'était brûlée à bien des flammes. Son biographe, ou son romancier, nous initie à toutes ces douleurs qui nous révèlent une sorte de dona Juana dont le cœur est tout amour, mais ne rencontre celui quelle doit aimer que pour mourir de son abandon. C'était un tempérament d'artiste, une vive intelligence que le cœur dominait au point que, lui frappé, l'artiste n'avait plus qu'à mourir. Mais c'est aller un peu loin que de l'exalter comme une sainte. Une grande artiste, cela suffit. Aux anciens admirateurs de Desclée, nous recommandons Violette, elle leur rendra le parfum de leurs souvenirs. Aux autres, elle fera connaître un type de comédienne qui s'est incarnée, chose rare, dans une de ses créations.
L. P.
Le curé d'Anchelles, par Georges de Peyrebrune. 1 vol. in-18, 3 fr. 50. (Dentu, édit.).--Qui dira ce que peut contenir d'humain l'amour mystique d'un prêtre pour sa pénitente? Il est pourtant absolument pur et chaste celui du jeune curé d'Anchelles pour la belle Jane Degmont. Ce qu'il a voulu, c'est la ramener dans les voies de Dieu, elle qui se tenait droite et inflexible sous la main bénissante du prêtre. Et il y est parvenu. Pour combien sa jeunesse et sa beauté sont-elles entrées dans cette conversion? c'est ce que la fière convertie ne sait pas elle-même, ne s'avouera jamais. L'amour est aussi chaste chez elle que chez lui. Mais, comme les mauvaises langues ont parlé, l'évêque envoie le jeune prêtre en mission, et la jeune fille accepte la main du capitaine de Noves. Les années s'écoulent. Un enfant est né du mariage de Jane. Il a vingt ans quand la guerre éclate et il part. Le curé d'Anchelles, presque un vieillard maintenant, prend la place de l'aumônier du régiment de Pierre de Noves et se fait tuer, à Coulmiers, en couvrant de son corps le fils de sa sainte amie. On ne lira pas ce livre de passion intense sans une émotion intense aussi. L'âme et le cœur y sont pris, mais non les sens, l'auteur a su rester chaste tout en étant très passionné. Psyché triomphe de l'Amour.
L. P.
Le drame d'Oberammergau, par Mme Léonie de Bazelaine 1 in-12, 3 fr. 50 (Le Thielleux, 10, rue Cassette).--On se souvient que l'année dernière durant quatre mois d'été, de mai à septembre, les habitants d'une petite bourgade perdue dans les montagnes de Bavière, donnèrent au monde un peu surpris le spectacle d'un drame évoqué du moyen-âge, ni plus ni moins qu'un mystère, le drame de la Passion. On s'y rendit de toutes parts, et les étrangers affluèrent dans la montagne. L'un logeait chez Caïphe, et l'autre chez Pilate; tel autre chez Jésus-Christ lui-même. Car les acteurs étaient tous gens du village, ce qui ne les empêcha pas de jouer fort bien leur rôle, ayant, à défaut de science scénique, la conviction et la foi. Maintenant, comment se fait-il que l'on représente, en l'an de peu de grâce 1890, des mystères à Oberammergau? C'est, parait-il, l'accomplissement d'un vœu fait en 1633 (!) par les habitants pour conjurer la peste, et depuis cette époque, tous les dix ans, se joue dans le petit bourg des montagnes le drame de la Passion. Les obstacles ne manquent guère aux représentations; elles attirent plus ou moins de monde, ont plus ou moins de succès. Celles de 1890 ont eu la bonne fortune d'attirer l'attention de la presse. Aussi marqueront-elles dans les annales d'Oberammergau, et c'est une heureuse idée qu'a eue Mme de Bazelaine d'en fixer, dans un petit livre, le souvenir très intéressant.
L'Art gothique, par M. Louis Gonse, 1 vol. gr. in-4° de 488 p. orné de 284 gravures dans le texte et de 28 planches hors texte, eaux-fortes et pl. en couleurs. Prix, rel. artist. 100 fr. (Librairies-Imprimeries réunies).--Et d'abord, qu'est-ce que l'art gothique? Il est clair que les Goths, qui s'éteignent au sixième siècle de notre ère, ne sont pour rien dans l'éclosion d'un art apparu six cents ans plus tard: l'art gothique est l'art qui prit naissance dans l'île de France, autour de Paris, au commencement du douzième siècle, et qui poursuivit son développement jusqu'à la fin du quinzième; l'Art gothique, c'est l'art français. Voilà longtemps que les travaux des Viollet-Le-Duc, des Vitet, des Mérimée, des Quicherat, ont prouvé jusqu'à l'évidence cette vérité que la critique d'Outre-Manche et d'Outre-Rhin ne conteste plus; mais, depuis trop longtemps aussi, ces faits acquis à la gloire de notre pays et que tout Français devrait avoir à cœur de connaître sont demeurés enfermés dans le domaine de la science, et l'on rencontre encore nombre de personnes chez lesquelles ce mot de gothique évoque la poétique fiction des hautes forêts de la Germanie donnant naissance aux nefs élancées de nos cathédrales. Le travail de M. L. Gonse, par l'éclat de sa publication, par la clarté de son exposé et l'attrait de ses gravures, aura pour résultat de faire sortir ces vérités du cercle restreint de l'archéologie pour les répandre dans ce public nombreux d'amateurs et de gens du monde qui se laissent volontiers instruire, pourvu que la science se présente sous des dehors aimables. Si donc ce n'est pas à l'archéologie que le magnifique in-quarto de M. L. Gonse fournit une assise nouvelle, c'est à l'art national, à l'art français, en quoi le mérite n'est pas moindre, car il ne suffit pas de trouver la vérité, il faut la faire connaître, et ce sont les ouvrages de ce genre qui font fonction de la répandre, sinon de la vulgariser.
Dans la Bibliothèque des dames (Librairie des Bibliophiles), les Deux Perles, la charmante nouvelle de Mme Paul Lacroix, qui parut pour la première fois, en 1854, dans le Pays, sous le nom du Bibliophile Jacob. Le Bibliophile n'entendait pas en faire tort longtemps à l'auteur véritable, et c'est avec une préface de Paul Lacroix qu'elle fut éditée par la suite. Une ravissante eau-forte de Lalauze accompagne cette édition.
L'impératrice Frédéric, dont le voyage en France excite une certaine émotion, est déjà venue plusieurs fois à Paris, depuis les événements de 1870. Ses visites n'ont jamais eu de but politique. Elle ne venait que pour parcourir les ateliers de nos peintres en renom. On pourrait citer plus d'un qui a reçu une dame, vêtue de noir, parlant le français avec un fort accent anglais, et qui n'a su que plus tard que la visiteuse était l'impératrice Frédéric.
La mère de Guillaume II est, à l'heure qu'il est, âgée de 51 ans; il lui reste de son origine--elle est fille de la reine Victoria--un air très anglais qu'on n'a pas été sans lui reprocher jadis en Allemagne. C'est une femme d'une intelligence absolument supérieure, qui s'occupa beaucoup de politique avant l'avènement de son fils et avant le règne de quelques jours de son mari, mais qui emploie maintenant toute son activité aux arts, qu'elle a toujours beaucoup aimés.
Elle peint avec un talent dépassant de beaucoup celui de peintre amateur et elle a une véritable compréhension pour tout ce qui touche de loin ou de près à l'art. On la dit très ambitieuse, on ferait mieux de dire qu'elle l'a été. Mais la mort de son mari l'empereur Frédéric, qu'elle a soigné pendant une longue maladie avec un extraordinaire et touchant dévouement, lui enlève tout espoir de jouer un rôle dans l'histoire de l'Allemagne.
La princesse Marguerite qui l'accompagne est née en 1872 à Postdam. L'empereur Guillaume II a, pour la plus jeune de ses sœurs, une très grande affection. Elle est simple et sans fierté. On dit que son frère songe à lui faire épouser le czarewitch.
Et quand on verra passer dans nos musées une dame vêtue de noir suivie d'une jeune fille très simple, on ne croira pas que ces deux promeneuses, qui ont pour signe particulier d'être indifférentes et de ressembler à tout le monde, sont l'une veuve et l'autre fille d'empereur.
Le contre-amiral Pallu de la Barrière, qui vient de mourir à Lorient où il s'était retiré depuis sa mise à la retraite, était un marin de grand mérite et un littérateur distingué. On sait que le cumul n'est point rare dans le corps si remarquable qui est représenté à l'Académie française par l'amiral Jurien de la Gravière.
Né à Saintes en 1828. M. Pallu de la Barrière était enseigne de vaisseau en 1850, lieutenant de vaisseau en 1868. Il était capitaine de frégate au moment de la guerre, il servit à terre avec le grade de général de brigade au titre auxiliaire et commanda la réserve de l'armée de l'Est. Ce n'était point sa première campagne, car on l'avait déjà vu en Crimée, en Chine et en Cochinchine, vaillant et intrépide au feu. Lorsque notre malheureuse armée de l'Est dut, après la marche offensive et victorieuse des ennemis, opérer sa retraite en Suisse, Pallu de la Barrière couvrit les opérations avec le petit corps qu'il commandait et, en se dirigeant vers le Sud, échappa à la nécessité de déposer les armes. Le combat de la Cluse, qui restera comme un de ses titres de gloire, fut une sanglante rencontre d'infanterie qui coûta aux deux partis la vie d'une quarantaine d'officiers et d'un millier d'hommes.
A la paix, le général de brigade Pallu de la Barrière redevint capitaine de frégate: il fut nommé capitaine de vaisseau en 1873. Sept ans après, il était élevé à la dignité de commandeur de la Légion d'honneur, et cette étape si honorable l'aida à attendre, le grade de contre-amiral qui lui lut décerne en 1887, peu avant sa retraite; entre temps, en 1883, il avait été envoyé en Nouvelle-Calédonie comme gouverneur.
Le contre-amiral Pallu de la Barrière a publié sous le pseudonyme de Constantin d'intéressantes études de la vie maritime ou des récits des expéditions auxquelles il a pris part; citons: Six mois à Eupatoria (1857); les Gens de mer (1860); Relations de l'expédition de Chine en 1860 et de l'Expédition de Cochinchine en 1861. Il a collaboré à la Revue des Deux-Mondes.
Dans ses dernières années, le contre-amiral souffrait d'une maladie de cœur, sa santé était délicate: en Cochinchine, il avait été assez gravement blessé de deux coups de lance à l'attaque de Ki-Kioa à la suite de laquelle Saigon fut bloqué en 1861. C'est à cette occasion qu'il avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur.
Le jeudi 1 juillet 1889, à 4 heures du soir, mouillait devant l'Exposition universelle un petit yacht peint en blanc, portant pavillon américain. C'était le Neversink, qui, parti de Boston le 22 mai, était arrivé au Havre le 28 juin, ayant accompli la traversée de l'Atlantique en un mois et six jours.
Le Neversink était construit sur le principe des bateaux de sauvetage du capitaine Norton dont voici le dispositif:
Dans ce système, le lest est complètement supprimé, il est remplacé par des réservoirs à eau qui existent dans la double coque, et qui s'emplissent automatiquement en quelques secondes, aussitôt la mise à la mer, avec laquelle ils communiquent par deux ouvertures de petites dimensions, situées de caque côté de la quille. Il se forme de la sorte un water-ballast réparti dans toute la longueur du bateau. L'air, comprimé dans la partie supérieure par l'introduction de l'eau dans les réservoirs, fait obstacle au déplacement de cette dernière, aide à la stabilité du bateau, et l'empêche de chavirer.
Par une amélioration nouvelle, M. Morton a imaginé de faire communiquer la partie supérieure des réservoirs par un tuyautage spécial avec des pompes foulantes, pouvant y emmagasiner l'air à la pression de plusieurs atmosphères. De cette façon, par le simple réglage d'un robinet, on peut chasser ou laisser pénétrer l'eau en quantité voulue dans un seul, ou les deux réservoirs à la fois, de manière à lester ou délester plus ou moins l'un des côtés du bâtiment suivant les besoins et augmenter ou diminuer ainsi sa flottabilité.
C'est ce dernier système ainsi amélioré que M. Morton a appliqué sur un yacht à vapeur cette fois, le Midjet, avec lequel il se proposait de recommencer la même traversée de l'Atlantique qui lui a si bien réussi une première fois.
Annoncé comme parti de New-London (États-Unis) le 24 novembre de l'année dernière, le Midjet n'a plus été signalé nulle part et on est sans nouvelles de lui.
Tout laisse craindre qu'il ne se soit perdu corps et biens au cours des coups de vents si nombreux et si terribles qui ont marqué les derniers mois de 1890.
Voici les principales caractéristiques du Midjet: longueur 17 m.70 sur 3,65 de large; tirant d'eau, 1 m. 85 à pleine charge avec 8 tonneaux de charbon à bord.
La machine de 30 chevaux lui donnait une vitesse de 8 milles marins anglais à l'heure, soit: 12 kilomètres 872 avec une consommation d'une demi-tonne de charbon par 21 heures.
Le Midjet était très fortement voilé. Il y avait à bord l'inventeur, sa femme et sa nièce, et sept hommes d'équipage.
C'est la quatrième fois que les Américains font la dangereuse expérience de la traversée de l'Atlantique dans de semblables coquilles de noix.
En 1867, c'était un bateau de sauvetage, le Red-White-and-blue, qui avait un gréement de navire en miniature, et dont la traversée par ses moyens seuls a été mise en doute.
En 1878, c'était le Nautilus, petit bateau monté par deux hommes seulement et gréé d'une voile latine.
Enfin, en 1889, c'était le Neversink.
La statue de Marat avait été placée par M. l'ingénieur Barthet, en 1886, au bas de la grande pelouse du parc de Montsouris, en face même de la porte d'entrée. Elle était donc en évidence, et il faut que les Parisiens s'égarent bien rarement dans ces lointains parages pour que la révélation de son existence ait provoqué un si universel étonnement. L'œuvre du sculpteur Baffier ne pouvait, en effet, manquer d'attirer l'attention du visiteur éclairé, ou simplement curieux de choses d'art. Mais les hôtes qui peuplent ce délicieux coin de Montsouris se recrutent parmi les ramiers et les moineaux, et on sait en quel dédain superbe les oiseaux tiennent les plus belles créations de l'homme. Marat nous restait inconnu. Après quatre ans, M. le sénateur Fresneau, conduit sans doute là bas par le hasard, l'a découvert, et aussitôt a porté sa trouvaille à la tribune du Sénat. D'une obscurité profonde. Marat passe ainsi en pleine lumière. Il ne méritait, certes, ni cet excès d'honneur ni cette indignité. Le monument de Montsouris n'a rien de commun avec les marbres ou les bronzes qui décorent nos jardins et nos squares. L'œuvre n'est point gracieuse et produit une impression de tristesse qui s'harmonisait mal avec le milieu. Ce pauvre corps à moitié nu, maigre, ratatiné, sur l'épaule duquel venait quelquefois se poser un rossignol, pour jeter aux échos ses notes argentines, au milieu de ce décor de verdure et de fleurs que tracent avec tant de goût, en vrais artistes, nos maîtres jardiniers, offrait une douloureuse antithèse. Marat est représenté occupé à écrire, étendu dans sa baignoire que l'artiste n'a dû qu'indiquer. Il tient l'écritoire sur ses genoux que recouvre un drap négligemment jeté. Le haut du corps et les pieds sont nus; la tête est entourée du fameux foulard qu'il ne quittait jamais, même pour assister aux séances de la Convention. Le visage est pensif et tourmenté. Les veilles, les privations, un cerveau en ébullition, le caractère jaloux et irritable à l'excès que l'histoire prête à «l'ami du peuple», l'ont ridé, flétri. L'artiste a voulu traduire par cette laideur physique la souffrance humaine, et il a réussi. Disons en toute sincérité que c'est une œuvre de haute conscience artistique, qui légitime et l'achat qui en fut fait par la ville, et la récompense--une médaille de troisième classe--qu'elle valut à son auteur, à peine âgé de trente-deux ans, au Salon de 1883.
M. Baffier n'exposa, cette année-là, que la maquette en plâtre, dent le socle portait cette curieuse inscription extraite de l'oraison funèbre de Guireau, en 1793. «Il fallait le voir, traqué de réduit en réduit, souvent dans les lieux humides où il n'avait pas de quoi se coucher. Rongé par la misère la plus affreuse, il couvrait son corps d'une simple couverture, et sa tête d'un mouchoir, hélas! presque toujours trempé de vinaigre: une écritoire dans la main, quelques chiffons de papier sur son genou, c'était sa table!»
Au Salon de 1885, l'œuvre reparut en bronze, et fut alors acquise au prix de 5,000 francs par la Ville qui en orna le parc de Montsouris. Le bruit qui, la semaine dernière, a été fait autour de cette statue, a décidé M. Alphand à la reléguer au dépôt des marbres d'Auteuil.
Au moment où de nombreux artistes, industriels et commerçants, se prépaient à envoyer à l'exposition française de Moscou leurs œuvres et leurs produits, et où beaucoup de nos compatriotes se proposent d'aller visiter l'ancienne capitale russe, il nous semble intéressant d'initier ceux de nos lecteurs qui n'accompliront pas ce lointain voyage à quelques-unes des particularités de la vie moscovite.
Notre collaborateur, M. de Haenen, qui, d'un long séjour en Russie, nous rapporte une série de croquis et de dessins pris sur nature, nous servira de cicérone dans cette excursion.
Voici aujourd'hui Une cuisine en plein air à Moscou. La neige tombe en flocons serrés. Néanmoins, les cochers, les Tartares, les juifs, les marchands de harengs, et tous les malheureux qui sont sans asile, semblent ne pas s'en préoccuper. Au milieu de la rue, on a placé un samovar gigantesque où se confectionne le thé. Quelques tables, çà et là, ont été disposées. Moyennant une ration de soupe aux choux aigres, deux ou trois jeunes vagabonds se sont improvisés garçons de café, et ils vont de groupe en groupe, portant aux uns une tasse de thé, aux autres un bol de ce potage, assez mauvais d'ailleurs, qu'on nomme en russe tchi. Cette scène est excessivement pittoresque. La seule chose qui puisse, par analogie, en donner une idée, ce sont nos marchandes des quatre-saisons dans les rues de Paris. En effet, comme à Paris, toute cette population encombre la chaussée. Elle ne peut y stationner que durant certaines heures, ici le matin, là l'après-midi, et presque toujours à proximité d'un marché.
Mais ce qui lui donne son caractère bien oriental, ce sont les costumes bizarres tous ces pauvres diables. On reconnaîtra surtout dans le dessin les Tartares qui vendent des foulards et des cravates, et les juifs, qui sont le plus souvent des marchands de chaussures. Ces derniers, qu'on discerne aisément à leur casquette plate, ne sont pas la moindre curiosité de la capitale moscovite. Il faut voir avec quelle inlassable patience ils poursuivent dans la rue le promeneur qui s'est hasardé dans ce quartier: tout en marchant derrière lui, ils déprécient les chaussures qu'il a aux pieds, ils lui prouvent qu'il doit s'en procurer d'autres. Précisément, ils ont, à la main, une paire de bottes ou de souliers fourrés qui conviendront à merveille au noble étranger. Il est rare que celui-ci ne se laisse pas convaincre.
Il y a quatre ans à peu près que s'est répandue dans le monde parisien la mode des dîners et des soirées à têtes. C'est une sorte de réduction de bal masqué. Hommes et femmes gardent le costume habituel de soirée. La tête seule est grimée et rendue méconnaissable. Cette combinaison produit les effets les plus humoristiques et les plus amusants. Dans le milieu artistique où cette mode prit naissance, on se fit surtout, au début, des têtes d'hommes politiques, et, chaque invité se travestissant à sa guise, le hasard amenait les rapprochements les plus piquants. On voyait, par exemple, dans un dîner présidé par M. Carnot. MM. Constans, de Broglie et le général Boulanger, assis côte à côte. Puis, la liste des hommes célèbres ayant été vite épuisée, des fantaisistes se jetèrent dans l'excentricité. L'on se fit nickeler, dorer la tête et les mains; peindre une moitié de la figure en blanc et l'autre en noir, nègre d'un côté, pierrot de l'autre. Puis sont venues les têtes professionnelles, cocher, militaire, gardien de la paix, garde municipal, avec coiffures distinctives. Des familles entières combinent leurs effets par exemple, elles représentent un baptême villageois, le bébé, la nourrice, le capitaine des sapeurs-pompiers, le maire, etc. Une tête de mariée blonde, vaporeuse, estompée par le voile nuageux sous lequel tremblote la fleur d'oranger, produit aussi un effet assez piquant posée sur les épaules d'un robuste gaillard en habit noir.
Pendant l'année de l'Exposition, plusieurs arrangements de têtes féminines rappelèrent les motifs décoratifs du Champ-de-Mars. Les élégantes Parisiennes empruntaient aux Japonaises leur teint de pain d'épice et posaient sur leurs têtes des réductions de tour Eiffel et du dôme central, éclairés à l'intérieur par de petite lampes électriques.
Cette année la vogue est aux têtes d'animaux, chats et chattes, tigres et tigresses. L'aide d'un coiffeur est généralement nécessaire.
Les deux personnages que représentent notre gravure, étant d'avis que l'on n'est jamais si bien servi que par soi-même, ont dédaigné les bons offices de tout artiste capillaire. La scène se passe dans un atelier de peintre mondain. Le maître de la maison, en culotte, en bas de soie noire, avant de passer son habit, fait la tête de son ami, déjà en tenue de soirée complète. Le patient, installé dans un fauteuil, garde une parfaite immobilité. Sa figure enduite de blanc gras préalablement et garnie d'un bec d'oiseau qui remplace le nez, le pinceau du peintre achève la transformation. Déjà, l'un des yeux est entouré de cercles concentrique noirs et blancs; sur les cheveux hérissés est posée la crête de coq. Un seul côté de la figure garde encore apparence humaine rappelant les personnages des métamorphoses d'Ovide dans la minute de transition.
Louis d'Hurcourt.
Au balcon d'une maison du boulevard Bonne-Nouvelle, en hautes et larges lettres dorées, on lit: Office Cosmopolitain des inventeurs; et sur deux écussons en cuivre appliqués contre la porte qui, au premier étage de cette maison, donne entrée dans les bureaux, cette enseigne se trouve répétée avec l'énumération des affaires que traite l'office: «Obtention et vente de brevets d'invention en France et à l'étranger; attaque et défense des brevets en tous pays; recherches d'antériorités; dessins industriels; le Cosmopolitain, journal hebdomadaire illustré; M. Chaberton, directeur.»
Qu'on tourne le bouton de cette porte, ainsi qu'une inscription invite à le faire, et l'on est dans une vaste pièce partagée par cages grillées, que divise un couloir central conduisant au cabinet du directeur; un tapis en caoutchouc (B. S. G. D. G.) va d'un bout à l'autre de ce couloir, et par son amincissement dit, sans qu'il soit besoin d'autres indications, que nombreux sont ceux qui, happés par les engrenages du brevet d'invention, engagés dans ses laminoirs passent et repassent par ce chemin de douleurs, sans pouvoir s'en échapper, et reviennent là chaque jour jusqu'à ce qu'ils soient hachés, broyés, réduits en pâte, et qu'on ait exprimé d'eux, au moyen de traitements perfectionnés, tout, ce qui a une valeur quelconque, argent ou idée. Tant qu'il lui reste un souffle la victime crie, se débat, lutte, et aux guichets des cages derrière lesquels les employés se tiennent impassibles, ce sont des explications, des supplications ou des reproches qui n'en finissent pas; puis l'épuisement arrive; mais celle qui disparaît est remplacée par une autre qui subit les mêmes épreuves avec les mêmes plaintes, les mêmes souffrances, la même fin, et celle-là par d'autres encore. En général les clients du matin n'appartiennent pas à la même catégorie que ceux du milieu de la journée ou du soir.
A la première heure, souvent avant que Barnabé, le garçon de bureau, ait ouvert la porte et fait le ménage, arrivent les fiévreux, les inquiets, ceux que l'engrenage a déjà saisis et ne lâchera plus; de la période des grandes espérances ils sont entrés dans celle des difficultés et des procès; ils apportent des renseignements décisifs pour leur affaire qui dure depuis des mois, des années, et va faire un grand pas ce jour-là; ou bien c'est une nouvelle provision pour laquelle ils sont en retard et qu'ils ont pu enfin se procurer à ce moment même par un dernier sacrifice; et, en attendant l'arrivée des employés ou du directeur, ils content leurs douleurs et leurs angoisses à Barnabé qui les enveloppe de flots de poussière soulevés par son balai.
Puis, après ceux-là, c'est l'heure de ceux qui, pour la première fois, tournent le bouton de l'office; vaguement ils savent que les brevets ou les marques de fabrique doivent protéger leur invention, ou assurer ainsi la propriété de ses produits; et ils viennent pour qu'on éclaire leur ignorance. Que faut-il faire? Ils ont toutes les confiances, toutes les audaces, portés qu'ils sont sur les ailes de la fortune ou de la gloire. Ne sont-ils pas sûrs de révolutionner le monde avec leur invention qui va les enrichir, en même temps qu'elle enrichira tous ceux qui y toucheront? Et les millions roulent, s'entassent, montent, éblouissants, vertigineux.
--S'il faut prendre un brevet en Angleterre? dit M. Chaberton répondant à leurs questions; non seulement en Angleterre, mais aussi en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Europe, en Asie, en Amérique, partout où la législation protectrice des brevets a pénétré. Sans doute la dépense peut être gênante alors surtout qu'on s'est épuisé dans de coûteux essais; mais ce n'est pas quand on touche au succès qu'on va le laisser échapper.
Et, sortant de son cabinet, M. Chaberton amène lui-même dans ses bureaux ce nouveau client pour le confier à celui des employés qui guidera ses pas dans la voie de la prise et de l'exploitation.
--Voyez M. Barincq! Voyez M. Spring! Voyez M. Jugu.
Et le client admis dans la cage de celui à qui on le confie s'intéresse, ravi, à voir M. Barincq, le dessinateur de l'office, traduire sur le papier les idées plus ou moins vagues qu'il lui explique ou M. Spring préparer devant lui les pièces si importantes des patentes anglaises: car, dans l'Office cosmopolitain, on opère sous l'œil du client; c'est même là une des spécialités de la maison, grâce à M. Spring qui écrit avec une égale facilité le français, l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol, ayant roulé par tous les pays avant de venir échouer boulevard Bonne-Nouvelle; et aussi grâce à M. Barincq qui sait en quelques coups de crayon bâtir un rapide croquis.
Après une journée bien remplie qui n'avait guère permis aux employés de respirer, les bureaux commençaient à se vider; il était six heures vingt-cinq minutes, et les clients qui tenaient à voir M. Chaberton lui-même savaient par expérience que, quand la demie sonnerait, il sortirait de son cabinet, sans qu'aucune considération pût le retenir une minute de plus, ayant à prendre au passage l'omnibus du chemin de fer, pour s'en aller à Champigny, où, hiver comme été, il habite une vaste propriété dans laquelle s'engloutit le plus gros de ses bénéfices.
Bien que la besogne du jour fût partout achevée, et que Barnabé fût déjà revenu de la poste ou il avait été porter le courrier, les employés, derrière leurs grillages, paraissaient tous appliqués au travail: le patron allait passer en jetant de chaque côté des regards circulaires, il ne fallait pas qu'il pût s'imaginer qu'on ne ferait rien après son départ.
Quand le coup de la demie frappa, il ouvrit la porte de son cabinet, et apparut coiffé d'un chapeau rond, portant sur le bras un pardessus dont la boutonnière était décorée d'une rosette multicolore, sa canne à la main; un client misérablement vêtu le suivait et le suppliait.
--Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.
Posté dans l'embrasure d'une fenêtre, le garçon de bureau ne quittait pas des yeux la chaussée, qu'il découvrait au loin jusqu'à la descente du boulevard Montmartre, son regard passant librement à travers les branches des marronniers et des paulownias qui commençaient à peine à bourgeonner.
Cependant le client, sans lâcher M. Chaberton, manœuvrait de façon à lui barrer le passage.
--Tâchez donc, disait-il, de m'obtenir cinq mille francs de MM. Strifler; ils gagnent plus de cinq cent mille francs par an avec mes brevets: ils peuvent bien faire cela pour celui qui les leur a vendus.
--Ils répondent qu'ils ont fait plus qu'ils ne devaient,
--Ce n'est pas à vous qu'ils peuvent dire cela; vous qui avez vu comme ils m'ont saigné à blanc; qu'ils m'abandonnent ces cinq mille francs, et je renonce à toute autre réclamation; c'est plus d'un million que je sacrifie.
--Monsieur Barincq, interrompit le directeur, où en est votre bois pour le journal?
--J'avance, monsieur.
--Il faut qu'il soit fini ce soir.
--Je ne partirai pas sans qu'il soit terminé.
--Avec ces cinq mille francs, continuait le client, j'achève mon appareil calorimétrique, qui sera certainement la plus importante de mes inventions; son influence sur les progrès de notre artillerie peut être considérable: ce n'est pas seulement un intérêt égoïste qui est en jeu, le mien, que vous m'avez toujours vu prêt de sacrifier, c'est aussi un intérêt patriotique.
--Vous vous ferez sauter, mon pauvre monsieur Ruffin, avec vos expériences sur les pressions des explosifs en vases clos.
C'est bien de cela que j'ai souci!
--L'omnibus! cria le garçon de bureau.
M. Chaberton se dirigea vivement vers la porte, accompagné de son client, et le silence s'établit dans les bureaux, comme si les employés attendaient un retour possible, quelque invraisemblable qu'il fût.
--Emballé, le patron! cria Barnabé resté à la fenêtre.
Mais tout à coup il poussa un cri de surprise.
--Qu'est-ce qu'il y a?
--Le vieux Ruffin monte avec lui pour le raser jusqu'à la gare.
Alors, instantanément, au silence succéda un brouhaha de voix et un tapage de pas, que dominait le chant du coq, poussé à plein gosier par l'employé chargé de la correspondance.
--Taisez-vous donc, monsieur Belmanières, dit le caissier en venant sur le seuil de la pièce qu'il occupait, seul, on ne s'entend pas.
--Tant mieux pour vous.
--Parce que? demanda le caissier qui était un personnage grave, mais simple et bon enfant.
--Parce que, mon cher monsieur Morisette, si vous dites des bêtises, comme cela vous arrive quelquefois, ou ne se fichera pas de vous.
Morisette resta un moment interloqué, se demandant évidemment s'il convenait de se fâcher et cherchant une réplique.
--Ah! que vous êtes vraiment le bien nommé, dit-il enfin après un temps assez long de réflexion.
C'était précisément parce qu'il s'appelait Belmanières que l'employé de la correspondance affectait l'insolence avec ses camarades, cherchant en toute occasion et sans motif à les blesser, afin qu'ils n'eussent pas la pensée de faire allusion à son nom, dont le ridicule ne lui laissait pas une minute de sécurité; un autre que lui fût peut-être arrivé à ce résultat avec de la douceur et de l'adresse, mais, étant naturellement grincheux, malveillant et brutal, il n'avait trouvé comme moyen de se protéger que la grossièreté; la réplique du caissier l'exaspéra d'autant plus qu'elle fut saluée par un éclat de rire général auquel Spring seul ne prit pas part.
Mais l'amitié ou la bienveillance n'était pour rien dans cette abstention et si Spring ne riait pas comme ses camarades de la réponse de Morisette, et surtout de la mine furieuse de Belmanières, c'est qu'il était absorbé dans une besogne dont rien ne pouvait le distraire. A peine le patron avait-il été emballé dans l'omnibus, comme disait Barnabé, que Spring, ouvrant vivement un tiroir de son bureau, en avait tiré tout un attirail de cuisine: une lampe à alcool, un petit plat en fer battu, une fiole d'huile, du sel, du poivre, une côtelette de porc frais enveloppée dans du papier et un morceau de pain; la lampe allumée, il avait posé dessus son plat après avoir versé dedans un peu d'huile, et maintenant il attendait qu'elle fût chaude pour y tremper sa côtelette; que lui importait ce qui se disait et se faisait autour de lui, il était tout à son dîner.
Ce fut sur lui que Belmanières voulut passer sa colère.
--Encore les malpropretés anglaises qui commencent, dit-il en venant appuyer son front contre le grillage de Spring.
--Ce n'était pas des malproprefais, dit celui-ci froidement avec son accent anglais.
--Pour le nez à vo, répondit Belmanières en imitant un instant cet accent, mais pour le nez à moa; et je dis qu'il est insupportable que le mardi et le vendredi vous nous infectiez de votre sale cuisine.
--Vous savez bien que le mardi et le vendredi je ne peux pas rentrer dîner chez moi, puisque je travaille le soir dans ce quartier.
--Vous ne pouvez pas dîner comme tout le monde au restaurant?
--No.
L'énergie de cette réplique contrastait avec l'apparente insignifiance de la question de Belmanières, et elle expliquait tout un côté des habitudes mystérieuses de Spring, obsédé par une manie qui lui faisait croire que la police russe voulait l'empoisonner. Pourquoi? Pourquoi la police russe poursuivait-elle un sujet anglais? Personne n'en savait rien. Rares étaient ceux à qui il avait fait des confidences sur ce sujet, et jamais elles n'avaient été jusqu'à expliquer les causes de la persécution dont il était victime; mais enfin cette persécution, évidente pour lui, l'obligeait à toutes sortes de précautions. C'était pour lui échapper qu'il avait successivement fui tous les pays qu'il avait habités: Odessa, Gènes, Malaga, San-Francisco, Rotterdam, Melbourne, Le Caire, et que maintenant à Paris il déménageait tous les mois pour dépister les mouchards, passant de Montrouge à Charonne, des Ternes à la Maison-Blanche. Et celait aussi parce qu'il se sentait enveloppé par cette surveillance qu'il ne mangeait que les aliments qu'il avait lui-même préparés, convaincu que, s'il entrait dans un restaurant, un agent acharné à sa poursuite trouverait moyen de jeter dans son assiette ou dans son verre une goutte de ces poisons terribles dont les gouvernements ont le secret.
--Savez-vous seulement pourquoi vous ne pouvez pas dîner au restaurant? demanda Belmanières pour exaspérer Spring.
--Je sais ce que je sais.
--Alors, vous savez que vous êtes toqué.
--Laissez-moi tranquille, je ne vous parle pas.
Une voix sortit de la cage située près de la porte, celle de Barincq:
--M. Spring a raison, chacun ses idées.
--Ne perdez donc pas votre temps à faire le Don Quichotte gascon; vous n'aurez pas fini votre bois et vous arriverez en retard à votre soirée.
Abandonnant la cage de Spring, Belmanières vint se camper au milieu du passage:
--Dites donc, messieurs, vous savez que c'est aujourd'hui que M. Barincq donne à danser dans les salons de la rue de l'Abreuvoir? Une soirée dansante rue de l'Abreuvoir, à Montmartre, dans les salons de M. Barincq, autrefois inventeur de son métier, présentement dessinateur de l'office Chaberton, en voilà encore une idée cocasse: «M. et Mme Barincq de Saint-Christeau prient M.... de leur faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux le mardi 4 avril à 9 heures. On dansera.» Non, vous savez, ce que c'est drôle! c'est à se rouler.
--Roulez-vous, dit le caissier, nous serons tous bien aises de voir ça; ne vous gênez pas.
--Barnabé, balayez donc une place pour que M. Belmanières puisse se rouler.
--Pourquoi ne nous avez-vous pas invités? demanda Belmanières sans répondre directement.
--On ne pouvait pas vous inviter, vous? répondit l'employé au contentieux qui jusque-là n'avait rien dit, occupé qu'il était à cirer ses souliers.
--Parce que, monsieur Jugu?
--Parce que pour aller dans le monde il faut certaines manières.
Exaspéré, Belmanières se demanda manifestement s'il devait assommer Jugu; seulement la réplique qu'il fallait pour cela ne lui vint pas à l'esprit; après un moment d'attente il se dirigea vers la porte avec l'intention de sortir, mais, rageur comme il l'était, il ne pouvait pas abandonner ainsi la partie, on l'accuserait de lâcheté, on se moquerait de lui lorsqu'il ne serait plus là; il revint donc sur ses pas:
--Certainement j'aurais été déplacé dans les salons de M. et Mme Barincq de Saint-Christeau, dit-il en prenant un ton railleur; mais il n'en eut pas été de même de M. Jugu; et assurément quand Barnabé, qui va ce soir faire fonction d'introducteur des ambassadeurs, aurait annoncé de sa belle voix enrouée: «M. Jugu», il y aurait eu sensation dans les salons, comme il convient pour l'entrée d'un gentleman aussi pourri de chic, aussi pschut; sans compter que ce haut personnage pouvait faire un mari pour Mlle de Saint-Christeau.
--Monsieur, dit Barincq d'une voix de commandement, je vous défends de mêler ma fille à vos sornettes.
--Vous n'avez rien à me défendre ni à m'ordonner, et le ton que vous prenez n'est pas ici à sa place. Peut-être était-il admissible quand vous étiez M. de Saint-Christeau, mais maintenant que vous avez perdu votre noblesse avec votre fortune pour devenir simplement le père Barincq, employé de l'office Chaberton ni plus ni moins que moi, il est ridicule avec un camarade qui est votre égal. Quant à votre fille, j'ai le droit de parler d'elle, de la juger, de la critiquer, même de me ficher d'elle...
--Monsieur!
--Oui, mon bonhomme, de me ficher d'elle, de la blaguer... puisqu'elle est une artiste. Quand par suite de malheurs, ils sont connus ici vos malheurs, on laisse sa fille fréquenter l'atelier Julian, et exposer au Salon des petites machines pas méchantes du tout, pour lesquelles on mendie une récompense de tous les côtés, on n'a pas de ces fiertés-là.
--Taisez-vous; je vous dis de vous taire.
L'accent aurait dû avertir Belmanières qu'il serait sage de ne pas continuer; mais, avec le rôle de provocateur qu'il prenait à chaque instant, obéir à cette injonction eût été reculer et abdiquer; d'ailleurs une querelle ne lui faisait pas peur, au contraire.
--Non, je ne me tairai pas, dit-il; non, non.
--Vous nous ennuyez, cria Morisette.
--Raison de plus pour que je continue, il est 6 heures 52 minutes; vous en avez encore pour huit minutes, puisqu'il n'y en a pas un seul de vous assez résolu pour déguerpir avant que 7 heures n'aient sonné. C'est Anie, n'est-ce pas, qu'elle se nomme votre fille, M. Barincq?
Barincq ne répondit pas.
--En voilà un drôle de nom. Vous vous êtes donc imaginé, quand vous le lui avez donné, que c'est commode un nom qui commence par Anie? Anie, quoi? Anisette? Alors ce serait un qualificatif de son caractère. Ou bien Anicroche, qui serait celui de son mariage.
--Il y a encore autre chose qui commence par Ani, interrompit un employé qui n'avait encore rien dit.
--Quoi donc?
--Il y a animal qui est votre nom à vous.
--Monsieur Ladvenu, vous êtes un grossier personnage.
--Vraiment?
--Il y a aussi animosité, dit Morisette, qui est le qualificatif de votre nature; ne pouvez-vous pas laisser vos camarades tranquilles, sans les provoquer ainsi à tout bout de champs? c'est insupportable d'avoir à subir tous les soirs vos insolences, que vous trouvez peut-être spirituelles, mais qui pour nous, je vous le dis au nom de tous, sont stupides.
Précisément parce que tout le monde était contre lui, Belmanières voulut faire tête:
--Il y a aussi animation, continua-t-il en poursuivant son idée avec l'obstination de ceux qui ne veulent jamais reconnaître qu'ils sont dans une mauvaise voie; et c'est pour cela que je regrette de n'avoir pas été invité rue de l'Abreuvoir, j'aurais été curieux de voir une jeune personne qui se coiffe d'un béret bleu quand elle va à son atelier, ce qui indique tout de suite du goût et de la simplicité, manœuvrer ce soir pour pêcher un mari...
Brusquement la porte de Barincq s'ouvrit, et, avant que Belmanières, revenu de sa surprise, eût pu se mettre sur la défensive, il reçut en pleine figure un furieux coup de poing qui le jeta dans la cage de Jugu.
--Je vous avais dit de vous taire, s'écria Barincq.
Tous les employés sortirent précipitamment dans le passage, et, avant que Belmanières ne se fût relevé, se placèrent entre Barincq et lui.
Mais cette intervention ne paraissait pas bien utile, Belmanières n'ayant évidemment pas plus envie de rendre la correction qu'il avait reçue que Barincq de continuer celle qu'il avait commencée.
--C'est une lâcheté! hurlait Belmanières; entre collègues! entre collègues! sans prévenir!
Et du bras, mais à distance, il menaçait ce collègue, en se dressant et en renversant sa tête en arrière: évidemment il eut pu être redoutable pour son adversaire, et, trapu comme il l'était, carré des épaules, solidement assis sur de fortes jambes, âgé d'une trentaine d'années seulement, il eût eu le dessus dans une lutte avec un homme de tournure plus leste que vigoureuse; mais cette lutte il ne voulait certainement pas l'engager.
--Vous n'avez que ce que vous méritez, dit Morisette, M. Barincq vous avait prévenu.
Spring seul n'avait pas bougé; quand il eut avalé le morceau qu'il était en train de manger, il sortit à son tour de son bureau, vint à Barincq, et, lui prenant la main, il la secoua fortement:
--All right, dit-il.
Aussitôt les autres employés suivirent cet exemple et vinrent serrer la main de Barincq.
--N'était vos cheveux gris, disait Belmanières de plus en plus exaspéré, je vous assommerais.
--Ne dites donc pas de ces choses-là, répondit Morisette, on sait bien que vous n'avez envie d'assommer personne.
--Insulter, oui, dit Ladvenu, assommer, non.
--Vous êtes des lâches, vociféra Belmanières, de vous mettre tous contre moi.
--Dix manants contre un gentilhomme, dit Jugu en riant.
--Allons, gentilhomme, rapière au vent, cria Ladvenu.
Belmanières roulait des yeux furibonds, allant de l'un à l'autre, cherchant une injure qui fût une vengeance; à la fin, n'en trouvant pas d'assez forte, il ouvrit la porte avec fracas:
--Nous nous reverrons, s'écria-t-il en les menaçant du poing.
--Espérons-le, oh! mon Dieu.
--Quel chagrin ce serait de perdre un collègue aimable comme vous!
--Tous nos respects.
Tous ces mots tombèrent sur lui drus comme grêle avant qu'il eut fermé la porte.
--Messieurs, je vous demande pardon, dit Barincq, quand Belmanières fut parti.
--C'est nous qui vous félicitons.
--En entendant parler ainsi de ma fille, je n'ai pas été maître de moi; m'attaquant dans ma tendresse paternelle, il devait savoir qu'il me blessait cruellement.
--Il le savait, soyez-en sûr, dit Jugu.
--Seulement je suppose, dit Spring la bouche pleine, qu'il n'avait pas cru que vous iriez jusqu'au coup de poing.
--Et voilà pourquoi nous ne pouvons que vous approuver de l'avoir donné, dit Morisette, à qui ses fonctions et son âge conféraient une sorte d'autorité; espérons que la leçon lui profitera.
--Si vous comptez là-dessus, vous êtes naïf, dit Ladvenu; le personnage appartient à cette catégorie dont on rencontre des types dans tous les bureaux, et qui n'ont d'autre plaisir que d'embêter leurs camarades; celui-là nous a embêtés et nous embêtera tant que nous n'aurons pas, à tour de rôle, usé avec lui du procédé de M. Barincq.
--Moi, je n'approuve pas le coup de poing, dit Jugu.
--Elle est bien bonne.
--Je parle en me mettant à la place de M. Barincq.
--J'aurais cru que c'était en vous mettant à celle de Belmanières.
--Expliquez-vous, philosophe.
--Ça agite la main, et cela ne va pas aider M. Barincq pour finir son bois.
Le premier coup de 7 heures qui sonna au cartel interrompit ces propos; avant que le dernier eût frappé, tous les employés, même Spring, étaient sortis, et il ne restait plus dans les bureaux que Barincq, qui s'était remis au travail, pendant que Barnabé allumait un bec de gaz et achevait son ménage à la hâte, pressé, lui aussi, de partir.
Il fut bientôt prêt.
--Vous n'avez plus besoin de moi, monsieur Barincq?
--Non allez-vous-en, et dînez-vite; si vous arrivez à la maison avant moi, vous expliquerez à Mme Barincq ce qui m'a retenu, et lui direz qu'en tous cas je rentrerai avant 8 heures et demie.
--N'allez pas vous mettre en retard, au moins.
--Il n'y a pas de danger que je fasse ce chagrin à ma fille.
Il croyait avoir du travail pour trois quarts d'heure, en moins d'une demi-heure il eut achevé son dessin, et quitta les bureaux à 7 heures et demie.
Comme avec les jarrets qu'il devait à son sang basque il pouvait faire en vingt minutes la course du boulevard Bonne-Nouvelle au sommet de Montmartre, il ne serait pas trop en retard. Par le boulevard Poissonnière, le faubourg Montmartre, il fila vite, ne ralentit point le pas pour monter la rue des Martyrs, et escalada en jeune homme les escaliers qui grimpent le long des pentes raides de la butte.
C'est tout au haut que se trouve la rue de l'Abreuvoir, qui, entre des murs soutenant le sol mouvant de jardins plantés d'arbustes, descend par un tracé sinueux sur le versant de Saint-Denis. Le quartier est assez désert, assez sauvage pour qu'on se croie à cent lieues de Paris. Cependant la grande ville est là, au-dessous, à quelques pas, tout autour au loin, et quand on ne l'aperçoit pas par des échappées de vues qu'ouvre tout à coup entre les maisons une rue faisant office de télescope, on entend son mugissement humain, sourd et profond comme celui de la mer, et dans ses fumées, de quelque côté que les apporte le vent, on sent passer son souffle et son odeur.
Dans un de ces jardins s'élève un long corps de bâtiment divisé en une vingtaine de logements, puis tout autour sur ses pentes accidentées quelques maisonnettes d'une simplicité d'architecture qui n'a de comparable que celles qu'on voit dans les boîtes de jouets de bois pour les enfants: un cube allongé percé de trois fenêtres au rez-de-chaussée, un premier étage, un toit en tuiles, et c'est tout. Des bosquets de lilas les séparent les unes des autres en laissant entre elles quelques plates-bandes, et un chemin recouvert de berceaux de vigne les dessert suivant les mouvements du terrain; chacune a son jardinet; toutes jouissent d'un merveilleux panorama,--leur seul agrément; celui qui détermine des gens aux jarrets solides et aux poumons vigoureux à gravir chaque jour cette colline, sur laquelle ils sont plus isolés de Paris que s'ils habitaient Rouen ou Orléans.
Une de ces maisonnettes était celle de la famille Barincq, mais les charmes de la vue n'étaient pour rien dans le choix que leur avaient imposé les duretés de la vie. Ruinés, expropriés, ils se trouvaient sans ressources, lorsqu'un ami que leur misère n'avait pas éloigné d'eux avait offert la gérance de cette propriété à Barincq, avec le logement dans l'une de ces maisonnettes pour tout traitement; et telle était leur détresse qu'ils avaient accepté; au moins c'était un toit sur la tête; et, avec quelques meubles sauvés du naufrage, ils s'étaient installés là, en attendant, pour quelques semaines, quelques mois. Semaines et mois s'étaient changés en années, et depuis plus de quinze ans ils habitaient la rue de l'Abreuvoir, sans savoir maintenant s'ils la quitteraient jamais.
Et cependant, à mesure que le temps s'écoulait, les inconvénients de cet isolement se faisaient sentir chaque jour plus durement, sinon pour le père qu'une longue course n'effrayait pas, au moins pour la fille. Quand elle n'était qu'une enfant, peu importait qu'ils fussent isolés de Paris; elle avait les jardins pour courir et pour jouer, travailler à la terre, bêcher, ratisser, faire de l'exercice en plein air, avec un horizon sans bornes devant elle qui lui ouvrait les yeux et l'esprit, tandis que sa mère la surveillait en rêvant un avenir de justes compensations que la fortune ne pouvait pas ne pas leur accorder. Le soir, son père, revenu du bureau, la faisait travailler, et comme il savait tout, les lettres, les sciences, le dessin, la musique, elle n'avait pas besoin d'autres maîtres; son éducation se poursuivait sans qu'elle connût les tristesses et les dégoûts de la pension ou du couvent.
Mais il était arrivé un moment où les leçons paternelles ne suffisaient plus; il fallait se préparer à gagner sa vie, et que ce qui avait été jusque-là agrément devînt métier. Elle était entrée dans l'atelier, et chaque jour, par quelque temps qu'il fît, pluie, neige, verglas, elle avait dû descendre des hauteurs de Montmartre, par les chemins glissants ou boueux, jusqu'au passage des Panoramas. Longue était la course, plus dure encore. Son père la conduisait d'une main, la couvrant de son parapluie ou la soutenant dans les escaliers, de l'autre portant le petit panier dans lequel était enveloppé le déjeuner qu'elle mangerait à l'atelier: deux œufs dûrs, ou bien une tranche de viande froide, un morceau de fromage. Mais le soir, retenu bien souvent à son bureau, il ne pouvait pas toujours la ramener; alors elle revenait seule.
Quel souci et quelle inquiétude pour un père et une mère élevés avec des idées bourgeoises, de savoir leur fille toute seule dans les rues de Paris; et une jolie fille encore, qui tirait les regards des passants autant par la séduction de ses vingt ans que par l'originalité de la tenue qu'elle avait adoptée, sans que ni l'un ni l'autre eussent l'énergie de la lui interdire: une jupe un peu courte retenue par une ceinture bleue qui, le nœud fait, retombait le long de ses plis, une veste courte ouvrant sur un gilet, et pour coiffure un béret, ce béret que Belmanières lui avait reproché.
Sans doute, ce costume qui s'écartait des banalités de la mode était bien original pour la rue, alors surtout que celle qui le portait ne pouvait passer nulle part inaperçue; mais comment le lui défendre! La mère était fière de la voir ainsi habillée et trouvait qu'aucune fille n'était comparable à la sienne: le père, ému. N'était-ce pas, en effet, à quelques modifications près, pour le féminiser, le costume du pays natal? quand il la regardait à quelques pas devant lui, svelte et dégagée, marcher avec la souplesse et la légèreté qui sont un trait de la race, son cœur s'emplissait de joie, et il ne pouvait pas la gronder parce qu'elle était fidèle à son origine: il avait voulu qu'elle s'appelât Anie qui était depuis des siècles le nom des filles aînées dans sa famille maternelle, et à Paris Anie était une sorte de panache tout comme le béret bleu.
Ce n'était pas seulement cette course du matin et du soir qui rendait la rue de l'Abreuvoir difficile à habiter, c'était aussi l'isolement dans lequel elle plaçait la mère et la fille pour tout ce qui était relations et invitations. Comment rentrer le soir sur ces hauteurs au pied desquels s'arrêtent les omnibus! Comment demander aux gens de vous y rendre les visites qu'on leur a faites!
Pendant les premières années qui avaient suivi leur ruine, Mme Barincq ne pensait ni aux relations, ni aux invitations; écrasée par cette ruine, elle restait enfermée dans sa maisonnette, désespérée et farouche, sans sortir, sans vouloir voir personne, trouvant même une sorte de consolation dans son isolement: pourquoi se montrer misérable quand on ne devait pas l'être toujours? Mais avec le temps ces dispositions avaient changé: l'ennui avait pesé sur elle, la honte s'était allégée, l'espérance en des jours meilleurs s'était évanouie. D'ailleurs Anie grandissait, et il fallait penser à elle, à son avenir, c'est-à-dire à son mariage.
Si le père acceptait que sa fille dût travailler pour vivre et par un métier sinon par le talent s'assurer l'indépendance et la dignité de la vie, il n'en était pas de même chez la mère. Pour elle c'était le mari qui devait travailler, non la femme, et lui seul qui devait gagner la vie de la famille. Il fallait un mari pour sa fille. Comment en trouver un rue de l'Abreuvoir, où ils étaient aussi perdus que s'ils eussent été dans une île déserte au milieu de l'Océan? Certainement Anie était assez jolie, assez charmante, assez intelligente pour faire sensation partout où elle se montrerait; mais encore fallait-il qu'on eût des occasions de la montrer.
Elle les avait cherchées, et, comme après quinze ans d'interruption il était impossible de reprendre ses relations d'autrefois dans le monde dont elle avait fait partie, elle s'était contentée de celles que le hasard et surtout une volonté constamment appliquée à la poursuite de son but pouvaient lui procurer. Après ce long engourdissement elle avait du jour au lendemain secoué son apathie, et dès lors n'avait plus eu qu'un souci: s'ouvrir des maisons qu'elles qu'elles fussent où sa fille pourrait se produire, et amener chez elles des gens parmi lesquels il y aurait chance de mettre la main sur un mari pour Anie. Comme elle ne demandait à ceux chez qui elle allait ni fortune ni position, rien qu'un salon ou une apparence de salon dans lequel on dansât, elle avait assez facilement réussi dans la première partie de sa tâche: mais la seconde, celle qui consistait à faire escalader les hauteurs de Montmartre à des gens qui n'avaient pas de voitures et qui pour la plupart même n'usaient des fiacres qu'avec une certaine réserve, avait été plus dure.
Cependant elle était arrivée à ses fins en se contentant de deux soirées par an, fixées à une époque où l'on avait chance de ne pas rester en détresse sur les pentes de Montmartre, c'est-à-dire en avril et en mai, quand les nuits sont plus clémentes, les rues praticables, et alors que le jardin fleuri de la maisonnette donnait à celle-ci un agrément qui rachetait sa pauvreté. L'année précédente quelques personnes, de l'espèce de celles qui ne connaissent pas d'obstacles quand au bout elles doivent trouver une distraction, avaient risqué l'escalade: aussi espérait-elle bien que cette année, pour sa première soirée, ses invités seraient plus nombreux encore, et que parmi eux se rencontrerait, sans doute, un mari pour Anie.