En tout elles n’avoient seulement que deux yeux,
Encore bien fletris, rouges et chassieux;
Que la moitié du nez, que quatre dents en bouche,
Qui durant qu’il fait vent branlent sans qu’on les touche.
Pour le reste, il estoit comme il plaisoit à Dieu.
En elles, la santé n’avoit ni feu ni lieu,
Et chascune, à part soy, representoit l’idole
Des fièvres, de la peste et de l’orde (horrible) verole.
UN MAUVAIS LIEU SOUS LOUIS XIII

UN MAUVAIS LIEU SOUS LOUIS XIII

Telles étaient les abominables mégères qui exploitaient alors la Prostitution illégale et qui ne se décourageaient pas de la faire travailler à leur profit. Regnier, «à ce hideux spectacle,» eut horreur de son vice, et il se préparait à la retraite, quand tout à coup:

. . . . . . D’un cabinet sortit un petit cœur,
Avec son chapperon, sa mine de poupée,
Disant: «J’ay si grand’peur de ces hommes d’espée,
Que si je n’eusse veu qu’estiez un financier,
Je me fusse plustost laissé crucifier
Que de mettre le nez où je n’ay rien à faire.
Jean, mon mary, monsieur, il est apoticaire?
Surtout, vive l’amour et bran pour les sergents!
Ardez! voire, c’est mon! je me cognois en gens:
Vous estes, je voy bien, grand abbateur de quilles,
Mais, au reste, honneste homme, et payez bien les filles!»

Ainsi, parmi les femmes de mauvaise vie, il y avait des femmes mariées, ou, du moins, elles se vantaient de l’être pour se donner du relief ou pour inspirer plus de confiance au chaland. «Mais, monsieur, lui dit le petit cœur, avec mille gentillesses, n’avez-vous pas soupé?

Je vous pri’, notez l’heure? Eh bien! que vous en semble?
Estes-vous pas d’advis que nous couchions ensemble?

Regnier était crotté jusqu’à l’échine et mouillé jusqu’aux os; il n’avait besoin que d’un lit, et il ne demandait qu’à dormir. La dame du logis offre alors de le conduire dans une chambre où il serait fort bien couché; elle lui montre le chemin et passe devant, tout en lui parlant des deux filles, Jeanne et Macette, qui faisaient la fortune de sa maison:

Par le vray Dieu! que Jeanne estoit et claire et nette,
Claire comme un bassin, nette comme un denier;
Au reste, fors Monsieur, que j’estois le premier.

C’était Jeanne que Regnier avait entrevue tout à l’heure; mais tout le bien qu’on lui en dit ne l’encourage pas à la revoir de plus près. Il fallait, par un escalier tortueux, arriver à l’endroit où Regnier trouverait un gîte pour la nuit:

La montée estoit torte et de fascheux accez:
Tout branloit dessous nous jusqu’au dernier estage.
D’eschelle en eschellon, comme un linot en cage,
Il falloit sauteler et des pieds s’accrocher,
Ainsi comme une chèvre en grimpant un rocher.
Après cent soubresautz, nous vinsmes en la chambre,
Qui n’avoit pas le goust de musc, civette ou d’ambre:
La porte en estoit basse et sembloit un guichet,
Qui n’avoit pour serrure autre engin qu’un crochet.

Au moment où, plié en deux, Regnier allait pénétrer dans ce bouge, il se heurta le front et fit un faux pas qui l’envoya tomber en arrière au bas de l’escalier, «de la teste et du cul comptant chaque degré.» Il avait entraîné dans sa chute la pauvre dame, qui fut plus maltraitée que lui, et qui resta étendue, le nez sur le carreau, «sans poulx et sans haleine.» On accourt au bruit, on apporte de la lumière; on relève la dame, qui se ranime pour crier et tempêter contre Jeanne et Macette, qu’elle accuse de lui porter guignon. Regnier, pour la première fois de sa vie peut-être, ne songe plus à l’amour et n’aspire qu’à être seul, afin de se soustraire à d’impures tentations. Il s’arme d’une chandelle, regrimpe l’escalier et prend possession du taudis infect qu’on lui assigne pour chambre à coucher: il n’y voit pas de lit, et il fait ainsi l’inventaire de tous les objets étranges qui se présentent à sa vue.

Or, en premier item, sous mes pieds, je rencontre
Un chaudron esbreché, la bourse d’une montre,
Quatre boëtes d’unguents, une d’alun bruslé,
Deux gands despariez (dépareillés), un manchon tout pelé,
Trois fiolles d’eau bleue, autrement d’eau seconde,
La petite seringue, une esponge, une sonde,
Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat,
Un balay pour brusler en allant au sabbat,
Une vielle lanterne, un tabouret de paille,
Qui s’estoit sur trois pieds sauvé de la bataille;
Un baril defoncé, deux bouteilles sur cu,
Qui disoient, sans goulot: «Nous avons trop vescu!»
Un petit sac tout plein de poudre de mercure,
Un vieux chapperon gras de mauvaise teinture.....

Pendant que Regnier passait en revue ces misérables et sordides épaves de la Prostitution, Jeanne arrive, portant sous le bras de quoi garnir le lit, qui se composait d’une porte placée sur deux tréteaux boiteux et chargée d’une paillasse; Jeanne, qui venait d’être grondée et battue par sa dame, se dédommage, en vomissant mille injures contre cette vilaine, et en se plaignant de sa condition:

«Qui vit céans, ma foy! n’a pas besogne faite!
Tousjours à nouveau mal nous vient nouveau soucy;
Je ne scay, quant à moy, quel logis c’est icy:
Il n’est, par le vray Dieu! jour ouvrier ny feste,
Que ces carongnes-là ne me rompent la teste.
Bien, bien, je m’en iray, sitost qu’il fera jour!
On trouve dans Paris d’autres maisons d’amour!...
Tousjours après souper ceste vilaine crie!
Monsieur, n’est-il pas temps? couchons-nous, je vous prie!»

En parlant ainsi, elle disposait le lit, «aussi noir qu’un souillon,» et tirassoit les draps trop courts, diaprés de taches équivoques:

Dieu scait quels lacs d’amour, quels chiffres, quelles fleurs,
De quels compartimens et combien de couleurs,
Relevoient leur maintien et leur blancheur naïfve,
Blanchie en un sivé (ou privé?), non dans une lessive!

Le lit est fait; Jeanne sollicite Regnier de se coucher; et quoiqu’il tombe de sommeil, cet affreux lit ne le tente pas plus que l’objet qu’il doit y rencontrer; mais la fille ne lui laisse pas de répit; elle lui dégrafe ses chausses, elle lui arrache de force son pourpoint. Regnier résiste toujours, «en tranchant de l’honnête,» jusqu’à ce qu’il se décide enfin à boire le calice. Il détache un soulier, il ôte une jarretière, il achève lentement de quitter ses vêtements, et il s’aventure avec horreur dans ces horribles draps. Il n’y était pas depuis longtemps, quand on heurte à la porte de la rue, et l’on appelle Catherine! Jeanne éteint la lumière, qui avait probablement attiré l’attention d’un passant attardé; elle ne répond pas, et personne ne dit mot dans la maison. Alors les coups redoublent; on frappe des pieds et des mains; on ébranle la porte; on crie, on menace, on jure. Jeanne, pendant ce temps-là, fait un sermon au pauvre Regnier, qui s’inquiète de ce vacarme; elle lui reproche de ne s’être pas couché plus vite et d’avoir perdu un temps précieux qu’il ne retrouvera pas. «Que diable, aussi, pourquoi? lui dit-elle avec humeur; que voulez-vous qu’on fasse?» Les gens qui heurtent à la porte ne se lassent pas, mais ils changent de gamme, et passent de la menace à la prière: on n’ouvre pas davantage. Alors ils contrefont le guet royal, puis le guet assis ou dormant; ils parlent tantôt en soldats, tantôt en citoyens: «Ouvrez de par le roi!» Le véritable guet accourt au bruit, et les compagnons de débauche s’enfuient dans les rues voisines. Il y eut un moment de trêve, pendant lequel Regnier se jette à bas du lit et cherche à tâtons ses hardes pour se rhabiller; mais plus il se hâte et moins il avance; il ne retrouve plus les pièces éparses de son costume: au lieu de son chapeau, il prend une savate; il rencontre ses bas, quand il cherche son pourpoint. Jeanne n’a pas bougé du lit; elle l’encourage à se mettre en état de paraître devant le guet, sans la compromettre:

«Si mon compère Pierre est de garde aujourdhuy,
Non, ne vous faschez point, vous n’aurez point d’ennuy!»

Voici le guet qui frappe en maître, cette fois; on crie de l’intérieur: Patience! et on ouvre une fenêtre pour parlementer. Regnier s’est à demi vêtu, il sort doucement du bouge où sa place sera prise tout à l’heure par un autre; il descend l’escalier, un pied chaussé et l’autre nu. Il s’est blotti dans l’angle d’un mur, au moment où la porte de l’allée livre passage à une patrouille du guet, qui se précipite dans la maison, «en humeur, dit-il, de nous faire un assez mauvais tour.» Il n’a pas été vu, et il peut s’esquiver, sans dire à personne ni bonsoir ni bonjour; il s’éloigne à grands pas de ce coupe-gorge, et il court longtemps sans regarder derrière lui, jusqu’à ce qu’il vienne culbuter dans un tas de mortier. Le jour allait bientôt poindre, lorsqu’il rentra chez lui, «fangeux comme un pourceau,» en jurant bien de ne se retrouver jamais dans la même passe; car, se disait-il en se mettant au lit, celui

. . . qui, troublé d’ardeur, entre au bordel aveugle,
Quand il en sort, il a plus d’yeux et plus aigus
Que Lyncé l’Argonaute ou le jaloux Argus.
(Satyre IX.)

En dépit de tous ses serments, Regnier était enclin à se parjurer et à donner dans le vice qu’il aimait tant. Tous les chemins le ramenaient au repaire de la Prostitution, où il avait laissé tant de fois sa santé, sa bourse et son honneur. Un autre jour (voy. le Discours d’une vieille maquerelle), après s’être querellé avec un de ses amis qu’il nomme Philon, il imagine, pour oublier sa colère, d’aller tout de suite

Dans un lieu de mauvais renom,
Où jamais femme n’a dit non.

Il entre fort échauffé, et s’afflige de ne trouver que l’hôtesse. Celle-ci, qui était une vieille très-complaisante, lui dit en souriant et en branlant la tête:

. . . Excusez! c’est la feste
Qui fait que l’on ne trouve rien;
Car tout le monde est gens de bien:
Et si j’ay promis en mon ame
Qu’à ce jour, pour n’entrer en blasme,
Ce peché ne seroit commis.
Mais vous estes de nos amis,
Parmanenda! je vous le jure,
Il faut, pour ne vous faire injure,
Après mesme avoir eu le soin
De venir chez nous de si loin,
Que ma chambrière j’envoie
Jusques à l’Escu de Savoye.
Là, mon amy, tout d’un plein saut,
On trouvera ce qu’il vous faut.

La chambrière reçoit les ordres de sa maîtresse et court à l’Écu de Savoie, qui était une hôtellerie mal famée où l’on était toujours sûr de rencontrer des femmes de bonne volonté. Ce détail de la pièce de vers nous prouve que les hôtelleries, les tavernes et les étuves, étaient alors les lieux privilégiés de la Prostitution, et que les malheureuses qui exerçaient en cachette le honteux métier que les lois avaient proscrit, se tenaient constamment dans ces endroits-là, où les attirait la compagnie des hommes dépravés; mais il ne s’y passait rien qui fût de nature à éveiller les défiances de la police, sous la main de laquelle étaient placés tous les lieux publics. Seulement, dans les rues voisines, on ne manquait pas de courtières de débauche, qui prêtaient leur maison au commerce secret des amours mercenaires. C’était chez ces vieilles, sous leurs yeux et par leurs soins, que les pauvres filles et souvent les femmes mariées se prostituaient, au risque d’être arrêtées et emprisonnées comme coupables d’avoir vendu leur corps. On doit croire pourtant que ces arrestations étaient rares, et que les sergents avaient ordre de fermer les yeux. Le logis des pourvoyeuses de bordeau, comme on les avait qualifiées, n’était pas, à proprement parler, un mauvais lieu public ouvert à tout venant, et l’application de la loi rencontrait des difficultés presque insurmontables à l’égard de ces espèces de maisons de passe, qui ne recevaient pas à demeure les filles de joie, non plus que les gens sans aveu, et qui servaient, pour ainsi dire, de terrain neutre à la Prostitution. Pour revenir à Regnier, que nous avons vu entrer dans un de ces infâmes repaires, comme la chambrière ne pouvait être revenue avant un bon quart d’heure, l’hôtesse le pria de s’asseoir et se mit à lui débiter un flux de paroles pour l’empêcher de trouver le temps long. Après avoir essayé d’entamer une conversation à laquelle se refusait absolument le poëte, impatienté d’attendre et confus de se voir à pareille fête, elle entreprit de raconter, de point en point, son histoire, vraie ou fausse, qui n’était, après tout, qu’une réminiscence du poëme de la Courtisane pervertie, par Joachim Dubellay. Par ce récit, que Regnier n’écoutait que d’une oreille, elle cherchait à lui faire prendre patience. Elle passa en revue ses nombreuses amours, depuis l’époque où sa mère avait vendu trois ou quatre fois la virginité qu’un amant lui avait prise le premier; elle ne cacha pas qu’elle avait appris son métier malhonnête, en trafiquant d’elle-même, comme maintenant elle trafiquait des autres, faute de pouvoir encore, vieille et sèche devenue, continuer son genre de vie; mais elle se vantait d’être plus habile que nulle autre de ses pareilles et d’avoir la meilleure clientèle de Paris:

Je suis vendeuse de chandelles:
Il ne s’en voit point de fidèles
Dans leur estat, comme je suis.
Je cognois bien ce que je puis:
Je ne puis aimer la jeunesse
Qui veut avoir trop de finesse,
Car les plus fines de la cour
Ne me cachent point leur amour.
Telle va souvent à l’eglise
De qui je cognois la feintise;
Telle qui veut son faict nier
Dit que c’est pour communier;
Mais la chose m’est indiquée:
C’est pour estre communiquée
A ses amys, par mon moyen,
Comme Hélène fit au Troyen.

La vieille en était là de ses confidences, quand un commissaire-enquêteur passa devant la maison, dont la porte restait entre-bâillée; le sergent qui accompagnait le commissaire poussa la porte et entra. Regnier n’eut que le temps de sortir par une autre issue qu’il connaissait, et il se retira chez le voisin,

Moitié figue, moitié raisin,
N’ayant ny tristesse ny joye
De n’avoir point trouvé la proye.

Regnier, qui promenait ses appétits vagabonds dans tous les mauvais lieux de la ville, n’a point tenté, dans ses vers, de relever de leur abjection les malheureuses qu’il fréquentait pour ses plaisirs et qu’il méprisait sans doute plus que personne. On ne trouve pourtant l’expression de ce mépris que dans ce seul vers:

Si moins qu’une putain on estimoit ma muse!
(Satire IV.)

On doit remarquer aussi que, dans ses poésies, où il n’a pas eu honte de peindre à larges traits le relâchement des mœurs, les noms des scandaleuses compagnes de sa vie débauchée ne sont point étalés avec cette ostentation effrontée, que les poëtes de son temps affichaient dans leurs ouvrages, en parlant de leurs amours, quels qu’ils fussent. Regnier se respecte assez pour ne pas élever d’autel poétique aux êtres déshonorés qu’il regardait comme les matériels instruments du vice et non pas comme les tristes victimes des passions. Il n’a nommé que Madelon et Antoinette, dans deux épigrammes, dont l’une est seulement obscène et dont l’autre caractérise bien la femme de folle vie, le type franc et audacieux de la Prostitution; la voici:

Magdelon n’est point difficile,
Comme un tas de mignardes sont:
Bourgeois et gens sans domicile,
Sans beaucoup marchander, luy font:
Un chascun qui veut la recoustre.
Pour raison, elle dit ce poinct:
Qu’il faut estre putain tout outre,
Ou bien du tout ne l’estre point.

Le poëte semble jeter un voile de pitié et d’oubli sur des infortunées qui n’étaient que trop souvent innocentes de leurs égarements, ordonnés par une marâtre indigne ou conseillés par une abominable proxénète. Mais il ne pardonne pas, en revanche, aux intermédiaires de la débauche, à ces vieilles dégradées, à ces dévotes hypocrites, qui, ne pouvant plus vivre aux dépens de leur beauté flétrie, tiraient encore un revenu infâme de la Prostitution, corrompaient les jeunes filles, détournaient les femmes de leur devoir et se montraient les implacables ennemies de la pudeur de leur sexe. C’est Regnier qui a fait l’admirable portrait de Macette, ce Tartufe femelle dont Molière a voulu sans doute créer la contre-partie dans sa comédie du Tartufe. La satire de Macette (et, sous ce nom proverbial, il faudrait découvrir une des courtisanes fameuses de la fin du seizième siècle) n’était peut-être qu’une vengeance personnelle, mais on la considéra comme l’œuvre d’une vertueuse indignation contre les courtières d’amours, en général, et l’on sut gré à Regnier, tout débauché qu’il fût, de s’être fait l’énergique interprète de l’opinion des honnêtes gens, à l’égard de ces détestables corruptrices, qui s’étaient multipliées à l’infini et qui répandaient partout le poison de leur perversité.

La fameuse Macette, à la cour si connue,
Qui s’est aux lieux d’honneur en crédit maintenue,
Et qui, depuis dix ans jusqu’en ses derniers jours,
A soustenu le prix en l’escrime d’amours;
Lasse enfin de servir au peuple de quintaine,
N’estant passe-volant, soldat ny capitaine,
Depuis les plus chetifs jusques aux plus fendans,
Qu’elle n’ait desconfit et mis dessus les dents,
Lasse, dis-je, et non saoule, enfin s’est retirée.

Cette courtisane, qui ne connaissait pas d’autre ciel «que le ciel de son lit,» s’est jetée dans la dévotion et affiche un éclatant repentir de ses erreurs; elle s’habille sans art, elle jeûne, elle prie, elle visite les églises et les couvents, elle porte des chapelets et des grains bénits, elle ne s’occupe plus que d’œuvres pies: on la trouve sans cesse devant les autels, agenouillée, prosternée, pleurant comme la Madeleine et se frappant la poitrine; c’est une béate, c’est une sainte, que tout le monde admire et dont le vilain passé se cache sous les beaux semblants d’une austère pénitence. Regnier, qui se souvient des hauts faits de cette grande pécheresse, doute fort de sa conversion et ne se laisse pas prendre aux apparences. Un jour, comme il venait d’arriver chez une fille où il avait sa fantaisie, il n’est pas peu surpris de voir paraître cette vieille chouette, qui «entre à pas lents et posés, la parole modeste et les yeux composés,» et qui salue la belle d’un Ave Maria. Regnier a eu le temps de se blottir derrière une porte, sans être aperçu: de sa retraite, il peut tout entendre, et il prête une oreille attentive aux discours de la sainte nitouche, qui, après les lieux communs de morale édifiante, aborde effrontément l’objet de sa visite, en disant à cette fille, qu’elle devrait, «estant belle, avoir de beaux habits.» Macette connaît un homme riche, qui aime la pauvre innocente et qui ne demande qu’à se mettre en frais pour elle: on lui donnera donc, quand elle le voudra, de beaux habits de soie, des perles, des rubis, et tout ce qui sert à faire ressortir la beauté d’une femme. La maîtresse de Regnier écoute avec étonnement les étranges conseils qu’elle était bien loin d’attendre de cette exécrable corruptrice qui lui expose impudemment toute la doctrine de la Prostitution. Qu’est-ce que l’honneur «d’un vieux saint que l’on ne chomme plus?»

La sage le scait vendre, ou la sotte le donne.

La perfide conseillère ne s’arrête plus dans ce honteux encouragement à la débauche; elle dévoile sans pudeur les mystères horribles de son impudicité; elle emploie toute son adresse et toute son éloquence à pervertir cette jeune fille, qui, pour n’être pas novice, n’était pas encore une prostituée émérite; elle se dépouille de son masque de décence et d’hypocrisie, pour se montrer telle qu’elle est en réalité, et pour éblouir, pour fasciner la victime qu’elle veut perdre, en lui apprenant à s’enrichir par le déshonneur. Ma fille, lui dit-elle de la voix la plus caressante:

Non, non, faites l’amour et vendez aux amans
Vos accueils, vos baisers et vos embrassemens.
C’est gloire et non pas honte, en ceste douce peine,
Des acquests de son lit accroistre son domaine.
Vendez ces doux regards, ces attraits, ces appas:
Vous-même vendez-vous, mais ne vous livrez pas.
Conservez-vous l’esprit, gardez vostre franchise;
Prenez tout, s’il se peut, ne soyez jamais prise...
Prenez à toutes mains, ma fille, et vous souvienne
Que le gain a bon goust, de quelque endroit qu’il vienne.
Estimez vos amans, selon le revenu:
Qui donnera le plus, qu’il soit le mieux venu.
Laissez la mine à part, prenez garde à la somme:
Riche vilain vaut mieux que pauvre gentilhomme.
Je ne juge, pour moy, les gens sur ce qu’ils sont,
Mais selon le profit et le bien qu’ils me font.
Quand l’argent est meslé, l’on ne peut reconnaistre
Celuy du serviteur d’avec celuy du maistre.
L’argent d’un cordon-bleu n’est pas d’autre façon,
Que celuy d’un fripier ou d’un aide à maçon...
Tous ces beaux suffisans dont la cour est semée
Ne sont que triacleurs et vendeurs de fumée;
Ils sont beaux, bien peignez, belle barbe au menton:
Mais quand il faut payer, au diantre le teston!
Et faisant des mourans et de l’ame saisie,
Ils croyent qu’on leur doit, pour rien, la courtoisie.
Mais c’est pour leur beau nez! Le puits n’est pas commun;
Si j’en avois un cent, ils n’en auroient pas un...
Qui le fait à credit n’a pas grande ressource:
On y fait des amis, mais peu d’argent en bourse.
Prenez-moi ces abbez, ces fils de financiers,
Dont depuis cinquante ans les pères usuriers,
Volans à toutes mains, ont mis en leur famille
Plus d’argent que le roy n’en a dans la Bastille.
C’est là que vostre main peut faire de beaux coups.
Je scay de ces gens-là qui soupirent pour vous;
Car, estant ainsi jeune, en vos beautez parfaites,
Vous ne pouvez sçavoir tous les coups que vous faites,
Et les traits de vos yeux, haut et bas eslancez,
Belle, ne voyent pas tous ceux que vous blessez.
Tel s’en vient plaindre à moy, qui n’ose le vous dire!...

Regnier, que cette exécrable Macette voulait éconduire, au profit de quelqu’un qui eût chèrement payé la place, ne put retenir un mouvement de colère, et la vieille, en se retournant au bruit qu’il avait fait, s’aperçut de la présence d’un témoin qu’elle redoutait. A l’instant, elle leva le siége et se hâta de sortir, en disant à demi-voix: «Je vous verrai demain. Adieu, bonsoir, ma fille!» Le poëte fut tenté de se venger de ses propres mains contre cette ennemie de ses amours et de son bonheur; mais il ne voulut pas sans doute faire rougir sa maîtresse, en lui prouvant qu’il avait entendu les beaux conseils qu’elle n’eût pas dû écouter. Il poursuivit tout bas de ses malédictions la vieille entremetteuse, qui l’avait accusé de hanter de mauvais lieux et qui s’était tant acharnée à lui ôter le cœur de sa maîtresse. C’en était fait de ce cœur, tout à l’heure simple et tendre, noble et généreux, maintenant souillé des pensées du vice et déjà gagné à la Prostitution. Macette l’avait emporté sur Regnier, qui, désolé, furieux d’être supplanté par un rival dont l’argent faisait tout le mérite, stigmatisa de son vers sanglant l’abominable vieille que le démon de la luxure avait envoyée en ambassade auprès d’une pauvre et honnête jeune fille. Voici quelques strophes de l’Ode sur une vieille maquerelle:

Esprit errant, ame idolastre,
Corps verolé, couvert d’emplastre,
Aveuglé d’un lascif bandeau;
Grande nymphe à la harlequine,
Qui s’est brisé toute l’eschine
Dessus le pavé d’un bordeau!...
Je veux que partout on t’appelle
Louve, chienne et ourse cruelle,
Tant deçà que delà les monts;
Je veux que de plus on ajoute:
Voilà le grand diable qui joute
Contre l’enfer et les demons.
Je veux qu’on crie emmy la rue:
Peuple, gardez-vous de la grue,
Qui destruit tous les esguillons,
Demandant si c’est aventure
Ou bien un effet de nature,
Que d’accoucher des ardillons.
De cent clous elle fut formée,
Et puis, pour en estre animée,
On la frotta de vif-argent:
Le fer fut première matière,
Mais meilleure en fut la dernière,
Qui fist son cul si diligent.
Depuis, honorant son lignage,
Elle fit voir un beau menage
D’ordure et d’impudicitez;
Et puis, par l’excès de ses flammes,
Elle a produit filles et femmes
Au champ de ses lubricitez...
Vieille sans dent, grand’ hallebarde,
Vieux baril à mettre moutarde,
Grand morion, vieux pot cassé,
Plaque de lit, corne à lanterne,
Manche de lut, corps de guiterne,
Que n’es-tu déjà in pace?
Vous tous qui, malins de nature,
En desirez voir la peinture,
Allez-vous-en chez le bourreau;
Car, s’il n’est touché d’inconstance,
Il la fait voir à la potence
Ou dans la salle du bordeau!

La vengeance de Regnier immortalisa ainsi le nom de Macette, qui fut dès lors le synonyme du mot maquerelle, que la langue écrite et parlée n’avait pas encore rejeté dans le vocabulaire des halles. Le poëte n’était pas encore sage, malgré la malencontreuse issue de ses amours, malgré ses infirmités précoces, malgré sa vieillesse prématurée. Cependant, s’il avait toujours la même passion pour les femmes, il n’allait pas les chercher aux mêmes endroits; il évitait les lieux de perdition, il ménageait mieux sa santé, il ne courait plus aveuglément au plaisir, comme il y courait, dit-il,

Du temps que ma jeunesse, à l’amour trop ardente,
Rendoit d’affection mon âme violente,
Et que de tous costez, sans choix ou sans raison,
J’allois comme un limier après la venaison.

Dans son épître au sieur de Forquevaux, qui n’est pas, comme on l’a supposé, le pseudonyme du sieur d’Esternod ou Desternod, il développe, avec un cynisme qui ne manque pas de naïveté, sa nouvelle théorie en amour; il a toujours une aversion marquée pour les grandes dames; il ne se soucie pas «de servir, le chapeau dans le poing;» il ne veut plus être toujours à la rame, comme un forçat; ce qu’il préfère, c’est

. . . . . . . . . . . . . Une jeune fillette
Experte dès longtemps à courir l’eguillette,
Qui soit vive et ardente au combat amoureux....,
La grandeur en amour est vice insupportable,
Et qui sert hautement est tousjours misérable:
Il n’est que d’estre libre, et en deniers comptans,
Dans le marché d’amour acheter du bon temps,
Et, pour le prix commun, choisir sa marchandise.....

M. Viollet-Leduc, dans son édition de Regnier (Paris, P. Jaunet, 1854, in-18), dit avec raison, au sujet de cette épître: «Il serait aussi difficile d’excuser Regnier sur le choix de son sujet, que sur la manière dont il l’a traité. Cet ouvrage ne peut donner qu’une fort mauvaise opinion de sa délicatesse et de ses mœurs.»

Regnier se sentait vieux et n’avait pas quarante ans; il était aussi devenu craintif sur les risques à courir, et il laissait volontiers en héritage à ses successeurs, «aux mignons, disait-il, aveugles en ce jeu,»

Les boutons du printemps et les autres fleurettes,
Que l’on cueille au jardin des douces amourettes.

Il prenait en horreur les remèdes d’apothicaire, le mercure, l’eau-forte, l’eau de gayac et les sudorifiques qui lui avaient retiré sa substance; il était perclus d’un bras et d’une jambe; «comme un marinier échappé de l’orage,» il avait juré de ne plus s’embarquer sur la mer de la Prostitution, et il rêvait le bonheur d’un commerce sûr et paisible avec une simple maîtresse. Mais il ne pouvait réaliser ce rêve, qu’après être sorti des mains de ses refondeurs. «Regnier, rapporte Tallemant des Réaux dans l’historiette de Desportes, mourut à trente-neuf ans, à Rouen, où il estoit allé pour se faire traitter de la verolle, par un nommé le Sonneur. Quand il fut guéri, il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du vin d’Espagne nouveau: ils luy en laissèrent boire par complaisance: il en eut une pleurésie qui l’emporta en trois jours (22 octobre 1613).» Ce grand satirique, tout débauché qu’il était, n’en fut pas moins aimé et loué par ses contemporains, sans qu’on pensât à lui reprocher la licence de ses poésies, qui n’étaient pas aussi libres que celles de Sigongne, Desternod, Motin et Théophile. Quoique Regnier puisse être placé à la tête des poëtes de la Prostitution, il faut se rappeler que de son temps, comme M. Viollet-Leduc le fait observer dans son Histoire de la satire en France, «le nom seul de satire indiquait un ouvrage obscène.» L’austère Boileau n’avait pas tenu compte des mœurs et des usages de ce temps-là, lorsqu’il disait de Regnier, dans l’Art poétique:

Heureux si dans ses vers, pleins de verve et de sel,
Il ne menait souvent les muses au bordel,
Et si du son hardi de ses rimes cyniques
Il n’alarmait souvent les oreilles pudiques!

Mais, pour ne pas encourir lui-même le reproche qu’il adressait au chantre de Macette et du Mauvais gîte, il épura ainsi l’expression des deux premiers vers, en les affaiblissant, sans rien changer toutefois au jugement qu’il avait porté sur son maître en satire:

Heureux si ses discours, craints du chaste lecteur,
Ne se sentaient des lieux que fréquentait l’auteur!

CHAPITRE XLIII.

Sommaire.—Les imitateurs de Regnier.—Le sieur d’Esternod et son Espadon.—Une bonne fortune de poëte satirique.—Le paranymphe de la vieille dévote.—La Belle Madeleine.—Le sieur de Courval-Sonnet.—La Censure des femmes.—Conseils à une courtisane.—Les Exercices de ce temps.—Le Bal.—La Promenade.—Le Débauché.—Le Procès de Théophile Viaud.—Les recueils de vers satiriques.—Le Parnasse satyrique.—La vengeance du P. Garasse et des jésuites.—Arrêts contre Théophile.—Nouvelle jurisprudence contre les mauvais livres et les discours obscènes.

Mathurin Regnier n’est pas le seul poëte de cette époque, chez lequel on trouve une vive et franche peinture de la Prostitution. La plupart des poëtes ses contemporains et ses imitateurs ne craignaient point de se déshonorer en fréquentant les cabarets et les mauvais lieux: il était tout naturel que leurs mœurs honteuses se reflétassent dans leurs ouvrages. En outre, le genre de poésie le plus goûté alors par les lecteurs de la meilleure société, affectait de préférence la forme et le ton de la satire, lors même qu’il n’en avait pas le nom. «Les auteurs et probablement le public, dit M. Viollet-Leduc dans son Histoire de la satire en France, étaient alors dans la fausse persuasion, d’après des études mal faites ou mal dirigées, que le style de la satire devait être conforme au langage supposé des satyres, divinités lascives des Grecs.» De là l’obscénité ou du moins la licence de la plupart des vers satiriques. Nous n’avons pas le dessein de rechercher dans les poëtes de l’école de Regnier tout ce qu’on pourrait y trouver de renseignements et de traits curieux relatifs à l’histoire de la moralité publique au commencement du dix-septième siècle; nous voulons seulement choisir dans quelques recueils de satires publiés vers ce temps-là, divers tableaux de mœurs qui compléteront celui que Regnier a peint d’après nature dans sa Macette et son Mauvais gîte. Ces nouveaux extraits, empruntés à des livres rares et fort peu connus, reproduiront sous des faces nouvelles la physionomie essentiellement mobile de la Prostitution, quoiqu’on reconnaisse toujours, dans les satires que nous venons de parcourir à ce point de vue, l’intention évidente de lutter avec avantage contre l’auteur de Macette, en abordant le domaine scabreux de son génie libertin.

Le sieur d’Esternod se présente le premier avec une imitation très-inférieure et pourtant remarquable de la Macette, qui avait reçu tant d’applaudissements qu’elle empêchait tous les poëtes de dormir. Claude d’Esternod ou Desternod n’était pas, comme on l’a cru, le pseudonyme de François de Fourquevaux, ami de Régnier; c’était un bon gentilhomme de Salins, qui ne courtisa les Muses qu’après avoir passé sa jeunesse dans la carrière des armes: sa poésie se ressentait donc de la rudesse et de la licence de son premier métier. Quoiqu’il fût gouverneur du château d’Ornans en Bourgogne, ce poste militaire lui laissait assez de loisir pour lui permettre de venir à Paris, où ses liaisons avec les poëtes l’entraînèrent souvent dans la débauche; mais, quoique ces poëtes fussent la plupart athées ou épicuristes, comme Théophile et Berthelot, il continua d’allier à ses mœurs licencieuses une grande piété et un zèle presque fanatique pour la religion. Dans une des pièces de son Espadon satirique, imprimé pour la première fois à Lyon, en 1619, d’Esternod a flétri, avec une énergie brutale et soldatesque, «l’hypocrisie d’une femme qui feignoit d’estre devote et fut trouvée putain.» Cette femme, qu’il ne nomme pas, était de celles qui couvrent leurs turpitudes du masque de la vertu, et qui sont aussi estimées du monde, qu’elles devraient en être méprisées, si l’on savait quelle est leur conduite. Il y avait alors beaucoup plus d’hypocrites de cette espèce qu’on n’en voit aujourd’hui, et d’Esternod n’était pas dupe de leurs manéges et de leurs mensonges:

Et telle est au sermon tant que le jour nous luit,
Que j’ay veue au bordeau tout le long de la nuit.
Or une j’en cognois de semblable farine,
Qui est une Laïs et fait de la Pauline.

Il nous esquisse le portrait de cette débauchée, qui «fait la pieuse, épluche les pouilleux,» distribue des aumônes, quand elle sait qu’on la voit, ne parle que d’eau bénite, d’indulgences et de jubilé, compte sans cesse les grains d’un rosaire et ne paraît pas songer aux vanités du monde ni aux œuvres de Satan. Une nuit, le sieur d’Esternod sortit de chez lui, «morne, triste, pensif,» et la bourse vide; c’était là l’objet de sa tristesse, car le jeu ne lui avait pas laissé un six-écus

Pour celles qui m’avoient jadis presté leur flus.

Il allait donc pedetentim, courbé comme un vieillard et réfléchissant à sa pénurie qui l’empêchait de se présenter dans un lieu où tout se paye. Il marchait au hasard, en grattant sa perruque, sans imaginer un expédient honnête pour trouver de l’argent ou pour s’en passer. Tout à coup, il entend des voleurs, et, pour les éviter, quoiqu’il n’ait rien à perdre, que son manteau, il s’enfonce dans une ruelle ténébreuse, et il se cache sous l’auvent d’une maison. Une fenêtre s’ouvre au-dessus de sa tête: il fait un bond de côté, «craignant l’odeur de l’ambre,

Et d’estre parfumé de quelque pot de chambre.»

Mais la chambrière lui crie d’en haut: «Holà! monsieur! je m’en vais tout soudain vous ouvrir la porte!» Il ne répond pas, car il suppose que ce n’est pas à lui que l’on s’adresse, et il va s’éloigner discrètement, quand la porte s’entr’ouvre et que la chambrière lui dit à voix basse: «Entrez, monsieur, sans feu ni sans chandelle?» Il ne peut plus douter qu’on ne le prenne pour un autre; il hésite à poursuivre l’aventure; mais, au moment où il se retire, on le pousse dans l’allée, et la porte se referme sur lui. Alors, il se résigne et se laisse conduire par la main près du lit de madame, qui l’attendait ou qui du moins en attendait un autre entre deux draps. On lui adresse la parole, comme si l’on parlait à une vieille connaissance: il est allé trop loin pour reculer, et il se couche sans mot dire.

Le sieur d’Esternod commence à se repentir de n’avoir pas demandé de la lumière, car il conçoit de terribles soupçons sur l’âge de sa mystérieuse compagne. Enfin, quand il est bien convaincu qu’il a eu affaire à une vieille édentée, il se décide à quitter la partie; il se lève brusquement et ne s’excuse pas de son impolitesse. La vieille, surprise et outrée de ce procédé, crie, appelle Jacqueline et fait allumer la chandelle. Elle se cache sous sa couverture en voyant d’Esternod, qui ne s’était jamais rencontré avec elle sur pareil pied, et qui retrouve, en riant, sa dévote du sermon. «Bonjour, mademoiselle! lui dit-il d’un ton goguenard.—Quel grand diable, mon Dieu! vous amena! s’écrie tristement la vieille désespérée.