Sommaire.—La tolérance des lieux de débauche.—Inconvénients de ce système de police.—Opinion de Montaigne.—Le ministre Cayet se fait l’avocat des bordeaux.—Son Discours contre les dissolutions publiques.—Ce discours saisi dans les mains de l’imprimeur Robert Estienne.—Cayet déposé par le consistoire.—Accusations des protestants au sujet du livre qu’on lui attribuait.—D’Aubigné prétend que Cayet avait fait deux livres infâmes, au lieu d’un.—L’opinion de Cayet fondée sur l’autorité d’un pape.—Ordonnance royale de 1588 contre les bordeaux.—Ordonnances prévôtales de 1619 et de 1635, pour l’exécution de l’édit de 1560.—Les rufiens de Paris, à la fin du seizième siècle.—Le conseiller Jean Levoix et sa maîtresse.—Le capitaine Richelieu.—Désordre de la police des mœurs, en 1611.—La maison du président de Harlay.
L’ordonnance de 1560, qui avait prononcé l’abolition des bordeaux, continuait d’être en vigueur, quoiqu’elle ne fût pas très-exactement exécutée; mais, de temps à autre, une série de mesures rigoureuses exercées contre la Prostitution et ses méprisables agents prouvait avec éclat que le principe de la loi prohibitive ne serait point aisément abandonné par les magistrats, qui croyaient la morale publique intéressée au maintien de cette loi. Cependant le système de prohibition absolue à l’égard des lieux de débauche avait produit des effets tout aussi déplorables que ceux de la protection légale qui avait été si longtemps accordée à ces repaires. Le nombre des femmes perdues n’avait pas diminué: on peut même affirmer qu’il avait augmenté; les grands bordeaux d’ancienne fondation avaient été supprimés; mais une foule d’autres, cachés dans l’ombre ou déguisés sous les apparences les moins suspectes, s’étaient formés secrètement aux dépens des vieux fiefs de la Prostitution, qui ne pouvaient avoir qu’une existence reconnue et patente. On conçoit sans peine que ces cagnards, comme on les appelait alors, n’étant plus sous l’œil et la main de l’administration municipale, devenaient d’infâmes brelans et d’horribles coupe-gorges, où les malheureux qui s’y laissaient entraîner perdaient souvent leur bourse, leur manteau et même leur vie. Quant à leur santé, il n’en était pas question, et la maladie vénérienne, la plus horrible, la plus incurable, veillait nuit et jour dans ces bouges affreux. Il y avait bien des filles de joie fouettées, marquées, rasées et bannies à perpétuité; il y avait des maquerelles promenées sur un âne, mises au pilori et condamnées à l’amende; il y avait des ruffiens et des berlandiers fustigés, emprisonnés, envoyés aux galères: mais le châtiment de l’un ne rendait pas l’autre plus sage, et, quoi qu’on fît pour conjurer le fléau de la Prostitution, il étendait sans cesse ses ravages et ses souillures dans le sein des villes, et il semblait, comme la peste, se plaire à braver tous les efforts de la prévoyance et de la sagesse humaines.
Les faits ne démontraient que trop la nécessité de rétablir la Prostitution légale, pour échapper à la Prostitution libre et secrète. Les législateurs reculèrent devant le scandale de cette nécessité, et ils n’osèrent pas toucher à l’ordonnance de Charles IX; mais, en même temps, comme nous l’avons déjà dit, tout en maintenant le principe de la loi, ils ne se refusèrent pas à la faire fléchir jusqu’à la tolérance des bordeaux. Nous ne savons pas à quelle époque cette tolérance fut admise par les règlements de police locale; il faut supposer, néanmoins, qu’elle était en pratique à Paris sous le règne de Henri III. On trouve, dans les écrits de la fin du seizième siècle, la mention formelle de certains bordeaux qui avaient assez de notoriété, pour que leur établissement ne pût subsister qu’avec l’autorisation tacite de la prévôté et du Châtelet de Paris. Pierre de l’Estoile, dans un passage de ses Journaux que nous avons cité plus haut, fait allusion au plus célèbre bordeau de la capitale, mais il ne le nomme pas. Nous ignorons donc en quels endroits la Prostitution tolérée avait élu domicile, et nous sommes disposés à croire que les rues et les places qui lui furent affectées autrefois par privilége retombèrent peu à peu sous sa servitude. Cependant ces mauvais lieux, dont le nombre avait été bien restreint et qui étaient soumis à certaines conditions de surveillance intérieure, ne suffisaient plus à l’accroissement des passions honteuses et aux débordements de la lubricité: la Prostitution, au lieu de se renfermer dans l’étroit espace qu’on lui accordait, au lieu d’accepter le patronage occulte de l’édilité parisienne, ne connut plus de limites et envahit tous les quartiers, toutes les rues, toutes les maisons de la ville. Elle avait surtout des centres contagieux dans les Cours des Miracles, où elle se faisait un asile inaccessible à la loi: c’était là que le vice pouvait braver impunément la pudeur publique; c’était là que le crime pouvait laver ses mains sanglantes dans la fange de la débauche.
L’abolition des bordeaux n’était pas tout à fait étrangère à ce déplorable état de choses; beaucoup d’hommes éclairés et pieux le pensaient et se gardaient bien de le dire. Michel de Montaigne, qui disait tout, n’a pas osé toutefois nous faire connaître son opinion sur cette question sérieuse de morale et de police; mais on doit présumer que son avis était conforme à celui qu’il attribue à aucuns, dans ce passage de ses Essais, publiés pour la première fois en 1580 (Bordeaux, Millanges, 2 vol. in-8): «Ce que nous appellons honnesteté, dit-il (liv. II, ch. 12), de n’oser faire à descouvert ce qui nous est honneste de faire à couvert, ils (les stoïciens) l’appeloient sottise; et de faire le fin à taire et desavouer ce que nature, coustume et nostre desir, publient et proclament de nos actions, ils l’estimoient vice: et leur sembloit que c’estoit affoler les mystères de Venus, que de les exposer à la veue du peuple, et que tirer ses jeux hors du rideau, c’estoit les avilir: c’est chose de poids que la honte, la recelation, reservation, circonscription, parties de l’estimation: que la volupté très-ingénieusement faisoit instance, sous le masque de la vertu, de n’estre prostituée au milieu des quarrefours, foulée des pieds et des yeulx de la commune, trouvant à dire là dignité et commodité de ses cabinets accoustumés. De là disent aulcuns que d’oster les bordels publicques, c’est non-seulement espandre partout la paillardise qui estoit assignée à ce lieu-là, mais encore aiguillonner les hommes vagabonds et oisifs, à ce vice, par la malaysance.» Montaigne, en sa qualité d’ancien membre du parlement de Bordeaux, ne pouvait se prononcer ouvertement contre une loi qui passait pour une des plus excellentes de la jurisprudence française et qui recevait tous les jours son application sur quelque point du royaume; mais il avait des vues trop hautes en philosophie et en politique, pour ne pas déplorer tout bas un remède qui était pire que le mal.
Ce ne fut donc pas lui qui essaya d’élever la voix pour plaider la cause de la Prostitution légale dans l’intérêt des mœurs publiques et pour demander le rétablissement des anciens priviléges de la débauche; ce fut, dit-on, un savant ministre de la religion réformée, Pierre-Victor-Palma Cayet, qui jugea utile de rendre au vice un domaine circonscrit et borné, où il pourrait épuiser ses poisons, sans infecter la partie saine de la population. Cayet, né de parents pauvres à Montrichard en Touraine, avait acquis des connaissances très-étendues dans toutes les sciences et même dans celles qu’on appelait occultes et diaboliques; il s’était occupé de magie et il se vantait de communiquer avec le démon qui lui avait donné le don des langues. Son savoir immense, plutôt que sa démonomanie, le fit attacher comme prédicateur à la maison de la princesse Catherine de Navarre. Il avait déjà composé plusieurs écrits de magie, de polémique religieuse et d’histoire, lorsqu’il s’avisa de vouloir se poser en réformateur des mœurs et de rédiger un Discours contenant le remède contre les dissolutions publiques, présenté à messieurs du parlement. Ce Discours n’était, selon lui, que la traduction ou la paraphrase d’un opuscule italien, imprimé quinze ou vingt ans auparavant, sous ce titre: Discorso del remedio delle publiche dissolutioni, et sous le nom du célèbre Nicolo Perotto, archevêque de Siponto. Il est probable que Cayet ne s’était pas contenté de traduire son auteur et qu’il avait mis beaucoup du sien dans cette apologie de la Prostitution légale. On a prétendu que Cayet menait alors une vie débauchée et «qu’il s’estoit porté peu honnestement à l’endroit d’une damoiselle.» Cette accusation, formulée par Colomiés dans sa Gallia orientalis (p. 144), n’a pas un rapport très-direct avec le projet que le prédicateur de madame Catherine nourrissait alors de se faire le restaurateur des bordeaux. Seulement, le mémoire, qu’il avait rédigé dans ce but, renfermait des considérations morales, économiques et pornographiques, qui n’étaient pas trop en harmonie avec le caractère et la robe de l’auteur. Il logeait, dit-on, dans un cabaret de la rue de la Huchette, lequel est qualifié de bordeau signalé, dans les Mémoires de la Ligue (ancienne édit., t. VI, p. 347), et il y resta plus de trois mois avec un magicien fameux qu’on nommait le juge de Coudon. C’était dans le courant de l’année 1595, et, dès cette époque, les réformés soupçonnaient Cayet de vouloir, par calcul d’ambition, se convertir au catholicisme. Cayet, ayant achevé son livre sur les mauvais lieux et sur la nécessité de les établir dans tout État bien policé, le fit copier par son scribe et y ajouta de sa propre main quantité de notes grecques et latines; ce manuscrit, ainsi préparé pour l’impression, fut confié à un imprimeur protestant, Robert Estienne, qui paraît avoir hésité à le mettre sous presse et qui consulta un ami commun. On a supposé que cet ami devait être Pierre de l’Estoile, avec qui Cayet avait lié une société plus étroite qu’avec personne. Il arriva, cependant, que le manuscrit fut dérobé entre les mains de l’imprimeur et que Cayet se vit accusé de libertinage devant un consistoire de ministres réformés qui entendirent des témoins, interrogèrent le prévenu et le condamnèrent comme auteur d’un livre exécrable, quoique Cayet soutînt avec énergie que ce livre, qu’il avait le droit de posséder dans son étude, était «rempli» de bons remèdes contre l’incontinence. Il reprocha vivement à Robert Estienne de l’avoir trahi: «Monsieur, je ne vous ai point trahi, répondit l’imprimeur; j’ai été surpris par un autre que j’estimais un autre moi-même. Je n’ai jamais dit que vous en fussiez l’auteur, et vous confesse que je vous avais promis de ne le montrer à personne.» (Chronologie novennaire, par Palma Cayet, sous l’année 1595.)
Cayet, qui venait d’être déposé solennellement par le consistoire, déclara sur-le-champ qu’il se réunissait à la religion catholique et romaine, et quitta le service de la sœur du roi. Le traité sur l’établissement des bordeaux ne fut pas imprimé, et les ministres évangéliques, qui avaient le manuscrit original, en firent une menace permanente contre l’honneur de l’écrivain, lequel devint docteur de la Faculté de théologie et ne s’en livra pas moins aux sciences occultes. On assurait qu’il s’était donné au diable et qu’il avait signé de son sang un contrat avec le prince des ténèbres. Les protestants le poursuivirent, il est vrai, de calomnies et de satires, dans lesquelles reparaissait toujours le détestable livre, que personne n’avait vu, excepté l’imprimeur Robert Estienne, Pierre de l’Estoile, et les membres du consistoire. Voici comme l’Estoile, qui fut soupçonné d’être le véritable auteur de ce livre, en parle dans ses Registres-journaux: «En ce temps mesme et sur la fin de l’année (1595), un ministre de Madame, nommé Pierre-Victor Cayet, abjura la religion et quitta le ministère pour se faire prebstre catholique rommain; brouilla force cayers de papier contre les ministres, ses compagnons, qui l’accusoient d’avoir commencé sa conversion par le bordeau, car ils produisoient un livre qu’il avoit fait pour la permission et tolérance desdits bordeaux, dont fust fait le quatrain suivant:
Ce passage donne à entendre que Pierre de l’Estoile connaissait le livre et qu’on en avait tiré des copies; mais Cayet n’avoua jamais que ce livre fût véritablement son œuvre, ce qui permet de penser qu’il rougissait de l’avoir fait. Agrippa d’Aubigné, qui ne pardonnait pas à Cayet son apostasie, en raconte ainsi les motifs dans son Histoire universelle (t. III, liv. IV, ch. 41): «Avint aussi que Cayet, travaillant à la magie, quelque temps après fut déposé, estant aussi accusé d’avoir composé deux livres, l’un pour prouver que, par le sixiesme commandement, la fornication ni l’adultère n’estoient point défendus, mais seulement le péché d’Onan (sola masturbatio inhibita); l’autre estoit pour prouver la nécessité de restablir partout les bordeaux.» D’Aubigné ne cessa pas de vilipender Cayet au sujet de ces deux ouvrages, qui n’en faisaient qu’un seul, au dire de l’auteur des notes sur la Confession de Sancy (p. 58 de l’édit. publ. par Leduchat, en 1744, à la suite du Journal de Henri III). Mais, dans la Confession de Sancy, d’Aubigné revient sur les deux livres avec une persistance qui témoigne d’une conviction bien arrêtée: «Nous n’eussions point tenu entre les pechez, fait-il dire à son héros, le sieur de Sancy, la simple fornication ni l’adultère par amour, suivant le cahier de Cayet en son docte livre du restablissement des bordeaux et sa docte dispute sur le septiesme commandement... Ce septiesme commandement, qui est Non mœchaberis, défend seulement le péché des enfants d’Onan, car μοιχεύειν dérive, selon cette théologie moderne, ἀπὸ τοῦ μοίχου et χέειν, quod est humidum fundere.» Dans le Baron de Fœneste, d’Aubigné tient toujours pour deux livres, quoique cette facétieuse satire ait été composée depuis la mort de Palma-Cayet: «Le chassastes-vous pour la magie? demande le baron.—Il ne fut, au commencement, répond Enay, qui n’est autre que d’Aubigné lui-même, accusé que de deux livres, l’un par lequel il soustenoit que la fornication ni l’adultère n’estoient point le péché deffendu par le septiesme Commandement, mais qu’il deffend seulement τὸ μοιχὸν χεύειν, voulant toucher le péché d’Onan, et là-dessus eut la sacrée Société (la Compagnie de Jésus) pour ennemie; l’autre livre estoit de restablir les bourdeaux.» Le chapitre (liv. II, ch. 22) se termine par un abominable sonnet, qu’on retrouve aussi, à la fin de la Confession de Sancy, sous ce titre: Syllogisme expositoire sur la controverse si l’Église est des éleus seulement. Ce sonnet, dont le trait final est imité d’un passage du Passavant de Théodore de Bèze, applique à l’Église romaine les paroles du prophète Ézéchiel, au sujet de la femme quæ divaricavit tibias suas sub omni arbore; ce sonnet, inspiré par l’abjuration de Palma-Cayet, rappelle que cet apostat «voulut loger les putains en franchise,» lorsqu’il était encore huguenot:
Agrippa d’Aubigné, qui était l’ennemi personnel du pauvre Cayet et qui ne cessa jamais de vomir contre lui les plus atroces injures, croit pouvoir le qualifier ainsi:
Enfin, dans un autre endroit de la Confession de Sancy, d’Aubigné remet encore sur le tapis un des deux livres de Cayet, en parlant du grand pape Sixte V, «qui osta les bordeaux des femmes et des garçons, faute d’avoir lû le livre de M. Cahier.» On peut, d’après cette phrase, inférer avec quelque probabilité, que Cayet, dans le Discours qu’il se proposait de présenter au Parlement et qu’il avait farci de citations grecques et latines, s’était occupé de toutes les espèces de débauche chez tous les peuples et à toutes les époques, et qu’il n’avait pas oublié de mentionner, à l’appui de son opinion, l’autorité du pape Sixte IV (et non Sixte V), auquel on attribuait l’établissement des lieux de prostitution consacrés à l’une et l’autre Vénus. Lupanaria utrique Veneri erexit, avait dit le savant Corneille Agrippa de Nettesheim, dans une des premières éditions de son célèbre traité De vanitate et incertitudine scientiarum (ch. 64, De lenocinio); mais il modifia depuis cette assertion un peu hasardée et se contenta de rappeler que ce pape débauché avait construit à Rome un noble bordeau: Romæ nobile admodum lupanar extruxit. (Voy., dans le Dict. hist. et crit. de Bayle, l’art. de Sixte IV.)
Les plans pornographiques de Palma Cayet ne furent donc pas soumis à l’examen du parlement et à l’appréciation des juges compétents; il n’y eut aucune réforme, aucune innovation, dans la police des mœurs, et quelques mauvais lieux restèrent ouverts avec l’agrément tacite des lieutenants civil et criminel. Cependant il est permis de soupçonner que de graves abus avaient eu lieu dans cette tolérance arbitraire de certains asiles de la Prostitution; nous sommes porté à croire que les commissaires enquêteurs ou leurs agents recevaient parfois des redevances pécuniaires ou des présents, de la part des méprisables ordonnateurs de la débauche, car une ordonnance de Henri III, datée du 15 octobre 1588, nous laisse entendre que, dans plusieurs circonstances, les magistrats avaient négligé d’appliquer l’édit de 1560 concernant les bordeaux et s’étaient montrés favorables aux intérêts impurs des gens dépravés qui vivaient de la Prostitution. Dans cette ordonnance «contre les blasphémateurs, berlandiers, taverniers, cabaretiers, basteleurs et personnes faisans exercice de jeux dissolus,» on doit remarquer les deux paragraphes suivants: «Défend à tous, tenir bordeaux, brelans et jeux de dez, que veut estre punis extraordinairement sans dissimulation ni connivence des juges et à peine de privation de leurs offices.—Défend à tous propriétaires, de louer maisons, sinon à gens bien famez et nommez, et ne souffrir en icelles aucun mauvais train ou bordeau secret ne public, sur peine de soixante livres parisis d’amende pour la première fois, et de six vingts livres parisis pour la seconde, et, pour la troisième fois, de privation de la propriété des maisons.» (Voy. les Edicts et ordonnances des rois de France, recueillis par Ant. Fontanon et augm. par Gabr. Michel, édit. de 1610, t. IV, p. 243.) Il y avait donc eu connivence entre les juges et les parties intéressées, pour que le roi enjoignît aux premiers de se garder de toute dissimulation dans la recherche et la poursuite des bordeaux secrets et publics. Cette ordonnance royale ne fut pas observée plus scrupuleusement que les autres, et la Prostitution, cet exutoire nécessaire des passions honteuses qui fermentent toujours dans une grande ville, avait continué à trouver un gîte chez les étuvistes, les barbiers, les hôteliers, les cabaretiers et les logeurs, quoique les maisons assez mal famées de ces gens-là fussent exposées à des visites domiciliaires de jour et de nuit, que les commissaires examinateurs du Châtelet étaient tenus de faire, mais qu’ils ne faisaient pas souvent. «Il y eut toujours, dit Delamare (Traité de la Police, t. I, p. 525), beaucoup de particuliers assez corrompus ou interessez pour louer leurs maisons en tout ou en partie pour cet infâme commerce. Le magistrat de police y pourvut, en renouvellant de temps en temps la publication des règlements et les remettant en vigueur, pour l’exécution, par des nouvelles ordonnances.»
Delamare cite d’abord une de ces ordonnances, datée du 19 juillet 1619 et rendue par messire Henry de Mesmes, seigneur d’Irval, conseiller du roi, lieutenant civil de la ville, prévôté et vicomté de Paris. Le procureur du roi s’étant plaint que «plusieurs personnes de mauvaise vie logent et se retirent en cette ville, font des bordels publics, qui causent plusieurs voleries, meurtres et assassinats,» le lieutenant civil faisait défenses expresses «à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu’elles soient, de loger et retirer en leurs maisons aucunes personnes de mauvaise vie, sur peine de perte des loyers qui seront aumosnez aux pauvres enfermez, mesme leurs maisons estre louées à la diligence du procureur du roy, pendant le temps de trois années, et les deniers en provenans estre baillez et delivrez ausdits pauvres enfermez.» En même temps, le lieutenant civil ordonnait «à tous vagabonds, filles desbauchées, de vuider la ville et faulxbourgs de Paris, dans vingt-quatre heures après la publication de la présente ordonnance, sur peine d’estre emprisonnez et leur procès estre fait et parfait.» Les bourgeois et habitants de Paris étaient requis de prêter main-forte au premier huissier ou sergent du Châtelet et autres officiers de justice chargés de l’exécution de l’ordonnance; de se saisir des contrevenants et de les mener au logis du commissaire de leur quartier, sous peine de cent livres parisis d’amende. Cette ordonnance paraît avoir été souvent renouvelée à peu près dans les mêmes termes; celle du 30 mars 1635, rendue par Michel Moreau, lieutenant civil de la prévôté, renfermait des prescriptions plus rigoureuses, à en juger par ces trois articles que Delamare en a extraits: «I. Avons enjoint, suivant les ordonnances et arrests de la Cour cy devant donnez, à tous vagabonds sans conditions et sans aveu, mesme à tous garçons barbiers, tailleurs et de toutes autres conditions, et aux filles et femmes desbauchées, de prendre service et condition dans vingt-quatre heures, sinon vuider cette ville et fauxbourgs de Paris, à peine contre les hommes, d’être mis à la chaisne et envoyez aux galères, et contre les femmes et filles, du fouet, d’estre rasées et bannies à perpétuité, sans aucune forme de procès.—II. Sont faites défenses à tous propriétaires et principaux locataires des maisons de cette ville et fauxbourgs, de les louer ni sous-louer qu’à personnes de bonne vie et bien famez, ni souffrir en icelles aucun mauvais train, jeux ni brelan, à peine de 60 livres d’amende pour la première fois, la perte des loyers pendant trois ans pour la seconde, et de la confiscation de la propriété pour la troisième fois, au profit de l’Hôtel-Dieu de cette ville.—III. Pareilles défenses sont faites aux taverniers, cabaretiers, loueurs de chambres garnies et autres, de loger ni recevoir de jour ni de nuit aucunes personnes des conditions susdites, leur administrer aucuns vivres ni aliments, à peine de punition exemplaire.»
Plusieurs événements tragiques, consignés dans les Journaux de Pierre de l’Estoile, nous apprennent combien ces débauchés, rufiens et gens sans aveu, qu’on faisait sortir de Paris, étaient dangereux pour la sécurité des citoyens. On les trouvait tout prêts à commettre un crime, pourvu qu’on les payât. Ainsi que les bravi italiens, ils avaient sans cesse le couteau à la main, et quand ils ne portaient pas d’armes, ils se servaient d’un jeton «qui coupoit comme un rasoir,» pour trancher le nez de leur ennemi ou lui déchiqueter les joues à l’aide de cet instrument, qu’ils maniaient avec beaucoup de dextérité. (Voy. le Journal de Henri III, édit. de MM. Champollion, p. 131.) En 1581, Jean Levoix, conseiller au parlement de Paris, voulut se venger de sa maîtresse, qui était la femme d’un procureur au Châtelet, nommée Boulanger. Cette adultère, qu’il entretenait publiquement, avait résolu tout à coup de s’amender et de changer de conduite: elle pria donc son corrupteur de ne plus l’importuner davantage, et elle résista aux efforts qu’il fit pour l’entraîner encore dans le vice. «Estant contraint de s’en aller, il lui dit mille injures, et au sortir, l’appelant putain et rusée, la menaça de l’accoustrer en femme de son mestier.» Peu de temps après, la veille de la Pentecôte, la pauvre femme étant aux champs avec son mari, Jean Levoix, accompagné de quelques ruffisques de tanchau (rufiens de bordeau), la surprit dans un lieu écarté, et l’ayant jetée à bas de cheval, il ordonna aux misérables qu’il avait amenés de lui couper le nez avec un jeton. La victime de cet affreux traitement attaqua en justice le conseiller Jean Levoix, qui fut obligé de composer avec la partie plaignante, moyennant deux mille écus. Après l’arrêt du parlement de Rouen qui le mettait hors de cause, la mère du coupable alla remercier le roi: «Ne me remerciez pas, lui dit Henri III, mais bien la mauvaise justice qui est en mon royaume, car, si elle eût été bonne, votre fils ne vous eût jamais fait peine.» Les rufiens, qui avaient mutilé la femme de Boulanger, furent sans doute moins heureux que Jean Levoix. C’étaient des rufiens de cette espèce qui tuèrent en 1576, dans la rue des Lavandières, le capitaine Richelieu, dit le Moine, «homme mal famé et renommé pour ses larcins, voleries et blasphesmes, estant, au reste, grand rufien et gruyer de tous les bordeaux.» Ce capitaine, irrité du vacarme que faisaient dans une maison voisine de la sienne des hommes et des femmes de mauvaise vie, les interpella par la fenêtre, vers dix heures du soir, les menaça de les expulser de leur cagnard, «comme luy desplaisant de ce qu’ils entreprenoient ruffianer et bordeler si près de son logis, à sa veue et à sa barbe.» On le défia de descendre dans la rue, et quand il y fut, avant qu’il eût le temps de tirer son épée, il tomba percé de cent coups de dague. (Journ. de Henri III, p. 65.) En 1607, un autre gentilhomme, que l’Estoile ne nomme pas, fut tué, dans un bordeau de Paris, par le fils du baillif Rochefort, qui s’était pris de querelle avec lui.
Ce dernier fait, rapporté par Pierre de l’Estoile, conseiller du roi et grand audiencier à la chancellerie de France, prouve que, nonobstant les ordonnances des rois et les règlements de police, les bordeaux de Paris, tolérés, sinon autorisés, avaient une notoriété scandaleuse, qui amenait parfois leur fermeture et l’expulsion des femmes perdues et des hommes avilis qu’on y trouvait à demeure. Pierre de l’Estoile caractérise encore mieux le désordre étrange qui régnait à cette époque dans la police des mœurs: «Le mercredy 13 avril 1611, fut tenue la mercuriale, en laquelle M. le premier président (de Harlay) triompha de discourir sur la nécessité de la réformation en tous estats et principalement sur les graves abus et corruptions de la justice et police de Paris, ausquels il estoit nécessaire de donner ordre et y mettre la main, comme il délibéroit de le faire (mais j’ay peur que ce faire demeure en la proposition).» Il parla fort contre «les brelans et bordeaux tolérés publiquement et impunément, et qu’il les falloit oster. Touchant les brelans, c’estoit chose commune et aisée à vérifier, ainsi qu’on disoit qu’il y en avoit une milliasse à Paris; mais, entre iceux, quarante-sept se trouvoient autorisés, célèbres, et tant publicqs, d’un chascun desquels le lieutenant civil recevoit et touchoit une pistole tous les jours: qui estoit un grand gain berlandier, peu honneste à la vérité, mais bien aisé et asseuré et hors du hasard du jeu.» Si les brelans étaient autorisés moyennant une redevance quotidienne au lieutenant civil de la prévôté, il est clair que les bordeaux payaient aussi pour avoir pareille autorisation; mais l’Estoile ne le dit pas, et nous en sommes réduits à supposer que le lieutenant civil tirait au moins une pistole par jour de chaque grand bordeau, qui devenait au besoin un brelan, de même que les brelans ne différaient guère des bordeaux.
«Pour le regard des bordeaux de Paris, ajoute l’Estoile, je pense que justement nous pourrions accomoder à ceste ville le dire de Stratonicus, lequel, sortant d’Héraclée, regardoit de tous costés si personne ne le voïoit, et comme quelqu’un de ses amys luy eust demandé la raison pourquoy il faisoit cela: «D’autant, dit-il, que j’aurais honte qu’on me vid sortir d’un bordeau;», notant par sa réponse la corruption et paillardise qui estoit universelle par toute la ville. Et, de fait, il n’estoit pas jusques aux crocheteurs et savetiers des coings des rues qui ne le chantassent et criassent tout haut, et les médisans de la Cour et du Palais (qui la plupart estoient du mestier) disoient que M. le premier président en devoit commencer la réformation par sa maison.» (Mémoire et journal de P. de l’Estoile, sur le règne de Henri IV, édit. de MM. Champollion, p. 661.)
Sommaire.—Le grand poëte de la Prostitution, Mathurin Regnier.—Sa philosophie épicurienne.—Son caractère et ses mœurs.—La bonne Loi naturelle.—L’Impuissance.—Une de ses aventures nocturnes.—Le Mauvais gîte.—Le Discours d’une vieille maquerelle.—Madelon et Antoinette.—Macette.—Épître au sieur de Forquevaus.—Maladie et mort de Regnier.
Nous avons recherché la physionomie de la Prostitution du quinzième siècle chez les poëtes de cette époque, et surtout dans les poésies de François Villon, qui ne craignait pas de flétrir sa muse, en la promenant de taverne en taverne et en lui donnant un cortége d’enfants perdus, de mauvais garçons et de filles: nous allons faire un pareil travail d’investigation spéciale dans les poésies du commencement du dix-septième siècle, et surtout dans celles de Mathurin Regnier, qui, de même que Villon, a tracé le tableau de la Prostitution de son temps, en ne rougissant pas de consacrer quelques-uns de ses ouvrages à la peinture de ses mœurs dépravées. Villon était un écolier vagabond qui vivait dans les cabarets et les clapiers les plus honteux; Regnier était presque un courtisan, presque un gentilhomme, presque un ecclésiastique, qui, entraîné par la fougue de ses passions, oubliait parfois son nom, sa naissance et son rang, pour fréquenter incognito les plus méprisables asiles de la débauche publique. Chez Villon, il y avait l’habitude de la dégradation morale. Chez Regnier, au contraire, c’était, pour ainsi dire, le caprice et la fantaisie de l’inconduite; c’était la poursuite aventureuse du plaisir érotique sous toutes ses faces. Regnier nous conduira donc, en sortant de la cour de Henri IV, où son génie de poëte lui avait procuré une position honorable, dans les gîtes hideux où se réfugiait alors la Prostitution libre, telle que l’avaient faite les lois prohibitives et les mesures variables de tolérance municipale.
Mathurin Regnier, fils d’un échevin de la ville de Chartres, neveu, par sa mère, du poëte Desportes, tonsuré dès l’âge de onze ans, et destiné à la prêtrise, attaché de bonne heure, en qualité de secrétaire, à la personne d’un cardinal, François de Joyeuse, qui l’emmena et le retint à Rome pendant dix ans, n’avait pu se défendre de céder aux penchants libertins qui le firent tomber dans les désordres les plus scandaleux. On ne saurait dire si ce fut la poésie qui l’avait prédisposé à la débauche, ou bien si la débauche éveilla en lui l’inspiration poétique. Regnier, que les amours avaient «rendu grison avant le temps,» reconnaissait volontiers, à l’âge de trente ans, que son tempérament de poëte l’emportait au courant de la vie épicurienne: c’est ce tempérament, c’est ce feu, disait-il,
Il s’excusait donc de ranger sa jeunesse à d’autres façons, et de ne changer jamais de conduite, malgré les reproches qu’on lui adressait sur un seul point, et ce point là, il ne s’en cache pas:
On n’avait pas d’autres griefs à alléguer contre le jeune Mathurin, qui était d’ailleurs orné de toutes les qualités du cœur et de l’esprit, perfectionnées et mises en valeur par l’étude, la philosophie et le monde. Ses déplorables habitudes de libertinage nuisaient pourtant à son avancement, en dépit des grandes amitiés qu’il s’était acquises par le charme et la douceur de son intimité. Le cardinal de Joyeuse n’osa pas même lui faire obtenir un canonicat ou une abbaye; et quand il quitta le service de ce prélat pour devenir secrétaire de légation à la suite de Philippe de Béthune, ambassadeur de France à Rome, il était aussi pauvre et aussi amoureux qu’à son arrivée de Chartres, sous les auspices de son oncle, l’abbé Desportes. Tout l’argent qu’il avait gagné depuis s’était égaré dans les cloaques de la Prostitution. Regnier s’est peint lui-même avec une naïveté et une franchise, qui ont fait de son portrait le type du coureur de bordeaux. (Voy. la satire VIII, adressée au marquis de Cœuvres.) Il déclare que l’amour des femmes est si violent chez lui, que la force et la raison lui manquent absolument pour résister à cette passion exclusive et dominante: «Je n’ai pas le jugement, dit-il,
Il s’abandonne, il est vrai, avec délices, à cette fougue des sens; sa faute est volontaire; il est content de son mal; il se tient trop heureux, dit-il,
Regnier aime sans choix; toutes les femmes lui sont bonnes: les vieilles comme les jeunes, les laides aussi bien que les belles. Il soutient cette thèse singulière, que la créature la plus disgracieuse, la plus repoussante, peut encore jouer son rôle de femme dans l’éternelle comédie de l’amour. Voilà bien le raffinement d’une sensualité monstrueuse et dépravée! Il n’y a peut-être que Regnier qui ait émis un pareil paradoxe, entre tous les poëtes érotiques anciens et modernes:
Il développe ensuite, en homme expert et convaincu, son système des compensations en amour, et il fait ressortir les mérites secrets qu’on peut rencontrer chez une femme, pour se dédommager de ses défauts extérieurs et de son infériorité apparente; il est d’accord avec Ovide, quand il prend parti même pour la niaise et l’ignorante:
Il pense que cette Nature prévoyante a si bien arrangé les choses,
Après avoir justifié de la sorte toutes les imperfections qui peuvent être le partage du sexe féminin, il revient à son aveugle et irrésistible besoin d’essayer partout les forces de son incontinence; il exprime la violence et l’ardeur de son tempérament avec une verve libidineuse, que nous retrouvons seulement chez Rétif de la Bretonne un siècle et demi plus tard: ce n’est pas de l’amour; c’est de la sensualité, sans délicatesse, sans frein et sans loi:
Il est impossible de se montrer plus complaisant pour le vice. On comprend que, dans cette continuelle impatience des plaisirs illicites, Regnier dut faire plus d’une rencontre fâcheuse pour sa santé en même temps que pour sa bourse: de là, tous les fléaux de Vénus qui s’acharnèrent sur lui et qui l’accablèrent d’infirmités précoces. Son Mécène, Philippe de Béthune, vint à son aide, en lui faisant avoir un canonicat dans l’église de Notre-Dame de Chartres, et une pension de deux mille livres sur l’abbaye de Vaux-Cernay, dont son oncle Desportes avait été abbé titulaire. Regnier, âgé de trente ans à peine, était déjà infirme, perclus de goutte et de rhumatisme, tout chargé des souvenirs dégoûtants de ses débauches, et retombant sans cesse dans les mains des médecins, qui désespéraient de le guérir. Dans plusieurs pièces de ses poésies, il représente le triste état où l’avait réduit ce qu’il nommait la bonne loi naturelle, à laquelle il s’était laissé aller si doucement:
Mais les souffrances inextinguibles qu’il éprouvait dans tout son corps, les traitements pénibles qu’il avait à suivre, les opérations douloureuses auxquelles il était condamné, ce n’était pas encore là le plus grand châtiment de ses désordres: ce fut quelquefois la honte de se sentir incapable de rentrer dans la carrière du vice qu’il avait tant de fois parcourue. Dans une de ses élégies, il raconte, en beaux vers dignes des érotiques grecs et latins, l’affront qu’une de ses maîtresses eut un jour à subir pour prix de la complaisance qu’elle avait voulu lui montrer; il rougit de trouver ses facultés si hostiles à ses désirs; il s’indigne contre lui-même:
Cette insuffisance n’était sans doute que passagère et tenait à des circonstances transitoires; mais Regnier, qui se flattait de pouvoir aimer «encore après sa mort,» avait peine à se remettre d’une humiliation qu’il ne devait reprocher qu’à l’abus des plaisirs et aux ravages des maladies honteuses. Il recommençait pourtant à chercher fortune dans les rues mal famées et à retremper son énergie dans l’élément de la Prostitution. Suivons-le, de loin, en ses excursions pornographiques.
Un soir, après un dîner ridicule auquel il avait assisté à contre-cœur comme convive, et qui s’était terminé par une bataille générale, il sort de la maison, sans demander qu’on l’éclaire, et il veut regagner son logis; mais il demeurait loin de là, et il connaissait mal le chemin; de plus, la nuit était des plus noires, et la pluie tombait à torrents. Il marchait, doublant le pas, le long des maisons, abrité par les auvents des boutiques et enveloppé dans son manteau, lorsqu’il vint à broncher lourdement «en un mauvais passage.» Il cherche à se retenir au mur, mais ce n’est pas le mur qu’il rencontre sous sa main, c’est une porte, qui n’était pas fermée, et qui s’ouvre tout à coup. Il s’en va choir, sur le ventre, avec fracas, à l’entrée d’une allée ténébreuse et puante:
Une fois entré «dans ce logis d’honneur,» pour se faire bien venir de son hôtesse, il délie sa bourse et met pièce sur table. En voyant briller un écu, la servante et la gouvernante des filles se tiennent prêtes à le servir, en murmurant tout bas: «L’honnête homme que c’est!» et s’empressent de lui plaire à qui mieux mieux. Mais voici trois vieilles rechignées qui s’approchent à pas comptés et qui s’accroupissent devant l’âtre où flambe un petit feu de chènevottes. On dirait trois fantômes échappés de l’enfer: l’une a l’air menaçant et la mine hardie d’une Euménide de théâtre; l’autre est plus décrépite et plus ridée qu’une sorcière du sabbat; la troisième est si maigre, si jaune, si transparente, qu’on aurait pu compter ses os. Ces affreuses vieilles, couvertes d’emplâtres et de plaies, gémissent sur leurs infirmités, gagnées «au champ d’honneur et de vertu;» celle-ci a mal aux reins, celle-là, aux dents; la dernière se plaint de son cautère: