Ha! vous parlez de vostre roy!
—Non, fais, je vous jure, ma foy!
Par Dieu! j’ay l’ame trop réale:
Je parle de Sardanapale.
Com’ sempre star in bordello,
No fa Hercole immortello
Au royaume de Conardise,
Où, par madame la Marquise,
Les grans noms sont mis à monceaux
Et toute la France en morceaux,
Pour assouvir son putanisme.

Tous les honnêtes gens, tous les bons citoyens s’indignaient à l’idée de l’union du roi avec une femme déshonorée qui tranchait déjà de la reine de France. Un satirique publia ce huitain au sujet de ce beau mariage, qui n’existait encore qu’en promesse signée de la main de Henri IV:

Mariez-vous, de par Dieu! sire,
Votre heritier est tout certain,
Puisqu’aussy bien un peu de cire
Legitime un fils de putain:
Putain dont les sœurs sont putantes,
La grand’mère le fut jadis,
La mère, cousines et tantes,
Horsmis madame de Sourdis!

Madame de Sourdis, comme nous l’avons dit plus haut, était la bien-aimée du vieux chancelier de Cheverny, et elle en eut un fils, que le roi tint sur les fonts à Saint-Germain-l’Auxerrois: «Sire, dit la sage-femme en lui remettant l’enfant, avisez à le bien porter, car il est fort pesant.—Je ne m’en étonne pas, repartit Henri IV, les sceaux lui pendent au cul!» Gabrielle n’eut pas le temps d’en venir à ses fins: elle fut emportée, en quelques heures, par une maladie subite qui avait tous les caractères d’un empoisonnement. Ses envieux et ses ennemis ne lui pardonnèrent pas même après sa mort: comme, à ses obsèques, le deuil était conduit par son beau-frère, le maréchal de Balagny, fils naturel d’un évêque de Valence, et que ses six sœurs, «plus dissolues qu’elle encore,» assistaient à cette cérémonie funèbre, le poëte Sigogne composa ce sixain, que Sauval a recueilli dans les Amours des rois de France:

J’ay vu passer sous ma fenestre
Les six Pechez mortels vivants,
Conduits par le bastard d’un prestre,
Qui tous ensemble alloient chantants
Un Requiescat in pace
Pour le septiesme trespassé.

Henri IV ne pouvait vivre sans une maîtresse en titre, ce qui ne l’empêchait pas de prendre autant de maîtresses volantes qu’on lui en présentait. Madame de Beaufort était à peine inhumée, que les courtisans se disputaient à qui lui donnerait une héritière dans les bonnes grâces du roi: on trouva mademoiselle Henriette d’Entragues. Elle était fille de cette belle et douce Marie Touchet qui avait été aimée de Charles IX et qui fut mariée avec François de Balzac, seigneur d’Entragues. Cette demoiselle, âgée de dix-neuf à vingt ans, ne se distinguait pas moins par son esprit que par sa beauté; elle avait surtout, dit Sully, «ce bec affilé, qui, par ses bonnes rencontres, rendoit sa compagnie des plus agréables.» Mademoiselle d’Entragues fut si bien recommandée au roi par les personnes qui voulaient en faire une favorite, que le roi éprouva aussitôt le désir «de la voir, puis de la revoir, puis de l’aimer.» Il l’aima, dès qu’il l’eut vue; et mademoiselle d’Entragues, docile aux leçons de sa mère, et surtout de son frère, se laissa volontiers aimer. Elle n’en était pas, dit-on, à son apprentissage; cependant elle marchanda longtemps les dernières faveurs, que Henri IV réclamait avec toute l’ardeur d’un amant et toute l’autorité d’un roi. Il y eut, à ce sujet, un des plus monstrueux trafics de prostitution, que nous fournisse l’histoire des amours des rois. La famille d’Entragues, le père, la mère, leurs amis et leurs conseillers auraient été plus ou moins mêlés à ces honteuses négociations, dont le but était un marché impudique. On demandait cent mille écus de la vertu de mademoiselle d’Entragues. Quelques mémoires rapportent que la somme fut réduite à cinquante mille. Dans tous les cas, on tomba d’accord sur le prix; mais on ne s’en tint pas à l’argent: mademoiselle d’Entragues, par le conseil de ses père et mère, demandait une promesse de mariage, sous cette étrange condition qu’elle fournirait au roi un enfant mâle dans le délai d’une année! «Je suis observée de si près, disait Henriette d’Entragues à son amant, qu’il m’est absolument impossible de vous accorder toutes les preuves de reconnaissance et d’amour, que je ne puis refuser au plus grand roi du monde. Il faut une occasion; et je vois bien que nous n’aurons jamais de liberté, si nous ne l’obtenons de M. et madame d’Entragues.» Ceux-ci consentaient à fermer les yeux, dès qu’ils auraient en mains la promesse de mariage signée et scellée en bonne forme. «Cette pimbêche et rusée femelle sut si bien cajoler le roy,» dit Sully, que la promesse fut souscrite et donnée «pour la conqueste d’un trésor que peut-estre il ne trouveroit pas.» Sully eut le courage de faire tous ses efforts pour détourner son maître de cette folie amoureuse, qui menaçait de lui coûter plus de cent mille écus; il déchira même la promesse de mariage, que lui montrait le roi: «Si vous vouliez bien vous rappeler, lui dit-il avec fermeté, ce que vous m’avez dit autrefois de cette fille et de son frère le comte d’Auvergne, du vivant de madame la duchesse (de Beaufort); des propos que vous me teniez tout haut, et des ordres dont vous me chargeastes de faire sortir de Paris tout ce bagage (car c’estoit ainsy que vous vous exprimiez en parlant alors de la maison de M. et madame d’Entragues), vous pousseriez plus loin ce doute où vous estes, et compteriez encore moins de trouver la pie au nid, et, en tout cas, vous penseriez que ce n’est pas une pièce qui mérite d’estre achetée cent mille escus, et Dieu veuille qu’il ne vous en couste pas davantage un jour à venir!»

Ces conseils, émanés d’un bon et loyal serviteur, étaient soutenus par toutes les distractions galantes que pouvait imaginer le parti contraire à mademoiselle d’Entragues. Tous les jours on produisait de nouvelles filles, qui, choisies parmi les plus jolies et les plus séduisantes, ne servaient, en quelque sorte, qu’à exciter encore plus la passion du roi pour mademoiselle d’Entragues. «Il ne possédoit pas encore mademoiselle d’Entragues, dit Bassompierre dans ses Mémoires, et couchoit parfois avec une belle garce nommée la Glandée.» Il allait passer la nuit à l’hôtel de Zamet, où on la lui amenait. La Glandée fut bien vite détrônée par la Fanuche.

Tallemant des Réaux, qui nous a révélé de si neuves et si curieuses particularités sur Henri IV, rapporte un bon mot, un peu libre, de ce prince, au sujet de la Fanuche, qu’on lui avait présentée comme une vierge et qui n’en était pas à son apprentissage. (Voy. l’édit. des Historiettes, publiée avec commentaires par MM. Monmerqué et Paulin Paris, membres de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, t. Ier.)

Cette Fanuche fut longtemps une courtisane à la mode dans le grand style de la belle Impéria et des courtisanes italiennes; elle était renommée surtout à cause de son beau corps et de ses perfections secrètes. Un quatrain, imprimé en 1637 dans la seconde partie des Poésies et rencontres du sieur de Neuf-Germain, poëte hétéroclite de Gaston d’Orléans, nous prouve que Fanuche, à cette époque (elle avait alors plus de quarante ans), était encore digne des hommages de ses admirateurs et des éloges de la poésie galante.

Mais Henri IV ne se contentait pas de ces amours de passage: il voulait une maîtresse à poste fixe, il avait le cœur pris, il eût donné la moitié de son royaume pour posséder mademoiselle d’Entragues. Il la posséda, moyennant la promesse de mariage et un don de cent mille écus. On lui fit crédit pour la somme. Quand il fallut payer, il s’exécuta en rechignant; et il ordonna d’apporter dans son cabinet ces belles espèces sonnantes, qu’on étala devant lui sur le plancher: «Ventre-saint-gris! s’écria-t-il en voyant ces monceaux d’or à ses pieds, voilà une nuit bien payée!» Il s’attacha dès lors à cette conquête, qui lui avait coûté si cher, et il éleva mademoiselle d’Entragues au rang de favorite, sans se faire faute de s’éparpiller çà et là en infidélités, qui ne le rendaient ni moins tendre ni moins empressé pour elle.

Son divorce avait été prononcé en cour de Rome, mais, quelque puissant que fût son amour, il s’était laissé engager dans une alliance politique, et il épousa Marie de Médicis, en 1600. Mademoiselle d’Entragues, qui s’était inutilement opposée à cette union, mit tout en jeu pour conserver son titre et ses fonctions de favorite, en renonçant à devenir reine de France. Henri IV l’avait créée marquise de Verneuil, et il ne paraissait nullement résolu, malgré son mariage, à cesser des relations qu’il préférait à toutes les autres.

Cependant Henriette de Balzac, dont le caractère violent, souple et despote à la fois, avait exercé un grand empire sur le roi, ne lui épargnait pas les gronderies et les mauvais compliments; elle lui dit, un jour, «que bien lui prenoit d’être roi, que sans cela on ne le pourroit souffrir, et qu’il puoit comme charogne.» (Voy. l’historiette de Henri IV, dans Tallemant des Réaux.) Elle l’appelait le capitaine Bon vouloir, parce qu’il était toujours prêt à payer de sa personne en galanterie, et qu’il se sentait porté pour toutes les femmes, en général. La marquise de Verneuil, qui logeait à l’hôtel de la Force près du Louvre, partageait, pour ainsi dire, avec la reine, les attentions du roi et les assiduités des courtisans; elle ne désespérait pas de l’emporter tout à fait, un jour ou l’autre, sur Marie de Médicis, qu’elle ne nommait pas autrement que l’Italienne ou la grosse banquière. Cette installation publique d’une maîtresse en titre, vis-à-vis du Louvre, était un scandale qui faisait murmurer le peuple et gémir les vrais serviteurs de Henri IV.

On essaya, pour le séparer de cette femme astucieuse qui en voulait toujours à la couronne de France, une foule de combinaisons et d’intrigues amoureuses, destinées à diminuer le pouvoir de la marquise de Verneuil, en diminuant son prestige; mais Henri IV, en courant les aventures qu’on lui préparait, ne laissait pas de revenir plus échauffé à la marquise. En 1600, selon Bassompierre (anciens et nouveaux Mémoires), il devint un peu amoureux d’une des filles de la reine, nommée la Bourdaisière; puis, de madame de Boinville, femme d’un maître des requêtes; puis, de mademoiselle Clein; puis, de la femme d’un conseiller nommé Quelin; puis, de la comtesse de Lemoux; puis, d’une dame d’honneur de la reine, appelée Foulebon, etc. La marquise de Verneuil n’en était pas moins fêtée; mais l’exemple du roi lui apprit sans doute à se donner du bon temps, et l’on peut supposer que les consolateurs ne lui manquèrent pas. Un mot de Henri IV, rapporté par Tallemant des Réaux, ferait penser qu’il n’était pas jaloux de la marquise, comme il l’avait été de Gabrielle d’Estrées. «On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil; il ne s’en tourmenta pas autrement, et dit: Encore faut-il leur laisser le pain et les putains! on leur a ôté tant d’autres choses!» La marquise de Verneuil se sentait assez sûre de l’attachement du roi, pour n’avoir rien à craindre des rivales de rencontre qu’il lui donnait; néanmoins, son crédit fut balancé un moment par celui de Jacqueline du Bueil, fille d’un brave gentilhomme breton, Claude du Bueil, seigneur de Courcillon. Le roi, pendant une de ses brouilles avec sa maîtresse en titre, avait fait son passe-temps de cette jeune et charmante personne, qui n’osa rien lui refuser et qui se trouva grosse. Il s’agissait de mettre l’accident sous la responsabilité d’un mari: «Le mardy 5 du mois d’octobre (1604), raconte ingénument P. de l’Estoile dans son Registre-journal du règne de Henri IV, à six heures du matin, mademoiselle du Bueil, nouvelle maistresse du roy, espousa à Saint-Maur-des-Fossez le jeune Chauvalon, jeune gentilhomme, bon musicien et joueur de luth, piètre (ainsi qu’on disoit) de tout le reste, mesme des biens de ce monde. Il eut l’honneur de coucher le premier avec la mariée, mais esclairé, ainsi qu’on disoit, tant qu’il y demeura, des flambeaux et veillé des gentilshommes, par le commandement du roy, qui le lendemain coucha avec elle à Paris au logis de Montauban, où il fut au lit jusqu’à deux heures après midy. On disoit que son mary estoit couché en un petit galetas au-dessus de la chambre du roy, et ainsi estoit dessus sa femme, mais il y avoit un plancher entre deux.» Cette nouvelle maîtresse menaçait d’évincer la marquise de Verneuil, mais celle-ci n’était pas en peine des moyens de ramener le roi; elle fit attaquer vigoureusement le cœur de Jacqueline du Bueil, par le jeune prince de Joinville, frère du duc de Guise, qui la courtisait elle-même et qui lui était tout dévoué. Quand les deux amants se furent convenus et entendus, on avertit le roi, qui se plaignit amèrement à la vieille duchesse de Guise: «Qu’on épouse ma maîtresse, à la bonne heure, dit-il, j’y consens; mais qu’on me la dispute et qu’on s’en tienne à en être le galant, c’est ce que je ne souffrirai point!» Il aurait fait arrêter le prince de Joinville, si ce rival trop favorisé n’eût renoncé tacitement à la possession de Jacqueline, en s’éloignant d’elle et de la cour. Henri IV pardonna: mademoiselle du Bueil fut faite comtesse de Moret, et le fils qu’elle mit au monde, après le départ du prince de Joinville, fut légitimé comme l’avaient été ceux de Gabrielle d’Estrées.

La marquise de Verneuil tenait sous le charme son capitaine Bon vouloir; elle lui avait laissé des souvenirs qui le ramenaient toujours auprès d’elle, en dépit de toutes les amourettes. Lorsqu’elle fut accusée d’avoir trempé dans un complot contre le roi, avec son père, son frère et d’autres seigneurs, elle ne fit que rire et railler; quand elle fut condamnée, elle n’eut qu’à voir le roi pour obtenir la grâce de tous les conjurés, et bien que son rôle de favorite ait cessé vers cette époque, Henri IV allait la voir souvent et ne lui faisait pas moins bon visage. La marquise le divertissait plus que personne au monde, et la reine était toujours jalouse d’elle. Au mois de mars 1607 il se rendit avec la cour à Chantilly, où séjournait madame de Verneuil. Il avait emmené avec lui une fille, nommée Lahaye, «qu’il entretenoit, dit l’Estoile, et qu’il menoit partout où il alloit.» La marquise lui dit, en bouffonnant comme de coutume: «Vous avez de mauvais fourriers avec vous, qui vous logent à Lahaye, au vent et à la pluie!» Cette Lahaye fut disgraciée l’année suivante, et prit le voile dans l’abbaye de Fontevrault: «retraite finale et assez ordinaire des dames du mestier, dit P. de l’Estoile (à la date du 30 mars 1608), où quelques fois elles ne laissoient pas de le continuer.» Une anecdote, racontée dans les notes de Lenglet-Dufresnoy sur le Journal de Henri IV (à la date du 12 Mars 1604), nous apprend que le roi traînait partout à sa suite, dans ses voyages comme dans ses dévotions, un troupeau de femmes et de filles de la cour; ainsi, quand il allait entendre les sermons du père Gonthier, jésuite, aux différentes églises de Paris, ces dames y venaient à l’envi, en grande toilette, pour y briguer un regard et un sourire de Henri IV. Une fois, que le jésuite prêchait à Saint-Gervais, la marquise de Verneuil et beaucoup de dames vinrent se placer près de l’œuvre, où le roi était assis. Elles chuchotaient entre elles; et la marquise échangeait des signes d’intelligence avec Henri IV, qui avait de la peine à s’empêcher de rire. Le père Gonthier s’arrêta court au milieu de sa prédication, et se tournant vers le roi: «Sire, lui dit-il avec amertume, ne vous lasserez-vous jamais de venir avec un sérail entendre la parole de Dieu, et de donner un si grand scandale dans ce lieu saint?» Le roi ne lui sut pas mauvais gré de la réprimande; mais il n’en fut pas plus réservé dans sa manière d’être, et il n’évita pas davantage de causer du scandale à ses sujets.

Son dernier amour, celui qui mit peut-être le poignard dans la main de Ravaillac, a montré jusqu’où pouvait aller la dépravation de ses mœurs. C’est un des épisodes les plus étranges de l’histoire de la Prostitution à la cour de France. «Le roy, en ce temps, écrivait Pierre de l’Estoile dans ses Journaux, sous la date du mois de juin 1609, esperduement amoureux de madame la princesse de Condé, estimée la plus belle dame, non de la cour seulement, mais de la France, donne subject, par ses desportemens, de nouveaux discours, aux curieux et mesdisans, qui sans cela ne parloient que trop licencieusement de Sa Majesté et des vilanies et corruption de la cour.» La jeune Charlotte-Marguerite, fille de Henri, duc de Montmorency, maréchal et connétable de France, avait paru pour la première fois à la cour, cette année-là: «Elle étoit si jeune, dit l’auteur des Amours du grand Alcandre, qu’elle ne faisoit que sortir de l’enfance; sa beauté estoit miraculeuse et toutes ses actions si agréables, qu’il y avoit de la merveille partout. Alcandre la voyant danser, un dard à la main, comme, pour la figure du ballet, elles (les dames de la reine) représentoient les nymphes de Diane, se sentit percer le cœur si violemment, que cette blessure dura aussi longtemps que sa vie.» Le connétable avait jeté les yeux sur Bassompierre pour en faire son gendre; mais le roi, qui avait vu ce miracle de beauté et de grâce, n’hésita pas à chercher un autre mariage qui laisserait le champ libre à ses honteux desseins: «Je suis devenu non-seulement amoureux, mais furieux et outré de mademoiselle de Montmorency, dit-il à Bassompierre, qui était un de ses compagnons de table et de débauche. Si tu l’épouses et qu’elle t’aime, je te haïrai; si elle m’aime, tu me haïrois. Il vaut mieux que cela ne soit point cause de rompre notre bonne intelligence, car je t’aime d’affection et d’inclination. Je suis résolu de la marier à mon neveu le prince de Condé, et de la tenir près de ma famille. Ce sera la consolation et l’entretien de la vieillesse où je vais désormais entrer. Je donnerai à mon neveu, qui aime mieux mille fois la chasse que les dames, cent mille livres par an, pour passer son temps, et je ne veux autre grâce d’elle, que son affection, sans rien prétendre davantage.» Bassompierre se retira devant un ordre aussi formel, et mademoiselle de Montmorency épousa le prince de Condé. Dès lors, le roi s’abandonna sans pudeur à toutes les extravagances de sa passion, qui «estoit si grande, dit l’Estoile, qu’on l’en vit changer, en moins de rien, d’habits, de barbe et de contenance.» Le poëte Malherbe prêtait complaisamment sa muse à l’expression de cette passion adultère, qui, si l’on en croit des stances composées sous le nom d’Alcandre, n’aurait pas trouvé Oranthe insensible. Quoi qu’il en fût, le roi «se montrant si eschauffé à la chasse de ceste belle proie, pour laquelle avoir il mettoit tout le monde en besongne, jusques à la mère du mary, le prince de Condé lui adressa de vifs reproches et s’emporta même, dit-on, jusqu’à l’appeler b....» (Voy. les Mém.-journaux de P. de l’Estoile, édit. de MM. Champollion, p. 537, règne de Henri IV.) Le prince de Condé «estant bien averty que le roy se servoit de sa mère, comme d’un instrument propre pour corrompre la pudicité de sa femme, en entra en grosses paroles avec elle, lui dit pouilles, l’appela maquerelle ou d’autres noms qui ne valoient pas mieux, lui reprochant de luy avoir peint la honte sur le front.» Ce passage incroyable, qui nous représente une mère travaillant au déshonneur de son fils, est un des plus tristes témoignages de la dégradation morale des courtisans à cette époque. Pierre de l’Estoile ajoute un dernier trait à ce tableau hideux, en attribuant à la reine elle-même une part de complicité dans cette ligue générale contre la vertu de la princesse de Condé: «Je scay, dit Marie de Médicis, que, pour ce beau marché, il y a trente maquerelles en besongne; et, si je m’en mesle une fois, je feray la trente-uniesme.» Le prince de Condé échappa pourtant aux ruses et aux violences qui menaçaient son honneur conjugal; il enleva sa femme et l’emmena hors de France, pour la mettre en sûreté à Bruxelles. Henri IV serait allé l’y chercher, les armes à la main, si le poignard d’un régicide n’eût rompu la trame de ses coupables projets avec celle de sa vie.

L’amour frénétique de Henri IV pour la princesse de Condé avait produit un redoublement d’activité dans les démarches complaisantes des courtiers d’amour, qui s’employaient alors pour les plaisirs du roi. C’est un des caractères les plus remarquables de la Prostitution, à cette époque, que le zèle des gens de cour à servir d’intermédiaires officieux, dans les affaires de galanterie, non-seulement au roi, mais encore aux princes et aux grands. On semblait avoir perdu le sens moral, à ce point qu’un bon gentilhomme ne se faisait aucun scrupule de se prêter aux infâmes manœuvres des agents de la débauche, dès qu’il fallait contenter le caprice amoureux d’un puissant protecteur. Chacun, pour se mettre dans les bonnes grâces de son patron, ne rougissait pas de devenir, au besoin, un vil proxénète; chacun s’estimait heureux et fier de produire une nouvelle merveille de beauté, destinée à la couche royale. Aussi, faut-il accuser ces misérables pourvoyeurs, plutôt que le roi lui-même, qui n’était pas, il est vrai, capable de résister à leurs impures excitations. Le type le plus parfait du proxénétisme, le principal complice des désordres de Henri IV, fut l’Italien Sébastien Zamet, qui, de simple cordonnier qu’il était sous Henri III, n’avait pas tardé à se faire «seigneur de dix-sept cent mille écus,» conseiller du roi, gouverneur de Fontainebleau, surintendant de la maison de la reine, baron de Billy et Murat, etc. Zamet, que Henri IV nommait familièrement Bastien, et dont il appréciait l’humeur joyeuse, l’esprit délié et le servile dévouement, avait, pour ainsi dire, mis la main dans tous les amours de son maître; c’était lui qui remplissait les mystérieuses fonctions de surintendant des plaisirs du roi; c’était dans son hôtel magnifique, situé rue de la Cerisaie, que le roi faisait des parties de débauche avec les jeunes seigneurs de la cour; c’était dans cet hôtel, que le roi venait souvent passer la nuit avec des femmes que Zamet se chargeait souvent de lui fournir; c’était là, que toutes les maîtresses du roi avaient payé leur écot. Zamet eut deux concurrents dans le vilain métier qu’il exerçait avec beaucoup d’adresse et de cynisme pour le service de Henri IV: le duc de Bellegarde et le marquis de la Varenne. Le premier, qui avait été un de ceux qu’on appelait les maquereaux ordinaires de Sa Majesté (voy. le Tocsin des Massacreurs, édit. de 1579, p. 47), excellait dans l’art de choisir de friands morceaux pour la bouche du roi; il savait aussi endoctriner les filles et «les dresser au manége royal, comme des juments de bonne volonté:» il avait produit Gabrielle d’Estrées, il produisit ensuite Jacqueline du Bueil. Le second, qui avait commencé par être cuisinier de la maison de Madame, sœur du roi, s’avança si bien dans la faveur de ce prince, qu’il devint contrôleur général des postes et conseiller d’État: il était spécialement chargé de porter les poulets et les messages d’amour; on l’appelait le maître ou le ministre des voluptés du roi. (Voy. la Vie de M. du Plessis-Mornay, liv. II.) «Les maquereaux s’en vont marquis! s’écrie d’Aubigné, dans la Confession de Sancy, en parlant de la Varenne, qui avait «transsubstantié les potages de cuisine en tripotages d’estats, et les poulets de papier en poulets de chair humaine.»

Les femmes et les plus grandes dames se mêlaient aussi de ce trafic malhonnête, qui leur gagnait la faveur du prince. Nous avons vu plus haut, que la princesse douairière de Condé se liguait avec ce verd galant à barbe grise, contre la chasteté de sa belle-fille et l’honneur de son fils. Nous avons vu que madame de Sourdis favorisait le commerce adultère de sa nièce, Gabrielle d’Estrées. La princesse de Conti (mademoiselle de Guise), qui avait été aussi une des maîtresses de son grand Alcandre, ne cessait de lui chercher de nouveaux amusements, et se faisait la corruptrice de ses rivales. Nous pourrions mentionner un grand nombre d’autres femmes de grand nom, qui étaient toujours prêtes à seconder les fantaisies libertines du plus débauché des rois. Dans la Bibliothèque (imaginaire) de maître Guillaume, facétie satirique fréquemment citée dans les notes de la Confession de Sancy, on remarque les deux ouvrages suivants: Sept livres de Chasteté, faits par la Varenne, dédiés à madame de Retz, et les Préceptes de production, autrement de maquerellage, composés par madame de Villers, commentés par madame de Vitry et dédiés à la Varenne. Une facétie du même genre, qui ne nous est connue, que par un extrait inséré dans le Journal de P. de l’Estoile (à la date du mois de juillet 1609), caractérise encore mieux le scandaleux maquignonnage, qui se pratiquait surtout au profit de Henri IV: dans une plaisante Requête au roi, le nommé Clavelle, qui s’intitule le compagnon de Duret, remontre humblement à Sa Majesté, «qu’il avoit fait et exercé aussy bien et mieux que luy (Duret) le mestier de maquerellage (qui est un des principaux, et auquel l’esprit de l’homme se monstre le plus), ayant conduit des prattiques très-difficiles de ce costé-là avec plus d’honeur beaucoup et moins de hasard que Duret (et ne luy en scachant rien monstrer, dont il le desfioit luy et tout homme). Tesmoins les maquerellages (disoit-il) de telles et telles (qu’il spécifie en sa requeste), un tel et tel marché (dont vous-mesme n’estes ignorant, sire), venus à leur perfection et effect, par sa diligence et principale entremise, et où un autre, bien que versé en l’art, eust perdu ses pas et ses peines, et mille autres petits services de pareille estoffe dont il avoit obligé grands et petits à la cour.» Tallemant des Réaux raconte que le maréchal de Roquelaure, qui était borgne, accompagnant le roi en carrosse, interpella une marchande de maquereaux, et lui demanda comment elle distinguait les mâles des femelles: «Jésus! répondit cette vendeuse de poisson, il n’y a rien de plus aisé, les mâles sont borgnes.» Et Tallemant ajoute: «On l’accusoit d’avoir fait quelquefois le ruffian à son maître.»

Certes, les innombrables amours de la reine Marguerite et ceux du grand Alcandre, racontés très-sommairement, comme nous avons essayé de le faire, forment l’épisode le plus curieux et le plus caractéristique de l’histoire de la Prostitution à la fin du seizième siècle.

CHAPITRE XXXIX.

Sommaire.—Les annales de la cour sous Henri III et Henri IV.—La belle Châteauneuf.—Le souper des trois rois chez Nantouillet.—Le mariage de la maîtresse du roi.—L’assassinat de madame de Villequier par son mari.—Indignes violences de Henri III et de ses mignons.—La comédie du Paradis d’amour.—Bibliothèque de madame de Montpensier.Manifeste des dames de la cour.—Les filles d’honneur de la reine.—La Malherbe et le seigneur de la Loue.—La Sagonne et le baron de Termes.—Indulgence de Henri IV.—Commencements de la belle galanterie.—Conséquences du luxe.—Le mouchoir de 19,000 écus.—La tapisserie.—Les mystères des dieux.

Dulaure remarque avec raison, dans son Histoire de Paris (édit. in-12, t. IV, p. 492), que les scènes de luxure décrites complaisamment par Brantôme pour représenter l’état des mœurs de la cour «ressemblent à celles que pourraient offrir les annales d’un lieu de débauche;» mais Brantôme, qui vécut jusqu’en 1614, avait quitté la cour en 1582, par suite d’un dépit de courtisan, pour se retirer dans ses terres, où il écrivit ses mémoires, qui ne nous sont pas tous parvenus. Sa nièce, madame de Duretal, prit soin de brûler les plus scandaleux, et l’on peut juger ce qu’ils étaient par ceux qui nous restent. Brantôme n’a donc pu voir par ses propres yeux la fin du règne de Henri III ni tout le règne de Henri IV; il ne savait ce qui se passait au Louvre, que par les correspondances des amis qu’il y avait laissés, et il s’est abstenu de recueillir, d’après leur témoignage plus ou moins partial, tous les faits dont il ne fut pas témoin et garant. Ainsi, ne pouvons-nous pas lui demander des renseignements sur l’histoire de la Prostitution à la cour de Henri III et de Henri IV. Brantôme, si on le juge par quelques pages où il se montre l’implacable ennemi des débauches italiennes, gémissait sans doute de l’aberration honteuse, dans laquelle était tombé le dernier des Valois, entouré de vils mignons; il croyait que, sous l’influence de ces horreurs étrangères, le joli train de la cour de France avait cessé, et que l’amour des dames, tant recommandé par les traditions françaises, n’existait plus que chez de vieux courtisans et d’incorruptibles gentilshommes. Il ne faut pas supposer, néanmoins, que l’abominable secte des mignons et des hermaphrodites eût détruit toute honnête galanterie, et que les dames fussent devenues à la cour de Henri III neutres ou indifférentes dans une question où elles avaient toujours été les premières intéressées. Il faut même dire, pour l’honneur des mignons, qu’ils n’étaient pas si négligents du beau sexe, qu’on pourrait le penser à cause de leur vilaine réputation. Henri III avait eu des maîtresses, ses favoris en avaient également, et plusieurs d’entre eux qui périrent de mort tragique ne purent en accuser que les femmes.

Henri III, lorsqu’il n’était encore que duc d’Anjou, aimait Renée de Rieux, connue sous le nom de la belle Châteauneuf; c’était une de ces filles d’honneur de Catherine de Médicis, que le fameux libelle huguenot, intitulé le Tocsin des Massacreurs, n’a probablement pas calomniées, quand il les marque du sceau de la Prostitution: «Nul n’ignore, lit-on dans ce libelle (p. 49 de l’édit. de 1570), l’impudicité des filles de la suitte de la Roine mère, tesmoins la Rouet, Montigny, Chasteauneuf, Atri et autres, desquelles la chasteté est si peu connue, qu’elle ne trouveroit pas un seul tesmoing chez tous les courtisans.» Lorsque le duc d’Anjou dut partir pour la Pologne, où l’appelait le vœu des nobles polonais qui lui avaient offert la couronne, il voulait trouver un mari pour mademoiselle de Châteauneuf, à laquelle il avait fait, dit-on, une promesse de mariage par écrit. Il chercha parmi les seigneurs de la cour celui qui pourrait prendre son lieu et place. Mademoiselle de Châteauneuf, qui était d’un caractère orgueilleux et inflexible, ne se prêtait guère, il est vrai, à ce trafic matrimonial. Le duc d’Anjou jeta les yeux sur Nantouillet, prévôt de Paris, un de ses compagnons de table et de plaisir; Nantouillet déclina très-fièrement le déshonneur qu’on prétendait lui faire, et répondit au nouveau roi de Pologne, que, «pour épouser une fille de joie, il attendrait que Sa Majesté eût établi des bordeaux dans le Louvre.» Cette réponse fut rapportée à Charles IX, qui en garda rancune à Nantouillet. Peu de jours après (septembre 1573), on intercepta une lettre écrite de Paris par un courtisan, dans laquelle il était parlé, en ces termes, d’un grand scandale qui venait d’avoir lieu et qui faisait l’entretien de la ville et de la cour: «J’ay veu, disait l’auteur de cette lettre, les trois rois, qu’on appelle le Tyran, le roy de Polongne, et le tiers, le roy de Navarre, qui, pour rendre grâces à Dieu pour la paix et leur délivrance, ne cessoyent de le despiter et provoquer à vie, par leurs lascives puanteurs et autres tels sardanapalismes. Je sceu comme ces trois beaux sires s’estoient fait servir, en un banquet solemnel qu’ils firent, par des putains toutes nues...» MM. Champollion, dans leur édition du Journal de Henri III, se sont abstenus de reproduire certains passages obscènes, que Pierre de l’Estoile avait insérés tout au long dans son manuscrit. Le banquet n’avait été que le prélude de scènes plus inouïes encore. Les trois rois, «estant en peine à quoy ils employeroient le reste de la nuit,» avaient fait avertir Nantouillet, qu’ils iraient collationner chez lui à l’hôtel d’Hercule, situé au coin de la rue des Augustins. Nantouillet s’excusa en vain de recevoir de tels hôtes; mais il fut forcé d’obéir à l’ordre du roi et de faire apprêter la collation. Les convives, à moitié ivres, avaient formé le complot de piller l’hôtel d’Hercule: ils s’emparèrent, en effet, de la vaisselle d’argent, forcèrent les coffres et les armoires, y prirent tout ce qu’ils trouvèrent de précieux, et ne se retirèrent que chargés de butin, malgré les plaintes et les prières de Nantouillet. Le bruit courut, le lendemain, qu’une somme de cinquante mille francs, volée dans les coffres de Nantouillet, avait été donnée, avec beaucoup de joyaux provenant de la même source, à la belle de Châteauneuf, pour la dédommager et la venger du refus que Nantouillet avait fait de sa main. Celui-ci alla se plaindre au premier président du parlement, qui, avant de faire informer sur cette affaire, adressa des remontrances au roi Charles IX: «Ne vous en mettez pas en peine, lui répondit le roi; faites entendre à Nantouillet qu’il aura trop forte partie, s’il veut en demander raison.» Nantouillet se le tint pour dit et retira sa plainte.

Le duc d’Anjou avait déjà rompu avec mademoiselle de Châteauneuf, ou du moins il lui donnait publiquement pour rivale la princesse de Condé, dont il portait le portrait pendu à son cou. Son amour pour cette charmante princesse résista même à l’absence. En revenant de Pologne pour succéder à Charles IX, il retrouva sa maîtresse; mais il eut le chagrin de la perdre presque aussitôt. Mademoiselle de Châteauneuf essaya de reprendre alors ses anciens droits sur le cœur du prince, qui n’avait pas cessé de lui montrer beaucoup d’affection. Elle fut encore un moment la maîtresse du roi, quoique les mœurs de Henri eussent subi une triste métamorphose: elle était si peu tolérante pour les mignons, que Henri III en revint à l’idée de la marier, afin de se débarrasser d’elle. Il s’était marié lui-même avec Louise de Vaudemont; il savait que cette princesse avait été recherchée par le comte de Brienne, qui en estait toujours épris: «Comte, lui dit-il d’un ton de maître, je viens de vous ôter votre maîtresse; mais, en échange, je veux vous donner la mienne et que vous épousiez Châteauneuf.» Ce n’était pas une plaisanterie; et le comte de Brienne ne put échapper à ce mariage, qu’en quittant précipitamment la cour. La belle Châteauneuf en fut bien aise. Elle ne souhaitait pas trouver un mari, et elle aspirait toujours à conserver son titre de maîtresse du roi; mais elle eut l’imprudence d’entrer en lutte ouverte contre la jeune reine, et Catherine de Médicis lui défendit de reparaître à la cour. Le roi se garda bien de la soutenir, et, comme elle se vit abandonnée de ce prince, que les mignons avaient irrité contre elle, le dépit lui fit faire un coup de tête dont elle se repentit bientôt. Cette fille, «si entière et si dédaigneuse, dit Brantôme, que, quand quelque habile et galant homme la venoit accoster et la taster d’amour, elle lui respondoit si orgueilleusement, en si grand mespris d’amour, par paroles si arrogantes, car elle disoit des mieux, que plus n’y retournoit, se laissa si bien aller à un qui obtint tout d’elle quelques jours avant qu’elle se mariast.» C’était un Italien, nommé Altoviti, «qui n’estoit nullement comparable à force autres honnestes gentilshommes qui l’avoient voulu servir.» Deux ans après, l’ayant trouvé paillardant, dit l’Estoile (septembre 1577), elle le tua virilement de sa propre main. Henri III n’avait que faire d’une maîtresse en titre, et il se réjouit d’être ainsi délivré des éternels reproches de mademoiselle de Châteauneuf, qui lui faisait honte de ses infâmes habitudes. Il ne retomba plus depuis sous la domination d’une femme; mais, en dépit de ses mignons fraisés, il revenait, de temps à autre, aux premiers penchants de sa jeunesse. On l’accusa d’avoir poussé son favori, René de Villequier, à tuer sa femme (août 1577), qui était grosse, «combien que son mari, plus de dix mois auparavant, n’eust couché avec elle.» Cette dame avait pour amant le seigneur de Barbizi, beau jeune homme parisien qu’elle refusait de sacrifier à la jalousie du roi. «Ce meurtre fust trouvé cruel, dit l’Estoile (Journal de Henri III, ancienne édit.), comme commis en une femme grosse de deux enfants, et estrange, comme fait au logis du roy (à Poitiers), Sa Majesté y estant, et encores en la cour, où la paillardise est publiquement et notoirement prattiquée entre les dames, qui la tiennent pour vertu. Mais l’yssue et la facilité de la grâce et remission qu’en obstinst Villequier, sans aucune difficulté, firent croire qu’il y avoit, en ce fait, un secret commandement du roy, qui payoit ceste dame pour un refus en cas pareil.» Cette dernière phrase appartient à Pierre Dupuy, qui, mieux informé que Pierre de l’Estoile, l’avait mise dans sa copie à la place de la phrase qui existe dans l’original, où l’on trouve seulement: «Pour un rapport qu’on lui avoit fait, qu’elle avoit mesdit de Sa Majesté en pleine compagnie.» Dans un tombeau satirique, qui fut composé alors sur ce tragique événement, on n’épargna pas plus l’impudique femme que son exécrable mari:

Non l’ire, non l’honneur, non quelque humeur jalouse
L’ont fait ensanglanter au sang de son espouse.
D’honneur, en eust-il donc? eut-il esté jalous
D’une qu’il scavoit bien estre commune à tous,
Et que mesme il avoit nourrie en tous delices,
Adheré, consenty, mille fois, à ses vices?....
Va, passant, elle a eu justement le salaire
Que merite à bon droit une femme adultere,
Et luy, soit pour jamais dit l’infame bourreau
De celle dont il fut autrefois macquereau!

Le recueil de Sauval, publié en 1739 sous le titre de Mémoires historiques concernant les amours des rois de France, renferme plusieurs anecdotes qui prouvent que les mignons étaient plus portés que le roi à l’égard des femmes. Un jour, Henri III «se mit en tête de gagner la femme d’un conseiller du parlement, non moins belle que vertueuse, et enfin en étant venu à bout au Louvre, dans son cabinet, il l’abandonna ensuite à ses mignons; mais cette pauvre dame, alors désespérée et saisie d’un tel outrage, tombant pasmée, rendit l’esprit dans leurs bras.» Une autre fois, la Guiche, un des mignons, étant éperdument amoureux de madame de la Mirande, «femme d’une vertu à l’espreuve,» le roi ne dédaigna pas de servir les intérêts de son favori, et attira cette dame au Louvre sous prétexte de lui octroyer «un don sur les coches.» La belle solliciteuse arrive à l’heure où le roi était à table; on l’introduit dans un cabinet mystérieux, et là Henri III vint lui-même plaider la cause malhonnête de la Guiche: «La voyant inflexible et que, pour échapper du danger où son avidité l’avoit précipitée, elle alléguoit qu’une incommodité ordinaire aux personnes de son sexe l’empeschoit de lui accorder ce qu’il desiroit, là-dessus il la fait prendre devant lui par deux valets: le reste ne se devine que trop. Ces Tarquins, après cela, laissèrent aller leur Lucrèce, sans se soucier, ni de l’entendre pleurer alors avec des larmes de sang sa pudicité violée, ni de la pitié et de l’horreur qu’elle faisoit à tout le monde par ses cris et ses heurlements épouvantables.» Un autre jour, ce sont les plus grandes coureuses de Paris que le roi fait amener, dans ses coches, à Saint-Cloud. Dès qu’elles sont arrivées, il ordonne qu’on les dépouille de leurs vêtements; il fait mettre nus également les Suisses de sa garde, et il leur livre ces malheureuses, qui se dispersent dans les jardins en poussant d’indécentes clameurs. Accompagné de ses mignons et de ses plus confidents, «il prit plaisir à considérer attentivement ce qui se couvre d’un voile de ténèbres, même en toutes rencontres.» De pareils spectacles, qui font horreur, n’étaient pas rares à la cour, mais sur une échelle infiniment plus restreinte, et il n’y avait pas que des coureuses et des Suisses qui en fissent les frais. Brantôme parle, avec une réserve qui ne lui est pas ordinaire (voy. les Dames galantes, 4e discours, art. 2, de l’Amour des filles) d’une belle comédie, intitulée le Paradis d’amour, qui fut inventée par une fille de la cour, et qui fut jouée par elle-même «dans la salle de Bourbon, à huys clos, où il n’y avoit que les comédiens qui servoient de joueurs et de spectateurs tout ensemble;» il n’y avoit que six personnages, trois hommes et trois femmes, savoir: un prince et sa maîtresse, un seigneur et une grande dame de riche matière, un gentilhomme et la fille, auteur de la pièce: «Certes, toute fille qu’elle estoit, joua son personnage aussy bien ou mieux possible que les mariées: aussy avoit-elle veu son monde ailleurs qu’en son pays, et, comme dit l’Espagnol: Rafinada en Segovia, c’est-à-dire raffinée en Ségovie, qui est un proverbe en Espagne: d’autant que les bons draps se raffinent en Ségovie.»

Les dames de la cour n’avaient que trop profité, le règne de François Ier à cette école de Prostitution qui ne suspendait jamais ses leçons scandaleuses; mais leurs désordres, longtemps cachés à l’ombre du trône, s’étaient tout à coup révélés à l’indignation publique, lorsque la Réforme et la Ligue avaient fait tomber successivement tous les voiles qui enveloppaient la vie privée des rois et des grands. L’œil indiscret du peuple plongea dans des abîmes de dépravation jusqu’alors inconnus; et quand la hideuse vérité se fit jour de toute parts, chacun s’efforça d’arracher les derniers lambeaux qui la couvraient. Ainsi, dans un pamphlet satirique qui commençait à circuler à Paris en 1587, sous le titre de Bibliothèque de madame de Montpensier, et qui fut recueilli alors par Pierre de l’Estoile dans ses Registres-journaux, plusieurs des ouvrages imaginaires, qui étaient censés faire partie de cette Bibliothèque, font allusion à la conduite débordée des dames et des filles de la cour. Voici les intitulés de ces ouvrages, que nous nous abstiendrons de faire suivre d’aucune explication, car ils en disent assez par eux-mêmes: La manière d’arpenter briefvement les grands prez, par madame de Nevers. «Grandprez, son escuyer,» ajoute l’Estoile.—Secrets pour depuceler les pages, par M. de Sourdis.—Les diverses assiettes d’amour, traduites d’espagnol en françois par madame la mareschale de Retz, au seigneur de Dunes, son escuyer.—Le moyen de besoigner à cloche-pied à tout venant, par madame de Montpensier (la boiteuse).—Les ribauderies de la cour, recueillies par le sieur de Liancour, à l’instance de Caboche.—Le tresbuchet des filles de la cour, par la dame de Saint-Martin.—Traicté des bouffonneries et maquerellages de la cour, par le comte de Maulevrier.—L’histoire de Jehanne la Pucelle, par mademoiselle de Bourdeille.—La rhetorique des maquerelles, par madame de la Chastre.—Almanach des assignations d’amour, par madame de Pragny.—Le J’en veux des filles de la reine, en musique, par madame de Saint-Martin.—Le Foutiquet des demoiselles, de l’invention du petit la Roche, chevaucheur ordinaire de la paix, etc. Nous avons emprunté ces citations, tantôt à l’édition de Lenglet-Dufresnoy, tantôt à celle de MM. Champollion, sans nous préoccuper des variantes qu’elles offrent l’une et l’autre. Une pièce du même genre et de la même époque, le Manifeste des dames de la cour, peut servir de commentaire à quelques-uns de ces titres de livres imaginaires. C’est une confession des plus grandes pécheresses, à commencer par la reine mère, qui s’accuse d’avoir élevé ses enfants en tous vices, blasphèmes et perfidies, et ses filles en liberté impudique, souffrant et autorisant un bordeau en sa cour. Le Manifeste, «donné à Charcheau, au voyage de Nerac,» et signé Pericart, «avec permission de monseigneur l’archevesque de Lyon,» se termine ainsi: «Les damoiselles Victri, Bourdeille, Sourdis, Birague, Surgère, et tout le reste du chou (sic) des filles de la roine mère, disent toutes d’une voix: Ah! ha! ha! mon Dieu! que ferons-nous, si tu n’estens ta grande miséricorde sur nous? Nous crions donc à haute voix, que tu nous veuilles pardonner tant de pecchez de la chair, commis avec rois, princes, cardinaux, gentilshommes, évesques, abbés, prieurs, poëtes, et toute autre sorte de gens de tous estats, mestiers, qualités et conditions, jusques aux muletiers, valets, pages et laquais de messieurs, ladres, pouacres, essorillés, punois, poivrés, greslés, pelés et vérolés. Et disons, avec M. de Villequier: «Mon Dieu! miséricorde, donne-nous la grande miséricorde; et si nous ne pouvons trouver maris, nous nous rendrons aux Filles-Repenties!»

On peut juger, à vue de pays, combien d’aventures scandaleuses alimentaient la chronique de la cour, où les vieux n’étaient souvent pas plus sages que les jeunes; mais quel que fût le relâchement des mœurs, on ne pardonnait pas aux maladroits qui se laissaient surprendre en flagrant délit. Henri III avait lui-même des accès de pruderie et de sévérité, lorsqu’un éclat fâcheux venait à trahir le mystère des amours illicites. Il voulut faire trancher la tête au seigneur de la Loue, qui avait une intrigue avec la Malherbe, une des filles d’honneur de la reine; mais il se contenta de la lui faire épouser, bon gré, mal gré, et il l’envoya ensuite passer avec elle le temps de la lune de miel dans la prison de Vincennes, en les menaçant tous deux, «à cause, dit l’Estoile (22 mars 1578), de l’outrage et excès par lui fait en la maison de la roine son espouse, ayant esté si presumptueux que d’engrosser une de ses filles.» Henri IV, qui avait tant de motifs d’être indulgent sur ce chapitre, faillit punir avec la dernière rigueur le baron de Termes, frère du duc de Bellegarde, qui se trouvait dans le même cas que le seigneur de la Loue, «ayant esté surpris, dit l’Estoile (février 1604), la nuit, couché en la chambre des filles de la roine, avec la Sagonne, une des filles de ladite dame, qu’il aimoit et entretenoit dès longtemps, estant grosse de son fait, s’en estant sauvé tout nud et en chemise.» Tallemant des Réaux rapporte cette aventure avec des différences: «Il étoit de fort amoureuse manière, dit-il dans l’Historiette de M. de Termes. Rien ne fit tant de bruit que la galanterie d’une fille de la reine mère, nommée Sagonne. Il alla familièrement coucher avec elle dans le Louvre. La gouvernante fit du bruit; il sauta par la fenêtre, mais il laissa son pourpoint: c’étoit au premier étage du Louvre, sur le perron. Les gardes de la porte le laissèrent se sauver; il étoit assez aimé, puis on pardonne aisément les crimes de l’amour.» Marie de Médicis, tout Italienne qu’elle était, se sentit si fort offensée de cet horrible scandale, qu’elle pria le roi de faire trancher la tête au baron de Termes. Henri IV l’exila seulement pour quelques mois, et ne lui fit pas épouser la Sagonne, qui fut ignominieusement chassée, avec madame de Drou, gouvernante des filles, et la reine se montra inflexible, «comme elle fait toujours, dit l’Estoile, là où il va de l’honneur et de la chasteté.»

Henri IV n’avait pas le droit d’être trop sévère en pareille affaire; aussi, en ayant l’air de s’associer à l’indignation de la reine, il n’usa pas de trop de rigueur à l’égard des deux amants qui s’étaient laissé surprendre. On dit même que, cette aventure ayant attiré son attention sur la Sagonne, il voulut la connaître, et profita, pour cela, de l’absence de M. de Termes. Suivant le Duchat, la Sagonne ne serait autre que cette demoiselle de la Bourdaisière qui figure parmi les maîtresses de Henri IV. Ce prince trouvait bon que ses courtisans l’imitassent; mais il exigeait que les choses se passassent sans scandale, et, à l’instar de François Ier, il se montrait toujours, en paroles du moins, très-galant chevalier de l’honneur des dames. «Le roi Henri IV, dit Bassompierre (Nouveaux Mémoires, p. 171), avoit celui (le faible) des femmes à redire en lui, qui, bien qu’il fût tolérable en ce qu’il n’enlevoit point les filles ni les femmes à leurs pères, à leurs maris, il y avoit néanmoins beaucoup de mauvais exemples et de scandales, en ce qu’il ne s’en cachoit point et faisoit connoître au public les vices que la bienséance ordonne de cacher.»

On a vu, dans le chapitre précédent de cette Histoire, que le roi sacrifiait, au besoin, pères et maris à ses amours et même à ses fantaisies. Les mœurs de la cour ne pouvaient pas être différentes des siennes. On doit lui savoir gré, cependant, d’avoir considérablement diminué, à sa cour, la dépravation italienne, que le règne de Henri III avait attachée, comme une lèpre, à la jeune noblesse française. Lors de la publication des Hermaphrodites, en 1605, il fit semblant de croire que cet ouvrage était une satire de sa cour, et non de celle de Henri III, et il approuva hautement le libelle d’Artus Thomas, «qui descouvroit, dit l’Estoile, les mœurs et façons de faire impies et vicieuses de la cour, faisant voir clairement que la France est maintenant le repaire de tous vices, volupté et impudence, au lieu que jadis elle estoit une academie honorable et seminaire de vertu.» Il faut constater, néanmoins, que la belle galanterie commence sous le règne de Henri IV, et que, si le fond des mœurs de la cour était ordinairement corrompu, la forme, si l’on peut s’exprimer ainsi, en était souvent honnête et toujours élégante. Les plaisirs sensuels, à cette époque, semblaient la principale affaire, mais ils prenaient une allure plus raffinée et plus décente; ils s’entouraient de délicatesses morales et d’une sorte de mysticisme. L’Astrée d’Honoré d’Urfé servait de code souverain aux amants.

Le luxe excessif qui avait envahi la cour de Henri IV, quoique ce prince eût, au plus haut degré, le goût de la simplicité, ne pouvait qu’être nuisible aux bonnes mœurs. C’étaient les maîtresses du roi, qui, malgré lui, donnaient le ton à la mode, et la mode devenait l’auxiliaire de la Prostitution. Quand on voit Gabrielle d’Estrées payer 1,900 écus (12 novembre 1594) un mouchoir brodé, on comprend tout ce que ses rivales pouvaient faire pour avoir des mouchoirs aussi riches. De là, sans doute, une foule de compromis secrets qui déshonoraient celles que la coquetterie et la vanité poussaient à leur perte. Sauval raconte, dans les Amours des rois de France, une singulière anecdote, qui nous apprend le honteux trafic que l’amour du luxe autorisait chez les plus grandes dames. Un grand prévôt de l’hôtel du roi, lequel n’est pas nommé, poursuivait depuis longtemps une grande princesse, qu’on ne nomme pas davantage: il n’avait trouvé que des dédains et des refus; mais enfin on entra en composition, et il fut décidé qu’une tapisserie, que convoitait la dame, serait le prix d’une nuit qu’elle accorderait au grand prévôt de l’hôtel. Celui-ci eut la mauvaise foi de ne vouloir pas, le lendemain, livrer la tapisserie promise, «parce que cette nuit-là se passa de sorte, par sa faute, qu’il sortit du lit comme il y étoit entré.» Là-dessus, contestation et débat entre les parties. On choisit pour arbitre la femme d’un des secrétaires d’État, laquelle termina le différend, sous condition «que tous deux ensemble chargeroient la tapisserie sur le dos d’un crocheteur, et que la princesse passeroit encore une autre nuit avec cet amoureux si journalier.» N’est-ce pas là une des faces les plus hideuses de la Prostitution, dans un temps où les bordeaux étaient abolis par ordonnance du roi? Henri III se mit fort en colère contre Ruscelay, qui avait osé lui dire, au sujet de l’épidémie de 1584, «que la cour estoit une plus forte peste, sur laquelle l’autre ne pouvoit mordre» (voy. Journal de Henri III, à la date du 19 octobre 1584); mais Henri IV n’eût fait que rire s’il avait lu, dans les Registres-journaux de Pierre de l’Estoile (octobre 1609), à l’occasion de l’esclandre causée par les amours du prince de Joinville et de la comtesse de Moret: «Ceux qu’on tenoit à la cour pour les plus accorts et avisés, et qui pénétroient plus avant dans les sacrés mystères des dieux (encores que le plus souvent ils y vivent aussi humbles que les autres), disoient qu’en ce beau fait il y avoit du dessein couvert du roy, qui avoit fait faire à la comtesse ce qu’elle avoit fait, et qu’en tels actes on estoit pour le jourdhuy si peu scrupuleux à la cour, que, comme dit Lipse en ses epistres (et pense que c’est la 22e): Mores jam vocentur, nec in veniam modo veniant, sed in laudem