C’est ainsi, selon le Divorce satyrique, que «un fourrier bien instruit lui marqua son hostel.» Mais elle n’y logea que peu de jours, et, pour faire taire tous les bruits que son brusque retour avait motivés, en réveillant, comme le dit Pierre de l’Estoile, les esprits curieux, elle alla passer six semaines au château de Madrid, dans le bois de Boulogne. Henri IV l’avait revue avec plaisir, et ils s’étaient si bien réconciliés, que «le roi l’avoit requise de deux choses: l’une que, pour mieux pourvoir à sa santé, elle ne fist plus, comme elle avoit de coustume, la nuit du jour et le jour de la nuit; l’autre, qu’elle restraignist ses libéralités et devinst plus mesnagère.» Henri IV lui donna souvent des marques d’affection et d’intérêt. Il lui rendait visite de temps en temps, et il se divertissait à causer librement avec elle; mais, quand il revenait au Louvre, il avait coutume de dire en plaisantant «qu’il revenoit du bordeau.» (Mém. et journaux de Pierre de l’Estoile, sous le règne de Henri IV, édition de MM. Champollion, p. 425.) La reine Marguerite, en se fixant à Paris, avait eu probablement le projet de changer de vie et de renoncer à la galanterie; «mais, dit l’impitoyable auteur du Divorce satyrique, ne se pouvant plus passer de masle, plaignant le temps et ne voulant plus demeurer oisive,» elle envoya chercher à Usson ce Date ou ce Saint-Julien, «tant de fois réclamé durant ses voluptés.» Saint-Julien se mit en route aussitôt, et vint reprendre le poste de mignon qu’il avait occupé auparavant près de la reine. Celle-ci, dont la passion pour ce jeune homme s’était exaltée jusqu’à la rage, congédia Pominy et tint à distance tous ceux de ses officiers qu’elle avait plus ou moins rapprochés d’elle. Un d’eux, nommé Vermond, âgé de dix-huit ans, conçut une telle jalousie contre le favori, qu’il le tua d’un coup de pistolet, à la portière du carrosse de la reine. L’assassin fut arrêté; on le fouilla, et l’on trouva, dit le Journal de l’Estoile, «trois chiffres sur luy: l’un pour la vie, l’autre pour l’amour, et l’autre pour l’argent.» On fit son procès sur-le-champ, car la reine avait juré «de ne boire ni manger, qu’elle n’en eust veu faire la justice.» Quand on l’amena devant le corps sanglant de la victime, Marguerite, tout en larmes, avait voulu être présente à cette confrontation: «Ah! que je suis content, puisqu’il est mort! s’écria-t-il en regardant le cadavre; s’il ne l’était pas, je l’achèverais!—Qu’on le tue, ce méchant! interrompit cette amante désolée; tenez, tenez, voilà mes jarretières: qu’on l’étrangle!» Le lendemain, Vermond, condamné à avoir la tête tranchée devant l’hôtel de Sens, marcha gaiement au supplice, en disant qu’il ne se souciait pas de mourir, puisque son rival était mort.
Aussitôt après cette exécution, la reine Marguerite abandonna l’hôtel de Sens, dont le séjour lui rappelait trop la perte de son mignon. Elle acheta dans le faubourg Saint-Germain un grand hôtel, situé au bord de la rivière, près de la tour de Nesle et à l’entrée du Pré aux Clercs. Elle fit reconstruire à grands frais les bâtiments, peindre et orner les appartements, dessiner et planter les jardins, de manière à se créer une île de Cythère, où Vénus Uranie voulait établir son temple et son culte. Ce n’étaient qu’emblèmes et devises d’amour, chiffres, armes et portraits de ses amants anciens et nouveaux; car, par une singulière faculté de son imagination licencieuse, elle mêlait si bien le fait matériel avec le souvenir, qu’elle appelait sans cesse à l’aide de ses plaisirs les émotions et les jouissances d’autrefois, comme si tous les galants qu’elle avait eus dans le cours de sa vie, fussent toujours là en humeur de la satisfaire, sans jamais la contenter. Ainsi, Julien Date conservait encore des droits et des priviléges, tout mort qu’il fût, lors même que Bajaumont eut pris sa place active. Voici comment le Divorce satyrique nous dépeint le successeur de Date: «Ce Baujemont (ou plutôt Bajaumont, de la maison de Duras), mets nouveau de ceste affamée, l’idole de son temple, le veau d’or de ses sacrifices, et le plus parfait sot qui soit arrivé dans sa cour, introduit de la main de madame d’Anglure, instruit par madame Roland, civilisé par Lemayne (ou Le Moine), et naguère guéri de deux poulains par Penna, le médecin, et depuis souffleté par Delin (ou de Loue), maintenant en possession de cette pécunieuse fortune, sans laquelle la pauvreté luy alloit saffraner tout le reste du corps, ainsi que la barbe.» Elle aima Bajaumont, son bec jaune, comme elle avait aimé Date, Pominy, Aubiac et La Mole. Elle faillit le perdre aussi, et elle s’en serait bientôt consolée de la même façon. Le sieur de Loue mit l’épée à la main contre le favori et voulut le tuer en pleine église, mais on s’empara de ce furieux, qui fut envoyé prisonnier au For-l’Évêque, et qui eut à soutenir un procès, dans lequel la reine se porta partie civile. Bajaumont était tombé malade de peur, et il avait une jaunisse dont il ne se débarbouilla jamais entièrement. Marguerite ne quittait pas le chevet de son bec jaune; le roi vint la voir sur ces entrefaites, et il la trouva si triste de cette maladie, qu’il dit, en sortant, aux filles de la reine «qu’elles priassent toutes Dieu pour la convalescence dudit Bajaumont, et qu’il leur donneroit leurs estrennes ou leur foire: Car, s’il venoit une fois à mourir, ventre-saint-gris! s’escria-t-il avec gaieté, il m’en cousteroit bien davantage, parce qu’il me faudroit acheter une maison toute neuve, au lieu de celle-cy, où elle ne voudroit plus tenir.» (Journ. de Henri IV, par Pierre de l’Estoile.) Bajaumont n’en mourut pas, et la tendresse de Marguerite, pour lui, ne devint que plus furieuse et plus excentrique: comme elle avait depuis longtemps deux loups (ulcères malins) aux jambes, elle exigea que Bajaumont se fît mettre deux cautères aux bras, afin qu’ils n’eussent rien à se reprocher l’un l’autre!
«Qui sera celui qui lira ses actes héroïques, disait l’auteur du Divorce satyrique, car ils ne manqueront pas d’escrivains, qui n’admire son inclination au putanisme et qui n’approuve qu’ils doivent estre enregistrés au bordel?» Cependant le train de vie débauchée qu’on menoit à l’hôtel de la reine Marguerite, n’a pas été décrit dans les mémoires contemporains, à moins qu’il ne faille en chercher une peinture allégorique dans quelque roman du genre de l’Astrée. On sait seulement que la reine, qui ne sortait presque jamais de son pourpris amoureux, s’y occupait de dévotion autant que de galanterie. Elle avait fait bâtir le couvent des Augustins à sa porte, pour avoir, disait-on, des moines sous sa main. Elle entretenait à son service quarante prêtres anglais, écossais ou irlandais, à quarante écus par an. Elle distribuait tous les ans des dons considérables à différentes communautés religieuses. Elle répandait des aumônes avec une folle prodigalité, à laquelle n’eussent pas suffi des revenus dix fois plus forts que les siens. Le but avoué de ces pieuses libéralités était de racheter tous les péchés qu’elle pourrait faire avec ses galants et ses mignons, notamment avec le dernier, qui fut un musicien, nommé Villars, qu’on appelait le roi Margot. (Voy. les Histor. de Tallemant des Réaux.) Néanmoins, Dupleix affirme que, «dans les amours de Marguerite, il y avoit plus d’art et d’apparence, que d’effet; car elle se plaisoit merveilleusement à donner de l’amour, à s’en entretenir avec décence et discrétion, et de voir et d’ouïr des hommes faisant les passionnés pour elle, cela mesme se faisoit ordinairement par manière de divertissement, selon la coustume de la cour, où à grand’peine celui-là passe pour habile homme, qui ne sait pas cajoler les femmes, ni pour habile femme, qui ne sait pas donner quelque atteinte au cœur des hommes.» On peut dire que la reine, nonobstant ses œuvres pies et quoiqu’elle employât souvent des sommes notables, au dire du P. Hilarion de Cosse, «pour marier des pauvres filles,» tenait une école raffinée de Prostitution dans son délicieux hôtel du faubourg Saint-Germain, où sa petite cour, composée de poëtes, de philosophes, de musiciens, de gentilshommes libertins et de dames dévergondées, vivait comme elle dans le désordre, et se faisait gloire d’imiter son exemple en suivant ses leçons. Henri IV, à la fin du Divorce satyrique, lui souhaitait quelque amendement, et priait Dieu «de luy despartir quelque goutte de repentir, car, dit-il, sans lui, l’eau de cire et de chair, qu’elle alambique pour son visage, ne peut cacher ses imperfections, l’huile de jasmin dont elle oint chaque nuit son corps empescher la puante odeur de sa réputation, ni l’érésipèle qui souvent lui pèle les membres changer et despouiller sa vieille et mauvaise peau.»
Henri IV, il faut l’avouer, ne le cédait pas en libertinage à sa première femme ni à personne de son temps, et, quelles que fussent, d’ailleurs, les grandes qualités de ce prince, un des meilleurs rois qui aient gouverné la France, on est forcé de constater que l’histoire de ses amours et de ses débordements est une partie intégrante de l’histoire de la Prostitution au seizième siècle. «On peut dire, remarque Bayle dans son Dictionnaire historique et critique, que, si l’amour des femmes lui eust permis de faire agir toutes ses belles qualitez selon toute l’étendue de leurs forces, il auroit ou surpassé ou égalé les héros que l’on admire le plus. Si, la première fois qu’il débaucha la fille ou la femme de son prochain, il en eust été puni de la mesme manière que Pierre Abélard, il seroit devenu capable de conquérir toute l’Europe.» Sans admettre, avec Bayle, que la passion effrénée de Henri IV pour les femmes fasse regretter pour son honneur qu’il n’ait pas été privé des moyens de la contenter, nous reconnaissons que ce grand roi a surpassé tous ses prédécesseurs sous le rapport des appétits charnels et de l’incontinence; mais nous croyons que ce fougueux abatteur de bois, ainsi qu’il se qualifiait lui-même, ne serait pas devenu, en cessant d’être un homme, un guerrier plus intrépide ni un politique plus consommé. Ses vices, comme ses qualités, étaient inhérents à son tempérament, et ses mœurs débauchées, qui ne différaient de celles de ses contemporains que par un excès de pétulance et d’ardeur, n’eurent pas d’influence funeste sur les bons mouvements de son cœur et sur les belles manifestations de son caractère. Dans une admirable lettre à Sully (voy. les Œconomies royales, édit. in-fol., t. III, p. 137 et 138), il se défend ainsi d’aimer trop les dames, les delices et l’amour: «L’Escriture n’ordonne pas absolument de n’avoir point de pechez ny defauts, d’autant que telles infirmitez sont attachez à l’impétuosité et promptitude de la nature humaine, mais bien de n’en estre pas dominez ny les laisser regner sur nos volontez: qui est ce à quoy je me suis estudié, ne pouvant faire mieux. Et vous sçavez, par beaucoup de choses qui se sont passées touchant mes maistresses (qui ont esté les passions que tout le monde a creu les plus puissantes sur moy), si je n’ay pas souvent maintenu vos opinions contre leurs fantaisies, jusques à leur avoir dit, lorsqu’elles faisoient les accariastres, que j’aymerois mieux avoir perdu dix maistresses comme elles, qu’un serviteur comme vous, qui m’estiez nécessaire pour les choses honorables et utiles.» Les historiens et les panégyristes d’Henri IV ne pouvaient se payer de ces excuses, et tous se sont accordés à blâmer, presque sans restriction, la prodigieuse licence de sa conduite: «Encore moins, dit Mézeray, l’histoire le pourroit-elle excuser de son abandonnement aux femmes, qui fut si public et si universel, depuis sa jeunesse jusqu’au dernier de ses jours, qu’on ne scauroit mesme luy donner le nom d’amour et de galanterie.» (Abrégé chronol. de l’hist. de France, t. VI, p. 392.) Le docte et vénérable évêque de Rodez, Hardouin de Péréfixe, qui écrivit l’Histoire de Henri le Grand pour l’éducation du roi Louis XIV, ne put se dispenser de reprocher aussi à son héros la fragilité continuelle qu’il avoit pour les belles femmes: «Quelquefois, ajoute-t-il avec une candeur qui va droit à l’indécence, il avoit des desirs qui estoient passagers et qui ne l’attachoient que pour une nuit; mais, quand il rencontroit des beautés qui le frapoient au cœur, il aimoit jusqu’à la folie, et dans ces transports il ne paroissoit rien moins que Henry le Grand.»
Agrippa d’Aubigné, qui, dans son Histoire universelle depuis 1550 jusqu’en 1601, n’a pas dédaigné de raconter en détail quelques-unes des aventures amoureuses du roi de Navarre, passe en revue, dans la Confession de Sancy, les premières maîtresses de ce prince, maîtresses obscures ou de bas étage, qui n’avaient eu qu’un règne éphémère et souvent assez mal récompensé. Il commence par rappeler les infâmes amours du Béarnais avec Catherine du Luc, d’Agen, «qui depuis mourut de faim, elle et l’enfant qu’elle avoit du roy;» il parle ensuite de la demoiselle de Montaigu (fille de Jean de Balzac, surintendant de la maison du prince de Condé), que le chevalier de Montluc avait livrée à la merci du prince de Navarre, par l’intermédiaire d’un gentilhomme gascon, nommé de Salbeuf, «à quoy il eut beaucoup de peine,» parce que la pauvre demoiselle était éprise du chevalier de Montluc, qu’elle avait suivi jusqu’à Rome, et parce qu’elle ressentait une profonde aversion pour le roi, «pour lors plein de morp..., gagnés pour coucher avec Arnaudine, garce du veneur Labrosse.» D’Aubigné nomme après «la petite Tignonville, qui fut imprenable, avant d’estre mariée.» C’était la fille de la gouvernante de la princesse de Navarre, sœur du jeune Henri; celui-ci en devint follement amoureux, et sa passion ne fit que s’accroître par suite de la résistance qu’il rencontra. Sully rapporte, dans ses Œconomies royales, que, vers 1576, le prince s’en alla en Béarn, sous prétexte de voir sa sœur, mais personne n’ignorait à la cour que son voyage avait pour objet de retrouver la jeune Tignonville, «dont il faisoit lors l’amoureux.» Il voulait employer d’Aubigné à maquignonner cette belle farouche; d’Aubigné refusa de se charger d’un pareil office, et le prince dut s’adresser ailleurs pour atteindre son but. Tignonville s’obstinait à ne rien entendre, avant d’être pourvue d’un mari, qui aurait pris sur son compte les suites de l’aventure: le prince de Navarre la maria enfin et obtint le droit de prélibation. Ce prince ne rougissait pas de descendre jusqu’à des chambrières et à des filles de basse-cour. Il avait pris une maladie vénérienne, en s’oubliant, dans une écurie d’Agen, avec la concubine d’un palefrenier, et à peine fut-il guéri, qu’il se glissait, pendant la nuit, dans la chambre d’une servante, qu’il disputait à un valet, nommé Goliath: ce goujat, ne soupçonnant pas qu’il avait pour rival le roi son maître, faillit le tuer, en lui lançant un estoc volant, au moment où Henri de Navarre sortait du lit de cette gourgandine. On comprend que, sous les auspices de semblables amours, le prince ait échoué dans ses tentatives contre la vertu de la demoiselle de Rebours, qui n’hésita pas à lui préférer l’amiral d’Anville, «qui l’aimoit plus honnestement.»
D’Aubigné ne fait que citer sommairement «les amours de Dayel, Fosseuse; Fleurette, fille d’un jardinier de Nérac; de Martine, femme d’un docteur de la princesse de Condé; de la femme de Sponde; d’Esther Imbert, qui mourut, aussy bien que le fils qu’elle avoit eu de luy, de pauvreté, aussy bien que le pere d’Esther, mort de faim à Saint-Denys, poursuivant la pension de sa fille.» Viennent après les amours de Maroquin, vieille Gasconne débauchée, à qui on avait donné ce sobriquet «parce qu’elle avoit la peau grenée et quelque vérole» (voy. les Aventures du baron de Fœneste, liv. II, ch. 18); les amours d’une boulangère de Saint-Jean; de madame de Petonville; de la Baveresse, «nommée ainsi pour avoir sué;» de mademoiselle Duras; de la fille du concierge; de Picotin, pancoussaire (fournière) à Pau; de la comtesse de Saint-Mégrin; de la nourrice de Castel-Jaloux, «qui lui voulut donner un coup de couteau, parce que, d’un escu qu’il luy faisoit bailler par ceste dame, il en retrancha 15 sols pour la maquerelle,» et enfin, des deux sœurs de l’Espée. Le malin auteur de la Confession de Sancy n’a pas le projet de signaler toutes les intrigues galantes qui furent l’occupation de la jeunesse de Henri IV; ainsi, ne nomme-t-il pas la dame de Narmoutier, qui, selon les Nouveaux Mémoires de Bassompierre, ne serait pas la dernière de cette liste: il ne fait que citer quelques noms et quelques faits; il s’indigne d’avoir été le témoin, sinon le complice de ces excès qui répugnaient à son austérité de huguenot. La reine Marguerite, dans ses Mémoires, avait eu évidemment l’intention de justifier sa conduite personnelle, en accusant celle du roi, mais on ne sait par quelles circonstances elle s’est arrêtée au milieu de la rédaction de ces Mémoires, qui devaient la défendre et qui n’ont jamais été achevés; la partie qu’on en a publiée, d’ailleurs, présente des lacunes regrettables, dans lesquelles on remarque le dessein manifeste d’effacer ou du moins d’atténuer les griefs de l’épouse à l’égard de son époux. Ces lacunes portent donc sur les endroits les plus intéressants de l’histoire secrète des amours du roi. Il faut que le manuscrit original de la reine ait subi des retranchements considérables, auxquels il serait impossible de suppléer à l’aide du livre des Amours du grand Alcandre, qui commence seulement à l’année 1589. Nous trouverons cependant à compléter et à rectifier, d’après les Mémoires de Marguerite, tels que nous les possédons tronqués et altérés, quelques-uns des aveux de la Confession de Sancy.
Marguerite n’était pas mariée depuis deux ans, que son frère, Henri III, l’avait déjà mise en mauvais ménage avec le roi de Navarre, et que ce dernier se brouillait avec le duc d’Alençon, son beau-frère, «sur le subject de la jalousie de leur commun amour de madame de Sauve (Charlotte de Beaune de Semblancay).» Henri de Navarre aimait éperdument cette dame, qui se gouvernait alors par les conseils de le Guast, «usant de ses instructions non moins pernicieuses que celles de la Célestine.» Les deux princes en étaient venus «à une si grande et véhémente jalousie l’un de l’aultre, qu’encor qu’elle fust recherchée de M. de Guise, du Guast, de Souvray et plusieurs aultres, qui estoient tous plus aimez d’elle qu’eux, ils ne s’en soucioient pas.» La reine n’était pas jalouse de son mari, «ne désirant que son contentement;» une nuit, elle s’aperçut qu’il perdait connaissance, et elle lui porta des secours empressés, dans cette fort grande foiblesse, «qui lui venoit, comme je crois, dit-elle, d’excès qu’il avoit faits avec les femmes.» A cette époque, ils ne couchaient plus dans le même lit; et le roi, qui donnait tout son temps «à la seule volupté de jouir de la présence de sa maistresse, madame de Sauve,» ne rentrait dans la chambre nuptiale qu’à deux heures du matin, et se levait au point du jour pour aller rejoindre cette maîtresse. Le roi de Navarre obéit à regret aux devoirs de la politique, en s’éloignant de la cour et de madame de Sauve, mais il eut bientôt oublié l’enchanteresse, car «les charmes de cette Circé, dit Marguerite, avoient perdu leur force par l’esloignement.» La petite cour de Navarre devint, pendant deux ans, une sorte de cour plénière de la galanterie et de la Prostitution: la reine mère y était venue, accompagnée de sa fille Marguerite, afin de négocier avec les gentilshommes protestants, et elle resta dix-huit mois, en Guyenne et en Gascogne, à faire manœuvrer l’escadron volant de ses filles d’honneur. Dans une conférence qui eut lieu à Nérac entre les députés huguenots et Catherine de Médicis, celle-ci «pensoit les enchanter par les charmes des belles filles qu’elle avoit avec elle et par l’éloquence de Pibrac; Marguerite lui opposa les mesmes artifices, gagna les gentilshommes qui estoient auprès de sa mère, par les attraits de ses filles, et elle-mesme employa si adroitement les siens qu’elle enchaisna l’esprit et les volontez du pauvre Pibrac.» (Hist. de Henri le Grand, par Hardouin de Péréfixe.) Dans une autre conférence qui se fit au château de Saint-Brix près de Cognac, le roi de Navarre, qui avait plus d’une fois rendu les armes aux belles demoiselles de l’Escadron volant, se sentait plus aguerri contre ces ruses de guerre amoureuse: il était, en ce moment, assez mécontent de sa santé, à la suite d’une rencontre avec la Maroquin. Catherine de Médicis, environnée du gracieux état-major de ses filles, demanda, en souriant, à son gendre, soucieux et déconfit: «Qu’est-ce que vous voulez?—Il n’y a rien là que je veuille, madame!» répondit tristement le prince en regardant toutes les beautés qu’on semblait lui offrir et qu’il se sentait forcé de refuser. (Dict. hist. et crit. de Bayle, article Henri IV.)
Le roi avait été précédemment fort amoureux d’une de ces belles filles, si bien dressées par la reine mère «pour amuser les princes et les seigneurs, comme le dit Hardouin de Péréfixe, et pour descouvrir toutes leurs pensées.» Cette fille était la Dayelle, originaire de l’île de Chypre, qui gagna sa dot en amusant Henri de Navarre, et qui épousa ensuite Jean d’Hemerits, gentilhomme normand. Dayelle n’avait pas occupé le roi assez sérieusement pour le distraire de ses amourettes vagabondes: il eut aussi des bontés, en passant, pour la femme du savant Martinius, professeur de grec et d’hébreu, qui voulait bien croire que sa Martine et le roi «ne poussoient pas les choses plus loin que le jeu,» dit Colomiez (dans sa Gaule orientale, p. 93). Après le départ de Dayelle, «le roy, raconte Marguerite, s’estoit mis à rechercher Rebours (fille d’un président au parlement de Paris), qui estoit une fille malicieuse,» qui n’aimait pas la reine et qui lui faisait les plus mauvais offices qu’elle pouvait. Cette fille, qui mourut peu de temps après à Chenonceaux, où Marguerite vint la visiter et lui pardonna, avait donné un rival au roi, dans l’espoir de faire un mari de cet amant, qui se nommait Geoffroy de Buade, seigneur de Frontenac. La Rebours n’était pas encore morte, que le roi «commença à s’embarquer avec Fosseuse, qui estoit plus belle et pour lors toute enfant et toute bonne.» Françoise de Montmorency, dite la belle Fosseuse, parce que son père était baron de Fosseux, était une des filles de la reine mère; mais elle consentit à entrer dans la maison de la reine Marguerite, pour se rapprocher du roi, qu’elle aimoit extrêmement, quoiqu’elle ne lui eût «permis que les privautez que l’honnesteté peut permettre;» mais Henri fut encore une fois jaloux de son beau-frère, le duc d’Alençon, qui courtisait en même temps la Fosseuse: elle, «pour luy oster la jalousie qu’il avoit et luy faire connoistre qu’elle n’aimoit que luy, s’abandonne tellement à le contenter en tout ce qu’il vouloit d’elle, que le malheur fut si grand qu’elle devint grosse.» Marguerite prêta les mains à cacher cette grossesse, et ce fut elle qui reçut l’enfant que la Fosseuse mit au monde; cette fille se promettait pourtant de supplanter la reine et d’épouser un jour le père de son enfant. Mais l’enfant ne vécut pas; et la mère, délaissée comme toutes celles à qui elle avait succédé, épousa, sous le bon plaisir du roi, François de Broc, seigneur de Saint-Mars.
Ce fut Diane, dite Corisande d’Andouins, vicomtesse de Louvigny et dame de Lescur, qui prit la place de la Fosseuse. Sully, dans ses Mémoires, dit, en parlant des événements de l’année 1583, que le roi de Navarre «estoit alors au plus chaud de ses passions amoureuses pour la comtesse de Guiche.» Corisande d’Andouins, mariée en 1567 à Philibert de Grammont, comte de Guiche, était devenue veuve en 1580, et n’avait pas résisté longtemps aux pressantes assiduités du roi, qui la poursuivait depuis quinze ans. Corisande n’était plus jeune, mais elle était toujours belle. Agrippa d’Aubigné nous la représente allant à la messe à Mont-de-Marsan, vêtue d’une robe verte et suivie du plus étrange cortége: «Je vois cette femme, qui est de bonne maison, qui tourne et remue ce prince comme elle veut: la voilà qui va à la messe, un jour de feste, accompagnée, pour tout potage, d’un singe, d’un barbet et d’un bouffon.» La passion du roi pour cette belle dame, qui n’avait pas moins de trente-cinq ou quarante ans, dura jusqu’en 1589. Il lui écrivait de Marans, en 1587: «Mon ame, tenez moy en vostre bonne grace; croyez ma fidélité estre blanche et hors de tache. Il n’en fut jamais sa pareille; si cela vous porte contentement, vivez heureuse.» Il pensait à divorcer, vers cette époque, pour épouser sa maîtresse, à laquelle il avait donné une promesse de mariage signée de son sang; mais il en fut détourné par d’Aubigné, qui eut le courage de lui dire: «Je ne prétends pas que vous renonciez à votre passion. J’ai été amoureux; je sais ce que vous souffririez. Mais servez-vous-en, sire, comme d’un motif qui vous excite à vous rendre digne de votre maîtresse, qui vous mépriserait, si vous vous abaissiez jusqu’à l’épouser!» Corisande eût réussi peut-être à l’emporter sur les sages conseils d’Agrippa d’Aubigné, si le roi fût resté auprès d’elle; mais les hasards de la guerre le conduisirent en Normandie, où «il passa par la maison d’une dame veuve, qui tenoit grand rang, dit l’auteur anonyme des Amours du grand Alcandre; elle estoit fort belle et encore jeune, et parut si aimable aux yeux du roy,» qu’il cessa d’aimer la maîtresse absente, qui l’attendait et qui ne le revit plus.
Cette dame veuve était Antoinette de Pons, qui avait été mariée à Henri de Tilly, comte de la Rocheguyon. Elle tint bon, et défendit si bien sa vertu, que le roi lui parla de mariage, comme aux autres; mais elle ne se laissa pas prendre à ce piége, et le roi ne se trouva pas plus avancé qu’auparavant. Il fut piqué de sa furieuse résistance, mais il l’en estima davantage; et, plus tard, la vertueuse veuve épousa en secondes noces Charles du Plessis, seigneur de Liancourt. Henri, en abandonnant, de guerre lasse, ses poursuites galantes, avait dit à la comtesse de la Rocheguyon, que comme elle était «réellement dame d’honneur, elle le seroit de la roine qu’il mettroit sur le trône par son mariage.» (Voy. les Mém. et anecd. des reines et régentes de France, par Dreux du Radier.) Cependant, on est fondé à croire que, nonobstant ses refus, la dame d’honneur avait eu de l’amour ou quelque chose de semblable pour son adorateur; elle manifesta de la jalousie à l’égard de Gabrielle d’Estrées, dame de Liancourt, qui était devenue la favorite du roi, car elle posa pour condition de son mariage avec Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, «qu’elle ne porteroit jamais le nom de Liancourt, puisqu’une putain portoit le mesme nom.» (Voy. les Observat. sur le Grand Alcandre et sa clef, dans le Journal de Henri III, édit. de Lenglet-Dufresnoy.) Le roi la fit taire, en lui accordant le titre de marquise de Guercheville. Il l’avait véritablement aimée, mais il ne s’était pas, pour cela, imposé une continence qu’il jugeait inutile ou ridicule. Il se consolait donc des chagrins que lui causait l’intraitable comtesse de la Rocheguyon, en fréquentant Charlotte des Essarts, comtesse de Romorentin, fille naturelle du baron de Sauteur, écuyer de son écurie. Il en eut deux filles, qui furent légitimées. Cette beauté, moins cruelle que la veuve normande, était en même temps la maîtresse du cardinal de Guise (Louis de Lorraine), fils du grand-duc de Guise tué aux états de Blois; mais le roi ne soupçonnait rien du partage. Pendant le blocus de Paris, en 1590, comme il logeait avec ses officiers dans l’abbaye de Montmartre, il avait eu occasion de remarquer une jolie novice, fille du comte de Saint-Aignan et de Marie Babou de la Bourdaisière; il n’eut pas de peine à l’apprivoiser, tout en se divertissant avec les autres religieuses; et quand il leva le siége, il emmena sans façon la jeune Marie de Beauvilliers, qu’il promena quelque temps avec lui, de ville en ville, sans qu’elle eût quitté le costume monastique; puis, cette fantaisie passée, il renvoya la nonnain dans son couvent, où il continua encore à la voir de temps à autre, lorsqu’il l’eut fait élire abbesse de Montmartre. «Le roy, dit-on, se trouva si bien avec l’abbesse, qu’autant de fois qu’il parloit de ce couvent, il l’appeloit son monastère et disoit qu’il y avoit esté religieux.» (Antiq. de Paris, par Sauval, t. I, p. 154.) Henri IV ne s’était pas si bien trouvé de son séjour dans l’abbaye de Longchamp, où une religieuse, nommée Catherine de Verdun, qu’il récompensa pourtant en la nommant abbesse de Vernon, «lui avoit laissé, dit Bassompierre, un souvenez-vous de moi,» dont il ne parvenait pas à se débarrasser. Voilà pourquoi on avait appelé les abbayes de Longchamp et de Montmartre le Magasin des engins de l’armée. (Confession de Sancy, liv. I, ch. 8.) Il avait besoin alors d’un amour plus exclusif et plus romanesque, pour subir avec patience les ordonnances des médecins, qui lui avaient prescrit un repos nécessaire au rétablissement de sa santé. Ses anciennes débauches avaient porté leurs fruits, et l’on disait que le roi, dont le sang était gâté par le mal de Naples, devait se recommander à ses apothicaires plutôt qu’à ses maîtresses. Les prédicateurs de la Ligue ne tarissaient pas en chaire sur ce texte peu catholique. Roze, qui prêchait à Saint-Germain-l’Auxerrois, disait à ses auditeurs, «que pendant que ceste bonne roine, ceste sainte roine (entendant la royne de Navarre), estoit enfermée entre quatre murailles (à Usson), son mary avoit un haras de femmes et de putains, mais qu’il en avoit esté bien payé...» L’éditeur des Mémoires de l’Estoile, dans lesquels ce passage figure, à la date du 12 octobre 1592, met en note: «La fin de cette phrase, qui ne peut être imprimée, existe à la page 288 du manuscrit.» Le 6 juin 1593, le cordelier Feu-Ardent, qui prêchait à Saint-Jean, vomissait mille injures contre le roi, et disait qu’un jour il serait foudroyé ou crèverait subitement: «Aussi bien, ajoutait-il, il a déjà le bas du ventre tout pourri de ce que vous savez.»
Que les prédicateurs ligueux dissent vrai ou non, Henri IV était, vers cette époque, l’amant ou, du moins, le poursuivant de Gabrielle d’Estrées. Cette charmante personne, une des filles d’Antoine d’Estrées, marquis de Cœuvres, et de Françoise Babou de la Bourdaisière, habitait avec ses sœurs le château de son père, près de Compiègne. Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer et favori du roi, entretenait avec elle des relations secrètes qui n’avaient fait qu’augmenter leur amour mutuel. La demoiselle de Cœuvres était admirablement belle, et son portrait n’est pas moins ressemblant dans ces vers de Guillaume du Sable, que dans les crayons de Pierre Dumoustier et de Jean Rabel:
Guillaume du Sable, vieux gentilhomme de la vénerie loyale, qui avait fait son apprentissage sous François Ier, et qui était un fin connaisseur en matière de beauté de dames, selon l’expression de Brantôme, n’oublie pas dans ce portrait, qui orne sa Muse chasseresse (Paris, 1611, in-12), les autres perfections de Gabrielle: sa main blanche et polie, ses beaux doigts longs, perleux, sa belle taille, sa bonne grâce, et enfin,
Il est probable que ce fut Marie de Beauvilliers qui parla d’abord de sa cousine de Cœuvres à Henri IV, et qui lui inspira ainsi un violent désir de la connaître. On dit pourtant, dans les Amours du grand Alcandre, que Bellegarde ayant eu la maladresse de louer devant le roi la beauté singulière de cette demoiselle, l’éloge fit impression sur Henri IV, qui éprouva la curiosité de la voir, et qui en fut amoureux dès qu’il l’eut vue. Il congédia brusquement la marquise d’Humières, qui s’était donnée à lui avec beaucoup trop d’empressement, et il se déclara le serviteur de Gabrielle. Bellegarde en fut très-contrarié. Gabrielle, qui avait le cœur touché pour Bellegarde, se montrait d’abord tout à fait rétive à l’endroit d’un nouvel amour; mais elle avait des sœurs plus expérimentées et plus politiques, qui lui firent comprendre qu’elle retrouverait cent Bellegarde quand elle le voudrait, tandis qu’elle ne trouverait pas un second roi de France. Il est permis de supposer que Bellegarde lui-même, qui ne visait pas au mariage avec la fille du marquis de Cœuvres, ne fit rien pour détruire l’effet de ces conseils, si toutefois il n’y ajouta pas les siens. Gabrielle avait, en outre, une tante maternelle, madame de Sourdis, sortie de cette famille des Babou de la Bourdaisière qui engendrait tant de femmes de joie, au dire de Sully. Cette tante était la digne sœur de madame d’Estrées, que son mari montrait du doigt aux familiers de la maison, leur disant: «Voyez-vous cette femme, elle me fera un clapier de putains dans ma maison!» (Observat. sur le Grand Alcandre, dans le Journ. de Henri III, édit. de Lenglet-Dufresnoy.) Madame de Sourdis, de concert avec son amant le chancelier Huraut de Cheverny, disposa si habilement sa mère à écouter les propositions du roi, que Bellegarde fut mis de côté, et que Gabrielle accepta le rôle de favorite. Henri IV était si vivement épris d’elle, que, ne pouvant plus supporter le tourment de l’absence, il quitta un jour son armée habillé en paysan, traversa seul la Picardie, au risque de tomber entre les mains des ligueurs, et parut devant Gabrielle, toujours déguisé, une botte de paille sur la tête et un bâton à la main. Les lettres qu’il adressait tous les jours à sa maîtresse, à travers les épisodes d’une guerre aventureuse, sont si pleines de passion et de délicate tendresse, qu’elles demandent grâce pour le désordre même des deux amants; mais ces lettres touchantes ne servent qu’à mieux faire ressortir le scandale de la conduite du roi, qui, tout amoureux qu’il fût de Gabrielle, courait encore de maîtresse en maîtresse.
Cependant Gabrielle était enceinte, et il fallait un mari pour couvrir cette réputation que Bellegarde et le roi avaient mise à mal. Quoique le roi «n’en eût pas eu les gants,» comme on le disait encore du temps de Tallemant des Réaux, il s’occupa de chercher le mari et trouva un gentilhomme picard, Nicolas d’Amerval, seigneur de Liancourt, qui consentit à épouser. Gabrielle avait fait jurer au roi que, le jour même des noces, il viendrait la soustraire à la domination conjugale. Le mariage eut lieu; mais un obstacle imprévu empêcha Henri IV de venir, comme il l’avait promis, et l’époux eut le temps de réclamer ses droits; «toutesfois, dit-on dans les Amours du grand Alcandre, elle ne se vouloit jamais coucher, si bien que son mari, pensant estre plus autorisé chez lui que dans la ville où il avoit esté marié et dont le père de Gabrielle estoit gouverneur, il l’emmena; mais elle se fit si bien accompagner de dames, ses parentes, qui s’estoient trouvées à ses noces, qu’il n’osa vouloir que ce qui lui plut.» Le lendemain, le roi arriva et délivra la nouvelle mariée; peu de temps après, elle accoucha d’un fils, que le roi ne fit pas appeler Alexandre, dit Tallemant des Réaux, «de peur qu’on ne dist Alexandre le Grand; car on appeloit M. de Bellegarde monsieur le Grand; et apparemment, il y avoit passé le premier.» Néanmoins, Henri IV légitima César de Vendôme, le jour même (7 janvier 1595) où le mariage de Gabrielle d’Estrées avec le seigneur de Liancourt fut cassé et déclaré nul par l’official d’Amiens. Gabrielle, qui avait d’abord porté le titre de marquise de Monceaux, reçut plus tard celui de duchesse de Beaufort. Le roi, qui dans ses lettres l’appelait mon cher cœur ou mes chères amours, la nommait publiquement mon bel ange, ce qui donna lieu à ce quatrain:
La conduite de la duchesse de Beaufort n’était rien moins que régulière; mais, quoique ses mœurs fussent très-décriées dans le peuple, qui l’avait surnommée la putain du roi, ainsi que la qualifiaient en chaire les prédicateurs de la Ligue et notamment Guarinus, il est difficile de prendre à la lettre les accusations qui sont accumulées contre Gabrielle dans les Nouveaux Mémoires de Bassompierre, publiés pour la première fois en 1803. Suivant ces Mémoires, dont l’authenticité est loin d’être garantie, Gabrielle aurait été prostituée, dès l’âge de seize ans, par sa propre mère, au roi Henri III, moyennant une somme de six mille écus, et Montigny, l’intermédiaire de la négociation, garda le tiers de la somme; ensuite, la marquise de Cœuvres vendit sa fille à Zamet, riche financier, et à quelques autres partisans; puis, Gabrielle, livrée au cardinal de Guise à beaux deniers comptants, se donna elle-même, de son plein gré et gratis, au duc de Longueville, au duc de Bellegarde et à différents gentilshommes des environs de Cœuvres, tels que Brunet et Stenay; enfin, Bellegarde avait fini par la prostituer au roi. (Voy. l’Hist. de Paris de Dulaure, édit. in-12, t. V, p. 189 et suiv.) Mais on pourrait prouver aisément que Bassompierre ou l’auteur des Nouveaux Mémoires imprimés sous son nom a confondu les personnes, les faits et les époques. Il a peut-être attribué à Gabrielle seule toutes les galanteries dont ses sœurs et ses parentes étaient responsables; car, dans la maison de la Bourdaisière, dit Tallemant des Réaux, «la race la plus fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France, on en compte jusqu’à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit mariées, qui toutes ont fait l’amour hautement: de là vient qu’on dit que les armes de la Bourdaisière c’est une poignée de vesces (femmes de mauvaise vie), car il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes il y a une main qui sème de la vesce. On fit sur leurs armes ce quatrain:
Gabrielle, devenue la maîtresse en titre du roi, n’entretenait pas moins des relations secrètes avec son ancien amant, M. de Bellegarde, qu’elle aimait toujours; mais elle avait congédié, à dessein et non sans éclat, tous les hommes que la chronique scandaleuse lui donnait pour galants. Ainsi s’était-elle brouillée avec le duc de Longueville, après qu’elle lui eut fait rendre les lettres qu’il avait d’elle, et l’on assure qu’elle se vengea cruellement des indiscrétions de ce seigneur, qui se vantait d’avoir été «le maréchal des logis du roi.» Quoi qu’il en fût, Henri IV n’était jaloux que de Bellegarde; «il commanda dix fois qu’on le tuât, dit Tallemant des Réaux; puis, il s’en repentoit, quand il venoit à considérer qu’il la lui avoit ôtée.» Une nuit, M. de Praslin vint avertir le roi, que Bellegarde se trouvait enfermé dans la chambre de la duchesse de Beaufort. Le roi se lève tout tremblant de colère; il s’habille à la hâte, met l’épée à la main, et suit M. de Praslin, en soupirant; mais, quand il fut arrivé à l’entrée de l’appartement de la duchesse, il eut un remords et s’arrêta: «Ah! dit-il, cela la fâcheroit trop!» Et il retourna se coucher, sans avoir troublé le tête-à-tête des deux amants. Une autre fois, Bellegarde et la duchesse étaient encore ensemble et n’attendaient pas le roi; Henri IV se présente à la porte et veut qu’on la lui ouvre: il n’y avait pas d’issue pour faire sortir Bellegarde. La duchesse invente toutes sortes de prétextes pour forcer le roi à s’éloigner; mais il insiste, il ordonne, il se fâche. La femme de chambre de Gabrielle (c’était une fille nommée la Rousse, qui savait merveilleusement son métier) fait entrer Bellegarde, à demi vêtu, dans un petit cabinet attenant à la ruelle et destiné à serrer des confitures, des épices et des dragées. On introduit alors le roi, qui regarde d’un air défiant les indices accusateurs que son rival a laissés en fuyant. Il s’assied en silence, et tout à coup, se plaignant de la faim, il demande des confitures; il va droit à la porte du cabinet, la trouve fermée, en réclame la clef, qu’on ne lui donne pas, et menace de jeter cette porte en dedans, si cette clef se fait attendre. Bellegarde a eu le temps d’achever sa toilette et de sauter par la fenêtre: c’est la Rousse qui se montre alors et qui déconcerte les soupçons du roi. «Je vois bien, sire, lui dit Gabrielle, qui reprend l’avantage, je vois bien que vous me voulez traiter comme les autres que vous avez aimées, et que votre humeur changeante veut chercher quelque sujet de rompre avec moi; ce que je préviendrai en me retirant tout à l’heure.» Elle fond en larmes, que le roi essuie sous ses baisers, en la conjurant de se calmer et de lui pardonner. C’est ainsi que l’aventure est rapportée dans les Amours du grand Alcandre. La tradition populaire y avait ajouté quelques traits plus conformes au caractère de Henri IV. Suivant le récit qui a été répété par tous les faiseurs d’Ana, Bellegarde se serait caché sous le lit de Gabrielle, et le roi en prenant la place que venait de quitter son grand écuyer, aurait demandé des confitures sèches; la Rousse lui ayant apporté plusieurs boîtes, le roi en jeta une sous le lit: «Il faut bien, dit-il gaiement à sa maîtresse, il faut bien que tout le monde vive!» (Voy. le Menagiana, t. II, p. 71.)
On avait fait courir le bruit que la naissance de César, duc de Vendôme, ne pouvait pas être mise sur le compte du roi; une anecdote, que Sully n’a pas craint d’admettre dans ses Mémoires, semblerait être la source de ce bruit calomnieux. Alibour, premier médecin du roi, ayant visité Gabrielle, qui était indisposée, vint annoncer à Henri IV, «qu’il lui avoit trouvé un peu d’émotion, mais que son mal n’auroit que d’heureuses suites.» Le roi demanda s’il fallait la saigner: «Sire, je n’ai garde, il faut attendre qu’elle soit à mi-terme, répondit Alibour.—Que voulez-vous me dire, bonhomme? répondit le roi en colère; rêvez-vous? et s’agit-il ici de grossesse? Je sais les termes où j’en suis: ou vous n’y connaissez rien, ou de plus méchants que vous, vous font parler.—Sire, j’ignore, moi, les termes où vous en êtes, repartit Alibour, mais je sais qu’avant sept mois ce que je dis se vérifiera.» La prédiction du médecin se vérifia, en effet: Gabrielle accoucha, mais Alibour ne survécut guère à cet événement: on disait qu’il avait été empoisonné. Tallemant des Réaux a donné l’explication de cette anecdote, si souvent invoquée contre la mémoire de Gabrielle, dans ce passage que M. Paulin Paris a rétabli, dans son édition, d’après le manuscrit original: «La vérité du conte du bonhomme Alibour, premier médecin du roy, est que Henry IVe avoit une gonorrhée qui luy engendra une carnosité et ensuite une retention d’urine dont il faillit mourir à Monceaux. Et M. d’Alibour disoit que le roy n’estoit pas capable d’engendrer durant ce flux corrompu de semence. C’estoit une question de médecine; mais la grossesse de madame de Beaufort estoit bien avancée, quand on esmeut cette question.» (Voy. les Histor., 3e édit., t. I, p. 112.) Le fils aîné de Gabrielle n’en fut pas moins légitimé de France, comme son frère Alexandre et sa sœur Catherine-Henriette. Leur mère aurait certainement épousé le roi, si elle n’était pas morte empoisonnée pendant qu’on travaillait en cour de Rome à faire casser le mariage de Henri IV et de Marguerite de Valois. M. de Sancy tomba en disgrâce pour avoir osé dire au roi, qui le consultait sur son projet de se remarier avec madame de Beaufort, que, «putain pour putain, il aimeroit mieux la fille de Henri II, que celle de madame d’Estrées, qui étoit morte au bordel.» (Voy. l’historiette de Sully, dans Tallemant des Réaux.) Sully, qui n’était pas moins contraire que M. de Sancy à cette honteuse mésalliance et qui la combattit avec plus de politique, affirme néanmoins, dans ses Mémoires, que «le roy ne se fust jamais résolu d’espouser une femme de joye.»
Plus Henri IV témoignait de folle passion pour son bel ange, plus l’opinion publique se prononçait avec énergie contre la favorite, que le mariage n’eût jamais réhabilitée. Ses amours avec le duc de Bellegarde étaient si connues, même dans le bas peuple, qu’on y entendait souvent ce dicton proverbial, qui nous a été conservé dans le Banquet et après-diné du comte d’Arete, pamphlet du fameux ligueur Louis d’Orléans: «Les belles gardes s’accompagnent volontiers de beaux fourreaux.» Les Parisiens, chez lesquels fermentait toujours le levain de la Ligue, détestaient la duchesse de Beaufort, à cause des mauvaises mœurs qu’ils lui attribuaient dans leurs propos et leurs pasquils; la haine que cette favorite avait excitée contre elle, rejaillissait aussi sur le roi: «Le peuple, écrivait P. de l’Estoile à la date du 23 avril 1596, le peuple, qui de soy est un animal testu, inconstant et volage, autant de bien qu’il avoit dit de son roy auparavant, commença à en dire du mal, prenant occasion sur ce qu’il s’amusoit un peu beaucoup avec madame la marquise.» Dans un pasquil très-vilain et scandaleux, qui courait alors, il y avait des vers où le roi n’était pas plus épargné que sa maîtresse: