L’auteur des Hermaphrodites n’épargne pas les détails sur le costume honteux de ses personnages, sur leurs raffinements de mollesse et de coquetterie; mais il est très-sobre de renseignements et même d’allusions au sujet de leurs mœurs, ce qui donne à penser qu’il existe des lacunes dans l’impression. Il est aisé de supposer quels devaient être les actes secrets des officiers de l’Hermaphrodite, dans cette chambre qu’on appelait l’autel d’Antinoüs, parce que la tapisserie représentait les amours d’Adrian et d’Antinoüs, ou dans cette galerie où étaient peintes à fresque «les lascives occupations de Sardanapale et les méditations de l’Arétin, rapportées aux métamorphoses des dieux, et autres telles infinies représentations fort vivement et naturellement représentées.» On peut imaginer aussi tout ce que l’auteur a omis de dire ou tout ce qui a été retranché par son imprimeur, quand on remarque, dans la galerie dédiée aux législateurs de la débauche, «plusieurs chaires brisées, qui s’allongeoient, s’élargissoient, se baissoient et se haussoient par ressort, ainsi qu’on le vouloit: c’estoit une invention hermaphrodique, nouvellement trouvée en ce pays-là.» Le jugement de Henri IV, qui trouvait cet ouvrage trop libre et trop hardi, tout en reconnaissant qu’il était vrai, n’a pas besoin d’être justifié par des citations. Celle-ci cependant, tirée des ordonnances relatives à la police chez les Hermaphrodites, ne laisse pas de doute sur l’objet principal que l’auteur voulait atteindre dans cette mordante satire des mignons: «Et d’autant que tous les lits sont autant d’autels où nous voulons qu’il se fasse un sacrifice perpétuel à la déesse Salambona, nous désirons qu’ils soient aussi plus riches que le reste, houssés et caparaçonnés pour la commodité des plus secrets amis: sçachant aussi que les actions vulgaires se font sous un ciel qu’on appelle lunaire, et les mystères de Venus estant eslevez de deux degrez au-dessus, nous entendons que chascun ait double ciel en son lit, et que celuy qui sera au dedans ne soit moins riche que celuy du dehors; voulons que l’histoire en soit prise des Métamorphoses d’Ovide, déguisemens des dieux et autres choses pareilles, pour encourager les plus refroidis; que le derrière soit plus remarquable que le devant par sa largeur, comme plus convenable aux Hermaphrodites, estant le lieu le plus propre pour l’entretien. D’autant aussy que la terre n’est pas digne de porter chose si précieuse, nous ordonnons qu’on estendra sous lesdits lits quelques riches cairins (tapis du Caire) ou autres tentures de soie.» L’auteur ne fait qu’effleurer son sujet, avec une délicatesse qui témoigne de l’horreur que lui inspirait la vie débordée des courtisans, et il avoue qu’il se détournait avec dégoût de ceux qui jouoient et folastroient, «de crainte de voir, dit-il, quelque chose qui ne m’eust, par aventure, esté guère agréable.»
Il faut en revenir aux écrits d’Agrippa d’Aubigné, pour leur emprunter les traits les plus caractéristiques de la Prostitution des mignons. Le grave et judicieux de Thou n’a pas dédaigné de faire entrer dans son Histoire quelques-unes des anecdotes qu’on trouve même dans la Confession de Sancy: celle de la sarbacane, par exemple, prouve au moins que le roi n’était point assez endurci dans le vice, pour s’y livrer sans remords. Ce fut vers 1580, que Saint-Luc et Joyeuse, honteux et fatigués de leur condition, voulurent s’en affranchir, en faisant rougir leur maître de ses débauches, qu’ils ne supportaient plus eux-mêmes qu’avec une invincible répugnance. D’après le conseil de la comtesse de Retz, qu’ils aimaient l’un et l’autre, ils percèrent le mur du cabinet de Henri III, et firent «couler, par la ruelle du lit, entre la contenance et le rideau, une sarbacane d’airain, par le moyen de laquelle ils vouloient contrefaire un ange,» selon le récit que d’Aubigné a fait de l’aventure. (Hist. universelle, liv. II, chap. V, t. III.) Il s’agissait de glisser dans l’oreille du roi les avertissements et les menaces du ciel, pour le corriger de ses hideuses habitudes. Le stratagème réussit au delà des espérances de Saint-Luc et de Joyeuse, car Henri III n’eut pas plutôt entendu la voix mystérieuse qui le sommait de s’amender, sous peine d’être foudroyé comme les habitants pervers de Sodome et de Gomorrhe, qu’il jura de ne plus retomber dans son péché et qu’il fit partager son repentir à ses mignons. Ce pauvre pécheur était devenu si peureux, qu’au moindre coup de tonnerre, il allait se cacher sous son lit, et qu’il s’enfuyait au fond des souterrains du Louvre, quand la foudre continuait à gronder. Mais Joyeuse eut pitié de l’état déplorable dans lequel il avait mis le roi, et pour le guérir de ses terreurs, il lui avoua tout, en accusant Saint-Luc. Celui-ci eut le temps de s’enfuir, avant que la colère de Henri III pût l’atteindre, et il se réfugia dans la ville de Brouage, dont il était gouverneur, en abjurant pour toujours ses hérésies de mignon. De Thou rapporte la même aventure, mais il donne pour complice à Saint-Luc, François d’O, au lieu de Joyeuse, et il attribue à la femme de Saint-Luc, qui était Jeanne de Cossé-Brissac, l’invention de la sarbacane. Au reste, en dépit de sa tache originelle, l’ex-mignon François d’Épinay, seigneur de Saint-Luc, devint grand maître de l’artillerie et maréchal de France, sous le règne de Henri IV. «Ce pauvre garçon avait en horreur cette vilenie, dit Agrippa d’Aubigné, dans la Confession de Sancy, et fut forcé la première fois; le roy luy faisant prendre un livre dans un coffre, duquel le grand prieur et Camille lui passèrent le couvercle sur les reins, et cela s’appeloit prendre le lièvre au colet: tant y a que cet honneste homme fut mis par force au mestier.» Le déshonneur du malheureux favori fut proclamé à la cour par cette anagramme ordurière, que Rochepot avait trouvée dans le nom de Saint-Luc: cats in c...
L’ange de la sarbacane avait laissé dans l’esprit du roi une disposition salutaire à redouter le châtiment de Dieu: de là, ces processions, ces pénitences, ces expiations solennelles. Mais nous hésitons à croire, comme le dit d’Aubigné, que «la frayeur croissoit avec l’artifice exquis des voluptés;» nous repoussons avec horreur les monstrueuses calomnies, que les ligueurs, plutôt encore que les huguenots, avaient distillées, ainsi qu’un affreux poison, pour anéantir la royauté, en stigmatisant le roi; on a peine à concevoir comment d’Aubigné a pu s’obstiner à répéter ces indignités, dans ses Tragiques, dans son Histoire universelle et dans sa Confession de Sancy. Il aurait dû laisser, dans les libelles de la Ligue, ces chapelets venus de Rome, ces grains bénits, que le roi aurait distribués à tous les confrères du cabinet, en leur ordonnant que «leurs voluptés s’exerceroient à travers lesdits chapelets;» cette messe sacrée, qui se disait au-dessus du lit du cabinet et dont «les ornements estoient accommodez à ce péché;» ces «lavemens d’eschine,» et ces clystères d’eau bénite que les mignons employaient en guise de préservatif contre le feu du ciel! Sauval, dans ses mémoires historiques et secrets sur les amours des rois de France, n’a pas hésité, en présence des hideuses profanations alléguées par d’Aubigné, à prendre la défense de Henri III: «Toutes ces abominations de Gomorrhe, dit-il, dont on le noircissoit, et que les satyriques appeloient les amours sacrés, comme défendant l’amour des femmes, estoient plustost les vices des grands et surtout de ses favoris, nommés la sacrée société et la bande sacrée, que les siens. Aussi, étoit-ce d’eux et de leur monstrueuse paillardise dont ils faisoient leurs délices, qu’on disoit en ce temps-là: In Spania, los cavalieros; in Francia, los grandes; in Almania, pocos; in Italia, todos.» Cependant, il faut accepter comme vrai une partie des aveux de la Confession de Sancy, tout infâmes qu’ils soient, et l’on est forcé de ne pas confondre avec les ignobles libellistes de la Ligue le brave et loyal Agrippa d’Aubigné, qui fut l’ami et le compagnon d’armes du roi béarnais, lors même qu’il s’écrie avec un profond sentiment d’indignation: «Si je contois ce que m’a dit en secret le prince de Condé, quand ils furent toute une nuit très-contens de l’apprentissage du comte d’Auvergne à son nombril; ou si je contois le banissement du jeune Rosny, pour estre mal garny; de Noailles, pour avoir escrit sur son lit ces vers:
»Le roy de Navarre y avoit apostillé de sa main:
»On connut par là qu’il aimoit les femmes, contre les règles de l’amour sacré: cela le fit chasser à coups de pied, comme le duc de Longueville, pour avoir demandé au roy ses couleurs en une lettre de papier illuminé; si je contois les espousailles de Quélus, l’autre contrat signé du sang du roy et du sang de d’O pour tesmoin, par lequel il espousoit monsieur le Grand; de plus, si je redisois les paroles de ce prince agenouillé sur Maugiron mort, ayant la bouche collée entre les deux parties honteuses!...» (Voy., dans la Confession de Sancy, le chap. VII des reliques et dévotions du feu roy.)
Quand d’Aubigné écrivait, sous une forme facétieuse, ces horribles révélations de l’histoire secrète du Louvre, il avait été condamné à mort deux ou trois fois par contumace, comme huguenot incorrigible; il était en haute faveur à la cour de Henri IV; il avait barbe grise au menton, et il sentait encore bouillonner dans ses veines la haine implacable que lui inspirait le vice couronné; mais, plus de trente ans auparavant, alors que, durant les guerres de 1577, il résidait à Casteljaloux, commandant quelques chevau-légers de l’armée protestante, et «se tenant pour mort pour les plaies reçues en un grand combat,» il avait formulé, presque dans les mêmes termes, les mêmes accusations contre Henri III et ses courtisans, dans le recueil des Tragiques, qui ne furent publiés que vingt-cinq ans plus tard. C’était donc sur un lit de douleur, et en face d’une mort prochaine, qu’il vouait à l’exécration de la postérité les faits et gestes hideux des mignons et de leur royal maître. Voici comment le poëte préparait alors la tâche de l’historien:
JEANNE DE DIVION
Sommaire.—Le Divorce satyrique.—Les Mémoires de la reine Marguerite.—Les Amours du grand Alcandre.—Les premiers amants de Margot: La Mole, Bussy, Turenne, Mayenne, Clermont d’Amboise, etc.—Intrigue de la reine avec Champvalon.—Son départ de la cour et son arrestation.—Lettre de Henri III à son beau-frère.—Marguerite en pouvoir de mari.—Sa fuite de Nérac.—Son arrivée à Carlat.—Les cadets de Gascogne et les chaudronniers d’Auvergne.—Les occupations de Marguerite à Carlat.—Aubiac et le marquis de Canillac.—Le château d’Usson.—Ses mystères, selon divers témoignages contemporains.—Le chantre Pominy.—La boîte d’argent.—Le culte de Vénus Uranie.—Ses deux serviteurs, Dupleix et Brantôme, en présence.—Le divorce de Henri IV.—Retour de Marguerite à Paris.—L’hôtel de Sens.—Mort du mignon Date.—L’île de Cythère du faubourg Saint-Germain.—Bajaumont.—Derniers soupirs de la galanterie de la reine Margot.—Histoire des mille et une maîtresses du roi de Navarre.—Jugements sur l’inconduite de ce prince.—Catherine du Luc, la demoiselle de Montaigu, Tignonville, Maroquin, etc.—Madame de Sauve, Dayelle, la Fosseuse, etc.—La comtesse de Guiche.—Madame de Guercheville.—Les abbayes de Longchamp et de Montmartre.—Gabrielle d’Estrées.—Ses amours avec le roi et avec d’autres.—La duchesse de Verneuil.—La Haye, Fanuche, la comtesse de Moret, la Glandée, etc.—La princesse de Condé.—Les proxénètes du roi.
On ne saurait mieux peindre l’état des mœurs de la cour à la fin du seizième siècle, qu’en faisant le tableau des désordres de la vie privée de Marguerite de Valois, reine de Navarre, première femme de Henri IV, et en retraçant quelques traits des amours de son mari, amours immortalisées sous le nom du grand Alcandre. Ils ont pris soin, d’ailleurs, l’un et l’autre, de dévoiler réciproquement le secret de leurs adultères, la reine, dans ses Mémoires, où elle énumère, avec beaucoup de réserve et de délicatesse toutefois, ses griefs contre un époux infidèle et volage; le roi, dans le fameux Divorce satyrique, ce factum qu’il avait fait rédiger, par Agrippa d’Aubigné ou tout autre, pour servir d’instruction aux commissaires nommés à l’effet de rechercher et d’examiner les causes de séparation qui pouvaient exister entre les époux. Ces deux pièces authentiques du procès de divorce ne furent imprimées que longtemps après; mais elles avaient circulé manuscrites, au moment où elles étaient produites dans la cause: elles prouvèrent, de la façon la plus scandaleuse, que le roi de Navarre et sa femme n’avaient rien à se reprocher l’un à l’autre en fait de libertinage et d’incontinence. C’était, au reste, le train ordinaire de la cour; et lorsque la princesse de Conti écrivait, en forme de roman, les Amours du grand Alcandre, qui complètent les Mémoires de Marguerite de Valois, elle ne crut pas enfreindre les lois de la belle galanterie, en offrant ces exemples de débauche et de dépravation à la jeune noblesse de France.
Il serait difficile de passer en revue tous les débordements de la reine Marguerite, depuis son entrée précoce dans la carrière de la Prostitution, à l’âge de onze ans, lorsque «d’Entragues et Charins (car tous deux ont cru avoir obtenu les premiers cette gloire) eurent les prémices de sa chaleur,» dit lui-même Henri IV, dans le Divorce satyrique. Nous avons déjà rapporté ailleurs, avec assez peu de confiance, les bruits odieux qui couraient sous le règne de Charles IX, au sujet des amours incestueuses de la reine Margot avec ses trois frères; nous ne parlerons pas ici de ses premiers amants, ni du colonel Martigues, qui l’aimait si éperdument, qu’il portait toujours avec lui, aux siéges et aux escarmouches les plus dangereuses, une écharpe de broderie et un petit chien, qu’elle lui avait donnés en souvenir; ni du duc de Guise, qui «songeoit de parvenir, de ses impudiques baisers, aux nopces;» ni de La Mole, qui fut décapité en place de Grève avec Coconnas, et dont elle conservait le cœur et certaines reliques plus étranges dans des boîtes d’or; ni de Saint-Luc, dont elle recevait, en pleurant son dernier amant, «les fréquentes et nocturnes consolations;» ni de Bussy, qui, si brave qu’il fût, avoit la réputation «de l’estre peu avec les femmes, à cause de quelque colique qui le prenoit ordinairement à minuict.» Le Divorce satyrique cite encore, parmi ceux qui obtinrent les faveurs de la princesse, le duc de Mayenne, «bon compagnon, gros et gras, et voluptueux comme elle;» le vicomte de Turenne, qu’elle congédia bientôt, «trouvant sa taille disproportionnée en quelque endroit;» Lebole, qui, dans un accès de jalousie, mangea les plumes de son chapeau; Clermont d’Amboise, qui la caressait «toute en juppe sur la porte de sa chambre» tandis que le roi de Navarre jouait ou se promenait, le soir, avec ses officiers, dans la salle; le vieux rufien de Pibrac «que l’amour avoit fait devenir son chancelier;» et enfin, le seigneur Harlay de Champvalon, qui se faisait porter au Louvre dans un coffre de bois, pour entrer la nuit dans la garde-robe de sa maîtresse.
Nous avons hâte d’arriver à l’esclandre qui accompagna le départ de la reine de Navarre, lorsqu’elle quitta Paris et la cour, par ordre du roi son frère, pour retourner en Gascogne, auprès de son mari. Henri III était très-irrité contre elle, car la liaison de la princesse avec Champvalon avait porté ses fruits, et un enfant qui en était résulté, disait-on, avait disparu, aussitôt après sa naissance. Champvalon s’était prudemment retiré en Allemagne, lorsque la grossesse de Marguerite commençait à être soupçonnée. On prétendit que l’enfant adultérin avait été étouffé, coupé par morceaux et jeté dans un privé; mais on a su plus tard, qu’il fut élevé sous le nom de Louis de Vaux, par le concierge de l’hôtel de Navarre, et qu’il passait pour être le fils d’un parfumeur de la cour. Quoi qu’il en soit, Henri III ayant enjoint à sa sœur de partir, celle-ci obéit à regret, et se mit en route le lundi 23 août 1583, avec quelques personnes de sa maison. Elle arriva, le soir, à Palaiseau, pour y coucher; mais le roi l’avait fait suivre par soixante archers de sa garde; et leur capitaine, le sieur de l’Archant, exécutant des ordres secrets, «la vinst rechercher jusque dans son lit, dit Pierre de l’Estoile, et prendre prisonnières la dame de Duras et la demoiselle de Béthune, qu’on accusoit d’incontinence et d’avortements procurés.» Le seigneur de Lodon, gentilhomme de la reine de Navarre, fut arrêté, ainsi que l’écuyer, le secrétaire, le médecin et d’autres officiers de cette princesse; on les conduisit à Montargis, où le roi les interrogea lui-même «sur les déportemens de ladite roine, sa sœur, mesme sur l’enfant qu’il estoit bruit qu’elle avoit fait depuis sa venue à la cour.» Mais cet interrogatoire et l’enquête, qui en fut la suite, ne firent rien découvrir, et toutes les personnes arrêtées furent mises en liberté. Marguerite put alors continuer sa route et gagner Nérac, où était son mari. Le roi de Navarre ne voulut pas la reprendre, à cause du scandale de toute cette affaire. Il n’y eut plus de rapports entre les deux époux, qui vivaient sous le même toit, comme s’ils eussent été déjà séparés par un divorce. Henri III essaya d’intervenir pour opérer entre eux un rapprochement, du moins apparent. Dans une de ses lettres à son beau-frère, il lui disait malignement: «Vous savez comme les rois sont sujets à être trompés par de faux rapports, et que les princesses les plus vertueuses ne sont bien exemptes de la calomnie; mesme pour le regard de la feue roine vostre mère, vous savez ce qu’on en a dit et combien on en a tousjours mal parlé.» Le roi de Navarre éclata de rire, et s’adressant à M. de Bellièvre, qui lui avait apporté cette belle lettre: «Le roi, lui dit-il gaiement, me fait beaucoup d’honneur par toutes ses lettres: par les premières, il m’appelle cocu, et par ses dernières, fils de putain. Je l’en remercie!» (Journal de Henri III, édit. de MM. Champollion.)
Les deux époux ne vécurent pas en meilleure intelligence, quoique le roi de Navarre, par politique, fît semblant d’avoir oublié ses griefs: «Il avoit repris sa femme par manière d’acquit, dit l’Estoile, et pour le commandement que Sa Majesté avoit sur luy; si ne fust-il jamais possible de luy persuader de coucher avec elle, seulement une nuict, la caressant assez de belles paroles et bon visage, mais, de l’autre, point: dont la mère (Catherine de Médicis) et la fille enrageoient.» L’Estoile a effacé ce passage dans la mise au net de son Registre-Journal, et il s’est contenté d’y laisser, à la date de février 1585, une phrase où il dit que la reine Marguerite était «fort malcontente de son mary, qui la négligeoit, n’ayant couché avec elle, depuis les nouvelles de l’affront que le roy son frère lui avoit fait recevoir en aoust 1583.» Pendant cet intervalle de temps, passé à la cour de Nérac, la reine, qui avait paru vouloir s’amender, menait une conduite plus honorable; «vivante avec la vergogne de ses péchés,» dit le Divorce satyrique; mais enfin, elle se fatigua de cette continence forcée, et «se laissa derechef emporter à la chair et à sa débordée sensualité.» Elle abandonna le logis du roi, son mari, où elle était étroitement surveillée et gardée à vue par ordre de son frère Henri III, et elle se retira dans la ville d’Agen «pour y establir son commerce et, avec plus de liberté de conscience, continuer ses ordures.» Elle n’y resta pas longtemps: les habitants de la ville, qui appartenoient au parti catholique, n’eurent pas plutôt appris que la reine de Navarre étoit arrivée dans leurs murs, qu’ils se soulevèrent pour l’obliger à en sortir aussitôt. Elle s’enfuit donc à la hâte. «A peine se put-il trouver un cheval de croupe pour l’emporter, ni des chevaux de louage ni de poste pour la moitié de ses filles, dont plusieurs la suivoient à la file, qui sans masque, qui sans devantier, et telle sans tous les deux, avec un désarroy si pitoyable, qu’elles ressembloient mieux à des garces de lansquenetz, à la roupte (rupture ou levée) d’un camp, qu’à des filles de bonne maison; accompagnée de quelque noblesse mal harnachée, qui, moitié sans bottes et moitié à pied, la conduisirent, sous la garde de Lignerac, aux montagnes d’Auvergne, dans Carlat.» Henri III, ayant appris la fuite de sa sœur, en fut très-irrité, et dit tout haut à ses courtisans: «Les cadets de Gascogne n’ont pu saouler la reine de Navarre: elle s’en est allée trouver les muletiers et chauderonniers d’Auvergne!»
La pauvre Marguerite, dans le trajet d’Agen à Carlat, s’était mise en croupe derrière un gentilhomme (voy. le Scaligerana, au mot Navarre). «Elle s’escorcha toute la cuisse, dont elle fut un mois malade et en eust la fièvre.» Le médecin, qui la pansait, «eut les estrivières pour avoir trop parlé,» selon le Dictionnaire général et curieux de César de Rochefort (p. 415, col. 1). Ce qui nous autorise à supposer que cette écorchure avait une origine suspecte. La reine de Navarre, si l’on en croit le Divorce satyrique, manquait de tout dans le château de Carlat, «où elle fut longtemps, non-seulement sans daiz et lit de parade, mais aussi sans chemises pour tous les jours.» Elle se consolait, en se livrant à toute la fougue de son tempérament, dans ce château, «ressentant plus la tannière de larrons, que la demeure d’une princesse, fille, femme et sœur de roy.» Elle ne pouvait renouveller, aussi souvent qu’elle l’eût voulu, le personnel de ses galanteries, et elle se trouvait circonscrite dans le choix de ses amants. En l’absence du seigneur de Duras, «qu’elle avoit envoyé vers le roy d’Espagne querir de l’argent,» elle jeta les yeux successivement sur Choisnin, un des musiciens de son cabinet; puis sur son cuisinier; puis sur Saint-Vincent, son maître d’hôtel; puis sur Aubiac, «le mieux peigné de ses domestiques, qu’elle esleva de l’escurie en la chambre.» Cet Aubiac s’était épris d’elle, en la voyant pour la première fois, sept ou huit ans auparavant. «Je voudrais, dit-il alors à haute voix, en la regardant avec des yeux enflammés d’amour, avoir couché avec elle, à peine d’être pendu quelque temps après!» En parlant ainsi, il tirait lui-même son horoscope; car, après avoir été le favori de cette princesse (quoique ce fût un «chestif escuyer, rousseau et plus tavelé que truitte, dont le nez teint en escarlatte ne s’estoit jamais promis au mirouer, d’estre un jour trouvé dans le lit avec une fille de France, ainsi qu’il le fut à Carlat par madame de Marze, qui, par trop matineuse, fit ce beau rencontre»), il fut fait prisonnier avec sa dame dans le château d’Ivoy, où celle-ci s’était réfugiée, au sortir de Carlat. Le roi de France, irrité contre sa sœur, avait ordonné au marquis de Canillac de s’emparer d’elle, car Marguerite, depuis plusieurs années, avait embrassé le parti de la Ligue, afin de se venger à la fois et de son frère et de son mari. La reine se vit donc conduire au château d’Usson, en Auvergne, où le marquis de Canillac devait la tenir enfermée, tandis que son dernier amant, le malheureux Aubiac, était mené à Aigueperse pour y être jugé. On le condamna, comme ligueur, à être pendu, et il alla au supplice, en baisant un «manchon de velours ras bleu qui lui restoit des bienfaits de sa dame.» Mais déjà Marguerite lui avait donné un successeur, et le marquis de Canillac s’était laissé prendre aux séductions de sa prisonnière. Il devint, de malpropre qu’il était, «coint (soignée) et joly comme un beau petit amoureux de village.» La reine ne l’aimait pas, mais faisait semblant de l’aimer; et lui, jaloux de tous les rivaux qu’on lui laissait soupçonner, négligeait le service du roi pour celui de l’enchanteresse. Celle-ci dirigea si bien ses ruses et ses artifices, qu’elle imagina un prétexte pour se débarrasser de son geôlier amoureux, et qu’elle se saisit du château, pendant qu’il était dehors. A son retour, le marquis de Canillac trouva la porte close, et Marguerite lui fit dire qu’elle n’avait plus besoin de gouverneur. Il s’éloigna d’Usson, en soupirant, et il servit de risée à la cour de Henri III, qui lui pardonna d’avoir si mal rempli sa mission, eu égard à la honte de sa déconvenue. «Pourquoi, lui dit-il pour toute vengeance, ne demandez-vous pas à la reine Margot la grâce d’être son parfumeur?»
La forteresse d’Usson, bâtie sur la pointe d’un rocher, était inexpugnable. Henri IV n’eut pas l’idée d’y faire assiéger sa femme: il se tint pour satisfait de ce qu’elle y était captive, quoique souveraine dans l’intérieur de cette espèce de prison. Elle resta plus de vingt ans dans cet asile mystérieux de ses débauches. Un des panégyristes de cette princesse, le père Hilarion de Coste, dans les Éloges des Dames illustres, ne s’est pas fait scrupule de dire, en style de rhéteur, que «ce fort chasteau de l’Auvergne fut un Thabor pour sa dévotion, un Liban pour sa solitude, un Olympe pour ses exercices, un Parnasse pour ses muses, et un Caucase pour ses afflictions.» Bayle remarque, avec raison, que le séjour de la reine de Navarre à Usson eût été plus justement comparé à la retraite de Tibère dans l’île de Caprée. Il est certain, pourtant, que la voluptueuse sirène d’Usson avait eu l’adresse de cacher si bien aux profanes les mystères d’impudicité qui se renfermaient dans l’intérieur de son château, où ne pénétra jamais aucun étranger, que les yeux et les oreilles du public n’y pouvaient rien voir ni rien entendre. Tout ce qui se passait derrière ces murailles épaisses échappait à la curiosité et à la censure du dehors. On ignorait même, aux environs, le genre de vie qu’on menait dans cette retraite inabordable, dont tous les échos furent muets jusqu’à ce que Marguerite l’eût quittée. Voici comment un homme grave et honorable, Jean Darnalt, procureur du roi au siége présidial d’Agen, se faisait illusion sur les mœurs et les habitudes de la dame du lieu: «C’est une chose très-vraye, dit-il dans ses Antiquitez d’Agen (qui ont été imprimées à Paris, en 1606, à la suite de sa Remonstrance ou harangue solennelle faite aux Ouvertures des plaidoyers, d’après saint Luc, en la senechaussée d’Agen), que Sa Majesté garde très-étroitement là-dedans une coustume, depuis qu’elle y est, fort louable. Après s’estre recréée moderement à l’exercice des Muses, elle demeure, la pluspart du temps, retirée en sa chappelle, faisant prieres à Dieu, pleines d’ardeur et de vehemence, se communiant une fois ou deux la semaine.» Le digne magistrat, qui était certainement de bonne foi dans son étrange paranymphe, n’eût pas osé l’écrire, ni surtout le publier, s’il avait pu soupçonner la vérité; car les éloges qu’il adressait à la reine ressemblaient fort à des plaisanteries, et Marguerite dut bien rire avec ses mignons, quand Darnalt lui disait très-sérieusement dans ce beau morceau d’éloquence: «Phenix qui renaissez journellement de vos propres cendres, bruslant et vous consommant en l’amour divin..., vous vivés d’une autre vie, qu’on ne vit pas au monde!... Hermitage saint, monastère devot, où Sa Majesté s’estudie du tout à la meditation, qui ne tend qu’à la fin des fins, à la fin souveraine; rocher tesmoin de la volontaire solitude, très-louable et religieuse, de ceste princesse, où il semble, par la douceur de la musique et par le chant harmonieux des plus belles voix de la France, que le paradis en terre ne puisse estre ailleurs, et où Sa Majesté gouste le contentement et le repos d’esprit que les ames bienheureuses sentent en l’autre monde!»
Nous n’avons pas malheureusement la contrepartie de cet incroyable panégyrique; il n’y a, dans le Divorce satyrique, que quelques lignes peu importantes, concernant le séjour de Marguerite à Usson. Lorsqu’elle eut chassé de ce château le marquis de Canillac, «elle se resolut de n’obeir plus qu’à ses volontés, dit Henri IV dans le Divorce satyrique, et d’establir dans ce roc l’empire de ses delices, où, close de trois enceintes et tous les grands portaux murés, Dieu scait, et toute la France, les beaux jeux qui, en vingt ans, se sont joués et mis en usage. La Nanna de l’Aretin ni sa Sainte ne sont rien auprès.» Mais, après ce début, qui promettait des révélations singulières, le factum du roi ne nous fait presque pas connaître quels étaient ces beaux jeux, qui occupèrent si longtemps la dame d’Usson, et qui remplacèrent pour elle les rêves de l’ambition et les jouissances de l’orgueil. On peut conclure cependant, avec certitude, du silence même que l’histoire a gardé sur les détails de cette longue retraite, que l’illustre recluse vivait dans la dissolution la plus monstrueuse: «Il est vrai, dit à ce sujet son royal époux, qu’au lieu des galands qui souloient adoucir sa vie passée, elle y a esté reduite, à faute de mieux, à ses domestiques, secretaires, chantres et metifs de noblesse, qu’à force de dons elle y attiroit, dont la race et les noms, inconnus à leurs voisins mesmes, sont indignes de ma mémoire.» Henri IV n’en cite qu’un, qui donne la mesure des autres, et qui eut aussi un règne plus éclatant, à cause de l’amour forcené qu’il avait su inspirer à sa maîtresse: «C’est de luy, qu’elle dit qu’il change de corps, de voix, de visage et de poil, comme il luy semble, et qu’il entre à huis clos où il luy plaist; c’est pour luy qu’elle fit faire les lits de ses dames d’Usson si hauts, qu’on y voyoit dessous sans se courber, afin de ne s’escorcher plus, comme elle souloit, les espaules ni le fessier, en s’y fourrant à quatre pieds pour le chercher; c’est pour luy, qu’on l’a veue souvent tastonner la tapisserie, pensant l’y trouver, et celuy pour qui, bien souvent, en le cherchant de trop d’affection, elle s’est marquée le visage contre les portes et les parois; c’est pour luy, que vous avez ouy chanter à nos belles voix de la cour ces vers faits par elle-mesme:
C’était un chantre, en effet, nommé Pomony ou Comines, fils d’un chaudronnier auvergnat, qui n’avait de remarquable que son énorme laideur et sa belle voix; il fut d’abord enfant de chœur dans une église de village, avant d’être reçu dans la chapelle de la reine, qui le décrassa un peu pour en faire son secrétaire et son favori. Elle en était éprise jusqu’à la rage, et l’on attribuait à un charme magique cette violente passion, qui prenait parfois le caractère d’une démence furieuse. Henri IV disait ne pouvoir quelquefois s’empêcher de rire «des extravaguantes jalousies et fortes passions qu’on raconte de ses amours, qui la transportent plus souvent à mespriser ce qu’elle voit et croire ce qui n’est point, ores cherchant furieuse et chaude ses rufiens en tous les endroits les plus ecartés de sa maison, bien qu’elle ne puisse ignorer qu’ils sont autre part, et ores les voyant et oyant, et toutesfois, se persuadant que sous leur image ce soient d’autres qui tachent de la decevoir et à luy mesfaire.»
Ce qui faisait croire que la reine, dans ses débordements amoureux, était l’esclave d’un sortilége qui étouffait en elle le sentiment de la pudeur, ce furent moins les folies auxquelles on la vit s’abandonner, que les amulettes étranges qu’elle avait toujours sur elle. On racontait qu’elle avait fait sceller dans des boîtes d’or les cœurs de ses amants morts, comme les reliques de ses amours, et ce bruit se trouvait confirmé, en quelque sorte, par la quantité de cassolettes et de joyaux en forme de cœurs, qu’elle serrait dans ses poches ou qu’elle attachait à sa ceinture. Il n’y avait sans doute que des parfums dans ces boîtes d’orfévrerie. Cependant, lorsqu’elle résidait à Usson, elle portait ordinairement pendue au cou, entre la chemise et la chair, une bourse de soie bleue «en laquelle ses plus privés avoient descouvert une boëte d’argent, dont la superficie gravée représentoit naïvement (outre plusieurs différens et inconnus charactères) d’un costé un portrait, et de l’autre son chauderonnier.» On est autorisé à supposer que cette boîte d’argent n’était pas un talisman de la sorcellerie, mais bien un talisman de l’amour; aussi, serions-nous enclins à rapprocher ce talisman de celui que Brantôme, dans ses Dames galantes, fait porter à une dame de la cour, qu’il ne nomme pas: «Son mary mort, dit-il, elle luy coupa ses parties du devant ou du mitan, jadis d’elle tant aymées, et les embauma, aromatisa et odoriféra de parfums et de poudres musquées et très-odoriférantes, et puis les enchassa dans une boëte d’argent doré, qu’elle garda et conserva comme une chose tres-precieuse.» Suivant la tradition, en effet, Marguerite de Valois avait non-seulement enlevé elle-même la tête coupée de son cher La Mole, qu’elle ne put sauver du supplice, mais elle aurait, de ses propres mains, mutilé le cadavre qui était déjà divisé en quatre quartiers et planté sur des pieux aux quatre coins de la place de Grève; la tête fut enterrée la nuit, par les soins pieux de cette amante désolée, dans la chapelle de Saint-Martin; le cœur et les autres débris, volés au corps du supplicié, furent embaumés et scellés dans des boîtes d’or et d’argent, que la reine portait en guise de joyaux et de reliquaires, à travers tous ses amours, qui ne servaient, disait-elle, qu’à raviver le premier. «Elle portoit, raconte Tallemant des Réaux, qui savait tout de bonne main, un grand vertugadin qui avoit des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle mettoit une boîte où étoit le cœur d’un de ses amants trépassés; car elle étoit soigneuse, à mesure qu’ils mouroient, d’en faire embaumer le cœur. Ce vertugadin se pendoit tous les soirs à un crochet, qui fermoit à cadenas, derrière le dossier de son lit.» (Voy. les Historiettes de Tallemant des Réaux, 2e édit. de M. de Monmerqué, t. I, p. 163.)
L’historien Dupleix, que Marguerite avait attaché à sa maison en qualité de maître des requêtes, «avec honneste appointement,» comme il le dit lui-même, ne crut pas devoir jeter le manteau sur les déréglements de la vie de cette princesse, lorsqu’il eut à parler d’elle dans l’Histoire de Henri IV; néanmoins, il revêtit d’un voile discret le tableau de Prostitution, qu’il avait eu sous les yeux durant vingt ans: «Tout le monde la publiant déesse, dit-il dans l’Histoire de Louis XIII (p. 53), elle s’imaginoit aucunement de l’estre, et de cà prist plaisir toute sa vie d’estre nommée Vénus Uranie, c’est-à-dire céleste, tant pour monstrer qu’elle participoit de la divinité, que pour faire distinguer son amour de celuy du vulgaire, car elle avoit un autre ordre pour l’entretenir, que celuy des autres femmes, affectant surtout qu’il fust plus pratiqué de l’esprit que du corps, et avoit ordinairement ce mot en bouche: «Voulez-vous cesser d’aimer, possédez la chose aimée!» J’en pourrois faire un roman plus excellent et plus admirable, que nul qu’aist esté composé es siècles précédents, mais j’ai des occupations plus sérieuses.»
Dupleix se justifia d’avoir révélé ou plutôt d’avoir laissé deviner l’incontinence de la reine, en déclarant qu’il n’écrivait pas des panégyriques pour les princes et princesses, mais «une vraie histoire, qui doit exprimer leurs vertus et ne supprimer pas leurs vices, afin que leurs successeurs, craignant une pareille flétrissure pour leur mémoire, imitent leurs louables actions et s’esloignent des mauvaises.» Mais il fut généralement blâmé, et Bassompierre se fit la trompette de ce blâme, dans ses Remarques sur l’ouvrage de Dupleix, qu’il interpelle sur ce sujet avec l’accent du mépris et de l’indignation: «Infâme vipère, qui par ta calomnie déchire les entrailles de celle qui t’a donné la vie! Ver, qui mange la mesme chair qui t’a procréé!... Quelle honte fais-tu à la France de publier à tout le monde et de laisser à la postérité des choses si infâmes d’une des plus nobles princesses du sang royal, qui peut estre sont fausses, ou, au pis aller, n’estoient connues que de peu de personnes?»
Ainsi, Bassompierre lui-même, en prenant si vivement la défense de Marguerite, avoue que les calomnies qu’il reproche à Dupleix pouvaient bien n’être que des médisances et des indiscrétions; mais Dupleix n’avait fait que répéter avec une extrême réserve ce qui se disait partout, à la cour et même dans le peuple, depuis que la reine de Navarre eut quitté son château enchanté d’Usson, en 1605, pour revenir se fixer à Paris: son état hystérique ou hypocondriaque était devenu tel, à cette époque, que les scandales qu’il engendrait tous les jours furent l’entretien et l’étonnement de la France entière. «Ceste foiblesse, dit Dupleix, ne paroissoit au commencement qu’en certains objets cognus à ses domestiques; mais, depuis son dernier voyage à la cour, ils ne furent que trop divulgués, elle-même les faisant cognoistre à tout le monde.»
Quelle que fût la notoriété des désordres de la reine Marguerite, Brantôme, qui avait été aussi un de ses domestiques, et qui conservait pour elle autant de respect que d’admiration, ne se permit pas, à l’exemple de Dupleix, de trahir les secrets de la conduite privée de cette princesse. S’il raconta dans ses Dames galantes, peut-être de l’aveu de Marguerite, plusieurs faits assez équivoques qui la concernaient et qu’il tenait directement des confidences de Vénus Uranie, il se garda bien de la nommer, et il eut souvent la précaution de dérouter le lecteur, en modifiant diverses particularités de son récit. La notice qu’il a consacrée à Marguerite dans les Vies des femmes illustres est un panégyrique resplendissant, où l’auteur n’a pas même admis une ombre de galanterie, comme s’il avait pour objet d’opposer ce brillant éloge au Divorce satyrique, qui circulait à la cour vers ce temps-là. Ainsi, Brantôme évite de réfuter une à une les accusations que le rédacteur du Divorce satyrique avait accumulées dans ce factum contre les mœurs de Marguerite; il n’aborde pas seulement cette thèse difficile et délicate, mais il se jette à corps perdu dans les généralités laudatives, et il s’attache presque exclusivement à mettre en relief les charmes de séduction qui avaient toujours été l’apanage de la reine: «Voilà, disait-on, une princesse qui, en tout, va par-dessus le commun de toutes les autres du monde!» Brantôme se plaît à dépeindre cette merveilleuse beauté, cette grâce incomparable, ce goût exquis dans la toilette, cette richesse de taille, cette noblesse de maintien, toutes ces perfections extérieures, qui faisaient dire à un honnête gentilhomme, nouveau venu à la cour: «Je ne m’estonne pas, si vous autres, messieurs, vous vous aymez tant à la cour, car, quand vous n’y auriez autre plaisir tous les jours que de veoir ceste belle princesse, vous en avez autant que si vous estiez en un paradis terrestre.» L’auteur du Divorce satyrique, entre toutes les épigrammes cruelles qu’il adresse à l’épouse déjà répudiée de Henri IV, ne lui avait peut-être pas lancé de traits plus sensibles à l’amour-propre de la femme, que dans deux ou trois passages, où il ne craint pas de s’attaquer à une beauté que l’âge n’avait pas épargnée. Ce sont ces passages injurieux que Brantôme s’efforce principalement de combattre et d’effacer, comme s’ils intéressaient seuls l’honneur de Marguerite. Le libelliste avait reproché à la reine de se farder et de se plâtrer outre mesure, pour cacher ses rides: Brantôme rappelle adroitement une comparaison qu’il avait faite de cette belle reine avec la belle Aurore, «quand elle vient à naistre, avant le jour, avec sa belle face blanche et entournée de sa vermeille et incarnate couleur.» Le libelliste s’était raillé, en termes fort grossiers, de l’indécente exhibition qu’elle faisait de sa gorge: Brantôme, sans faire allusion à un reproche qui tombait moins sur la reine que sur les modes de son temps (voy. plus haut, t. VI, p. 32), approuve et glorifie ces nudités, qu’il ne voyait pas du même œil que Henri IV: «Ses beaux accoustremens et belles parures, dit-il, n’osèrent jamais entreprendre de couvrir sa belle gorge ny son beau sein, craignant de faire tort à la veue du monde qui se passoit sur un si bel objet; car jamais n’en fut veue une si belle ny si pleine de charme, si pleine ny si charnue, qu’elle monstroit si à plein et si descouverte, que la pluspart des courtisans en mouroient, voire des dames, que j’ay veues aucunes de ses plus privées, avec sa licence, la baiser par un grand ravissement.» Brantôme, vieux et infirme alors, était demeuré fidèle au service de son ancienne maîtresse, qui, dans une lettre écrite d’Usson, lui transmettait en ces termes l’expression d’une affection inaltérable: «J’ay sceu que, comme moy, vous avez choisi la vie tranquille, à laquelle j’estime heureux qui s’y peut maintenir, comme Dieu m’en a fait la grâce depuis cinq ans, m’ayant logée en une arche de salut où les orages de ces troubles ne peuvent, Dieu mercy! me nuire; à laquelle, s’il me reste quelque moyen de pouvoir servir à mes amys et à vous particulièrement, vous m’y trouverez entièrement disposée et accompagnée d’une bonne volonté.»
La reine Marguerite, satisfaite de la vie tranquille qu’elle menait dans son arche de salut, aurait à peine protesté contre la rupture de son mariage avec le roi, si elle n’eût pas craint de voir la couronne de France passer sur la tête de Gabrielle d’Estrées, qu’elle détestait non comme une rivale digne d’elle, mais comme une ennemie fatale à la royauté: elle refusa donc de s’associer aux intentions et aux démarches de Henri IV, qui avait formé une requête en divorce devant la cour de Rome; mais Gabrielle étant morte subitement, empoisonnée sans doute, le 10 avril 1599, Marguerite consentit aussitôt au divorce. «J’ai cy-devant usé de longueurs, écrivait-elle à Sully le 29 juillet; vous en savez aussi bien les causes que nul autre, ne voulant voir en ma place une telle décriée bagasse, que j’estime indigne de la posséder.» Elle présenta elle-même au pape Clément VIII une requête conforme à celle du roi, et ne garda pas rancune à Henri IV des moyens peu courtois qu’il avait employés pour faire prononcer le divorce malgré elle. Elle lui pardonna les outrages du Divorce satyrique et ceux de l’interrogatoire que les commissaires du pape leur firent subir à l’un et à l’autre. Elle riait de grand cœur, en sachant que son mari avait répondu au cardinal de Joyeuse, qui lui demandait s’ils avaient eu dans le mariage communication ensemble: «Nous étions tous deux jeunes au jour de nos noces, et l’un et l’autre si paillards, qu’il étoit impossible de nous en empêcher.» Elle n’avait jamais aimé Henri IV, qu’elle accusait de sentir le gousset et de puer des pieds. Le roi, au contraire, était encore si pénétré des souvenirs qu’elle lui avait laissés, qu’il s’écria, en apprenant qu’elle avait donné plein consentement à la sentence de divorce: «Ah! la malheureuse, elle sait bien que je l’ai toujours aimée et honorée, et elle point moi, et que ses mauvais déportements nous ont fait séparer, il y a longtemps, l’un et l’autre!» (Voy. les Mém. et anecd. des reines et régentes de France, par Dreux du Radier, t. V.) Marguerite prétendait que le bien de la France l’avait déterminée à rompre une union qui ne pouvait assurer un héritier à la couronne, et elle applaudit la première au mariage du roi avec Marie de Médicis.
Elle était encore, à cette époque, sous le charme d’un nouvel amour, auquel l’absence de Pominy avait cédé la place. On peut présumer qu’elle avait elle-même éloigné ce Pominy, dont elle ne se souciait plus, et qui revint plus tard réclamer ses droits avec tant de brutalité, qu’elle fut obligée de le chasser, en disant que ce méchant homme lui gâtait tous ses serviteurs. Le successeur de Pominy fut d’abord un petit valet de Provence, nommé Julien Date, qu’elle avait anobli, «avec six aunes d’étoffe,» sous le nom de Saint-Julien. Elle l’avait laissé à Usson, lorsqu’elle eut l’idée de reparaître à la cour, après vingt-quatre ans d’exil volontaire. Ce fut au mois d’août 1605, qu’elle arriva tout à coup à Paris et qu’elle alla descendre à l’hôtel de Sens, près de l’Arsenal. Le lendemain de son arrivée, on trouva ces quatre vers écrits sur la porte de cet hôtel, qui appartenait à l’archevêque de Sens: