CHAPITRE XXXVII.

Sommaire.—La Prostitution des mignons de Henri III.—Arrivée des Italiens à la cour de France.—Influence de leurs mœurs.—Rachat du péché de sodomie.—Le sorbonniste Nicolas Maillard.—Opinion des honnêtes gens exprimée par Brantôme.—Abominables maris.—Henri III revient de Pologne.—Son aventure de Venise.—Date précise de sa corruption.—Les écoliers et les Italiens.—Le capitaine La Vigerie.—Origine des mignons.—Leur portrait par P. de l’Estoile.—Les indignités de la cour.—Les variantes.—Catalogue des mignons.—Sonnet vilain.—La part de la calomnie.—Poésies et libelles satiriques des huguenots et des ligueurs.—Lettre d’un Enfant de Paris.—Les sorcelleries de Henri de Valois.—Les mascarades et les processions.—La confrérie des Pénitents.—Le moine Poncet.—Noms des mignons.—Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné.—Les Hermaphrodites.—L’autel d’Antinoüs.—La déesse Salambona.—Aventure de la Sarbacane.—La Confession de Sancy.—Le Juvénal de la cour de Henri III.

Avant de rechercher quel fut l’état de la Prostitution à la cour de Henri III, nous ne pouvons, sous peine de laisser une lacune notable dans cette histoire des mœurs, omettre à dessein un genre de dépravation qui a imprimé profondément sa souillure au règne du dernier des Valois. C’est un abominable sujet, que nous traiterons à part avec tout le dégoût qu’il nous inspire et avec tous les ménagements que la décence du langage nous permettra d’apporter dans l’extrait presque textuel des ouvrages contemporains. Il est impossible de s’occuper de la honteuse époque de Henri III, sans parler de ses mignons et des turpitudes qu’ils ont attachées à la mémoire de leur maître. Tous les historiens les plus graves et les plus sérieux, d’Aubigné, de Thou, Mézeray, etc., n’ont pas craint de salir les pages de leurs annales historiques, en y consignant, pour l’enseignement de la postérité, les abominations qui déshonorèrent la vie privée d’un Roi Très-Chrétien; il n’y a que le père Daniel qui ait essayé de le justifier ou du moins de le protéger, par des réticences complaisantes: «Quoiqu’il ne faille pas ajouter foi, dit-il dans sa grande Histoire de France, à tout ce que les huguenots et les ligueurs ont écrit de ses débauches secrètes, il est difficile de croire que tout ce qu’on en disait fût généralement faux.» Nous n’entreprendrons pas de défendre Henri III et ses mignons contre les accusations qui étaient alors dans toutes les bouches et qui formèrent bientôt la formidable voix de l’opinion publique; mais nous reconnaissons, avec le père Daniel, que les calomnies des huguenots et plus tard celles des ligueurs brodèrent, pour ainsi dire, mille ordures extravagantes sur un canevas, malheureusement trop réel et trop scandaleux. L’horrible épisode des mignons de Henri III nous paraît avoir été singulièrement exagéré par l’esprit de parti religieux et politique.

On ne saurait nier que l’arrivée des Italiens en France, à la suite de Catherine de Médicis, n’ait eu certaine influence détestable sur les mœurs de la cour; mais, si de jeunes seigneurs débauchés se livraient quelquefois à l’imitation des vilaines coutumes de Chouse (comme on appelait l’italianisme français), ils se gardaient bien d’abord de se vanter de leurs désordres infâmes, trop contraires à la galanterie nationale; ils se défendaient même avec énergie d’un vice qui faisait horreur à tous les honnêtes gens. Mais on se relâcha peu à peu de cette vergogne toute française, et il y eut de la tolérance là où il n’y avait eu jusqu’alors qu’une implacable indignation. «Et quand il n’y auroit autre chose que la sodomie telle qu’on la voit pour le jourdhuy, s’écriait Henri Estienne dans son Apologie pour Hérodote, publiée en 1576, mais écrite auparavant, ne pourrions-nous pas à bon droict nommer nostre siècle le parangon de meschanceté, voire de meschanceté détestable et exécrable?» Le peuple, le cœur de la nation, était resté pourtant, il faut le dire, pur de cette méchanceté, et le déplorable exemple de la cour n’avait pas eu le pouvoir de corrompre la vieille candeur de la bourgeoisie. La sodomie, qui n’était qu’un péché ordinaire en Italie, où le pécheur pouvait se faire absoudre en payant 36 tournois et 9 ducats (voy. la Taxe des parties casuelles de la boutique du pape, trad. par A. du Pinet, édit. de Lyon, 1564, in-8o), devenait en France un crime capital qui conduisait son homme au bûcher. Il est vrai que les tribunaux appliquaient bien rarement la peine, portée dans la loi, lorsque ce crime, qu’on regardait comme un fait d’hérésie, ne se mêlait pas à des actes de magie, de sorcellerie ou d’athéisme. «Que je soye ladre, dit maître Janotus de Bragmardo dans sa harangue à Gargantua (liv. I, ch. 20), s’il ne vous fait pas brusler comme bougres, traistres, hérétiques et séducteurs, ennemis de Dieu et de vertus!» Les libertins, qu’on soupçonnait seulement de cette macule indélébile, étaient donc partout montrés au doigt, «fuis et abhorrés,» comme dit Rabelais. On ne pardonnait pas aux Italiens établis en France depuis le mariage du Dauphin Henri avec la fille de Laurent de Médicis, duc d’Urbin, une nouveauté de débauche, qu’ils avaient, disait-on, apportée avec eux. L’auteur du Cabinet du roy de France, dans son épître à Henri III, n’hésitait pas à dénoncer: l’athéisme, sodomie et toutes autres sinistres ou puantes académies, que l’estranger a introduites en France... Mais, quinze ans avant lui, Henri Estienne avait fait semblant de vouloir réhabiliter l’Italie et les Italiens, pour lancer cette cruelle épigramme contre le sorbonniste Nicolas Maillard: «Or ne veux-je pas dire toutesfois que tous ceux qui se trouvent entachez de ce péché l’ayent appris ou en Italie ou en Turquie, car nostre maistre Maillard en faisoit profession et toutesfois il n’y avoit jamais esté.»

Nous avons démontré, ailleurs, que les expéditions d’Italie avaient été fatales aux mœurs françaises; les relations continuelles qui existaient entre les deux pays, depuis le règne de Charles VIII, ne pouvaient manquer de répandre d’odieux éléments de corruption parmi la noblesse et parmi l’armée. Henri Estienne signale ainsi le hideux enseignement que l’Italie avait offert à la France: «Pour retourner à ce péché infâme, dit-il dans son Apologie pour Hérodote (p. 107 de l’édit. originale de 1566), n’est-ce point grand’pitié qu’aucuns, qui, auparavant que mettre le pied en Italie, abhorrissoyent les propos mesmement qui se tenoyent de cela, après y avoir demeuré, ne prennent plaisir aux paroles seulement et en font profession entre eux comme d’une chose qu’ils ont apprise en une bonne eschole?» Mais, quoique le vice italien eût fait de tristes progrès à la cour de France, tous les hommes d’honneur avaient un profond mépris pour ces indignes déserteurs de l’amour français, qui était seul «approuvé et recommandé,» selon l’expression de Brantôme. Nous trouvons, dans les écrits de Brantôme, la preuve du sentiment de répulsion, qui s’attachait à ces sales et ignobles égarements, lors même que la Prostitution ne connaissait plus de bornes: «Ainsy que j’ay ouy dire à un fort gallant homme de mon temps, dit-il dans ses Dames galantes, et qu’il est aussy vray, nul jamais bougre ny bardache ne fut brave, vaillant et généreux, que le grand Jules César; aussy, que, par la grande permission divine, telles gens abominables sont rédigés et mis à sens reprouvé. En quoy je m’estonne que plusieurs, que l’on a vous tachés de ce meschant vice, ont esté continués du ciel en grand’prospérité, mais Dieu les attend, et, à la fin, on en voit ce qui doibt estre d’eux.» Brantôme, qui avait la conscience si large et si peu timorée en affaire de galanterie, manifeste hautement son dégoût à l’égard des vices contre nature; c’est au moment même où la cour de Henri III affichait effrontément les mœurs italiennes, qu’il les condamne et les flétrit dans ses Dames galantes, qu’on peut considérer cependant comme le répertoire de la débauche du seizième siècle. Brantôme écrivait, il est vrai, ce traité de morale lubrique, sous l’inspiration de la reine de Navarre, Marguerite de Valois, qui s’était mise à la tête de la bande des dames. On appelait ainsi à la cour de Charles IX une sorte de coalition féminine qui s’efforçait de s’opposer aux honteux débordements de la jeunesse italianisée. «Je ne m’esbahy pas trop, dit Henri Estienne dans ses Deux dialogues du langage françois italianizé, si les dames, italianizans en leur langage, à l’exemple des hommes, ont voulu aussi italianizer en autres choses.»

Quand Henri III, qui était roi de Pologne, fut appelé à succéder à son frère Charles IX, les Italiens avaient déjà pris un grand pied à la cour de France; mais leurs vilaines mœurs ne s’y propageaient qu’en cachette, et personne n’osait encore s’avouer de leur bande. Ainsi, le poëte du roi, Étienne Jodelle, qui passait pour le héraut de l’amour antiphysique, s’était déshonoré, même aux yeux de ses amis de la Pléiade, en prostituant sa muse à composer, par ordre de Charles IX, dit-on, le Triomphe de Sodome. «Il fut employé par le feu roy Charles, raconte Pierre de l’Estoile, qui a consigné dans ses Registres-journaux la fin très-misérable et espouvantable de ce poëte parisien, comme le poëte le plus vilain et lascif de tous, à escrire l’arrière hilme (hymne), que le feu roy appeloit la Sodomie de son prevost de Nantouillet.» (Voy. le Journal de Henri III, édition de MM. Champollion, p. 29, sous l’année 1573.) Lorsque Henri III avait quitté la France, pour se rendre en Pologne, où l’attendait une couronne, on peut assurer qu’il n’était pas entaché du vice honteux qui le dégradait à son retour dans le royaume de ses pères. Il avait toujours été, dès sa plus tendre jeunesse, enclin à la luxure, ardent au plaisir, sensuel et libertin; mais, quoique entouré de courtisans pervers et voluptueux, il ne s’abandonnait pas encore aux coupables erreurs de la débauche italienne. Nous serions en peine de dire si ce goût infâme lui vint en Pologne ou à Venise, où il passa quelques jours, en revenant prendre possession du trône de France. «Depuis la mort de la princesse de Condé, dit Mézeray dans son Abrégé chronologique de l’histoire de France (t. V, p. 251), Henri III avoit eu peu d’attachement pour les femmes, et son avanture de Venise lui avoit donné un autre penchant.» Cette aventure de Venise n’était autre qu’une maladie vénérienne, que le roi voyageur avait prise en passant, et dont il eut beaucoup de peine à se délivrer. La princesse de Condé, Marie de Clèves, que Henri III aimait éperdument, en effet, mourut à Paris, le samedi 30 octobre, six semaines après avoir revu son royal amant, qui lui était revenu en assez piteux état, à la suite de l’aventure de Venise. Voici des dates, qui nous permettent de fixer, d’une manière à peu près certaine, l’époque où commença l’affreux désordre du roi.

LES ÉCOLIERS AU BOURG ST. MARCEL

LES ÉCOLIERS AU BOURG ST. MARCEL

A peine Henri III fut-il au Louvre, que l’on vit se former autour de lui la cour des mignons et des Italiens. Ces derniers soulevèrent d’abord dans le peuple de Paris une sourde irritation, qui ne tarda point à se changer en haine implacable. Les écoliers de l’université se firent les interprètes de cette haine toute nationale, et poursuivirent la bande italienne, par des chansons, des pasquils et des placards injurieux. Il y eut des rixes et des meurtres, à l’occasion d’une querelle qui avait mis en cause les mauvaises mœurs de ces étrangers. Dans le mois de juillet 1575, un brave capitaine, nommé La Vergerie, fut condamné à mort et pendu, pour avoir dit publiquement que, dans cette querelle, «il falloit se ranger du costé des escoliers, et saccager et couper la gorge à tous ces bougres d’Italiens, qui estoient cause de la ruine de la France.» Pierre de l’Estoile, qui nous raconte la triste fin du capitaine, affirme que le roi assistait à l’exécution, quoique n’ayant point approuvé cet inique jugement; mais on peut supposer que le procès bien court de ce malheureux n’avait pas été expédié sans l’ordre exprès de Henri III, puisque le chancelier René de Birague s’en était chargé lui-même. Depuis la condamnation et le supplice de La Vergerie, «on deschira, par toutes sortes d’escrits et de libelles (ne pouvant faire pis) les messires italiens et la royne (Catherine de Médicis), leur bonne patronne et maistresse.» Pierre de l’Estoile avait recueilli plusieurs de ses satires, entre autres des stances et des sonnets contre les Italiens, à qui l’on imputait tous les maux et tous les désordres du royaume.

Mais, l’année suivante, il n’était déjà plus question des Italiens, comme si les Mignons les eussent fait disparaître. Pierre de l’Estoile, ce fidèle écho de tous les commérages de son temps, écrivait, à la date de juillet 1576, dans ses Registres-Journaux: «Le nom de mignons commença, en ce temps, à trotter par la bouche du peuple, auquel ils estoient fort odieux, tant pour leurs façons de faire, qui estoient badines, et hautaines, que pour leurs fards et accoustremens effeminés et impudiques, mais surtout pour les dons immenses et libéralités que leur faisoit le roy, que le peuple avoit opinion estre cause de sa ruine, encores que la vérité fut que telles libéralités, ne pouvans subsister en leur espargne un seul moment, estoient aussy tost transmises au peuple, qu’est l’eau par un conduict. Ces beaux mignons portoient leurs cheveux longuets, frisés et refrisés par artifices, remontans par-dessus leurs petis bonnets de velours, comme font les putains, et leurs fraizes de chemises, de toile d’atour, empezées et longues de demi-pied, de façon qu’à voir leur teste dessus leur fraize, il sembloit que ce fust le chef saint Jean dans un plat. Le reste de leurs habillemens faits de mesme: leurs exercices estoient de jouer, blasphemer, sauter, danser, volter, quereller et paillarder, et suivre le roy partout et en toutes compagnies; ne faire, ne dire rien, que pour luy plaire; peu soucieux, en effet, de Dieu et de la vertu, se contentans d’estre en la bonne grâce de leur maistre, qu’ils craignoient et honoroient plus que Dieu.» (Voy. le Journal de Henri III, édit. de MM. Champollion.)

Ce passage est très-important, en ce qu’il fixe d’une manière positive la date de l’apparition des mignons, ou du moins l’époque où ils commencèrent à être signalés à la haine du peuple. Au reste, Pierre de l’Estoile ne dit rien qui caractérise leurs mœurs dénaturées, et le portrait qu’il fait d’eux pourrait s’appliquer à tous les courtisans. A la suite de ce portrait, il enregistre un poëme, composé de quinze strophes, «qui fut semé, en ce temps, à Paris, et divulgué partout sous ce titre: Les vertus et propriétés des mignons, 25 juillet 1576.» Les éditeurs du Journal de Henri III n’ont publié que six strophes de ce poëme, qui est imprimé en entier, avec le titre des Indignitez de la cour, dans le Cabinet du roy de France (page 297). Il existe quelques différences entre les deux textes, mais nous remarquerons que, dans l’un et l’autre, l’accusation de sodomie n’est formulée contre les mignons, que sous la forme d’un doute injurieux:

Ces beaux mignons prodiguement
Se veautrent parmy leurs delices,
Et peut-estre dedans telz vices
Qu’on ne peut dire honnestement.

L’auteur anonyme, qui était certainement un bon poëte, s’attaque surtout à la dissolution et au luxe de leurs habits, qu’il regarde comme des enseignes honteuses de leur conduite. Voici quelques strophes, dans lesquelles le costume de Henri III et de ses favoris est décrit avec beaucoup d’exactitude:

Leur parler et leur vestement
Se voit tel, qu’une honneste femme
Auroit peur de recevoir blasme
S’habillant si lascivement:
Leur col ne se tourne à leur aise
Dans le long replis de leur fraise;
Déjà le froment n’est pas bon
Pour l’empoix blanc de leur chemise:
Il faut, pour facon plus exquise,
Faire de riz leur amidon.
Leur poil est tondu par compas,
Mais non d’une facon pareille;
Car, en avant, depuis l’aureille,
Il est long, et, derrière, bas:
Il se tient droit par artifice,
Car une gomme le hérisse
Ou retord ses plis refrisez,
Et, dessus leur teste legère,
Un petit bonnet par derrière
Les monstre encor plus desguisez.
Je n’ose dire que le fard
Leur soit plus commun qu’à la femme:
J’aurois peur de leur donner blasme
Qu’entre eux ils pratiquassent l’art
De l’impudique Ganimède.
Quant à leur habit, il excède
Leur bien et un plus grand encor;
Car le mignon, qui tout consomme,
Ne se vest plus en gentilhomme,
Mais, comme un prince, de drap d’or.

Nous avons suivi de préférence le texte du Cabinet du roy de France, et il est bon de faire observer que, dans ce texte, le poëte se défend presque de laisser soupçonner que ces mignons pratiquassent l’art de l’impudique Ganimède; au contraire, dans la version, évidemment altérée, que nous fournissent les Journaux de l’Estoile, le sens est bien différent, car l’auteur y dit très-positivement ce qu’il n’ose dire:

Je n’ose dire que le fard
Leur est plus commun qu’à la femme
(J’aurois peur d’en recevoir blasme),
Et qu’entre eux ils prattiquent l’art
De l’impudique Ganimède.

C’est là une insinuation très-significative qui équivaut à une déclaration formelle. Dans un autre endroit de cette pièce de vers, on reproche à ces efféminés de troquer, d’échanger, de vendre, de dépenser les bénéfices et

Les biens voués au crucifix,
Que l’on leur baille en mariage,
En guerdon de maquerellage
Ou pour chose de plus vil prix.

Il nous paraît établi, par cette satire datée de 1576, que les mignons de Henri III, dans l’origine, n’étaient pas considérés comme d’impurs agents de la débauche italienne. On les accusait seulement de dévorer la substance du peuple, d’épuiser les coffres de l’État, de porter des habits déshonnêtes et de vivre dans une molle oisiveté. Un autre poëte se chargea de répondre aux Indignités de la cour, et il le fit dans un poëme ampoulé et fleuri, qu’il intitule les Blasons de la cour: sans avoir égard aux imputations indirectes concernant les mœurs des courtisans, il blâme seulement les langues satiriques et les esprits mordants, d’avoir prétendu que la cour de France était un étable,

Un retrait des abus, des dissolutions.

On pourrait donc induire, d’après les termes mêmes de ce factum poétique, que le libertinage des mignons ne fut pas d’abord flétri et marqué au fer rouge de l’opinion publique. Il y eut sans doute beaucoup à blâmer et à reprendre dans leur conduite, mais la calomnie, en s’attachant à eux, inventa tout ce qui devait les rendre odieux et les déshonorer. De là, le rôle infâme qu’on attribuait aux mignons, c’est-à-dire à tous les hommes, jeunes et voluptueux la plupart, qui formaient la bande du roi. Ce qui n’était qu’une triste exception dans les désordres des favoris de Henri III, fut regardé comme un vice général, et la cour de France devint ainsi, aux yeux du peuple indigné, le réceptacle de la plus abominable Prostitution. Dulaure a raison de dire que Henri III «se distingua de ses prédécesseurs, par ses goûts efféminés, et surtout par ses débauches ultramontaines» (Hist. de Paris, t. IV, p. 493, édit. in-12); mais il aurait dû constater que les huguenots et les ligueurs n’étaient pas étrangers à ce redoutable déchaînement de la calomnie contre le roi et ses mignons: «L’infamie qu’avaient encourue les dames et les filles de la cour, dit-il avec trop de partialité, s’étendit, pendant ce dernier règne, sur les jeunes courtisans, qui, plus méprisables qu’elles, se livraient avec leur maître aux plus dégoûtants excès de la débauche.»

Les mignons étaient de jeunes seigneurs de bonne maison et de belle mine, que René de Villequier et François d’O, qui présidaient aux plaisirs du roi, avaient introduit dans l’intimité de ce prince. Les plus connus d’entre eux furent Jacques de Lévy de Caylus, François de Maugiron, Jean Darcet de Livarot, François d’Épinay de Saint-Luc, Paul Estuer de Caussade de Saint-Mesgrin, Anne de Joyeuse, Bernard et Jean-Louis de Nogaret, tous les deux fils de Jean de la Valette. Les autres étaient moins connus, parce qu’ils n’avaient pas autant de crédit auprès de Henri III: leurs noms ne sortirent jamais de la sphère de la cour. Cependant quelques-uns sont désignés dans un sonnet qui circula par tout Paris en 1577, et qui nous a été conservé dans les registres-journaux de Pierre de l’Estoile. Ce sonnet peut servir à prouver que les mignons n’étaient pas tous gâtés par les mêmes turpitudes.

Saint-Luc, petit qu’il est, commande bravement
A la troupe Haultefort, que sa bourse a conquise;
Mais Quelus, dédaignant si pauvre marchandise,
Ne trouve qu’en son c.. tout son advancement;
D’O, cest archi-larron, hardy, ne scay comment,
Aime le jeu de main, craint aussi peu la prise;
L’Archant, d’un beau semblant, veut cacher sa sottise;
Sagonne est un peu bougre et noble nullement;
Montigny fait le bègue, et voudroit bien sembler
Estre honneste homme un peu, mais il n’y peult aller;
Riberac est un sot, Tournon une cigale;
Saint-Mesgrin, sans subject bravache audacieux:
Je parlerois plus haut, sans la crainte des dieux,
De ceux qui tiennent rang en la belle cabale.

Ce sonnet vilain, comme dit de l’Estoile, «monstrant la corruption du siècle et de la cour,» ne contient, ce nous semble, que les noms des mignons qui se prêtaient à la plus hideuse Prostitution; il faut entendre, par les dieux que le poëte n’ose nommer, le roi et ses deux assesseurs d’O et Villequier, avec quelques autres, qui se partageaient en maîtres le domaine de la débauche italienne. Pierre de l’Estoile nous représente encore les mignons «fraisés et frisés, avecq les crestes levées, les ratepennades en leurs testes, un maintien fardé, avec l’ostentation de mesme, peignés, diaprés et pulvérisés de pouldres violettes, de senteurs odoriférantes, qui aromatizoient les rues, places et maisons, où ils fréquentoient.» Cet abus des parfums, ces modes efféminées, ces habits ridicules ou bizarres, ce sont là les seuls griefs que ce chroniqueur curieux et bavard allègue contre les mignons, mais, nulle part, il ne caractérise leurs mœurs, de manière à nous faire croire qu’il ajoutait foi aux bruits qu’on faisait circuler sur elles; il se contente de rassembler scrupuleusement des satires et des épigrammes, qui prouvaient surtout la haine et l’acharnement de l’esprit public à l’égard de Henri III et de ses favoris. Ceux-ci, d’ailleurs, périrent presque tous misérablement, les uns tués en duel, les autres assassinés en guet-apens, plusieurs victimes d’accidents divers; l’horreur qu’ils inspiraient au peuple se traduisit dans leur oraison funèbre, mais les injures et les malédictions, dont leur mémoire fut accablée, ne se rapportaient pas à des circonstances authentiques et notoires de leur vie libidineuse, qui avait été toujours couverte d’un voile impénétrable.

Ce voile, les écrivains protestants et ligueurs essayèrent de le soulever, longtemps après que les mignons eurent disparu, et la tradition de la cour, défigurée ou envenimée par la malveillance, se refléta dans plusieurs ouvrages satiriques, qui ne furent imprimés que sous le règne de Louis XIII, c’est-à-dire vingt-cinq ou trente ans après la mort de Henri III. Il n’avait paru, du vivant de ce prince, que quelques pièces en vers et en prose, qui circulèrent à Paris sous le manteau, et qui ne reçurent une publicité momentanée qu’à la suite des Barricades; mais, antérieurement, d’autres pièces, plus infâmes encore, avaient été répandues et divulguées, sans qu’aucun imprimeur eût osé les mettre au jour. Pierre de l’Estoile avait recueilli plusieurs de ces pièces dans les registres-journaux et les ramas de curiosités, qu’il a consacrés à l’histoire anecdotique et scandaleuse de son temps; tous les éditeurs du Journal de Henri III ont reculé devant la publication des poésies ordurières, qui sont les tristes monuments de l’horrible réputation des mignons. Dans la dernière édition, que nous devons aux soins intelligents de MM. Champollion, nous lisons seulement, à la date du 10 septembre 1580: «Diverses poésies et escrits satyriques furent publiés contre le roy et ses mignons, en ces trois années 1577, 1578 et 1579; lesquels, pour estre la pluspart d’eux impies et vilains, tout outre, tant que le papier en rougist, n’estoyent dignes, avec leurs autheurs, que du feu, en autre siècle que cestuy-ci qui semble estre le dernier et l’esgout de tous les précédents. Et sont les titres: la Catzrie des trésoriers et des mignons, par M..... fol et ligueur; le sonnet vilain à Saint-Luc; un Pasquil courtizan, c’est à dire ordurier, vilain et lascif, qui couroit à la cour, en cest an 1579, et y estoit tout commun; des vers vilains, qui furent escrits sur la porte de l’abbaye de Poissy, un jour que le roy y entroit.» Chaque fois qu’un des mignons du roi était enlevé par une mort tragique à l’affection inconsolable de son bon maître, quand Caylus, Maugiron, Schomberg et Riberac s’entretuèrent dans un duel, quand Saint-Mesgrin fut assassiné un soir à la porte du Louvre, il y avait dans tout Paris, et même à la cour, une explosion de libelles atroces contre les mignons fraisés, mais il serait injuste de regarder ces libelles comme l’expression loyale de la vérité historique: c’était l’œuvre perfide des vengeances de cour, plutôt encore que des passions politiques. On ne manquait pas de poëtes parmi les clercs du Palais et de l’Université, pour blasonner aussi les mignons, dans des vers courtisans, «c’est-à-dire peu honnestes, sales et vilains, à la mode de la cour, mesmes en ce qu’ils touchent l’honneur du roy,» suivant la définition de Pierre de l’Estoile.

Voici, par exemple, un sonnet satirique, qui courut à Paris en 1578 et qui sortait de la boutique de la Ligue:

Gammèdes (sic) effrontés, impudique canaille,
Cerveaux ambitieux, d’ignorance comblés,
C’est l’injure du temps et les gens mal zelés,
Qui vous font prosperer sous un roi fait de paille.
Ce n’est ni par assault ni par grande bataille,
Qu’avez eu la faveur, mais pour estre alliés
D’un corrompu esprit, l’un à l’autre enfilés,
Guidés de vostre chef, qui les honneurs vous baille,
Qui vos teints damoiseaux, vos perruques troussées,
Aime, autant comme escus et lames et espées.
Puisque les grands estats qui vous rendent infames
Sont de vice loïers aux jeunes impudents,
Gardez-les à tousjours, car les hommes vaillans
N’en veulent après vous, qui estes moins que femmes!

Ce déchaînement inouï contre les mignons ne fit que s’accroître pendant tout le règne de Henri III, et le peuple, toujours porté à croire ce qui est étrange et monstrueux, n’eut garde d’accepter avec défiance les calomnies, souvent ridicules, qu’on débitait au sujet de la bande sacrée.

Ainsi, on avait prétendu très-sérieusement que Jean-Louis Nogaret, duc d’Épernon, que Pierre de l’Estoile nomme l’archi-mignon du roi et qui devint, en effet, le principal favori de Henri III, après la mort des grands mignons Caylus et Maugiron, n’était autre qu’un démon, envoyé de l’enfer pour achever de corrompre et de damner le malheureux Henri de Valois. Cette légende diabolique fut racontée tout au long dans un pamphlet, intitulé: Les choses horribles contenues en une Lettre envoiée à Henri de Valois par un enfant de Paris, le 28 janvier 1589, et imprimée sur la copie qui a esté trouvée en ceste ville de Paris, près de l’Orloge du Palais, par Jacques Grégoire, imprimeur. M. DLXXXIX.

L’Enfant de Paris, que P. de l’Estoile appelle un faquin et vaunéant de la Ligue, raconte, dans cette Lettre remplie d’obscénités, que les sorciers et enchanteurs avaient donné au roi «en jouissance» un esprit familier, nommé Terragon, et que cet esprit, sous les traits d’un jeune garçon, lui avait été présenté au Louvre comme un gentilhomme de Gascogne. Le roi n’eut pas plutôt vu ce gentilhomme, qu’il l’appela son frère et qu’il le fit coucher dans sa chambre. Or le duc d’Épernon n’était autre chose que ce vilain Terragon.

L’Enfant de Paris entre, à l’égard de l’archi-mignon du roi, dans des détails merveilleux qui caractérisent sa diablerie impudique. Ces détails sont si horribles, que MM. Champollion n’ont pas osé les reproduire tous, en réimprimant par extraits la Lettre de l’Enfant de Paris, dans l’appendice de leur édition du Journal de Henri III, qui fait partie de la Collection des Mémoires relatifs à l’histoire de France, publiée par MM. Michaud et Poujoulat.

Il n’existe peut-être plus un seul exemplaire de l’édition originale de cette badauderie insigne, comme la qualifie P. de l’Estoile; mais cet amateur de fadaises en a inséré une copie de sa main dans son grand recueil in-folio, composé de placards imprimés et d’estampes gravées en bois, et intitulé: Les belles figures et drolleries de la Ligue. Ce précieux et singulier recueil est conservé aujourd’hui au département des livres imprimés de la Bibliothèque impériale.

On attribuait d’ordinaire aux sorciers les infamies dont Henri III était accusé par la voix publique; ces infamies semblaient donc au vulgaire crédule les conséquences naturelles des sorcelleries qu’on imputait à ce malheureux roi. Ainsi, personne à Paris ne doutait que les mignons, et surtout le duc d’Épernon, ne fussent liés à leur maître par un pacte diabolique, et tout le monde fut convaincu, quand on annonça en chaire que les preuves matérielles de leurs sortiléges abominables avaient été découvertes au Louvre et au bois de Vincennes, dans l’appartement du roi.

«C’étoient deux satyres d’argent doré, de la hauteur de 4 poulces, tenans chascun en la main gauche et s’appuyans dessus une forte massue, et de la droite soustenans un vase de crystal pur et bien luisant, eslevés sur une baze ronde, goderonnée et soustenue de quatre pieds d’estal. Dans ces vases, y avoit des drogues inconnues, qu’ils avoient pour oblation, et ce qui plus, en ce, est à detester, ils estoient au devant d’une croix d’or, au milieu de laquelle y avoit enchassé du bois de la vraye croix de Nostre Seigneur Jésus-Christ.»

Cette description, que nous extrayons d’un libelle qui parut alors sous ce titre: Les Sorcelleries de Henri de Valois et les oblations qu’il faisoit au diable dans le Bois de Vincennes, avec la figure des démons d’argent doré, aux quels il faisoit offrandes (Paris, Didier Millot, 1589), annonce tout simplement deux cassolettes à brûler de l’encens, placées, dans un oratoire, de chaque côté d’un crucifix!

L’auteur du pamphlet indique l’usage impur et sacrilége qu’il assigne à ces prétendues idoles, en disant: «On scait que les payens reveroient les satyres pour dieux des bois et lieux escartés, à cause qu’ils pensoient que d’eux leur venoit l’habileté à la paillardise.»

Il est impossible de laver la mémoire de Henri III des souillures qui la déshonorent, mais on peut affirmer que les turpitudes dont ce prince et ses mignons sont restés flétris devant le tribunal de l’histoire, ne furent pas aussi fréquentes, ni aussi éhontées, ni aussi inouïes, qu’on le suppose, en s’en rapportant aux accusations des ligueurs et des huguenots. Ainsi, nous pensons que, dans bien des circonstances, l’attachement du roi pour ses mignons était dégagé de toute impureté avilissante, et nous n’avons pas le courage de voir une passion honteuse dans les témoignages d’amitié et de regret que Henri III donna publiquement à Caylus et à Maugiron, en les pleurant, en les baisant tous deux morts, raconte l’Estoile, en faisant tondre leurs têtes pour emporter leurs blonds cheveux, et en ôtant à Caylus les pendants d’oreilles qu’il lui avait donnés et attachés de sa propre main. Rien n’est plus touchant aussi que cette mort de Caylus, répétant à son dernier soupir: «Ah! mon roi! mon roi!» Rien n’est plus respectable que la douleur d’un roi à la perte d’un ami. Mais le peuple en jugeait autrement et voyait de mauvais œil les tombeaux fastueux érigés en l’honneur de ces jeunes efféminés qu’il abhorrait. Le peuple, aveuglé et irrité par les manœuvres des partis anarchiques, avait pris en aversion tout ce qu’il considérait comme la cause de ses maux et de ses misères; il n’était que trop disposé à croire aux horreurs qu’il entendait dire sur les mœurs du roi et de son entourage; il se laissait abuser par les apparences et il se sentait prévenu d’avance en mauvaise part contre les courtisans, qu’ils fissent des mascarades ou des processions. Les prédicateurs, par leurs déclamations furieuses, eurent alors la plus funeste influence sur l’opinion, et Henri III dut se repentir de ne leur avoir pas fermé la bouche: après l’avoir avili et diffamé, ils le firent assassiner par Jacques Clément. «Le jour de quaresme prenant, lit-on dans le Journal de Henri III, sous la date du 20 février 1583, le roy avec ses mignons furent en masque par les rues de Paris, où ils firent mille insolences, et la nuit allèrent roder de maison en maison, voir les compagnies, jusques à six heures du matin du premier jour de quaresme, auquel jour la pluspart des prescheurs de Paris en leurs sermons le blasphémèrent ouvertement desdites veilles et insolences.»

Ce fut sans doute pour faire pénitence de ces folies de carnaval, que le roi, peu de jours après, institua la confrérie des Pénitents et fit des processions, à l’instar de celles des Battus de Rome, dans lesquelles les confrères, vêtus de sacs de toile blanche, marchaient sur deux files, en chantant des psaumes et en se fustigeant. Mais les mignons figuraient encore dans ces processions, et leur présence en gâta l’effet. «J’ay esté adverty de bon lieu, s’écria le moine Poncet, qui prêchait le carême à Notre-Dame, qu’hier au soir la broche tournait pour le soupper de ces bons pénitens, et qu’après avoir mangé le gras chappon, ils eurent pour leur collation de nuit le petit tendron qu’on leur tenoit tout prest!» Le prédicateur fut emprisonné par ordre du roi, et les processions n’en continuèrent que mieux aux flambeaux; le roi y assistait, toujours revêtu du costume de la confrérie et entouré de ses mignons: «Y en eust quelques uns, mesmes des mignons, à ce qu’on disoit, rapporte P. de l’Estoile, qui se fouettèrent en ceste procession, ausquels on voioit le pauvre dos tout rouge des coups qu’ils se donnoient. Sur quoy on fit courir plusieurs quatrains et pasquils, sornettes et vilainies semblables, qui furent faites et semées sur ceste fouetterie et pénitence nouvelle du roy et de ses mignons.» Henri III, selon les historiens, avait imaginé ces processions et ces pénitences publiques, pour expier les vilains péchés qu’il se reprochait tout bas et dans lesquels il retombait sans cesse; il obligeait les mignons, comme ses complices, à paraître dans ces cérémonies et à y jouer le rôle de pénitents; il allait avec eux visiter les églises et les couvents, faire des stations et des prières, écouter des sermons et gagner des indulgences. Ce n’était, disait-on dans le peuple, que des préparatifs et des encouragements pour mieux pécher ensuite. On assurait que le roi avait fait peindre, dans ses Heures, les portraits de ses mignons en habit de cordelier. (Voy. la Confession de Sancy, chap. VIII). On racontait qu’il faisait fouetter devant lui, dans son cabinet, les compagnons de ses dévotions et de ses débauches; on prétendait même que la confrérie des Pénitents n’avait été instituée que pour recruter de vils complaisants d’impudicité et pour propager, sous le manteau d’une association religieuse, les principes infâmes de la sodomie. Le Journal de Henri III nous apprend, en effet, qu’un des maîtres des cérémonies de la confrérie était le nommé Du Peirat, «chassé et fugitif de Lyon, pour crime d’athéisme et de sodomie.» On devine pourquoi le peuple appelait les Pénitents confrères du cabinet et ministres de la bande sacrée.

Sully, en donnant, dans ses Œconomies royales, une liste des mignons, dans laquelle on remarque, outre ceux que nous avons déjà nommés, Bellegarde, Souvré, du Bouchage et Thermes, ne fait aucune allusion à leurs mœurs et dit seulement que chacun d’eux avait été successivement le favori du roi. Le savant Le Duchat, dans ses notes sur la Confession de Sancy, nomme encore quatre autres mignons, d’après les Mémoires de l’estat de la France sous Charles IX et les lettres d’Estienne Pasquier: «Le Voyer, sieur de Lignerolles; Pibrac, Roissy et Vic de Ville, lesquels, ajoute le commentateur, ne passoient pas pour être également vicieux et corrompus.» Quoi qu’il en fût, tous les gentilshommes que le roi honorait d’une sympathie et d’une intimité particulières étaient aussitôt déshonorés du titre de mignons ou d’hermaphrodites. Ce dernier surnom, moins populaire et plus raffiné que l’autre, caractérisait l’espèce de Prostitution à laquelle ils devaient, disait-on, leur crédit et leur fortune. Agrippa d’Aubigné, le Juvénal de cette époque qu’il nous représente comme plus dépravée encore que celle de Néron et de Domitien, a consacré ses vers et sa prose à flétrir les mignons de Henri III. Oui, s’écrie-t-il dans ses Tragiques (liv. II, p. 83):

Oui, les Hermaphrodites, monstres effeminez,
Corrompus bourdeliers, et qui estoyent mieux nez
Pour valets de putains que seigneurs sur les hommes,
Sont les monstres du siècle et du temps où nous sommes!

Les Tragiques donnez au public par le larcin de Prométhée ne furent imprimés qu’en 1616 (Au désert, in-4), sans nom d’auteur, mais ces admirables satires avaient été écrites dans la jeunesse d’Agrippa d’Aubigné, qui, pour être un trop zélé calviniste, n’en était pas moins un homme d’honneur et un grand historien. Un autre ouvrage, aussi satirique, mais moins passionné et moins cruel que celui du poëte des Tragiques, avait été composé aussi, vers le même temps, pour mettre au pilori les mœurs dissolues de la cour de Henri III: il ne vit le jour que longtemps après sa rédaction, mais bien avant le poëme de d’Aubigné. On peut donc le considérer comme un document contemporain, qui mérite plus de confiance que les libelles et les pasquils du temps, quoique ce ne soit qu’une ingénieuse et spirituelle allégorie.

Le livre dont nous voulons parler, et qui ne permet pas de réhabiliter les mignons, est intitulé seulement les Hermaphrodites, dans la première édition qui fut publiée à Paris, en un petit volume in-12, sans nom de lieu et sans date, vers l’année 1604. Le frontispice gravé offre le portrait de Henri III, debout, portant à la fois les habits et les attributs d’un homme et d’une femme, avec cette devise assez significative: à tous accords. On lit, au bas, ces six vers énigmatiques:

Je ne suis male ny femelle,
Et si je sçay bien en cervelle
Lequel des deux je dois choisir;
Mais qu’importe à qui je ressemble?
Il vaut mieux les avoir ensemble:
On en reçoit double plaisir.

La publication de ce volume fit une grande sensation, surtout à la cour, où plusieurs des anciens mignons de Henri III, tels que Bellegarde, d’Épernon, etc., avaient conservé tout leur crédit, sans le devoir désormais à des moyens si honteux; le pamphlet fut dénoncé au roi, et l’on essaya d’obtenir contre l’auteur une éclatante condamnation. Mais Henri IV, après s’être fait lire les Hermaphrodites, ne voulut pas qu’on en recherchât l’auteur, bien qu’il trouvât l’ouvrage trop libre et trop hardi, «faisant conscience, disoit-il, de chagriner un homme pour avoir dit la vérité.» C’est Pierre de l’Estoile qui nous répète cette belle parole de Henri IV, dans laquelle nous sommes forcés de voir la constatation des faits historiques, qui se trouvent signalés par l’auteur des Hermaphrodites. Quel était cet auteur? L’Estoile le nomme Artus Thomas; on a cherché à établir que c’était Thomas Artus, sieur d’Embry, littérateur obscur et ampoulé. Sorel, dans sa Bibliothèque françoise, rapporte qu’on attribuait ce livre, «où l’on trouva de si bonnes choses,» au cardinal du Perron. Il nous importe peu de savoir quelle est la plume élégante et acerbe qu’il faut reconnaître dans cette pièce, qui fut réimprimée avec ce titre plus explicatif: l’Isle des hermaphrodites nouvellement descouverte, avec les mœurs, loix, coustumes et ordonnances des habits d’icelle. Ce nouveau titre annonce que l’auteur s’était proposé de critiquer surtout la bizarrerie et l’indécence des modes de la cour; ces modes efféminées sont décrites, en effet, si prolixement dans l’ouvrage, que nous préférons citer un passage des Tragiques, dans lequel d’Aubigné a résumé en fort bons vers plusieurs pages des Hermaphrodites.