État détaillé de la Polygamie sacrée, dans l’archevêché ou primauté de Lyon, en 1581, d’après les recherches et les calculs de l’auteur du Cabinet du roy de France.
| FEMMES ADULTÈRES. | |
| épiscopales | 468 |
| canoniales | 750 |
| des chappelains | 160 |
| des sociétaires | 600 |
| des curez, etc. | 17,000 |
| des vicaires, etc. | 24,700 |
| monacales | 12,100 |
| maltoises (de l’ordre de Malte) | 12,120 |
| francisquines | 400 |
| jacopines | 200 |
| carminées (des Carmes) | 200 |
| augustiniennes | 130 |
| chartreuses | 40 |
| jesuistes | 5 |
| GARCES (OU FILLES NON MARIÉES). | |
| épiscopales | 900 |
| canoniales | 2,200 |
| des chappelains | 800 |
| des societaires | 600 |
| pastorales ou des curez | 20,000 |
| de leurs vicaires | 30,000 |
| monacales ou abbaciales | 22,000 |
| des bastards des bastards | 5,000 |
| Ierosolomytes, c’est-à-dire Maltoises | 2,009 |
| francisquines ou cordeliennes. | 400 |
| jacopines | 1,278 |
| carminées | 410 |
| augustiniennes | 378 |
| chartreuses | 166 |
| anthoniennes | 800 |
| celestines, minimes, etc. | 600 |
| jesuistes | 7 |
| des peres gardiens | 600 |
| des clercs ou coriaux | 187 |
| MAQUERELLES OU MAQUEREAUX. | |
| épiscopales | 484 |
| canoniales | 62 |
| des chappelains | 45 |
| des societaires | 411 |
| des curez | 2,000 |
| de leurs vicaires | 3,000 |
| monachales et abbaciales | 2,400 |
| maltoises | 200 |
| francisquines | 75 |
| jacopines | 180 |
| des Carmes | 130 |
| des Augustins | 96 |
| chartreuses | 40 |
| jesuistes | 3 |
| celestines, etc. | 24 |
| des peres gardiens | 38 |
| des clercs ou coriaux | 59 |
| des nonains | 300 |
| SODOMITES. | |
| épiscopaux | 124 |
| chanoines | 68 |
| chappelains | 40 |
| societaires prestres | 112 |
| curez | 200 |
| vicaires | néant. |
| abbez et prieurs, etc. | 411 |
| moynes | 1,100 |
| francisquins | 160 |
| jacopins | 108 |
| augustins | 60 |
| chartreux | 50 |
| minimes et celestins | 9 |
| jesuistes | 49 |
Nota. Nous croyons inutile de faire figurer dans ce tableau le dénombrement des Bastards, des Bastards des bastards, des Chevaux, de la Venerie et de la Fauconnerie.
L’auteur de ces étranges calculs, empruntés au Traité de la Polygamie sacrée (liv. V, ch. 9 et 10), ne nous révèle pas de quelle manière s’est fait le recensement mystérieux, qu’il assure avoir existé, non-seulement pour toute l’Église gallicane, mais encore pour toute la chrétienté; il va pourtant à la rencontre de l’objection qui s’offrira d’abord à l’esprit de ses lecteurs: «Qui est-ce, lui diront-ils, qui peut avoir compté et descouvert qu’en une telle primauté ou archevesché y ait tant et tant d’ecclesiastiques, tant de putains, tant de maquerelles et tant et tant d’autres personnes qualifiées au sommaire de l’Estat et denombrement ci-dessus designé?» La réponse n’est pas très-concluante, si elle est spécieuse. L’auteur dit qu’il n’a pas été plus difficile de dresser l’état de la Polygamie sacrée, que de faire le catalogue des étoiles et l’inventaire de la monarchie diabolique, laquelle comprend 72 princes et 7,405,926 diables, sans compter les petits. Nous avouerons que cette statistique-là était moins aisée à faire que l’autre, «veu, comme le dit l’auteur de celle-ci, que nous fréquentons, beuvons, mangeons ordinairement avec les complices de la Polygamie sacrée.» Après avoir défendu de la sorte l’authenticité de son enquête et de son inventaire, le contrôleur général de la Polygamie sacrée fait un recueil, par diocèses, des «prélats et bénéficiers, leurs domestiques et autres personnes masles ou femelles qui vivent aux despens du crucifix.» Ce recueil, auquel nous sommes loin d’accorder une entière créance, mérite cependant d’être conservé, à défaut de renseignements plus sérieux et moins entachés de partialité calviniste. Nous avons dressé ainsi un Tableau, à la manière de Parent-Duchâtelet, pour établir le bilan de la Prostitution dans chaque diocèse, avec la recette et la dépense des polygames de l’Église gallicane. (Voir ce Tableau à la page suivante.)
Etat général de la Polygamie sacrée, par diocèses, en 1581, avec la recette et la dépense, d’après les recherches et les calculs de l’auteur du Cabinet du roy de France.
| PRIMAUTÉS. | Ecclésiastiques, y compris tous leurs officiers et serviteurs. | Femmes adultères sacerdotales. | Filles de mauvaise vie. | Bâtards et bâtards des bâtards. | Maquereaux et maquerelles. | Sodomites. | Recettes (escus). |
Dépenses (escus). |
| Lyon | 65,230 | 67,888 | 88,078 | 59,138 | 8,839 | 2,083 | 4,657,784 | 3,820,873 |
| Rheims | 66,740 | 88,500 | 63,700 | 9,700 | 9,700 | 2,600 | 4,988,788 | 3,807,684 |
| Sens | 66,712 | 68,852 | 96,200 | 60,500 | 11,000 | 1,800 | 4,987,998 | 4,100,020 |
| Rouen | 62,600 | 73,714 | 70,026 | 70,000 | 15,700 | 2,200 | 5,348,648 | 4,237,537 |
| Beauvais | 58,300 | 58,500 | 76,400 | 64,000 | 12,200 | 1,500 | 4,686,474 | 3,973,232 |
| Tours | 67,300 | 68,500 | 77,900 | 69,700 | 12,300 | 1,900 | 4,980,642 | 4,260,111 |
| Bourges | 62,400 | 75,200 | 111,500 | 67,300 | 14,700 | 2,000 | 5,776,144 | 4,993,321 |
| Bordeaux | 53,700 | 80,200 | 100,400 | 71,000 | 15,600 | 1,200 | 4,988,676 | 4,127,123 |
| Thoulouse | 58,600 | 79,800 | 103,009 | 70,000 | 18,400 | 1,600 | 5,468,877 | 4,647,530 |
| Narbonne | 58,900 | 71,200 | 94,600 | 63,500 | 15,600 | 1,600 | 4,887,622 | 4,112,610 |
| Aix ou Arles | 56,300 | 67,200 | 95,400 | 58,900 | 14,800 | 1,500 | 4,752,600 | 4,111,200 |
| Vienne | 55,000 | 62,200 | 58,900 | 57,400 | 12,000 | 1,600 | 3,875,666 | 3,214,443 |
| Autres diocèses, non distingués, au nombre de 69, y compris ceux qui sont ès pays bas de Flandres. | 287,000 | 300,000 | 370,000 | 400,000 | 100,000 | 18,000 | 41,500,000 | 35,600,000 |
| TOTAL. | ||||||||
| Nombre universel des personnes vivans aux despens du crucifix en l’Église gallicane. | 5,155,102 | personnes. | ||||||
| Somme toute de la recepte | 100,530,119 | escus. | ||||||
| Somme toute de la despense | 84,596,089 | » | ||||||
L’auteur du Cabinet du roy de France renvoie toujours ses lecteurs au Traité de la Polygamie sacrée, dont il tire les éléments de ses monstrueux calculs; mais il ne dit pas que ce traité ait été imprimé: on ne saurait donc apprécier les circonstances qui l’ont empêché de paraître ou qui en ont détruit tous les exemplaires. Ce qui nous démontre l’existence dudit traité, c’est que l’auteur, qui le cite sans cesse en indiquant les livres et les chapitres auxquels il fait des emprunts, n’a pas de renseignements précis sur la polygamie des gentilshommes, et ne peut, à cet égard, présenter une statistique analogue à celle qu’il trouvait toute préparée dans le dénombrement général de la polygamie sacrée. Il s’attache, de préférence, avec une sorte de malin plaisir, à la première partie de son sujet, et il ne se lasse pas d’y revenir dans tout le cours de l’ouvrage, qui semble n’avoir d’autre but que de faire passer les biens du clergé dans le domaine du roi, en mariant, bon gré, mal gré, tous les ecclésiastiques et tous les religieux, tant masles que femelles. La manière dont il établit la preuve du nombre des agents de Prostitution, qu’il a mis en ligne de compte dans ses registres, n’a rien de sérieux ni d’authentique, il est vrai, et l’on reconnaît, dans ce procédé d’insinuation et d’induction, la mauvaise foi des huguenots enragés, comme on les qualifiait alors; mais cependant ces calomnies mêmes, toutes pleines qu’elles soient de haine venimeuse, ne semblent pas tout à fait à dédaigner, car elles nous peignent certainement la vie débauchée que menaient certains membres indignes du clergé catholique, à cette époque.
Voici, par exemple, comment l’auteur se justifie d’avoir attribué à chaque cardinal français un sérail composé de six maîtresses, sans compter les femmes adultères: «Mais par qui prouver, dit-il, ce nombre de six? Par les cardinaux eux-mesmes; ils ne sont pas si honteux, qu’ils n’en puissent confesser davantage. Le plus ancien de leur collége en a abusé, pour une année, plus de trente. Il y a cardinal qui ne fait que venir, par manière de dire, et qui est des plus jeunes, lequel ne fait autre chose que servir d’estalon à rechange. Les trois premiers mois qu’il prit le chapeau rouge, qui sont les jours de sa plus grande continence, encores cardinaliza-t-il deux femmes mariées et trois jeunes damoiselles. Comment prouver cela? Par luy mesme.» Brantôme, en effet, qui se piquait d’être très-bon catholique, ne parle pas en autres termes, du grand cardinal de Lorraine, qui dressait de sa main les nouvelles venues à la cour. Puis, l’historiographe des Dames galantes n’imagine rien de mieux pour l’excuser de son incontinence, que de dire «qu’il estoit un homme de chair, comme un autre,» et que «le roy le vouloit ainsy et y prenoit plaisir.» L’auteur du Cabinet du roy est donc d’accord avec Brantôme, quand il en arrive à cette conclusion rabelaisienne qui rappelle le style de la Confession de Sancy: «Autant doncques qu’il y a de cardinaux en cour, ce sont autant d’estalons pour les dames; autant de cornes qu’il y a en leurs bonnets, autant de cornards font-ils la semaine. Que voudriez-vous qu’ils fissent? De prescher, ils ne scauroient; la pluspart d’entre eux ne scavent ce que c’est de presches; de disputer en théologie? les dames n’y sont pas trop bien nourries, ni les cardinaux aussi. Si faut-il bien, quand ils sont ensemble, qu’ils parlent de quelque chose: ce n’est pas des affaires d’Estat ni encores moins des finances.... De quoy parlent-ils donc? de rire et de danser. Pourquoy faire? pour paillarder. Comment le prouverez-vous? en ce que le plus souvent le ventre de madamoiselle enfle et le ventre de la bourse cardinale desenfle; les marchans mesmes, qui leur vendent les draps d’or et d’argent et de soye, scavent aussi bien pour qui sont telles estraines, comme ceux qui les font acheter.»
Il n’y a pas lieu de s’étonner, après ce honteux portrait des mœurs cardinales, que l’annaliste de la Polygamie sacrée ne se fasse aucun scrupule de peindre avec les mêmes couleurs les serviteurs domestiques des cardinaux: «Les prélats et cardinaux, dit-il en s’autorisant du proverbe: Tels maistres, tels valets, sont lascifs, aussi bien sont les valets; les prélats sont paillards, les valets sont de mesmes: ils ne sont pas cardinaux, mais cardinalement ils servent. Au plus grand et plus profond bourdeau de France, les vilains et sales propos ne s’y tiennent, comme on fait en la maison d’un cardinal. J’appelle, sur ce, à tesmoins tous ceux qui les fréquentent. Là-dedans, de jour et de nuict, vous ne voyez autre chose qu’amener de la chair fraische: ainsi appellent-ils les povres filles et femmes qu’ils desbauchent, et après qu’ils en ont fait, ils s’en moquent à bouche ouverte, sinon qu’ils soient prévenus de vérole ou bouche chancreuse.» Dans le Traité de la Polygamie sacrée, il était fait mention «de la manifeste paillardise que les domestiques des cardinaux exercent à l’endroit des courtisanes (quelques damoiselles qui suivaient la cour), jusques aux muletiers qui, après en avoir pris leurs déduits, ont fait que les cardinaux ont eu leurs restes.» C’était surtout dans les voyages des cardinaux ou prélats, visitant leurs archevêchés ou leurs abbayes, que ces domestiques donnaient carrière à leur libertinage effréné; car ils logeaient, comme leurs maîtres, chez les habitants notables, dans chaque ville où ils s’arrêtaient pour y passer la nuit ou pour y séjourner, «et bien peu partent-ils de leur logis, raconte l’implacable réformateur, qu’ils n’ayent fait un coup au deshonneur de leur hoste ou hostesse, et s’ils n’en peuvent venir à bout, susciteront un plus grand qu’eux, afin de leur servir de planche et exécuter ce qu’ils prétendent. Si la fille de la maison est riche, on la mariera à quelque maquereau ou à monsieur le secrétaire. Est-elle mariée, la voilà perdue, car elle voit une telle et si grande corruption en telles canailles, qu’il est impossible qu’elle ne glisse en telle polygamie.»
On peut croire, en effet, que les nombreux domestiques qu’un prélat traînait à sa suite n’étaient pas des modèles de continence et de moralité, quand on apprécie les tristes résultats du mauvais exemple et des mauvais conseils dans une réunion d’hommes libertins et fainéants. La maison d’un cardinal se composait de plus de cent personnes; celle d’un évêque n’en comprenait pas moins de 50 à 60, vivant de la marmite épiscopale. Ainsi, tout évêque, qui menait le train de son rang, avait à son service un ou deux chapelains, un maître d’hôtel, un écuyer, un médecin, trois protonotaires, trois ou quatre gentilshommes, quatre ou cinq pages, un ou deux secrétaires, un ou deux valets de chambre, un argentier, un cuisinier, un sommelier, deux ou trois chantres, deux ou trois joueurs d’instruments, un tailleur, un apothicaire, un vivandier, huit serviteurs «tant des prothonotaires que des maistres d’hostel, escuiers et gentilshommes,» un fauconnier, un veneur, trois ou quatre laquais, un «hacquebutier (arquebusier) pour tirer au gibier et qui a la conduite d’un chien couchant,» un palefrenier avec deux garçons d’écurie, un muletier avec un serviteur, et un charretier. Dans cette curieuse énumération, que l’auteur avait vérifiée, «sur plus de cinquante-six évesques,» il ne compte pas encore le cocher ni les garçons ou laquais du secrétaire, de l’argentier, du sommelier et autres. Tous ces hommes, jeunes la plupart, voués ordinairement au célibat, avaient les mœurs les plus dépravées, quelle que fût d’ailleurs la sainteté du prélat, à la maison duquel ils étaient attachés. On conçoit qu’ils aient pu, dans bien des circonstances, faire rejaillir sur leur respectable patron la honte de leurs déréglements, et, dans ce chapitre-là du moins, l’auteur du Cabinet du roy de France n’a peut-être pas trop enflé les chiffres de la Prostitution qui rayonnait autour de la maison des prélats: «Monsieur l’évesque est homme, dit-il huguenotiquement, monsieur son valet n’est pas cheval. On ne veut pas qu’ils se marient. Il faut bien qu’ils en prennent sur le commun.»
Une aventure scandaleuse, racontée avec beaucoup de verve par l’auteur, qui la présente comme un tableau de l’intérieur des maisons épiscopales et qui déclare en avoir connu personnellement la principale héroïne, nous donnera une idée de ce qu’étaient quelquefois les mœurs d’un prince de l’Église à cette époque de dissolution et de licence générales. «Pour une après souppée, dit le narrateur (p. 79), s’est trouvé femme d’honneur, qui, pour plaisir, accompagnée de vingt-trois femmes, neuf filles et huict servantes, allèrent présenter un mommon (c’est-à-dire, se masquèrent pour jouer une partie de dés) à monsieur l’évesque, en son logis, qui les attendoit sans doute, sans toutesfois que ceste femme honorable en sceust autre chose (car, autrement, tiens-je bien tant d’elle, qu’elle n’y fust point allée): l’évesque perdit trois escus. Pour récompense de sa perte, fit sonner les violons; dansèrent de telle sorte, qu’il n’y eust femme, filles ny servantes, qui ne jouast des orgues. Ceste exécution se fit par l’évesque, deux prothonotaires, le secrétaire, sept ou huict chanoines atitrez pour jouer la partie; quant aux valets, chascun estoit assorty de mesmes. Bref, depuis les dix heures jusques à minuit, le bal continua, et des confitures à la collation, tant que c’estoit merveilles. Ceste femme honorable se trouva surprise, sans y penser, car une vilaine maquerelle l’ayant fait entrer dans le cabinet de Monsieur, faignant que d’autres femmes y estoyent, trouva là un prothonotaire qui la saisit et fit d’elle, comme est à présumer, ce que bon luy sembla, parce que la bonne femme, sortant de là, chanta mil injures à ceste maquerelle, jurant qu’elle l’en feroit repentir, et à l’instant mesme, les larmes à l’œil, sortoit de ceste vénérable compagnie, qui fut maquignonnée de mesmes. L’évesque, pour saouler ses plaisirs, fit venir jusques à ses palefreniers; et, gaussant avec eux, confessoyent libéralement les bransles qu’ils avoient dansés en ceste danse macabrée, et monsieur l’évesque de rire.» On croirait lire un chapitre du Moyen de parvenir de Beroalde de Verville. L’auteur ajoute que le mari de cette femme, qui se plaignait d’avoir été victime d’un lâche guet-apens, avait juré de se venger de l’évêque et s’était fait huguenot. Il est possible, néanmoins, que l’évêque ne fût nullement complice d’un acte de violence commis par un de ses serviteurs, et qu’il n’ait point eu d’autre reproche à se faire que d’aimer un peu trop la danse et les bons contes; mais il n’en était pas moins responsable de la conduite désordonnée des gens de sa maison.
Le Traité de la Polygamie sacrée accusait des mêmes débordements les serviteurs des chanoines, des officiaux, doyens, chantres et autres dignitaires ecclésiastiques, ceux des abbés et des prieurs, ceux des moines de tous les ordres religieux ou militaires. Ces valets «sont si bien traictez, dit l’auteur du Cabinet du roy de France, qu’au visage, du premier coup, on peut juger à leur troigne s’ils sont serviteurs de chanoines ou de moynes, tant ils sont gras et en bon poinct, et comme tels n’ont pas beaucoup de peine à conquérir des garces, car celles de leurs maistres en amènent le plus souvent d’autres, et quand elles n’en ameneroyent, ils savent bien où les prendre. Le mestier de ces garces est tellement usité dedans et à l’environ de leurs cloistres, que, passant par là, vous sentez la venaison à pleine gorge, c’est-à-dire qu’il y a bien de quoy mestier mené en matière de paillardise.» Il est certain que cette multitude de domestiques mâles, bien nourris et souvent désœuvrés, n’était que trop favorable aux progrès de la Prostitution libre et secrète, surtout depuis que la Prostitution légale avait été supprimée par l’ordonnance de Charles IX. «Il n’y a fille de povres artisans, manouvriers, gaigne-deniers et autres, sur lesquelles ces vilains ne facent bresche, et le plus souvent, pour une bricque de pain blanc, defloreront une povre fille: si elle est belle, c’est pour monsieur le chanoine; si elle est moyennement belle, et le maistre n’en veuille, le valet sçait bien comment il faut se substituer en sa place... Et, de faict, qui jettera la veue sur telle vermine, il n’y a père ny mère qui ne doive trembler du péril et extresme danger où sont leurs povres filles et servantes, car autant de tels et semblables valets que vous voyez, ce sont autant de taureaux bannaux parmi des génisses et vaches au milieu d’une prairie.» Les valets des abbés avaient, dans leur déportement, certains priviléges que leur enviaient les valets des chanoines: «Il y a mesme de ces canailles, dit l’abréviateur du Traité de la Polygamie sacrée, qui, après avoir abusé des femmes, qui aucunement estoient honorables, sous le crédit, faveur et authorité de leur abbé et maistre, ont espousé leurs filles, contre le gré et consentement de leurs pères.» Quant aux valets de moines, qui, selon la statistique, étaient au nombre de cent mille et faisaient alors «un terrible charivariz en faict de paillardise,» ils sont réprésentés comme des infâmes qui «entrent aux plus honnorables maisons, pour y desbaucher les filles et servantes, et pour toute récompense, nous astraindre à nourrir leurs bastards.» L’écrivain protestant achève ce hideux portrait, par un dernier coup de pinceau: «Ceux qui sont si chastes, dit-il, que de n’avoir qu’une ou deux paillardes, asseurez-vous que dans leurs cahuets et hauts-de-chausses vous y sentez la fumée de sodomie à pleine gorge.» Enfin, il constate que, dans les villages voisins de l’abbaye de Cluny, on avait compté 7 à 800 femmes débauchées, servant exclusivement à l’ordinaire des moines et de leurs valets: «Ne faut que lire au Traité de la Polygamie sacrée, s’écrie-t-il après avoir signalé ce compte fait, et on y verra des subtilitez monastiques et debendades de moynes les plus voluptueuses qu’il est possible de penser.»
A tant de turpitudes, à tant d’excès patents ou cachés, le zélé huguenot oppose un seul remède qu’il juge infaillible, le mariage. Il voudrait que tous les ecclésiastiques et leurs serviteurs célibataires répondissent aux questions suivantes: «1º S’ils sont puceaux. 2º Si jamais ils ont eu cognoissance à femmes ny à filles; combien ils en ont entretenu et entretiennent.» Dans le cas où les réponses seraient négatives sur ce dernier point, on en viendrait à d’autres questions plus pressantes, et on leur demanderait: «1º S’ils ont jamais eu copulation avec les dæmons; 2º s’il se sont jamais jouez de la sodomie; 3º s’ils sçavent pas bien que continence est un don singulier de Dieu, lequel il ne donne point à tous, mais à certaines personnes et quelquefois pour un temps seulement, et que ceux auxquels il n’est pas donné, doivent recourir précisément au mariage, qui est le remède ordonné du Seigneur pour la nécessité humaine.» En conséquence, le mariage des gens d’église serait requis et ordonné par la loi religieuse, d’autant plus que les cinq articles, proposés et adoptés au Colloque de Poissy, comme une sauvegarde nécessaire à la moralité publique, n’avaient jamais pu recevoir d’exécution de la part du clergé. Ces cinq articles renfermaient toutes les garanties morales qu’on avait pu inventer contre la luxure et ses effets désastreux. Premièrement, les ecclésiastiques, qui n’auraient pas le don divin de la continence, étaient tenus de jeûner au pain et à l’eau, pendant neuf jours, «à toutes les fois qu’ils se sentiront piquez ou esguillonnez des desirs de la chair;» secondement, ils ne pouvaient «parler ny communiquer à femmes ny filles, sinon en présence de leurs maris ou parens,» sous peine d’être dégradés et révoqués; troisièmement, ils ne devaient boire du vin, que deux fois par semaine, «pour avoir meilleur moyen de se contenir;» quatrièmement, s’ils étaient invités à quelque festin de noces, ils se contenteraient de danser un simple bransle, avec les plus beaux, saincts et gracieux gestes, desquels ils se pourront adviser;» cinquièmement, la confession auriculaire n’aurait lieu que dans une chapelle, pour cinq ou six personnes à la fois, «à ce que le confesseur ne se puisse remuer que bien à poinct.»
L’auteur du Cabinet du roy de France, en démasquant et en poursuivant de la sorte les scandales de la Polygamie sacrée, s’imagine avoir prouvé que la première perle précieuse qu’il faut retirer de cette fange, c’est «la parole de Dieu ou vraye religion, par le moyen de laquelle le roy peut repurger ce royaume, de ceste vilaine et détestable Polygamie.» La seconde perle, la Noblesse, paraît moins embourbée que l’autre; cependant le rigide réformateur, après avoir posé en principe que «la vraye noblesse est ennemie entiérement de ceste detestable Polygamie,» gourmande et incrimine les gentilshommes, «qui font si grand cas de la noblesse du sang, qu’ils font bien peu d’estat de la noblesse de vertu, de sorte qu’il semble à aucuns que nuls vices ne sauroyent deshonnorer ny polluer la noblesse, qu’ils tiennent de leurs pères et ancestres.» Il regarde donc les faux nobles comme les plus dangereux soutiens de la Polygamie, et l’énumération qu’il fait de ces faux nobles nous apprend le caractère et le calibre de chacun: ce sont des «gentilshommes de la mort-Dieu et autres semblables blasphesmes,» des «gentilshommes faits à la haste,» des «gentilshommes enfilleurs de soye,» des «gentilshommes de la foy saincte marmite,» des gentilshommes loups blancs, loups garoux, taquins, maraux, etc. La Prostitution sans doute ne jouait pas un médiocre rôle dans toute cette gentilhommerie; mais l’auteur manque de matériaux et de chiffres exacts; il est obligé de s’en tenir à de vagues généralités, et il se contente ainsi, dans son enquête de la noblesse française, de mentionner les qualités distinctives, bonnes ou mauvaises, qui appartiennent aux nobles de telle ou telle province. Ceux de la Touraine sont surtout jureurs et blasphémateurs, athéistes ou épicuriens; ceux de la Guyenne, pillards et faux monnayeurs; ceux de la Gascogne, cruels et sanguinaires, etc. «Le vice qui preside le plus en Berry entre les gentilshommes, c’est la paillardise. Combien que les nobles des autres provinces n’en sont pas exempts, non pas toutesfois si fort entachez comme ceux de Berry, n’en pouvant sur ce dire la raison, puisqu’ils se conforment entierement au train de ceux qui exercent la polygamie; qu’ils sçachent que s’ils abondent en d’autres sales et vilains vices, que cestuy-cy n’est pas des plus petits, et suis contraint m’y arrester, pour leur dire que, comme ils empruntent sur les femmes de leurs parens ou voisins, que sur les leurs on fera tout de mesmes.» Ce correcteur de la noblesse rentre alors dans son sujet favori, en accusant le clergé berrichon de tous les désordres que les gentilshommes du pays se permettent à l’instar de la Polygamie sacrée. Il dénonce l’immoralité qui préside aux relations des dames nobles avec les ecclésiastiques; il flétrit l’insouciance du mari à l’égard de la conduite de sa femme: «C’est une dissolution trop manifeste, s’écrie-t-il avec la sainte indignation d’un prédicateur, se lever auprès de son mary, aller trouver à minuict un monsieur l’abbé, prieur ou autre, habillez de telles couleurs, et toute la nuit avec des femmes, à l’insceu de leurs maris, baller, danser, se veautrer parmy eux, avec les impudiques leçons de faire, si estranges et monstrueuses, que les inveterées putains des bourdeaux rougiroyent de honte d’en faire le semblable; c’est une dissolution, voire maquerellage, que de presenter à boire à ces garnemens et à leurs paillardes, puis prendre la coupe et boire à eux. Si le mestier continue plus gueres, comme il fait en Berry, voilà une province confite en toute meschanceté et ordure.»
On espère, après cet exorde, que notre anonyme, qui a été si prodigue de chiffres au sujet de la Polygamie sacrée, en viendra enfin à une statistique du même genre à propos de la noblesse du Berry, qu’il paraît mieux connaître que celle des autres provinces. Mais il ne procède pas ici par des calculs, qui nous feraient savoir quel était le nombre des femmes et des filles de gentilshommes adonnées à la débauche. Il préfère nous édifier, sur cette délicate question, par le récit d’une aventure, qui prouverait quelque chose, si elle avait dû se renouveler souvent. Neuf mauvais gentilshommes et trois autres jeunes gens, de fort bonne race, se trouvèrent à une foire auprès du Blanc, et après avoir dansé quelques branles, ils menèrent leurs propres parentes chez un abbé de marque, qui les avait invités à venir prendre la collation dans sa maison. L’abbé, qui les attendait, avait préparé quatorze ou quinze femmes, «desquelles autresfois il s’estoit servy.» La compagnie était joyeuse et de bonne humeur; on se mit à table et l’on mangea toutes sortes d’épices et de confitures. Puis, un page toucha du luth et l’on dansa pendant deux heures consécutives; après la danse, promenade dans le jardin et le verger: «Chascun tenant sa nymphe par dessous les bras, se fourrèrent si avant dedans le bois, qu’il estoit plus de deux heures de nuict, quand ils commencèrent d’en sortir.» L’abbé et trois de ses protonotaires étaient de la partie, et tous «aussi contents qu’il estoit possible.» On avait ainsi gagné l’heure du souper; on soupa copieusement, et les promenades de recommencer, non plus dans les bois, mais «par les licts et couchettes.» Le lendemain, le bruit courut qu’une des plus honorables dames du Berry n’avait pu sauver sa vertu des griffes d’une harpie, et après avoir mérité longtemps le titre de femme de bien, elle «passa pour une femme du pays.» C’était un de ses cousins germains, qui l’avait fait tomber dans le piége où elle laissa son honneur, et comme on reprochait à ce honteux maquignon des plaisirs de l’abbé d’avoir prostitué sa parente et de s’être montré par là l’ennemi du mari qui pourrait lui demander compte de cette trahison: «Mon cousin est trop sage, dit-il en souriant, pour ignorer que si les pourceaux ne le faisoyent, luy ny moy ne mangerions point de lard.» L’historien de la Polygamie ajoute, comme pour confirmer son récit, que les gentilshommes berrichons sont «si vilains, qu’ils se prestent leurs femmes les uns aux autres!»
L’auteur revient encore, à plusieurs reprises, sur les coupables déréglements qu’il impute aux ecclésiastiques; mais il n’essaye pas d’apprécier d’une manière plus précise les ravages de la Prostitution dans la noblesse et le tiers état; il manque évidemment de notes circonstanciées à cet égard. Ses intentions sont, au reste, excellentes, malgré le dévergondage de ses attaques contre la Polygamie sacrée: «Il faut, dit-il, que le bien, en ce royaume, soit plus fort et plus puissant que le mal; il faut que la modestie preside sur l’incivilité, la noblesse à vilainie, et chasteté à toute impureté.» Il adjure les bons citoyens de joindre leurs efforts aux siens, pour corriger les mœurs et relever la monarchie française. Il aborde alors les calculs financiers, et il passe en revue, avec un prodigieux détail, les différents produits dont se compose le revenu de l’Église gallicane; il en conclut que ce revenu, qui s’élève à 110 millions, est suffisant non-seulement pour entretenir le clergé, qui ne dépensera pas plus de 70 millions, une fois qu’il sera soumis au régime matrimonial, mais encore pour subvenir aux besoins de l’épargne du roi. Tout le secret de cette grande réforme consiste dans le mariage des polygames et dans la réunion du temporel ecclésiastique aux domaines de la couronne. On est tenté de prendre en considération un plan d’économie politique, fondé sur des chiffres et des combinaisons qui paraissent trop minutieux pour n’être pas réels; car l’auteur de ce singulier projet présente, comme spécimen de son travail, un état complet de tous les revenus de l’archevêché de Lyon, et il se vante de n’avoir oublié, dans ce tableau statistique, ni un chapon, ni un setier d’avoine, ni une charrette (charre) de paille. Cette merveilleuse aptitude de calculateur, laquelle était chose rare et nouvelle en ce temps-là, nous permet d’avoir quelque confiance dans le recensement spécial qui avait été fait par l’auteur ou les auteurs de la Polygamie sacrée. Nous ne croyons pourtant pas que le remède, proposé par ce terrible adversaire du célibat, eût obtenu les bienfaisants et prompts effets qu’il en attendait pour l’amélioration des mœurs. Les mariages de tous les ecclésiastiques, dotés des deniers du roi, auraient sans doute diminué le nombre de ces mercenaires qui vivaient, autour d’eux, de la Prostitution; mais la Prostitution elle-même, que les ordonnances de la royauté ne parvenaient pas à détruire, en lui enlevant sa forme légale et régulière, eût continué de se reproduire, ainsi qu’une moisissure, à l’ombre des couvents et des colléges. Cependant, l’auteur du Cabinet du roy de France était si pénétré, si convaincu de l’efficacité souveraine de sa panacée conjugale, qu’il suppliait le digne et vertueux cardinal de Bourbon, âgé de cinquante-huit ans à cette époque, de donner un exemple salutaire au clergé et à la noblesse, en se mariant le premier et en faisant une confession solennelle de ses infractions à la «virginité et continence requise du cœlibat.» Ce beau mariage, suivant les prévisions du dénicheur de Perles, devait inévitablement engendrer trois ou quatre cent mille mariages «purs et légitimes» dans un court délai: «Vous previendrez, par ce moyen, dit le malicieux huguenot au pauvre cardinal, qu’il soupçonne fort d’avoir rompu plus de sept fois son vœu de chasteté, vous previendrez chascun an trente ou quarante mil incestes en l’Église gallicane; fy, au reste, de la sodomie! car, de vingt-cinq ou trente mil personnes qui ont accoustumé d’y bardacher se deporteront de leur sodomie, afin de se marier; suppression totale nous obtiendrons, quant et quant, de toutes les putains cardinales, épiscopales, abbaciales, canoniales, monachales, presbyterales, et de toutes les autres qualitez et ordres..., suppression semblable, semblablement, de tous les rufisques, paillards, maquereaux, maquerelles et bastards, la despense et entretenement desquels est plus que suffisante pour acquitter toutes les charges, tant ordinaires qu’extraordinaires, de la couronne de France. Voila le profit qu’apportera vostre mariage; mais voici encores un, plus grand bien qui s’ensuivra: c’est que serez cause que toutes ces dames voilées et recluses dans ces monasteres et couvens se marieront et donneront le coup de pied à l’incube, à toute copulation et dæmonomanie, que l’Ennemy de nature pratique à l’endroit de ce povre sexe.» Le cardinal ne se maria pas, malgré le conseil qu’on lui donnait, et la polygamie alla son train.
Certes, nous n’accordons pas à ce bizarre et curieux ouvrage plus de créance qu’il n’en mérite; nous convenons, avec le marquis de Paulmy (Mélanges tirés d’une grande bibliothèque), que l’auteur y montre «un acharnement grossier et révoltant contre le clergé;» mais nous sommes forcé de reconnaître que le clergé du seizième siècle était loin de se recommander par les vertus qui devraient toujours être son apanage. Dulaure, dans son Histoire de Paris (p. 516 et suiv. du t. IV de l’édit. in-12), a rassemblé d’incontestables témoignages sur la corruption et la perversité du corps ecclésiastique, et ces témoignages s’accordent presque littéralement avec les assertions du factum de la Polygamie sacrée. Jean de Montluc, évêque de Valence, disait, le 23 août 1560, dans un discours prononcé au Conseil du roi: «Les cardinaux et les évesques n’ont fait difficulté de bailler les benefices à leurs maistres d’hostel et, qui plus est, à leurs valets de chambre, cuisiniers, barbiers et laquais. Les mesmes prestres, par leur avarice, ignorance et vie dissolue, se sont rendus odieux et contemptibles à tout le monde.» (Mém. de Condé, t. I, p. 560.) Dans une assemblée des notables, tenue à l’hôtel de ville de Paris, au mois de décembre 1575, on rédigea de très-humbles remontrances au roi, dans lesquelles on remarque ce passage: «Les évesques et curez ne resident sur leurs benefices et éveschez, ains delaissent et abandonnent leur povre troupeau à la gueule du loup, sans aucune pasture ou instruction... et sont les ecclesiastiques si extresmement desbordez en luxure, avarice et autres vices, que le scandale en est public.» La même année, un écrivain catholique, C. Marchand, adressait aussi des Remonstrances au Peuple francois, sur les diversitez des vices qui regnent en ce temps: «Y a-t-il gens plus desbordez en vices, pour cejourdhuy, s’écriait-il avec amertume, que les prelats d’église?» Il reproche ensuite aux curés et aux moines de fréquenter «les cabarets, les tripots, les bordeaux;» il se plaint des honteux excès qui souillaient la maison du Seigneur. De semblables plaintes sont consignées dans une foule de monuments historiques, qui ne sortent pas de l’officine des protestants, et qui n’ont jamais suscité de contradicteurs. Brantôme, par exemple, a fait, dans la Vie de François Ier, un triste tableau de l’intérieur des couvents et des abbayes avant le Concordat; il nous représente les moines élisant pour abbé «celuy qui estoit le meilleur compagnon, qui aimoit plus les garces, les chiens et les oyseaux, qui estoit le meilleur biberon; bref, qui estoit le plus desbauché, afin que, l’ayant fait leur abbé ou prieur, par après il leur permist toutes pareilles desbauches, dissolutions et plaisirs.» Ce proverbe avait cours dans le peuple, qui ne s’en scandalisait pas: «Avare ou paillard comme un prebstre ou un moyne.» Enfin, Brantôme ose parler des évêques et des abbés, en ces termes: «Dieu scait quelle vie ils menoient! Certainement, ils estoient bien plus assidus en leurs diocèses qu’ils n’ont esté depuis, car ils n’en bougeoient. Mais quoy! c’estoit pour mener une vie toute dissolue, après chiens, oyseaux, festes, banquets, confrairies, nopces et putains, dont ils en faisoient des serails, ainsi que j’ay ouy parler d’un, de ces vieux temps, qui faisoit rechercher de belles petites filles de l’aage de dix ans, qui promettoient quelque chose de leur beauté à l’advenir, et les donnoient à nourrir et eslever, qui cà qui là, parmy leurs paroisses et villages, comme les gentilshommes, de petits chiens, pour s’en servir, lorsqu’elles seroient grandes.»
Ces dépravations, ces vices, ces abus n’étaient certainement que des exceptions affligeantes dans l’Église catholique; Brantôme lui-même se plaît à le constater: «Nos évesques d’aujourdhuy, dit-il, sont plus discrets, au moins plus sages, hipocrites qui cachent mieux leurs vies noires, me dict un jour un grand personnage. Et ce que j’en dis, des uns et des autres, tant du vieux temps que du moderne, et de leurs abus, ce n’est pas de tous, à Dieu ne plaise! car, de l’un et de l’autre temps, il y a eu force gens de bien, tant reguliers que seculiers, et de très bonne et saincte vie, comme encore il y en a force et il y aura, moyennant la grâce de Dieu, qui ayme et n’abandonne jamais son peuple.»
Cependant, dans l’intérêt de la vérité, et sans vouloir atténuer l’hommage rendu par Brantôme à la conduite irréprochable de certains prélats, nous rapprocherons, des faits et des calculs mis en avant par l’auteur du Cabinet du roy de France, un document juridique, dont Dulaure, qui l’avait sous les yeux, nous garantit hardiment l’authenticité: c’est une enquête, ordonnée par arrêt du parlement de Paris, à la requête des syndics et consuls de la ville d’Aurillac, et faite, en 1555, par les soins du lieutenant général du présidial de cette ville. Nous laissons la parole à Dulaure, qui analyse cette enquête, dans laquelle furent entendus plus de quatre-vingts témoins: «Charles de Senectaire, abbé du couvent d’Aurillac et seigneur de cette ville; ses neveux, Jean Belveser, dit Jonchières, protonotaire, et Antoine de Senectaire, abbé de Saint-Jean; sa nièce Marie de Senectaire, abbesse du Bois, couvent de la même ville, et les moines et religieuses de l’un et l’autre couvent, se livraient à tous les excès de la débauche. Chaque moine vivait, dans le couvent, avec une ou plusieurs concubines, filles qu’il avait débauchées ou enlevées de la maison paternelle, ou femmes qu’il avait ravies à leurs maris. Ces moines les nourrissaient et les logeaient avec eux, ainsi que les enfants qui en provenaient, enfants bâtards, dont le nombre se montait à soixante-dix, et qui enlevaient ordinairement les offrandes faites à l’église... L’abbé avait, dans le jardin de la maison abbatiale, un bâtiment, destiné à ses débauches, orné de peintures obscènes et portant le nom caractéristique de f...oir de M. d’Aurillac; des prêtres étaient les pourvoyeurs ordinaires de ce lieu infâme; les neveux de l’abbé remplissaient aussi ces honteuses fonctions. Ils mettaient non-seulement la ville, mais tous les villages circonvoisins, à contribution; ils arrachaient les jeunes filles, des bras de leurs mères, en plein jour, au vu et su des habitants; ils bravaient l’opinion publique, les pleurs et les cris de leurs victimes, qu’ils faisaient, à coups de pied, à coups de poing, marcher vers le couvent, où elles devaient servir à la lubricité de l’abbé, de ses neveux, et enfin des autres moines.» (Hist. civ., phys. et morale de Paris, édit. in-12o, de 1825, t. IV, p. 522.) Ne croirait-on pas lire une page du Traité de la Polygamie sacrée? A la suite de cette enquête, le couvent fut sécularisé, et la ville d’Aurillac se trouva enfin délivrée de ses abominables tyrans.
Après avoir vu le résumé de l’enquête judiciaire, que Dulaure a empreint malheureusement de sa partialité haineuse, on est forcé de répéter, avec l’auteur du Cabinet du roy de France (page 132): «Ne faut pas doncques s’esbahir, si mademoiselle de la Polygamie piaffe, bondit, paillarde, bougeronne, corrompt, pollue et gaste, par ses incestes et paillardises, toutes les familles de ce royaume?» Il faut remarquer, néanmoins, que la licence des mœurs, dans le clergé, et surtout parmi l’innombrable armée de laïques fainéants qu’il traînait à sa suite, était la conséquence inévitable de la démoralisation publique, à cette époque, où si peu de personnes se faisaient une idée vraie de l’honnêteté au point de vue social. La religion réformée, par son exemple et par ses amères réprimandes, contribua beaucoup, il faut l’avouer, à épurer les mœurs du clergé catholique, qui devait bientôt offrir tant de chastes et glorieuses vertus.