—Ma fortune maudite,
Qui vouloit que je sceus qu’estiez une hypocrite!»

On se désole; on le supplie d’être discret, de ne pas perdre une honnête femme qu’il peut déshonorer; il la rassure et la raille en même temps:

. . . . . Madame, n’ayez peur,
Qu’en ma discretion vostre secret repose,
Car mon honneur y est plus que vous engagé.
M’estimeroit-on pas quelque diable enragé?

Malgré ces belles promesses, il fait payer son silence et ne sort pas de la maison avant d’avoir touché dix écus pour prix de ses services. Il n’a pas même la pudeur de faire entendre qu’il distribuera cet argent aux pauvres! L’ignoble dénoûment de cette aventure ne nous donne pas une flatteuse opinion de la moralité du sieur d’Esternod, qui n’eut rien de plus pressé que de publier sa triste bonne fortune. On a lieu de supposer qu’il ne cacha pas même le nom de la dame, car il mit en vers le paranymphe de cette vieille, pour la récompenser du bon office qu’il lui devait:

Bref, je te suis tant redevable,
Vieille, plus fine que le diable,
Pour avoir fait l’amour pour moy,
Que tu seras mon connestable,
Et mise à la première table
Si quelque jour on me fait roy.
Qu’à la teigne, qu’à la podagre,
A la migraine, à la chiragre,
De t’offenser soit interdit!
Et, après la mort filandière,
Deux asnes, dans une litière,
Te portent droit en paradis!

Ce sieur d’Esternod, qui avait fait ses premières armes poétiques avec le harnais de soudard sur le dos, conservait, dans ses mœurs et dans son langage, toute la grossièreté de son ancien métier; il ne comptait pas avec sa bourse, quand il voulait acheter du fruit nouveau sur le marché de la Prostitution. Il se venge, par des vers âcres et venimeux, d’une femme, qu’il nomme la belle Madeleine, et qui avait refusé de se vendre pour cinquante pistoles. On peut croire, d’après certains passages de la pièce, que cette femme était gardée, comme on disait, pour la bouche d’un grand seigneur, et que les vieilles prêtresses, ou proxénètes, qui l’avaient découverte dans un village bressan, se promettaient de faire de bonnes affaires avec elle. En tout cas, on la veillait de près, et le sieur d’Esternod frappait en vain à la porte. Furieux de cette résistance, il répand sa colère dans une poésie frappée au coin des mauvais lieux; il accable d’invectives ramassées dans les ruisseaux la malheureuse qui ne veut plus le recevoir; il se la représente vieille et décrépite, abandonnée de ses amants, «malandreuse, poussive, hargneuse,» regrettant sa folle vie, se rappelant avec dépit les bonnes aubaines qu’elle a refusées et qu’elle ne retrouvera plus:

Tu tiendras ces mesmes paroles:
«Où sont les cinquante pistoles
Que jadis on me présentoit?
Las! où sont les roses vermeilles?
Que n’ai-je pris par les oreilles
Le loup, alors qu’il s’arrestoit!»

La vieillesse des femmes dissolues était sans doute peu respectable; d’Esternod se montrait toujours inflexible à son égard. Il ne pardonnait pas surtout aux anciennes pécheresses, qui, au lieu de faire pénitence de leurs erreurs de jeunesse, cherchaient encore, grâce aux mensonges de la toilette, à tromper les amours; il se plaisait à fustiger, du fouet de la satire,

Ces lasches demoiselles
Qui replastrent leurs fronts, durcissent leurs mamelles,
Reverdissent leur sein, leur peau vont corroyant,
Alignent leurs sourcils, leurs cheveux vont poudrant,
Vermillonnent leur joue, encroustent leurs visages....

D’Esternod prenait Regnier pour modèle, ainsi que les poëtes de la taverne et du bordeau, ses amis et ses émules; le même genre de vie fainéante et débordée devait produire le même genre de poésie; mais il v avait, de Regnier à d’Esternod, toute la distance qui séparait Paris du château d’Ornans. L’auteur de l’Espadon satyrique ne manqua pas de rencontrer dans les lieux suspects ces maladies honteuses qui furent toujours les satellites de la débauche. A l’exemple de Regnier, il n’eut pas honte de célébrer en vers sa mésaventure; mais, dans cette ode ordurière où brille une verve dont le poëte aurait dû faire un meilleur usage, Regnier est bien dépassé. Le sieur d’Esternod avait la brutale franchise d’un soldat; il en use, pour dénoncer au public la brebis galeuse qu’il voulait faire chasser du bercail de la Prostitution. Il ne se repent pas d’avoir vécu dans le désordre, mais il s’accuse de s’être fié à une misérable, qui avait «mille fois porté la mitre» dans les carrefours. Il s’écrie, le libertin incorrigible:

N’estois-je pas un vrai Jocrisse,
De contenter là mes amours!

La mode du temps était aux satires, et les satiriques, sans se soucier de faire rougir leurs lecteurs, n’oubliaient jamais de poursuivre, entre tous les vices, celui de la débauche, et de mettre au pilori la Prostitution.

Un de ces satiriques, Thomas de Courval-Sonnet, était un petit hobereau normand, qui, venu de Vire à Paris, sous le règne de Marie de Médicis, pour étudier la médecine, se mit à faire des vers contre les mœurs de la capitale. La lecture de ses poésies, dans lesquelles il se montre animé de la haine du mal autant que de l’amour du bien, nous donne une idée très-honorable de son caractère et de ses sentiments, en dépit des expressions triviales et des images cyniques qui remplissent ses œuvres dédiées à la reine. C’était le goût du siècle, et le langage des courtisans eux-mêmes semblait emprunté aux Cours des Miracles. On doit penser pourtant que Courval-Sonnet ne vivait pas dans la crapule, comme la plupart de ses confrères en satire; on pourrait avancer qu’il menait une vie très-régulière, et qu’il ne s’était jamais souillé dans la fange des mauvais lieux. Son premier recueil, qui parut en 1621 (Paris, Rolet-Boutonné, in-8o), témoigne d’une espèce d’aversion et de défiance, que l’auteur éprouvait pour les femmes, en général. Dans la satire VIe, intitulée Censure des femmes, il fait un portrait assez peu attrayant du beau sexe, qu’il accable d’une grêle de métaphores injurieuses:

L’enfer de nos esprits, le paradis des yeux,
L’aube de tous ennuis, tombeau des langoureux,
Purgatoire asseuré des bourses trop pesantes,
Repurgées et netyes (sic) aux flames plus ardentes
Et aux cuisants fourneaux de ce sexe amoureux
Qui droit à l’hospital rend l’homme comme un gueux.

Le sieur de Courval-Sonnet, en sa qualité de médecin, veut corriger les débauchés, par le tableau des ravages matériels que la femme d’amour exerce trop souvent sur la personne de son complice:

Elle gaste la fleur de la verte jeunesse,
Déflore la beauté, advance la vieillesse;
Elle ride la peau, rend le front farineux,
Jaunit nostre beau teint, le plombe et rend squameux:
J’entends, quand par excès le mestier on prattique,
Dans un bordeau lascif, avec femme publique.

Le poëte a toujours une restriction à mettre en avant, pour déclarer qu’il est plein de respect pour les dames vertueuses, mais qu’il s’adresse seulement aux femmes de mauvaises mœurs. A l’en croire, pourtant, la Prostitution était partout, et les plus grandes dames ne dédaignaient pas de se mettre au métier. Il compare la femme d’amour à une barque, sur laquelle on descend le fleuve de la jeunesse:

Encore si l’esquif, barquerot ou nacelle,
Ne servoit qu’à un seul! Mais ce sexe infidele,
Inconstant et leger, s’abandonne souvent
Au premier qui demande à passer le torrent
Des amoureux plaisirs. . . . . .
De mesme, nous voyons tant de bonnes commeres,
En servant de bateau, se rendre mercenaires,
Et mettre leur honneur, comme on dit, à l’encan,
Pour gaigner une cotte ou un riche carcan,
Une bourse au mestier, des gands en broderie,
Une bague, un collet ou autre braverie.
Rien que meschanceté ne sort de leur boutique,
Et rare est le bienfaict qu’une putain pratique!

Mais aussitôt Courval-Sonnet se ravise; il craint d’avoir outragé toutes les femmes en dévoilant les désordres de quelques-unes, et il se hâte de leur faire réparation d’honneur. Voici comment il particularise ses épigrammes, qui avaient une tendance trop générale et qui semblaient porter sur le sexe entier:

Ce discours seulement s’adresse aux vicieuses!

Le poëte entend par vicieuses les femmes de mauvaises mœurs, qui ne se soucient pas de quelle façon elles gagnent le teston ou l’écu,

Afin de piaffer et se faire paroistre
Aux lieux plus frequentez où l’on se fait connoistre,
Comme à l’église, au bal et banquets sumptueux,
Tournois, courses de bague et theatriques jeux,
Aux marches, assemblées et festes de village,
Où libres on les voit jouer leur personnage,
Le front couvert de fard, pour gaigner des mignons
Et prendre dans leurs rets tousjours nouveaux poissons;
Ou bien à ces putains, tant hors qu’en mariage,
Qui, riches de moyens, entretiennent à gages
Quelque bel Adonis, quelque muguet de cour,
Pour leur donner plaisir et les saouler d’amour,
Qui quelquefois sera caché dans la ruelle
D’un lict, toujours au guet, en crainte et en cervelle,
Sans tousser ni cracher, peur d’estre descouvert
Soit du mary jaloux ou de l’amant couvert.

Ainsi, dans cette Censure des femmes, qui ne vaut pas la fameuse satire de Boileau sur le même sujet, le sieur de Courval caractérise surtout deux espèces de Prostitutions, très-communes à cette époque: la Prostitution des femmes et celle des hommes, l’une et l’autre n’ayant pas d’autre objet que de fournir à l’entretien de la toilette de ces vils artisans de débauche. Les femmes, dont l’ambition ne va pas au delà du teston ou de l’écu sur chaque conquête, se prostituent à quiconque peut les payer; les hommes méprisables, qui font à peu près un métier aussi abject, ne se prostituent cependant qu’à une seule qui les paye ou les entretient. Le rôle des galants de cette espèce ne se borne pas à satisfaire secrètement les passions brutales de quelques vieilles libertines: le complaisant mercenaire, attaché au service d’une femme vicieuse, devait encore la conduire aux ballets, la faire danser et la ramener chez elle, pour obtenir:

... Le bas de soie ou l’habit de satin,
Les jartiers dentelez, l’escharpe en broderie.

C’est donc aux dépens de sa chérie, que le galant

... Brave et s’entretient
En habits fort pompeux, sans desbourser argent.

Conçoit-on qu’un recueil écrit de ce style-là fut dédié à la reine mère du roi, à cette Marie de Médicis qui, tout Italienne qu’elle était, ne se fit jamais reprocher le moindre relâchement dans ses mœurs? Conçoit-on que le sieur de Courval, qui se piquait d’être un gentilhomme de bonne maison, ait introduit dans ses poésies morales le jargon immonde des bordeaux? Il faut constater, pour son excuse, que la langue des honnêtes gens n’était pas encore formée, et que le mot le plus obscène avait droit de tenir sa place, même dans un sermon, à plus forte raison dans la poésie, qui usait de ses vieux priviléges en osant tout dire.

Le sieur de Courval-Sonnet exagère souvent les choses, force les traits et surcharge les couleurs, lorsqu’il nous montre, par exemple, les époux tirant chacun de leur côté, et

Se mettant en hasard, aux bordeaux, aux estaples,
De gaigner, par argent, le royaume de Naples;

mais il ne sort pas des bornes de la vérité la plus scrupuleuse, quand il fait de main de maître le portrait d’une courtisane, qui avait été fameuse et qui allait revenir, en vieillissant, à son point de départ obscur et misérable. C’est à cette courtisane qu’il adresse sa satire XXV:

Les chalands degoutez tournent ailleurs leurs pas.
Tu vois diminuer tous les jours ta prattique:
Comme ce procureur, ferme donc ta boutique.
C’est bien force, à present que tu n’es plus des belles,
Que tu sois à present vendeuse de chandelles.
La femme est laide, après qu’elle a trente ans vecu:
Les roses à la fin deviennent gratte-cu.

Ce dernier vers est encore dans la mémoire de tout le monde, sans qu’on sache à quel sens il se rattache ni à quel auteur on puisse l’attribuer. Courval-Sonnet conseille à cette ancienne fille d’amour, de profiter de son reste; de tirer, d’escroquer, d’attraper de l’argent, par tous les moyens possibles; de chercher à émouvoir ses dupes, en leur disant qu’elle craint le sergent, qu’elle a mis en gage sa jupe et sa hongreline; de ramasser enfin un petit pécule qui lui permette de vivre du travail de ses mains dans sa vieillesse. Mais elle n’entend point de cette oreille et elle ne prévoit pas qu’un jour viendra où les ressources de la Prostitution lui manqueront tout à fait; elle ne se doute pas qu’elle ait vieilli; elle se fâche contre l’importun donneur d’avis: «Enné! s’écrie-t-elle,

Qu’on ne s’attende pas que je couse ou tapisse:
Le plus aisé travail pour moy n’est qu’un supplice;
Puisque j’ay de quoy vivre et de quoy m’habiller,
Qu’on me parle de rire, et non de travailler.
Tout mon contentement est d’estre bien ornée:
Une femme d’amour vit au jour la journée.»

Le sieur de Courval n’essaye plus de lui parler le langage de la raison, car chez elle l’habitude du vice est devenue incurable; il l’invite donc avec ironie à persévérer dans la voie où elle s’est perdue; pas de remords, pas de regrets; chacun ici-bas a sa destinée: celle d’une courtisane est de mourir courtisane.

Pratique habilement, en te moquant de moy,
Tous les tours du bordel que tu scais sur le doy...
Tu possedes un peigne, un charlit, un miroir,
Une table à trois pieds qu’il fait assez bon voir,
Un busc, un esventail, un vieux verre sans patte,
De l’eau d’ange, du blanc, de la poudre, une chatte,
Une paire de gands qui furent jadis neufs,
Une boîte d’onguent, une houppe, des nœuds,
Un poilon, un chaudron, une écuelle, une assiette;
Pour te servir de nappe, un engin de serviette.

Cette description du ménage d’une fille de joie, au commencement du dix-septième siècle, serait encore exacte aujourd’hui, si on l’appliquait à la plupart des femmes publiques de bas étage. Ces créatures n’ont pas plus changé de physionomie et de manière d’être, que de train de vie et de métier. Courval-Sonnet continue à les peindre toutes d’après nature, sous les traits d’une seule, qui arrivait à l’âge de la décadence:

Tu n’apaises ta faim d’aucun friand morceau:
Ta viande est du pain, ton breuvage est au seau;
En esté, tu remplis ton ventre de salades;
Extresmement habile à bailler des cascades,
A faire niche à l’un et l’autre caresser,
A tirer un present; cela fait, le chasser;
Insensible aux bienfaits, conteuse de sornettes,
Impudente menteuse et qui scait ses deffaites;
Ton mestier est infame et doux infiniment:
C’est pourquoy l’on n’en sort que difficilement.

Le sieur de Courval-Sonnet quitta Paris, quand il eut passé sa thèse de docteur à la Faculté de médecine; il n’était déjà plus jeune, et il avait échappé à tous les orages de la jeunesse: il vint se fixer à Rouen, pour y pratiquer son art, mais, tout en soignant ses malades, il composait encore des satires, et ces satires avaient toujours pour objet de corriger les mœurs, qui ne paraissent pas avoir été meilleures en province que dans la capitale. Ce fut à Rouen qu’il publia sous le voile de l’anonyme les Exercices de ce temps, qui eurent les honneurs de plusieurs éditions successives (chez de la Haye, 1627, in-8o; chez Laurens Maurry, 1631, in-4o; chez Delamarre, 1645, in-8o), sans que le poëte songeât à faire disparaître les incorrections et les grossièretés de son style. Ces Exercices sont des esquisses de mœurs, très-curieuses, dans lesquelles une foule de traits appartiennent à l’histoire de la Prostitution. «Courval n’a imité de Regnier, que ce que celui-ci a de blâmable, dit M. Viollet-Leduc (Catalogue des livres composant sa Bibliothèque poétique, avec des notes bibliographiques, biographiques et littéraires, Paris, Hachette, 1843, in-8o); il n’a pas même pris la peine de dissimuler ses larcins: son Débauché, son Ignorant, sont évidemment calqués sur les satires X et XI de Regnier; en sa qualité de médecin, il a abusé des termes et des descriptions sales, jusqu’au dégoût.» Nous ne nous occuperons que de trois satires, la première, la cinquième et la onzième, intitulées le Bal, la Promenade, et le Débauché.

On voit, dans la première, qu’il existait, au dix-septième siècle, des bals publics, assez analogues à ceux qui sont maintenant à la mode à Paris et dans les grandes villes de France, et qui exercent une si fâcheuse influence sur les mœurs du peuple. Du temps de Courval-Sonnet, on allait à ces bals, pour y chercher des aventures. Voici comment il nous les dépeint dans une satire où il se met en scène:

Les desirs depravez se descouvrent au bal,
Salle de la desbauche où jadis la jeunesse
Alloit comme au bordel chercher une maistresse.
On n’y voit que flambeaux, que brillants, que beautez,
Cupidons en campagne, amours de tous costez....
L’un y va pour danser, l’autre a d’autres desseins;
L’un y cherche une femme et l’autre des maistresses.....

On voit que le sieur de Courval-Sonnet n’était pas devenu plus honnête dans son langage, en se retrouvant dans sa province natale; mais il ne dédiait plus ses vers à la reine, qui probablement ne lui avait pas su gré de la dédicace du premier recueil. Le poëte-médecin consacra sans doute son second recueil à la satire des mœurs normandes. Le bal licencieux, dans lequel il introduit son lecteur, ressemble beaucoup aux musicos de la Hollande; nous supposons que ce bal était établi à Rouen, que l’auteur habitait alors. Courval-Sonnet y rencontre une femme, avec laquelle il entame un entretien qui tourne bientôt à la galanterie; il pousse sa pointe, et il en vient à des propositions un peu trop vives, que la dame rejette d’abord, en jouant l’indignation: «Quoi! s’écrie-t-elle d’un air pudique, me parler d’amour! je suis femme de bien!»

Et deux heures devant, auprès des chambrières,
Un jeune cavalier lui tailloit des croupières!

Cependant, après quelques semblants de pruderie et de résistance, elle est bientôt en pleine familiarité avec le nouveau galant, qui lui offre des rafraîchissements qu’elle n’a garde de refuser; elle mange et boit donc, comme si elle avait le ventre vide depuis la veille; sa gloutonnerie a tellement surchargé son estomac, qu’elle est bientôt forcée de sortir du bal, pour se débarrasser d’une partie de ce fardeau indigeste; mais, à peine est-elle un peu soulagée, qu’elle rentre dans la salle, et qu’elle recommence à visiter le buffet; cette fois, les bons morceaux qu’elle avale ne l’incommodent plus, et elle se trouve suffisamment préparée à supporter les fatigues de la nuit. C’est dans cet état que le sieur de Courval l’emmène hors du bal, en se disant tout bas:

Si chaste on en revient, c’est grand coup d’aventure;
De la table à la danse, et de la danse au lict.

Tel était le bal et telle la promenade. Notre poëte y rencontre une belle qu’il courtisait et qui ne lui avait pas même accordé une espérance. Ce jour-là, on lui fait accueil, on lui sourit et on l’invite à venir passer la journée dans une maison de plaisance où doit se réunir une société joyeuse. Courval-Sonnet ne résiste pas à la séduction, il accepte sa part dans le pique-nique qu’on lui annonce; il monte dans un carrosse auprès de sa charmante compagne, et il se laisse conduire, les yeux fermés, dans une petite retraite champêtre, où il trouve déjà rassemblés vingt ou trente couples d’amoureux, qui ne font pas autre chose, tant que le jour dure, que de se livrer au plaisir parmi les gazons et les fleurs. C’est une saturnale de débauche, que le poëte nous représente avec son cynisme ordinaire, après avoir décrit ce lieu de plaisance

Où respire l’Amour, où Vénus prit naissance.

Il ne nous dit pas s’il s’abandonna aux entraînements du mauvais exemple; mais, en admettant qu’il soit resté assez maître de ses sens pour échapper aux dangers de ce séjour voluptueux, il fut témoin des actes incroyables de Prostitution qui se passaient autour de lui et qui ne cherchaient pas même à se cacher sous le voile transparent de la pudeur. Tous ces amants effrontés renouvelaient entre eux les scènes honteuses des anciens mystères d’Isis.

Le sieur de Courval ne déguiserait rien de ce qu’il vit dans cette maison, qui n’a rien à envier aux plus scandaleux repaires de la Prostitution publique, si l’expression ne faisait pas défaut à ses idées, et s’il savait exprimer d’une manière vive et pittoresque les étranges souvenirs de sa promenade aux champs. Il conserve, d’ailleurs, de cette journée de libertinage, un dégoût et une tristesse qui le portent à s’indigner contre le sexe féminin tout entier; car il termine ainsi sa satire, en se souvenant des vers fameux de Jean de Meung contre les femmes:

Ainsi s’accroît le vice et pullule en tous lieux;
Si l’une fait du mal, l’autre ne fait pas mieux,
Car toutes vous serez, vous estes ou vous fustes,
De fait ou de puissance ou de volonté, pustes.

Dans la satire qui a pour titre le Débauché, le sieur de Courval a retracé en assez bons vers un bizarre épisode de la Prostitution vagabonde, lequel ne devait pas être fort rare à cette époque où les provinces étaient traversées continuellement par des bandes de bohémiens et de bohémiennes, vivant en dehors de la société, ne connaissant ni frein ni lois, s’adonnant dès l’enfance à la plus sale débauche. C’était parmi ces bandes errantes, que les hommes vicieux allaient chercher trop souvent des complaisances mercenaires et des dépravations précoces. Toutes les femmes qui faisaient partie de cette population nomade, étaient, à dix ans, déjà exercées à cet infâme trafic, et, pour les trouver vierges, il eût fallu les attendre au sortir de la première enfance. Les mœurs et la santé publiques souffraient donc également du contact journalier de ces misérables qui ne semaient que des souillures sur leur passage. Le sieur de Courval a peut-être mis en scène une aventure de sa jeunesse, dans laquelle il s’est peint sous le nom du Débauché, pour nous apprendre comment il avait été puni de sa première escapade, qui servit du moins à le rendre sage et à lui inspirer l’horreur du vice:

Asservy sous la main d’une mère importune,
Fils de famille ensemble et batteur de pavé,
Sans argent, sans credit, aux debtes entravé.
Bouffy d’ambition, d’amour, de frenaisie,
D’orgueil y de vanité, de folle fantaisie,
Je prends la clé des champs et sors, d’un grand matin,
Du logis du patron, sous le bras mon butin,
Trois testons, deux ducats et dix sols dans ma bourse,
Des souliers neufs aux pieds pour aider à ma course.

C’était là toute la fortune du chevalier errant, qui s’éloignait gaiement de Rouen ou de toute autre bonne ville de la Normandie, pour aller chercher fortune ailleurs. Il arrive le soir au bourg de Saint-Martin (de Boscherville sans doute), et il rencontre une troupe de bohémiens, qui devaient y passer la nuit:

. . . . . . . Blesches et charlatans,
Bohemiens, mattois, bons joueurs de merelles,
Joueurs de gobelets, putains et maquerelles,

filles, femmes, pages, valets, singes, animaux savants, charrettes remplies de drogues, de parfums, d’oripeaux et de merceries de toutes sortes, qui composaient le commerce de ces attrapeurs vagabonds. Le nouveau venu s’approche de leurs voitures «pour voir leurs ustensiles» et surtout pour parler à l’une de leurs filles

Qui lui ravit le cœur du charme de ses yeux.

Mais il est assez mal reçu de cette luronne, qui le rabroue et qui menace de le faire assommer; elle change bientôt de ton et se montre aussi complaisante qu’elle avait été d’abord maussade et sévère. Elle offre elle-même de faire plus ample connaissance avec ce novice qui lui parle d’amour, et elle le conduit dans une chambre d’hôtellerie où ils peuvent poursuivre l’entretien dans un tête-à-tête dont le pauvre garçon ne profite pas.

A peine sont-ils montés dans cette chambre et assis au bord du lit, l’unique siége qui s’offrît à eux, elle se met à fondre en larmes et elle déplore son malheureux sort, en disant qu’elle est fille de bien, qu’elle a été enlevée à sa famille par ces charlatans et qu’elle mène, bien à contre-cœur, une vie désordonnée, qui convient aussi peu à ses sentiments qu’à sa naissance.

Voilà mon jeune homme attendri et plus amoureux que jamais. Il jure à la belle, qu’il la délivrera de cette odieuse servitude et qu’il la ramènera à ses parents.

Rendez-vous est pris pour le soir même: à minuit sonnant, les deux amants se retrouveront derrière une écurie, à cent pas de l’auberge où ils logent l’un et l’autre:

Elle y vient, je m’y trouve: elle a dessous son bras
Un coffret dans lequel elle avoit mis deux draps,
Un morceau de coutil, un peigne, des brassières,
Un demi-ceint d’argent, des gands et des jartières:
C’estoit là son butin, c’estoit là son vaillant.....

Ce passage prouve que les femmes de mauvaise vie, chassées des villes par l’ordonnance de 1560, s’étaient retirées dans les compagnies de marchands ambulants, de comédiens et de charlatans, qui parcouraient le pays en débitant leurs marchandises, parmi lesquelles figurait toujours la Prostitution la plus crapuleuse.

L’arrivée d’une troupe de ces gens-là devait être, dans chaque village où elle s’arrêtait, le signal de tous les désordres; et quand l’autorité civile ou ecclésiastique ouvrait les yeux sur ces excès qui se répandaient tout à coup comme une épidémie au sein d’une population paisible, les auteurs du scandale avaient déjà plié bagage et s’étaient éloignés en laissant derrière eux leurs dupes et leurs victimes.

La fille et son ravisseur, qui craignent d’être poursuivis par les bohémiens, marchent toute la nuit, peu chargés, il est vrai, de nippes et d’argent; ils arrivent, au point du jour, dans un petit village où ils se croient enfin à l’abri des poursuites; ils frappent à la porte de la dernière maison de ce village. C’est un affreux taudis où logent les charretiers et les colporteurs, mais les amoureux ne seraient pas plus heureux dans un palais que dans ce logis

Escarté du chemin et loin du voisinage.

On leur donne une chambre; la fille y fait apporter du vin et du jambon: ils boivent, ils soupent, ils se couchent; le débauché ne tarde pas à s’endormir du plus profond sommeil. Sa compagne de lit ne pense pas à l’imiter; elle se lève sans bruit, quand il fait grand jour, et cette rusée, raconte-t-il en la maudissant,

. . . . . . Au sortir du coucher,
Ayant tiré de moy ce qui m’est le plus cher,
Endormy de travail, las de trop longue veille,
Ivre de ses appas et d’excès de bouteille,
Entendu dans le lit, sans poulx, sans sentiment.....
Trousse quille et bagage, et m’enlève ma bourse;
Puis, droit où je la prins, s’en retourne à la course.

Quand le pauvre diable se réveille, il étend la main, encore à moitié endormi, et ne trouve plus personne à ses côtés; il appelle, il attend, mais il s’aperçoit que sa bourse s’en est allée avec l’aventurière, qui ne lui a pas même laissé de quoi payer leur écot. Il ne put sortir de l’hôtellerie, qu’en abandonnant une partie de ses hardes. Il était déjà dégoûté de la vie errante et il avait honte de s’être, au premier pas, fourvoyé dans la débauche: il entra dans le premier couvent qu’il rencontra sur son chemin et il demanda aux moines l’hospitalité. Son dessein était de faire pénitence et de se consacrer à Dieu. Il tranquillisait ainsi sa conscience troublée et il aurait oublié, en priant et en se macérant, la cruelle déception qu’il venait de rencontrer à son début dans le monde du péché, si de cuisantes douleurs ne la lui eussent rappelée. Il lui restait un triste souvenir de la prostituée, qui l’avait trompé et volé; le mal empirait tous les jours et prenait le caractère le plus grave: l’infortuné ne pouvait plus même cacher les fruits honteux de son intempérance; il se vit obligé de renoncer au cloître et de sortir du couvent,

Les bras farcis de galle, et les cuisses, de cloux.

Il était trop sérieusement malade pour se faire traiter dans une ville de province, et il n’avait pas d’argent pour se rendre à Paris. C’est alors qu’il fait un retour sur lui-même et qu’il dévoue aux Euménides la misérable qui lui a mis un poison dévorant dans les veines; il s’écrie:

Fille ingrate, maudite, inconstante et sans foy,
Ne te suffisoit-il pas d’enlever ma valise,
M’ayant laissé lassé, gisant nud, en chemise,
Sans m’affliger des maux de tes embrassemens,
Que tu avois gagnez par trop de changemens,
Impudique Laïs, prestresse de Cythère,
Scaldrine à tous venans, Tisyphone, Mégère!...

Le mal eut le temps de faire des progrès terribles, avant que le triste débauché, qui souffrait comme un possédé, se fût mis entre les mains des médecins de Paris. Le traitement était aussi douloureux que le mal, et quand le patient put se croire guéri, ce n’était plus qu’un squelette, qu’une ombre, qu’un vieillard décrépit et dégoûtant. Il revint dans cet état chez son patron, qui eut pitié de lui et qui consentit à le reprendre: il avait trop appris à ses dépens combien la débauche est fatale au repos de l’âme et à la santé du corps, pour retomber jamais dans les filets de la Prostitution.

Le sieur Courval-Sonnet, en écrivant des satires avec une plume souvent trempée dans la boue, était animé, du moins, d’une bonne intention, et il se piquait de corriger les mœurs de son temps, que les poëtes renommés avaient contribué à rendre plus vicieuses et plus corrompues. On peut dire que jamais la poésie française n’avait été aussi licencieuse, aussi abominable, que pendant la régence de Marie de Médicis; elle semblait n’avoir pas d’autre destination que d’exalter le délire des sens et de célébrer impudemment les faits et gestes de la dissolution la plus infâme. C’était la jeune cour qui encourageait cette dégradation du métier de poëte; c’était elle qui fournissait, par ses désordres, matière à ces compositions impudiques. Il est à remarquer, cependant, que les premières poursuites qui aient été exercées contre un mauvais livre, comme outrageant les bonnes mœurs et l’honnêteté publique, datent de cette époque où les Sigongnes, les Motin, les Berthelot et les Théophile salissaient la langue française en lui faisant exprimer d’horribles obscénités qui se cachaient auparavant sous le masque des priapées latines. Le procès de Théophile et de ses coaccusés, au sujet du Parnasse satyrique, est le point de départ d’une jurisprudence toute nouvelle, qui range les ouvrages obscènes parmi les excitations à la débauche et qui demande compte aux auteurs de ces coupables tentatives de démoralisation publique. Mais cette jurisprudence, quoique appuyée sur des motifs de haute sagesse, eut beaucoup de peine à s’établir en France, parce qu’elle blessait les habitudes littéraires et contrariait les libertés de l’esprit français. On n’avait pas encore soupçonné qu’un délit pût exister dans la publication d’une de ces œuvres, qu’on appelait gaillardes et qui n’étaient soumises à aucune loi de décence, pourvu qu’elles ne touchassent ni à la politique ni à la religion. Théophile et ses amis eurent l’imprudence de toucher à la religion et de faire ce qu’on nommait de l’athéisme ou de l’épicurisme, en composant des poésies libres. Ces poésies furent imprimées par des libraires, qui avaient osé placer leur nom sur le frontispice du livre qu’ils vendaient, sous les yeux des magistrats, dans les galeries du Palais de justice. Ces poésies étaient si ordurières, qu’on se demande aujourd’hui comment le libraire et l’auteur ne rougissaient pas de s’attacher, pour ainsi dire, à ce pilori. La cour en fit ses délices, et Théophile Viaud, qui était venu à Paris en 1610 pour se produire comme poëte, recueillit plus d’honneur et d’applaudissements, quand il se fut fait le chantre de l’impudicité, que tous les écrivains qui n’avaient employé leur talent qu’à des compositions honnêtes et morales. Répétons encore avec M. Viollet-Leduc, que, dans ce temps-là, on entendait par satire une pièce de poésie libre et souvent même obscène, et que les poëtes satiriques étaient ceux qui appliquaient leur verve effrontée aux choses de la Prostitution. Théophile, en cela, était passé maître, et ses mœurs déréglées ne se reflétaient que trop dans ses écrits.

Les honnêtes gens voyaient avec indignation pulluler ces poésies licencieuses, qui pervertissaient la jeunesse en offrant de dangereux aliments aux passions sensuelles. En 1617, le libraire Antoine Estoc avait mis au jour un volume in-12 intitulé Recueil des plus excellans (sic) vers satyriques de ce temps, trouvez dans les cabinets des sieurs Sigognes, Regnier, Motin, qu’autres plus signalez poètes de ce siècle. Ce recueil, dans lequel la licence de la pensée le dispute à celle de l’expression, obtint un prodigieux succès parmi les libertins. La police qui n’eut pas l’idée de s’opposer à la vente de cette première édition, ne s’opposa pas davantage à la réimpression. Ce fut Billaine, un des libraires les plus recommandables de Paris, qui réimprima le recueil, très-augmenté, en 1618, sous ce titre: Cabinet satyrique ou recueil de poésies gaillardes de ce temps, composées par Sigognes, Regnier, Motin, etc. Ces deux éditions avaient paru avec privilége du roi! L’éditeur (c’était Berthelot, ou Colletet, ou Frenicle, et peut-être avaient-ils tous les trois coopéré à ce travail) annonça, dans la préface de l’édition de 1618, qu’il s’était plu à la rendre «plus parfaite et mieux ordonnée que l’autre, où il y avait inégalité, mélange, confusion partout.» La première édition avait été vendue en trois mois (voy. l’Avertissement de l’éditeur anonyme); la seconde s’écoula presque aussi rapidement, et le libraire qui avait publié celle de 1617, Antoine Estoc, réimprima encore le Cabinet satyrique, en 1620.

Jusqu’alors, libraires, éditeurs et autres n’avaient pas été inquiétés; Théophile, il est vrai, fut condamné au bannissement temporaire, en raison de ses mœurs plutôt que de ses vers, et le chevalier du guet lui avait signifié, au mois de mai 1619, l’ordre de sortir du royaume; mais il ne demeura pas longtemps à Londres, où sa réputation de poëte et les recommandations de ses amis de la cour de France l’avaient fait accueillir avec beaucoup d’empressement et d’enthousiasme. On ne lui reprochait pas plus qu’à Sigognes, à Motin et aux autres satiriques d’avoir laissé imprimer des vers licencieux, que «les amateurs des lettres et de la poésie» avaient vu, de très-bon œil, mettre en lumière et sauver de l’oubli. Théophile était pensionné par le roi et par la maison de Montmorency; Motin avait un canonicat à Bourges; Sigognes était gouverneur du Havre. Théophile eut le malheur de se brouiller avec le jésuite Garasse, qui, dans sa Doctrine curieuse des plus beaux esprits de ce temps, l’attaqua de la plus furieuse manière, en l’accusant d’athéisme et de libertinage. Le Père Garasse avait poussé la haine et la mauvaise foi, jusqu’à falsifier des vers de son ennemi, auxquels il attribuait un sens irréligieux. Théophile traduisit en justice le jésuite et son livre, qu’il fit saisir et supprimer, après avoir prouvé, son manuscrit à la main, que les vers qu’on citait pour le perdre avaient été singulièrement défigurés. Garasse ne se tint pas pour battu; il publia son Apologie, où il n’épargnait pas Théophile ni les beaux esprits de ce temps ou réputés tels: «Jamais, disait-il (ch. XII, p. 152), les impudicitez de Carpocras ne furent si connues dans les villes de la Grèce, que les impudicitez de Viaud, les blasphèmes de Lucilio et les impietez de Charron sont connues en France.» Derrière Garasse, il y avait une puissante Compagnie qui avait juré la perte de Théophile: les jésuites épousaient la querelle de leur confrère Garasse qui leur soufflait son humeur belliqueuse. Sur ces entrefaites, un libraire mit sous presse un nouveau recueil de vers obscènes, intitulé: Le Parnasse des poètes satyriques, ou Recueil des vers gaillards et satyriques de nostre temps. Ce recueil contenait plusieurs pièces de vers avec le nom de Théophile; elles avaient été insérées dans ce recueil, sans son aveu et à son insu; mais le bruit courut, néanmoins, que le recueil entier sortait des mains de Théophile, et avant que les premiers exemplaires du Parnasse satyrique eussent circulé, le poëte, qui fut averti qu’on lui attribuait déjà cette honteuse publication, alla lui-même dénoncer ce livre au prévôt de Paris, en déclarant qu’on y avait imprimé, malgré lui, différentes pièces de vers, qu’il avait réellement composées, mais qu’il ne destinait pas à l’impression. Le prévôt de Paris, en raison de cette déclaration, rendit une sentence contre l’imprimeur, fit saisir le livre chez le libraire, qui fut emprisonné, et ordonna la destruction du livre. Cette destruction ne paraît pas avoir été exécutée, et les exemplaires, pour lesquels on avait refait des titres ne portant aucun nom de lieu ni de libraire, circulèrent sous le manteau dans Paris, où ils furent recherchés curieusement par tous les libertins. Le libraire emprisonné (nous croyons que c’était Pierre Bilaine) avait déclaré que Théophile n’était pas étranger à la publication du Parnasse satyrique. Le parlement fut donc saisi de l’affaire, et Théophile se trouva mis en cause comme auteur des vers incriminés et comme collecteur et publicateur de l’ouvrage condamné.

C’était encore un jésuite, le Père Voysin, ami du Père Garasse, qui avait dénoncé Théophile et qui produisait plusieurs témoins à l’appui de cette dénonciation. Théophile était accusé non-seulement d’attentat aux bonnes mœurs, mais encore d’athéisme, et ce dernier chef d’accusation dominait tous les autres, quoiqu’il ne fût fondé que sur quelques vers plus philosophiques que sacriléges. Le poëte, en présence d’un procès criminel que ses ennemis avaient perfidement évoqué, crut devoir s’absenter, et sa fuite, comme il le dit lui-même, «qui n’était que de peur, donna des soupçons de crime.» Le procès suivit son cours en l’absence de l’accusé. Garasse et les jésuites le poursuivaient, avec un redoublement de fureur, dans leurs livres et dans leurs sermons; ils lui reprochaient surtout d’avoir corrompu la jeunesse par ses poésies, par ses discours et par son exemple. On le représentait comme l’unique auteur du Parnasse satyrique, bien que ce recueil renfermât des vers de tous les poëtes contemporains les plus signalés. Voici en quels termes le jésuite Théophile Raynaud parle de cette infâme publication dans le traité De Theophilis (p. 229): Opus item, cui titulus est Parnassus satyricus; supra quasvis Apuleii, Luciani, Romantii a Rosa, ac similium scriptorum, camarinas grave olentissimum, et ad juvenilis pudoris cladem ac totius honesti exterminium, in diaboli incude fabrefactum, hujus putentissimi ingenii fœtus est. Credi vix potest quanta mala spurciloquus iste juventuti intulerit: quà infamibus scriptionibus, quà colloquiis et consuetudine familiari. Quoique le Parnasse satyrique fût un exécrable livre qui méritait bien l’honneur qu’on lui faisait de supposer qu’il avait été dicté par le démon de la luxure, ce grief n’eût peut-être pas suffi pour motiver la condamnation de Théophile, car l’impression et la vente des livres obscènes étaient alors tout à fait tolérées, et nous avons vu tout à l’heure quels étaient ceux qu’on osait dédier à la reine et qui paraissaient avec privilége du roi; mais on rassembla d’autres griefs contre Théophile. On prétendit qu’il avait proclamé son athéisme dans le traité De l’immortalité de l’âme, qui n’était qu’une imitation du Phédon de Platon; on assura qu’il avait organisé une société secrète d’athées et de libertins, qui se proposaient de pervertir la jeunesse par leurs écrits et par leurs paroles; on présenta enfin plusieurs témoins qui déclaraient avoir entendu le poëte chanter des chansons libres dans une débauche, c’est-à-dire dans une orgie, et qui disaient avoir appris de sa bouche quelques vers impies. Le parlement dut se préoccuper pour la première fois de ces livres détestables qui outrageaient la pudeur publique, et l’on engloba dans le procès de Théophile plusieurs de ses amis qui avaient coopéré plus ou moins à la publication du Parnasse satyrique et d’autres recueils du même genre. Un mandat d’amener fut lancé contre Berthelot, Colletet et Frenicle; mais il ne put recevoir d’exécution qu’à l’égard de ce dernier, qui était le moins coupable et qui n’essaya pas de se soustraire à la justice. Berthelot et Colletet s’étaient cachés, de même que Théophile. On doit s’étonner que le sieur d’Esternod, qui avait composé des vers plus infâmes encore que ceux de ces poëtes satiriques, n’ait pas été compris dans les poursuites dirigées contre eux.

Le parlement s’était ému des dangers que courait la jeunesse exposée aux pernicieuses excitations de la poésie obscène: il n’hésita plus à fonder une jurisprudence protectrice de la moralité publique, et il rangea parmi les crimes de lèse-majesté divine et humaine la composition et la publication des mauvais livres. Le 19 août 1623, un arrêt fut rendu par la Cour, la Grand’Chambre et Tournelle assemblées, contre Théophile, Berthelot, Colletet et Frenicle, «autheurs des sonnets de vers contenant les impietez, blasphesmes et abominations mentionnées au livre très pernicieux intitulé le Parnasse satyrique;» Théophile, Berthelot et Colletet, «vrays contumax, atteints et convaincus du crime de leze-majesté divine, pour réparation,» étaient condamnés «scavoir lesdits Théophile et Berthelot à estre menez et conduits des prisons de la Conciergerie, en un tombereau, au devant la principale porte de l’église Nostre-Dame de ceste ville de Paris, et illec à genoux, teste et pieds nus, en chemise, la corde au cou, tenans chacun en leurs mains une torche de cire ardente du poids de deux livres, dire et déclarer que très meschamment et abominablement ils ont composé, fait imprimer et exposer en vente le livre intitulé le Parnasse satyrique, contenant blasphesmes, sacriléges et abominations y mentionnées contre l’honneur de Dieu, son Église et honnesteté publique, dont ils se repentent et en demandent pardon à Dieu, au roy et à justice: ce fait, menez en la place de Grève de ceste ville, et là ledit Théophile bruslé vif, son corps réduit en cendres, icelles jetées au vent et lesdits livres aussy bruslez, et Berthelot pendu et estranglé à une potence, qui pour ce faire y sera dressée, si pris peuvent estre en leurs personnes: sinon ledit Théophile, par figure et représentation, et Berthelot, en effigie à un tableau attaché à ladite potence: tous et chacuns leurs biens declarez acquis et confisquez à qui il appartiendra, sur lesquels et autres non sujets à confiscation sera préalablement pris la somme de 4 mil livres d’amende aplicables à œuvres pies, ainsi que la Cour advisera.» Quant à Frenicle, qui était prisonnier, le procureur général du roi devait informer plus amplement contre lui sur les cas mentionnés au procès. En outre, «fait ladite Cour inhibitions et défenses à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu’ils soient, d’avoir et retenir par devers eux aucuns exemplaires du Parnasse satyrique, n’autres œuvres dudit Théophile, ainsy leur enjoint les apporter et mettre dans 24 heures au Greffe criminel d’icelle, pour estre bruslez et réduits en cendres, sur peine, contre les contrevenans et qui s’en trouveront saisis, d’estre declarez auteurs dudit crime et punis comme les accusez.» Enfin, quatre libraires, Estoc, Sommaville, Bilaine et Quenel, qui avaient imprimé les œuvres de Théophile, devaient être «pris au corps et amenez prisonniers ès prisons de la Conciergerie du Palais, pour estre ouys et interrogez sur aucuns faits résultans dudit procès, et où ils ne pourront estre appréhendez, seront adjournez à trois briefs jours, à son de trompe et cry public, à comparoir en icelle, leurs biens saisis et commissaires y establis jusqu’à ce qu’ils ayent obéi.» (Voy. le troisième tome de l’Histoire de nostre temps, par Cl. Malingre, Paris, Jean Petitpas, 1624, p. 330 et suiv.)

Cet arrêt mémorable peut être considéré comme le premier acte de répression et de châtiment contre les délits de la presse à l’égard des mœurs. Il fut exécuté le jour même où il avait été prononcé: «On fit un fantosme, dit Malingre, à peu près vestu comme ledit Théophile, que l’on mit dans un tombereau; on le mena devant l’église Nostre-Dame faire amende honorable, puis fut bruslé en Grève.» Dès que Théophile, qui était caché dans le château du baron de Panat, apprit son exécution en effigie, il résolut de quitter la France, et il arriva, déguisé, jusqu’à la frontière; mais son signalement avait été envoyé, avec ordre de l’arrêter, à tous les prévôts des maréchaux. Il fut reconnu sur la route du Catelet, et le prévôt Leblanc se saisit de sa personne. On le garrotta sur un cheval pour le ramener à Saint-Quentin, et de cette ville, où il resta au secret pendant plusieurs jours, on le transféra, les fers aux pieds et aux mains, à la Conciergerie de Paris. Il se vit enfermé dans le cachot de Ravaillac, où il passa dix-huit mois, avant que le parlement daignât commencer la révision du procès. Si puissants que fussent ses amis, ils ne pouvaient rien contre l’implacable ressentiment des jésuites. Théophile niait obstinément qu’il fût l’auteur ou l’éditeur du Parnasse satyrique, qui faisait tout le procès; car, sur les autres points de l’accusation, le prévenu n’avait pas eu de peine à prouver son innocence. Le parlement voulait absolument découvrir et punir avec une terrible sévérité les impies et les libertins, qui avaient publié cet affreux recueil de poésies érotiques et sotadiques. Les libraires avaient eu le bonheur de se justifier ou du moins de se faire mettre hors de cause. Berthelot et Colletet, condamnés par contumace, n’avaient pas été pris, et Frenicle venait d’être relâché. Théophile protestant toujours de son innocence, le procureur général obtint de la Cour la permission de faire lire dans toutes les paroisses, aux prônes des grand’messes, un monitoire ecclésiastique, en date du 4 octobre 1623, par lequel l’official de Paris admonestait, sous peine d’excommunication, «tous ceux et celles qui scavent que, cy devant et depuis quelque temps en ça, certains quidans malfaiteurs auroient faict, composé et escrit ou fait escrire, imprimer et publier plusieurs mauvais sonnets, satyres, stances, élégies et autres pièces de poésie, insérées et contenues en certain livre, cy devant et depuis quelque temps en ça, imprimé et publié sous le nom et titre du Parnasse satyrique ou autre titre, contenant ledit livre et autres œuvres poétiques desdits quidans, plusieurs blasphesmes contre Dieu et ses saincts, et plusieurs sacriléges, impiétez et autres abominations contre l’honneur de Dieu, son Église, bonnes mœurs et honnesteté publique; ceux et celles qui scavent quand et en quel temps et en quels lieux ledit livre du Parnasse satyrique et autres livres impies de ceste suite ont esté imprimés; qui les a composez; qui a escrit ou fourny les copies pour en faire les impressions; qui les ont reveues sur la presse; qui scavent que lesdits quidan ou quidans malfaicteurs, estant advertiz de la poursuite criminelle que l’on faisoit contre eux, se seroiont enfuis de ceste ville pour eschapper et eviter l’exécution de certain arrest de la Cour, du mois d’aoust dernier, et que, ce néantmoins, iceux quidans ou aucuns d’eux auroient dit, recité et publié en divers lieux et endroits à diverses personnes et en diverses compagnies aucuns desdits sonnets, satyres ou autres poésies ou partie, comme estans de leur œuvre et façon, et dit et proféré en divers lieux les mesmes blasphesmes et impietez contenues, comme aussi sollicité, suborné et corrompu plusieurs esprits de la jeunesse pour les induire à croire les mesmes impietez et blasphesmes, etc.» Mais ce monitoire ne provoqua que des dénonciations vagues et ridicules, qui ne fournirent aucune charge nouvelle contre Théophile. Celui-ci se défendait avec beaucoup de force et d’adresse, ce qui donna aux gens de lettres le courage de le défendre aussi dans une foule de brochures en vers et en prose; ses ennemis, et surtout les jésuites, se distinguèrent, de leur côté, dans cette guerre de plume qui ne fit qu’envenimer la question et rendre plus critique la position de l’accusé. Il était encore en prison, attendant son jugement, quand l’amour du gain poussa des imprimeurs de province à réimprimer les ouvrages satiriques qui avaient fait naître ce redoutable procès. Ce fut sans doute à Lyon et à Rouen, que l’on trouva des presses pour reproduire subrepticement l’Espadon satyrique, le Cabinet satyrique et le Parnasse satyrique. Ces contrefaçons, mal imprimées sur un horrible papier, étaient pleines de fautes grossières et ne portaient aucun nom de libraire, avec le millésime de 1625; celle du Parnasse avait pour titre: le Parnasse satyrique du sieur de Théophile, comme pour fournir une arme de plus contre le malheureux poëte qui était dénoncé ainsi publiquement sur le frontispice du livre qu’on lui attribuait. Était-ce une atroce perfidie de la part d’un ennemi caché, ou bien le honteux résultat d’une spéculation de libraire?

Quoi qu’il en soit, l’affaire de Théophile était presque oubliée, quand le procès fut révisé à l’avantage du poëte. «C’est une affaire qui, selon la coutume, fit un grand bruit à sa nouveauté, écrivait Malherbe à Racan dans une lettre du 4 novembre 1625; depuis, il ne s’en est presque point parlé. Ce qui m’en donne plus mauvaise opinion, c’est la condition des personnes à qui il a à faire (les jésuites). Pour moy, je pense vous avoir escrit que je ne le tiens coupable de rien, que de n’avoir rien fait qui vaille au mestier dont il se mesloit. S’il meurt pour cela, vous ne devés pas avoir de peur; on ne vous prendra pas pour un de ses complices.» Cette cruelle persécution eut un terme. Théophile, dans les débats de son procès, confondit les témoins qui déposaient contre lui et fit tomber la plupart des charges, sous le poids desquelles on l’avait d’abord accablé. Le parlement révoqua la sentence et se contenta de le bannir de la capitale. Ainsi fut inaugurée la législation criminelle contre les mauvais livres, nuisibles aux bonnes mœurs et attentatoires à l’honnêteté publique. Le pauvre Théophile mourut, peu de mois après, des suites de sa longue et douloureuse captivité (le 25 septembre 1626). Il venait d’être gracié par le roi, et il avait pu revenir à Paris, au milieu de ses joyeux amis, lesquels furent bien étonnés de lui voir faire une mort édifiante, ce qui n’a pas empêché le jésuite Raynaud de soutenir que l’auteur du Parnasse satyrique était mort dans l’impénitence finale (nullis expiatus sacramentis) et s’en était allé droit en enfer (abiit in locum suum). Malgré la jurisprudence établie par le procès de Théophile Viaud, le parlement laissa passer impunément bien des livres du même genre que le Parnasse satyrique, avant de renouveler des poursuites contre les auteurs et les publicateurs de ces poésies obscènes; il n’eut pas même l’air de savoir que les réimpressions des ouvrages satiriques qu’il avait poursuivis et condamnés, se multipliaient de tous côtés. La Muse folâtre, qui ne le cédait en rien au Parnasse satyrique, était réimprimée, par exemple, tous les ans, dans le format le plus commode; les Muses gaillardes, la Quintessence satyrique, le Dessert des muses et d’autres recueils analogues, répandus à profusion, portaient gravement atteinte à la morale et réchauffaient sans cesse les germes impurs de la Prostitution; mais nous ne voyons pas dans les annales judiciaires, que les poëtes et les libraires aient été compromis à cause de leurs publications licencieuses, jusqu’à la majorité de Louis XIV, où commence, dans l’intérêt des bonnes mœurs, un déploiement inusité de mesures de rigueur contre tous les genres de corruption. Théophile n’avait pas été brûlé, Berthelot n’avait pas été pendu sous Louis XIII; mais un satirique, Louis Petit, coupable d’avoir composé des vers moins abominables que ceux du Parnasse satyrique, périt sur le bûcher en plein siècle de Louis XIV.