Mauldits soient ces beaux inventeurs,
Ces coyons, ces passementeurs
De vertugalles et basquines,
Que portent un tas de musquines
Pour donner air à leur devant!

Les vertugales servaient encore à cacher une grossesse pendant cinq ou six mois et à conserver aux femmes enceintes les apparences d’une taille fine et gracieuse. Il paraîtrait, d’après un passage des Dialogues du langage françois italianisé, que cette mode, qui développait singulièrement la circonférence du ventre et des reins, n’avait pas d’abord pour objet de faire un embonpoint postiche aux femmes qui en manquaient, car, au milieu du seizième siècle, les maigres étaient plus estimées que les grasses. «Les dames vénitiennes, dit le Français qui figure dans les Dialogues, cherchent, par tous moyens, à estre non-seulement en bon poinct, mais grasses (et on me disoit que, pour cest effect, elles usoient fort, entre autres viandes, de noix d’Inde): or, vous savez que les nostres hayent et fuyent cela.» Néanmoins, pour exprimer que tout n’était pas coton et bourre dans les vertugales d’une femme, on faisait son éloge en usant de cet italianisme: C’est une bonne robbe! Mais les messieurs se vantaient d’aimer la chair et non la graisse: ce qui est bien rendu dans cette profession de foi d’un débauché latiniste: Carnarius sum, pinguiarius non sum. Les vertugales furent abandonnées sous le règne de Louis XIII, mais elles devaient reparaître, à de longs intervalles, avec des proportions moins fantastiques, sous les noms de vertugadin, de paniers, de lustucru, de tournure, etc. Au reste, ces vertugales avaient ramené avec elles un ancien usage qui n’intéressait pas moins la propreté que la pudeur: les femmes s’étaient remises à porter des caleçons, pour se garantir du froid et de la poussière, en même temps que de la honte d’une chute. De plus, «ces calçons, dit le Français italianisé des Dialogues d’Henri Estienne, les asseurent aussi contre quelques jeunes gens dissolus, car, venans mettre la main soubs la cotte, ils ne peuvent toucher aucunement la chair.»

Nous croyons que la mode des caleçons pour les femmes était essentiellement française, car cette mode, déjà introduite à la cour vers la fin du quatorzième siècle, se recommandait par des raisons d’utilité et de décence. Mais la mode des robes ouvertes, décolletées et débraillées, cette mode qui régna si audacieusement pendant tout le seizième siècle, avait été naturalisée en France, avec les mœurs italiennes, sous le règne de François Ier. A cette époque, le peuple appelait dames à la grand’gorge les femmes qui portaient des robes ouvertes sur la poitrine; le peuple n’avait plus alors qu’un vague souvenir des robes à la grand’gore, qui le scandalisèrent tant, lorsque Isabeau de Bavière les mit à la mode. Ce fut évidemment l’Italie qui donna l’exemple de ce nouvel abus des nudités de la gorge. Une facétie, imprimée en 1612, ayant pour titre la Mode qui court et les singularités d’icelle, nous autorise à soutenir cette accusation contre Chouse. C’est ainsi qu’on nommait la France italianisée. «Chouse, dit l’auteur de la Mode qui court, a encore inventé de représenter le teton bondissant et relevé par des engins au dehors, à la veue de qui voudra, pour donner passe-temps aux altérez, et, suivant cela, on dit:

Jeanne, qui fait de son teton parure,
Fait veoir à tous que Jeanne veut pasture.»

Les poëtes et les romanciers de ce temps-là nous parlent tous de ce prodigieux débraillement, que favorisait l’usage des corsets, armés de buscs d’acier, de baleines et de fil d’archal. Dans le Discours nouveau de la Mode, excellente satire en vers publiée en 1613, l’auteur anonyme, après avoir dépeint sans trop de répugnance

D’un large sein le tetin bondissant,

nous apprend que, si par un reste de pudeur la femme du bourgeois usait encore de points coupés et ouvrages de prix pour s’en couvrir la gorge, au lieu d’avoir, comme autrefois, le haut de la robe fermé avec une agrafe, les dames de qualité,

. . . Au moins pour la plus part, n’ont cure
D’avoir en cest endroit aucune couverture;
Elles aiment bien mieux avoir le sein ouvert
Et plus de la moitié du tetin descouvert;
Elles aiment bien mieux, de leur blanche poitrine,
Faire paroistre à nud la candeur albastrine,
D’où elles tirent plus de traits luxurieux
Cent et cent mille fois, qu’elles ne font des yeux.

On peut dire que jamais, à aucune époque, les femmes de haut parage n’avaient mis tant de recherches et tant d’apprêts dans l’art de se faire une belle gorge et de paraître en bonne conche, comme on disait alors; la plus maigre trouvait moyen, à force de se serrer la taille, de montrer un simulacre d’embonpoint qui reposait sur des coussinets de bourre; la plus grasse ne cherchait pas à dissimuler l’énormité de sa tablature, selon l’expression équivoque empruntée à la notation musicale du temps. Les vieilles elles-mêmes ne se croyaient point exemptes de cet indécent abus des nudités de la gorge. Le Divorce satyrique nous représente la reine Marguerite, à l’âge de cinquante ou cinquante-cinq ans, allant recevoir la sainte communion, trois fois par semaine, «la face plastrée et couverte de rouge, avec une grande gorge descouverte qui ressemble mieux et plus proprement à un cul que non pas à un sein.» (Voy. le Div. satyr., à la suite du Journal de l’Estoile, édit. de 1744, t. IV, p. 511.) Cependant Brantôme, dans ses Dames galantes, qu’il fit lire en manuscrit à la reine Marguerite, n’a pas l’air de craindre une allusion désagréable pour cette princesse, lorsqu’il parle sans ménagement de certaines femmes «opulentes en tetasses avalées, pendantes plus que d’une vache allaitant son veau.» Brantôme ajoute plaisamment que, si quelque orfévre s’avisait de prendre le modèle de ces grandes tetasses pour en faire deux coupes d’or, ces coupes ressembleraient à «de vrayes auges, qu’on voit de bois, toutes rondes, dont on donne à manger aux pourceaux.»

Ce n’étaient pas seulement les confesseurs et les prédicateurs qui condamnaient ces nudités, c’étaient les philosophes et les moralistes qui conseillaient aux femmes de ne pas perdre une partie de leurs avantages naturels en ne laissant rien désirer au regard. «La satiété engendre le desgoust, disait Montaigne (Essais, liv. II, ch. XV); c’est une passion mousse, hébétée, lasse et endormie.» Puis, comme s’il n’avait pas vu les objets que la mode exposait effrontément à tous les yeux, Montaigne s’imaginait que les dames de la cour de Henri III étaient encore vêtues aussi amplement, aussi décemment, que les matrones romaines: «Pourquoy, disait-il dans sa naïve préoccupation, a-t-on voilé jusque dessoubs les talons ces beautés que chascune desire monstrer, que chascun desire veoir? Pourquoy couvrent-elles de tant d’empeschemens les uns sur les autres les parties où loge principalement nostre desir et le leur?» Montaigne, qui n’avait pas pris garde à cette monstre perpétuelle du sein nu chez ses contemporaines, s’était aperçu pourtant des proportions monstrueuses de leurs vertugales, qui procédaient d’un système de coquetterie tout différent; car Montaigne leur demande avec une malicieuse bonhomie: «Et à quoy servent ces gros bastions, de quoy les nostres viennent armer leurs flancs, qu’à leurrer nostre appetit par la difficulté, et à nous attirer à elles en nous esloingnant?» On est tenté de croire que la pudeur alors consistait moins à cacher certaines parties du corps, qu’à ne point en exagérer la forme sous des voiles qui la faisaient mieux ressortir. La Prostitution, il est vrai, avait sa part dans toutes ces curiosités de la mode, et, comme Brantôme a eu l’audace de le prouver par des anecdotes qu’on ira chercher dans un chapitre intitulé De la veue en amour, les yeux étaient toujours les corrupteurs de l’âme et les complices de l’imagination. L’habitude cependant avait diminué sans doute l’indécence des nudités, qui n’offensaient pas la vue des hommes les plus graves, quand elles accompagnaient, comme un accessoire indispensable, la grande toilette de cour. Ainsi nous avons vu, au château de Chenonceaux, Catherine de Médicis donnant un festin qui était servi par ses filles d’honneur à moitié nues. Les mémoires du temps nous fourniraient une foule de faits analogues: rien n’était plus ordinaire que de voir, dans les ballets, dans les mascarades, dans les banquets, des femmes figurant des nymphes et des déesses, les cheveux épars flottant sur les épaules, la poitrine découverte jusqu’à la ceinture, les jambes et les cuisses nues, le reste du corps se dessinant sous une étoffe souple ou transparente. Il résulterait de bien des exemples semblables, qu’on peut faire remonter aux anciennes entrées solennelles des rois et des reines (car ces jours-là le peuple ne s’indignait pas de voir, sur des échafauds dressés dans les rues et les carrefours de Paris, certains mystères ou tableaux allégoriques représentés par des femmes et des hommes entièrement nus); il résulterait, disons-nous, que la nudité n’était pas considérée comme un outrage à la pudeur, quand on la dégageait de toute idée malhonnête et de toute convoitise charnelle. Gabrielle d’Estrées s’était fait peindre plusieurs fois, d’après nature, par les peintres ordinaires du roi, Raimond Dubreuil et Martin Freminet, dans le simple appareil d’une baigneuse qui sort du bain ou qui y entre; ce qui éloigne de ces tableaux naïfs le soupçon d’une pensée libertine ou même voluptueuse, c’est que la maîtresse de Henri IV, en se faisant peindre toute nue, n’a jamais négligé de faire placer dans le fond de la toile les nourrices et les berceuses de ses enfants.

La nudité de la gorge n’était donc, à cette époque, qu’un ornement indispensable du costume d’apparat, et personne, excepté les ecclésiastiques et les protestants, ne songeait à s’en formaliser. La plupart des beaux portraits, aux trois crayons, que Dumoustier et ses imitateurs ont exécutés à la fin du seizième siècle, constatent la généralité de cette mode, qui avait atteint dès lors ses dernières limites; car les robes, du moins celles de gala, étaient ouvertes, de manière à laisser paraître la moitié du sein, et quelquefois plus, les épaules et le haut des bras jusqu’aux aisselles, le dos jusqu’au-dessous des omoplates. L’étiquette de la cour autorisait cet oubli de toute pudeur, que la morale publique et la religion condamnaient à la fois, sans obtenir une réforme qui semblait tant intéresser les mœurs. Les femmes qui allaient au sermon pour entendre un discours dirigé contre les habits dissolus, ne craignaient pas de rester le sein découvert sous les yeux du prédicateur. Elles attribuaient au rigorisme des huguenots la guerre continuelle que l’Église faisait à ces pompes de Satan et à ces vanités du monde; c’était Genève, en effet, qui avait commencé à poursuivre de ses anathèmes les modes déshonnêtes. Dès l’année 1551, un ami de Calvin publia, sans se nommer toutefois, une Chrestienne instruction touchant la pompe et excez des hommes desbordez et femmes dissolues, en la curiosité de leurs parures et attiffements d’habits. Cette instruction avait été, quelques années plus tard, refaite à l’usage spécial des calvinistes, sous ce titre: Traité de l’estat honneste des chrestiens en leur accoustrement (Genève, Jean de Laon, 1580, in-8o), et à l’usage des catholiques, par Jérôme de Chastillon, sous ce titre: Bref et utile discours sur l’immodestie et superfluité des habits (Lyon, Séb. Gryphius, 1577, in-4o). Les casuistes catholiques s’attachaient de préférence à réprimander le luxe au point de vue de l’orgueil; les hétérodoxes se montraient plus préoccupés de la chasteté et de la décence, lorsqu’ils attaquaient la dissolution des habits. Il faut donc reconnaître un bon et austère protestant dans ce François Æstienne, qui fit imprimer en 1581, à Paris, un petit traité de morale somptuaire intitulé Remonstrance charitable aux dames et damoiselles de France, sur leurs ornements dissolus, pour les induire à laisser l’habit du paganisme et prendre celui de la femme pudique et chrestienne. Mais les théologiens catholiques se piquèrent au jeu et ne laissèrent plus rien à faire aux protestants pour dénoncer au mépris des personnes pieuses ces effroyables nudités, que le père Jacques Olivier n’avait pas oubliées dans son Alphabet de l’imperfection et malice des femmes (Paris, 1623, in-12). Cette croisade des écrivains ecclésiastiques contre les nudités se continua sans interruption pendant tout le dix-septième siècle, et l’on peut signaler, comme un de ses résultats les plus disputés, l’emprisonnement d’une partie du sein et des épaules dans le corsage de la robe. Il ne faut pas perdre de vue que les ennemis implacables des modes impudiques avaient abordé le point délicat de leur controverse. Polman rompit la glace le premier, en mettant au jour le Chancre ou couvre-sein féminin (Douai, 1635, in-8o); après lui, Pierre Juvernay toucha de plus près encore la question, dans son Discours particulier sur les femmes desbraillées de ce temps (Paris, Lemur, 1637, in-8o). Ce discours eut du succès, sans qu’on puisse dire à quelle espèce de lecteurs il dut ce succès; mais, en 1640, la quatrième édition paraissait avec ce nouveau titre: Discours particulier contre les filles et les femmes découvrant leur sein et portant des moustaches. Tout n’avait pas été dit sur ce sujet, puisqu’un anonyme, sous le voile duquel on a voulu reconnaître l’abbé Jacques Boileau, docteur en Sorbonne, frère du grand satirique, publia enfin le chef-d’œuvre du genre: De l’abus des nudités de la gorge (Bruxelles, 1675, in-12). La seconde édition (Paris, 1677, in-12) est augmentée de l’Ordonnance des vicaires généraux de Toulouse contre la nudité des bras, des épaules et de la gorge. Le marquis du Roure a donné, dans son Analecta-Biblion, une curieuse analyse de ce traité célèbre, où l’auteur examine en 113 paragraphes la nuisance et culpabilité de la nudité des épaules et de la gorge: «Les femmes ne savent-elles pas, dit l’analyse du marquis du Roure, que la vue d’un beau sein n’est pas moins dangereuse pour nous que celle d’un basilic?—Quand on montre ces choses, ce ne peut être que dans un mauvais dessein.—Si les femmes et les filles se veulent bien souvenir de ce que dit saint Jean Chrysostome, elles se couvriront.—Ne veulent-elles plaire qu’aux libertins? Mais elles deviendront leurs victimes. Veulent-elles plaire aux honnêtes gens? Mais alors qu’elles se couvrent.—La femme est un temple dont la pureté tient les clefs.—Ses discours seraient chastes et sa parure ne le serait pas, quelle inconséquence!—Un sein et des épaules nus en disent plus que les discours.—Dieu compare la nation corrompue à la femme qui élève son sein pour lui donner plus de grâce.—Couvrez-vous donc, mais tout à fait, et ne couvrez pas ceci pour découvrir cela.»

Cette polémique sorbonnicale finit par entraîner la cour de Rome et par décider le pape Innocent XI à lancer une bulle d’excommunication contre l’abus des nudités de la gorge; mais, à cette époque, l’Église n’était plus, comme au seizième siècle, intéressée dans des questions de vie et de mort. On comprend donc que les modes licencieuses de ce siècle dépravé, tant invectivées par les écrivains protestants, aient presque échappé aux censures des théologiens catholiques, qui ne descendaient pas à ces menus détails de la vie mondaine, et qui se fortifiaient plutôt dans les sphères nuageuses du dogme; mais il y avait alors des moralistes qui se posaient en défenseurs de l’honnêteté publique et qui ne faisaient pas grâce à ces honteux débordements du costume. Le vénérable Jean des Caurres, principal du collége d’Amiens, ce singulier prototype de Michel de Montaigne, revient souvent sur les indécences de l’habillement de ses contemporains, dans le volumineux recueil de ses Œuvres morales et diversifiées en histoires (2e édition, Paris, G. de la Noue, 1584, in-8o de 1,396 pages). Tantôt il s’écrie: «Le desguisement est si grand et superflu, que ce jourdhuy on prend la femme pour l’homme et l’homme pour la femme, sans aucune différence d’habit!» Tantôt il blâme les miroirs que les courtisanes et damoiselles masquées portaient à la ceinture, et qu’il nomme des mirouers de macule pendans sur le ventre: «Et pleust à la bonté de Dieu qu’il fust permis à toutes personnes d’apeller celles qui les portent, paillardes et putains, pour les en corriger!... Qu’on lise toutes les histoires divines, humaines et profanes, il ne se trouvera point que les impudiques et mérétrices les ayent jamais portez en public jusques à ce jourdhuy que le diable est deschaisné par la France!»

L’honnête Jean des Caurres revient souvent sur l’usurpation du costume sexuel, sur le déguisement des sexes par l’habit; il s’indigne, par exemple, de voir «porter aux filles et femmes robes et manteaux à usage d’homme, qui est un habit fort malséant auxdites filles et femmes, défendu de Dieu au Deutéronome, qui dit: Non induetur mulier veste virili, nec vir utetur veste femineâ; abominabilis enim apud Deum est.» Mais les courtisans de Henri III, à l’instar du roi et de ses mignons, avaient poussé plus loin encore que les femmes cette mascarade honteuse, dans laquelle ils s’étudiaient à ne rien garder des caractères ni des attributs de leur sexe. Nous en parlerons plus à propos dans le chapitre que nous sommes forcé de consacrer à la hideuse coterie des Hermaphrodites.

Brantôme, qui n’était pas un moraliste, quoiqu’il fût abbé comme Jean des Caurres, nous fait connaître aussi quelques-uns des excès de la mode de son temps; mais il les cite et il se plaît à les développer avec une indulgence qui accuse le dévergondage de ses mœurs. Il rapporte, sans s’émouvoir, sans s’indigner, les plus étranges témoignages de la dépravation des gens de cour. Nous renonçons, par exemple, à traduire d’une manière supportable ce qu’il dit des coussinets et de leur usage en amour; nous n’essayerons pas davantage d’exposer, même avec autant de réserve que possible, ses théories scandaleuses sur les caleçons que portaient les femmes, et ses étranges révélations sur les arcanes de la toilette galante. Nous aurions voulu pourtant indiquer, comme un des stigmates de la Prostitution de ce siècle, l’incroyable parure que les femmes débauchées avaient inventée pour faire fête à leurs amants, mais le lecteur voudra bien aller chercher, dans les Dames galantes de Brantôme, au chapitre de la veüe en amour, les détails de cette mode secrète, que les dames de la cour n’avaient pas dédaigné d’emprunter aux courtisanes de profession. Brantôme avait ouï parler d’une belle et honnête dame, qui ne rougissait pas de prendre de pareils soins, et qui se vantait d’être ainsi plus plaisante aux yeux de son mari. La mort tragique de madame de la Bourdaisière révéla une indécence de cette espèce, et causa un scandale qui eut des échos par toute la France. Tous les mémoires contemporains rapportent le fait, qu’on peut considérer comme un trait de mœurs acquis à l’histoire de cette époque corrompue. Pierre de l’Estoile s’est empressé de le recueillir dans ses registres-journaux. On le trouve aussi consigné dans les Observations que l’éditeur du Journal de Henri III (édition de 1744) a imprimées à la suite des Amours du grand Alcandre, en nous apprenant que ces Observations «viennent d’une personne qui connaissait exactement la cour du roi Henri IV.» Françoise Babou de la Bourdaisière, tante de Gabrielle d’Estrées, vivait en concubinage avec le baron Yves d’Alègre, qui périt avec elle, en 1592, massacré par le peuple, à Issoire, dont il était gouverneur pour Henri IV.

Brantôme nous fait connaître encore un des raffinements les plus ingénieux de la Prostitution à la cour des Valois. «Un grand prince que je scay, dit-il dans le deuxième discours de ses Dames galantes, faisoit coucher ses courtisannes ou dames dans des draps de taffetas noir bien tendus.....» Brantôme aurait pu ajouter que cette invention, attribuée à la belle Impéria, et souvent mise en pratique par les grandes courtisanes italiennes, s’était introduite en France sous les auspices de la reine Marguerite, première femme de Henri IV. L’auteur du Divorce satyrique raconte, dans ce factum, écrit au nom du roi, que cette impudique adultère «continuant son opiniastre inclination à sa volupté, et voulant l’exercer avec plus de délices et hors des rudesses de la toile,» recevait son amant, le seigneur de Champvalon, «dans un lit esclairé de divers flambeaux, entre deux linceuls de taffetas noir, accompagné de tant d’autres petites voluptés que je laisse à dire.» Les lits du seizième siècle étaient quelquefois larges de sept à huit pieds, car, dans certaines circonstances, l’étiquette, la politesse ou l’amitié exigeaient qu’un gentilhomme offrît une place dans son lit à quelqu’un, pour lui faire honneur ou lui témoigner une confiance fraternelle. C’était un vieil usage de la chevalerie: le partage du lit équivalait à tous les serments de l’ancienne fraternité d’armes. La nuit qui précéda la bataille de Montcontour, une relation, citée par Mayer, nous apprend que «M. de Guise bailla son lit à M. le Prince (de Condé) et couchèrent ensemble.» L’auteur de la Galerie philosophique du seizième siècle (Paris, 1783, in-8o, 3 v.) ajoute: «La coutume d’offrir son lit n’est passée de mode qu’à la minorité de Louis XIV. Louis XIII venoit partager le lit du connétable de Luynes: le connétable couchoit au milieu, le roi à sa droite, la duchesse à sa gauche.» Cette coutume singulière, qui paraît s’être conservée dans la petite bourgeoisie jusqu’à la révolution, et qui prouve seulement la simplicité des mœurs de nos ancêtres, n’était peut-être pas toujours aussi respectable. Il est difficile, par exemple, de ne pas s’arrêter devant un doute et un soupçon, quand la tradition licencieuse de Louis XIV nous rappelle que la charmante veuve de Scarron, qui fut depuis la sévère et irréprochable madame de Maintenon, partageait souvent le lit de son amie, la belle Ninon de Lenclos. Quoi qu’il en soit, devenue favorite du roi, et presque reine de France, elle se souvenait elle-même, en soupirant, des intimes et folles conversations de la chambre jaune du quartier Saint-Paul.

A une époque de démoralisation générale, telle que celle qui régnait en France sous Henri III, tout était ou pouvait être un prétexte ou une occasion de scandale. La Prostitution la plus audacieuse avait fait irruption dans la vie publique comme dans la vie privée. Le roi, qui donnait lui-même l’exemple du vice, et qui faisait parade de sa honteuse dépravation, publiait inutilement des édits contre le luxe des habits; les ordonnances somptuaires de ses prédécesseurs étaient «si mal pratiquées et observées, qu’il ne s’est jamais veu de mémoire d’homme, disait-il dans son édit du 24 mars 1583, un tel excez et licencieux desbordement esdits habits et autres ornements, qu’il est à présent.» Mais ce qui motivait ces ordonnances successives, c’était moins l’indécence de l’habillement, que l’usage immodéré des étoffes de soie, des broderies d’or et d’argent, des joyaux et de tous les produits de l’art étranger; ce qui préoccupait surtout la noblesse, que ces ordonnances intéressaient particulièrement, c’était moins de voir disparaître les modes impudiques, que de forcer les gens riches, qui n’étaient pas nobles, à subir une réglementation tyrannique dans le prix, la matière et la forme de leurs vêtements. Henri III disait, dans l’exposé de son grand édit de 1583, que ses sujets se detruisoient et appauvrissaient «par la dissolution et superfluité qui est es habillemens, et, qui pis est, et dont nous portons le plus de desplaisir, Dieu y est grandement offensé, et la modestie s’en va presque du tout esteinte;» mais il ne pensait pas à glisser parmi les articles de l’ordonnance une seule disposition répressive contre l’immodestie du costume. Il interdit, avec un soin minutieux, les «bandes de broderie, piqueures ou emboutissemens, passemens, franges, houppes, tortils ou canetilles, bords ou bandes, de quelque soye que ce soit, chesnettes et arrière-poincts» sur toute espèce d’habillement; il énumère, avec la même sévérité, les différences notables que la condition des personnes doit autoriser dans la richesse de leur accoutrement; il défend aux femmes à chapperon de drap, de porter plus d’une chaîne d’or au cou et plus d’une rangée de boutons, fers, aiguillettes ou nœuds, aux corps et fentes de leurs robes; mais il ne cherche pas à remédier aux abominations et déguisements de la mode, ainsi que les qualifiait alors le bonhomme Jean des Caurres, qui suppliait les magistrats et gouverneurs de la chose publique d’aviser à ce scandaleux relâchement des mœurs.

Déjà, en 1576, Henri III avait tenté de remettre en vigueur les édits somptuaires de Charles IX; il les avait fait lire et publier, «à son de trompe et cri public,» par les carrefours de Paris et des autres villes du royaume. Une amende de mille écus d’or devait être appliquée à quiconque, homme ou femme, serait trouvé en contravention, c’est-à-dire vêtu d’habillements que sa condition sociale ne lui permettait pas de porter. Mais, au moment même où le roi regardait comme une nécessité de renouveler les saintes ordonnances de ses ancêtres contre l’excès du luxe, «avec défense aux personnes non nobles d’usurper les habits des gentilshommes et faire leurs femmes damoiselles,» il ne prenait pas garde à l’incroyable indécence du costume des femmes. Le parlement, qui ordonnait alors la fermeture du théâtre italien des Gelosi, parce que «toutes ces comédies n’enseignoient que paillardises et adultères, et ne servoient que d’escole de desbauche à la jeunesse de tout sexe de la ville de Paris,» n’osait pas arrêter et réformer la mode qui court. «Le desbord (désordre), écrivait Pierre de l’Estoile dans ses registres-journaux, à la date du 26 juin 1577, en annonçant l’expulsion des Gelosi, le desbord y estoit assez grand, sans tels précepteurs, principalement entre les dames et damoiselles, lesquelles sembloient avoir appris la manière des soldats de ce temps, qui font parade de monstrer leurs poictrinals (cuirasses) dorés et reluisans, quand ils vont faire leurs monstres, car tout de mesme elles faisoient monstres de leurs seins et poictrines ouvertes, et autres parties pectorales, qui ont un perpétuel mouvement, que ces bonnes dames faisoient aller par compas ou mesure, comme un orloge, ou, pour mieux dire, comme les soufflets des mareschaux, lesquels allument le feu pour servir à la forge.» (Voy. le Journal de Henri III, dans l’excellente édition de MM. Champollion.)

Les ordonnances somptuaires, qui furent si multipliées dans le cours du dix-septième siècle, ne s’attaquèrent jamais qu’au luxe, et ne réglèrent que la valeur des habits et la qualité des étoffes, selon la condition des personnes; elles ne s’adressaient pas aux caprices déshonnêtes de la mode, et elles restaient même indifférentes aux scandaleux abus des nudités. Mais la religion, d’une part, et la morale, de l’autre, suppléaient au silence des lois relatives au costume; elles aidèrent, l’une et l’autre, aux progrès de la décence publique, et les femmes de bien, qui auraient eu honte de s’assimiler par leur habillement à des courtisanes, se chargèrent, mieux que ne l’eussent pu faire les rois et les parlements avec des édits, de soumettre la mode aux lois de la pudeur et de l’honnêteté. Cependant, comme le dit Joly dans ses Avis chrestiens pour l’institution des enfans, «une des plus difficiles choses à gagner sur les filles est de leur oster la curiosité des habits et des ornemens du corps. La raison de cela est que les femmes aiment naturellement à estre parées.» Le débordement était allé si loin en fait d’habits et de parure, que l’excès du mal produisit une heureuse et salutaire réaction: chacun voulut que sa manière de se vêtir ne fût pas un fâcheux indice pour ses mœurs, et personne, excepté les gens de mauvaise vie, ne chercha plus à se distinguer par des caractères extérieurs de débauche et d’impudicité. La bienséance reprit peu à peu son empire dans le domaine de la mode, et les dames et demoiselles, tout en réservant les nudités de la gorge et des épaules pour les bals et les galas, ne se montrèrent plus effrontément dans les rues, comme au seizième siècle, avec l’impure livrée de la Prostitution.

CHAPITRE XXXVI.

Sommaire.Le Cabinet du roy de France.—Nicolas Barnaud n’est pas l’auteur de cet ouvrage.—La Monnoye réfuté.—Le Secret des finances de France.—Quel en est l’auteur.—Analyse du Cabinet et explication des trois perles précieuses qu’il contient.—Le Traité de la Polygamie sacrée.—Statistique singulière de la Prostitution en 1581.—Le personnel de l’archevêché de Lyon.—Curieuses citations extraites du livre de la Polygamie.—État détaillé des désordres d’un seul diocèse.—L’auteur prouve l’exactitude de ses calculs, par le catalogue de la Monarchie diabolique.—État détaillé des diocèses de France, au point de vue de la Prostitution, avec la recette et la dépense.—Singulières preuves fournies par l’auteur, à l’appui de sa statistique.—Le cardinal de Lorraine excusé par Brantôme.—Les valets des cardinaux.—Personnel d’une maison épiscopale.—Le bal de l’évêque.—Les valets des abbés, des prieurs, des moines, etc.—Cinq articles du Colloque de Poissy.—Polygamie des nobles.—Prostitution de la noblesse du Berry.—La collation de l’abbé.—Le maquignon.—Revenus du clergé.—Conclusion de ce pamphlet huguenot.—Les mœurs ecclésiastiques au seizième siècle.—Témoignages de Jean de Montluc et de Brantôme.—Enquête contre l’abbé d’Aurillac.—Le clergé subit l’influence morale de la Réformation.

Nous possédons un document bien curieux et bien étrange sur l’état de la Prostitution vers la fin du seizième siècle. C’est un ouvrage intitulé le Cabinet du roy de France, dans lequel il y a trois perles précieuses d’inestimable valeur, par le moyen desquelles Sa Majesté s’en va le premier monarque du monde et ses sujets du tout soulagez. Cet ouvrage rare, dont il n’existe qu’une seule édition, forme un volume in-8o de 647 pages, avec 8 feuillets préliminaires et 5 de table non chiffrés; il ne porte pas de nom de lieu ni de nom de libraire; il est daté de 1581, sur le titre, et l’épître dédicatoire à Henri III, dans laquelle l’auteur se cache, sous les initiales de N. D. C., se termine par la date du premier novembre 1581. Les bibliographes n’ont fait que citer ce livre, sans daigner s’occuper de ce qu’il contient, et nous ne connaissons que le recueil des Mélanges tirés d’une grande bibliothèque (t. XVII, p. 362 et suiv.) où l’on trouve une espèce d’analyse très-succincte et très-imparfaite de cette singulière publication, sortie de l’officine secrète des réformés. Il suffit d’examiner ce volume et d’en comparer les caractères et le mode d’impression, avec les livres imprimés vers la même époque à la Rochelle, pour être certain qu’il a été fabriqué dans un des ateliers typographiques de cette ville qui était alors la capitale de la huguenoterie. Quant à l’auteur du Cabinet du roy de France, le savant la Monnoye, dans ses remarques sur les Auteurs déguisés de Baillet, veut que ce soit Nicolas Barnaud, auquel il attribue également le Miroir des François, contenant l’estat et le maniement des affaires de France, publié sous le pseudonyme de Nicolas de Montand; mais rien n’autorise ni ne justifie cette attribution, que la Monnoye ne s’est pas donné la peine d’appuyer de quelques preuves ou de quelques raisons plausibles. L’opinion mise en avant par le commentateur de Baillet n’en est pas moins restée comme un fait acquis à la bibliographie. On a même cru expliquer les initiales de l’auteur inconnu, en les traduisant par Nicolas de Crest et en fondant cette bizarre conjecture sur ce que Nicolas Barnaud était né à Crest en Dauphiné!

Mais le nom de l’auteur ne nous importe guère, et nous n’entrerons pas dans de plus longs détails pour démontrer que Nicolas Barnaud, médecin, théologien sociniste et surtout chercheur infatigable de la pierre philosophale, n’aurait jamais pu rassembler les immenses matériaux statistiques, qui ont servi à composer le Cabinet du roy de France. Il suffit de constater, d’après une lettre de ce Barnaud, écrite à Leyde en 1599, qu’il avait voyagé en Espagne pendant plus de quarante ans, avant d’aller se fixer en Hollande (voy. cette lettre, en tête de son recueil d’alchimie, intitulé: Quadriga aurifera, nunc primum a Nicolao Bernaudo (sic), Delphinate, in lucem edita. Lugd. Batav., ap. Christ. Raphelengium, 1599, in-8o). Nous ne serions pas éloignés d’attribuer plutôt le Cabinet à Nicolas Froumenteau, dont le nom figurait en toutes lettres sur le titre d’un ouvrage du même genre, publié la même année: le Secret des finances de France, descouvert et departi en trois livres et maintenant publié pour ouvrir les moyens légitimes et nécessaires de purger les dettes du roy, descharger les subjets des subsides imposés depuis trente-un ans et recouvrer tous les deniers pris à Sa Majesté. Une première édition, beaucoup moins complète que celle-ci, qui forme trois tomes in-8o, avait déjà paru, avec le millésime de 1581, sous ce titre différent: Le Secret des thresors de la France, descouvert et departy en deux livres. L’imprimeur, dans un avis qui est au revers du frontispice, dit que cet ouvrage était attendu avec une si vive impatience, qu’on s’arrachait les feuilles encore humides au sortir de la presse. Cette circonstance indique suffisamment que l’impression avait lieu dans une ville protestante, où elle ne se faisait pas en cachette. Le Secret des finances, en effet, paraît avoir été imprimé, comme le Cabinet du roy de France, à la Rochelle, et il est très-probable que ce dernier ouvrage anonyme, publié après le premier qui est dédié également à Henri III et daté de Paris, le 1er janvier 1581, a pour auteur ce même Nicolas Froumenteau dont le nom ne se retrouve sur aucun autre livre. Il resterait à rechercher si Froumenteau n’est pas un pseudonyme, sous lequel s’est caché un des plus terribles champions de ce temps-là, soit Agrippa d’Aubigné, soit du Plessis-Mornay, soit Lancelot-Voesin de la Popelinière, soit enfin le fougueux ministre réformé, Guillaume Reboul, qui a fait plusieurs livres aussi violents et non moins excentriques. Mais nous n’avons pas à nous occuper ici du Secret des finances, quoiqu’il pût fournir beaucoup de faits curieux pour l’histoire de la Prostitution, comme, par exemple, le «nombre des filles et femmes violées» pendant les guerres civiles. Le Cabinet du roy de France est assez rempli de choses et de renseignements, pour que nous n’en cherchions pas ailleurs sur le même sujet et sur la même époque.

Voici d’abord l’analyse sommaire du livre. Les trois perles précieuses, que l’auteur se propose d’examiner, sont la Parole de Dieu, la Noblesse et le Tiers-état, qu’il nous montre renfermées dans un étui ou un écrin qui n’est autre que le royaume de France. Il fait d’abord le dénombrement des biens et des revenus du clergé; il veut que le roi s’en empare et les réunisse à son domaine, afin de pouvoir, à l’aide de ces ressources nouvelles, entretenir des armées, secourir les pauvres, faire prospérer l’agriculture et mettre fin aux désordres qui déshonorent l’Église catholique. Il signale ensuite les vices et les déportements de la noblesse; il indique les réformes qui peuvent la rétablir dans son ancienne splendeur. Enfin il parle du tiers état, avec une prédilection toute particulière; suivant le plan de finances qu’il a rêvé, le tiers état se rendra fermier des terres ecclésiastiques et nobiliaires, puis se chargera de payer les dettes de la république, de remplir les coffres du roi et de fournir des dots convenables pour marier tous les prêtres et tous les moines. D’après ce simple exposé des idées principales de l’auteur, qui était évidemment un huguenot intraitable, on se demandera peut-être quel rapport peut avoir un pareil ouvrage avec l’histoire de la Prostitution? Mais il suffit d’ouvrir ce Cabinet du roy de France, pour juger ce qu’il contient de documents intéressants à ce sujet, quoiqu’il ne faille pas prendre à la lettre toutes les accusations que l’auteur y a entassées contre les mœurs du clergé et de la noblesse de son temps. Il paraîtrait, toutefois, que cet auteur avait réuni, sous le titre de Traité de la Polygamie sacrée, une immense quantité de notes et de matériaux statistiques pour établir par des chiffres le véritable état de la démoralisation de l’Église catholique; ce traité ne remplissait pas moins de trois mille rôles, et il aurait formé plus de trois volumes in-folio, s’il eût été livré à l’impression; mais on peut présumer qu’il n’a jamais été imprimé, bien que plusieurs bibliographes, notamment le Duchat dans ses remarques sur la Confession de Sancy, l’aient cité comme un ouvrage qui avait vu le jour. C’est de cet ouvrage, que l’auteur du Cabinet du roy de France a tiré ce qu’il dit de la polygamie et de la Prostitution sous le règne de Henri III.

Malgré l’exagération des calculs, malgré la brutalité des réflexions qui les accompagnent, si monstrueuse que soit la donnée de son livre, on est forcé de reconnaître que le statistiqueur huguenot n’a pas seulement fait œuvre d’imagination et qu’il a pris le soin de recueillir des indications précises. Il affecte un air de bonne foi et de conviction, dans la manière dont il dresse ses inventaires et dont il déduit ses systèmes; il est pénétré d’une sainte horreur pour la polygamie ou la Prostitution, à ce compte qu’il voudrait voir non-seulement tous les moines mariés, mais encore tous les maris et toutes les femmes fidèles! C’est ce beau zèle pour le mariage, qui l’inspire sans cesse et qui le rend implacable contre les célibataires, les adultères et les polygames. «Je soutien, dit-il dans sa dédicace au roi, que plus de quatre fois sept cens mil femmes polygamient et concubinent avec ces magiciens et enchanteurs qui ont tenu si longtemps cachées ces Perles dans vostre Cabinet.» Les magiciens et les enchanteurs sont les mauvais prêtres, les faux nobles et les débauchés de toute espèce. L’auteur ne déclare pas autrement, qu’il est huguenot et que, sous prétexte de remettre en ordre les finances de France, il veut remplacer l’Église papale par la Réformation de Calvin, qu’il nomme la vraie parole de Dieu. Mais les détails qu’il prétend avoir puisés aux meilleures sources sur l’état moral du clergé, n’en sont pas moins précieux, même en faisant la part de ce qu’ils ont de calomnieux et d’exagéré. On sait, par le témoignage même des écrivains catholiques, que le clergé, à cette époque de désordre général, ne menait pas une vie plus édifiante que les laïques.

L’auteur du Cabinet du roy de France, après avoir posé en fait que le revenu total du clergé s’élève à deux cents millions d’écus, qui, au taux actuel de l’argent, représenteraient près de deux milliards, essaye de démontrer que cet énorme revenu est dévoré par la Prostitution; car, selon lui, il y a près de cinq millions de personnes «qui, sous le voile de l’Église gallicane, vivent aux despens du crucifix.» Il croit pouvoir constater l’exactitude de ses calculs, en choisissant comme critérium un des archevêchés de France, celui de Lyon, et en faisant l’énumération de tout ce qui compose, dans cet archevêché, le personnel de la Polygamie sacrée. Sans entrer dans tous les détails de cette effrayante statistique, avant d’en présenter le tableau à l’instar de ceux que Parent-Duchatelet a laborieusement dressés dans son ouvrage De la Prostitution, nous pensons que quelques traits suffiront pour caractériser le procédé de statistique, imaginé par l’auteur.

«Il se treuve, dit-il (page 19), par les diocèses d’icelle Archevesché (de Lyon), plus de 45 femmes mariées à d’honorables hommes de toutes qualitez, abusées et qui paillardent épiscopalement avec iceux prelats. Nonobstant tels adultères, iceux prelats ont tenu et tiennent de belles garces et filles, qui leur ont produit de beaux enfans, aucuns desquels engendrent et font tous les jours d’autres enfans; mais icy nous ne cherchons que les bastards yssus de ceste Primauté et évesques, durant l’année de cest Estat, qui sont en nombre vingt sept. Bien se treuve-t-il, en la liste, quarante-deux filles desbauchées.» L’auteur annonce, que les épaves épiscopales ne sont pas mentionnées dans cette liste; il entend par là «les filles, desquelles on a accoustumé de rafraischir messieurs les prelats, lorsqu’ils font leurs chevauchées, c’est-à-dire la visitation de leurs diocèces.» Quant aux serviteurs et domestiques des prélats, ils n’ont garde de ne pas suivre l’exemple de leurs maîtres: «Dans la liste qui nous a esté sur ce présentée, dit l’auteur avec le calme d’un mathématicien, sont particularisées 65 femmes mariées à de notables bourgeois, paillardans avec les dessusdits. Nonobstant lesquelles paillardises, sodomies et adultères, ont empli les ventres de 160 filles, quatre-vingts desquelles ont eu chascune un bastard durant l’année du present Estat.» Or, ces domestiques étaient au nombre de cinquante! Viennent ensuite les secrétaires et chapelains, comprenant 242 personnes, parmi lesquels l’auteur comprenait les argentiers, les joueurs d’instruments, les sommeliers, les veneurs, etc., mais non les pages et laquais: «De ce nombre dessusdit, la liste represente 53 sodomites, sans y comprendre les pages et laquais, qui sont comme contraints d’acquiescer à ces monstres. 300 femmes mariées, et toutes denommées en la liste, se treuvent avoir paillardé avec ces domestiques, qui, outre icelles, entretiennent 500 garces, trois cens desquelles ont fait chascune un bastard durant l’an du présent Estat. Selon qu’il est escrit au Traité de la Polygamie, on n’a peu descouvrir que 48 maquerelles; les autres sont si secrettes, qu’on ne les peut cognoistre ni moins avoir leurs noms et surnoms.» Ce passage nous apprend que le recensement des agents de la polygamie avait été fait par noms et surnoms de personnes.

Les suffragants, vicaires officiaux et autres, formaient un personnel de 245 personnes: la liste de la Polygamie sacrée leur donne 58 bourgeoises mariées et issues d’honorables familles, 19 sodomites, 14 bardaches, 39 vieilles chambrières valétudinaires, 17 maquerelles et 20 filles chambrières et autres, «cent vingt et une desquelles ont eu bastards en l’an de ce present Estat.» Les chanoines, au nombre de 478, ne sont pas, à en croire le faiseur de statistique, plus réservés dans leur conduite. Il s’excuse de n’avoir pu découvrir que 600 femmes mariées «paillardantes canonialement;» mais il signale, d’après la terrible liste, un chanoine «qui, en un an, a débauché et eu à faire à neuf femmes bourgeoises, à sçavoir deux femmes d’avocats, un procureur, trois drapières, une femme d’un changeur, une courtière et une mercière.» Il met en ligne de compte, dans le chapitre des chanoines, 68 sodomites, 38 bardaches, 846 garces et chambrières, tenues à pot et à feu, dont «la pluspart ont fait perdre le fruict qu’elles portoient,» et 62 maquerelles désignées par leurs noms et surnoms. «Outre les chanoines dessusdits, ajoute l’inflexible calculateur, vous en avez 96, la tierce partie desquels sont tous verolez et gouteux, les autres sont sexagenaires, qui ont des chambrières, toutes les dents desquelles crouslent en la bouche, tant à cause de la verole que de vieillesse, et ne font plus d’enfans.» Les chanoines ayant à leur service 900 valets, ces valets, qui sont frais, gras et replets, entretiennent 1,400 filles et paillardent avec 150 femmes mariées. Les chapelains, au nombre de 300, «multiplient grandement en bastards,» et la liste de la Polygamie leur attribue à chacun deux ou trois paillardes mariées ou non; les sociétaires sont plus débauchés encore: on en cite un «qui a paillardé, en un an, avec vingt-huict femmes.» Leurs valets l’emportent sur eux en continence, car, bien qu’ils soient au nombre de 215, leur polygamie ne comprend que 168 filles, qui avaient produit 118 bâtards dans l’année du recensement. Les clercs ou coriaux (il y en avait alors 317 dans l’archevêché de Lyon), tous jeunes et gaillards, recherchent moins les filles que les femmes mariées: 200 de ces dernières ont été enregistrées comme participant aux débauches de ces garçonnets; mais on présume qu’on ne les connaît pas toutes.

Arrêtons-nous dans cette prodigieuse nomenclature; laissons de côté tout ce que l’implacable ennemi de la Prostitution avance sur les déportements des moines et des nonains. Il suffit d’avoir, par des citations textuelles, spécifié le genre de statistique qui avait été si audacieusement relevé dans la Polygamie sacrée. Nous allons maintenant présenter, dans un Tableau synoptique que l’auteur a pris soin de tracer lui-même, l’état numérique et complet des désordres inouïs, qui existaient en 1581 dans l’archevêché de Lyon, choisi entre tous les autres comme un spécimen scandaleux de la dépravation du clergé.