Situation des choses du 12 au 15 juillet, et possibilité à cette époque d'atteindre et d'envelopper le prince Bagration. En effet, sans aucun changement de commandement, seulement avec la bonne volonté des uns et des autres, d'ailleurs bien assurée, les combinaisons de Napoléon pouvaient parfaitement s'accomplir. Bagration, resté à Neswij jusqu'au 11 juillet, s'était décidé à descendre sur Bobruisk, pour éviter la rencontre du maréchal Davout qu'il croyait supérieur en forces, pour passer la Bérézina sous la protection de cette place, et pour se rendre ensuite sur le Dniéper. Il avait, dans cette intention, chargé le général Raéffskoi de former l'avant-garde avec le 7e corps russe, et s'était chargé de former lui-même l'arrière-garde avec le 8e, afin de tenir tête à Jérôme, dont la cavalerie devenait extrêmement pressante. Parti de Neswij le 11, il était le 12 à Romanow, et ne s'était avancé le 13 que jusqu'à Slouck. Il ne pouvait pas être avant le 16 à Bobruisk, et il lui fallait bien deux jours pour rallier son monde, et franchir la Bérézina avec tous ses équipages. Or Jérôme, rendu à Nowogrodek le 10 avec l'infanterie polonaise, s'était mis immédiatement en route pour Neswij, était arrivé le 12 à Mir, et le 13 à Neswij. Averti de la présence du prince Bagration sur la route de Bobruisk, de celle du maréchal Davout à Ighoumen, il était prêt à marcher, et pouvait être le 17 à Bobruisk, c'est-à-dire à un moment où le prince Bagration y serait encore, et bien avant que celui-ci eût franchi la Bérézina avec tout son matériel. Le maréchal Davout de son côté, ayant ses avant-gardes près d'Ighoumen, pouvait être en trois jours à Bobruisk, c'est-à-dire y arriver le 16 s'il partait le 13, le 17 s'il partait le 14, ce qui était facile. Dans ce cas, le maréchal Davout débouchant sur Bobruisk par la gauche de la Bérézina, tandis que le roi Jérôme s'y présenterait par la rive droite, le premier avec 35 mille hommes, le second avec 45 mille sans les Saxons, et avec 58 mille si les Saxons le rejoignaient, il était possible d'accabler Bagration, et de lui faire essuyer un véritable désastre. Il est vrai que le prince Jérôme était séparé du maréchal Davout par une région marécageuse et boisée, à travers laquelle les communications étaient difficiles, et qu'il était probable qu'on ne parviendrait à se donner la main que sous Bobruisk même, que dès lors on serait séparé jusque-là par toute la masse du corps de Bagration, qui pouvait avec de l'énergie et de l'habileté se jeter tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre des généraux français. En revanche, les troupes de Bagration étaient harassées de fatigue, fort ébranlées par une retraite précipitée, et au contraire il n'y avait rien d'égal en valeur à celles du maréchal Davout, en animation à celles du prince Poniatowski. Les Westphaliens sous les yeux de leur jeune roi montraient du zèle, et Reynier arrivait avec les Saxons, qui étaient excellents. On était donc autorisé en ce moment à concevoir les plus belles espérances. Le roi Jérôme, quoique ne se rendant pas un compte bien clair de cette situation, actuellement assez obscure, mais sachant le maréchal Davout près de lui, et ayant rencontré quelques-unes de ses patrouilles de cavalerie, lui écrivit qu'il était à Neswij, prêt à marcher sur Bobruisk, et l'invita à s'y rendre par Ighoumen, en lui promettant, et en se promettant à lui-même les plus heureux résultats de cette réunion.

Après avoir attendu à Minsk jusqu'au 12, le maréchal Davout s'avance par Ighoumen sur Bobruisk. Le maréchal Davout avait attendu à Minsk jusqu'au 12, n'osant pas se porter au delà parce qu'il n'avait que deux divisions françaises d'infanterie. Apprenant enfin le 13 par une lettre de Jérôme que ce prince était à Neswij, qu'on était à la veille de se réunir sous Bobruisk, il n'hésita plus à marcher, et prit la résolution de partir le lendemain 14 pour Ighoumen. (Voir la carte no 54.) Un repos de trois jours avait remis et rallié ses troupes, lui avait permis de cuire du pain, d'en charger ses voitures, et de tout disposer pour de nouvelles marches forcées. Pour rendre plus certain le concert entre les divers corps, ce maréchal signifie au roi Jérôme la décision qui le place sous ses ordres. En même temps, voulant rendre plus certain le concert de toutes les forces qui allaient se trouver réunies, n'étant pas fâché en outre de réduire à la position de son subordonné un jeune prince dont il avait été plus d'une fois mécontent pendant son séjour sur l'Elbe, il lui communiqua la décision de Napoléon pour le cas de réunion des deux corps d'armée, et prenant le rôle de général en chef, lui prescrivit, du reste avec beaucoup d'égards, de marcher par Neswij et Slouck sur Bobruisk, tandis que lui-même y marcherait par Ighoumen. Il lui indiqua dans la même lettre quelques routes de traverse par lesquelles ils pourraient se donner la main au moyen de leur cavalerie légère.

Vif déplaisir du roi Jérôme en recevant la dépêche qui le place sous les ordres du maréchal Davout. Bien qu'il y eût quatre jours de marche pour une armée entre les corps du prince Jérôme et du maréchal Davout, il n'y avait pas trente heures pour des officiers à cheval. L'ordre de Davout, parti le 13 juillet, arriva le 14 dans la journée à Neswij. Le prince Jérôme, qui avait été jusque-là de très-bonne volonté, éprouva un violent mouvement de dépit en recevant les dépêches du maréchal. Cette position subordonnée envers le commandant du 1er corps, qui ne lui eût pas plu, même à l'origine, lui étant infligée comme une sorte de punition, le mit au désespoir, et il se crut profondément humilié. Sans doute il avait lieu d'être froissé, il était victime de reproches injustes, et condamné, aux yeux de tout son corps d'armée, à une véritable humiliation. Mais les humiliations sont en général ce qu'on les fait soi-même par la manière de les prendre. Si on se montre blessé, elles blessent; si on les accepte comme une simple condition des choses, elles relèvent souvent au lieu d'abaisser. Le jeune roi de Westphalie se hâtant de reconnaître les titres que le vieux maréchal avait au commandement, et concourant avec zèle à un éclatant triomphe, eût partagé sa gloire, peut-être sauvé la campagne de 1812 et, en sauvant cette campagne, épargné à son frère et à sa famille une grande catastrophe.

Ce prince se démet du commandement. Quoi qu'il en soit, cédant à un sentiment fort explicable, il résolut non pas de désobéir, mais de résigner son commandement. Malheureusement, de toutes les résolutions il n'en pouvait pas prendre une plus funeste pour le succès des conceptions de son frère. Il fit appeler son chef d'état-major, le général Marchand, lui remit le commandement en chef, le chargea de l'exercer en attendant la jonction avec le maréchal Davout, et, dans le désir de pourvoir au plus pressé, convint avec lui de porter les Polonais à une marche en avant sur la route de Slouck, pour soutenir au besoin la cavalerie du général Latour-Maubourg, et faire un pas de plus sur la route de Bobruisk. Il porta à Neswij ses Westphaliens, qu'il n'avait point la pensée de retirer de l'armée, ne se réserva pour son escorte personnelle que quelques compagnies de sa garde, et rapprocha de Neswij les Saxons qui n'en étaient plus qu'à une journée. De sa personne il rétrograda vers Mir et Nowogrodek, pour y attendre les ordres de l'Empereur, et retourner dans ses États si ces ordres n'étaient pas conformes à sa dignité telle qu'il la comprenait.

Efforts du maréchal Davout pour l'engager à reprendre le commandement. Un officier courut auprès du maréchal Davout pour lui porter la résolution du jeune prince, et le joignit le 15 à Ighoumen. Le maréchal, en recevant cette réponse, ne se conduisit pas avec la fermeté qui convenait à son caractère. Au lieu de garder le commandement dont il s'était saisi trop vite, et de le manier avec la vigueur que réclamaient les circonstances, il craignit d'avoir blessé un roi, un frère de l'Empereur, et se hâta de lui écrire une lettre pleine de ménagements, pour l'engager à rester à la tête des troupes polonaises et westphaliennes, toujours il est vrai sous ses ordres, lui promettant l'entente la plus cordiale, et faisant valoir à ses yeux la grande raison du service de l'Empereur, alors la seule alléguée, car de la France il n'en était plus guère question dans le langage du temps. Il fit partir sur-le-champ un officier pour porter cette lettre au jeune prince, et corrigeant par sa vigilance des hésitations qui n'étaient pas ordinaires à son caractère, il disposa les choses de manière que le temps de ces allées et venues ne fût pas entièrement perdu pour le succès des opérations militaires. Tout en ayant l'œil sur Bobruisk, il étendait son attention au delà, pour veiller à ce qui se passait de l'autre côté de la Bérézina, et s'assurer si l'ennemi ne songeait pas à la franchir, ce qui alors aurait dû le décider à courir au Dniéper, c'est-à-dire à Mohilew. Déjà il avait envoyé la cavalerie de Grouchy à Borisow, pour s'emparer de cette ville, de son pont sur la Bérézina, de ses magasins. Le pont avait été sauvé, mais les magasins n'avaient pu l'être. Il fit jeter plusieurs autres ponts sur la Bérézina, notamment aux environs de Jakzitcy (voir la carte no 55), et il y achemina ses forces dès le 15, parce que là il avait l'avantage d'être à une marche en avant d'Ighoumen, et plus près à la fois de Bobruisk et de Mohilew. Malheureusement ce n'est pas lui qu'il eût fallu d'abord rapprocher de Bobruisk, car il en était le plus voisin, mais l'armée du roi de Westphalie, qui en était à trois journées, et que tous ces débats retardaient déplorablement, au moment d'atteindre le résultat peut-être le plus important de la campagne.

Le roi Jérôme persiste à renoncer au commandement. Lorsque cette lettre arriva à Neswij, le roi Jérôme n'y était plus; il l'avait quitté le 16, après avoir fait opérer une espèce de mouvement rétrograde à ses troupes, dans l'intention très-approuvable qu'on va voir. À Neswij, on était séparé d'Ighoumen par une région marécageuse et boisée, à travers laquelle les communications étaient presque impraticables, excepté pour la cavalerie légère. Il fallait donc, pour se joindre au maréchal Davout, ou se porter directement par la grande route sur Bobruisk, en avertissant le maréchal de s'y trouver de son côté, ce qui exposait à rencontrer au lieu du maréchal le prince Bagration lui-même, ou bien, en se reportant à gauche, contourner la région difficile dont il s'agit, et aller par Romanow, Timkowiczy, Ouzda, Dukora, regagner Ighoumen, détour qui n'exigeait pas moins de quatre jours. (Voir la carte no 55.) Le prince Jérôme, jugeant avec raison que le plan décisif mais hardi de se jeter tous à la fois sur Bobruisk cessait d'être praticable, avait pensé qu'il fallait acheminer ses troupes par le grand contour d'Ouzda et de Dukora vers Ighoumen, ce qui d'ailleurs semblait conforme à quelques indications antérieures du maréchal Davout et du quartier général. En conséquence il avait envoyé les Westphaliens à Ouzda, et laissé les Polonais à Timkowiczy, sur la route de Bobruisk, de manière à appuyer au besoin la cavalerie de Latour-Maubourg, qui poussait ses courses jusqu'aux portes de Bobruisk. Cela fait, il était parti pour Nowogrodek.

Le conflit élevé entre le roi Jérôme et le maréchal Davout entraîne une perte de temps, qui rend impossible l'opération sur Bobruisk. C'est sur la route de Nowogrodek, et le 17, qu'il reçut la lettre du maréchal Davout, et il y répondit en persistant dans sa résolution, réponse qui ne devait arriver que le 18 ou le 19 au maréchal. Dès ce moment, la grande combinaison de Napoléon était avortée, car il aurait fallu être tous ensemble sous Bobruisk le 17, et ce n'était plus possible. Tout ce qu'on pouvait faire désormais, l'occasion d'arrêter et d'envelopper Bagration sur la Bérézina étant manquée, c'était de le devancer sur le Dniéper, en allant occuper Mohilew. Mais alors les résultats ne devaient plus être les mêmes. En arrêtant le prince Bagration sur la Bérézina, on ne lui laissait guère de retraite que vers Mozyr et les marais de Pinsk, où l'on avait le moyen de l'assaillir, de l'envelopper, de le prendre tout entier. Le maréchal Davout se décide à marcher sur Mohilew. En l'arrêtant seulement sur le Dniéper, on réussissait à l'empêcher de passer par Mohilew, mais il redescendait alors sur Staroi-Bychow (voir la carte no 55); si même on l'arrêtait vers ce dernier point, il pouvait descendre encore sur Rogaczew, et dans le premier cas c'étaient cinq ou six jours qu'on lui faisait perdre, et dix ou douze dans le second. Ce n'était plus, comme on l'avait espéré, sa ruine ou son annulation pour toute la campagne; c'était un résultat utile, mais nullement décisif.

Le maréchal Davout, sans attendre les dernières réponses du prince, avait résolu, sur la nouvelle de quelques mouvements de l'ennemi au delà de la Bérézina, de renoncer à une opération combinée sur Bobruisk, et de marcher sur Mohilew, afin de ne pas laisser échapper tous les résultats à la fois. Il avait dès le 16 acheminé ses troupes par Jakzitcy au delà de la Bérézina; le 17, il suivit lui-même avec le reste de son corps d'armée, et se dirigea par Pogost sur le Dniéper, dans la direction de Mohilew. Dispositions du maréchal en se portant sur Mohilew. Ayant reçu en route des lettres du roi Jérôme qui lui annonçaient les résolutions définitives de ce prince, il prit le parti de donner des ordres à tout le corps d'armée, qui n'avait plus que lui pour chef. Il ordonna aux Westphaliens de se rendre par Ouzda, Dukora et Borisow à Orscha, afin de les placer sur le Dniéper, entre lui et la grande armée, qu'il savait en marche vers la haute Dwina. En attendant l'arrivée des Westphaliens, qui ne pouvait avoir lieu avant huit ou dix jours, il dirigea sur Orscha la cavalerie de Grouchy, pour établir le plus tôt possible sa liaison avec la grande armée. Il prescrivit aux Polonais, corps sur lequel il comptait le plus, de s'acheminer vers Mohilew, par Ouzda, Dukora et Ighoumen, en contournant la région marécageuse et boisée qui l'avait séparé de Jérôme. C'était un trajet de six jours au moins. S'il pouvait réunir les Polonais à temps, il devait avoir cinquante et quelques mille hommes, c'est-à-dire de quoi accabler Bagration. Quant à la cavalerie de Latour-Maubourg, il la chargea d'envelopper Bobruisk, et de harceler cette place en ayant soin de se tenir sur la Bérézina et de se lier avec Mohilew. Restaient les Saxons, et à la droite des Saxons les Autrichiens, dont on verra bientôt l'emploi tel que l'ordonna Napoléon.

Ainsi, de la combinaison imaginée pour envelopper et prendre le prince Bagration, il ne restait plus que la chance de l'arrêter à Mohilew, et de l'obliger à passer le Dniéper au-dessous, ce qui retardait beaucoup, mais ne rendait pas impossible sa jonction avec Barclay de Tolly.

Irritation de Napoléon contre le maréchal Davout et le roi Jérôme, en apprenant le conflit élevé entre eux. Lorsque Napoléon apprit cette mésaventure, il en conçut une vive irritation contre le maréchal Davout et le roi Jérôme, mais beaucoup plus vive contre ce dernier. Il reprocha au maréchal Davout d'avoir pris trop tôt le commandement (les deux armées n'étant pas encore véritablement réunies), et, le commandement pris, de ne l'avoir pas exercé avec une vigueur suffisante. Il reprocha au roi Jérôme de lui avoir fait perdre le fruit de l'une de ses plus belles manœuvres, et le laissa retourner en Westphalie en gardant les Westphaliens. À qui faut-il imputer la principale faute, dans le conflit qui fit échouer la manœuvre contre le prince Bagration? Il ne se reprocha point à lui-même, ce qui eût été plus juste, d'avoir, par une habitude royale, digne tout au plus de Louis XIV, confié à un jeune homme dévoué, brave, mais sans expérience, une armée de 80 mille hommes, puis, lorsque ce jeune prince n'avait commis encore aucune faute, de l'avoir gourmandé, humilié de toutes les manières, comme s'il avait été responsable de la résistance des éléments, de s'être ensuite brusquement décidé à le subordonner à un maréchal, parti qu'il aurait fallu prendre dès l'origine, dans l'intérêt des opérations, et non après coup, à titre de punition; de n'avoir prévu ni l'esclandre qui devait en résulter, ni la conséquence bien plus grave de faire manquer une manœuvre décisive et des plus savantes qu'il eût jamais imaginées; enfin, et par-dessus tout, de n'avoir pas accordé au maréchal Davout le renfort d'une ou de deux divisions, renfort qui aurait mis ce maréchal en mesure de ne pas faire dépendre ses mouvements d'une jonction des plus problématiques. Voilà ce que Napoléon ne se dit point, et ce qui révèle chez lui, non pas une déchéance de son esprit, qui était tout aussi vaste, tout aussi prompt, tout aussi fertile qu'à aucune autre époque, mais les progrès de cette humeur despotique, fantasque et intempérante, qui ne tient pas plus compte des caractères que des éléments, qui traite les hommes, la nature, la fortune, comme des sujets trop heureux de lui obéir, bien impertinents de ne pas le faire toujours, humeur fatale et puérile tout à la fois, prenant même chez les hommes du plus grand génie quelque chose de l'enfant qui désire tout ce qu'il voit, veut tout ce qu'il désire, le veut sur-le-champ, sans admettre un délai ni un obstacle, et crie, commande, s'emporte, ou pleure, quand il ne l'obtient pas. C'est là bien plus que la déchéance de l'esprit, c'est celle du caractère, gâté par le despotisme, et c'est la vraie cause qu'on verra dominer d'une manière désastreuse dans les événements qui vont suivre!

À défaut du grand résultat qu'il n'espère plus, Napoléon compte sur le maréchal Davout pour rejeter le prince Bagration sur le bas Dniéper. Quoiqu'il n'espérât plus le succès de sa manœuvre contre l'armée du Dniéper, il y avait une chose qu'il espérait encore, et qu'il attendait avec une pleine confiance du maréchal Davout, c'est que le prince Bagration serait rejeté bien bas sur le Dniéper, au-dessous de Mohilew au moins, ce qui condamnerait la seconde armée russe à faire un long détour, et l'empêcherait de venir au secours de Barclay de Tolly en temps utile. Napoléon ordonna donc au maréchal Davout de tenir ferme à Mohilew; il prescrivit au prince de Schwarzenberg de s'approcher de la grande armée avec le corps autrichien, en remontant la Lithuanie du sud au nord par Proujany, Slonim et Minsk (voir la carte no 54), et aux Saxons de rétrograder pour aller prendre la place des Autrichiens sur le haut Bug, aux frontières de la Volhynie et du grand-duché de Varsovie. Il avait, en effet, promis à son beau-père de faire servir les Autrichiens sous ses ordres directs, et pour ce motif il travaillait à les rapprocher du quartier général; de plus, il ne comptait pas assez sur eux pour leur confier à la fois la mission de garder le grand-duché, et la mission d'insurger la Volhynie, et il aimait bien mieux, avec raison, confier l'une et l'autre aux Saxons, possesseurs de la Pologne actuelle, et probablement de la Pologne future.

Ces dispositions ordonnées, il revint tout entier à son autre manœuvre, qui était bien plus importante encore que celle dont nous venons de raconter l'avortement, car s'il réussissait en marchant par sa droite, à glisser avec la plus grande partie de ses forces devant le camp de Drissa, à déborder Barclay de Tolly, à le tourner en passant la Dwina à l'improviste, à le couper à la fois de Moscou et de Saint-Pétersbourg, il rendait impossible le projet de retraite indéfinie conçu par les Russes, ou les réduisait à ne l'exécuter qu'avec des débris désorganisés, et pouvait espérer de voir bientôt un nouveau Darius envoyer des suppliants au camp d'un nouvel Alexandre!

Napoléon revient à sa grande manœuvre contre Barclay de Tolly. Pour le succès de ce grand mouvement, le séjour fait à Wilna était regrettable. Entré le 28 juin dans cette ville, Napoléon y était encore le 16 juillet au matin: mais ce temps avait été rigoureusement nécessaire pour arrêter la désertion dans les corps, pour leur expédier l'artillerie restée en arrière et attelée avec une partie des chevaux des équipages de vivres, pour réorganiser ces équipages en les réduisant aux voitures les plus légères, pour cuire du pain, pour assurer huit ou dix jours de subsistance à la garde, condition de discipline, indispensable même dans ce corps d'élite, pour procurer au gros de l'armée une réserve de vivres destinée aux corps qui n'auraient absolument rien trouvé sur les routes, pour atteler enfin les équipages de pont. Bien que dix-huit jours se fussent écoulés, pas une heure n'avait été perdue pour assurer autant que possible ces résultats de première nécessité. Ils étaient enfin à peu près certains, et dès ce moment, Napoléon, plein de confiance, attendait tout de son génie et de la bravoure de ses troupes. Il lui était arrivé à Wilna des nouvelles du monde entier. On ne pouvait plus douter, malgré la dissimulation des Turcs, de leur paix avec les Russes, car, après en avoir reçu la confidence orgueilleuse de M. de Balachoff, Napoléon venait d'en acquérir la presque certitude de ses agents à Constantinople. En même temps l'adhésion de Bernadotte à la cause de la Russie n'était plus à mettre en question. Napoléon pouvait donc, dans un avenir prochain, prévoir l'arrivée sur sa droite des armées russes de Tormazoff et de Tchitchakoff, et peut-être une descente des Suédois sur ses derrières. Ces nouvelles, il est vrai, étaient contre-balancées par des nouvelles favorables d'Angleterre et d'Amérique, car on annonçait la mort de M. Perceval, assassiné à l'entrée du Parlement, un revirement prochain dans la politique britannique, enfin la certitude d'une déclaration de guerre de l'Amérique à la Grande-Bretagne. Inquiétantes ou favorables, Napoléon ne tenait compte de ces rumeurs lointaines, et, avec raison, faisait tout consister dans le succès des grandes opérations qu'il allait entreprendre. Préparatifs du mouvement de Napoléon sur la Dwina. Il avait acheminé déjà la cavalerie légère de la garde sous le général Lefebvre-Desnoëttes, pour préparer son mouvement, en réunissant des farines, en construisant des fours, en protégeant le corps des pontonniers qui devait ménager à l'armée le passage non-seulement des rivières, mais des nombreux marécages dont le pays était couvert. Derrière la cavalerie légère, Napoléon avait fait partir la jeune garde sous Mortier, la vieille garde sous Lefebvre. La première devait passer par Lowaritsky, Michaelisky, Danilowitsky, la seconde par Swenziany et Postavy, et toutes deux devaient aboutir à Gloubokoé, où Napoléon allait fixer son quartier général, en face de la Dwina, entre Drissa et Polotsk. (Voir les cartes nos 54 et 55.) Napoléon avait envoyé derrière Mortier et Lefebvre la réserve de l'artillerie de la garde, sur laquelle il comptait particulièrement pour les jours de bataille, et avait recommandé de la mener lentement, pour ne pas mettre les chevaux hors de service. Il avait en outre déjà dirigé sur le même point, mais un peu à gauche, et derrière Murat, les trois divisions Morand, Friant, Gudin, qu'il avait gardées par devers lui, pour exécuter avec elles la partie la plus difficile de sa manœuvre, celle qui se ferait le plus près de l'ennemi, au point même où l'on tournerait autour des Russes pour les envelopper. Marche de tous les corps d'armée vers la Dwina. Il avait en même temps fait exécuter à Ney, Oudinot et Macdonald un mouvement de gauche à droite, porté Ney de Maliatoui sur Widzouy, Oudinot d'Avanta sur Rimchanoui, Macdonald de Rossiena sur Poniewiez, avec l'instruction de côtoyer l'ennemi sans l'aborder, de se charger de pain, de porter sur voitures la farine qu'on pourrait recueillir, de se faire suivre par tout le bétail qu'on pourrait ramasser. Sur sa droite, Napoléon avait enfin mis le prince Eugène en mouvement de Nowoi-Troki sur Ochmiana, Smorgoni, Wileika, en lui adressant les mêmes recommandations. Le prince Eugène avait perdu la moitié des Bavarois par la fatigue et la dysenterie, et son corps était déjà fort amoindri. Il devait former la droite de Napoléon, et se lier par la cavalerie de Grouchy avec le maréchal Davout.

Avant de quitter Wilna, Napoléon donna ses derniers ordres pour assurer toutes les parties du service pendant son absence. M. de Bassano laissé à Wilna pour y représenter Napoléon pendant son absence. Ne voulant pas se priver des talents, du zèle, de la probité de M. Daru, et ayant besoin d'un autre lui-même à Wilna, il résolut d'y laisser le duc de Bassano, sur le dévouement et l'application duquel il pouvait compter entièrement, et l'y laissa en effet avec autorisation d'ouvrir non-seulement la correspondance diplomatique, mais la correspondance administrative et militaire, de communiquer à chaque chef de corps ce qu'il aurait intérêt à savoir, de donner même des ordres pour tout ce qui intéresserait l'approvisionnement de l'armée. Il conclut avec les juifs polonais un marché pour les transports de Kowno à Wilna. Décidément la navigation de la Wilia avait été reconnue presque impraticable, et on était résolu à employer les transports par terre. Les nombreux convois qui, grâce au zèle du colonel Baste, parvenaient journellement de Dantzig à Kowno, et contribuaient à remplir cette dernière ville de matières de toute espèce, durent désormais rompre charge à Kowno pour terminer par terre leur trajet jusqu'à Wilna. Il y avait à Wilna mille voitures au moins d'artillerie et d'équipages restées sans attelages. On les avait rangées dans un vaste parc, et en plein air pour les garantir du feu. Napoléon ordonna d'en atteler une partie avec deux mille chevaux, petits mais forts, que le maréchal Macdonald avait levés en Samogitie. Il envoya l'ordre au général Bourcier, laissé en Hanovre, d'acheter de nouveau en Allemagne, et à quelque prix que ce fût, tout ce qu'on pourrait trouver de chevaux de selle et de trait, et de les expédier immédiatement sur Wilna. Enfin, pour correspondre au mouvement que l'armée active allait faire en avant, il voulut que l'armée de réserve en exécutât un pareil. Mouvement ordonné à la réserve afin de la rapprocher de l'armée active. Il prescrivit au maréchal Victor, qui commandait le 9e corps à Berlin, de s'avancer sur Dantzig; au maréchal Augereau, qui commandait le 11e corps, composé de quatrièmes bataillons et des régiments de réfractaires, de remplacer le duc de Bellune à Berlin. Les cohortes dont Napoléon avait prescrit l'organisation avant de quitter Paris, durent remplacer sur la frontière de France les troupes du 11e corps. À Wilna même, il restait sous le général Hogendorp, nommé gouverneur de la Lithuanie, et mis sous l'autorité de M. de Bassano, une garnison mobile formée de toutes les troupes en marche, laquelle habituellement ne serait pas moindre de 20 mille hommes, et s'appuierait sur des ouvrages de campagne que Napoléon avait fait exécuter lui-même. Dans l'intérieur de Wilna, les fours, les hôpitaux dont il s'était si fort occupé, étaient achevés. Il y avait des fours pour cuire cent mille rations, des hôpitaux pour recevoir dix mille malades, et des officiers pour recueillir et incorporer les traînards que les colonnes mobiles parviendraient à ramasser. Le nombre des traînards était déjà de 40 mille au moins, surtout parmi les étrangers. On en avait recouvré à peine deux ou trois mille; les autres étaient occupés à piller. La plupart, surtout parmi les Allemands, repassaient le Niémen.

Tout ce que la prévoyance humaine permettait de faire pour corriger les inconvénients d'une entreprise qui était probablement la plus téméraire des siècles, ayant été prescrit, Napoléon résolut de partir dans la nuit du 16 au 17 juillet. Napoléon, avant de quitter Wilna, reçoit les députés de la diète polonaise. Avant de quitter Wilna, il ne put se dispenser de recevoir les représentants de la diète polonaise réunie extraordinairement à Varsovie. On se souvient que M. de Pradt, archevêque de Malines, avait été, au défaut de M. de Talleyrand, chargé d'aller à Varsovie exciter et diriger l'élan patriotique des Polonais. Ce qui s'était passé à Varsovie pendant les opérations de l'armée française en Lithuanie. Ce personnage, incapable de se gouverner au milieu d'une commotion populaire, était arrivé à son poste, et avait trouvé les Polonais fort émus par l'idée d'une reconstitution prochaine, disposés comme de coutume à se battre vaillamment, mais ruinés par le blocus continental, manquant de confiance dans le succès de cette guerre et dans les résolutions de Napoléon à leur égard, proposant tous une chose différente, et autant que jamais agités, bruyants, désunis. Se faire écouter au milieu du chaos des volontés discordantes, tempérer les violents, exciter les tièdes, concilier les jaloux, amuser les chimériques, amener enfin à force de souplesse et de vigueur la masse étourdissante et étourdie à des volontés sensées, fortes, uniformes, est un art supérieur, que la nature seule ne suffit pas à donner si l'expérience ne l'a pas mûri, et qui ne s'acquiert que dans les pays libres. L'archevêque de Malines, surpris, déconcerté, n'ayant que quelques saillies spirituelles pour tout manége, ne savait comment se tirer de ce chaos. Mais la passion suppléant à tout, les Polonais aboutirent à l'idée d'une diète générale, convoquée immédiatement, et qui, suivant l'antique usage, proclamerait, outre la reconstitution de la Pologne, la confédération de toutes ses provinces, et la levée en masse de la population contre la Russie. Le pauvre roi de Saxe, sur la tête duquel était tombée la couronne de Pologne, avait pourvu d'avance les ministres du grand-duché des pouvoirs nécessaires, et ceux-ci s'étaient prêtés avec empressement à la convocation de la diète. Cette diète, assemblée extraordinairement, s'était réunie sur-le-champ, avait choisi pour président le respectable prince Adam Czartoryski, octogénaire, et jadis maréchal de l'une des anciennes diètes, avait proclamé au milieu d'un enthousiasme universel le rétablissement de la Pologne, la confédération de toutes ses provinces, l'insurrection de celles qui étaient encore sous des maîtres étrangers, et une démarche auprès de Napoléon pour le supplier de laisser tomber de sa bouche souveraine ce grand mot: La Pologne est rétablie.

La diète s'était séparée en instituant une commission chargée de la représenter, et de remplir en quelque sorte le rôle de la souveraineté nationale, tandis que les ministres du grand-duché rempliraient celui du pouvoir exécutif. C'était une assez grande difficulté que de faire marcher ensemble ces représentants de la souveraineté nationale et ces agents du pouvoir exécutif, les uns et les autres voulant jouer les deux rôles à la fois, mais ce n'était pas la plus grande. Il aurait fallu sans perdre de temps diriger leur ardeur vers les deux objets essentiels, la levée des hommes et la propagation de l'insurrection en Lithuanie, en Volhynie, en Podolie. Embarras et inhabileté de l'archevêque de Malines. Si l'abbé de Pradt avait eu de l'argent, un mandat étendu, et un véritable génie d'action, il aurait peut-être réussi à tirer de ces éléments en fermentation une force organisée, capable d'aller insurger la Volhynie et la Podolie, tandis que Napoléon aurait organisé la Lithuanie, qu'il venait d'insurger par sa présence. Mais Napoléon ne lui avait pas donné une obole, lui avait fait compter à peine ses appointements, et lui avait accordé un mandat équivoque comme la confiance qu'il avait dans ses talents politiques et administratifs. Aussi tout ce que l'abbé de Pradt avait pu et su faire, avait été d'aider les Polonais à rédiger le manifeste qui annonçait la reconstitution de la Pologne, document écrit avec quelque talent, mais sans convenance, et paraissant composé plutôt à Paris qu'à Varsovie. Cette pièce rédigée, on était tombé d'accord d'envoyer à Wilna une députation pour porter à Napoléon l'acte de la diète, et provoquer de sa part une déclaration solennelle. M. de Pradt avait été forcé de consentir à cette démarche, fort embarrassante pour Napoléon, mais inévitable et naturelle, il faut en convenir, de la part des Polonais.

Députation polonaise envoyée à Napoléon. Les députés, qui étaient les sénateurs Joseph Wybiski et Valentin Sobolewski, les nonces Alexandre Beniski, Stanislas Soltyk, Ignace Stadnicki, Matthieu Wodzinski, Ladislas Tarnowski, et Stanislas Alexandrowicz, arrivèrent à Wilna un peu avant le départ de Napoléon, avec mission de lui présenter une adresse, et d'en obtenir une réponse qui pût être communiquée au monde entier.

Motifs de l'extrême réserve que Napoléon veut garder à l'égard des députés polonais. Cette manière de le presser désobligeait Napoléon plus qu'elle ne l'étonnait, et il se recueillit pour trouver une réponse qui, sans décourager les Polonais, ne l'entraînât pas à plus d'engagements qu'il n'en voulait prendre. Ce n'était pas, nous l'avons déjà dit, la liberté des Polonais qui l'effrayait, car, au contraire, on excitait partout en son nom l'esprit insurrectionnel; ce n'était pas précisément la crainte de l'Autriche, car, si le sacrifice de la Gallicie déplaisait à celle-ci, l'Illyrie pouvait la consoler; mais c'était, surtout depuis qu'il avait passé le Niémen, la crainte de rendre la paix avec la Russie trop difficile. De loin Napoléon avait considéré cette guerre sinon comme aisée, au moins comme très-praticable; de près il la jugeait mieux, et entrevoyait la difficulté de suivre les armées russes dans les profondeurs de leur territoire, si on ne parvenait à les saisir avant leur retraite. Il voulait donc que la querelle restât une de celles qu'une bataille gagnée avec éclat peut terminer, tandis que s'il s'était proposé pour but essentiel le rétablissement de la Pologne, il eût fallu pour l'obtenir réduire la Russie à la dernière extrémité. Ajoutez qu'il aurait voulu voir la Pologne sortir toute faite d'un élan d'enthousiasme, tandis qu'elle ne pouvait renaître que d'une lente et laborieuse réorganisation, peu favorisée en ce moment par les circonstances. Dans cette disposition d'esprit, il adressa aux Polonais une réponse ambiguë, qui avait l'inconvénient ordinaire aux réponses ambiguës, celui d'en dire trop pour les uns, trop peu pour les autres, trop pour la Russie, trop peu pour les Polonais.

Discours des députés polonais. Napoléon reçut la députation l'avant-veille de son départ de Wilna. Le sénateur Joseph Wybiski, homme d'esprit, souvent employé par les Français en Pologne, porta la parole, et, dans un discours assez long, dit que la diète du duché de Varsovie, réunie pour satisfaire aux besoins des armées de la France, avait senti qu'elle avait des devoirs d'un ordre plus élevé à remplir; que d'une voix unanime elle s'était constituée en confédération générale, avait proclamé la Pologne rétablie, et déclaré nuls, arbitraires et criminels les actes qui l'avaient partagée; qu'aux yeux du monde civilisé et de la postérité, l'acte qui avait enlevé son existence à la Pologne, nation indépendante, ancienne en Europe, signalée par ses services envers la chrétienté, était un acte d'usurpation, de perfidie et d'ingratitude, un abus indigne de la force, qui ne pouvait constituer aucun droit, et devait cesser avec la force dont il était le produit; que cette force, en effet, longtemps du côté des oppresseurs, passait aujourd'hui du côté des opprimés par l'arrivée miraculeuse du grand homme du siècle, suscité par la Providence pour changer la face du monde; qu'il n'avait à dire qu'un mot: Le royaume de Pologne existe, et qu'à l'instant ce mot deviendrait l'équivalent de la réalité; que rien ne lui faisait obstacle; que la guerre était commencée seulement depuis huit jours, et que déjà il recevait leurs hommages dans la capitale des Jagellons; que les aigles françaises étaient plantées sur les bords de la Dwina et du Borysthène, aux limites de l'ancienne Moscovie; que les Polonais étaient d'ailleurs seize millions d'hommes prêts à se dévouer pour leur libérateur, et qu'ils juraient tous de mourir pour la sainte cause de leur indépendance; que le rétablissement de la Pologne était non-seulement un grand intérêt pour la France, mais presque un devoir d'honneur pour elle, car l'inique partage qui avait fait la honte du dix-huitième siècle avait signalé la décadence de la maison de Bourbon, et que c'était au glorieux fondateur de la quatrième dynastie à réparer les faiblesses et les fautes de la troisième; que quant à eux ils poursuivraient par tous les moyens ce noble but, et ne se reposeraient qu'après l'avoir atteint, avec l'approbation et l'aide du glorieux et tout-puissant Empereur des Français.

Réponse de Napoléon aux députés polonais. Napoléon, après avoir écouté avec un certain malaise l'expression brillante de ces pensées, répondit par le discours étudié qui suit:

«Messieurs les députés de la confédération de Pologne,

»J'ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire.

»Polonais, je penserais et j'agirais comme vous; j'aurais voté comme vous dans l'assemblée de Varsovie: l'amour de la patrie est la première vertu de l'homme civilisé.

»Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier, et bien des devoirs à remplir. Si j'eusse régné lors du premier, du second ou du troisième partage de la Pologne, j'aurais armé tout mon peuple pour vous soutenir. Aussitôt que la victoire m'a permis de restituer vos anciennes lois à votre capitale et à une partie de vos provinces, je l'ai fait avec empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui eût fait couler encore le sang de mes sujets.

»J'aime votre nation: depuis seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés, sur les champs d'Italie comme sur ceux d'Espagne.

»J'applaudis à tout ce que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous voulez faire; tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions, je le ferai.

»Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire vos ennemis à reconnaître vos droits; mais, dans ces contrées si éloignées et si étendues, c'est surtout sur l'unanimité des efforts de la population qui les couvre que vous devez fonder vos espérances de succès.

»Je vous ai tenu le même langage lors de ma première apparition en Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses États, et que je ne saurais autoriser aucune manœuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le troubler dans la paisible possession de ce qui lui reste des provinces polonaises. Que la Lithuanie, la Samogitie, Witebsk, Polotsk, Mohilew, la Volhynie, l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans la grande Pologne, et la Providence couronnera par le succès la sainteté de votre cause; elle récompensera ce dévouement à votre patrie qui vous a rendus si intéressants, et vous a acquis tant de droits à mon estime, et à ma protection sur laquelle vous devez compter dans toutes les circonstances.»

Ce discours fort sensé, fort raisonnable, qui devait avoir si peu de succès parmi les Polonais, n'était pas en lui-même une faute, quoi qu'on en ait dit depuis, mais il était la suite d'une faute immense, celle d'être venu dans cette région lointaine, où il n'y avait qu'une chose à faire, c'était de tenter le rétablissement de la Pologne, et où cependant cette chose unique était presque impraticable, car pour l'accomplir il fallait d'abord le concours zélé de ceux qu'elle tendait à dépouiller, la Prusse et l'Autriche, il fallait de plus le dévouement absolu de ceux qu'elle intéressait, les Polonais, lesquels au lieu de se dévouer complétement faisaient dépendre leur dévouement des engagements téméraires qu'on prendrait avec eux, de façon qu'il s'agissait, avec des volontés, ou contraintes comme celles des Prussiens et des Autrichiens, ou hésitantes comme celles des Polonais et des Français, d'entreprendre la plus difficile, la plus nouvelle de toutes les tâches, tellement nouvelle qu'elle est encore sans exemple dans l'histoire, la tâche de reconstituer un État détruit!

Cette faute, Napoléon la sentait déjà en approchant de la difficulté, et par ce motif se ménageait trop peut-être, tandis que les Polonais défiants se ménageaient encore davantage! Triste présage, qui n'était pas le seul, de tous les malheurs de cette campagne!

Effet produit par la réponse de Napoléon. Objet de plus d'une négociation avec les députés de Varsovie, le discours de Napoléon ne les désobligea pas précisément, car il leur était à peu près connu d'avance, sinon dans ses termes, du moins dans son sens, mais il produisit un premier effet assez fâcheux à Wilna même, malgré l'enthousiasme excité par la présence des Français victorieux. Comment, se disaient les Lithuaniens, Napoléon nous demande de nous dévouer à lui, de lui prodiguer notre sang, nos ressources, sans compter ce qu'il faut souffrir de ses soldats, et il ne veut pas même prononcer le mot que la Pologne est rétablie! Qui le retient? Ce n'est pas la Prusse, soumise, abaissée; l'Autriche, dépendante de lui et facile à dédommager en Illyrie; la Russie, dont les armées sont déjà en fuite! Qu'est-ce donc? Est-ce qu'il n'aurait pas la volonté de nous rendre notre existence? Est-ce qu'il serait venu ici seulement pour gagner une bataille contre les Russes, puis pour s'en aller sans rien entreprendre de sérieux, que d'ajouter, comme en 1809, un demi-million de Polonais au grand-duché, en laissant la plus grande partie d'entre nous exposés aux exils et aux séquestres?....—À ces doutes d'autres Lithuaniens répondaient que Napoléon avait raison, qu'il était dans une position délicate, qu'il avait des ménagements à garder, mais qu'à travers ces ménagements il était facile de lire sa vraie pensée, qui était de rétablir la Pologne si on l'aidait sérieusement; qu'il fallait donc le seconder de toutes ses forces, se lever en masse, et lui fournir ainsi les moyens d'achever l'œuvre commencée. Mais ceux qui parlaient de la sorte, éclairés, modérés, équitables, sentant la nécessité de ne pas ménager les sacrifices, et de vaincre les hésitations de Napoléon à force de dévouement, étaient, à cause de ces vertus mêmes, les moins nombreux. Pour la masse, la réserve de Napoléon devait être un prétexte, dont allaient se couvrir toutes les faiblesses, toutes les avarices, tous les calculs personnels.

Départ de Napoléon pour Gloubokoé. Napoléon partit de Wilna le 16 au soir, après avoir séjourné dix-huit jours dans cette capitale de la Lithuanie. Il passa par Swenziany, et arriva le 18 au matin à Gloubokoé. Il trouva encore sur son chemin beaucoup de traînards et de voitures abandonnées. La chaleur extrême du mois de juillet fatiguait singulièrement les hommes et les chevaux, et de plus on était fréquemment arrêté par la destruction des ponts. Difficultés de la marche. Dans ces contrées marécageuses et boisées, le nombre des ponts était infini. Il en fallait pour traverser non-seulement les rivières et les ruisseaux, mais les eaux stagnantes qui couvraient les campagnes. Les Russes les avaient détruits autant qu'ils avaient pu, et on ne devait pas compter pour les réparer sur les habitants très-clairsemés. Aussi le corps des pontonniers était-il fort occupé, et pour suffire à sa tâche il avait besoin de tout le dévouement dont il était rempli, et du noble exemple de son chef le général Éblé.

Établissement de Napoléon à Gloubokoé. Gloubokoé était une petite ville, construite en bois, comme toutes celles de ces contrées, et ayant pour bâtiment principal, non pas un château, mais un gros couvent. Napoléon s'y logea, et se hâta, suivant son usage, d'y préparer un établissement qui pût servir de lieu d'étape à l'armée.

Pendant ce temps les différents corps opéraient leur mouvement et défilaient successivement devant le camp de Drissa, comme s'ils avaient dû l'attaquer, bien qu'ils eussent ordre de n'en rien faire. (Voir les cartes nos 54 et 55.) Marche du corps de Murat. Murat ayant séjourné quelques jours en avant de Swenziany, à Opsa, avec la cavalerie des généraux Nansouty et Montbrun, avec les trois divisions du maréchal Davout, défila devant le camp de Drissa, en se tenant à quelques lieues en arrière, et vint se poster en face de Polotsk, tout près de Gloubokoé, et sous la main de Napoléon. Pendant cette marche le général Sébastiani se laissa surprendre par la cavalerie russe, qui ayant franchi la Dwina afin d'observer nos mouvements, profita de ce que nous nous gardions mal, pour assaillir le général Saint-Geniès. Ce dernier se défendit vaillamment, mais fut enlevé avec quelques centaines d'hommes. Au bruit de cette apparition notre cavalerie accourut, fondit sur les Russes, leur prit le général Koulnieff qui commandait l'expédition, et les força de repasser la Dwina. Sauf cet accident, le mouvement de Murat s'accomplit conformément aux ordres de Napoléon. Les troupes vivaient partie de ce qu'elles apportaient, partie de ce qu'elles ramassaient dans le pays que les Russes n'avaient pas eu le temps de dévaster.

Marche du corps de Ney. Ney suivait Murat; il exécuta un mouvement pareil, et alla se placer sur la gauche des divisions Morand, Friant et Gudin. Ses troupes, venant après celles de Murat, avaient trouvé les villages déjà épuisés, mais elles furent dédommagées par les voitures de vivres restées en arrière, et s'en servirent pour se nourrir. On n'économisait pas la viande, qui abondait, mais on était forcé d'économiser le pain, qui était rare. On donnait aux soldats ration entière de viande, et demi-ration de pain. Ils suppléaient au pain en mettant du riz dans leur soupe, et à défaut de riz du seigle grillé. La chaleur et l'alimentation avaient causé la dyssenterie chez les jeunes soldats, et il était à craindre qu'elle ne devînt contagieuse.

Marche du corps d'Oudinot. Après Ney marchait Oudinot. Celui-ci, défilant en vue de Dunabourg, où les Russes avaient construit une forte tête de pont sur la Dwina, ne sut pas se contenir, et, malgré les recommandations de Napoléon, assaillit l'ouvrage, que les Russes abandonnèrent. L'incident n'eut pas de suite, et le maréchal Oudinot vint à son tour se ranger sur la gauche de Ney. Tous ces corps se trouvèrent donc réunis dans un espace de quelques lieues, les uns ayant dépassé le camp de Drissa devant lequel ils avaient défilé, les autres restant en face, et tous placés sous la main de Napoléon, qui était à Gloubokoé avec la garde. Le maréchal Macdonald seul s'était tenu à quelque distance sur la gauche, entre Poniewiez et Jacobstadt, couvrant à la fois la Samogitie, qui valait la peine d'être soustraite aux ravages des Cosaques, et le cours du Niémen, que suivaient nos convois pour remonter jusqu'à Kowno.

Marche du corps du prince Eugène. Les mouvements ordonnés sur la droite de Napoléon s'étaient exécutés aussi ponctuellement. C'était le prince Eugène qui devait occuper cette partie de la ligne, et former la liaison avec le maréchal Davout sur le Dniéper. Après avoir rallié son monde et ses équipages à Nowoi-Troki (voir les cartes nos 54 et 55), il en était parti, avait suivi la route de Minsk jusqu'à Smorgoni, puis l'avait coupée, et s'était porté à Wileika. Le général Colbert, renvoyé en arrière avec les lanciers rouges par le maréchal Davout, l'y avait précédé, et avait sauvé quelques magasins. Le prince Eugène s'y procura pour deux jours de vivres, ce qui lui vint fort en aide, et il continua sa route par Dolghinow jusqu'à Bérézino, aux sources de la Bérézina. En cet endroit, un canal, dit canal de Lepel, réunissait la Bérézina qui est un affluent du Dniéper, avec l'Oula qui est un affluent de la Dwina. On peut donc considérer ce canal comme la jonction de la mer Noire avec la Baltique. Il s'y trouvait des bateaux, et des approvisionnements que les Russes n'avaient pas eu le temps de détruire. Le prince Eugène s'appliqua à les recueillir, et surtout à veiller au maintien d'une navigation qui pouvait être fort utile à l'armée. Le 21 il devait être rendu à Kamen, et n'avait plus qu'un pas à faire pour toucher à la Dwina, entre Oula et Beschenkowiczy, à un endroit où cette rivière est si facile à franchir qu'en été on la traverse à gué.

Napoléon se trouve en face de Barclay de Tolly avec une masse de deux cent mille hommes. Napoléon avait ainsi tous ses corps à sa portée, et disposait de près de 200 mille hommes, répandus sur un espace de quelques lieues. La marche avait, il est vrai, encore réduit le nombre des combattants; mais sans Macdonald, posté à gauche, sans Davout et le corps de Jérôme, restés au loin sur la droite, Napoléon avait au moins 190 mille hommes présents au drapeau, et les meilleurs de toute l'armée. Il pouvait donc accabler Barclay de Tolly, et se préparait en effet à franchir la Dwina sur la gauche de celui-ci, pour le tourner et l'envelopper, comme il en avait formé le projet. Jusqu'ici tout marchait selon ses désirs. Il n'attendait, pour exécuter ses grands desseins, que l'arrivée de la grosse artillerie, toujours un peu en retard, et comptait être en mesure d'agir du 22 au 23 juillet. En attendant il s'occupait avec son activité accoutumée de créer à Gloubokoé une étape pourvue de tout ce qui est nécessaire à une armée. Il avait trouvé, outre le couvent qu'il occupait, d'autres couvents assez riches. Le voisinage du canal de Lepel offrait aussi des ressources. Avec ces divers moyens, il avait ordonné de préparer des magasins, des hôpitaux et une manutention. Vingt-quatre fours étaient déjà en construction, et tout promettait entre Wilna et Witebsk un point intermédiaire bien approvisionné.

Importance des mouvements du maréchal Davout, et leur simultanéité avec ceux de Napoléon. Tandis que Napoléon opérait son mouvement, le maréchal Davout continuait le sien, qui, sans avoir la même importance, en avait une fort grande encore, puisqu'il s'agissait d'arrêter Bagration à Mohilew, et, en lui interdisant le passage du Dniéper sur ce point, de le forcer à redescendre plus bas, et à exécuter un long détour pour rejoindre par delà le Dniéper et la Dwina, la grande armée de Barclay de Tolly. Le succès de la résistance du maréchal Davout importait donc au succès de la manœuvre de Napoléon, puisqu'elle devait retarder la jonction de Bagration avec Barclay, et les obliger à se réunir plus loin et plus tard. Si le maréchal Davout avait eu tout le corps du roi Jérôme sous la main, il eût non-seulement arrêté, mais accablé Bagration. Le maréchal Davout à Mohilew. Malheureusement les troupes du roi Jérôme, comme on l'a vu, dès qu'elles ne passaient plus par Bobruisk avaient six à huit jours de marche à faire pour le rejoindre, et il était avec les divisions Compans, Dessaix et Claparède, et une division de cuirassiers, à Mohilew, où il avait couru en toute hâte, pour barrer le chemin à Bagration. (Voir les cartes nos 54 et 55.) Le reste de sa cavalerie était répandu à gauche pour le lier au prince Eugène, et à droite pour veiller sur les troupes polonaises et westphaliennes actuellement en marche.

Détour du prince Bagration pour éviter le maréchal Davout. Quant au prince Bagration, ayant traversé librement la Bérézina à Bobruisk, sans y être accablé par Davout et Jérôme réunis, il se regardait comme sauvé, car en arrière il avait pour se couvrir contre Jérôme la place forte de Bobruisk, et par devant il espérait atteindre le Dniéper à Mohilew sans rencontrer d'obstacle. Il ne croyait pas y trouver encore le maréchal Davout, et, en tout cas, il commençait à ne plus le craindre, étant renseigné assez exactement sur les forces de ce maréchal. Le 21 au soir, en effet, il approchait de Mohilew, avait ainsi franchi l'espace qui sépare la Bérézina du Dniéper, et comptait environ 60 mille hommes prêts à combattre.

Forces dont le maréchal Davout dispose à Mohilew. Le maréchal Davout, comme nous venons de le dire, occupait Mohilew avec les divisions Compans, Dessaix, Claparède. Ses forces, réduites par la marche, l'étaient aussi par les détachements qu'il avait été obligé de laisser dans plusieurs postes. Il avait placé à Minsk le 33e léger, pour s'y rallier et y tenir garnison, et il avait été contraint de répandre sa cavalerie dans un espace immense, pour se lier aux troupes de Jérôme d'un côté, à celles de Napoléon de l'autre. Il n'avait conservé sous la main que les cuirassiers Valence, avec la cavalerie légère des généraux Pajol et Bordessoulle, et pouvait présenter à l'ennemi 22 mille hommes d'infanterie, 6 mille de cavalerie, c'est-à-dire 28 mille combattants contre 60 mille. Mais grâce à la qualité de ses soldats et à la nature des lieux, il craignait peu l'ennemi, et n'était pas plus troublé à Mohilew qu'il ne l'avait été jadis à Awerstaedt. Le 21 au soir, ses troupes eurent une chaude alerte. Chaude alerte le 21 juillet au soir. La cavalerie légère de Bordessoulle était sur la route de Staroi-Bychow, par laquelle arrivait l'avant-garde de Bagration. Un escadron placé aux avant-postes fut assailli par le corps de Platow, et fort maltraité. Heureusement que le 85e de ligne, établi en arrière, arrêta par sa fusillade les nombreux escadrons de Platow, et les obligea de se replier. On en fut quitte pour la perte de quelques hommes et de quelques chevaux. Mais cette vive escarmouche annonçait l'arrivée prochaine de toute l'armée du Dniéper.

Reconnaissance opérée le 22 au matin par le maréchal Davout en avant de Mohilew. Le lendemain matin 22, le maréchal, avec sa vigilance ordinaire, se porta dès la pointe du jour sur le terrain où il s'attendait à combattre, et en fit une soigneuse reconnaissance, accompagné du général Haxo. La route de Staroi-Bychow, sur laquelle avait eu lieu l'escarmouche de la veille, n'était autre que celle de Bobruisk, qui, après avoir couru directement de la Bérézina au Dniéper, se redressait presque à angle droit vers Staroi-Bychow, et remontait la rive droite du Dniéper jusqu'à Mohilew. (Voir la carte no 55.) Le maréchal, et le général Haxo, sortis de Mohilew, descendirent cette route, qui, bordée d'un double rang de bouleaux comme toutes les routes du pays, se prolongeait entre le Dniéper qu'elle avait à gauche, et le ruisseau de la Mischowska qu'elle avait à droite. Après avoir cheminé entre la Mischowska et le Dniéper l'espace de trois ou quatre lieues, ils virent la Mischowska tourner brusquement à gauche dans la direction du Dniéper, et envelopper ainsi d'un obstacle continu le terrain long et étroit qu'ils venaient de parcourir. Description des environs de Mohilew. Au point où la Mischowska se détournait pour se jeter dans le Dniéper, se trouvait un moulin, dit moulin de Fatowa, et pourvu d'une retenue d'eau. La Mischowska coupait ensuite la route en passant sous un pont surmonté d'un gros bâtiment, qu'on appelait auberge de Saltanowka, et allait se perdre dans le Dniéper. Le terrain ainsi circonscrit se présenta tout de suite au maréchal Davout et au général Haxo comme celui où il fallait combattre, et où l'on avait la plus grande chance de tenir tête à l'ennemi, quelles que fussent sa force et son énergie. Ils firent barricader le pont, créneler l'auberge de Saltanowka et le moulin de Fatowa, et couper la digue qui retenait les eaux du moulin, de manière que l'ennemi ne pût point s'en servir pour passer le ruisseau. Le maréchal Davout confia la garde de ces deux postes aux cinq bataillons du 85e de ligne, sous le général Friédérichs, et plaça en arrière, sous le général Dessaix, le 108e pour servir de réserve. Ces deux régiments composaient toute la division Dessaix, le 33e léger ayant été laissé à Minsk. Le maréchal disposa son artillerie le mieux possible, et du reste le lieu était favorable à cette arme, car la route de Staroi-Bychow par laquelle les Russes devaient arriver après avoir traversé des bois, débouchait tout à coup sur un terrain dégarni que nos canons pouvaient couvrir de mitraille.

Distribution que le maréchal Davout fait de ses forces en avant de Mohilew. Ces précautions prises sur son front, le maréchal remonta vers Mohilew, pour s'assurer si on ne chercherait pas à traverser la Mischowska sur sa droite, ce qui aurait rendu vaine la résistance opposée au pont de Saltanowka et au moulin de Fatowa. En remontant en effet à une lieue en arrière, se trouvait au bord de la Mischowska le petit village de Seletz, par lequel l'ennemi aurait pu franchir le ruisseau. Le maréchal y établit un des quatre régiments de la division Compans, le 61e, avec une forte artillerie, qui avait, comme au moulin de Fatowa, l'avantage de pouvoir tirer d'une rive à l'autre, et au milieu d'un terrain dont les bois venaient d'être coupés. Un peu plus en arrière le maréchal plaça encore en réserve les deux autres régiments de la division Compans, les 57e et 111e de ligne, avec les cuirassiers Valence, pour fondre sur quiconque aurait forcé le passage de la Mischowska. Enfin, comme dernière précaution, le maréchal rangea la division polonaise Claparède derrière la division Compans, pour lier avec la ville de Mohilew les troupes qui gardaient la route de Staroi-Bychow. Le général Pajol, avec sa cavalerie légère et le 25e de ligne (quatrième régiment de Compans), fut chargé de surveiller la route d'Ighoumen par Pogost, celle que le maréchal avait suivie de la Bérézina au Dniéper, en cas qu'une portion de l'armée russe tentât de s'y présenter pour tourner la position de Mohilew. Après ces vigoureuses et habiles dispositions, le maréchal attendit avec sang-froid l'attaque du lendemain.

Le 23 juillet au matin le prince Bagration attaque le maréchal Davout sur la route de Mohilew. Le lendemain, 23 juillet, en effet, dès qu'il fit jour, le prince Bagration, après avoir laissé le 8e corps (celui de Borosdin) sur la route de Bobruisk, pour se couvrir contre la poursuite possible mais peu probable du roi Jérôme, porta en avant le 7e corps (celui de Raéffskoi) sur le pont de Saltanowka et le moulin de Fatowa, avec ordre d'enlever ces deux postes à tout prix.

Première tentative de la division Kolioubakin sur le pont et l'auberge de Saltanowka. La division Kolioubakin attaqua le pont de Saltanowka, et la division Paskewitch le moulin de Fatowa. L'une et l'autre, rangées à la lisière des bois, n'avaient mis à découvert que leur artillerie et leurs tirailleurs. Ces derniers avaient essayé de s'embusquer dans les broussailles, et derrière tous les accidents de terrain. Mais les tirailleurs français, mieux abrités derrière l'auberge de Saltanowka et le moulin de Fatowa, et tirant très-juste, causaient à l'ennemi beaucoup plus de mal qu'ils n'en éprouvaient. L'artillerie française, de son côté, démontait à chaque instant les pièces russes. Après quelque temps de ce combat désavantageux, la division Kolioubakin voulut s'avancer sur le pont de Saltanowka, mais elle fut accueillie par un tel feu de mousqueterie et de mitraille qu'elle se vit obligée de reculer, et de rentrer dans le bois.

Le maréchal était accouru au bruit du canon, et ayant reconnu que tout se passait bien sur son front, s'était reporté en arrière, au village de Seletz, pour savoir si une attaque de flanc ne le menacerait pas de ce côté. S'étant assuré que le danger n'y était pas imminent, il avait placé un peu plus en avant le 61e, qui d'abord était au village de Seletz, et avait fait avancer également les 57e et 111e, ainsi que les cuirassiers, discernant bien que le plus grand effort de l'ennemi se dirigerait sur le front de la position. Il y était immédiatement retourné de sa personne.

Nouvel effort de la division Kolioubakin sur le pont de Saltanowka, et attaque de la division Paskewitch sur le moulin de Fatowa. Effectivement les Russes tentaient en ce moment un énergique et dernier effort. La division Kolioubakin, débouchant en masse par la grande route, s'avançait en colonne serrée sur le pont de Saltanowka, et la division Paskewitch, se déployant à découvert devant le moulin de Fatowa, venait border la retenue d'eau malgré les feux bien dirigés de notre artillerie. Le général Friédérichs, avec le 85e, accueillit la division Kolioubakin par un feu de mousqueterie si bien nourri, qu'après avoir d'abord marché franchement vers le pont, elle se mit à hésiter, et finit bientôt par battre en retraite. La division Paskewitch trouvant dans le ruisseau un obstacle moins insurmontable, essaya de le franchir en passant sur la digue qui retenait les eaux du moulin. À cette vue, un bataillon du 108e, conduit par un officier brave jusqu'à la témérité, courut à la rencontre des assaillants, les joignit à la baïonnette, et les obligea de repasser le ruisseau. Malheureusement, au lieu de se contenter de cet avantage, il franchit à son tour l'obstacle si vivement disputé, et déboucha au milieu du terrain découvert qui s'étendait au delà. À peine arrivé sur ce terrain, il se trouva au centre d'un cercle de feux partant de la lisière des bois, fut ensuite abordé à la baïonnette, et ramené en deçà du ruisseau, après avoir laissé une centaine d'hommes dans les mains des Russes, et en avoir perdu beaucoup plus par l'effet meurtrier de leur mousqueterie.

Tous les efforts des Russes sur ces deux points énergiquement repoussés. C'était le moment où le maréchal arrivait après avoir parcouru les derrières de la position. Il rallia le bataillon revenu en désordre, lui commanda quelques manœuvres sous le feu pour lui rendre son sang-froid, et jeta la cavalerie légère sur plusieurs pelotons ennemis qui avaient eu l'audace de franchir le ruisseau. Puis il amena toute son artillerie, qui donnant en plein sur le terrain découvert où la division Paskewitch s'était déployée, et couvrant celle-ci de mitraille, la força de rentrer de nouveau dans les bois. Ainsi, du moulin de Fatowa au pont de Saltanowka, les Russes s'étaient épuisés en efforts impuissants, et ils tombaient dans la proportion de trois ou quatre pour un Français.

Pourtant la division Paskewitch essaya de remonter sur notre droite, en longeant la Mischowska et la lisière des bois jusqu'à la hauteur du village de Seletz. Elle suivit le bord de la coupe pour se mettre à l'abri de notre artillerie, et parvint ainsi jusqu'en face du village de Seletz. Ses éclaireurs franchirent même le ruisseau. Les voltigeurs du 61e se précipitèrent aussitôt sur ceux qui avaient commis cette imprudence, et les forcèrent à repasser. Puis le régiment tout entier, s'élançant au delà de la Mischowska, entra dans le bois, et prenant à revers la coupe dont les Russes occupaient le bord, les obligea d'évacuer précipitamment cette partie du champ de bataille. Sur notre front le général Friédérichs exécuta, entre le moulin de Fatowa et le pont de Saltanowka, une manœuvre semblable. Avec quelques compagnies d'élite il traversa le ruisseau, pénétra dans le bois sans être aperçu, tourna l'espace découvert dans lequel les Russes s'étaient déployés en face du moulin, et les assaillit par derrière à l'improviste. Nos grenadiers et voltigeurs firent à la baïonnette un vrai carnage de l'ennemi, et dégagèrent ainsi tout le front du champ de bataille. On voulut alors prendre l'offensive. Après avoir repoussé les Russes, on prend l'offensive contre eux, et on les poursuit l'espace d'une lieue. On débarrassa le pont de Saltanowka, et on se porta en masse sur la grande route de Staroi-Bychow. Après avoir poursuivi les Russes pendant une lieue, on aperçut sur un terrain découvert le prince Bagration en position avec tout le reste de son armée. Sur ce nouveau terrain, le combat, jusque-là si avantageux, allait nous devenir aussi funeste qu'il l'avait été pour les Russes sur les bords de la Mischowska. L'intrépide Compans, dont la sagesse égalait la bravoure, arrêta l'ardeur de ses troupes, et les ramena en arrière, pour ne pas convertir en une alternative de succès et de revers ce beau combat défensif, qui n'avait été jusque-là qu'une victoire non interrompue. Il ne fut pas poursuivi. Le prince Bagration, épouvanté des pertes qu'il avait faites (environ 4 mille morts ou blessés jonchaient les bords de la Mischowska), et informé que des renforts allaient arriver au maréchal Davout, crut devoir rétrograder sur Staroi-Bychow, pour y passer le Dniéper et se porter ensuite sur Micislaw.

Résultats du combat de Mohilew. Ainsi se termina ce glorieux combat, dans lequel les 28 mille hommes du 1er corps avaient arrêté les 60 mille hommes de Bagration. Il est vrai que 20 mille Russes seulement avaient combattu; mais il n'y avait pas eu plus de 8 à 9 mille Français véritablement engagés, et pour 4 mille morts ou blessés perdus par les Russes, les Français n'avaient à regretter qu'un millier d'hommes, dont une centaine du 108e restés prisonniers au delà de la Mischowska. Si le prince Bagration avait mieux connu le terrain, il aurait pu exécuter sur la droite si allongée du maréchal une attaque dangereuse avec le corps de Borosdin. Mais il restait l'infanterie des généraux Compans et Claparède, les cuirassiers du général Valence, et il ne lui eût pas été facile de passer sur le corps de pareilles troupes. On doit ajouter aussi que si, dans cette journée du 23, le prince Poniatowski avait eu le temps de paraître par Jakzitcy sur les derrières ou le flanc du prince Bagration, même après l'occasion de Bobruisk manquée, il aurait pu faire encore essuyer à cette armée russe un sanglant désastre. On a vu plus haut les causes fatales qui en avaient décidé autrement.

Le maréchal Davout employa la journée du lendemain à ramasser ses blessés, et à recueillir des nouvelles des Polonais et des Westphaliens, ne voulant pas avant leur arrivée sortir de cette espèce de camp retranché qui lui avait été si utile. Il disposa tout pour remonter le Dniéper jusqu'à Orscha, afin de se rapprocher de Napoléon, qui, comme nous l'avons dit, attendait à Gloubokoé l'instant propice pour tourner par Polotsk et Witebsk l'armée russe de Barclay de Tolly. Empêcher le prince Bagration de rejoindre l'armée principale était désormais impossible, car on ne pouvait le suivre indéfiniment au delà du Dniéper; mais on avait retardé sa jonction avec Barclay de Tolly, et ce résultat, quoique bien inférieur à celui qu'on avait espéré d'abord, suffisait à l'accomplissement du principal dessein de Napoléon.

Position de Napoléon le 23 juillet devant la Dwina. C'était le 22 ou le 23 au plus tard que Napoléon, dans ses profonds calculs, avait choisi pour exécuter sa grande manœuvre. Il était à Gloubokoé, ayant à sa droite vers Kamen le prince Eugène, devant lui, vers Ouchatsch, la cavalerie de Murat, les trois divisions Morand, Friant, Gudin, à sa gauche enfin, Ney et Oudinot, vis-à-vis du camp de Drissa. Il avait à Gloubokoé même la garde impériale. Il se tenait ainsi avec 190 mille hommes environ, prêt à traverser la Dwina sur la gauche de Barclay de Tolly. Le succès du maréchal Davout était une circonstance heureuse pour l'exécution de son dessein, mais en ce moment il se passait une révolution singulière dans l'état-major russe.

Situation de l'armée russe. Barclay de Tolly, ainsi qu'on l'a vu, s'était replié sur le camp de Drissa, et cette manœuvre avait excité le mécontentement au plus haut degré. Dans les rangs inférieurs de l'armée, où prédominaient les passions nationales, le seul fait de reculer devant les Français avait blessé profondément le sentiment général. Soulèvement des esprits contre le plan de retraite sur la Dwina. Dans la partie plus élevée, capable d'apprécier la sagesse d'un plan de retraite continue, l'établissement au camp de Drissa ne présentait à l'esprit de personne un sens raisonnable. En effet, l'idée de se retirer à l'intérieur était fondée sur l'espérance et la presque certitude d'épuiser les Français par une longue marche, et de tomber sur eux lorsqu'ils seraient décimés par la fatigue, la faim et le froid. Un camp retranché n'ajoutait pas beaucoup d'avantages à ce plan, car, ainsi que nous l'avons dit, l'espace indéfini était le véritable abri des Russes, et ils n'avaient pas besoin d'un Torrès-Védras, n'étant pas acculés à l'extrémité de leur continent. Fausseté de l'idée qui avait fait choisir le camp de Drissa. Mais en tout cas, un camp sur la Dwina, placé sur le chemin des Français, au début pour ainsi dire de leur course, quand ils avaient encore toutes leurs forces et toutes leurs ressources, était un non-sens, puisque Napoléon pouvait ou forcer ce camp, ou le tourner, sans compter qu'il lui était facile, en profitant de l'immobilité obligée de l'armée principale, de pénétrer par sa droite dans la trouée qui sépare les sources de la Dwina de celles du Dniéper, et de couper en deux, pour le reste de la campagne, la longue ligne des armées russes. Le mouvement du maréchal Davout contre le prince Bagration, la concentration de Napoléon à Gloubokoé, révélaient déjà cette intention de la manière la plus frappante. Enfin le camp lui-même sur la Drissa n'offrait aucune sécurité sous le rapport de sa construction. Généralement on se couvre d'un fleuve qu'on veut défendre, ici, au contraire, on s'était placé en avant du fleuve, en y appuyant ses derrières et ses ailes. Mauvaise construction du camp de Drissa. Sur l'indication du général Pfuhl, les ingénieurs russes avaient choisi un rentrant profond que la Dwina forme à Drissa, et s'y étaient adossés, comme s'ils avaient été moins soucieux de se rendre inexpugnables sur leur front que sur leurs flancs et leurs derrières. Il est vrai que sur le front de ce camp on avait cherché à se créer par d'immenses ouvrages une sorte d'inexpugnabilité artificielle, qui pût défier tous les efforts de l'ennemi. On avait fermé le rentrant dans lequel on s'était logé par une première ligne d'ouvrages de 3,300 toises de développement, allant de l'un à l'autre coude de la Dwina. C'étaient des abatis, des épaulements en terre très-difficiles à escalader, et de plus hérissés d'artillerie. En seconde ligne, on avait construit dix redoutes, liées par des espèces de courtines, et armées également d'une artillerie très-nombreuse. Une partie de l'armée russe occupait ces ouvrages, et le reste, rangé en arrière en masses profondes, présentait une réserve formidable. Quatre ponts devaient assurer la retraite de cette armée, si elle était obligée d'évacuer la position. Quoique ce camp dût opposer de grands obstacles, même à l'impétuosité des Français, il est bien vrai qu'il se prêtait merveilleusement à la manœuvre de Napoléon, qui songeait à le tourner, et à venir y enfermer Barclay de Tolly. Si en effet Napoléon avait le temps de passer la Dwina et de se porter sur les derrières de l'armée russe, on n'imagine pas comment celle-ci aurait pu défiler par ces quatre ponts devant deux cent mille Français.

Déchaînement contre le général Pfuhl, et contre l'empereur lui-même. Quoi qu'il en soit, le cri dans l'armée russe était universel. Les uns s'en prenaient à l'idée même de battre en retraite devant les Français, les autres à l'idée de s'arrêter sitôt, les autres encore à celle de laisser Napoléon s'élever sur la gauche de l'armée principale, et s'interposer ainsi entre Barclay de Tolly et Bagration. Tous unanimement imputaient l'idée qui leur déplaisait au général Pfuhl, après lui aux étrangers qui semblaient ses complices, et après ces étrangers à l'empereur Alexandre qui les patronait. L'Italien Paulucci lui-même, qui cherchait à se faire pardonner son origine par la violence de son langage, avait dit à Alexandre que son conseiller Pfuhl était un idiot ou un traître, à quoi Alexandre avait répondu en envoyant l'arrogant interpellateur à trente lieues sur les derrières. Mais la colère générale n'en était devenue que plus vive.