The Project Gutenberg eBook of L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4))

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Title: L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 3/4))

Compiler: L. Dussieux


Release date: February 14, 2014 [eBook #44906]
Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

I II

L'HISTOIRE
DE FRANCE
RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.

L'HISTOIRE
DE FRANCE
RACONTÉE PAR LES CONTEMPORAINS.


EXTRAITS
DES CHRONIQUES, DES MÉMOIRES ET DES DOCUMENTS
ORIGINAUX,

AVEC DES SOMMAIRES ET DES RÉSUMÉS CHRONOLOGIQUES,

PAR
L. DUSSIEUX,
PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'ÉCOLE DE SAINT-CYR.


TOME TROISIÈME.


PARIS,
FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE, LIBRAIRES,
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56.
1861.
Tous droits réservés.

III IV


TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.—MESNIL (EURE).

RÉSUMÉ CHRONOLOGIQUE
DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE LA PÉRIODE DE L'HISTOIRE DE FRANCE CONTENUE DANS CE TROISIÈME VOLUME.
1285-1364.

PHILIPPE LE BEL, 1285-1314.
1291. Traité de Tarascon. Fin de la guerre avec l'Aragon. Charles de Valois renonce à la couronne d'Aragon; la maison d'Anjou conserve le royaume de Naples, mais cède la Sicile à l'Aragon.
1292. Rupture avec l'Angleterre; elle commence par des rixes entre des matelots anglais et normands à la Rochelle, à la suite desquelles des corsaires anglais pillent la Rochelle.
1293. Édouard Ier est cité devant la cour des pairs; son refus de comparaître est suivi de la confiscation du duché de Guyenne et du commencement de la guerre.
Cinquième guerre avec l'Angleterre, 1293-1303.
1295-1296. Philippe le Bel a pour allié le roi d'Écosse Jean Baillol, qui occupe Édouard Ier en Angleterre. Pendant ce temps Philippe le Bel fait la conquête de la Guyenne.
1298. Trêve de Montreuil. Les deux rois resteront maîtres de ce qu'ils possèdent en Guyenne jusqu'à la paix.—Édouard (II), fils du roi d'Angleterre, épouse Isabelle, fille de Philippe le Bel.—De ce mariage viennent les prétentions des rois d'Angleterre à la couronne de France.
1303. Traité de Paris. La Guyenne est rendue tout entière aux Anglais.
Lutte de Philippe le Bel contre Boniface VIII.
1296. Boniface VIII, qui a pris Grégoire VII pour modèle et veut soumettre toutes les couronnes à la tiare, somme les deux rois de France et d'Angleterre de faire la paix.—Philippe le Bel continue la guerre et établit un impôt sur le clergé. Boniface VIII lance la bulle Clericis laicos, par laquelle il défend aux ecclésiastiques de payer aucun impôt aux laïques.—Philippe le Bel riposte en défendant qu'aucunes sommes d'argent ne sortent de ses États; ce qui privait la papauté des revenus qu'elle tirait de la France.
1297. La lutte finit pour un moment. Le pape canonise Louis IX.
1301. Les démêlés entre le pape et le roi de France recommencent à propos de quelques empiétements de Philippe le Bel sur les droits de l'Église.—Le pape envoie auprès du roi, comme légat, Bernard de Saisset, évêque de Pamiers, qui traite Philippe le Bel avec hauteur et conspire contre le roi en voulant faire soulever le Languedoc contre la domination française.—Philippe le Bel fait arrêter le légat et le fait juger par le parlement.—Le pape défend au roi de faire juger le légat et lance la bulle Ausculta fili, dans laquelle il dénonce et flétrit justement tous les abus et toutes les iniquités du gouvernement de Philippe le Bel.
1302. Le roi fait brûler publiquement la bulle du pape. Il assemble les premiers états généraux, et maintient l'indépendance du temporel contre le pouvoir spirituel, pendant que le pape publie la fameuse décrétale Unam sanctam, qui proclame la soumission de la puissance temporelle à l'autorité spirituelle.
1303. Philippe le Bel lance un acte d'accusation contre le pape, qu'il appelle Maleface, dans lequel il l'accuse de plusieurs crimes.—Le pape est attaqué, pris et souffleté dans Anagni, par Guillaume de Nogaret, aidé de Sciarra Colonna, chef des Gibelins.—Boniface VIII est délivré par le peuple d'Anagni, et meurt.—Benoît XI est élu et meurt en 1304.
1305. Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, est élu pape par l'influence de Philippe le Bel; il prend le nom de Clément V, et réside à Avignon.
Guerre de Flandre, 1297-1305.
1297. Le comte de Flandre, Guy, allié du roi d'Angleterre, est vaincu à Furnes par les Français, et la Flandre est réunie à la France en 1299.—Jacques de Châtillon en est nommé gouverneur.—Les exactions et la tyrannie des Français soulèvent les Flamands.
1302. Les Français sont massacrés à Bruges et battus à Courtray. Robert comte d'Artois est tué dans cette bataille.—La bataille de Courtray est la première grande victoire gagnée sur la chevalerie par des milices et des troupes de pied.
1303. La flotte de Philippe le Bel, composée de vaisseaux génois, gagne la bataille de Zirickzée.
1304. Philippe le Bel gagne la bataille de Mons-en-Puelle.
1305. Philippe le Bel signe la paix avec les Flamands; il rend la Flandre au fils du comte Guy, et garde seulement la Flandre française (Lille).
1306. Révolte des Parisiens occasionnée par l'altération continuelle des monnaies et par les exactions de tous genres.
1307. Arrestation des Templiers. Ils sont jugés par l'inquisition; 54 sont brûlés.
1311. L'ordre est détruit par le concile de Vienne.
1314. Le grand maître et les dignitaires de l'ordre sont brûlés à Paris.—Soulèvement général contre Philippe le Bel, occasionné par ses violences de toutes espèces.
LOUIS X, 1314-1316.
1315. Le supplice d'Enguerrand de Marigny, premier ministre de Philippe le Bel, et les concessions faites à la noblesse apaisent le soulèvement occasionné par la tyrannie de Philippe le Bel.
1316. Affranchissement des serfs du domaine royal.
PHILIPPE V, 1316-1322.
1316. Les états généraux proclament Philippe V, frère de Louis X, et excluent du trône la fille de Louis X, parce que «les lys ne filent pas».—Première application de la loi salique.
CHARLES IV, 1322-1328.
PHILIPPE VI, 1328-1350.
1328. Les états généraux donnent la couronne à Philippe VI, fils de Charles de Valois, second fils de Philippe III, à l'exclusion de Charles le Mauvais, roi de Navarre, et d'Édouard III, roi d'Angleterre, qui descendent de Philippe le Bel, mais par les femmes.—Seconde application de la loi salique.
1328. Les Flamands, révoltés contre leur comte Louis de Nevers, sont vaincus à Cassel par Philippe VI, qui rétablit le comte Louis.
1329. Édouard III, roi d'Angleterre, fait hommage à Philippe VI, à Amiens, pour ses fiefs du Ponthieu et de la Guyenne; il reconnaît ainsi la loi salique.
1330-1332. Procès de Robert d'Artois.—Robert II, comte d'Artois, tué à la bataille de Courtray, avait eu pour successeur sa fille cadette Mahaud, à qui le parlement, en 1297, avait adjugé l'Artois. Robert II avait eu aussi d'un premier mariage un fils appelé Philippe, duquel était né Robert d'Artois (petit-fils de Robert II), qui disputa en 1330 le comté d'Artois à sa tante Mahaud, et le revendiqua devant le parlement. Robert produisit de faux actes et fit empoisonner la comtesse Mahaud. Assigné par le parlement, Robert se sauva en Angleterre, fut condamné à mort, et excita dès lors Édouard III à faire la guerre contre la France.
Sixième guerre avec l'Angleterre, appelée la guerre de cent ans, 1337-1453.
Première partie de la guerre de cent ans, 1337-1360.
1337. Édouard III déclare la guerre à Philippe VI et s'allie avec les Flamands.
1339. Édouard III, sur le conseil de J. Artevelt, prend le titre et les armes de roi de France.—Les rois d'Angleterre renonceront au titre de roi de France en 1802, à la paix d'Amiens; mais ils conserveront encore les armes de la maison royale de France dans leur écusson.
1340. Bataille de l'Écluse. La flotte de Philippe VI est détruite.—La mer est aux Anglais, et le passage d'Angleterre en France leur est assuré.
Guerre de Bretagne, 1341-1365.
1341. Mort de Jean III, duc de Bretagne. Sa succession est disputée entre Jean comte de Montfort, son frère consanguin, et Charles de Blois, mari de Jeanne sa nièce.—Édouard III soutient le comte de Montfort; Philippe VI soutient Charles de Blois.
1342. Siége d'Hennebon, défendu par Jeanne de Montfort.
1345. Le dauphin de Vienne, Humbert V, cède le Dauphiné à la France.—Les Gantois massacrent Artevelt.—La Flandre est perdue pour les Anglais, qui font les plus grands efforts pour s'assurer de la Bretagne et avoir ainsi en France même une base d'opérations.
1346. Bataille de Crécy.—Édouard III débarque en Normandie; poursuivi par Philippe VI, il bat en retraite, passe la Somme et se retranche à Crécy après une marche de quarante-cinq jours. Les fautes de Philippe VI lui font perdre la bataille.—Les Anglais ont quelques canons à Crécy; c'est le premier emploi de l'artillerie dans une grande bataille.—On constate l'existence de canons dès 1326 à Florence, et en 1338 en France. En 1346, l'artillerie de Philippe VI était employée au siége d'Aiguillon.
1347. Prise de Calais par Édouard III.
JEAN LE BON, 1350-1364.
1350. Combat des Trente. Victoire de Beaumanoir.
1354. Le connétable de la Cerda, favori du roi, est assassiné par Charles le Mauvais.
1355. Ravages des Anglais dans le Languedoc.—La noblesse exige une solde pour faire la guerre.—Dès lors nécessité de nouveaux impôts et de convoquer les états généraux pour consentir ces impôts.
  Convocation des états généraux. Ils réforment et s'attribuent l'administration des finances, en proie aux désordres et aux dilapidations de toutes sortes. Sous l'influence d'Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris, les états généraux décident que les impôts seront levés sur toutes les classes de la société; qu'eux seuls ont le droit de voter les impôts; que le roi ne peut faire la guerre ni la paix, ni publier aucune loi sans leur consentement.—Le gouvernement représentatif était fondé en France, par cette déclaration, de même qu'en Angleterre, où il s'établissait à cette époque. Mais ces premiers essais de gouvernement représentatif ne durent que jusqu'en 1358.
1356. Le roi Jean arrête et emprisonne Charles le Mauvais.
  Bataille de Poitiers. Le roi est prisonnier.—La France est épuisée par les rançons qu'elle paye pour la délivrance des chevaliers pris à Poitiers.—Le mécontentement est général contre la noblesse, qui s'est fait battre par une poignée d'archers anglais et gascons, et qui en dix ans a perdu deux batailles désastreuses.
  Convocation des états généraux.—Luttes entre le Dauphin et Étienne Marcel.
1357. Le Dauphin prend le titre de régent.—Étienne-Marcel et Charles le Mauvais, délivré de prison, enlèvent tout pouvoir au régent.
1358. Toute-puissance d'Étienne Marcel; il se propose de donner la couronne à Charles le Mauvais.
  Pendant ce temps, les paysans, écrasés par la guerre, dépouillés et foulés par leurs seigneurs, qui ont besoin d'argent pour les rançons de Poitiers, se soulèvent en masse et se livrent à d'atroces représailles. Cette révolte ou jacquerie est terminée par le massacre en masse des paysans révoltés.
  Étienne-Marcel est tué à Paris.—Le Dauphin redevient le maître.
1359. Paix de Pontoise entre le Dauphin et Charles le Mauvais. Traité de Londres signé entre Jean et Édouard III; il est rejeté par le Dauphin et par les états généraux.
1360. Invasion d'Édouard III; il arrive devant Paris; le Dauphin refuse de lui livrer bataille. La paix est signée à Bretigny. Le roi d'Angleterre possédera en toute souveraineté et sans aucune condition d'hommage: Calais, le Ponthieu et l'Aquitaine, comprenant le Poitou, l'Aunis, la Saintonge, l'Angoumois, le Périgord, le Limousin, le Quercy, le Rouergue, la Guyenne ou Bordelais, et la suzeraineté de toute la noblesse d'Aquitaine et de Gascogne.—Le roi payera une rançon d'au moins 250 millions de francs.
1362. Les Malandrins, Tard-Venus, Routiers, soldats licenciés après la paix de Bretigny, se forment en grandes compagnies ou armées, et ravagent la France à outrance. En 1362 elles gagnent la bataille de Brignais sur le duc de Bourbon.
1363. Jean donne en apanage à son fils Philippe le Hardi le duché de Bourgogne.
1364. Le duc d'Anjou, laissé par le roi Jean en Angleterre comme otage, s'enfuit; le roi retourne à Londres prendre la place de son fils et y meurt.

LISTE CHRONOLOGIQUE
DES ROIS DE FRANCE ET D'ANGLETERRE QUI ONT RÉGNÉ
PENDANT CETTE PÉRIODE.

ROIS DE FRANCE.
Suite des Capétiens directs.
Philippe IV, dit le Bel 1285-1314
Louis X, dit le Hutin 1314-1316
Philippe V, dit le Long
Charles IV, dit le Bel 1322-1328
Maison de Valois.
Philippe VI 1328-1350
Jean le Bon 1350-1364
ROIS D'ANGLETERRE.
Édouard I, 1272-1307.
Édouard II, 1307-1327.
Édouard III, 1327-1377.

LES GRANDS FAITS
DE
L'HISTOIRE DE FRANCE
RACONTÉS PAR LES CONTEMPORAINS.

COMMENCEMENT DE LA LUTTE DE PHILIPPE LE BEL
ET DU PAPE BONIFACE.
Coment l'évesque de Pamiés fu mis en prison.
1301.

Et aussi en icest an, le premier évesque de Pamiés [1], qui du roy de France paroles contumelieuses [2] et plaines de blasme et de diffame en moult de lieux avoit semé, et pluseurs, si comme l'en disoit, avoit fait esmouvoir contre sa majesté, pour ce fu appellé à la court le roy, et jusques à tant que il se fust espurgié, sous le nom de l'archevesque de Nerbonne, de sa volenté, fu en sa garde détenu. Et jasoit que [3] contre cel évesque les amis du roy de France fussent griefment esmeus, toutesvoies le roy de sa bénignité ne souffri pas icelui évesque en aucune chose estre molesté né [4] malmis, sachant et entendant de grant courage estre injurié en la souveraine poesté et le souffrir, né en seurquetout le prince estre blescié, aucun estre blescié, glorieux [5]. Et en icest an ensement [6], au moys de février, l'archédiacre de Nerbonne envoié de par le pape Boniface, vint en France dénonçant de par ice pape au roy de France qu'il rendist icelui évesque sans delay; et luy monstra les lettres ès quelles le pape de Rome mandoit au roy de France que il vouloit qu'il sceut, tant ès temporelles choses comme ès spirituelles, estre soumis en la jurisdiction du pape de Rome, et ensement au roy dist, si comme ès lettres estoit contenu, que des églyses des ore mais en avant [7] né des provendes vacans en son royaume, jasoit ce qu'il eust la garde de eux, les usufruits, les profis ou les rentes à luy, ne préist né présumast détenir, et que tout ce gardast le roy aux successeurs des mors; et, avec tout ce, rappelloit celui souverain pape de Rome toutes les faveurs, graces et indulgences lesquelles pour l'aide du royaume de France au roy avoit ottroié, pour la raison de la guerre, en dénéant luy que aucune collacion de provendes ou de bénéfices ne entreprist à lui usurper, tenir et poursuir [8]; laquelle chose des ore en avant sé faisoit, le pape tout ce vain et faux tenoit, et luy et ceux qui à ce seroient consentans, hérites les réputoit. Et lors icelui archédiacre devant dit, message du pape Boniface, semont [9] tous les prélas du royaume de France, avecques aucuns abbés et maistres en théologie et de droit canon et civil, à venir à Rome ès kalendes de novembre prochain venant, personelment pour eux devant le pape comparoir. Et en icest an ensement, au moys de janvier, l'éclipse de la lune du tout en tout horriblement fu faicte. Et après ce, Phelippe roy de France rendi au message le pape l'évesque de Pamiés, et leur commenda que hastivement de son royaume départissent. Et après ce, en la mi-caresme ensuivant, icelui roy de France Phelippe le Biau assembla à Paris tous les barons et chevaliers nobles, tous les prélas, les frères Meneurs, les maistres et le clergié de tout le royaume de France, auxquels il commanda que il déissent et demandassent vraiement et privéement [10] aux personnes ecclésiastiques de qui il tenoient leur temporel ecclésiastique, et aux barons et chevaliers de qui leur fiés appelloient né disoient à tenir: car adecertes [11] la magesté royale doubtoit, pour ce que le pape luy avoit mandé tant des temporels comme des espirituels à luy estre sousmis, que ne voulsist le pape de Rome dire que le royaume de France fust tenu de l'églyse de Rome. Et comme tous les prélas et ecclésiastiques déissent avoir tenu du royaume de France, lors le roy leur en rendi graces, et promist que son corps et toutes les choses qu'il avoit exposeroit et mettroit, pour la liberté et franchise du royaume en toute manière garder. Les barons et les chevaliers, par la bouche du noble conte d'Artois, après ce respondirent, disans que de toutes leur forces estoient près et appareilliés pour la couronne de France, encontre tous adversaires, estriver [12] et deffendre. Et ainsi quant celui concile fu deslié et finé, fist lors crier la magesté royale que or né argent né quelconque marchandise du royaume de France ne fussent transportés; et cil qui contre ce feroit tout perdroit, et toutes-voies à tout le moins en grant amende ou en grant paine de corps seroit puni. Et dès lors en avant fist le roy les issues et les pas et les contrées du royaume de France très-sagement garder.

Les Grandes Chroniques de Saint-Denis.

BATAILLE DE COURTRAY.
De l'occision de Bruges et de la fuite Jacques de Saint-Pol.
1302.

Et en icest an ensement, à Bruges un chastel en Flandres, par les exactions non deues qu'il appellent maletoute, les gens du pays, par le gardien de Flandres, Jacques de Saint-Pol chevalier, contre le commandement du roy et la coustume de ce pays, estoient contrains et grevés. Et comme ne peust la clameur du peuple souventes fois estre oïe envers le roy de France, pour le très haut linage du devant dit Jacques, si en advint que le menu peuple s'esmut pour celle cause envers les grans et esleva, dont il y ot grant plenté [13] de sanc espandu; et tant de povres gens comme de riches furent occis les uns des autres. Desquiels aspretés et mouvemens fais, sé il peust estre fait apaisier, comme Phelippe le Biau roy de France, eust destiné et envoié nobles hommes mil et plus, appareilliés de toutes armes, avec Jacques de Saint-Pol; et fussent de ceux de Bruges, à grant révérence, dedens la ville paisiblement introduis; et disoient les Flamens de Bruges eux vouloir de toutes choses au commandement du roy de France pour bonne volenté et courage obéir: hélas! en icelle nuit du jour ensuivant que nos François estoient venus, comme il se reposassent et dormissent seurement, et ceux qui leur armes avoient ostées, furent tous traîtreusement occis. Car adecertes, si comme l'en dit, ceux de Bruges, en ce soir, avoient entendu Jacques de Saint-Pol de Flandres soi avoir vanté que l'endemain il devoit pluseurs de eux faire pendre au gibet. Pour ceci ainsi comme tous desespérés de très-grant paour, presumèrent et entrepristrent à faire telle desloyale felonnie: et toutes fois s'en eschapa le dit Jacques, par qui celle rage estoit esmeue, avec pou [14] de compaignie, céléement et occultement, fuiant hors de la ville. Et lors ainsi ceux de Bruges reprenant l'esprit du rebellement, la gent d'un port de mer prochain (que l'en appelle Dam) à eux tantost s'accordèrent, et de maintenant degastèrent et chacièrent d'avec eux les gens du roy vilainement qui députés estoient et establis à la garde du port. Et lors après ce fait, les Flamens de Bruges, et aucuns autres Flamens, Guy de Namur, fils Guy conte de Flandres, qui en France tenoit prison, appellèrent pour venir en leur aide, et icelui comme deffendeur et seigneur receurent; lequel enforcié de grant multitude de soudoiers Alemens et Tyois [15] venans à eux, les encouragea à eux plus fort rebeller; et en toutes les manières qu'il pot les esmut et atisa et donna conseil à eux esmouvoir.

De la bataille de Courtray.

Adoncques endementiers [16], comme ceux de Bruges s'appareilloient à deffendre, querans de toutes pars aides et soudoiers, Robert noble conte d'Artois fu envoié du roy de France avec moult grant chevalerie des francs hommes et grant multitude de gent à pié, et vint en Flandres, et entre Bruges et Courtray tendirent paveillons et trés [17]; car adecertes il ne pooient passer, pour l'yaue du fleuve près d'ilec courant, sur laquelle yaue les Flamens avoient rompu un pont. Et lors endementiers comme les François entendissent à appareillier le pont, ceux de Bruges, souventes fois à bataille ordenée encontre courans à l'euvre, si comme il pooient, destourbans [18] tous les jours, les François appelloient à bataille; et lors, voulsissent ou non, le pont après ce rappareillié, à un mercredi septiesme jour du mois de juillet, de l'accort de l'une partie et de l'autre, venir à bataille deussent. Ceux de Bruges, si comme l'en dit, estudians et cuidans mourir pour la justice, libéralité et franchise du pays, premièrement confessèrent leur péchiés humblement et dévotement, le corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist reçurent, portant avec eux ensement aucunes reliques de sains, et à glaives, à lances, espées bonnes, haches et goudendars [19], serréement et espessement ordenés vindrent au champ à pié par un pou tous. Adoncques les chevaliers françois, qui trop en leur force se fioient, voiant contre eux iceux Flamens du tout en tout venir, si les orent en despit, si comme foulons, tisserans et hommes ouvrans d'aucuns autres mestiers; et lors les devant dis François chevaliers contredaignans [20], leur gent de pié [21] qui devant eux estoient et aloient, et qui viguereusement les assailloient et moult bien se contenoient, firent retraire, et ès Flamens pompeusement et sans ordre s'embatirent. Lesquiels chevaliers gentils François, ceux de Bruges, à lances aguës, forment empaignans et deboutans, gettèrent et abatirent à terre du tout en tout ceux qui à celle empointe furent à l'encontre. Desquels la ruine tant soudaine voiant le noble conte d'Artois Robert, qui oncques n'avoit accoustumé à fuir, avec la compaignie des nobles fors et viguereux, ainsi comme lyon rungent [22] et esragié, se plonga ès Flamens. Mais pour la multitude des lances que les Flamens espessement et serréement tenoient, ne le pot le gentil conte Robert tresforer [23] né trespercier. Et lors adecertes ceux de Bruges, ainsi comme s'il fussent convertis et mués en tigres, nulle ame n'espargnièrent, né haut né bas ne deportèrent, mais aux lances aguës bien ancorées [24] que l'en appelle bouteshaches et godendars, les chevaliers des chevaux faisoient trébuchier; et ainsi comme il chéoient comme brebis, les acraventoient sus la terre. Adonc le bon conte Robert d'Artois, vaillant et enforcié de toutes gens, jasoit ce qu'il fust navré de moult de plaies, toutes voies se combati-il forment et viguereusement, mieux voullant gesir mort avec les nobles hommes qu'il voioit devant luy mourir, que à ce vil et villain peuple rendre soy vif enchaitivé. Et lors, quant les autres compaignies qui estoient en l'ost des François, tant à cheval comme à pié, virent ce, à par un pou deux mille haubers avec le conte de Saint-Pol et le conte de Bouloigne, et Loys fils Robert de Clermont, pristrent la fuite très-laide et très-honteuse, laissans le conte d'Artois avec les autres honnorables et nobles batailleurs, Dieu quel dommage et quel doleur! ès mains des villains estre détrenchiés mors et acraventés. Des quiels la fuie non esperée voians les Flamens adversaires, lors pour ce leur courages enforciés reculèrent, et ceus qui par un pou vaincus s'en vouloient fuir, requerans et venans aux tentes des fuians, trestout ravirent et pristrent. Et adecertes ilec avoit grant copie [25] d'armes et grant appareil batailleur. Par les quiels les Flamens enrichis et des corps occis, quant il les orent tous desnués de leur armes et de leur vestemens, et la bataille du tout en tout vaincue, à grant joie à Bruges s'en revindrent. Et ainsi à grant doleur tous les corps desnués, et tant de nobles hommes demourans en la place du champ, comme il ne fust qui les baillast à sépulture, les corps de eux les bestes des champs, les chiens et les oysiaux mengièrent; laquelle chose en dérision et escharnissement et moquerie tourna au roy de France et à tout le lignage des mors en reproche perpétuel en tous les jours. Et adecertes y gisoient mors et acraventés [26] moult de nobles hommes, dieux quel dommage! c'est à savoir: le gentil conte d'Artois Robert, et Godefroy de Breban, son cousin, avec son fils le seigneur de Virson, Adam le conte de Aubemarle, Jehan fils au conte de Haynaut, Raoul le seigneur de Nelle, connestable de France, et Guy son frère, mareschal de l'ost, Regnaut de Trie, chevalier esmeré [27], le chambellanc de Tancarville, Pierre Flotte, chevalier, et Jacques de Saint-Pol, chevalier, monseigneur Jean de Bruillas, maistre de arbalestriers, et jusques au nombre de deux cents, et moult d'escuiers vaillans et preux. Toutes voies au tiers jour après ce fait, à ice lieu vint le gardien des frères Meneurs d'Arras, et recueilli le corps du très-noble conte d'Artois, desnué de vesteures et navré de trente plaies. Lequel gentil conte icelui gardien en une chapelle prochaine d'ilecques de femmes de religion nonains, de petit édifiement, si comme il pot, quant il ot le service célébré, mist le corps en sépulture. Et vraiement iceste instance et démollicion et male aventure à François à venir, icelle comete qui à la fin du moys de septembre devant passé à l'anuitier par pluseurs jours fu veue par le royaume de France, et l'éclipse au mois de janvier faite, si comme dient aucuns, le segnifièrent et demonstrèrent.

Les Grandes Chroniques de Saint-Denis.

SUITE DE LA LUTTE DE PHILIPPE LE BEL CONTRE LE PAPE
BONIFACE.
Des prélas de France qui envoièrent à court de Rome.
1302.

En ce meisme temps les prélas du royaume de France qui en l'an devant prochain estoient appellés et semons de venir à court de Rome, si orent conseil ensemble, et regardèrent qu'il n'i pooient aler, tant pour la guerre de Flandres comme pour ce que par les maistres du royaume de France estoit dévée porter or et argent; mais pour ce qu'il ne peussent estre repris de désobéissance envoièrent pour eux trois évesques, qui denoncièrent pour eux au pape Boniface la cause de leur demourance. Et à ce pape ensement envoia le roy de France l'évesque d'Aucuerre Pierre, et luy pria que pour s'amour il regardast de la besoigne pour laquelle les dis évesques vouloient assembler jusques à un temps miex convenable.

Du cardinal Le Moine qui vint en France en message.

Et adecertes en cest an ensement les prélas du royaume de France, delès le mandement en l'an devant passé, aux kalendes de novembre non comparans né venans, Boniface riens n'ordena de ce qu'il avoit empensé à faire: et pour ce que à profit venir ne povoient, si comme devant avoient segnefié et mandé, lors à eux le pape de Rome Jehan Le Moine, prestre et cardinal de l'églyse de Rome, en France envoia et destina, qui à Paris au commencement du mois de quaresme vint. Quant le concile fu assemblé, il orent secret conseil avec eux, et au pape par lettres closes ce qu'il avoit oï de eux manda; et tant longuement demoura en France jusques à tant que sur ces choses le pape luy mandast sa volenté et son plaisir.

Et en cest an ensement, en Gascoigne, ceux de Bourdiaux qui jusques à maintenant sous le povoir du roy de France paisiblement et à repos s'estoient tenus, quant il oïrent son repaire de Flandres sans riens faire, tous ses gens et les François déboutèrent et chacièrent hors de Bourdiaux, la seigneurie d'icelle cité à eux, par folle présompcion, usurpans et prenans. Car adecertes il doubtoient, si comme pluseurs affermoient, que sé la paix du roy de France et du roy d'Angleterre estoit du tout en tout faite, que il de maintenant au povoir du roy d'Angleterre ne fussent sousmis, et que tantost après il ne leur fist ainsi comme il avoit fait jadis à la cité de Londres. Car l'en dit luy avoir fait pendre les bourgeois à leur portes.

De l'accusement le pape de Rome.
1303.

En ce temps, les barons et les prélas du royaume de France, par le commandement du roy, à Paris au concile se assemblèrent [28], et ilec fu traitié devant tous: c'est assavoir d'aucuns agravemens du royaume et du roy et des prélas que à eux, si comme l'opinion de moult de gens estoit veu affirmer, le pape de Rome en prochain entendoit faire [29]. Et fu ensement icelui pape d'aucuns chevaliers devant les prélas et la royale majesté de moult de crimes blasmé, diffamé et accusé: c'est assavoir de hérésie, de symonie et d'omicide, et de moult d'autres vilains mesfais droitement sur luy mis et tous vrais, si comme aucuns disoient. Et pour ce que à pape et à prélas hérites [30] selon ce que l'en treuve ès sains canons, ne doit pas estre paiée obédience, fu ilec du commun conseil de tous appellé jusques à tant que le pape de ces crimes et de ces cas que l'en luy avoit mis sus s'espurgast, et qu'il en fust de tout en tout purgié. Et ainsi à la parfin, ce parlement deslié, l'abbé de Cistiaux seul à eux non assentant avec indignacion et desdaing de moult tant du roy comme des prélas, s'en revint à son propre lieu. Et lors le cardinal de Rome Jehan Le Moine, qui un pou devant ce avoit esté envoié en France, et lors en pélerinage estoit allé à Saint-Martin-de-Tours, quant il oï nouvelles du pape, au plus tost qu'il pot issir du royaume de France s'en issi. Et en cest an ensement Robert fils le conte de Bouloigne et d'Auvergne, Blanche la fille Robert de Clermont, fils du saint roy de France Loys, espousa.

Coment le message de pape Boniface fu mis en la prison le roy.

En icest an ensement un archédiacre de Constance, nommé Nicole de Bonnefaite, message du pape Boniface et de luy en France envoyé pour ce que le royaume supposast à entredit, si comme pluseurs l'estimoient, à Troies, une cité de Champagne, au royaume de France, fu pris et mis en la prison le roy de France. En cest an ensement Phelippe fils le conte de Flandres Gui, qui par pluseurs ans avec le roy de Secile Charles le secont avoit demouré, et de maintenant usant, si comme l'en disoit, de la pecune pape Boniface et de son aide, avec grant compaignie de Tyois et d'Alemans soudoiers, environ la Saint-Jean-Baptiste, appliqua en Flandres; duquel le peuple des Flamens accréu moult et enorgueilli, la terre du roy de France prist plus aigrement à envaïr que devant, et lors le chastel de Saint-Omer, en la conté d'Artois, dès maintenant voullurent asseoir. Et comme non pas sagement passoient et aloient entour le chastel, des leur en occistrent ceux du chastel trois mille: de la quelle chose les Flamens trop iriés et courrouciés, comme il ne pussent ilec profiter pour la forteresse du lieu, vers Terouanne, une cité du royaume de France, menèrent leur ost; laquelle au mois de juillet assistrent et consommèrent par embrasement.

De la mort le pape Boniface.

Et en icest an ensement, quant le pape Boniface entendi les félonnies et les crimes de luy dis au concile des François, et l'appel qui fu proposé et fait des prélas, si proposa à faire un concile pour remédier à ces choses. Et pour ce qu'il ne luy fust fait injure de pluseurs qu'il avoit courrouciés et meismement des cardinals de la Colompne qu'il avoit déposés, si se douta et lors s'en ala à la cité d'Anaigne [31], dont traioit origine [32] et naissance, et sous la garde de ceux de la cité se reçut, en atraiant à lui par jour les cardinals dehors les murs, et au vespre revenant, les portes de la cité closes. Chascun jour pourchaçoit et délibéroit quelle chose seroit mieux à faire en si grant tourbe de choses: mais comme il cuidast ilec trouver seur refuge et reconfort, si fu ilec de ses adversaires maintenant assis. Et quant ceux de la cité virent ce, si mandèrent aux Romains que il receussent leur pape, aux quiels quant il furent venus, il fu tantost rendu et pris: et eust été d'un des chevaliers de la Colompne deux fois parmi le corps féru d'un glaive sé un autre chevalier de France ne l'eust contresté: mais toutes fois de ce chevalier de la Colompne en retraiant fu féru au visage, si que il en fu ensanglanté. Et comme il fu mené à Rome d'un chevalier le roy de France nommé monseigneur Guillaume de Nogaret, il le suivi humblement et dévotement, auquiel pape l'en dit lui avoir reprouvé et dit en telle manière: «O toi chaitif pape, voy et considère et regarde de monseigneur le roy de France la bonté, qui tant loing de son royaume te garde par moi et deffent.» Duquiel les paroles ice pape après ce ramenant à mémoire, comme il fu à Rome establi en son consistoire, la besoigne du roy de France et de son royaume commist à Mahy-le-Rous, diacre-cardinal, qui, selon ce qu'il seroit expédient et avenant, de la devant dite besoigne à sa pleine volenté ordeneroit. Et quant il ot ce dit, au chastel de Saint-Ange dedens Rome s'en ala et se reçut; et par le flux de ventre, si comme l'en dit, chéi en frenaisie, si qu'il mengeoit ses mains; et furent oïes de toutes pars par le chastel les tonnerres et veues les foudres non acoustumées et non apparans ès contrées voisines. Celui pape Boniface sans devocion et profession de foy mourut. Après laquelle chose, fu pape en l'églyse de Rome le cent quatre-vingt et dix-huitiesme, Benedic l'onziesme, de la nacion de Lombardie, de l'ordre des frères Prescheurs que l'en appelle Jacobins.

Les Grandes Chroniques de Saint-Denis.

LA BATAILE DE MONS EN PUELLE.
1304.
De la bataille de Mons en Peure: coment les Flamens furent desconfis.

En ce meisme an ensuivant Phelippe le Biau, roy de France, tierce fois après le rebellement de ceux de Flandres, à Mons en Peure au moys d'aoust assembla contre eux grant ost. Adonc, comme à un jour du moys dessus dit, de convenance et d'acort fait de l'une partie à l'autre [33] déussent venir à bataille, ceux de Bruges et les autres Flamens, dès maintenant leur armes prises, toutes leur charrètes, leur charios et leur autre appareil bataillereux tout entour eux espessement et ordenéement mistrent, pour ce que nul ne les peust trespercier né envaïr sans grant péril. Et lors de toute pars les François comme il deussent entrer en bataille, je ne sai par quel parlement, eux ainsi avironnés, sans bataille et sans aucun assaut jusques vers vespres se tindrent. Et adecertes pluseurs cuidoient, pour les messages d'une part et d'autre entrevenans, que paix fust du tout faicte et fermée; et pour ce se départirent et espandirent çà et là en aucune manière, non cuidans en ce jour plus avoir bataille. Lors les Flamens ce apercevans soudainement s'esmurent, et vindrent jusques aux tentes du roy; et fu le roy si près pris que à paines pot-il estre armé à point; et ainsois que il peust estre monté sur son cheval, pot-il véoir occire devant luy messire Hue de Bouville, chevalier, et deux bourgeois de Paris, Pierre et Jaques Gencien, les quiels pour le bien qui estoit en eux estoient prochains du roy; mais quant il fu monté, très-fier et très-hardi semblant monstra à ses anemis.

Adonc le roy ainsi noblement soy contenant, François ce aprenans qui jà ainsi comme d'une paour se vouloient dessambler et départir, pour le roy secourre isnelement se hastèrent, et du tout en tout à la bataille s'abandonnèrent, et crièrent ensamble: Le roy se combat! le roy se combat! et ainsi la bataille constraingnant et de toutes pars croissant, Charles conte de Valois, Loys conte d'Evreux, frères Phelippe le roy de France, Gui conte de Sainct-Pol, Jehan conte de Dammartin, nobles chevaliers et autres grans maistres, pluseurs contes, ducs et barons et chevaliers, avec les autres nobles compaignies à pié et à cheval, ès Flamens lors isnelement se plungièrent et embatirent, et vers le roy se traistrent. Lors adonc iceux nobles, estant avec leur noble et forte compaignie à pié et à cheval, la bataille entre eux merveilleuse, forte et aspre fu faicte; mais les Flamens du tout en tout furent rués jus et acraventés, et de eux fu faicte grant occision et mortalité, et si grant abatéis, qu'il ne porent plus arrester. Mais la fuite commencièrent très-laide et très-honteuse, délaissans charrètes et charios et tout leur appareil bataillereux. Et adecertes, pour voir, sé la nuit oscure venant n'eust la bataille empeschiée, pou de si grant nombre de Flamens en fust eschapé que mors du tout en tout ne fussent. Et ainsi, la bataille parfaicte et fenie, notre roy Phelippe, noble batailleur, à torches de cire alumées, de la bataille s'en revint aux tentes avec sa noble chevalerie. Et ainsi comme il fut dit pour voir, sé cil roy de France Phelippe le Biau ne se fust contenu si noblement ou si vertueusement, ou sé en aucune manière il eust montré la queue de son cheval aux Flamens pour soy en retourner, tout l'ost des François eust ramené ainsi comme à néant ou, par aventure, desconfit. Adecertes en celle bataille des Flamens fu occis un noble chevalier et le chief ot copé Guillaume de Juilliers, noble chevalier, et luy copa Jehan de Dammartin, et pluseurs autres grans Flamens, et de menu peuple grent multitude y furent occis, à par un pou jusques à trente six mille. Et aussi en celle bataille, le conte d'Aucuerre, noble chevalier françois, par la très-grant chaleur qui ilec estoit, fu estaint de soif. Et ainsi Phelippe le Biau, roy de France, en l'an de son règne dix-huit, à Mons en Peure en Flandres, usant de l'aide de Dieu, de ces Flamens, sans grant péril, de luy meisme loable victoire en rapporta; et à Paris environ la Sainct-Denis, à grant joie et inestimable revint.

Et en cest an, au moys de décembre, les os de Robert jadis conte d'Artois, lequel avoit esté tué en Flandres, furent aportés à Pontoise, et en l'églyse de Maubuisson près Pontoise furent enterrés.

Et en ce meisme an, après Noël, l'en commença à traictier en parlement à Paris de la paix des Flamens, mais il n'i ot rien consommé né parfait.

Les Grandes Chroniques de Saint-Denis, éditées et annotées par M. Paulin Pâris.