A côté de ces humeurs craintives, on trouve parmi les noirs une confiance audacieuse dans ce qu'ils nomment «Grigris». Croiriez-vous qu'un petit sachet de cuir, à l'intérieur duquel est cousu un verset du Coran et qu'on suspend autour du cou, suffit à vous procurer tous les bonheurs et à écarter tous les maux? C'est comme cela cependant. Avec le Grigri on ne peut être ni blessé ni tué. Quand je leur proposai de décharger sur eux une volée de balles de mon Winchester, ils allaient immédiatement se planter à 50 mètres avec un air épique de défi et de suffisance imbécile.
*
* *
Nous compléterons bientôt ces détails dans un travail complet sur la
Guinée. Ces quelques lignes, dans lesquelles nous n'avons en somme rien
dit de la colonie portugaise, des richesses de son sol, des peuples de
l'intérieur, etc., n'ont d'autre but que de tracer un cadre aux scènes
représentées par les gravures. Elles permettront au lecteur,
tranquillement assis dans son fauteuil, de faire un petit tour dans des
villes européennes bâties au pays des noirs, et lui enverront, je
l'espère, un chaud rayon de leur soleil, pendant qu'il grelotte au coin
du feu, l'hiver.
Raoul de Rocheblanche.
Une physionomie essentiellement parisienne vient de disparaître: M. Philippe Simon, dit Lockroy, est mort à l'âge de quatre-vingt-huit ans. Son père était le commandant Simon, qui fut chevalier de l'empire: son fils, M. Édouard Lockroy, est député de Paris et a été deux fois ministre. Philippe Simon eut une carrière longue et variée, pleine d'œuvres, toujours guidée par une activité saine et de bonne humeur. Après avoir fait de très complètes études littéraires, il passa ses examens de droit, mais abandonna bientôt le barreau: pris de la passion du théâtre, à laquelle tant de jeunes gens paient le tribut, il s'engagea comme acteur et, débuta à l'Odéon, en 1827, dans les Vêpres Siciliennes de Casimir Delavigne. De l'Odéon, il passa à la Comédie-Française où le répertoire romantique de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas père trouvait en lui un interprète d'autant plus intelligent et fidèle qu'une vive amitié l'unissait à ces deux illustres écrivains. Philippe Simon ne tarda pas, d'ailleurs, à devenir leur confrère; il cessa, en effet, en 1840 de jouer les pièces des autres pour en composer de son crû. C'était le temps des vaudevilles aimables, faciles, et des opéras-comiques qui n'étaient autre chose que le vaudeville agrémenté de musique. Philippe Simon-Lockroy avait la gaieté franche--la gaieté française--qui est nécessaire au genre: il devait réussir et il réussit. D'abord, avec des collaborateurs comme Scribe, Anicet-Bourgeois, Arnould, puis tout seul, il fit applaudir un grand nombre de pièces dont plusieurs ont eu les honneurs des reprises; il écrivait aussi des livrets d'opéra-comiques, dont plusieurs sont devenus très populaires: citons, dans l'ensemble du répertoire, le Maître d'École, Bonsoir, Monsieur Pantalon, les Trois Épiciers, les Chevaliers du guet qu'on jouait l'autre jour aux matinées classiques du Vaudeville, Ondine, la Fée Carabosse, les Dragons de Villars, etc...
M. PHILIPPE LOCKROY
D'après une photographie de M.
Nadar.
Le théâtre de la Comédie-Française, qui avait pris M. Philippe Simon-Lockroy acteur et auteur, l'eut comme administrateur après 1848, sur la nomination de Ledru-Rollin, ministre de l'intérieur du gouvernement provisoire. Il ne garda pas longtemps ces fonctions: d'ailleurs, les convictions républicaines de M. Simon-Lockroy ne pouvaient le laisser longtemps en bonne grâce, au moment où la réaction commençait. Engagé comme volontaire, en 1870, à l'âge de soixante-sept ans, dans le bataillon même que commandait son fils, M. Simon-Lockroy prit part à la bataille de Champigny où il reçut à la jambe une balle qui lui fit une assez sérieuse blessure, nécessitant un repos de six mois.
Dans ces dernières années, M. Philippe Simon-Lockroy, justement heureux et reposé après une carrière si pleine et si honorable, fier surtout des succès politiques de son fils, se laissait vieillir, souriant et aimable, et, comme Candide, cultivait son jardin. Ce jardin avait d'ailleurs, cette particularité rare que M. Simon-Lockroy l'avait créé sur son balcon de la rue Washington: il y poussait des fleurs et même des fruits, qui étaient régulièrement primés aux concours horticoles; ces petits triomphes remplissaient d'aise ce vieux Parisien spirituel et de bonne humeur, dont la fin a vraiment été, selon l'expression du poète, «le soir d'un beau jour».
L'HIVER DE 1891.--Aspect d'une des fontaines de la place
de la Concorde.
Les jardins brodés de Chicago: la Mappemonde.
Les Américains ont adopté depuis quelque temps pour leurs jardins publics un mode de décoration qui n'est pas sans originalité, bien qu'il ne soit au demeurant que l'amplification en quelque sorte de ce que l'on fait couramment chez nous.
On sait, en effet, qu'au moyen de plantes au feuillage diversement coloré, plantées à côté les unes des autres, nos horticulteurs obtiennent des effets de tapis très curieux.
On dessine, de cette façon, sur le fond vert d'une prairie, des étoiles, des massifs, on simule des animaux, des signatures d'homme célèbre, et l'on peut écrire des distiques entiers.
Il est inutile d'insister sur ces fantaisies que tout le monde connaît.
Les Américains ont appelé cela les jardins brodés, et, sous ce rapport, les parcs de Chicago renferment les chef-d'œuvre du genre. Nous en donnons ici deux échantillons dont l'un représente le Cadran solaire, l'autre, la Boule du Monde. Ils sont constitués simplement par une carcasse métallique de fer, dessinant l'objet que l'on veut représenter, charpente qui est solidement encastrée dans le sol ou dans un socle si l'objet, comme la boule du monde, par exemple, doit tenir en l'air ou faire relief sur le sol. Dans les intervalles calculés de cette charpente sont alignés ou intercalés des pots de fleurs contenant des plantes grasses de diverses couleurs. C'est d'un effet très original.
CHICAGO.--Les jardins brodés: le Cadran solaire.
La semaine parlementaire.--La Chambre a procédé à l'élection de son bureau.
M. Floquet n'avait pas de concurrent pour la présidence. Il a été élu par 282 voix sur 333 votants; il y a eu 43 bulletins blancs.
Ont été élus vice-présidents: M. Casimir Périer, 244 voix; M. Peytral, 234; M. de Mahy, 233, et M. Spuller, 148.
Les secrétaires sont: MM. Lavertujon, Pichon, Philipon, Rabier, Boissy-d'Anglas. Jumel, de Montalembert et d'Espeuilles. Ces deux derniers secrétaires, qui représentent la droite dans le bureau, remplacent MM. de Kergorlay et Amédée Dufaure, qui n'étaient plus candidats.
Ont été nommés questeurs: MM. Royer, Bizarelli et Guillaumou.
Suivant une habitude à peu près constante, la session a commencé par un certain nombre d'interpellations. D'abord celle de M. Ernest Roche sur l'emploi des fonds provenant du pari mutuel. Le ministre de l'intérieur a répondu en déposant sur le bureau de la Chambre une proposition de loi sur cette question, et en demandant l'ajournement de la discussion à un mois. Cet ajournement est voté par la Chambre.
Une interpellation de M. Le Veillé sur le cumul exercé par le procureur de la République à Limoges, lequel donne à l'école primaire supérieure de cette ville des leçons de législation usuelle, aboutit à l'ordre du jour pur et simple, voté par la Chambre sur la demande du ministre de la justice, par 319 voix contre 80.
L'interpellation de M. Francis Laur, «sur les mesures que le ministre des finances compte prendre pour empêcher le drainage de l'or sur les marchés étrangers, a donné lieu à un débat plus animé.
La thèse de M. Laur était que le gouvernement, bien loin de consentir, comme il l'a fait récemment, à un prêt de 75 millions à la Banque d'Angleterre par la Banque de France, devait, au contraire, imiter les gouvernements voisins qui s'opposent, par des mesures économiques et financières, à l'exportation de l'or monnayé.
Un membre de l'opposition, M. le comte de Lanjuinais, est intervenu dans la discussion pour soutenir en cette circonstance le gouvernement. Il a félicité le ministre d'avoir autorisé le prêt à la Banque d'Angleterre, et déclaré que, sans cela, le taux de l'escompte aurait été subitement élevé en France au détriment du commerce national, par contre-coup de la crise financière qui aurait sévi avec plus de rigueur encore dans le pays voisin.
M. Rouvier a pris ensuite la parole pour justifier la conduite du gouvernement et la Chambre lui a donné gain de cause en repoussant par 428 voix contre 29 l'ordre du jour de blâme déposé par M. Francis Laur.
M. Dumay a interpellé le ministre de la justice à propos de la fermeture d'une usine à Revin, de l'expulsion d'un certain nombre d'ouvriers belges pour faits de grèves et de l'attitude prise en cette circonstance par le patron de l'usine en question, M. Martin, sujet belge lui aussi, attitude que M. Dumay a déclaré provocatrice à l'égard des ouvriers en même temps que contraire à la loi. Sur la proposition de M. Calvinhac, l'examen des faits signalés par M. Dumay a été renvoyé par 250 voix contre 140 au ministre de la justice.
Une question qui ne pouvait manquer d'arriver en discussion devant la Chambre est celle qui concerne les misères sans nombre et sans nom produites par la longue période de froid que nous venons de traverser. M. le ministre de l'intérieur a présenté une demande de crédit de deux millions destiné à secourir les malheureux des villes, sans préjudice du crédit spécial sera affecté aux populations rurales tout aussi cruellement atteintes, sinon davantage.
La Chambre a déclaré l'urgence et voté la discussion immédiate.
M. Dumay a demandé un prélèvement de 50,000 francs pour l'appropriation des postes-casernes et leur chauffage en faveur des indigents.
M. Gauthier a proposé le dégagement des objets de literie déposés au Mont-de-Piété, mais M. Constans a rappelé que toutes les fois qu'on a voulu prendre une mesure de ce genre, on s'est heurté à cet inconvénient que les trois quarts des reconnaissances étaient aux mains de spéculateurs, en sorte qu'au lieu de secourir des indigents, on favorisait des usuriers. Le ministre a ajouté que l'administration avait tous les éléments nécessaires pour faire équitablement et rapidement la répartition des secours. Le projet de loi a été voté à l'unanimité de 532 votants.
A la séance de lundi dernier est venue l'interpellation de M. Bourgeois (du Jura) relativement à la dénonciation des traités de commerce. C'était de beaucoup la plus importante, car elle était en quelque sorte le prélude de la discussion qui doit s'engager cette année sur l'ensemble de notre régime économique. Protectionniste à outrance, M. Bourgeois demandait la dénonciation de tous les traités de commerce indistinctement. M. Ribot, qui lui a répondu, a formellement déclaré «que la France ne devait pas s'isoler dans le monde et s'entourer de barrières, qu'elle entendait seulement réviser et élever ses tarifs dans la mesure de ce qui est juste et utile à ses intérêts». Le ministre a été applaudi sur tous les bancs de la Chambre. La doctrine, qui tient le juste milieu entre le protectionnisme exagéré et la liberté absolue, a été approuvé à gauche comme à droite, car on a vu, chose rare, un député monarchiste, M. Paul de Cassagnac, et un député boulangiste, M. Déroulède, monter à la tribune pour s'associer à la politique économique du gouvernement. Enfin, M. Méline étant venu à son tour lui donner son appui, on pouvait s'attendre à un vote à peu près unanime en faveur du ministère. Et, en effet, un ordre du jour de confiance a été voté par 458 voix contre 11. C'est la plus forte majorité que le gouvernement ait obtenue sur une question économique.
--L'élection du bureau du Sénat a donné les résultats suivants:
Président, M. Le Royer, 168 voix.
Vice-présidents, MM. Bardoux, 158 voix: Challemel-Lacour, 153; Merlin, 146; Demole, 143.
Secrétaires, MM. Hugot, 158 voix; Cabanes, 156; Franck. Chauveau, 155; Dusolier, 154; marquis de Carné, 148, Morellet, 140.
Questeurs, MM. l'amiral Peyron, 156 voix; Guyot, 154; Cazot, 143.
La charge de Sedan: M. de Beauffremont et M. de Galliffet.--A-t-il émis un paradoxe, celui qui a prétendu que seuls les romans sont vrais et que l'histoire est fausse d'un bout à l'autre? C'est une question qu'on peut se poser quand on voit quelle peine on éprouve à établir l'authenticité d'un fait contemporain, alors qu'on peut compter sur l'absolue sincérité des témoins.
Toute la semaine a été remplie par les polémiques des journaux sur ce point d'histoire: Qui a commandé la charge de Sedan? Le prince de Beauffremont, qui était à ce moment le plus ancien colonel, en revendique l'honneur, mais le marquis de Galliffet soutient de son côté, que nommé général de brigade à la date du 30 août, lui seul avait le droit de commander cette fameuse charge, qui fut une gloire au milieu de nos ruines. La question est de savoir si le décret qu'invoque le marquis de Galliffet, et qui existe en effet dans les archives de la guerre à la date du 30 août, a été bien réellement signé ce jour-là par l'empereur. C'est ce que mettent en doute les adversaires de M. de Galliffet. Le maréchal de Mac-Mahon a déclaré en effet que ce décret est resté sur la table de l'empereur, qui ne l'a jamais signé, et d'autre part le général Ducrot a proclamé hautement que la charge fameuse a été commandée en sa présence et sur son ordre par le général de Galliffet.
Comment se prononcer? En attendant qu'une communication officielle tranche ce débat une fois pour toutes, le pays ne peut que partager sa reconnaissance entre les deux héros qui méritaient tous deux de commander ces «braves gens» qu'admiraient nos ennemis.
La fuite de Padlewski.--Nous avons eu quelque raison, quand nous avons analysé l'étonnant récit de M. de Labruyère sur l'évasion de Padlewski, de nous borner à résumer ce récit, en laissant à la justice le soin de se reconnaître dans cet imbroglio et de décider quel pouvait être le texte de loi applicable à ce délit d'un nouveau genre, si audacieusement raconté. La justice semble avoir été aussi embarrassée que nous. En effet, poursuivi devant le tribunal correctionnel, M. de Labruyère a été condamné à treize mois de prison. M. Grégoire et Mme Duc-Quercy, qui ont également coopéré à l'évasion, ont été condamnés, le premier à quatre mois, la seconde à six mois d'emprisonnement.
Mais M. de Labruyère a interjeté appel, et devant la Cour les choses ont changé d'aspect. Les magistrats n'ont plus été aussi convaincus que l'individu conduit au-delà de la frontière sous le nom de Wolf fût réellement Padlewski, et ils ont purement et simplement acquitté le prévenu.
Cet arrêt rendait impossible l'incarcération de M. Grégoire et de Mme Duc-Quercy, qui ont été mis en liberté provisoire, en attendant, soit une révision du procès provoquée par le ministère public, soit une mesure gracieuse du président de la République.
Mais où est Padlewski? un instant on a cru le tenir pour tout de bon, en Espagne. Un individu arrêté à Olot a catégoriquement déclaré qu'il était le meurtrier du général Seliverstof; mais il a été reconnu qu'il prenait là «une fausse qualité» et on suppose qu'il a voulu dépister la police et détourner l'attention de façon à permettre au véritable meurtrier de gagner l'Amérique du Sud.
Saura-t-on jamais le fin mot de cette histoire invraisemblablement étrange? Il faut l'espérer, car il serait dommage que cette affaire, intéressante comme un roman, n'eût pas le dénouement qui termine tout roman qui se respecte.
Les événements du Chili.--Depuis trente ans le Chili, faisant exception au milieu des nations latines du Nouveau-Monde, échappait au fléau des révolutions et des pronunciamientos, et cette sagesse lui avait assuré une prospérité que les républiques voisines pouvaient lui envier. Malheureusement cette situation privilégiée vient de prendre fin. Des événements, que l'on peut juger très graves malgré les réticences du télégraphe, se sont produits, et on ne sait où s'arrêtera ce mouvement qui a séparé, du premier coup, l'armée et la marine, les troupes de terre étant restées fidèles au gouvernement et les forces navales s'étant mises en partie au service des révoltés.
Depuis quelque temps déjà l'agitation existait dans les esprits, sinon dans la rue. Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif étaient en état de lutte constant. Dans les deux chambres, l'opposition contre le président Balmaceda comptait une majorité sérieuse et elle avait réussi à faire voter deux lois: l'une sur la réforme électorale, l'autre donnant aux chambres le droit de se réunir sur la simple convocation de leur bureau. Le Président refusa sa ratification à ces deux lois. De là le conflit à l'état aigu.
En dernier lieu, les chambres ont refusé de voter le budget.
Au 1er janvier, le président adressa un manifeste au pays, rejetant sur le congrès la responsabilité des embarras créés par l'absence des lois de finances et réglant de sa propre autorité les dépenses de l'État, ainsi que la fixation des contingents de l'armée et de la marine.
Les présidents des deux chambres prirent alors la résolution de quitter la capitale, en lançant à leur tour un manifeste dans lequel ils dénonçaient les violations de la Constitution commises par M. Balmaceda, et ils se réfugiaient à bord d'un navire de la flotte.
Aux dernières nouvelles, le mouvement insurrectionnel prenait de l'extension.
Amérique du Nord.--La mer de Behring.--Le conflit pendant entre l'Angleterre et les États-Unis, au sujet des pêcheries de la mer de Behring, entre dans une phase nouvelle. L'affaire a été portée par les représentants du Dominion, d'accord avec l'Angleterre, devant la Cour suprême des États-Unis, à laquelle les intéressés demandent d'annuler la saisie du bâtiment de pêche, W. P. Hayward, opérée, en 1887, par les agents du gouvernement de Washington. L'Attorney général, n'ayant pas reçu d'instruction, a demandé une remise de quinze jours pour formuler ses conclusions.
On ne peut prévoir ce que décidera la Cour suprême, mais si elle ne prononce pas un déclinatoire d'incompétence, la diplomatie se trouvera dessaisie de la question.
On sait quel est le rôle de la Cour suprême aux États-Unis. Gardienne du pacte constitutionnel, elle se meut dans une sphère supérieure, non seulement à celle des États particuliers, mais même à celle du gouvernement fédéral. Elle a le droit--qu'elle a déjà exercé--d'annuler les lois contraires à la lettre, ou même à l'esprit de la Constitution. Il sera curieux de voir la solution que ce tribunal, qui n'a pas d'analogue dans le monde entier, apportera à cette grosse question internationale.
Les Indiens sioux. Comme il était facile de le prévoir, les Indiens, cernés de toutes parts, épuisés par le manque de vivres, en sont réduits à faire leur soumission. Toutefois, plusieurs villes limitrophes des réserves sont encore visitées par des bandes de Peaux-Rouges, et l'on craint des collisions sanglantes.
Le général Miles a eu une conférence avec Eagle Pipe, l'un des principaux chefs indiens, afin d'établir les bases d'un arrangement mettant un terme au conflit. Toutefois l'insurrection, mal éteinte, reste menaçante sur différents points.
Nécrologie.--Le compositeur Léo Delibes.
M. Godart, conseiller à la Cour d'appel de Paris.
M, Coquille, rédacteur au journal l'Univers depuis 1845.
Mme Benoit Fould.
M. George Bancroft, célèbre historien et homme politique américain.
M. Alonzo Martinez, président de la Chambre des députés en Espagne.
M. Macé de Lépinay, doyen honoraire le la faculté des lettres de Grenoble.
Le sculpteur Aimé Millet.
M. Émile Barlatier, directeur du Sémaphore de Marseille.
M. Carle, rédacteur du même journal.
M. Laisné, architecte, membre de la Commission des monuments historiques.
M. François Thiery, grand négociant français établi à Bruxelles, qui montra un dévouement sans bornes en faveur de nos soldats réfugiés en Belgique en 1870.
M. Philippe Lockroy, auteur dramatique, père de l'ancien ministre.
Théâtre-Français, Odéon.--L'anniversaire de Molière.
Le Théâtre-Français et l'Odéon ont fêté l'un et l'autre, le 15 janvier, avec le Tartuffe, l'anniversaire de Molière. Voilà un chef-d'œuvre, le public s'entendrait à merveille, si les critiques et les conférenciers n'avaient pas la prétention de le lui démontrer. Mais, par le temps qui court, où une série de beaux esprits et d'érudits accaparent Molière pour le professer, chacun d'eux à son système à son sujet et sa théorie: chacun a son idée à propos de telle pièce ou de telle autre. Ce n'est pas toujours celle de Molière, et l'auteur et le commentateur sont quelquefois en complète contradiction, ce qui ne laisse pas d'étonner un tant soit peu le public.
J'assistais il y a quelques mois à une conférence d'un homme d'esprit sur le Tartuffe. La conférence précédait comme toujours la comédie. Pendant plus d'une heure, nous écoutâmes avec le plus grand intérêt cette causerie charmante, facile, improvisée pour être imprimée plus tard, pleine d'aperçus les plus ingénieux, et explicative du génie de Molière, l'homme et l'œuvre à la fois, avec une abondance de procédés de critique et de psychologie merveilleuse. On joua la pièce ensuite. La salle étonnée ne s'y retrouvait plus. Le texte détruisait le commentaire, mais là, de fond en comble.
Faut-il s'en étonner? Le génie de Molière n'a pas tant de complications, tant d'habiletés, et est tout entier dans sa simplicité même, et je ne sache pas d'œuvre plus claire que ce merveilleux Tartuffe. Notez qu'en dehors de la comédie qui suffit à s'expliquer elle-même en ses cinq actes incomparables, nous possédons sur l'Imposteur une lettre qui pourrait bien être de Molière lui-même et qui est un compte rendu de sa répétition générale, compte rendu très fidèle puisqu'il parle de quelques scènes supprimées à la première représentation. Le feuilleton est fait de main de maître; c'est un décalque exact de la comédie. Donc sur le Tartuffe, pas un doute, pas un point d'interrogation: même dans les plus petits détails. Les caractères sont d'une franchise absolue, les personnages se dessinent par des lignes nettement arrêtées: c'était affaire au temps de déranger tout cela et de donner par endroits une autre version que celle du poète.
Tartuffe, selon l'indication de Molière lui-même, paraît sous l'ajustement, d'un homme du monde, avec le petit chapeau, les grands cheveux, le grand collet, l'épée et les dentelles sur tout l'habit. Nous le voulons maintenant sous l'accoutrement d'un homme d'église. Je regrette, pour ma part, que M. Got ait donné en cela dans les travers du temps. Je l'écoutais, l'autre soir, dans ce terrible rôle. Il est impossible de pousser plus loin l'art de la comédie. Si j'avais un conseil à donner à un jeune comédien à ses débuts, je lui dirais: «Allez voir ce maître des maîtres; pas un mot, pas un regard, pas un geste qui n'ait son accent, sa vérité, sa puissance. C'est la perfection même; jamais il ne vous sera donné de retrouver un ensemble aussi complet. Mais pourquoi M. Got a-t-il diminué l'importance de ce personnage en le réduisant au rôle d'un amoureux de sacristie? Oui, certes, Tartuffe convoite la femme d'Orgon, mais il veut sa fille aussi, mais il veut la fortune de cet imbécile. C'est un fier gueux que ce Tartuffe! et c'est vraiment lui faire du tort que de s'arrêter à la bagatelle de ses désirs effrontés et de ne pas lui donner tous ses vices.
Mon avis est donc que M. Got a fait erreur sur ce Tartuffe, qui en a trompé bien d'autres du reste, Boileau un des premiers; oui, Boileau, l'ami de Molière. Jugez, dès lors, si on est pardonné de s'égarer à ce sujet.
Il existe à la Bibliothèque un manuscrit de la main de Brossette. Ce sont des notes; elles ont été publiées il y a une trentaine d'années, à la suite de la correspondance de Brossette avec Boileau; elles sont peu connues, et pourtant elles sont des plus curieuses. Brossette, avocat au parlement de Lyon, avait une grande admiration pour Boileau; il était jeune et il rendait souvent visite au poète déjà vieux, qui le recevait dans sa maison d'Auteuil, et lui parlait du grand siècle et de ses amis, de Racine et de Molière surtout, pour lequel il avait une admiration toute particulière. Il le plaçait au-dessus de Racine et de Corneille, mais il le critiquait pour l'irrégularité des dénouements de la plupart de ses pièces.
Ce dénouement du Tartuffe lui paraissait particulièrement mauvais. Il l'avait dit à Molière, en lui en proposant un meilleur et de sa façon à lui. C'était bien simple. Plus de cassette et de papiers d'état compromettants, plus d'exempt armé de l'autorité du roi et conduisant Tartuffe en prison: après la découverte de l'imposture du Tartuffe, la famille d'Orgon, siégeant en cour de justice, délibérait sur ce qu'il y avait à faire souffrir à ce coquin. Chacun, jusqu'à Dorine, disait son mot: le frère d'Orgon opinait qu'il fallait mépriser la conduite d'un tel homme: on devait le chasser en ajoutant «une série de coups de bâton donnés méthodiquement», Mme Pernelle qui survenait alors aurait fait le diable à quatre pour soutenir l'homme et la vertu de son cher Tartuffe. La scène aurait été belle; on aurait pu lui faire dire bien des choses sur lesquelles le parterre aurait éclaté de rire: Mme Pernelle aurait querellé le parterre et se serait retirée en grondant, ce qui aurait agréablement fini la comédie, au lieu que, de la manière qu'elle est disposée, elle laisse le spectateur dans le tragique.»
Justement dans le tragique. C'était le but que visait le poète. Le
Tartuffe est et veut être un drame. Molière écouta Boileau dans ses
observations et laissa les choses telles qu'elles étaient, avec le
superbe, le terrible cinquième acte, le plus beau à coup sur de tout son
œuvre.
M. Savigny.
Il y a quinze ou vingt jours encore on pouvait voir aux premières représentations comme aux reprises de nos théâtres lyriques une grande et belle femme, à la taille élancée, à l'allure majestueuse et distinguée, aux grands yeux bleus éclairant un visage qu'encadraient de magnifiques cheveux de la nuance dite blond vénitien. C'était Mme la baronne Jules Legoux, qui vient de succomber malheureusement aux suites d'une congestion pulmonaire, dans sa quarante-neuvième année. Elle était, comme nous venons de le dire, de toutes les solennités artistiques: son rang social, ses qualités d'esprit, sa beauté, marquaient sa place dans toutes les grandes fêtes mondaines ou Paris déploie tous ses fastes: mais Mme la baronne Legoux avait d'autres litres pour prendre rang parmi les notabilités qui composent dans notre capitale le tribunal du bon goût. Sous le pseudonyme de Gilbert des Roches, elle avait écrit plusieurs compositions musicales dont les connaisseurs appréciaient la facture savante et l'inspiration toujours délicate. Ces œuvres ne parvinrent pas toutes au public: on sait quelles difficultés retardent, au théâtre l'avènement d'un talent nouveau, surtout d'un talent, musical. Pour Gilbert des Roches, il y avait encore ceci quelle était femme, femme du monde, et que le public et les directeurs de théâtre--déjà un peu défiants à l'égard des artistes inédits--le sont plus encore quand ces artistes sont des amateurs. Pointant Armide et Renaud, exécuté aux concerts du Château-d'Eau, avait montré que la musique de Gilbert des Roches serait goûtée des auditeurs d'une grande salle de spectacle.
C'est donc, avec la baronne Legoux, une artiste d'un vrai talent qui disparaît.
La mort est, cet hiver, impitoyable. Elle vient d'enlever à l'art français un de ses représentants les plus brillants, les plus aimés. Léo Delibes, l'auteur de tant de partitions si aimables, si charmantes, a succombé vendredi dernier après une agonie douloureuse. Il souffrait depuis longtemps d'une albuminerie assez grave; soudain un transport au cerveau s'est déclaré. En quelques heures, la mort achevait son œuvre.
Léo Delibes avait cinquante-cinq ans. Né d'une famille peu aisée, à Saint-Germain-du-Val, près du Mans, en 1836, il montra de bonne heure de grandes dispositions et une passion très vive pour la musique. A peine âgé de douze ans, il remportait le prix de solfège au Conservatoire. On le recherchait, dans les églises, comme enfant de chœur. Après avoir appris le piano avec Le Couppey, l'orgue avec Bazin, la composition dans la classe d'Adolphe Adam, il devint accompagnateur au Théâtre-Lyrique. Il commençait déjà à composer des fantaisies comme les Deux vieilles gardes, des opérettes, comme le Serpent à plumes, l'Omette à le Follembuche, etc., pour les Bouffes, Maître Griffard et le Jardinier et son seigneur pour le Théâtre-Lyrique.
En 1862, Delibes passe à l'Opéra, comme second chef des chœurs. M. Émile Perrin lui confie la musique du ballet la Source, qui réussit, et dès lors, Delibes, après un court retour à l'opérette l'Écossais de Chatou, la Cour du roi Pétaud marche de succès en succès... C'est d'abord Coppelia, le chef-d'œuvre des ballets, dont la faveur dure encore et durera longtemps. Puis viennent successivement: à l'Opéra Comique, Le roi l'a dit, ouvrage plein de bonne humeur et d'esprit; à l'Opéra, Sylvia: à l'Opéra-Comique, Jean de Nivelle, qui dépassa la centième représentation, et enfin Lakmé, cette œuvre si tendre, si poétique. Il venait de terminer une nouvelle œuvre, Cassia, où il avait voulu se mettre tout entier, et qui, assure-t-on, était encore plus large, plus complète que ce qu'il avait écrit jusqu'ici... Hélas! il ne sera pas là pour l'entendre!...
Officier de la Légion d'honneur, il était membre de l'Académie des beaux-arts depuis 1881 et aussi professeur de composition au Conservatoire.
Il s'en va, sincèrement pleuré par tous ceux qui, le connaissant,
avaient apprécié sa bonne grâce et la délicatesse de son âme. Les
Maîtres qui ont parlé sur sa tombe, après avoir célébré son talent, ont
rendu hommage à son caractère... Quelle est sa place, au juste, dans
l'école française? Un des orateurs qui ont prononcé son éloge funèbre,
le directeur des Beaux-Arts, l'a ainsi déterminée: «Léo Delibes, a-t-il
dit, se rattachait directement à cette lignée de musiciens français,
qui, au milieu du dernier siècle, créèrent, l'opéra-comique, et, malgré
les influences étrangères, lui conservèrent jusqu'à nos jours cette
marque d'esprit et de gaieté, de sentiment et de poésie familière, pour
laquelle nous sommes ingrats dans nos heures d'injustice, mais à
laquelle nous revenons toujours, car elle est notre fidèle image.»
Adolphe Aderer.
La semaine dernière, c'était d'Eugène Delaplanche, l'un des sculpteurs qui se sont le plus passionnément inspirés des efforts et des recherches de la nouvelle école, que nous enregistrions la mort. Cette semaine, la sculpture a fait une autre perte: celle d'Aimé Millet, l'un des derniers représentants de l'art romantique.
L'auteur du Vercingétorix de la colline d'Alix-Sainte-Reine (Côte-d'Or) ne fut pas en effet un artiste qui rêva les menues délicatesses et les finesses d'exécution des Florentins. Il voyait «grand». Il avait la robuste conviction de cette génération de 1830, qui pensait que le beau avait surtout de vastes dimensions.
De là, des œuvres souvent imparfaites, mais toujours inspirées par un magnifique enthousiasme et par l'ambition du colossal.
Aimé Millet était né en 1816. Après avoir longtemps hésité entre la peinture et la sculpture et exposé plusieurs fois des dessins très remarqués dans les salons annuels, il entra dans l'atelier de David d'Angers. Dès 1857, il obtenait un grand succès avec son Ariane, qui, achetée par l'État pour le musée du Luxembourg, lui valut une première médaille. Ce fut le commencement d'une carrière glorieuse. En 1859, il recevait la croix de la Légion d'honneur: en 1867, à l'Exposition Universelle, il remportait, pour la seconde fois, une première médaille: en 1870, il était promu au grade d'officier dans l'ordre de la Légion d'honneur.
Les œuvres d'Aimé Millet sont nombreuses. Nous avons cité déjà son Ariane et Vercingétorix. Cette dernière lui attira une grande popularité; au Salon de 1865--le même où figura le Chanteur florentin de Dubois--ses dimensions prodigieuses eurent le don d'enthousiasmer la foule. D'ailleurs, la simplicité héroïque du chef gaulois, ses moustaches tombantes, son front intelligent, éveillaient chez tous des émotions patriotiques, et l'on était reconnaissant à Aimé Millet de l'avoir dépeint tel à peu près qu'on l'imaginait volontiers.
A Paris, on connaît surtout son Apollon gigantesque qui domine l'Opéra, le Commerce, la Finance et la Prudence, qui décorent la façade du Comptoir d'Escompte, ses tombeaux de Murgor, de Baudin et d'Edgard Quinet.
Annuaire illustré de l'armée française, par Roger de Beauvoir.--La
maison F. Plon, Nourrit et Cie vient de mettre en vente sa publication
nouvelle: L'Annuaire illustré de l'armée française, de notre
collaborateur et ami, M. Henri-Roger de Beauvoir. L'annuaire de 1891 est
encore un progrès sensible sur ceux de 1890 et 1889, quoique ceux-ci,
par leur remarquable exécution typographique et artistique, aussi bien
que par l'utilité de leurs renseignements, aient été, dès leur
apparition, classés parmi les albums nécessaires, indispensables à tous,
aujourd'hui que l'armée est la nation toute entière, et, par le luxe de
leur édition, aussi bien placés sur la table du salon que sur celle du
cabinet de travail. Mais les renseignements utiles ont été multipliés en
celui-ci, qui est un guide sûr et complet pour tous ceux qu'intéresse le
rouage compliqué de notre organisation militaire. Toutes les questions
de recrutement de conseils de révision, d'appels de classes,
d'engagements et de réengagements, etc., etc. y sont résumées avec
clarté: les compositions de corps d'armée, les emplacements de troupes,
indiqués dans le plus complet détail: les écoles militaires
minutieusement étudiées: tout enfin fait de ce bel ouvrage le vade
mecum indispensable à tout Français qui, n'ayant pas dépassé 15 ans, se
trouve soumis à des obligations militaires. Que dire de la partie
artistique, absolument remarquable? Plus de soixante compositions
absolument inédites, signées de noms d'artistes d'un talent reconnu,
de grands dessins de page entière d'Armand Dumaresq, de Hœnen,
Perboyre, Comba, Soé, etc.: quelques très beaux portraits de Fernand de
Launay et Serendat de Belzim: quantité de jolis croquis semés à travers
tout l'ouvrage en font un album précieux; la typographie est
irréprochable; on a peine à comprendre comment on peut livrer au public,
pour un prix aussi modique, un ouvrage qui, outre son utilité technique,
tient une place honorable à côté des plus belles publications
illustrées.
A. L.
Trois mois en Irlande, par Mlle M.-A. de Bovet. 1 vol. in-18º, 3 fr.
50 Hachette.--S'il y a plaisir à lire ce récit d'un voyage de trois mois
dans la verte Érin, il n'en faut pas seulement trouver la cause dans la
beauté et l'originalité de la «terre d'émeraude», mais aussi et surtout
dans l'esprit de la voyageuse et le talent de l'écrivain. Pays charmant,
paraît-il, et malheureux à coup sûr, que l'Irlande! et Mlle de Bovet
n'hésite pas à lui témoigner son intérêt et ses sympathies, autant pour
ses attraits que pour ses infortunes. C'est ce témoignage, suivant elle,
qui lui a manqué le plus, depuis sept siècles de conquêtes, pour lui
réchauffer le cœur, et, comme il dépend de chacun de le lui donner,
elle nous en sollicite et nous propose, comme une bonne action qui
n'irait pas sans plaisir, d'aller en Irlande le lui porter nous-même. Il
est certain que cela est tentant après avoir lu son livre. Et nous
dirons volontiers avec elle: qu'on aille en Irlande--au moins dans le
livre de Mlle de Bovet.
L. P.
Les récréations photographiques, par A. Bergeret et F. Drouin (Mendel, éditeur. 118, rue d'Assas. Prix: 6 francs).--Intéressant volume qui, ainsi que son titre l'indique, a pour but de fournir à l'amateur l'occasion de sortir des sentiers battus et, de se délasser de ce que la photographie peut avoir par certains côtés de fatigant et de laborieux.
Les auteurs, sans négliger le côté pratique, ont passé en revue tout ce que l'art peut fournir d'amusant dans le métier.
Art de grimer les modèles, photographie astronomique, photo-miniature, photographie en ballon, en cerf-volant, photographie des feux d'artifices, des étincelles électriques, des fantômes, ombromanie, le photographe farceur, pour se photographier soi-même, photographe et badauds, les commandements du photographe amateur, sont les titres de quelques-uns des chapitres de l'ouvrage de MM. Bergeret et Drouin, ils suffisent à montrer ce qu'est l'œuvre tout entière.
Instruire et amuser, délasser à la fois l'esprit et la main, tel est le but que les auteurs s'étaient proposé, ils y ont pleinement réussi.
Chants et légendes de l'aveugle, par M. Guilbeau (Librairie Boulanger, 83, rue de Rennes).--Très curieux volume de poésies. L'auteur, qui est aveugle-né, parle en aveugle des impressions et des sensations des aveugles, et les images dont il se sort procèdent, non de la vue, mais de l'ouïe, ce sens si développé chez les êtres atteints de cécité; aussi son œuvre est-elle à la fois psychologique, naturaliste et artistique. On la sent vécue.
Un comité vient de se constituer sous la présidence d'honneur de M. le vice-amiral Jurien de la Gravière, à l'effet d'encourager la construction de yachts de course français, capables de lutter avec les champions les plus célèbres d'Angleterre et d'Amérique. On sait quelle importance la navigation de plaisance maritime a prise dans ces deux pays, où les courses de bateaux à voile passionnent autant la foule que les plus importantes réunions hippiques. La compétition pour la Coupe de l'America, qui dure depuis des années, pour la possession de ce trophée que les Anglais n'ont pu encore reprendre aux Américains, est regardée de part et d'autre comme ayant un immense intérêt national, car l'effort national pour créer le yacht digne de prendre part à cette espèce de tournoi suppose dans le peuple où il se produit un sens maritime très développé, et la passion en quelque sorte des choses de la mer.
La navigation de plaisance a fait en ces derniers temps, en France, de très rapides progrès; mais, si le nombre de ceux qui pratiquent ce sport si noble s'est très promptement développé, la construction des bateaux de mer, il faut le dire, est restée à peu près stationnaire. Et, pourtant, nos architectes navals, nos constructeurs, nos ouvriers, ne sont pas moins habiles que ceux de l'étranger. Il ne leur manque que l'occasion de montrer leur savoir-faire. C'est pour la leur donner que le Comité du yacht français vient d'être créé.
Il se propose de distribuer des primes et des encouragements aux propriétaires de bateaux de course et aux architectes navals, jusqu'au jour où constructeurs, armateurs et équipages se seront assez perfectionnés pour pouvoir entrer en lice avec chance de succès contre leurs rivaux d'Angleterre et d'Amérique. A cet effet, il créera des courses spéciales, donnera des prix aux plus méritants, récompensera ceux qui les premiers iront affronter la lutte avec l'étranger. Dès à présent, et pour faire connaître d'une façon précise le but auquel il aspire, il a décidé d'organiser une régate à courir dans les eaux françaises entre yachts de toutes nations, pendant la saison de 1892. D'ici là, on peut légitimement espérer que le yachting français, grâce aux encouragements qu'il recevra, se sera mis en mesure de soutenir dignement l'honneur des trois couleurs.
Le mouvement qui va nécessairement se produire dans les chantiers français, sous l'action du comité, aura les plus heureux effets pour les industries maritimes, pour ne parler ici que du côté matériel et économique de cette question. On ne sait pas assez en France que la navigation de plaisance maritime fait vivre en Angleterre tout un peuple de marins d'élite qu'on ne peut évaluer à moins de 20,000 hommes, et que les 3,000 yachts que l'on compte dans le Royaume-Uni représentent un capital de 300 millions.
Dans notre pays, il existe déjà plus de 1,000 yachts à voiles ou à vapeur jaugeant ensemble 20,090 tonneaux et occupant 5,000 marins. Il ne s'agit donc que de développer un sport déjà très prospère par lui-même, et de lui donner chez nous la légitime importance à laquelle il a droit, par les mêmes moyens que l'on a employés avec succès pour faire du sport hippique ce qu'il est aujourd'hui.
Notre puissance navale, nos industries maritimes, sont directement intéressées au développement de la navigation de plaisance. C'est ce qu'ont compris les membres du comité du yacht français où l'on voit, à côté de yachtmen comme MM. Perignon, Ménier, Demay, Pilon, Loste, Sahagué. Caillebotte, comte de Damrémont, baron de Sède, comte de Guebriant, comte Mosselman, etc., des marins comme l'amiral Jurien de la Gravière, le vice-amiral Miot, le contre-amiral Logé, des savants comme M. Georges Ponchet, de grands industriels comme M. A. Couvreux, les chefs de grands établissements de crédit ou des sociétés de navigation, comme MM. P. Donon et Duprat, directeurs des Chargeurs-Réunis, etc.
Le Comité du yacht français, afin de réunir les fonds dont il a besoin pour mener à bien l'œuvre patriotique qu'il a entreprise, fait appel au concours de tous. Il a déjà réuni d'importantes souscriptions, et son appel sera certainement, entendu en France, où la sympathie du public est acquise d'avance à tout ce qui touche à la marine.
La souscription reste ouverte au bureau du journal le Yacht, 55, rue de Châteaudun.
Suite et fin.--Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.
Mania, flattée d'avoir accaparé l'attention du prince, agitait lentement son éventail et ses instincts de coquetterie se réveillaient peu à peu, tandis qu'elle savourait les compliments de Gregoriew.
--Oui, répondit-elle en ébauchant sa moue moqueuse, nous sommes toutes charmantes ici... c'est convenu; mais revenons aux Asiatiques... En avez-vous trouvé de particulièrement intéressantes?
--Oui, une... à Damas; une Anglaise sur laquelle on contait des choses étranges...
--Vraiment... Quel âge?
--Soixante-dix ans... Mais elle n'en paraissait que vingt-cinq, et là-bas on prétendait qu'elle possédait le secret de l'éternelle jeunesse.
--C'est merveilleux!... Vous a-t-elle communiqué sa recette?
--Oui... Vous désirez la connaître?
--Comment donc?... Naturellement.
--Eh bien, je vous la donnerai quand vous serez septuagénaire... Jusque-là, vous n'en avez pas besoin.
--Vous vous moquez de moi, ce n'est pas gentil! s'écria-t-elle en riant;--puis tout-à-coup sa figure mobile se rembrunit et exprima l'agacement. Elle venait d'apercevoir Jacques qui rôdait autour de la table, les traits contractés et le regard furibond.
--Pardon, prince, dit-elle, je suis obligée de vous fausser compagnie... Je n'ai encore salué personne et je manque à tous mes devoirs...
Elle se leva, se mêla un moment aux groupes épars et finit par retrouver le peintre.
--Vous voilà enfin! s'exclama-t-elle, en lui tendant sa main qu'il ne sembla pas voir, d'où sortez-vous?
--Vous le sauriez, répondit-il avec une irritation à peine contenue, si, depuis votre arrivée, vous aviez eu des regards pour d'autres que M. Gregoriew.
Elle le dévisagea d'un air très calme et, connaissant ses emportements, elle s'empressa de lui prendre le bras. Elle l'emmena dans le salon contigu, dont la porte-fenêtre était ouverte sur les jardins. Quand ils furent seuls, au milieu de l'une des terrasses, elle murmura avec impatience:
--Pourquoi ce mauvais visage? qu'avez-vous contre moi?
--Vous le demandez? riposta-t-il, les dents serrées, croyez-vous qu'il me soit agréable de vous voir fleureter avec ce prince russe?
--Vous êtes jaloux du prince... un étranger que je connais à peine?
--Et auquel vous permettez de vous baiser la joue!
--Le baiser de Pâques... C'est une formalité banale, qui ne tire pas à conséquence.
--Et cette rencontre avec lui chez Mme Nicolaïdès, c'est sans conséquence aussi, n'est-ce pas?
--Pouvais-je prévoir que je l'y rencontrerais?
--Pourquoi aviez-vous eu soin alors de me cacher que vous alliez à cette soirée?
Elle fronça le sourcil, et d'un ton hautain:
--Assez!... Vous devriez mieux me connaître et savoir que je n'ai l'habitude de rien cacher... Et, puisque nous sommes sur ce chapitre, laissez-moi vous dire que si j'étais tentée de vous moins aimer, vous prenez, en ce moment, le plus sûr moyen de m'induire à la tentation... Ne jouez pas de la jalousie, c'est un vilain jeu et un jeu de vilains.
--Comment ne serais-je pas jaloux, s'écria-t-il, quand vos coquetteries avec ce monsieur défrayent déjà les conversations de vos amis?... On en parlait tout à l'heure hautement dans le salon de Mme Koloubine.
--Puis-je empêcher les gens de bavarder, et comment osez-vous prêter attention à de pareilles niaiseries?... Oui, j'ai été aimable avec le prince, quel mal y voyez-vous?... Dans notre monde, mon cher, ces galanteries de salon sont une sorte de monnaie courante, sans valeur, et c'est manquer d'usage que de s'en formaliser...
Elle vit qu'il souffrait réellement, et, lui serrant plus étroitement le bras, elle leva vers lui ses beaux yeux changeants:
--Jacques, continua-t-elle, d'une voix attendrie, je ne sais pas mentir... Le jour où je ne vous aimerai plus, je vous le dirai franchement et honnêtement... mais, rassurez-vous, ce jour-là n'est pas arrivé et, s'il ne dépend que de moi, il arrivera le plus tard possible.
Jacques, encore tourmenté par un reste d'inquiétude, la regardait, puis détournait les yeux vers le jardin où le vent du nord courbait les arbres. Par-dessus les verdures agitées, on apercevait la mer d'un bleu sombre. C'était ce même paysage qu'il avait contemplé pour la première fois avec Mania, et, comme jadis, les captivantes prunelles slaves fondirent sa colère.
--Que ce jour-là n'arrive jamais, Mania, soupira-t-il en la serrant contre lui avec une fougue passionnée, car je vous aime trop pour supporter de vous perdre!
--Quel sauvage vous faites! murmura-t-elle en riant; maintenant, rentrons; mais venez dîner ce soir à la maison... Je ne recevrai personne que vous, monsieur!
Il y a une chanson populaire que Jacques se souvenait d'avoir jadis entendue aux fêtes de village, et qui dit: