La somme ainsi produite sera affectée à un grand prix de Paris de 150,000 francs qui seraient ajoutés aux 50,000 francs fournis par les compagnies de chemins de fer et un prix du conseil municipal ouvert aux chevaux étrangers, jusqu'à concurrence de 100,000 francs.
La commission du budget a chargé une sous-commission, composée de MM. Binder, Caron, Despatys, Deville, Ch. Laurent, Levraud et Paul Strauss, d'étudier les propositions de la Société, qui est représentée par MM. de Kergorlay, de Salverte et de Gontaut-Biron.
Nécrologie.--Octave Feuillet, de l'Académie française.
M. Émile Richard, président du conseil municipal de Paris.
Le général de division Lecointe.
Me Durier, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats.
Émile Van Marcke, peintre animalier.
M. Ambroise Joubert, ancien député de la droite à l'Assemblée nationale.
La baronne Haussmann, femme de l'ancien préfet de la Seine.
Mme Rouher, veuve de l'ancien ministre de l'empire.
M. Albert Piollet, conseiller à la cour d'appel d'Alger.
M. Schliemann, célèbre archéologue.
M. Marc de Saint-Pierre, sénateur.
LE GÉNÉRAL LECOINTE Ancien gouverneur
de Paris, récemment
décédé.--Phot. Appert.
Le général Lecointe, qui vient de mourir à l'âge de soixante-treize ans, était un bon et brave soldat: on le vit bien pendant notre malheureuse guerre contre l'Allemagne, mais sa modestie et sa loyauté ne souffrirent jamais qu'on fit, autour de ses mérites réels, le bruit et la réclame que tant d'autres ne fuiraient point. Il voulut toujours rester à sa place, et, quelle que fut la situation qu'il occupait, on n'a jamais pu dire qu'il ne justifiât pas les choix dont il était l'objet.
Sa carrière militaire suivit, pour ainsi dire, pas à pas, campagne par campagne, l'histoire militaire de ces quarante dernières années. Sous-lieutenant en 1839, capitaine en 1848, il fait les campagnes de Crimée, d'Italie, du Mexique; il y conquiert ses grades par sa bravoure et son énergie. Il est colonel en 1864. Au début de la guerre de 1870, il commande le 2me régiment de grenadiers de la garde; il se distingue à Rezonville; il est pris à Metz, il s'échappe, il est nommé général de brigade et il reçoit le commandement d'une division de l'armée du Nord. A la bataille de Villers-Bretonneux, il enlève le village de Gentelles après une action brillante et décisive; onze jours plus tard, il reprend aux Prussiens Saint Quentin et Ham. Nous pourrions ainsi suivre le général Lecointe de fait d'armes en fait d'armes jusqu'à la fin de la guerre et nous n'aurions qu'à constater qu'il fut un de ceux qui sauvèrent, l'honneur de notre armée.
Après la guerre, le général Lecointe, promu divisionnaire, a occupé de hauts postes qui témoignaient de l'estime dans laquelle il était tenu par ses pairs. Il a été commandant de corps, gouverneur de Lyon, et gouverneur militaire de Paris, du mois de mars 1881 à l'année 1884. Ses concitoyens du département de l'Eure l'avaient élu sénateur en 1882. Il était grand-officier de la Légion d'honneur.
Émile van Marcke, le célèbre peintre animalier qui vient de mourir, était né à Sèvres en 1827, mais il était originaire des Flandres. De cette origine, sans doute, et aussi des leçons de son maître Troyon, il avait gardé cette simplicité sincère, solide et robuste, qui lui mérita une place toute spéciale parmi les artistes contemporains.
On se rappelle comment, depuis le salon de peinture de 1857, ou il avait envoyé pour ses débuts un paysage intitulé Les environs de Villeneuve-l'Étant, il peignait largement et rudement ses bestiaux aux croupes luisantes.
Certes, ses toiles n'avaient rien de particulièrement idyllique. Il leur manquait aussi la mélancolie profonde, le mystère indéfini qui fait rêver si longuement devant les incomparables compositions de Troyon. Mais van Marcke peignait avec de si sûrs et de si justes effets, il traduisait le spectacle de la nature avec une précision si naïve: on sentait dans ses œuvres les résultats accumulés de tant d'observations patientes: enfin on éprouvait avec tant de netteté que son talent comportait surtout beaucoup de probité artistique, qu'il était difficile de ne pas être ému devant les toiles que chaque année il exposait au Palais de l'Industrie.
D'ailleurs, van Marcke a obtenu de nombreux succès. Presque chaque exposition lui valut une récompense. Il reçut des médailles en 1867, en 1869 et en 1870. En 1872, il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur; en 1878, à l'exposition universelle, une médaille de première classe lui fut enfin décernée. De plus, pendant plusieurs années consécutives, ses camarades l'élurent membre du jury du Salon.
Émile van Marcke est mort subitement à Hyères. Ses obsèques ont été célébrées à Paris devant quelques amis intimes seulement.
M. VAN MARCKE. D'après
M. ÉMILE DURIER. D'après
une photographie de M. Pirou.
une photographie de M. Appert.
EN TUNISIE.--Le nouveau bateau faisant le service des
voyageurs entre La Goulette et Tunis.
Le lecteur sait qu'il est impossible de débarquer directement à Tunis les passagers et les marchandises à destination de cette ville. Elle s'élève en effet sur les bords d'un lac d'eau salée de 18 kilomètres de circonférence et de deux mètres de profondeur qui communique avec la Méditerranée par un étroit canal, impraticable aux navires, et dont l'extrémité antérieure est occupée par le port de la Goulette.
Voyageurs et marchandises doivent donc débarquer dans ce dernier port.
La distance entre les deux villes est de 17 kilomètres.
Une ligne de chemin de fer exploitée par la Compagnie italienne Rubatino est chargée d'assurer le service des communications entre elles et de transporter les voyageurs. Elle le fait, mais à un prix très élevé, et avec une lenteur souvent désespérante, certains trains mettant plus d'une heure à effectuer le parcours: quant aux marchandises, de lourdes embarcations appelées mahones les prennent et s'engagent dans le chenal dont nous venons de parler. Elles arrivent à destination quand elles peuvent.
En résumé, on le voit, cet important service laisse fort à désirer et est fait dans les plus mauvaises conditions de régularité.
Aussi, est-ce avec une grande satisfaction que le public intéressé a accueilli l'apparition de la nouvelle «Compagnie franco-tunisienne de transports».
Cette compagnie est plutôt une association privée. Elle est constituée par une quinzaine de membres, tous français, qui ont versé le capital nécessaire. Parmi eux nous citerons: MM. Dautresme, Ossude et Anson, les administrateurs délégués.
La direction du service est confiée à M. Advis, ancien commandant du paquebot la Ville-de-Brest, de la Compagnie générale transatlantique.
La Société se propose d'effectuer tous les transports de voyageurs et de marchandises entre la Goulette et Tunis.
Jusqu'ici le service seul des voyageurs a été organisé; mais celui des marchandises ne tardera pas à l'être: les bateaux servant à ce transport ou chalands sont prêts et le remorqueur de mer que la Compagnie fait construire le sera très prochainement.
Nous donnons le portrait du vapeur, qui actuellement fait quatre voyages quotidiens entre les deux ports.
Il a 21 mètres de long sur 3 m. 50 de large, et peut prendre 120 voyageurs, dont 72 sur le pont. L'aménagement est très bien compris et l'installation très confortable.
Il est muni d'un nouveau modèle de machine pouvant déployer une grande force (100 chevaux) sous un très petit volume, sortant des ateliers Saint-Denis, à Paris, et due à M. Thévenet, ingénieur.
La Société franco-tunisienne a toutes les chances de réussite pour elle. Le prix de la traversée est d'environ un tiers meilleur marché que celui de la Compagnie Rubatino, et le mode de locomotion par eau est certainement plus agréable que le voyage en wagon, surtout pendant l'été.
Enfin rien ne laissera à désirer lorsque, très prochainement, le remorqueur amènera avec régularité à Tunis les marchandises transbordées à la Goulette sur les chalands de la Compagnie.
Dans quelques jours un second bateau pour voyageurs effectuera le parcours concurremment avec le premier.
H.
Disposition de la pièce et des cibles. État des projectiles après le tir
Sur plaque d'acier. Sur plaque Compound. Sur plaque d'acier au nickel.
Plaque en acier. Plaque en acier au nickel. Plaque Compound.
LE BLINDAGE DES NAVIRES CUIRASSÉS.-Essais comparatifs de différentes
plaques, faits au polygone d'Annapolis, dans les États-Unis.--État des
plaques après le cinquième coup.
Gymnase: l'Obstacle, pièce en quatre actes, par M. Alphonse Daudet.
L'obstacle, c'est la folie héréditaire, c'est ce mal de l'esprit ou de l'âme qui se transmet du père au fils, pour atteindre fatalement toutes les générations à naître. Ainsi le veut du moins la science moderne, laquelle sur une observation de détail bâtit une théorie, généralise un fait d'exception et perd la raison dans la quintessence de ses raisonnements. Admirable matière à mettre en romans et en pièces de théâtre, avec le pour et le contre, le tout sans préciser d'autres conclusions que celles que le lecteur ou le spectateur veulent bien prendre d'eux-mêmes. Ibsen dit: oui; M. Alphonse Daudet dit: non. A vous de décider, quand vous aurez vu l'Obstacle au Gymnase.
Une riche héritière, Madeleine de Rémondy, qui a pour tuteur M. de Castillan, un conseiller à la cour d'appel de Montpellier et veuf à trente-sept ans, est fiancée à Didier, marquis d'Alein. C'est pendant le carnaval que les deux familles se rencontrent dans un hôtel de Nice. Didier a auprès de lui sa mère et son précepteur, Hornus, qui, séparé de son élève, l'éducation une fois achevée, est venu le rejoindre. Madeleine est accompagnée de son tuteur et de Mlle Estelle, sa cousine, une vieille fille montée en graine et qui garde dans sa quarantième année toutes les rancunes de la jeunesse perdue. M. le conseiller son frère, personnage retors et souterrain, ne voit pas sans un profond déplaisir la belle dot de Madeleine qu'il convoite s'en allant grossir la fortune du marquis. Et, bien que les choses soient des plus avancées, bien que la ville de Nice soit au courant de ce mariage, et que Didier ait donné à la faveur de la fête une aubade à sa fiancée, il garde l'espérance, ce conseiller, de devenir un jour le mari de sa pupille.
Car il y a un malheur dans cette famille d'Alein, c'est ce que nous apprennent les confidences de Hornus et de la marquise. Feu le marquis d'Alein, officier de marine, a été frappé au Sénégal d'une insolation, est resté fou pendant quinze ans, et il est mort. La marquise, en mettant au courant le tuteur de Madeleine et de sa fortune et de ses affaires, n'a pas cru devoir lui faire connaître cette partie douloureuse de sa vie. Bien que Didier soit né deux ans avant cet accident, elle craint que M. de Castillan puisse invoquer l'hérédité contre son fils et s'opposera l'union projetée. Discussion inutile, car ce conseiller est bientôt au courant de cette triste histoire, et, au nom de son pouvoir discrétionnaire, ce tuteur reconduit Mlle de Rémondy à Montpellier. Comment expliquer à Didier le motif de ce départ, la cause de cette rupture? on gagnera du temps; on lui fera comprendre que l'amour de Madeleine, avec toutes ses promesses de fidélité, n'était qu'un amour né dans une imagination de dix-huit ans et qui s'est repris lui-même. Quant à dire à ce jeune homme le secret terrible qui jusque-là lui était caché, jamais.
On laissera au temps à faire le reste, sans toutefois fermer toute espérance de retour à Didier, lequel continue tranquillement à préparer son domaine de Colombières pour le rendre digne de sa femme. La pensée du jeune marquis est si loin de ces abominables choses dans lesquelles vont s'effondrer son cœur et peut-être sa raison! Pourtant ce silence ne peut se prolonger indéfiniment. Mais Mlle de Castillan, envoyée par monsieur son frère, vient à Colombières; elle est chargée de rendre les lettres de Didier à Madeleine, et de demander au marquis et les lettres de Mlle de Rémondy et le portrait qu'il a reçu d'elle. La parole donnée est reprise; Didier n'y peut pas croire, l'amour promis, juré, est oublié. C'est impossible! l'étonnement saisit le marquis, la colère vient ensuite, et si subite, si violente, que la vieille fille, épouvantée de cette fureur, se sauve au plus vite. La marquise essaie vainement d'apaiser son fils. Après les larmes versées en abondance, après la crise d'un désespoir d'amour, la raison revient à Didier. Il questionne froidement maintenant, la fièvre de douleur passée: quelle est la cause de cette rupture? Quelle que soit la vérité, il a payé par trop de souffrance le droit de le savoir. Il doit y avoir là un secret de famille. On ne lui a jamais parlé de son père, et le regard de Didier interroge Mme d'Alein, qui répond que le marquis a été toute sa vie un homme d'honneur, et qui ajoute, dans une phrase qui a enlevé toute la salle «Ah! le noble enfant, son soupçon ne m'a pas un instant effleurée!»
Didier ne pourra donc rien savoir; la vérité lui est fermée. Ni les prières de la mère ni les raisonnements de Hornus ne peuvent agir sur sa volonté. Il ne rendra les lettres, le portrait, que lorsque Madeleine lui aura dit elle-même quelle ne l'aime plus. C'est cet aveu qu'il lui faut et il va le chercher au couvent des Dames-Bleues où Mlle de Rémondy a été élevée et où elle est venue se réfugier. Car le malheur qui a frappé Didier l'a aussi atteinte; M. de Castillan, en racontant à sa pupille l'histoire de M. d'Alein, lui a démontré de quel danger il l'avait sauvée, d'un mariage qui la faisait la femme d'un fou frappé d'avance de folie par l'hérédité de la folie de son père. Madeleine s'est résignée en cherchant en Dieu un appui. L'entrevue est consentie dans le jardin du cloître tout embaumé et qui sert de parloir d'été. Hornus et le marquis sont là; derrière eux nous voyons arriver M. de Castillan et sa sœur Estelle. Le tuteur ne se soucie guère de ce tête-à-tête entre Madeleine et sa pupille, mais Hornus combat ses conclusions hypocrites et la supérieure résout de son autorité le litige en faveur d'une explication entre les jeunes gens.
Elle a lieu, cette explication, et elle n'est pas longue. Plus fort que toutes les craintes et que tous les raisonnements, la passion a parlé et Madeleine, émue jusqu'au fond de l'âme des pleurs et de l'amour de Didier, lui dit qu'elle l'aime et qu'elle l'aimera toujours. Puis, comme effrayée à la pensée de la folie héréditaire de Didier, elle se lève du banc où elle était assise la tête appuyée sur l'épaule de Didier, en s'écriant quelle ne peut être à lui. L'épreuve est faite; M. de Castillan reparaît et le marquis d'Alein, exaspéré, déclare hautement qu'il renonce à Mlle de Rémondy et, élevant le ton de la menace, il interdit au conseiller de penser à elle, à quoi M. de Castillan répond qu'on ne se bat pas avec le fils d'un fou et que des gens comme Didier on les douche et on les enferme.
Didier sait tout maintenant: Hornus l'a mis au courant de cette lamentable catastrophe du marquis d'Alein. Le jeune homme vit retiré dans son château; sa mère l'a surpris à lire des livres de médecine sur la folie. Qui sait si la maladie qui a saisi le père ne saisira pas le fils hanté par cet horrible souvenir! et la marquise d'Alein, qui veut sauver Didier de l'effroi de la pensée d'hérédité, trouve un moyen extrême. Cette mère se sacrifie, en laissant entendre à Didier qu'elle est coupable et que le marquis d'Alein n'était pas son père.
J'avoue que dès le commencement de la pièce je m'attendais à ce dénouement que je trouvais inutilement mélodramatique; mais je comptais aussi qu'une belle scène entre le fils et la mère sortirait de cette situation qu'elle rachèterait. Le public me paraissait assez surpris, mais j'espérais que l'auteur qui l'attendait là allait le surprendre à son tour et que cette défaillance momentanée se redressait par une scène maîtresse. Il n'en a rien été. Devant cette courageuse confession maternelle, Didier impose silence à la marquise en lui disant:
«Tais-toi, ton pieux mensonge est inutile. Ne crains rien pour moi. Je ne crois pas à l'hérédité, et les livres que j'ai lus m'ont appris à ne pas y croire. J'ai foi dans le bonheur qui m'arrive sous les traits de Madeleine.» Et, en effet, nous voyons Mlle de Rémondy, majeure de la veille, hors de tutelle par conséquent, et devenant la jeune marquise d'Alein après avoir déjoué les desseins ténébreux de M. le conseiller de Castillan.
Est-ce à dire que ce dénouement un peu trop facile atteindra le succès de l'Obstacle? en aucune façon. La pièce est des plus attachantes en ses quatre actes, avec des scènes pleines de passion et d'émotion, charmante dans ses accents justes et pénétrants, d'un goût délicieux et parfois d'une poésie exquise. La langue de M. Alphonse Daudet, cette jolie langue colorée et pittoresque, y fait merveille; il y a là œuvre d'artiste supérieur et j'oublie la comédie et ses faiblesses du dernier quart-d'heure pour ne me souvenir que du second acte tout entier, des scènes ravissantes du cloître et des rôles hors ligne de Hornus, de Didier et de la marquise. Je crois fermement que le public sera de mon avis.
Hornus c'est M. Lafontaine, excellent comédien dans un rôle d'excellent homme. Didier, c'est M. Duflos que toute la salle a applaudi dans ses deux scènes d'amour. M. Léon Noël a été très bien accueilli dans le personnage du garde-chasse Sautecœur: Mme Raphaële Sisos est bien jolie dans le rôle de Madeleine, et Mme Darlaud bien touchante dans le personnage épisodique de Noëlie. Mlle Desclauzas fait Estelle; Mme Pasca fait la marquise, un succès de plus pour cette comédienne.
Le Théâtre-Français nous a donné un acte tout souriant de finesse, tout vivant d'esprit, une de ces jolies comédies de paravent déjà si nombreuses dans l'écrin de son répertoire. Celle-ci a été écoute avec le plus grand plaisir pendant près de trois quarts d'heure et saluée par les applaudissements de la salle à la chute du rideau. Elle a pour auteur M. Charles de Courcy, coutumier du succès, et pour titre: Une Conversion. Pendant que M. de Champnolin abandonne sa femme pour aller chasser à La Rochelle, qui d'ailleurs n'est guère un pays de gibier, Mme de Champnolin se console de son mieux de cette absence. Elle va au bal, et M. de Latour, qui conduit le cotillon, n'oublie pas sa jolie danseuse. Il envoie des bouquets à Régine, cet amoureux de la veille. Il la prie d'accepter une loge aux Variétés et la prie à dîner au cabaret en compagnie de ses amies.
Il y a péril en demeure, vous le voyez. Par bonheur, M. de Brige veille sur l'honneur de son ami Georges de Champnolin. Il aime tant Georges, M. de Brige! Il sermonne la jeune femme tant et si bien que Régine écoute ce sage et excellent homme et qu'elle renvoie à M. de la Tour et son bouquet, et sa loge, et qu'elle reste à dîner chez elle. Alors, un bouquet revient; c'est de Brige qui l'envoie cette fois; la loge entre sous forme de baignoire, c'est de Brige qui l'adresse et de Brige offre à dîner à Régine au café Anglais. Mme de Champnolin a tout compris, en femme d'esprit elle accepte les fleurs et la loge et retient à dîner chez elle, au coin du feu, ce bon de Brige, ce Bourdaloue laïque qui lui a prêché la vertu; quand M. de Brige a dans ce tête-à-tête fait une déclaration, elle le laisse seul à ses réflexions, lui écrit un petit mot et part pour la Rochelle.
Ceci fait, M. de Brige opère son mouvement de retraite entre le valet de
pied et la femme de chambre qui l'accompagnent jusqu'à porte. C'est
tout, mais c'est rempli de bonne humeur et de saine gaieté. M. Febvre
joue à merveille le rôle de Brige. Mme Worms-Baretta est charmante
dans le personnage de Régine. Mlle Ludwig dit avec beaucoup d'esprit un
spirituel rôle de soubrette. La Comédie-Française a donc dit adieu dans
un succès à l'année théâtrale qui vient de s'en aller, elle attend le
Thermidor de M. Sardou pour saluer l'année qui vient.
M. Savigny.
Mireille, pœme provençal de Frédéric Mistral, traduit en français par l'auteur. Nouvelle édition. Un magnifique volume contenant 25 eaux-fortes, par Eugène Burnand, reproduites par le procédé de M. Lumière, de Lyon, et 35 dessins du même artiste, reproduits en typographie, br. 25 fr. (Hachette).--Tout a été dit sur Mireille. le jour de son apparition, lorsque Lamartine, dans un de ses Entretiens, proclama le pœme de Mistral un chef-d'œuvre. L'auteur de Jocelyn n'était pas homme à s'y tromper. L'avenir a ratifié son jugement, et nous n'avons pour le moment qu'à signaler l'édition nouvelle comme un des plus beaux livres d'étrennes de l'année.
Trois nouveautés pour 1891 à signaler chez Lemerre, dans cette ravissante collection in-8 raisin, à laquelle se rattachent déjà nombre d'œuvres signées des noms de poètes aimés, Coppée, Theuriet, Paul Arène. Ce sont: l'Oncle Scipion, par André Theuriet, illustré par Reichan; Jacques l'intrépide par Adolphe Chennevière, illustré par Jeanne Lemerre et Bieler; l'Île des Parapluies, par Ernest d'Hervilly, illustré par Bieler. L'éditeur, on le voit, ne s'est pas départi des traditions littéraires du passage Choiseul, ce qui ne sera pas, espérons-le, pour nuire au succès.
La librairie Plon s'est adressée aux âmes religieuses, mais il semble quelles ne prendront pas seules intérêt à la belle Histoire illustrée des pèlerinages français de la très sainte Vierge. Les amis des arts et des monuments y trouveront aussi leur compte. Ce magnifique volume ne renferme pas moins de 450 gravures inédites, dont 10 en couleurs d'après les dessins de Hubert Clerget; ce sont tous les monuments de France consacrés à la Vierge Marie, depuis Notre-Dame de Paris jusqu'à la moindre statuette miraculeuse. Texte par le R. P. Jean-Emmanuel Drochon, des Augustins de l'Assomption.
Citons encore, pour y revenir plus tard avec tout l'intérêt qui s'attache à une œuvre de proportions considérables, la Nouvelle géographie moderne, de M. de Varigny (Librairie illustrée), qui comptera cinq volumes, et dont l'Asie seulement parait cette année.
Enfin, à la librairie Jouvet, les Contes du vieux pilote, illustrés par Barillot, Lansyer, Guillemet, etc., et dont l'auteur cache sous le pseudonyme de Jean de Nivelle ce charmant écrivain, conteur, chroniqueur et poète, Charles Canivet.
C'est nous qui sont l'histoire, par Gyp, 1 vol. in-12, 3 fr. 50
(Calmann-Lévy).--C'est amusant, on ne peut pas dire le contraire,
quoique toujours un peu la même chose. Mais, est-ce bien ce qu'on peut
appeler un livre? On me dira que bien d'autres volumes ne méritent pas
davantage cette appellation, et que ceux de Gyp ont du moins le mérite
de faire rire. Soit, et c'est, en effet, quelque chose, puisque c'est
nous qui sont les lecteurs!
L. P.
Bouquet d'automne, par Charles Frémine, 1 vol. in-4° (Lemerre).--Nous avons tous, poètes ou romanciers, un petit coin de terre qui nous tient au cœur et qui nous fournit nos meilleures inspirations. Ailleurs, la nature nous séduit, nous enchante; mais, là seulement, elle vibre à l'unisson de nous-même, elle fait partie de nous comme nous d'elle. Pour M. Charles Frémine, ce petit coin c'est la Normandie, c'est elle qu'il chante, et il la chante en fils ému, fidèle, qui ne s'en éloigne que pour la revoir avec plus de bonheur et qui d'ailleurs l'emporte alors avec lui. Il n'y a pas là beaucoup de vers, une quinzaine de pièces--ce qu'il faut pour un public de nos jours--mais vraies, d'un sentiment souvent profond, d'une forme souvent exquise.
Le costume en France, par Ary Renan. 1 vol. in-16 de la Bibliothèque de l'enseignement des Beaux-Arts. (Anc. maison Quantin, May et Motterez, éditeurs).--A bien le prendre, l'histoire du costume est l'histoire de la civilisation et de la société humaine, et il n'est pas de reflet plus parfait d'un monde disparu que le vêtement, cet accessoire, en apparence, mais, en réalité, ce symbole des qualités d'un individu, d'une nation, d'une époque. En nous présentant un tableau résumé de l'histoire du costume en France, M. Ary Renan nous a par cela même mis sous les yeux l'une des faces de notre histoire. C'est une promenade à travers dix-huit siècles d'images, qui se poursuit avec plaisir en compagnie d'un guide à la fois artiste et lettré.
Le prince impérial (Napoléon IV), par le comte d'Hérisson, 1 vol. in-16, 3 fr. 50 (Ollendorff).--On s'attend bien qu'un tel livre ne va pas sans soulever bien des voiles, jeter sur bien des mystères un jour inattendu. C'est un motif de curiosité grande. Mais, sans cela même, n'est-ce pas un sujet digne d'attention que le récit de cette courte destinée, terminée par une fin tragique, qui fut celle du fils de Napoléon III? On songe, malgré soi, à l'antique fatalité, quand on voit la dynastie napoléonienne successivement dévorée par le titan britannique, et l'ombre du drapeau de la Grande-Bretagne aussi fatale aux Bonaparte que ses médecins ou ses prisons.
Petite bibliothèque littéraire d'A. Lemerre: tome Ier d'Hégésippe Moreau. Ce premier volume est tout entier consacré aux œuvres en prose du poète de la Voulzie; peu considérables, comme on pense, ces œuvres: quelques contes, parmi lesquels la Souris blanche, le Guy de chêne, la Dame de cœur, et des lettres, dont M. Vallery-Radot s'est servi pour nous initier à l'existence, si tourmentée dans sa brièveté, d'Hégésippe. Est-il besoin de dire que la notice, qui forme presque la moitié du volume, est fort bien faite et des plus intéressantes? C'est une bonne fortune pour un auteur qu'une préface de M. Vallery-Radot, cet auteur fût-il mort depuis longtemps et s'appelât-il Hégésippe Moreau.
Les Financiers amateurs d'art aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, par Victor de Suarte, trésorier général des finances, 1 vol. in-8° (Plon, Nourrit et Cie).--Les grands financiers, sous l'ancien régime, remplissaient à peu près le rôle de l'État dans notre société moderne, au point de vue de la protection des artistes. L'auteur nous fait apprécier leurs services en quelques pages brillantes, où nous voyons défiler les noms des Grolier, des Bullion, des Joucquot, des Thorigny, des Samuel Bernard, que domine de toute la hauteur des fonctions de celui qui le porte le nom du grand surintendant des bâtiments, Jean-Baptiste Colbert.
Misères nerveuses, par le Dr Monin, un in-12, 3 fr. 50 (Paul Ollendorff)--L'accroissement des affections du système nerveux donne à ce livre une douloureuse actualité. L'auteur nous donne, et c'est, croyons-nous, la première fois qu'un pareil livre s'adresse au grand public, l'exacte description des maladies du système nerveux et de la mentalité humaine. L'hygiéniste bien connu a su rendre aussi attrayant que littéraire son lumineux exposé des défaillances de notre pauvre nature humaine surmenée par les luttes de notre moderne civilisation.
Les Mille et une nuits du théâtre, par Auguste Vitu, 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Paul Ollendorff).--C'en est la huitième série, qui va du 2 avril 1880 au 27 juin 1881. On y trouve, entre autres, la critique de Divorçons, du Monde ou l'on s'ennuie, et une étude particulièrement remarquable du Bourgeois gentilhomme.
Le Budget communal, par Trigant-Geneste. 1 vol. in-16, 1 fr. 50 (Hetzel).--150 pages pour apprendre à connaître tout ce qu'il est nécessaire de savoir pour administrer sa commune. Ce n'est pas faire tort, croyons-nous, à nombre de conseillers municipaux que de les engager à lire ce volume.
Cinquante ans chez les Indiens, traduit de l'anglais avec une préface par Hector France. 1 in-18 illustre, 3 fr. 50 (Chamerot).--Un titre qui va sourire à tous les admirateurs de Buffalo-Bill. Aventures dans les grandes prairies du Far-West, dans les caravanes, les campements d'émigrants, chez les Mormons, avec les Outlaws et les Desperados, chez les Peaux-Rouges, le tout écrit dans le style rude et pittoresque qui convient à un narrateur de la suite du colonel Cody.
A toutes les époques officielles de promotion dans l'ordre national de la Légion d'honneur, au 1er janvier de chaque année notamment, le gouvernement décore un invalide. L'âge, les blessures, les états de service enfin, sont les titres qui décident du choix. C'est là une tradition des plus justes et des plus respectables.
A cette occasion, il se passe à l'hôtel même une cérémonie toute intime et empreinte d'un sentiment de touchant patriotisme.
A onze heures du matin, à la garde montante, c'est-à-dire au moment où les postes, les sentinelles de la veille, sont relevés, tous les pensionnaires valides descendent en grande tenue, sabre au poing, dans la cour d'honneur, et se massent en ordre de bataille sur un des côtés. En tête de colonne, face à l'entrée, se placent des enfants de troupe élèves-tambours, fils d'invalides, et dont le plus âgé remplit les fonctions de tambour-major. Un moment de silence, puis le commandement de: Garde à vos, fixe! se fait entendre. Un petit peloton vient à son tour de déboucher de l'intérieur. A sa tête est le nouveau légionnaire. Le peloton lui-même se compose de tous les invalides décorés dans des promotions antérieures: les anciens de Crimée, du Mexique, ceux de Gravelotte aussi, les cuirassiers légendaires, les marins de Courbet, tous sont là, personnifiant notre histoire militaire.
--Portez armes! Et le peloton s'aligne en face du bataillon.
Le colonel, major de l'hôtel, s'avance alors, remet au récipiendaire la croix avec le cérémonial réglementaire et lui donne l'accolade, puis il fait placer le nouveau légionnaire à ses côtés et toute la troupe défile par le flanc devant eux.
La cérémonie est terminée. Les vieux soldats se dispersent, un tantinet jaloux de celui qui a reçu la croix, fiers et reconnaissants tout de même: la patrie a montré à ses braves qu'elle ne les oubliait pas.
La gravure que nous donnons de l'Obstacle, la pièce de M. Alphonse Daudet qui vient d'être applaudie au Gymnase, nous transporte au troisième acte de l'œuvre.
Le décor représente le jardin du couvent des Dames-Bleues, à Montpellier. Le gai soleil du midi se joue sur les ogives des vieilles murailles; des roses et des clématites s'épanouissent à l'aise au milieu de la cour intérieure, ou grimpent le long des arcades souriantes...
C'est dans cet asile calme et aimable que Madeleine de Rémondy (Mlle Sisos), après la rupture de l'union projetée avec celui qu'elle aime, Didier d'Alein (M. Duflos) a été chercher une consolation à son chagrin... C'est là aussi que Didier, qui ignore les motifs de la rupture, est venu, accompagné de son bon précepteur Hornus (M. Lafontaine), solliciter du tuteur de la jeune fille une suprême entrevue avec elle. Et Madeleine, plutôt que de révéler à Didier le terrible secret qu'on lui a confié, le cruel mal dont son père est mort et qui, lui a-t-on dit, menace celui qui fut un moment son fiancé, Madeleine lui dit, la douleur dans l'âme: «Je ne vous aime plus.»
Et Didier tombe, abîmé de chagrin, tout en pleurs, sur le banc où tout d'abord il s'était assis plein de confiance dans l'entrevue qu'il allait avoir avec Madeleine; il rend à celle-ci des lettres et le portrait quelle lui avait donné avec ces mots:
«A Didier pour la vie.» Madeleine est emmenée loin de lui par la supérieure. Elle aussi, elle pleure abondamment, car si un miracle n'intervient point, c'en est fait de son bonheur.
Seul, le tuteur de Madeleine (M. Plan), qui a voulu la rupture du
mariage, et qui ne serait pas fâché de remplacer Didier dans le cœur de
la jeune fille, assiste impassible à cette scène, tandis que sa sœur
Estelle (Mme Desclauzas) serait bien près, malgré sa frivolité de
perruche, d'en être fort emue... C'est à ce tuteur inexorable que Didier
va adresser les reproches les plus cruels: celui-ci se venge en lui
disant qu'avec les fous on ne se bat qu'à l'eau froide et c'est ainsi
que Didier connaît le fatal secret qui pèse sur son existence.
Ad. Ad.
Trente jours de patin consécutifs, et l'hiver ne fait pour ainsi dire que commencer. Depuis très longtemps les Parisiens n'avaient été à pareille fête, aussi s'en sont-ils donné à cœur joie. Les lacs du Bois de Boulogne, de Versailles, du Vésinet, d'Enghien, ont été bien vite envahis. La Seine, qui prenait des allures de Bérésina, a fait même espérer un moment qu'on pourrait traverser Paris en traîneau.
Depuis le vieux patin hollandais à pointe recourbée jusqu'au patin américain à vis articulée, depuis le patin à lanières jusqu'à la lame de fin acier adaptée par charnière à une bottine élégante, tous les engins anciens ou modernes qui servent à glisser sur la surface polie ont été retirés des coins sombres où les avait relégués l'inclémence du temps:--c'est là le nom dont les fidèles de la glace gratifient toute température qui ne descend pas au dessous de 0.
C'est principalement au Cercle des Patineurs du Bois de Boulogne, que ce sport hivernal est une tradition et une élégance.
Le gracieux chalet qui est affecté en été au Tir au Pigeon a vu défiler depuis bientôt vingt-six ans deux générations du high life parisien. C'est là qu'ont débuté le prince de S., le marquis du L., le duc de L. S., M. A. B., M. H. C., et tant d'autres: dans le grand hall du milieu, une collection charmante d'aquarelles de Tissot conserve du reste le souvenir des plus anciens membres du cercle.
Le Cercle, cette année, est «tout à la joie». Dès le matin la large étendue de glace, très unie, car elle vient d'être balayée, est sillonnée par les patineurs les plus enragés; beaucoup aussi de jeunes filles et de jeunes femmes qui ne veulent pas risquer leur premiers pas devant un public nombreux et indiscret. C'est l'heure du travail sérieux.
A midi précis le déjeuner. Dans la grande salle du chalet s'organisent des petites tables intimes. Parfois même le duc de M... ou un autre se met à la tête d'un gai pique-nique où les cuisines les plus aristocratiques se font dignement représenter. Mais avant de prendre place on n'a pas oublié d'aller consulter l'énorme thermomètre, le grand arbitre des destinées, dont les fervents du patin voudraient voir la colonne de mercure descendre, descendre encore...
A une heure second coup de balai, surveillé cette fois par l'aimable secrétaire qui ne perd pas de vue un moment l'escouade grelottante des balayeurs.
Voici enfin le grand défilé qui commence. Au dehors du cercle, des mails, des coachs, des dorsays, des victorias, des coupés, des cabs, descendent devant la grille les plus jolies femmes du Paris mondain frileusement emmitouflées. En un clin d'œil elle sont sorties de l'épais fourreau de pelisses, étalant au grand jour la toilette sobre et coquette qui leur laissera une complète liberté d'allure, et qui n'entravera point l'ondulation souple des mouvements. Bientôt les fauteuils en osier, rappelant ironiquement les coins chauds et ensoleillés des plages estivales, sont occupés; autour des énormes brasiers, se forment les groupes sympathiques, et préludent les causeries intimes.
Le va-et-vient sur la glace se fait bruyant, continu, vertigineux, et en peu de temps les lames fines en acier ont strié en tous les sens le miroir lisse du lac qui se couvre d'une fine poussière d'un blanc étincelant. Les couples s'unissent et s'entrecroisent en un balancement rythmé et ondoyant bien plus gracieux que la danse, car les silhouettes se détachent séparées et distinctes sur le fond gris du ciel. Mlle J. de R., le plus élégant patin du cercle, passe rapidement, et la voilà bien vite au bras de M. U. C., le patineur le plus difficile sur le choix de ses compagnes. M. de M. offre à une adorable blonde qui débute le secours de sa vieille expérience; appuyée sur lui, elle est complètement rassurée. Voici Mme H. de S.-D., encadrée par MM. E. E. et S., et merveilleuse de grâce et de souplesse. Plus loin M. Frost, le champion du patinage parisien, passe en revue les figures les plus difficiles: la digue, la boucle, etc. et parfois il trace d'un pied sur un nom sur la glace. Le duc de M., M. de M., Mmes H. et P., appuyés sur la longue barre recouverte de velours rouge, glissent élégamment en avant et en arrière ou pivotent rapidement en moulinet. Et dans ce tournoiement perpétuel on cause, on flirte, on se suit, on s'esquive, devant la galerie composée des mamans, des douairières et des vieux beaux qui se sont résignés à l'inaction.
Un seul de ces derniers, qui a choisi prudemment un coin éloigné de tout regard, prend sournoisement sa première leçon, soutenu par deux valets de pied. C'est débuter un peu tard, mais qui sait? Peut-être a-t-il une surveillance à exercer et veut-il se mettre en garde contre le jeu du patin et de l'amour. Puis, de même que la valeur dans les âmes bien nées,
Le patin sait braver le nombre des années.
Cinq heures: le jour tombe et les branches nues des arbres se dessinent en noir sur le ciel rougi par le coucher d'un soleil d'hiver.
Les jolies patineuses rentrent dans leurs fourreaux de pelisses et, au dehors du cercle, le défilé des voitures devant la grille recommence en sens inverse.
Dans quelques heures des chaudes fourrures sortiront les toilettes
claires, les épaules nues et diamantées: le dîner, le théâtre et le bal
reposeront des fatigues de la journée.
Abeniacar.
Me Émile Durier, qu'une fluxion de poitrine vient d'emporter brusquement, était âgé de soixante-deux ans. Mais, à voir sa forte complexion, son visage plein, aux pommettes roses, qu'animaient deux yeux d'une spirituelle vivacité, son pas assuré, son allure alerte, à peine eût-on songé qu'il pouvait avoir dépassé la cinquantaine.
Sa mort prématurée a causé, parmi ses amis qui étaient nombreux, tant au palais qu'en dehors du monde judiciaire, une douloureuse surprise. Avec lui s'éteint un des représentants les plus goûtés de l'atticisme au barreau.
Car Émile Durier, bien qu'il eût, lui aussi, jadis pris sa part des luttes politiques, était surtout et avant tout un avocat, aimant passionnément sa profession et l'honorant par son attention constante à en pratiquer tous les devoirs. Républicain dès l'empire, impliqué dans le procès fameux des Treize, il eût pu, au lendemain du Quatre Septembre, délaisser, comme d'autres, les débats judiciaires pour les discussions parlementaires: il aima mieux, après un court passage au secrétariat général de la justice, sous M. Dufaure, reprendre la robe, qu'il ne quitta plus depuis.
Non pas que, cantonné dans une dédaigneuse indifférence, il se fût tout à coup désintéressé des choses de la politique: familier de M. Thiers, ami de Gambetta, il se rangea aux côtés de ses coreligionnaires aux prises avec le vingt-quatre mai et le seize mai, et il leur prêta en mainte occurrence le précieux concours de sa science juridique.
Mais aux agitations du Forum et du Parlement il préférait l'atmosphère apaisée de l'audience.
Il y apportait une tolérance souriante, qui eût pu étonner ceux qui ne connaissaient de lui que sa participation à l'établissement de la République et la fermeté de ses convictions.
Et c'est par là peut-être, autant que par son impeccable correction professionnelle, qu'il avait acquis une haute autorité auprès de ses confrères, dont il fut le bâtonnier en 1887 et 1888.
Qu'il plaidât devant les juges civils ou en cour d'assises, Émile Durier se montrait toujours le même: lettré délicat, d'une rare distinction d'esprit, homme d'un grand sens, ayant au service de sa raison et de ses raisons une parole facile, élégante, claire, persuasive.
Ses plaidoyers étaient comme une fine causerie devant des gens de bonne compagnie; et, s'il lui arrivait assez souvent de lancer à l'adversaire quelque trait acéré, ce trait n'était pas de ceux qui restent dans la blessure.
Aussi tout le palais est-il en deuil.
A. Bergougnan.
On connaît la lutte acharnée qui se livre entre le canon et la cuirasse depuis l'époque ou l'on a appliqué les blindages défensifs aux constructions navales.
Dans cette lutte, l'avantage semble être du côté du canon dont on peut augmenter la puissance de pénétration jusqu'à des limites presque indéfinies, au moins théoriquement, tandis que l'on arrive assez vite aux épaisseurs extrêmes de métal que l'on peut pratiquement employer pour la protection des navires.
Aussi, dans ces derniers temps, s'est-on mis à chercher l'efficacité d'un cuirassement, non plus dans son exagération d'épaisseur, mais dans la qualité intrinsèque du métal qui le constitue. Les métallurgistes se sont mis à l'œuvre et ont donné ainsi le jour à divers produits parmi lesquels les plaques dites «Compound» de la maison Cammell et C°, ont su se faire une très bruyante notoriété. Ces plaques, constituées par un véritable placage d'acier soudé sur matelas de fer doux, ont été fort en vogue dans la marine militaire anglaise et semblaient devoir s'imposer un peu partout.
La maison Schneider du Creusot, seule parmi tous les concurrents, pouvait lutter contre l'engouement général. Maints essais comparatifs avaient déjà démontré la supériorité des plaques «tout acier» du Creusot sur les plaques Cammell. MM. Schneider et Cie n'ont pas voulu en rester là; ils ont produit la nouvelle plaque «d'acier au nickel», de beaucoup supérieure encore à leurs plaques d'acier.
Des essais comparatifs de ces divers blindages ont été récemment faits par une commission militaire des États-Unis au polygone d'Annapolis. On y a soumis au tir, dans des conditions absolument identiques, trois plaques, l'une Cammell, l'autre en acier, la troisième en acier au nickel; ces deux dernières du Creusot.
Nos dessins représentent le champ de tir et les détails du dispositif adopté pour appuyer les plaques sur un matelas en charpente adossé à un épaulement de terre.
Des trois plaques, la Cammell était la plus épaisse: 272mm, 28; celle d'acier avait 268min, 17, et celle au nickel, 261mm, 66; cette dernière se trouvait donc, de ce fait, désavantagée par rapport aux deux autres.
Les plaques étaient disposées tangentiellement à un arc de cercle dont le centre était occupé par le pivot du canon, normalement, par conséquent, à l'axe de celui-ci.
Le canon employé était une pièce de 152 millim. 4, de 35 calibres de longueur. Sa bouche se trouvait à 8 m. 53 des plaques attaquées.
La charge était de 20 kil. 158 de poudre brune prismatique: le projectile, un obus de rupture Holtzer de 45 kil. 300; la vitesse initiale était, dans ces conditions, de 632 mètres 40, et l'énergie au choc de 1,375,222 kilogrammètres.
On commença par tirer quatre coups de canon sur chaque plaque, dans la bissectrice des coins; puis le canon de 152 mill. fut remplacé par une pièce de 208 mill. lançant des projectiles Firth de 95 kil. 130, avec une énergie au choc de 2,295,716 kilogrammètres.
Chacune des plaques reçut alors, en son centre, un dernier coup de ce projectile, et notre dessin représente l'état des plaques après ce «coup de la fin.»
Il n'est pas besoin d'être grand clerc dans les questions d'artillerie pour reconnaître de quel côté se trouve la supériorité, et pour voir que la plaque Cammell, presque complètement émiettée, est absolument incapable de protection, alors que ses deux concurrentes sont encore en état de résister.
On voit aussi, sur un de nos dessins, l'état des obus après chacun des trois derniers coups.
La commission a aussitôt, et à l'unanimité, classé les trois plaques dans l'ordre de supériorité suivant: 1° acier-nickel; 2° tout acier; 3° compound.
Ce triomphe de l'industrie française mérite d'autant plus d'être signalé, qu'il a été remporté dans une suite d'expériences faites à l'étranger, c'est-à-dire dans des conditions d'impartialité indiscutables.
(Suite. Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.)
Il sortit de la gare, la tête et le cœur tout embrumés par la mélancolie des adieux. Au dehors, un vent léger faisait frissonner le feuillage des eucalyptus baignés de lumière; les omnibus descendaient lestement la rampe de la station avec leur chargement de voyageurs; les marchands de violettes s'empressaient autour des promeneurs en laissant derrière eux comme une traînée d'odeurs printanières. L'avenue de la Gare, avec ses mâts pavoisés de flammes tricolores, ses guirlandes de lanternes courant d'arbre en arbre, ses maisons décorées de draperies aux couleurs crues, fourmillait de flâneurs. Cette animation, cet air de fête, eurent peu à peu raison de l'impression de tristesse que Jacques emportait du chemin de fer. Son âme, comme celle de la plupart des artistes, subissait vivement l'influence des phénomènes extérieurs et changeait d'état avec une mobilité d'hirondelle. Bientôt le peintre respira avec plus de facilité, marcha d'un pas plus allègre et prêta une attention plus indulgente au spectacle de la rue. Sans se rendre nettement compte de ce qui se passait en lui, il semblait délivré d'une secrète contrainte. Il s'opérait en toute sa personne une sorte de détente, une sourde réaction joyeuse, quelque chose de ce qu'éprouve un écolier, à son premier jour de vacance. En même temps, de ce trouble arrière-fond qui forme le limon de l'âme humaine, de confuses pensées s'élevaient pareilles à ces globules de gaz qui se dégagent, d'une eau vaseuse et montent légèrement à la surface. «Thérèse était partie; il se trouvait seul à Nice, seul et libre, avec tout le loisir de retrouver Mania Liebling pendant les fêtes et de déchiffrer ce qu'il y avait dans le cœur de cette étrange sirène. Le bouquet de jonquilles et de violettes, lancé à son adresse, avait de nouveau troublé sa quiétude. Quelle mystérieuse intention se cachait derrière cette manifestation visiblement préméditée? Etait-ce simplement une espièglerie sans conséquence ou devait-il y voir une invitation à renouer des relations trop brusquement interrompues?» Tout en écartant l'idée d'une infidélité possible, Jacques pensait de nouveau à Mania. Depuis leur rencontre à Beaulieu, imperceptiblement, Mme Liebling prenait possession d'une plus large part de lui-même. Cette main-mise partielle s'était effectuée lentement, mais d'une façon victorieuse. D'abord, l'artiste seul avait été séduit, puis le pouvoir de la Galicienne s'était exercé sur cette portion du cœur restée neuve chez les hommes qui n'ont connu et aimé qu'une femme; elle avait éveillé chez Jacques une sourde voluptuosité latente et maintenant elle surexcitait en lui cette sensuelle curiosité qui nous pousse aux aventures périlleuses, à la convoitise du fruit défendu. Elle pénétrait en des régions de son être où dormaient des désirs inassouvis; elle occupait les vides secrets que la pure affection de Thérèse n'avait pas remplis. Troublé par cette graduelle intoxication, Jacques, en descendant l'avenue de la Gare, s'avouait qu'il était malhabile à se défendre contre les entraînements de cette enchanteresse, que la société de Mania lui devenait de plus en plus indispensable et qu'il ne retrouverait un sérieux repos d'esprit que lorsqu'il aurait pénétré à son tour dans le cœur de Mme Liebling...
En arrivant près du boulevard Dubouchage, l'idée de rentrer dans son appartement désert opéra un revirement dans son esprit et sa pensée se reporta vers celle qu'il venait de quitter à la gare. A cette heure, Thérèse devait déjà être à Antibes et certainement elle aussi pensait à lui, tandis que le train fuyait vers Paris; mais il la connaissait trop pour ne pas être sûr qu'au rebours de la sienne, l'âme de Thérèse n'était distraite de sa tristesse par aucune diversion du dehors. «Je vaux moins qu'elle, songea-t-il, et je suis décidément pétri d'une pâte plus grossière!»
De loin en loin, nous avons ainsi de ces éclaircies soudaines qui nous permettent de voir nettement le fond mauvais qui est en nous; mais cette mise à nu de notre âme est si désolante et nous aimons tant à nous en faire accroire, que nous ne sommes pas longtemps capable de supporter la vue de notre perversité crûment étalée; nous nous hâtons de jeter sur cette répugnante nudité un voile d'hypocrites correctifs et de sophistiques illusions. Tout en se reprochant la coupable satisfaction que lui causait l'idée de sa solitude et de sa liberté, Jacques se disait: «Après tout, en puis-je mais si j'ai une nature facilement excitable?... Je ne serais pas artiste, si je ne subissais avec cette vive sensibilité les impressions du dehors.»
Au moment où il allait tourner l'angle de la rue Pastorelli, il se heurta contre un promeneur à barbe grise, qui le prit dans ses bras brusquement, et s'écria en lui donnant l'accolade:
--Bonjour, mon fils!... J'allais justement chez toi.
--Monsieur Lechantre! s'exclama Jacques ébaubi, par quel heureux hasard êtes-vous à Nice?
--Ne t'avais-je pas prévenu que je viendrais te surprendre un jour ou l'autre? répondit le peintre de sa bonne voix cordiale... J'ai un ami fort riche, le baron Herder, qui possède un yacht et qui m'a offert une place à son bord. Comme il comptait faire escale ici pendant le carnaval, j'ai accepté... Nous avons quitté Ajaccio hier soir et ce matin l'Hébé jetait l'ancre dans le port Lympia... Un brin de toilette, le déjeuner et me voici... Comment se porte Thérèse?
--Très bien, je viens de la mettre en wagon... Elle est allée à Paris, chercher la petite mère et Christine, qui passeront une quinzaine avec nous.
--Alors fournée complète?... Tant mieux!... Je suis ici pour quelques semaines et j'espère bien que nous ne nous quitterons guère... Ah! ça, d'abord, regarde-moi... Tu as bonne mine, l'œil clair, les joues pleines, le teint reposé, bravo!... Tu ne te ressens plus de ton indisposition?
--Je me porte comme un charme, cher maître... Nice m'a retrempé.
--A la bonne heure! Du reste, ça devait être, ce pays-ci est une fontaine de Jouvence... Tiens, moi qui te parle, rien qu'après un premier bain de soleil, je me sens tout gaillard et il me semble que j'ai vingt ans de moins sur le corps.
En effet, Francis Lechantre, bien à l'aise en son complet de drap gris, à barbe en éventail, le teint rose, le regard épanoui, paraissait plus jeune, plus dispos et plus en train que jamais. Sa boutonnière était fleurie d'une touffe d'œillets, son feutre rejeté en arrière découvrait son front bombé, ses limpides yeux bleus rieurs, et il redressait juvénilement sa haute taille.
--Tu sais, continua-t-il en exécutant un moulinet avec sa canne, je suis venu ici avec l'intention de m'amuser, et, puisque te voilà veuf pour quelques jours, je compte sur toi pour me tenir compagnie... Le baron Herder a la goutte et, en sa qualité d'archi-millionnaire, il est blasé sur tous les plaisirs... mais non pas moi, morbleu!... Il y a encore de jolies pommes dans le jardin de la vie et j'ai de bonnes dents pour y mordre... D'abord je veux voir le carnaval et y jouer ma partie comme un jeune homme...
Je veux m'en fourrer, fourrer jusque-là!...
comme chantait ce pauvre Hyacinthe dans la Vie parisienne... Nous nous déguiserons, nous lancerons des confetti, nous irons au veglione et nous intriguerons les Niçoises... Mon cher enfant, plus je grisonne et plus je suis d'avis qu'il faut se hâter de jouir des douceurs que la Providence nous a mises en réserve. Donc, vive la joie!... Tu vas me conduire chez un costumier où je me commanderai un domino. Puis nous irons prendre un sorbet à la Renaissance en écoutant les mandolinistes... Il y a dix ans que je ne suis venu ici, et je crois que c'était hier... Je n'y reviendrai peut-être plus et, ma foi, je veux boire encore un coup de soleil et de plaisir avant de quitter cette aimable existence terrienne!... As-tu un cigare?... Bon, merci, et maintenant andiamo!
Le dimanche gras, premier jour des confetti, les masques affluaient dès une heure vers la place Masséna, où ils attendaient avec impatience le traditionnel coup de canon, signal de la bataille et du défilé des chars. Dans les rues avoisinantes, il y avait un fourmillement de gens costumés. Nice prenait l'originale physionomie qui caractérisait jadis le carnaval italien, et qu'on ne retrouve plus guère dans toute sa gaie spontanéité que sur ce point du littoral. Là seulement, en effet, la population ne se borne pas à assister passivement à des réjouissances quasi-officielles; elle veut s'amuser pour son propre compte, elle se mêle à la fête, et y ajoute un entrain, un imprévu, une exubérante fantaisie, qui font du carnaval niçois un spectacle unique. Le jour des confetti, les conditions sociales sont confondues, et la ville entière se déguise: ouvrières des vieux quartiers, bourgeoises ou patriciennes de la colonie étrangère, il n'est pas une femme qui ne revête le domino de lustrine ou de satin et ne circule librement par les rues. Dans cette tapageuse mêlée de toutes les classes de la société, l'explosion de la joie populaire est rarement grossière; partout régnent une bonne humeur, une aménité, qui augmentent encore le charme de ces folles journées.
Les trottoirs étaient encombrés de camelots offrant aux passants des sacs de ces minuscules dragées de plâtre, qui se sont substituées aux véritables confetti de sucre blanc ou rose, et qui servent de projectiles pour la bataille. Chaque logis versait sur la chaussée le contingent de ses hôtes costumés; dominos multicolores, pierrots enfarinés, moines blancs et rouges. Tous portaient le bonnet à grelots et le masque de toile métallique, destinés à préserver la nuque et la figure contre la grêle des confetti; tous s'empressaient de faire remplir de «bonbons» de plâtre la gibecière de coutil placée en bandoulière. Sur les voies où devaient défiler les chars, les fenêtres, drapées de blanc et de rouge, étaient garnies de curieux. Dans la rue et jusqu'au faîte des maisons bruissait une sourde allégresse, coupée par les cris aigus des camelots, par le fausset flùté des masques et par les cuivres des fanfares lointaines. Un ciel plafonné de nuages blanchâtres, troués ça et là de taches bleues, éclairait d'une lumière assoupie le grouillement de la foule bariolée.
--Vois-tu, disait Francis Lechantre à Jacques, l'air de cette diablesse de ville vous tape sur la tête comme du champagne... Depuis que j'ai endossé mon costume, il me monte des bouffées de gaillardise, et je me sens en verve comme lorsque j'étais rapin à l'atelier du père Drolling.
Masqués, affublés d'amples robes de moine, les deux artistes cheminaient bras dessus bras dessous dans la direction du Cours.
--Cher maître, répondit Jacques, vous êtes toujours jeune, vous, et ça se voit bien à votre façon de peindre.
--Jeune!... Vil flatteur!... Il y a des moments où je voudrais me le persuader, et quand je ne suis pas en face de mon miroir, il me prend des revenez-y de jeunesse; je ressemble à ces vieux pommiers, qui ont parfois des repousses de fleurs à l'arrière-saison. Lorsque les jolies femmes me regardent je m'aperçois trop bien que je ne suis qu'un barbon, mais quand je les regarde, moi, j'ai toujours vingt ans.
--Vous avez dû être souvent amoureux, M. Lechantre? demanda brusquement Jacques.
--Oui et non... Ça dépend, du sens que tu attaches au mot. Si par là, tu entends d'agréables passades avec des femmes peu sévères, oui, j'ai été souvent amoureux, mais s'il s'agit de passion...
--Naturellement, c'est de cela que je parle.
--Oh! alors, mon fils, je puis te répondre carrément que non... La passion, ça dérange trop une vie d'artiste... J'ai toujours eu une peur bleue de m'acoquiner à un modèle, comme beaucoup de nos camarades, ou de m'éprendre d'une femme du monde qui m'aurait mené en laisse et condamné à faire de mauvaise peinture... Non, je m'en suis tenu aux intermèdes, aux grisettes qui entrent par la porte de l'atelier et en sortent vivement par la fenêtre, comme des hirondelles... Au fond, vois-tu, c'est ce qu'il y a de mieux, ça ne laisse ni regrets ni remords... Mais je dois te scandaliser, toi qui es un mari modèle, un amoureux pour le bon motif!
--Cher maître, repartit Jacques avec un léger frisson dans la voix, vous avez trop bonne opinion de moi... Je ne suis pas plus un saint que les autres...
--Allons donc! ne pose pas pour la modestie... On sait bien que tu adores ta femme...
Ils étaient arrivés à l'un des escaliers de l'amphithéâtre élevé devant la préfecture, en vue de la mer, et formé de nombreux gradins, dont toutes les travées étaient déjà garnies d'un entassement de spectateurs costumés. Dans le bas, autour d'une rotonde où était établi un orchestre, s'arrondissait une large piste destinée au défilé des chars et des masques. Au moment où ils s'asseyaient dans l'une des travées, l'orchestre entama le refrain du Père la Victoire, des fanfares éclatèrent au loin, annonçant l'approche du premier char, le canon tonna, et instantanément l'air fut obscurci par une grêle de confetti pleuvant de partout: des fenêtres, des tribunes, des terrasses du Cours. Les projectiles lancés à poignées se croisaient au milieu des éclats de rire et rebondissaient avec un tintement sec sur les planches. Un immense char aux couleurs tapageuses, représentant les personnages du Petit Faust, s'avançait lentement au son des cuivres. Devant les chevaux, la foule des piétons masqués s'égaillait un moment, puis s'épaississait de nouveau à l'arrière. Les couples formaient des quadrilles ou dansaient deux à deux en se trémoussant follement, et en répétant en chœur les refrains de l'orchestre. A les voir de haut se grouper par larges masses ou s'égrener en grappes éparses, on eût dit un éparpillement d'énormes papillotes bleues, blanches, roses, vert clair, qu'un fantastique confiseur aurait vidées à tas sur la voie publique. Et toujours la grêle légère des confetti lancés à toute volée tintait, accompagnant les cris des masques, les sonorités de l'orchestre, les bravos des tribunes.
Indifférent à la bataille, Jacques parcourait du regard les baies des fenêtres, les gradins de l'amphithéâtre; il cherchait à y découvrir sous le domino la taille souple et l'originale figure de Mania; mais tous les visages étaient masqués, et tous les dominos se ressemblaient. Pendant ce temps, Francis, debout contre la barrière, gesticulait, riait et bataillait avec ses voisins. Toutefois, au bout d'une heure, il se lassa d'être emprisonné dans une tribune.
--C'est joli de couleur, dit-il, mais c'est toujours un peu la même chose... J'ai des fourmis dans les jambes, et je ne serais pas fâché de me les dégourdir en me mêlant à la bacchanale d'en bas... Descendons, veux-tu?...
Ils quittèrent leurs places et gagnèrent le Cours à travers une cohue de masques qui se répandaient comme l'eau d'une écluse sur le passage des chars. Là, vraiment, la fête était dans tout son éclat. Les gens de la chaussée lançaient des projectiles aux gens des fenêtres, qui, à leur tour, en répandaient des pelletées sur le dos des passants; de brèves intrigues se nouaient et se dénouaient des trottoirs aux fenêtres, où des masques s'interpellaient en patois niçois. De l'extrémité du Cours à l'entrée de la rue Saint-François-de-Paule, on ne distinguait qu'un double courant houleux de têtes encapuchonnées, de bras nerveusement agités; un tumultueux remous de costumes qui se fondaient et chatoyaient sous une brève flambée de soleil. Le sol était jonché de confetti, et on marchait littéralement sur une épaisse neige grise.
--A la bonne heure! s'écriait Lechantre, nous allons seulement commencer à nous amuser! Il s'interrompit et porta sa main à son masque:--Touché! fit-il, mazette! voilà une mitraillade en règle... J'en suis tout éberlué...
Ils longeaient la terrasse du libraire Visconti. Le balcon de pierre était garni de dominos très élégants. Postés sur le mur d'appui, ayant à côté d'eux de gros sacs de confetti, ils en bombardaient sans pitié les promeneurs. Jacques, qui avait soulevé son masque pour respirer, leva les yeux en l'air. Au moment où il présentait son visage à découvert, un domino de satin blanc avec des nœuds roses aux épaules se pencha au-dessus du balcon et lui envoya une grêle de projectiles en pleine figure.
--Attrape, Jacques! s'exclama Francis, décidément, ce domino aux nœuds roses nous en veut... Attends, beau masque, attends!
Il ramassa dans le fond de sa gibecière une poignée de confetti et riposta vigoureusement. Le domino blanc et rose avait adroitement baissé la tête, et riait d'un rire clair et retentissant; en même temps il puisait à même dans son sac et mitraillait de nouveau les deux amis.
--Les dernières cartouches! cria Lechantre en vidant le fond de sa gibecière, à toi, gamin!... Tiens bon, pendant que je vais me ravitailler...
Il s'éloigna dans la direction d'une échoppe où l'on vendait des confetti et disparut dans la foule.
Cependant Jacques, qui avait encore sa provision presque intacte, rajustait son masque et bataillait avec le domino de la terrasse. Il visait mal, recevait plus de confetti qu'il n'en rendait, mais il s'acharnait et devenait nerveux. Le rire moqueur de l'inconnue le déconcertait et l'agaçait. Le timbre musical de ce rire à la fois aigu et caressant réveillait en lui de vagues sensations déjà éprouvées. Il observait le geste espiègle, la taille flexible, la grâce de son adversaire, et un soupçon lui traversait l'esprit: «Si c'était Mania?» Cette conjecture le troublait si fort qu'il ne sut pas se garer d'une nouvelle grêle envoyée à son adresse. Il la reçut dans les yeux, et, quasi aveuglé, riposta maladroitement.
--Raté! dit au-dessus de lui la voix railleuse du domino aux nœuds roses; pour un peintre, tu n'as pas le coup d'œil juste!
Cette fois, il n'y avait plus de doute: c'était bien la voix de Mania. Le peintre bondit sur le trottoir, épousseta la poudre grise qui l'offusquait, mais quand il put distinguer nettement les objets, et relever les yeux sur la terrasse, le domino de satin blanc s'était éclipsé. Les coudoiements des passants rejetèrent Jacques dans la cohue, et il se résigna à se mettre en quête de Francis Lechantre. Seulement, au milieu de cette foule grouillante, il était difficile de retrouver quelqu'un. Francis, probablement, s'était fourvoyé en cherchant Jacques de son côté. Après avoir vainement battu les rues avoisinantes, ce dernier prit le parti de remonter la pente qui débouche sur le boulevard du Pont-Neuf. Arrivé là, il fut de nouveau arrêté par la cohue qui refluait pour faire place aux chars. Comme il regardait à droite et à gauche s'il ne distinguerait pas la haute taille de son ami, il se sentit effleuré par quelques grains de confetti, semés plutôt que lancés sur son épaule, et, se retournant, il reconnut à cinq ou six pas le domino blanc aux nœuds roses, l'inconnue, avec une prestesse de couleuvre, se faufilait adroitement entre les groupes, puis tournait la tête du côté du peintre et se remettait en marche. Jacques, éperonné par le désir d'atteindre Mania Liebling, essayait de jouer des coudes et de se frayer à son tour un chemin à travers la foule, mais, empêtré dans sa robe de moine, et moins leste que la fuyante apparition, il restait de beaucoup en arrière et, la chaussée étant occupée à ce moment par l'énorme char du Petit Faust, il perdit tout à fait la trace de celle qu'il poursuivait.
Au bout d'un quart d'heure, il arriva tout essoufflé sur la place Masséna, illuminée par la vermeille lueur du soleil couchant. La foule était moins dense sur ce large espace. Il fit halte sur l'un des terre-plains qui s'étendent en avant du Casino. Des masques s'y pourchassaient à coups de confetti, en échangeant d'une voix flûtée de gaillardes plaisanteries. Hors d'haleine et désappointé, Jacques avait de nouveau enlevé son masque; ses regards erraient d'un groupe à l'autre, en quête de Lechantre, et aussi du domino blanc et rose.
--Ohé! Jacques!...
Il mit sa main en abat-jour sur ses yeux et aperçut enfin Francis démesurément agrandi par un effet de la lumière du couchant.
--Je t'ai faussé compagnie, reprit Lechantre gaiement; figure-toi qu'il m'est arrivé une aventure... J'ai été intrigué, oui, mon cher, intrigué par une jolie fille, une Niçoise pur-sang avec des yeux couleur de bigarreaux noirs, et un accent local qui sent le poivre et le mimosa... Une fringante créature, faite au tour, souple de taille et rebondie du corsage; la langue bien pendue par dessus le marché et la répartie amusante... Nous sommes au mieux et, si ce n'eût été par respect pour ton état d'homme marié, je l'aurais emmenée dîner avec nous, mais nous nous retrouverons... Je lui ai donné rendez-vous à la redoute, et je dois la reconnaître à un gros bouquet d'œillets rouges qu'elle portera au corsage.
--Vous irez donc à la redoute? demanda distraitement Jacques.
--Parbleu! et toi aussi, naturellement.
--Moi?
--Pourquoi pas? s'écria Francis, as-tu peur de te compromettre?
--Cet homme vertueux a peur de tout, murmura derrière eux une voix moqueuse; n'y va pas, mon cher, tu y ferais de méchantes rencontres!...
Ils se retournèrent et virent le domino blanc aux nœuds roses qui pirouettait sur ses talons. A peine Jacques avait-il eu le temps de se remettre de sa surprise, qu'un second domino, bleu celui-là avec des nœuds blancs, aborda le premier en s'exclamant en anglais:
--Is it you at last, Mania dear?... Let us go away!
--C'est elle! dit Jacques en entraînant Francis.
--Qui, elle? demanda celui-ci en écarquillant les yeux... Comment, toi aussi, gamin?... Inutile de rougir, ne sommes-nous pas en carnaval?... Thérèse n'en saura rien!
Pendant ce temps les deux femmes avaient gagné une voiture de maître qui stationnait près du pont; elles y montèrent et le landau partit au grand trot.
Jacques, la mine déconfite, regardait l'équipage tourner l'angle de la rue Masséna. Déjà un sentiment de gêne l'envahissait; il craignait que Francis ne devinât l'émotion causée par cette rencontre et il s'efforçait de dissimuler son désappointement. Il savait le paysagiste très observateur et il avait honte de lui laisser deviner l'importance exagérée que ce domino mystérieux prenait déjà dans sa vie. Mais, à ce moment, Lechantre était très porté à l'indulgence. Grisé lui-même par le carnaval, il admettait fort bien que son compagnon subit de son côté les effets de cette griserie momentanée. D'ailleurs, ayant l'habitude de regarder la galanterie comme une distraction superficielle et de peu de durée, il imaginait volontiers que l'amour chez les autres avait également la brièveté et l'innocuité d'un feu de paille.
--Bah! dit-il, console-toi... Tu la rattraperas!... Les femmes, ça ne se perd jamais... Je parie que tu la retrouveras à la redoute! En attendant, allons nous débarrasser de nos frocs, puis nous dînerons sans nous presser et, ce soir, nous nous replongerons jusqu'au cou dans un bain de plaisir.
Le programme arrêté par Lechantre fut exécuté ponctuellement. Après avoir dîné à la Régence, les deux amis retournèrent chez le costumier endosser leur robes de moine, auxquelles ils firent coudre pour la circonstance quelques nœuds rouges. Vers dix heures, ils allèrent s'attabler au café, sous les arcades du casino, de façon à assister à l'entrée des masques. Le café était plein. Les tables se prolongeaient très loin, sur deux rangs, jusqu'à la porte du casino, et les masques qui arrivaient à pied étaient obligés de traverser la baie des consommateurs au milieu d'un chassé-croisé de quolibets et d'interpellations grotesques. Ceux qui avaient la langue déliée répliquaient et un assourdissant brouhaha de rires, de huées et de cris d'animaux, montait incessamment dans l'air frais de la nuit. Pour se mettre en train et aussi pour émoustiller Jacques, Lechantre avait fait apporter une bouteille de champagne. Debout contre un pilier, les reins ceints d'une cordelière rouge, les épaules couvertes d'une pèlerine de même couleur, ornée de coquillages, le nez enluminé d'ocre, la barbe poudrée à blanc, il avait la mine truculente d'un pèlerin en goguette. D'une voix grasseyante et goguenarde il haranguait la foule et portait des toasts burlesques aux femmes masquées qui défilaient au bras de leur cavalier.
--Ohé! s'exclamait-il, très chouette, l'Espagnole en mantille!... Femme que j'adore, je baise tes pieds et je bois à tes yeux noirs... Hein!... tu veux savoir d'où j'arrive?... Je n'arrive pas, je pars... Je pars pour un pèlerinage à Cythère... J'y vais chercher des indulgences... Viens-tu avec moi? tu dois en avoir besoin, toi, là-bas, la Vénitienne aux cheveux roux... Hé! Maria!...