Les Anglais, il est vrai, promettaient une puissante coopération en argent, en matériel, et même en hommes. Ils annonçaient des débarquements sur différents points des côtes de France et d'Allemagne, et notamment une expédition dans la Poméranie suédoise, sur les derrières de l'armée française. Ils avaient, effectivement, un pied-à-terre fort commode dans la place inondée de Stralsund, située sur les dernières langues de terre du continent allemand. Ce point était gardé par les Suédois, et tout préparé à recevoir les troupes anglaises dans un asile presque inviolable. Mais il était probable que l'empressement à s'emparer des riches colonies de la Hollande et de l'Espagne, mal défendues en ce moment, à cause des préoccupations de la guerre continentale, absorberait l'attention et les forces des Anglais. Une dernière ressource, beaucoup plus vaine encore que celle qu'on attendait des Anglais, formait le complément des moyens de la coalition, c'était l'intervention supposée de l'Autriche. On se flattait que, si un seul succès couronnait les efforts des Prussiens et des Russes, l'Autriche se déclarerait en leur faveur; et on comptait presque dans l'effectif des troupes belligérantes, les 80 mille Autrichiens, actuellement réunis en Bohême et en Gallicie.
Tout cela inquiétait peu Napoléon, qui n'avait jamais été plus rempli de confiance et d'orgueil. Le refus de l'armistice ne l'avait ni surpris, ni contrarié. «Votre Majesté, écrivit-il au roi de Prusse, m'a fait déclarer qu'elle s'était jetée dans les bras des Russes... l'avenir fera connaître si elle a choisi le meilleur parti, et le plus efficace... Elle a pris le cornet, et joué aux dés; les dés en décideront.»
Voici quelles furent les dispositions militaires de Napoléon pour pénétrer en Pologne. Il n'avait rien d'immédiat à redouter du côté des Autrichiens, ses préparatifs généraux en France comme en Italie, sa diplomatie en Orient, ayant paré à tout ce qu'on pouvait craindre de leur part. Les débarquements des Anglais et des Suédois en Poméranie, tendant à soulever sur ses derrières la Prusse souffrante, humiliée, présentaient un danger plus réel. Emploi du 8e corps pour couvrir le littoral de l'Allemagne. Toutefois il n'attachait pas même une grande importance à ce danger, car, écrivait-il à son frère Louis, qui l'importunait de ses alarmes, les Anglais ont bien autre chose à faire que de débarquer en France, en Hollande, en Poméranie. Ils aiment mieux piller les colonies de toutes les nations, que d'essayer des descentes, dont ils ne retirent d'autre avantage que celui d'être honteusement jetés à la mer.—Napoléon croyait tout au plus à une pointe des Suédois, qui avaient 12 ou 15 mille hommes à Stralsund. En tout cas le 8e corps confié au maréchal Mortier était chargé de pourvoir à ces éventualités. Ce corps, qui avait eu pour première mission d'occuper la Hesse, et de relier la grande armée avec le Rhin, devait, maintenant que la Hesse était désarmée, contenir la Prusse, et garder le littoral de l'Allemagne. Il était composé de quatre divisions: une hollandaise, devenue vacante par le retour du roi Louis en Hollande; une italienne, acheminée par la Hesse vers le Hanovre; deux françaises, qui allaient se compléter avec une partie des régiments nouvellement tirés de France. Une portion de ces troupes devait assiéger la place hanovrienne d'Hameln, restée aux mains des Prussiens, une autre occuper les villes anséatiques. Le surplus, établi vers Stralsund et Anklam, était destiné à ramener les Suédois dans Stralsund, s'ils en sortaient, ou à se porter sur Berlin, si un accès de désespoir s'emparait du peuple de la capitale.
Le général Clarke avait ordre de se concerter avec le maréchal Mortier pour parer à tous les accidents. On n'avait pas laissé un fusil dans Berlin, et on avait transporté à Spandau tout le matériel militaire. Seize cents bourgeois fournissaient la garde de Berlin avec huit cents fusils qu'ils se transmettaient, n'étant de garde que huit cents à la fois. Le général Clarke, s'il éclatait un mouvement de quelque importance, devait se retirer à Spandau, et y attendre le maréchal Mortier. Le vaste dépôt de cavalerie établi à Potsdam pouvait toujours fournir un millier de chevaux pour faire des patrouilles, et saisir les hommes isolés qui couraient la campagne, depuis la dispersion de l'armée prussienne. La prévoyance avait été poussée jusqu'à fouiller les bois, afin de recueillir les canons que les Prussiens avaient cachés en fuyant, et de les renfermer dans les places fortes.
Le corps du maréchal Davout, entré à Berlin avant tous les autres, avait eu le temps de s'y reposer. Napoléon l'achemina le premier sur Custrin, et de Custrin sur la capitale du grand-duché de Posen. Le maréchal Augereau acheminé le second. Le corps du maréchal Augereau, arrivé le second à Berlin, et suffisamment reposé aussi, fut envoyé par Custrin et Landsberg sur la Netze, route de la Vistule, avec la mission de marcher à gauche du maréchal Davout. Le maréchal Lannes acheminé le troisième. Plus à gauche encore le maréchal Lannes, établi à Stettin depuis la capitulation de Prenzlow, ayant un peu refait ses troupes dans cette résidence, renforcé du 28e léger, pourvu de capotes et de souliers, avait ordre de prendre des vivres pour huit jours, de franchir l'Oder, de passer par Stargard et Schneidmühl, et de se réunir à Augereau sur la Netze. Il est inutile d'ajouter qu'il ne devait pas quitter Stettin sans avoir mis cette place en état de défense. Murat chargé du commandement général des troupes qui s'avancent en Pologne. L'infatigable Murat enfin, laissant sa cavalerie revenir à petites journées de Lubeck, avait ordre de se transporter de sa personne à Berlin, d'y prendre le commandement des cuirassiers, lesquels avaient employé à se reposer le temps que les dragons avaient employé à courir après les Prussiens, de joindre aux cuirassiers les dragons de Beaumont et de Klein, lancés moins avant que les autres à la poursuite de l'ennemi, et remontés d'ailleurs avec des chevaux frais dans le dépôt de Potsdam; Murat, avec cette cavalerie, devait se réunir au maréchal Davout à Posen, le précéder à Varsovie, et se mettre à la tête de toutes les troupes dirigées sur la Pologne, en attendant que Napoléon vînt les commander lui-même. Les Russes étant encore fort éloignés de la Vistule, Napoléon se donnait le temps d'expédier à Berlin ses nombreuses affaires, et laissait à son beau-frère le soin de commencer le mouvement sur la Pologne, et de sonder les dispositions insurrectionnelles des Polonais. Personne n'était plus propre que Murat à exciter leur enthousiasme en le partageant.
Tandis que l'armée française franchissant l'Oder allait s'avancer sur la Vistule, le prince Jérôme, ayant sous son commandement les Wurtembergeois et les Bavarois, secondé par un habile et vigoureux officier, le général Vandamme, devait envahir la Silésie, en assiéger les places, porter une partie de ses troupes jusqu'à Kalisch, et couvrir ainsi contre l'Autriche la droite du corps qui marcherait sur Posen.
Les troupes dirigées sur la Pologne pouvaient monter à environ 80 mille hommes, entre lesquels le corps du maréchal Davout figurait pour 23 mille, celui du maréchal Augereau pour 17, celui du maréchal Lannes pour 18, le détachement du prince Jérôme envoyé à Kalisch pour 14, enfin la réserve de cavalerie de Murat pour 9 à 10 mille. C'était plus qu'il n'en fallait pour faire face aux forces russes et prussiennes qu'on était exposé à rencontrer dans le premier moment.
Dans cet intervalle, les corps des maréchaux Soult et Bernadotte étaient en marche de Lubeck sur Berlin. Ils devaient séjourner quelque temps dans cette capitale, s'y refaire, et s'y pourvoir de ce qui leur manquait. Le maréchal Ney s'y était rendu après la capitulation de Magdebourg, et il s'apprêtait à marcher sur l'Oder. Napoléon, avec la garde impériale, avec la division de grenadiers et voltigeurs du général Oudinot, avec le reste de la réserve de cavalerie qui se reposait à Berlin, avec les trois corps des maréchaux Soult, Bernadotte et Ney, pouvait disposer d'une seconde armée de 80 mille hommes, à la tête de laquelle il devait se transporter en Pologne, pour soutenir le mouvement de la première.
Le maréchal Davout, dirigé le premier sur Posen, était un homme ferme et réfléchi, duquel il n'y avait aucune imprudence à craindre. Il avait été initié à la véritable pensée de Napoléon relativement à la Pologne. Napoléon était franchement résolu à réparer le grave dommage que l'abolition de cet antique royaume avait causé à l'Europe; mais il ne se dissimulait pas l'immense difficulté de reconstituer un État détruit, surtout avec un peuple dont l'esprit anarchique était aussi renommé que la bravoure. Napoléon ne veut proclamer l'indépendance de la Pologne que si l'insurrection des Polonais est générale. Il ne voulait donc s'engager dans une telle entreprise, qu'à des conditions qui en rendissent la réussite, sinon certaine, au moins suffisamment probable. Il lui fallait d'abord d'éclatants triomphes en s'avançant dans ces plaines du Nord, où Charles XII avait trouvé sa ruine; il lui fallait ensuite un élan unanime de la part des Polonais, pour concourir à ces triomphes, et pour le rassurer sur la solidité du nouvel État qu'on allait fonder entre trois puissances ennemies, la Russie, la Prusse et l'Autriche.—Quand je verrai les Polonais tous sur pied, dit-il au maréchal Davout, alors je proclamerai leur indépendance, mais pas avant.—Il fit transporter à la suite des troupes françaises un convoi d'armes de toute espèce, afin d'armer l'insurrection, si, comme on l'annonçait, elle devenait générale.
Le maréchal Davout devançant les corps d'armée qui devaient partir de l'Oder, s'était mis en mouvement dès les premiers jours de novembre. Il marchait avec cet ordre, avec cette discipline sévère, qu'il avait coutume de maintenir parmi ses troupes. Le maréchal Davout, en entrant en Pologne, déploie un surcroît de sévérité pour le maintien de la discipline. Il avait annoncé à ses soldats qu'en entrant en Pologne on entrait dans un pays ami, et qu'il fallait le traiter comme tel. Ainsi que nous l'avons déjà dit, il s'était introduit une certaine indiscipline dans les rangs de la cavalerie légère, qui prend plus de part, et contribue davantage aux désordres de la guerre. Deux soldats de cette arme ayant commis quelques excès, le maréchal Davout les fit fusiller en présence du troisième corps.
Il s'avança sur Posen en trois divisions. Le pays entre l'Oder et la Vistule ressemble beaucoup à celui qui s'étend de l'Elbe à l'Oder. Le plus généralement on parcourt des plaines sablonneuses, au milieu desquelles le bois pousse assez facilement, surtout le bois résineux, particulièrement le sapin; et, comme au-dessous de la couche de sable se trouve une argile propre à la culture, tantôt noyée sous le sable même, tantôt surgissant à la surface, on rencontre au milieu des forêts de sapins de vastes clairières assez bien cultivées, à travers ces clairières une population rare, pauvre, mais robuste, abritée sous le bois et le chaume. Sur ce sol les transports sont d'une difficulté sans égale, car aux sables mouvants succède une glaise, dans laquelle on enfonce profondément dès qu'elle est pénétrée par les eaux, et qui se change après quelques jours de pluie en une vaste mer de boue. Les hommes y périssent si on ne vient les en arracher. Quant aux chevaux, canons, bagages, ils s'y abîment sans pouvoir être sauvés, même par les bras de toute une armée. Aussi la guerre n'est-elle possible dans cette portion de la plaine du Nord qu'en été, lorsque la terre est entièrement desséchée, ou dans l'hiver, lorsqu'une gelée de plusieurs degrés a donné au sol la consistance de la pierre. Mais toute saison intermédiaire est mortelle aux combinaisons militaires, surtout aux plus habiles, qui dépendent, comme on sait, de la rapidité des mouvements.
Ces caractères physiques ne se montrent réunis qu'en approchant de la Vistule, et surtout plus loin entre la Vistule et le Niémen. Ils commencent toutefois à se faire voir après l'Oder. Un phénomène particulier à ces vastes plaines, que nous avons déjà signalé, et qui se retrouve ici, c'est que les sables relevés en dunes le long de la mer, rejettent les eaux vers l'intérieur du pays, où elles forment des lacs nombreux, se déchargent en petites rivières, puis se réunissent en plus grandes, jusqu'à ce qu'elles s'accumulent, et deviennent de vastes fleuves, comme l'Elbe, l'Oder, la Vistule, capables de s'ouvrir une issue à travers la barrière des sables. (Voir la carte no 36.) Aspect du pays entre l'Elbe et l'Oder. Dans le Brandebourg et le Mecklembourg, c'est-à-dire entre l'Elbe et l'Oder, pays qui avait été le théâtre de la poursuite des Prussiens par notre armée, on a déjà pu remarquer ces particularités de la nature. Elles deviennent plus frappantes entre l'Oder et la Vistule. (Voir la carte no 37.) Aspect du pays entre l'Oder et la Vistule. Les sables se relèvent, retiennent les eaux, qui, par la Netze et la Warta, vont chercher leur écoulement vers l'Oder. La Netze vient de gauche, la Warta de droite, pour qui marche de Berlin à Varsovie; et, après avoir circulé l'une et l'autre entre la Vistule et l'Oder, elles se réunissent en un seul lit, pour se jeter ensemble dans l'Oder, vers Custrin. Le pays le long de la mer forme ce qu'on appelle la Poméranie prussienne. Grand-duché de Posen. Il est allemand par les habitants et par l'esprit. L'intérieur, qu'arrosent la Netze et la Warta, est marécageux, argileux, assez cultivé, et slave par la race d'hommes qui l'habite. C'est la Posnanie, ou grand-duché de Posen, dont Posen est la capitale, ville d'une certaine importance, située sur la Warta elle-même.
Cette province était celle où l'esprit polonais éclatait avec le plus d'ardeur. Les Polonais devenus Prussiens semblaient supporter plus impatiemment que les autres le joug étranger. D'abord la race allemande et la race slave se rencontrant sur cette frontière de la Poméranie et du duché de Posen, avaient l'une pour l'autre une aversion instinctive, naturellement plus vive sur la limite où elles se touchaient. Indépendamment de cette aversion, suite ordinaire du voisinage, les Polonais n'oubliaient pas que les Prussiens avaient été sous le grand Frédéric les premiers auteurs du partage de la Pologne, que depuis ils avaient agi avec une noire perfidie, et achevé la ruine de leur patrie après en avoir favorisé l'insurrection. Enfin la vue de Varsovie dans les mains des Prussiens, rendait ceux-ci les plus odieux des copartageants. Ces sentiments de haine étaient poussés à ce point que les Polonais auraient presque regardé comme une délivrance d'échapper au roi de Prusse pour appartenir à un empereur de Russie, qui, réunissant sous le même sceptre toutes les provinces polonaises, se serait proclamé roi de Pologne. Le penchant à l'insurrection était donc plus prononcé dans le duché de Posen que dans aucune autre partie de la Pologne.
Tel était, sous les rapports physiques et moraux, le pays que les Français traversaient en ce moment. Transportés sous un climat si différent de leur climat natal, si différent surtout des climats d'Égypte et d'Italie, où ils avaient vécu si long-temps, ils étaient comme toujours, gais, confiants, et trouvaient dans la nouveauté même du pays qu'ils parcouraient le sujet de plaisanteries piquantes, plutôt que de plaintes amères. D'ailleurs le bon accueil des habitants les dédommageait de leurs peines, car, sur les routes et dans les villages, les paysans accouraient à leur rencontre, leur offrant les vivres et les boissons du pays.
Mais ce n'est pas dans les campagnes, c'est parmi les populations agglomérées, c'est-à-dire au sein des villes, qu'éclate avec le plus de force l'enthousiasme patriotique des peuples. Enthousiasme de la province de Posen. À Posen, les dispositions morales des Polonais se manifestèrent plus vivement que partout ailleurs. Cette ville, qui contenait ordinairement quinze mille âmes, en contint bientôt le double, par l'affluence des habitants des provinces voisines, accourus au-devant de leurs libérateurs. Ce fut dans les journées des 9, 10, 11 novembre, que les trois divisions du corps de Davout entrèrent dans Posen. Elles y furent reçues avec de tels transports d'enthousiasme que le grave maréchal en fut touché, et qu'il céda lui-même à l'idée du rétablissement de la Pologne; idée assez populaire dans la masse de l'armée française, mais très-peu parmi ses chefs. Aussi écrivit-il à l'Empereur des lettres fortement empreintes du sentiment qui venait d'éclater autour de lui.
Il dit aux Polonais que pour reconstituer leur patrie, il fallait à Napoléon la certitude d'un immense effort de leur part, d'abord pour l'aider à remporter de grands succès, succès sans lesquels il ne pourrait pas imposer à l'Europe le rétablissement de la Pologne, ensuite pour lui inspirer quelque confiance dans la durée de l'œuvre qu'il allait entreprendre, œuvre bien difficile, puisqu'il s'agissait de restaurer un État, détruit depuis quarante années, et dégénéré depuis plus d'un siècle. Les Polonais de Posen, plus enthousiastes que ceux même de Varsovie, promirent avec un entier abandon tout ce qu'on semblait désirer d'eux. Nobles, prêtres, peuple, souhaitaient avec ardeur qu'on les délivrât du joug allemand, antipathique à leur religion, à leurs mœurs, à leur race; et, à ce prix, il n'était rien qu'ils ne fussent prêts à faire. Le maréchal Davout n'avait encore que trois mille fusils à leur donner; ils se les distribuèrent sur-le-champ, demandant à en avoir des milliers, et affirmant que, quel qu'en fût le nombre, on trouverait des bras pour les porter. Le peuple forma des bataillons d'infanterie, les nobles et leurs vassaux des escadrons de cavalerie. Dans toutes les villes situées entre la haute Warta et le haut Oder, la population, à l'approche des troupes du prince Jérôme, chassa les autorités prussiennes, et ne leur fit grâce de la vie, que parce que les troupes françaises empêchèrent partout les violences et les excès. De Glogau à Kalisch, route du prince Jérôme, l'insurrection fut générale.
On établit à Posen une autorité provisoire, avec laquelle on convint des mesures nécessaires pour nourrir l'armée française à son passage. Il ne pouvait être question d'imposer à la Pologne des contributions de guerre. Il était entendu qu'on la tiendrait quitte des charges imposées aux pays conquis, à condition toutefois que ses bras se joindraient aux nôtres, et qu'elle nous céderait une partie des grains dont elle était si abondamment pourvue. La nouvelle autorité polonaise se concerta avec le maréchal Davout pour construire des fours, réunir des blés, des fourrages, du bétail. Le zèle du pays, quelques fonds saisis dans les caisses prussiennes, suffirent à ces premiers préparatifs. Tout fut ainsi disposé pour recevoir le gros de l'armée française, et surtout son chef, qu'on attendait avec une vive curiosité, et d'ardentes espérances.
À peu près en même temps, le maréchal Augereau avait cheminé sur la lisière qui sépare la Posnanie de la Poméranie, laissant la Warta à droite, et se portant à gauche le long de la Netze. Il passa par Landsberg, Driesen, Schneidmühl (voir la carte no 37), à travers un pays triste, pauvre, médiocrement peuplé, qui ne pouvait donner des signes de vie fort expressifs. Le maréchal Augereau ne rencontra rien qui put exalter son imagination, eut beaucoup de peine à marcher, et aurait eu encore plus de peine à vivre, sans un convoi de caissons qui transportait le pain de ses troupes. Aux environs de Nackel les eaux cessent de couler vers l'Oder, et commencent à couler vers la Vistule. Un canal joignant la Netze avec la Vistule, part de Nackel, et aboutit à la ville de Bromberg, qui est l'entrepôt du commerce du pays. Le corps d'Augereau y trouva quelque soulagement à ses fatigues.
Le maréchal Lannes s'était avancé par Stettin, Stargard, Deutsch-Krone, Schneidmühl, Nackel, et Bromberg, flanquant la marche du corps d'Augereau, comme celui-ci flanquait la marche du corps de Davout. Il longeait, lui aussi, la limite du pays allemand et polonais, et parcourait un sol plus difficile, plus triste encore que celui qu'avait traversé le maréchal Augereau. Impressions qu'éprouve le maréchal Lannes en traversant le duché de Posen, et jugement qu'il porte à l'égard du rétablissement de la Pologne. Il voyait les Allemands hostiles, les Polonais timides, et, dominé par les impressions qu'il recevait d'un pays sauvage et désert, par les renseignements qu'il recueillait sur les Polonais, dans une contrée qui ne leur était pas favorable, il fut porté à regarder comme une œuvre téméraire, et même folle, le rétablissement de la Pologne. Nous avons déjà parlé de cet homme rare, de ses qualités, de ses défauts: il faudra en parler souvent encore, dans le récit d'une époque pendant laquelle il a tant prodigué sa noble vie. Lannes, impétueux dans ses sentiments, dès lors inégal de caractère, enclin à l'humeur, même envers son maître qu'il aimait, était de ceux que le soleil, en se cachant ou en se montrant, abattait ou relevait tour à tour. Mais, ne perdant jamais sa trempe héroïque, il retrouvait dans les dangers la force calme, que les souffrances et les contrariétés lui avaient enlevée un moment. On ne serait pas juste envers cet homme de guerre supérieur, si on n'ajoutait pas ici, qu'un grand fonds de bon sens se joignait chez lui à l'inégalité d'humeur, pour le porter à blâmer chez Napoléon un esprit d'entreprise immodéré, et à faire entendre souvent, au milieu de nos plus beaux triomphes, de sinistres prophéties. Après le succès de la guerre de Prusse, il aurait voulu qu'on s'arrêtât sur l'Oder, et ne s'était pas imposé la moindre contrainte dans l'expression de cette opinion. Parvenu à Bromberg à la suite d'une marche pénible, il écrivit à Napoléon qu'il venait de parcourir un pays sablonneux, stérile, sans habitants, comparable, sauf le ciel, au désert qu'on traverse pour aller d'Égypte en Syrie; que le soldat était triste, atteint de la fièvre, ce qui était dû à l'humidité du sol et de la saison; que les Polonais étaient peu disposés à s'insurger, et tremblants sous le joug de leurs maîtres; qu'il ne fallait pas juger de leurs dispositions d'après l'enthousiasme factice de quelques nobles attirés à Posen par l'amour du bruit et de la nouveauté; qu'au fond ils étaient toujours légers, divisés, anarchiques, et qu'en voulant les reconstituer en corps de nation, on épuiserait inutilement le sang de la France pour une œuvre sans solidité et sans durée.
Napoléon, demeuré à Berlin jusqu'aux derniers jours de novembre, recevait, sans en être étonné, les rapports contradictoires de ses lieutenants, et attendait que le mouvement produit par la présence des Français eût éclaté dans toutes les provinces polonaises, pour se faire une opinion à l'égard du rétablissement de la Pologne, et se résoudre, ou à traverser cette contrée comme un champ de bataille, ou à élever sur son sol un grand édifice politique. Il fit partir Murat, après lui avoir spécifié de nouveau les conditions qu'il entendait mettre à la restauration de la Pologne, et les instructions qu'il voulait qu'on suivît en marchant sur Varsovie.
Les Russes étaient arrivés sur la Vistule, et avaient pris possession de Varsovie. Le dernier corps prussien qui restât au roi Frédéric-Guillaume, placé sous les ordres du général Lestocq, officier sage autant que brave, était établi à Thorn, ayant des garnisons à Graudenz et à Dantzig.
Napoléon voulut qu'en s'approchant de Varsovie, les divers corps de l'armée française se serrassent les uns aux autres, afin qu'avec une masse de 80 mille hommes, force bien supérieure à tout ce que les Russes pouvaient réunir sur un même point, ses lieutenants fussent à l'abri de tout échec. Il leur recommanda de ne pas rechercher, de ne pas accepter de bataille, à moins qu'ils ne fussent en nombre très-supérieur à l'ennemi, de s'avancer avec beaucoup de précautions, et en appuyant tous à droite, pour se couvrir de la frontière autrichienne. À cette époque, la Pilica, sur la rive gauche de la Vistule, la Narew, sur la rive droite, toutes deux se jetant dans la Vistule près de Varsovie, formaient la frontière autrichienne. En appuyant donc à droite, à partir de Posen (voir la carte no 37), on se rapprochait de la Pilica et de la Narew, on était couvert de tous côtés par la neutralité de l'Autriche. Si les Russes voulaient prendre l'offensive, ils ne pouvaient le faire qu'en passant la Vistule sur notre gauche, aux environs de Thorn, et alors, en se rabattant à gauche, on obtenait l'un de ces trois résultats, ou de les rejeter dans la Vistule, ou de les acculer à la mer, ou de les pousser sur les baïonnettes de la seconde armée française en marche vers Posen. Il faut ajouter, du reste, que si Napoléon, contre son usage, ne se présentait pas cette fois en une seule masse devant l'ennemi, ce qui aurait coupé court à toutes les difficultés, c'est parce qu'il savait que les Russes n'étaient pas cinquante mille ensemble, et parce que la fatigue extrême d'une partie de ses troupes, ayant couru jusqu'à Prenzlow et jusqu'à Lubeck, l'obligeait à former deux armées, l'une composée de ceux qui pouvaient marcher immédiatement, l'autre de ceux qui avaient besoin de quelques jours de repos, avant de se remettre en route. C'est ainsi que les circonstances entraînent des variations dans l'application des principes les plus constants. C'est au tact du grand général à modifier cette application avec sûreté et à-propos.
Napoléon enjoignit donc au maréchal Davout de se porter à droite, comme le commandait la route de Posen à Varsovie, de passer par Sempolno, Klodawa, Kutno, Sochaczew, Blonie, et d'envoyer ses dragons directement sur la Vistule à Kowal, pour donner la main aux maréchaux Lannes et Augereau. Lannes, après s'être dédommagé, au milieu de l'abondance de Bromberg, des privations d'une longue route à travers les sables, avait pris le pas sur Augereau. Il eut ordre de remonter la Vistule, et par sa droite de se porter de Bromberg à Inowraclaw, Brezesc, Kowal, défilant sous le canon de Thorn, et allant se lier au corps du maréchal Davout, dont il dut former la gauche. Le maréchal Augereau le suivit un peu après, et, parcourant la même route, vint faire la gauche de Lannes.
Le 16 novembre et les jours suivants, le maréchal Davout, précédé de Murat, se porta de Posen, où il avait tout laissé dans un ordre parfait, sur Sempolno, Klodawa, Kutno. Lannes, après avoir quitté Bromberg et défilé à la vue de Thorn, en se couvrant de la Vistule, se trouva de nouveau engagé dans les sables qui s'offrent généralement dans cette partie du cours de la Vistule, rencontra une seconde fois la stérilité, la disette, le désert, et n'en devint pas plus favorable à la guerre qu'on allait entreprendre. Il vint, par Kowal et Kutno, s'appuyer au corps du maréchal Davout. Augereau le suivait à la trace, partageant ses impressions comme il lui arrivait souvent; car il avait avec Lannes plus d'une analogie de caractère, quoique fort inférieur en talents et en énergie.
Murat et Davout, peu tentés de livrer une bataille sans l'Empereur, ayant ordre d'ailleurs de l'éviter, s'avancèrent avec beaucoup de précaution jusqu'aux environs de Varsovie. Le 27 novembre, leur cavalerie légère rejeta de Blonie un détachement ennemi, et se montra jusqu'aux portes mêmes de la capitale. Partout on avait trouvé les Russes en retraite, et occupés à détruire les vivres, ou à les transporter de la rive gauche sur la droite de la Vistule. En se retirant, ils ne firent que traverser Varsovie, qui ne leur semblait plus un lieu sûr, à mesure que l'approche des Français y faisait tressaillir tous les cœurs. Ils repassèrent donc la Vistule pour s'enfermer dans le faubourg de Praga, situé, comme on sait, sur l'autre bord du fleuve. En le repassant, ils détruisirent le pont de Praga, et coulèrent à fond, ou emmenèrent avec eux, toutes les barques qui pouvaient servir à créer des moyens de passage.
Le lendemain Murat, à la tête d'un régiment de chasseurs et des dragons de la division Beaumont, entra dans Varsovie. À partir de Posen, le peuple des petites villes et des campagnes avait paru moins démonstratif qu'à Posen, parce qu'il était comprimé par la présence des Russes. Mais chez une grande population, les élans sont proportionnés au sentiment de sa force. Tous les habitants de Varsovie étaient accourus hors des murs de la ville, à la rencontre des Français. Accueil que les Français reçoivent des Polonais. Depuis long-temps les Polonais, par un instinct secret, regardaient les victoires de la France comme étant les victoires de la Pologne elle-même. Ils avaient tressailli au bruit de la bataille d'Austerlitz, gagnée si près des frontières de la Gallicie; et celle d'Iéna, qui semblait gagnée sur la route même de Varsovie, l'entrée des Français dans Berlin, l'apparition de Davout sur l'Oder, les avaient remplis d'espérance. Ils voyaient enfin ces Français si renommés, si attendus, et à leur tête ce brillant général de cavalerie, aujourd'hui prince, demain roi, qui conduisait leur avant-garde avec tant d'audace et d'éclat. Ils applaudirent avec transport sa bonne mine, sa contenance héroïque à cheval, et le saluèrent des cris mille fois répétés de Vive l'Empereur! vivent les Français! Ce fut un délire général, dans toutes les classes de la population. Cette fois, on pouvait considérer la résurrection de la Pologne comme un peu moins chimérique, en voyant apparaître la grande armée, qui, sous le grand capitaine, avait vaincu toutes les armées de l'Europe. La joie fut vive, profonde, sans réserve, chez ce malheureux peuple, victime si long-temps de l'ambition des cours du Nord, de la mollesse des cours du Midi, et se disant qu'enfin l'heure était venue où l'empereur des Français allait réparer les faiblesses des rois de France! Les Russes avaient détruit partout les vivres; mais l'empressement des Polonais y suppléa. On se disputait les soldats et les officiers français pour les loger et les nourrir.
Deux jours après, l'infanterie du maréchal Davout, qui n'avait pu suivre la cavalerie d'un pas égal, entra dans Varsovie. Ce fut la même ivresse, ce furent les mêmes démonstrations, à l'aspect de ces vieilles bandes d'Awerstaedt, d'Austerlitz et de Marengo. Tout paraissait beau dans ce premier moment, où la prévoyance des difficultés était comme étouffée par la joie et l'espérance!
Napoléon songeait sincèrement, comme nous l'avons déjà dit, à restaurer la Pologne. C'était, dans sa pensée, l'une des manières les plus utiles, les mieux entendues, de renouveler cette Europe dont il voulait changer la face. Lorsqu'en effet il créait des royaumes nouveaux, pour en former les appuis de son jeune empire, rien n'était plus naturel que de relever le plus brillant, le plus regrettable des royaumes détruits. Mais, outre la difficulté d'arracher de grands sacrifices de territoire à la Russie et à la Prusse, sacrifices qu'il n'était possible de leur imposer qu'en les battant à outrance, il y avait cette autre difficulté d'enlever les Gallicies à l'Autriche, et si on laissait ces provinces en dehors, si on se contentait de refaire la nouvelle Pologne avec les deux tiers de l'ancienne, on courait encore le risque très-grave d'inspirer au cabinet de Vienne, par cette reconstitution de la Pologne, un redoublement de défiance, de haine, de mauvaise volonté, et d'amener peut-être une armée autrichienne sur les derrières de l'armée française. Napoléon ne voulait donc prendre avec les Polonais que des engagements conditionnels, et il était décidé à ne proclamer leur indépendance que lorsqu'ils l'auraient méritée par un élan unanime, par un grand zèle à le seconder, par la résolution énergique de défendre la nouvelle patrie qu'on leur aurait rendue. Dispositions des nobles polonais en 1806. Malheureusement la haute noblesse polonaise, moins entraînée que le peuple, découragée par les différentes insurrections qui avaient été essayées, craignant d'être abandonnée après s'être compromise, hésitait à se jeter dans les bras de Napoléon, et trouvait dans sa situation actuelle quelque chose de mieux à faire que de s'insurger, pour recevoir des Français une existence, indépendante, mais dénuée d'appui, exposée à tous les périls, entre la Prusse, l'Autriche et la Russie. Cette haute noblesse, tombée avec Varsovie elle-même sous le joug de la Prusse, éprouvait pour cette cour l'aversion que ressentaient tous les Polonais devenus Prussiens. La plupart des membres de la noblesse de Varsovie eussent regardé comme un heureux changement de fortune de devenir sujets d'Alexandre, à condition d'être reconstitués en corps de nation, et de jouer, sous l'empereur de Russie, le rôle que les Hongrois jouent sous l'empereur d'Autriche. Être réunis en un même peuple, et transmis d'un maître allemand à un maître slave, leur semblait un sort presque souhaitable, le seul du moins auquel il fallût aspirer dans les circonstances présentes. C'était, aux yeux de beaucoup d'entre eux, secrètement influencés par les intrigues russes, l'unique reconstitution de la Pologne qui fût praticable, car la Russie, disaient-ils, était près d'eux, et en mesure de soutenir son ouvrage, une fois entrepris, tandis que l'existence qu'on tiendrait de la France serait précaire, éphémère, et s'évanouirait dès que l'armée française se serait éloignée. Sans doute il y avait quelques raisons de prudence à faire valoir en faveur de cette idée d'une demi-reconstitution de la Pologne, née d'un demi-patriotisme: mais ceux qui formaient ce vœu oubliaient, que, si l'existence que la Pologne pouvait recevoir de la France, était exposée à périr lorsque les Français repasseraient le Rhin, celle que les Russes lui donneraient, était exposée à un autre danger, certain et prochain, au danger d'être absorbée dans le reste de l'empire, de subir en un mot l'assimilation complète, résultat auquel la Russie devait tendre sans cesse, et qu'elle ne manquerait pas de réaliser à la première occasion, ainsi que les événements l'ont prouvé depuis. Il fallait donc, ou renoncer à être Polonais, ou se dévouer à Napoléon, se dévouer à tout prix, à tout risque, avec toutes les incertitudes attachées à une telle entreprise, le jour où ce puissant réformateur de l'Europe paraissait à Varsovie. Un sentiment moins élevé agissait sur la portion de la noblesse qui accueillait avec froideur la délivrance de la Pologne par la main des Français, c'était la jalousie que lui inspiraient les généraux polonais formés dans nos armées, arrivant avec de la réputation, des prétentions et un sentiment exagéré de leur mérite. Ces divers motifs n'empêchaient pas cependant la généralité de la noblesse d'éprouver une vive joie à la vue des Français; seulement ils la rendaient plus prudente, et la portaient à faire des conditions à un homme auquel le patriotisme conseillait alors de n'en faire aucune. Mais les masses, plus unanimes, moins retenues par la réflexion, et en ce moment meilleures, car il est un instant, un seul, où la raison ne vaut pas l'entraînement des passions, c'est celui où le dévouement, même aveugle, est la condition nécessaire du salut d'un peuple, les masses, disons-nous, voulaient qu'on se jetât dans les bras des Français, et y poussaient tout le monde, peuple, nobles et prêtres.
Partagés entre ces sentiments contraires, les grands de Varsovie s'empressèrent autour de Murat, et vinrent lui soumettre leurs vœux, non pas à titre d'exigences, mais à titre de conseils, et dans le but, disaient-ils, de produire chez le peuple polonais un soulèvement universel. Vœux que la noblesse polonaise fait parvenir à Napoléon par l'intermédiaire de Murat. Ces vœux consistaient à demander que Napoléon proclamât immédiatement l'indépendance de la Pologne, ne se bornât pas à cet acte, mais choisît un roi dans sa propre famille, et le plaçât solennellement sur le trône de Sobieski. Cette double garantie leur étant donnée, ajoutaient-ils, les Polonais, ne doutant plus des intentions de Napoléon, de sa ferme résolution de soutenir son ouvrage, se livreraient à lui, corps et biens. Murat indiqué comme le roi qui conviendrait aux Polonais, tant par ses qualités militaires que par sa parenté impériale. Le roi à prendre dans la famille impériale était tout désigné, c'était ce vaillant général de cavalerie, si bien fait pour être le roi d'une nation à cheval, c'était Murat lui-même, qui, en effet, nourrissait dans son cœur le désir ardent d'une couronne, et particulièrement de celle qui s'offrait à lui en ce moment, car elle convenait autant à ses penchants héroïques, qu'à ses goûts frivoles et fastueux. Déjà même il avait accommodé son costume à ce nouveau rôle, et il avait apporté de Paris les vaines parures qui pouvaient donner à son uniforme français quelque ressemblance avec l'uniforme polonais.
La passion de régner, depuis qu'il avait épousé une sœur de Napoléon, dévorait Murat. Cette passion, qui plus tard devint fatale à sa gloire et à sa vie, avait redoublé grâce aux excitations de sa femme, encore plus ambitieuse que lui, et capable, pour atteindre le but de ses vœux, d'entraîner son mari aux actions les plus coupables. À l'aspect de ce trône vacant de la Pologne, Murat ne pouvait plus contenir son impatience. Il n'eut donc pas de peine à partager les idées de la noblesse polonaise, et se chargea de les communiquer à Napoléon. La commission cependant était difficile à remplir, car Napoléon, sans méconnaître les qualités brillantes et généreuses de son beau-frère, avait néanmoins de la légèreté de son caractère une défiance extrême, et se montrait souvent pour lui un maître sévère et dur.
Murat devinait bien quel accueil Napoléon ferait à des idées qui contrariaient sa politique, et qui auraient d'ailleurs l'apparence d'une proposition intéressée. Aussi se garda-t-il de parler du roi désigné par les Polonais; il se contenta d'exposer leurs idées d'une manière générale, et de faire connaître leur désir de voir l'indépendance de la Pologne immédiatement proclamée et garantie par un roi français de la famille Bonaparte.
Napoléon, pendant la marche de ses corps d'armée sur Varsovie, avait quitté Berlin de sa personne, et était arrivé le 25 novembre à Posen. C'est là qu'il reçut les lettres de Murat. Il n'avait pas besoin qu'on lui dît les choses pour les savoir. Même à travers la plus habile dissimulation, il surprenait le secret des âmes, et la dissimulation de Murat n'était pas de celles qu'on eût de la peine à pénétrer. Accueil fait par Napoléon aux idées des Polonais qui lui sont transmises par Murat. Il eut bientôt découvert l'ambition qui dévorait ce cœur, à la fois si vaillant et si faible. Il en éprouva autant de mécontentement contre lui que contre les Polonais. Il voyait dans ce qu'on lui proposait des calculs, des réserves, des conditions, un demi-élan, et, en ce qui le concernait, des engagements dangereux, sans l'équivalent d'une puissante coopération. Par un singulier concours de circonstances, il recevait le même jour des dépêches de Paris, relatives au célèbre Kosciusko, qu'il avait voulu tirer de France, pour le mettre à la tête de la nouvelle Pologne. Conduite mal entendue de Kosciusko. Ce patriote polonais, que de fausses directions d'esprit empêchèrent à cette époque de servir utilement sa patrie, vivait à Paris au milieu des mécontents, peu nombreux, qui n'avaient pas encore pardonné à Napoléon le 18 brumaire, le concordat, le rétablissement de la monarchie. Quelques sénateurs, quelques membres de l'ancien Tribunat, composaient cette société honnête et vaine. Kosciusko eut le tort d'opposer des contradictions intempestives au seul homme qui pût alors sauver sa patrie, et qui en eût véritablement l'intention. Outre les engagements préalables, réclamés par les nobles de Varsovie, et impossibles à prendre en face de l'Autriche, Kosciusko exigeait d'autres conditions politiques, tout à fait puériles, dans un moment où il s'agissait de relever la Pologne, avant de savoir quelle constitution on lui donnerait. Napoléon, se voyant contrarié à la fois par les Polonais devenus idéologues à Paris, et par les Polonais devenus russes à Saint-Pétersbourg, en conçut de la défiance et de la froideur.
En ce qui regardait Kosciusko, il répondit au ministre Fouché, qu'il avait chargé de lui faire des propositions: Kosciusko est un sot, qui n'a pas dans sa patrie toute l'importance qu'il croit avoir, et dont je me passerai fort bien pour rétablir la Pologne, si la fortune des armes me seconde.—Il adressa une lettre sèche et sévère à Murat. Dites aux Polonais, lui écrivit-il, que ce n'est pas avec ces calculs, avec ces précautions personnelles, qu'on affranchit sa patrie tombée sous le joug étranger; que c'est au contraire en se soulevant tous ensemble, aveuglément, sans réserve, et avec la résolution de sacrifier sa fortune et sa vie, qu'on peut avoir, non pas la certitude, mais la simple espérance de la délivrer. Je ne suis pas venu ici, ajoutait-il, mendier un trône pour ma famille, car je ne manque pas de trônes à donner; je suis venu dans l'intérêt de l'équilibre européen, tenter une entreprise des plus difficiles, à laquelle les Polonais ont plus à gagner que personne, puisque c'est de leur existence nationale qu'il s'agit, en même temps que des intérêts de l'Europe. Si à force de dévouement ils me secondent assez pour que je réussisse, je leur accorderai l'indépendance. Sinon, je ne ferai rien, et je les laisserai sous leurs maîtres prussiens et russes. Je ne rencontre pas ici, à Posen, dans la noblesse de province, toutes les vues méticuleuses de la noblesse de la capitale. J'y trouve franchise, élan, patriotisme, ce qu'il faut enfin pour sauver la Pologne, et tout ce que je cherche vainement chez les grands seigneurs de Varsovie.—
Napoléon mécontent, mais ne renonçant pas pour cela au projet de changer la face du nord de l'Europe par le rétablissement de la Pologne, prit la résolution de ne pas aller à Varsovie, et de rester à Posen, où il était l'objet d'un enthousiasme extraordinaire. Napoléon s'établit à Posen, et envoie M. Wibiski à Varsovie. Il se contenta d'envoyer à Varsovie un Polonais, dont il appréciait beaucoup l'esprit, M. Wibiski, gentilhomme plus versé dans la science des lois et de la politique que dans celle de la guerre, mais connaissant à fond son pays, et animé du plus sincère patriotisme. Napoléon lui exposa les difficultés de sa situation, en présence des trois anciens copartageants de la Pologne, dont deux étaient armés contre lui, et un troisième prêt à se déclarer; la nécessité où il était de garder de grands ménagements, et de trouver, dans un mouvement spontané et unanime des Polonais, tout à la fois un prétexte de proclamer leur indépendance, et un secours suffisant pour la soutenir. Son langage, parfaitement sensé et sincère, persuada M. Wibiski, qui se rendit à Varsovie, pour essayer de faire partager ses convictions à ses compatriotes les plus distingués par leur position et leurs lumières.