Compte qu'il fallait tenir de l'Autriche en s'avançant en Pologne.

Cependant à tout ceci il y avait, outre les périls inhérents à l'entreprise elle-même, un danger particulier que Napoléon ne se dissimulait pas, c'était l'impression qu'en éprouverait l'Autriche, laquelle, bien que vaincue, et vaincue jusqu'à l'épuisement, pouvait néanmoins être tentée de saisir l'occasion pour se jeter sur nos derrières.

La conduite actuelle de cette cour était de nature à inspirer plus d'une crainte. Aux offres d'alliance que Napoléon lui avait fait parvenir à la suite de ses entretiens avec le duc de Wurzbourg, elle avait répondu par des démonstrations affectées de bienveillance, feignant d'abord de ne pas comprendre les ouvertures de notre ambassadeur, et quand on s'était expliqué d'une manière plus claire, alléguant qu'un rapprochement trop étroit avec la France entraînerait de sa part une rupture avec la Russie et la Prusse, et qu'au lendemain d'une longue lutte, recommencée trois fois depuis quinze ans, elle n'était plus capable de faire la guerre, ni pour ni contre aucune puissance.

L'Autriche refuse de s'expliquer et, en attendant, réunit 60 mille hommes en Bohême.

À ces paroles évasives elle venait d'ajouter des actes plus significatifs. Elle avait réuni 60 mille hommes en Bohême, lesquels, placés d'abord le long de la Bavière et de la Saxe, se transportaient actuellement vers la Gallicie, suivant en quelque sorte derrière leurs frontières le mouvement des armées belligérantes. Indépendamment de ces 60 mille hommes, elle avait dirigé de nouvelles troupes vers la Pologne, et elle apportait une extrême activité à former des magasins en Bohême et en Gallicie. Quand on la questionnait sur ces armements, elle répondait par des raisons banales, tirées de sa sûreté personnelle, disant qu'exposée de toutes parts au contact d'armées ennemies qui se faisaient la guerre, elle ne devait permettre à aucune de violer son territoire, et que les mesures dont on lui demandait compte n'étaient que des mesures de pure précaution.

Napoléon ne se laisse point tromper par les paroles de l'Autriche, et voit en elle un ennemi secret et irréconciliable.

Napoléon ne pouvait être dupe d'un langage aussi peu sincère. Le besoin d'une alliance, depuis qu'il avait perdu celle de la Prusse, avait un moment tourné son esprit vers la cour de Vienne; mais il lui était maintenant facile de reconnaître que la puissance à laquelle nous venions d'enlever en quinze ans les Pays-Bas, la Souabe, le Milanais, les États vénitiens, la Toscane, le Tyrol, la Dalmatie et enfin la couronne germanique, ne saurait être qu'une ennemie irréconciliable, dissimulant par politique ses profonds ressentiments, mais prête à les faire éclater à la première occasion. Il apercevait très-bien que les craintes de l'Autriche étaient feintes, car aucune des parties belligérantes n'avait intérêt à la provoquer par une violation de territoire, et il savait que, si elle armait, ce ne pouvait être que dans l'intention perfide de tomber sur les derrières de l'armée française. N'attachant pas plus d'importance qu'il ne fallait à la parole d'homme et de souverain, par laquelle François II s'était engagé au bivouac d'Urchitz, à ne plus faire la guerre à la France, il pensait néanmoins que le souvenir de cette parole solennellement donnée devait embarrasser ce prince, qu'il lui faudrait pour y manquer un prétexte très-spécieux, et il avait formé deux résolutions très-mûrement réfléchies, la première de ne donner à l'Autriche aucun prétexte d'intervenir dans la guerre actuelle, la seconde de prendre ses précautions comme si elle devait y intervenir certainement, et de les prendre d'une manière ostensible. Langage et conduite de Napoléon envers l'Autriche. Son langage fut conforme à ces résolutions. Il se plaignit d'abord avec une entière franchise des armements faits en Bohême et en Gallicie, et de façon à prouver qu'il en comprenait le but. Puis avec la même franchise il annonça les précautions qu'il se croyait obligé de prendre, et qui étaient de nature à décourager le cabinet de Vienne. Il affirma de nouveau qu'il ne provoquerait pas la guerre, mais qu'il la ferait prompte et terrible, si on avait l'imprudence de la recommencer. Il déclara que, ne voulant donner aucun prétexte à une rupture, il ne se prêterait en rien au soulèvement des parties de la Pologne possédées par l'Autriche; que le soulèvement de la Pologne prussienne et russe était un acte d'hostilité, imputable exclusivement à ceux qui avaient voulu la guerre; qu'il ne se dissimulait pas la difficulté de contenir les Polonais dépendants de l'Autriche, quand les Polonais dépendants de la Russie et de la Prusse s'agiteraient; mais que si à Vienne on pensait à cet égard comme lui, et si, comme lui, on était convaincu de l'énorme faute qu'on avait commise dans le dernier siècle, en détruisant une monarchie qui était le boulevard de l'Occident, il offrait un moyen bien simple de réparer cette faute, en reconstituant la Pologne, et en offrant d'avance à la maison d'Autriche un riche dédommagement pour les provinces dont elle aurait à s'imposer le sacrifice. Napoléon offre à l'Autriche de reconstituer la Pologne, en lui rendant la Silésie en échange des provinces polonaises dont elle devra faire l'abandon. Ce dédommagement était la restitution de la Silésie, arrachée à Marie-Thérèse par Frédéric-le-Grand. La Silésie valait certainement les Gallicies, et c'était une éclatante réparation des maux, des outrages que le fondateur de la Prusse avait fait essuyer à la maison d'Autriche.

Assurément dans la situation où était placé Napoléon, rien n'était mieux calculé qu'une proposition pareille. Amené, en effet, par le cours des événements, à détruire l'œuvre du grand Frédéric en abaissant la Prusse, il ne pouvait mieux faire que de détruire cette œuvre complétement, en rendant à l'Autriche ce que Frédéric lui avait enlevé, et en lui reprenant ce que Frédéric lui avait donné. Au reste, il offrit cet échange sans prétendre l'imposer. Si une telle proposition, qui autrefois aurait comblé l'Autriche de joie, éveillait ses anciens sentiments à l'égard de la Silésie, il était tout prêt, disait-il, à y donner la suite convenable; sinon il fallait la considérer comme non avenue, et il se réservait d'agir dans la Pologne prussienne et russe, ainsi que les événements le lui conseilleraient, s'obligeant seulement à ne rien entreprendre qui pût attenter aux droits de l'Autriche. Tout en ayant soin de ne fournir aucun prétexte de se plaindre à la cour de Vienne, Napoléon lui répéta néanmoins qu'il était entièrement préparé, et que si elle voulait la guerre, elle ne le prendrait pas au dépourvu. Quoique satisfait des services de M. de La Rochefoucauld, son ambassadeur, il le remplaça par le général Andréossy, qui étant militaire, et connaissant parfaitement l'Autriche, pourrait observer d'un œil plus sûr la nature et l'étendue des préparatifs de cette puissance.

Napoléon s'efforce de soulever l'Orient pour l'accomplissement de ses projets en Occident.

Napoléon, dans ce moment extraordinaire de son règne, voulut faire servir l'Orient au succès de ses projets en Occident. La Turquie se trouvait dans un état de crise dont il espérait profiter. Ce malheureux empire, menacé depuis le règne de Catherine, même par ses amis, qui voyant ses provinces sur le point de se détacher, se hâtaient de s'en emparer pour ne pas les laisser à des rivaux (témoin la conduite de la France en Égypte), ce malheureux empire avait été tantôt ramené vers Napoléon par l'instinct d'un intérêt commun, tantôt éloigné de lui par les intrigues de l'Angleterre et de la Russie, exploitant auprès du divan le souvenir des Pyramides et d'Aboukir. La Turquie, après avoir varié dans ses dispositions, finit par se rapprocher de la France. Rentré en paix avec la France à l'époque du Consulat, retombé en froideur lors de la création de l'Empire, qu'il avait refusé de reconnaître, le sultan Sélim avait été par la bataille d'Austerlitz définitivement conduit à un rapprochement, qui était bientôt devenu de l'intimité. Caractère et sentiments du sultan Sélim. Il avait non-seulement concédé à Napoléon le titre de Padisha, d'abord dénié, mais il avait envoyé à Paris un ambassadeur extraordinaire, pour lui apporter avec l'acte de la reconnaissance des félicitations et des présents. Le sultan Sélim, en agissant ainsi, avait cédé au vrai penchant de son cœur, qui l'entraînait vers la France, malgré les intrigues dont il était assailli, et dont le redoublement attestait la triste décadence de l'empire. Ce prince, doux, sage, éclairé comme un Européen, aimant la civilisation de l'Occident, non par une fantaisie de despote, mais par un vif sentiment de la supériorité de cette civilisation sur celle de l'Orient, avait dès sa jeunesse, lorsqu'il était enseveli dans la molle obscurité du sérail, entretenu par M. Ruffin, une correspondance personnelle et secrète avec Louis XVI. Monté depuis sur le trône, il avait conservé pour la France une préférence marquée, et il était heureux de trouver dans ses victoires une raison décisive de se donner à elle. La Porte dépose les deux hospodars Ipsilanti et Maruzzi, notoirement dévoués à l'Angleterre et à la Russie. Les Russes et les Anglais voulaient combattre ce penchant, même à main armée. Une occasion s'offrait pour éprouver leur influence à Constantinople, c'était le choix à faire des deux hospodars de Valachie et de Moldavie. Les hospodars Ipsilanti et Maruzzi, voués à l'Angleterre, à la Russie, à quiconque désirait la ruine de l'empire turc, car ils étaient les véritables précurseurs de l'insurrection grecque, se montraient dans leur administration les complices déclarés des ennemis de la Porte. La Russie envoie une armée, l'Angleterre une flotte, pour obtenir la réintégration des hospodars déposés. Les choses en étaient venues à ce point que celle-ci s'était vue obligée de révoquer des agents infidèles et dangereux. La Russie avait aussitôt fait marcher le général Michelson vers le Dniester, avec une armée de 60 mille hommes, et l'Angleterre avait dirigé une flotte sur les Dardanelles, pour exiger, au moyen de cette réunion de forces, la réintégration des hospodars déposés. Le jeune empereur Alexandre, qui n'avait paru sur la scène du monde que pour essuyer la mémorable défaite d'Austerlitz, se disait qu'au milieu de cette sanglante mêlée de toutes les nations européennes, il fallait profiter des circonstances pour s'avancer sur la Turquie, et que, quelles que fussent les chances de la fortune entre le Rhin et le Niémen, ce qu'il prendrait en Orient lui serait peut-être laissé, pour compenser ce que d'autres prendraient en Occident.

Ce calcul ne manquait pas de justesse. Mais ayant Napoléon sur les bras, il agissait avec peu de prudence en se privant de 60 mille hommes, pour les envoyer sur le Pruth. La preuve de cette faute ressort de la joie même que Napoléon ressentit, lorsqu'il apprit qu'une rupture allait éclater entre la Russie et la Porte. C'est dans cette prévision qu'il avait tenu si fortement à occuper la Dalmatie, ce qui lui permettait d'entretenir une armée sur la frontière de la Bosnie, et lui procurait la facilité de secourir ou d'inquiéter la Porte, suivant les besoins de sa politique. Le général Sébastiani nommé ambassadeur à Constantinople, avec mission de pousser les Turcs à la guerre contre les Russes. En voyant approcher cette crise, qu'il désirait plus vivement à mesure que les événements devenaient plus graves, il avait choisi pour ambassadeur à Constantinople un militaire, né comme lui en Corse, et joignant à l'expérience de la guerre une rare sagacité politique, c'était le général Sébastiani, employé déjà dans une mission en Turquie, dont il s'était parfaitement acquitté. Napoléon lui avait donné pour instruction expresse d'exciter les Turcs contre les Russes, et d'appliquer tous ses efforts à provoquer une guerre en Orient. Il l'avait autorisé à tirer de la Dalmatie des officiers d'artillerie et du génie, des munitions, et même les vingt-cinq mille hommes du général Marmont, si la Porte poussée aux dernières extrémités en venait à désirer la présence d'une armée française. La bataille d'Austerlitz ayant rattaché le sultan Sélim à Napoléon, la bataille d'Iéna pouvait bien, en effet, l'enhardir jusqu'à la guerre. Napoléon écrivit à ce prince pour lui offrir une alliance défensive et offensive, pour l'engager à saisir cette occasion de relever le croissant, et lui annoncer qu'il allait rendre aux Turcs le plus grand service qu'il fût possible de leur rendre, réparer le plus grand échec qu'ils eussent jamais subi, en essayant de rétablir la Pologne. Ordre fut donné au général Marmont de tenir prêts tous les secours qui lui seraient demandés de Constantinople, ordre au général Sébastiani de ne rien négliger pour allumer une conflagration qui s'étendît des Dardanelles aux bouches du Danube. En mettant ainsi les Russes et les Turcs aux prises, Napoléon se proposait un double but, celui de diviser les forces des Russes, et celui de jeter l'Autriche dans d'horribles perplexités. L'Autriche sans doute haïssait la France, mais lorsqu'elle verrait les Russes envahir les bords de la mer Noire, elle devait éprouver des inquiétudes qui seraient une diversion fort puissante à sa haine.

Cette immense querelle, soulevée depuis quinze ans entre l'Europe et la Révolution française, allait donc s'étendre du Rhin à la Vistule, de Berlin à Constantinople. Napoléon lève une nouvelle conscription. Engagé dans une lutte à outrance, Napoléon prit des moyens proportionnés à la grandeur de ses desseins. Son premier soin fut de lever une nouvelle conscription. Il avait appelé dès la fin de 1805 la première moitié de la conscription de 1806, et venait d'en appeler la seconde moitié au moment de son entrée en Prusse. Il résolut d'agir de même pour la conscription de 1807, et en l'appelant tout de suite, quoiqu'on ne fût qu'à la fin de 1806, de ménager aux jeunes gens de cette classe une année pour s'instruire, se renforcer, se rompre aux fatigues de la guerre. Avec l'esprit qui régnait dans les cadres, c'était plus qu'il ne fallait pour former d'excellents soldats. Cette nouvelle levée d'hommes devait en outre procurer à l'effectif général de l'armée une notable augmentation. Cet effectif, qui était en 1805, époque du départ de Boulogne, de 450 mille hommes, qui s'était élevé par la conscription de 1806 à 503 mille, allait être porté par la conscription de 1807 à 580 mille. Les libérations annuelles étant interdites pendant la guerre, l'armée s'augmentait ainsi à chaque conscription; car il s'en fallait que le feu ou les maladies diminuassent l'effectif d'une quantité d'hommes proportionnée aux appels. La campagne d'Autriche n'avait pas coûté plus de 20 mille hommes, celle de Prusse ne les avait pas coûté encore. Il est vrai que la guerre se trouvant portée chaque jour à des distances plus grandes, et sous des climats plus rudes, la qualité des troupes s'abaissant à mesure que de jeunes recrues remplaçaient les vieux soldats de la Révolution, les pertes allaient bientôt devenir plus sensibles. Mais elles étaient encore de peu d'importance, et l'armée, composée de soldats éprouvés, rajeunie plutôt qu'affaiblie par l'arrivée aux bataillons de guerre d'une certaine portion de conscrits, avait atteint son état de perfection.

L'effectif général de l'armée porté par les derniers appels à 580 mille hommes.

Napoléon écrivit donc à M. de Lacuée pour lui ordonner d'appeler la classe de 1807. M. de Lacuée était alors chargé des appels au ministère de la guerre. C'était un fonctionnaire capable, dévoué à l'Empereur, et résolu à surmonter les difficultés d'une tâche fort ingrate, sous un règne qui faisait des hommes une si grande consommation. Bien qu'il ne fût pas ministre de la guerre, Napoléon correspondait immédiatement avec lui, sentant le besoin de le diriger, de le soutenir, de l'exciter par des communications directes. «Vous verrez, lui écrivit-il, par un message adressé au Sénat, que j'appelle la conscription de 1807, et que je ne veux pas poser les armes que je n'aie la paix avec l'Angleterre et avec la Russie. Je vois par les états que le 15 décembre toute la conscription de 1806 aura marché..... Vous n'aurez pas besoin d'attendre mon ordre pour la répartition entre les divers corps... Je n'ai point perdu de monde, mais le projet que j'ai formé est plus vaste qu'aucun que j'aie jamais conçu, et dès lors il faut que je me trouve en position de répondre à tous les événements.» (Berlin, 22 novembre 1806. Dépôt de la Secrétairerie d'État.)

Message de Napoléon au Sénat, pour lui communiquer les nouveaux projets conçus à Berlin, et lui demander à la fin de 1806 la conscription de 1807.

Napoléon, suivant l'usage qu'il avait adopté l'année précédente, de réserver au Sénat le vote du contingent, envoya un message à ce corps, pour lui demander la conscription de 1807, et lui faire connaître l'extension donnée à sa politique, depuis qu'il avait anéanti la Prusse. Dans ce message, où l'énergie de style égalait celle de la pensée, il disait que jusqu'ici les monarques de l'Europe s'étaient joués de la générosité de la France; qu'une coalition vaincue en voyait aussitôt naître une autre; que celle de 1805 à peine dissoute, il avait eu à combattre celle de 1806; qu'il fallait être moins généreux à l'avenir; que les États conquis seraient détenus jusqu'à la paix générale sur terre et sur mer; que l'Angleterre oubliant tous les droits des nations, frappant d'interdit commercial une partie du monde, on devait la frapper du même interdit, et le rendre aussi rigoureux que la nature des choses le permettait; qu'enfin mieux valait, puisqu'on était condamné à la guerre, s'y plonger tout à fait, que de s'y engager à demi, que c'était le moyen de la terminer plus complétement et plus solidement, par une paix générale et durable. Son style rendait avec la dernière vigueur ces pensées dont il était plein. L'orgueil, l'exaspération, la confiance y éclataient également. Il réclamait ensuite des moyens proportionnés à ses vues, et c'était, comme nous venons de l'annoncer, la conscription de 1807, levée dès la fin de 1806.

Usage que Napoléon fait des nouvelles levées pour l'entretien de ses dépôts.

Nous avons exposé plus haut les précautions si habilement prises par Napoléon, dans la double hypothèse, d'une longue guerre au nord, et d'une attaque imprévue sur une partie quelconque de son vaste empire. Les troisièmes bataillons des régiments de la grande armée, formant dépôt, étaient, comme on l'a vu, rangés le long du Rhin sous le maréchal Kellermann, ou au camp de Boulogne sous le maréchal Brune. Soins que Napoléon donne à ses dépôts, et parti qu'il sait en tirer. Ces troisièmes bataillons, déjà remplis des conscrits de 1806, bientôt de ceux de 1807, soigneusement exercés, équipés, pouvaient au besoin, sous le maréchal Kellermann, se joindre au huitième corps, commandé par le maréchal Mortier, pour couvrir le bas Rhin, ou bien se joindre sous le maréchal Brune au roi de Hollande, pour couvrir, soit la Hollande, soit les côtes de France jusqu'à la Seine. Ceux des régiments qui ne se trouvaient ni en Allemagne ni en Italie, réunis dans l'intérieur à Saint-Lô, à Pontivy, à Napoléonville, formés en petits camps, étaient destinés à se porter sur Cherbourg, Brest, La Rochelle ou Bordeaux. Des détachements de gardes nationales, peu nombreux, mais bien choisis, un à Saint-Omer, un dans la Seine-Inférieure, un troisième dans les environs de Bordeaux, devaient concourir à la défense des points menacés. Quelques corps concentrés à Paris devaient s'y rendre en poste.

Le même système avait été adopté, comme on l'a encore vu, pour l'armée d'Italie. Les troisièmes bataillons de cette armée répandus dans la haute Italie, se consacraient à l'instruction des conscrits, et fournissaient en même temps la garnison des places. Les bataillons de guerre étaient aux trois armées actives de Naples, du Frioul, de la Dalmatie.

Napoléon résolut d'abord de tirer des dépôts les renforts nécessaires à la grande armée, de remplir avec la nouvelle conscription le vide qu'il allait y produire, et comme ce vide serait rempli, et fort au delà, par le contingent de 1807, de profiter du surplus pour porter les bataillons de dépôt à 1,000 ou 1,200 hommes, et les régiments de cavalerie à un effectif de 700 hommes au lieu de 500. Il résolut aussi d'augmenter l'effectif des compagnies d'artillerie, s'étant aperçu que l'ennemi, pour suppléer à la qualité de ses troupes, ajoutait beaucoup au nombre de ses canons. Les bataillons de dépôt étant portés à 1,000 ou 1,200 hommes, on pouvait toujours en extraire, outre le recrutement de l'armée active, les 3 ou 400 hommes les plus exercés, pour les envoyer partout où se manifesterait un besoin imprévu.

Napoléon avait déjà fait sortir des dépôts une douzaine de mille hommes, lesquels avaient été conduits en gros détachements de l'Alsace en Franconie, de la Franconie en Saxe, pour remplir les vides produits dans ses cadres par la guerre. Sept à huit mille venaient d'arriver, quatre à cinq mille étaient encore en marche. Organisation en régiments provisoires des renforts envoyés à la grande armée. Ce n'était pas tout à fait l'équivalent de ce qu'il avait perdu, bien plus du reste par les fatigues que par le feu. Se préoccupant surtout des distances auxquelles la guerre allait être portée, il imagina un système, profondément conçu, pour amener les conscrits du Rhin sur la Vistule, pour les y amener de manière qu'ils ne courussent aucun danger pendant la longueur du trajet, qu'ils ne se dispersassent pas en route, et que, chemin faisant, ils pussent rendre des services sur les derrières de l'armée. Ces détachements extraits de chaque bataillon de dépôt, devaient former une ou plusieurs compagnies suivant leur nombre; ces compagnies devaient être ensuite réunies en bataillons, et ces bataillons en régiments provisoires de 12 ou 1500 hommes. On devait leur donner pour la route des officiers pris momentanément dans les dépôts, et les organiser comme s'ils avaient dû former des régiments définitifs. Partant avec cette organisation, et avec leur équipement complet, ils avaient ordre de s'arrêter dans les places qui étaient sur notre ligne d'opération, telles qu'Erfurt, Halle, Magdebourg, Wittenberg, Spandau, Custrin, Francfort-sur-l'Oder, de s'y reposer, s'ils en avaient besoin, d'y tenir garnison, s'il le fallait pour la sûreté de nos derrières, et, dès qu'ils feraient une halte, de se livrer aux exercices militaires, pour ne pas négliger l'instruction des hommes pendant un trajet de plusieurs mois. Ils couvraient ainsi les communications de l'armée, dispensaient de l'affaiblir par un trop grand nombre de garnisons laissées en arrière, et augmentaient en quelque sorte son effectif avant d'avoir pu la rejoindre.

Arrivés sur le théâtre de la guerre, ils devaient être dissous par l'envoi de chaque détachement à son corps, et les officiers devaient retourner en poste à leurs dépôts, afin d'aller chercher d'autres recrues.

Même organisation fut appliquée à la cavalerie, avec quelques précautions particulières commandées par la nature de cette arme.

Moyens préparés sur la route des régiments provisoires.

Dans toutes les places converties en grands dépôts, telles que Wurzbourg, Erfurt, Wittenberg, Spandau, des ordres étaient donnés pour y réunir au moyen des ressources que présentait le pays, des habillements, des souliers, des armes, des vivres en abondance. Il était prescrit aux commandants de ces places d'inspecter tout régiment provisoire qui passait, de pourvoir d'armes et de vêtements les hommes qui en manquaient, et de retenir ceux qui avaient besoin de repos. Les corps passant plus tard, devaient recueillir les hommes laissés en route par ceux qui les avaient précédés, et trouvant à prendre autant d'hommes et de chevaux qu'ils en déposaient, ils étaient toujours assurés d'arriver complets sur le théâtre de la guerre. Napoléon lisant assidûment les rapports des commandants des places traversées par les régiments provisoires, les comparant sans cesse entre eux, relevait la moindre négligence, et par ce moyen les tenait tous en haleine. Il ne fallait pas moins que de telles combinaisons appuyées d'une telle vigilance, pour conserver entière une aussi grande armée à d'aussi vastes distances.

Napoléon, par un habile emploi de ses dépôts, trouve le moyen de tirer de France sept nouveaux régiments d'infanterie, sans affaiblir la défense de l'intérieur.

Napoléon ne voulait pas seulement maintenir les corps à l'effectif qu'ils avaient lors de leur entrée en campagne, il voulait attirer de nouveaux corps à la grande armée. Il avait laissé, comme on l'a vu, trois régiments à Paris, pour en former une réserve, qui pût se transporter en poste sur les côtes de France, si elles étaient menacées. Il crut pouvoir disposer de deux de ces régiments, le 58e de ligne et le 15e léger, grâce à l'augmentation considérable des conscrits dans les dépôts. Il y avait à Paris six troisièmes bataillons qui appartenaient à des régiments à quatre bataillons. La conscription devait les porter à 1,000 hommes chacun. Junot, gouverneur de Paris, eut ordre de les passer lui-même en revue plusieurs fois la semaine, et de les faire manœuvrer sous ses yeux. C'était une réserve de 6 mille hommes toujours prête à partir en poste pour Boulogne, Cherbourg ou Brest, et qui permettait de disposer sans inconvénient du 58e de ligne et du 15e léger. Ces deux régiments, que l'on comptait parmi les plus beaux de l'armée, furent acheminés sur l'Elbe par Wesel et la Westphalie.

On se souvient que Napoléon avait résolu de convertir les vélites en fusiliers de la garde. Grâce à la prompte exécution de ce qu'il ordonnait, un régiment de deux bataillons, s'élevant à 1,400 hommes, dont les soldats avaient été choisis avec soin dans le contingent annuel, dont les officiers et sous-officiers avaient été pris dans la garde, était déjà tout formé. Napoléon prescrivit de le retenir le temps rigoureusement nécessaire à son instruction, et puis de le transporter en poste de Paris à Mayence.

La garde de la capitale était comme aujourd'hui confiée à une troupe municipale, forte de deux régiments, connus sous le titre de régiments de la garde de Paris. Napoléon avait recommandé d'augmenter le plus possible l'effectif de ces deux régiments, en puisant dans la dernière conscription. Recueillant le prix de sa prévoyance, il put, sans trop dégarnir Paris, en tirer deux bataillons, qui présentaient un régiment de 12 à 1300 hommes, d'une tenue et d'une qualité excellentes. Il ordonna de les faire partir pour l'armée, pensant qu'une troupe chargée de maintenir l'ordre au dedans ne devait pas être privée de l'honneur de servir la grandeur du pays au dehors, qu'elle en reviendrait meilleure et plus respectée.

Les ouvriers des ports sans ouvrage consacrés à la défense des établissements maritimes.

Les ouvriers des ports étaient sans emploi et sans pain, parce que les constructions navales languissaient au milieu de l'immense développement donné à la guerre continentale. Napoléon leur trouva une occupation utile et un salaire. Il en composa des bataillons d'infanterie, qui furent chargés de garder les ports auxquels ils appartenaient, avec promesse qu'on ne les en ferait pas sortir. On pouvait compter sur eux, car ils aimaient les établissements confiés à leur vigilance, et de plus ils partageaient l'esprit guerrier de la marine. Napoléon dut à cette idée de pouvoir enlever au service des côtes trois beaux régiments, les 19e, 15e et 31e de ligne qui étaient à Boulogne, Brest et Saint-Lô. Ils furent comme les autres portés à deux mille hommes pour deux bataillons, et dirigés vers la grande armée.

C'étaient donc sept nouveaux régiments d'infanterie, pouvant fournir le fond d'un beau corps d'armée, que Napoléon eut l'art de tirer de France, sans trop affaiblir l'intérieur. À ces régiments devait se joindre la légion du Nord, remplie de Polonais, et qui déjà était en marche vers l'Allemagne.

Ce qui semblait surtout désirable à Napoléon, et ce dont il appréciait l'utilité peut-être jusqu'à l'exagération, dans un moment où il sortait des plaines de la Prusse pour entrer dans celles de la Pologne, c'était la cavalerie. Il en demandait à grands cris à tous les administrateurs de ses forces. Napoléon, en passant des plaines de la Prusse dans celles de la Pologne, éprouve un grand besoin de cavalerie, et fait venir de France et d'Italie de nouveaux régiments de cette arme. Il venait de retirer de Mayence et d'acheminer à pied, partie vers la Hesse, partie vers la Prusse, tout ce qu'il y avait de cavaliers instruits dans les dépôts. Il avait voulu qu'ils laissassent leurs chevaux en France, pour leur donner ceux qu'on avait recueillis en Allemagne. Le maréchal Mortier, en entrant dans les États de l'électeur de Hesse, avait licencié l'armée de ce prince. On avait pris là quatre à cinq mille chevaux excellents, dont une portion avait servi à monter sur place un millier de cavaliers français, dont les autres avaient été envoyés à Potsdam. Il existait à Potsdam de vastes écuries, construites par le grand Frédéric, qui se plaisait souvent à voir manœuvrer un grand nombre d'escadrons à la fois, dans la belle retraite où il vivait en roi, en philosophe et en guerrier. Napoléon y créa, sous le canon de Spandau, un immense établissement pour l'entretien de sa cavalerie. Grand dépôt de cavalerie créé par Napoléon à Potsdam. Il y réunit tous les chevaux enlevés à l'ennemi, plus une grande quantité d'autres achetés dans les diverses provinces de la Prusse. Le général Bourcier, sorti de l'armée active après des services honorables, fut placé à la tête de ce dépôt, avec recommandation de ne pas s'en éloigner un instant, de faire soigner sous ses yeux les nombreux chevaux qu'on y avait rassemblés, de monter avec ces chevaux les régiments de cavalerie qui venaient à pied de France, d'arrêter tous ceux qui traversaient la Prusse, d'en passer la revue, d'y remplacer les chevaux fatigués ou peu en état de servir, de retenir également les hommes malades, pour les faire partir à la suite des régiments qui se succéderaient. Les ouvriers de Berlin, restés oisifs par le départ de la cour et de la noblesse, devaient être employés dans ce dépôt, moyennant salaire, à des travaux de sellerie, de harnachement, de chaussure et de charronnage.

C'est de l'Italie que Napoléon tire ses principaux renforts en cavalerie.

C'est surtout à l'Italie que Napoléon imagina de recourir pour se procurer de la cavalerie. Nulle part elle n'était moins utile. À Naples, on n'avait affaire qu'à des montagnards calabrais, ou à des Anglais débarquant de leurs vaisseaux sans troupes à cheval. Il y avait à Naples seize régiments de cavalerie, dont quelques-uns de cuirassiers, et des plus beaux de l'armée. Napoléon en fit refluer dix vers la haute Italie. Il n'en laissa que six, qui étaient tous de cavalerie légère, et dont il put porter l'effectif à mille hommes chacun, grâce au grand nombre de conscrits envoyés au delà des Alpes. Ils devaient donc présenter une force de 6 mille hommes, fournissant 4 mille cavaliers toujours prêts à monter à cheval, et fort suffisants pour le service d'observation qu'on avait à faire dans le royaume de Naples.

Les plaines coupées de la Lombardie, dans lesquelles les canaux, les rivières, les longs rideaux d'arbres, rendent les mouvements de la cavalerie si difficiles, n'étaient pas non plus un pays où elle fût très-nécessaire. D'ailleurs dix régiments de cette arme, reportés du midi au nord de l'Italie, permettaient d'en détacher quelques-uns, pour les diriger sur la grande armée. Napoléon en tira une division de cuirassiers, formée de quatre régiments superbes, qui s'illustrèrent depuis sous le commandement du général d'Espagne. Il en tira de plus de la cavalerie légère, et fit partir successivement pour l'Allemagne, les 19e, 24e, 15e, 3e et 23e régiments de chasseurs, ce qui faisait, avec les quatre de cuirassiers, neuf régiments de cavalerie empruntés à l'Italie. C'était une force de 5 mille cavaliers au moins, voyageant partie avec leurs chevaux, partie à pied, ces derniers destinés à être montés en Allemagne.

Napoléon s'occupa en même temps de mettre l'armée d'Italie sur le pied de guerre. Il avait eu soin de lui envoyer 20 mille hommes sur la conscription de 1806, et il avait recommandé au prince Eugène d'apporter à leur instruction une attention continuelle. Prêt à s'enfoncer dans le Nord, laissant sur ses derrières l'Autriche plus épouvantée mais plus hostile depuis Iéna, il voulut qu'on procédât sans retard à la formation des divisions actives, de manière qu'elles fussent en mesure d'entrer immédiatement en campagne. Déjà il y avait en Frioul deux divisions tout organisées. Il ordonna de compléter leur artillerie à douze pièces par division. Il prescrivit de former tout de suite sur le pied de guerre une division à Vérone, une à Brescia, une troisième à Alexandrie, fortes chacune de 9 à 10 bataillons, de préparer leur artillerie, de composer leurs équipages, et de nommer leur état-major. Il en agit de même pour la cavalerie. Il enjoignit de porter au complet soit en hommes, soit en chevaux, les régiments de dragons tirés de Naples, de les pourvoir en outre d'une division d'artillerie légère. Ces cinq divisions comptaient ensemble 45 mille hommes d'infanterie, et 7 mille de cavalerie, en tout 52 mille, présents sous les armes. Cette force, accrue au besoin du corps de Marmont, et d'une partie de l'armée de Naples, devait suffire dans la main d'un homme comme Masséna, pour arrêter les Autrichiens, surtout en s'appuyant sur des places telles que Palma-Nova, Legnago, Venise, Mantoue, Alexandrie. Napoléon ordonna d'établir dans Venise les huit bataillons de dépôt de l'armée de Dalmatie, dans Osopo et Palma-Nova les sept du corps du Frioul, dans Peschiera, Legnago et Mantoue les quatorze de l'armée de Naples. Chacun de ces bataillons renfermait déjà plus de mille hommes, depuis le contingent de 1806, et allait en contenir onze ou douze cents par l'arrivée du contingent de 1807. Il deviendrait facile alors d'en extraire les compagnies de voltigeurs et de grenadiers, et de composer avec elles des divisions actives excellentes. Tel était le fruit d'une vigilance qui ne se ralentissait jamais. Napoléon prescrivit de plus d'achever sans délai l'approvisionnement des places de guerre.

Ainsi, en se bornant à développer le vaste plan de précautions adopté à son départ de Paris, Napoléon mettait la France à l'abri de toute insulte de la part des Anglais, garantissait l'Italie de toute hostilité soudaine de la part des Autrichiens, et, sans désorganiser les moyens de défense de l'une ni de l'autre, il tirait de la première sept régiments d'infanterie, de la seconde neuf régiments de cavalerie, indépendamment des régiments provisoires qui, partant sans cesse du Rhin, devaient assurer le recrutement de la grande armée et la sécurité de ses derrières.

Chiffre total des forces réunies par Napoléon.

On peut évaluer à cinquante mille hommes environ les renforts qui dans un mois allaient accroître la grande armée. Avec les corps qui l'avaient déjà rejointe depuis l'entrée en Prusse, et qui l'avaient portée à environ 190 mille hommes, avec ceux qui se préparaient à la rejoindre, avec les auxiliaires allemands, hollandais, italiens, elle devait s'élever à près de 300 mille hommes; et tel est l'inévitable éparpillement des forces, même sous la direction du général le plus habile, qu'en défalquant de ces 300 mille hommes, les blessés, les malades, devenus plus nombreux en hiver et sous des climats lointains, les détachements en marche, les garnisons laissées sur la route, les corps placés en observation, on ne pouvait pas se flatter de présenter plus de 150 mille hommes au feu! Tant il faut que les ressources dépassent les besoins prévus, pour suffire seulement aux besoins réels! Et si on étend cette observation à l'ensemble des forces de la France en 1806, on verra qu'avec une armée totale, qui allait s'élever pour tout l'empire à 580 mille hommes, à 650 mille avec les auxiliaires, 300 mille au plus pourraient être présents sur le théâtre de la guerre, entre le Rhin et la Vistule, 150 mille sur la Vistule même, et 80 mille peut-être sur les champs de bataille où devait se décider le sort du monde. Et cependant jamais tant d'hommes et de chevaux n'avaient marché, tant de canons n'avaient roulé, avec cette force d'agrégation, vers un même but!

Moyens financiers imaginés par Napoléon pour solder ses nouveaux armements.

Ce n'était pas tout que de réunir des soldats, il fallait encore des ressources financières, afin de les pourvoir de tout ce dont ils avaient besoin. Napoléon ayant réussi, comme on l'a vu, à porter à 700 millions (820 avec les frais de perception) son budget du temps de guerre, avait le moyen d'entretenir une armée de 450 mille hommes. Mais il devait bientôt en avoir 600 mille à solder. Il résolut de tirer des pays conquis les ressources qui lui étaient nécessaires, pour payer ses nouveaux armements. Possesseur de la Hesse, de la Westphalie, du Hanovre, des villes anséatiques, du Mecklembourg, de la Prusse enfin, il pouvait sans inhumanité frapper des contributions sur ces divers pays. M. Daru est chargé de l'administration des finances prussiennes. Il avait laissé exister partout les autorités prussiennes, et mis à leur tête le général Clarke pour l'administration politique du pays, M. Daru pour l'administration financière. Ce dernier, capable, appliqué, intègre, s'était saisi de toutes les affaires financières, et les connaissait aussi bien que les meilleurs employés prussiens. État des finances de la Prusse en 1806. La monarchie de Frédéric-Guillaume, composée à cette époque de la Prusse orientale, qui s'étendait de Kœnigsberg à Stettin, de la Pologne prussienne, de la Silésie, du Brandebourg, des provinces à la gauche de l'Elbe, de la Westphalie, des enclaves situées en Franconie, pouvait rapporter à son gouvernement environ 120 millions de francs, les frais de perception acquittés sur les produits mêmes, la plupart des besoins de l'armée satisfaits au moyen de redevances locales, l'entretien des routes assuré par certaines prestations imposées aux fermiers des domaines de la couronne. Dans ces 120 millions de revenu, la contribution foncière figurait pour 35 ou 36 millions, le fermage des domaines de la couronne pour 18, le produit de l'accise, qui consistait en droits sur les boissons et sur le transit des marchandises, pour 50, le monopole du sel pour 9 ou 10. Divers impôts accessoires fournissaient le complément des 120 millions. Des employés, réunis en commissions provinciales, sous le nom de chambres des domaines et de guerre, administraient ces impôts et revenus, veillaient à leur assiette, à leur perception, et au fermage des nombreux domaines de la couronne.

Napoléon laisse exister l'administration prussienne, et s'en sert pour percevoir à son profit les revenus du pays.

Napoléon décida qu'on laisserait exister cette administration, même avec ses abus, que M. Daru eut bientôt découverts, et qu'il signala au gouvernement prussien lui-même pour l'aider à les corriger; qu'auprès de chaque administration provinciale il y aurait un agent français chargé de tenir la main à la perception des revenus, et à leur versement dans la caisse centrale de l'armée française. M. Daru devait veiller sur ces agents, et centraliser leurs opérations. Ainsi les finances de la Prusse allaient être administrées pour le compte de Napoléon, et à son profit. Toutefois on prévoyait que le produit annuel de 120 millions tomberait à 70 ou 80 par suite des circonstances présentes. Napoléon, usant de son droit de conquête, ne se contenta pas des impôts ordinaires; il décréta en outre une contribution de guerre, qui, pour la Prusse entière, pouvait s'élever à 200 millions. Elle devait être perçue peu à peu, pendant la durée de l'occupation, et en sus des impôts ordinaires. Napoléon leva aussi une contribution de guerre sur la Hesse, le Brunswick, le Hanovre et les villes anséatiques, indépendamment de la saisie des marchandises anglaises.

À ce prix, l'armée devait se nourrir elle-même, et ne rien consommer sans le payer. De nombreux achats de chevaux, d'immenses commandes en habillements, chaussures, harnachements, voitures d'artillerie, faites dans toutes les villes, mais plus particulièrement à Berlin, dans le but d'occuper les ouvriers, et de pourvoir aux besoins de l'armée française, furent acquittés sur le produit des contributions tant ordinaires qu'extraordinaires.

Ces contributions, fort pesantes sans doute, étaient cependant la moins vexatoire de toutes les manières d'exercer le droit de la guerre, qui autorise le vainqueur à vivre sur le pays vaincu, car, au gaspillage des soldats, on substituait la perception régulière de l'impôt. Du reste, la discipline la plus sévère, le respect le plus complet des propriétés privées, sauf les ravages du champ de bataille, heureusement réservés à bien peu de localités, compensaient ces inévitables rigueurs de la guerre. Et assurément, si on remonte dans le passé, on verra que jamais les armées ne s'étaient comportées avec moins de barbarie et autant d'humanité.

Paix avec la Saxe, et admission de cette cour allemande dans la confédération du Rhin.

Napoléon, disposé par politique à ménager la cour de Saxe, lui avait offert après Iéna un armistice et la paix. Cette cour, honnête et timide, avait accepté avec joie un pareil acte de clémence, et s'était livrée à la discrétion du vainqueur. Napoléon convint de l'admettre dans la nouvelle confédération rhénane, de changer en titre de roi le titre d'électeur que portait son souverain, à la condition d'un contingent militaire de 20 mille hommes, réduit pour cette fois à 6 mille, en considération des circonstances. Cette extension de la confédération du Rhin présentait de grands avantages, car elle assurait à nos armées le libre passage à travers l'Allemagne, et la possession en tout temps de la ligne de l'Elbe. Pour compenser les charges de l'occupation militaire qui furent épargnées à la Saxe par ce traité, elle promit de payer une contribution de 25 millions, acquittables en argent, ou en lettres de change à courte échéance.

Napoléon pouvait donc disposer, pour la durée de la guerre, de trois cents millions au moins. Poussant la prévoyance à son dernier terme, il ne permit pas que son ministre du trésor s'endormît sur la confiance des ressources trouvées en Allemagne. Il était dû à la grande armée 24 millions de solde arriérée. Napoléon exigea que cette somme fût déposée, partie à Strasbourg, partie à Paris, en espèces métalliques, parce qu'il ne voulait pas que, dans un moment pressant, on fût obligé de courir après des valeurs qui auraient été engagées pour un temps plus ou moins long. Il les laissa ainsi en dépôt à Paris et sur le Rhin, sauf à en user plus tard, et provisoirement il fit acquitter la solde arriérée sur les revenus du pays conquis, afin que ses soldats pussent se servir de leur prêt, pendant qu'ils étaient encore dans les villes de la Prusse, et qu'ils pouvaient se procurer les jouissances qu'on ne trouve qu'au milieu des grandes populations.

Toutes ces dispositions terminées, le général Clarke laissé à Berlin pour gouverner politiquement la Prusse, et M. Daru pour l'administrer financièrement, Napoléon ébranla ses colonnes pour entrer en Pologne.

Le roi de Prusse ayant refusé l'armistice proposé, la reprise des opérations devient imminente.

Le roi de Prusse n'avait point accepté l'armistice proposé, parce que les conditions en étaient trop rigoureuses, et aussi parce qu'on le lui avait trop fait attendre. Rejoint par Duroc à Osterode, dans la vieille Prusse, il répondit que malgré le plus sincère désir de suspendre le cours d'une guerre désastreuse, il ne pouvait consentir aux sacrifices exigés de lui; qu'en lui demandant, outre la partie de ses États déjà envahie, la province de Posen et la ligne de la Vistule, on le laissait sans territoire et sans ressources, on livrait surtout la Pologne à une insurrection inévitable; qu'il se résignait donc à continuer la guerre, qu'il agissait ainsi par nécessité, et aussi par fidélité à ses engagements, car ayant appelé les Russes, il lui était impossible de les renvoyer après l'appel qu'il leur avait adressé, et auquel ils avaient répondu avec le plus cordial empressement.

Vainement MM. d'Haugwitz et de Lucchesini, qui, après avoir partagé un instant le vertige général de la nation prussienne, avaient été ramenés à la raison par le malheur, réunirent-ils leurs efforts pour faire accepter l'armistice tel quel, en disant que ce qu'on refusait à Napoléon, il allait le conquérir en quinze jours, qu'on laissait échapper l'occasion d'arrêter la guerre et ses ravages, que si l'on traitait actuellement, on perdrait sans doute les provinces situées à la gauche de l'Elbe, mais que si on traitait plus tard, on perdrait avec ces provinces, la Pologne elle-même; vainement MM. d'Haugwitz et de Lucchesini donnèrent-ils ces conseils, leur sagesse tardive n'obtint aucun crédit. Retraite définitive de M. d'Haugwitz, et union plus intime de la Prusse avec la Russie. En se rendant à Kœnigsberg on s'était approché des influences russes; l'infortune qui avait calmé les gens sages, avait exalté au contraire les gens dénués de raison, et le parti de la guerre au lieu de s'imputer à lui-même les revers de la Prusse, les attribuait aux prétendues trahisons du parti de la paix. La reine, irritée par la douleur, insistait plus que jamais pour qu'on tentât de nouveau la fortune des armes avec ce qui restait de forces prussiennes, avec l'appui des Russes, et à la faveur des distances, qui étaient un grand avantage pour le vaincu, un grand désavantage pour le vainqueur. MM. d'Haugwitz et de Lucchesini, privés de toute autorité, poursuivis d'injustes accusations, quelquefois accablés d'outrages, demandèrent et obtinrent leur démission. Le roi, plus équitable que la cour, la leur accorda avec des égards infinis, surtout pour M. d'Haugwitz, dont il n'avait pas cessé d'apprécier les lumières, de reconnaître les longs services, et dont il déplorait de n'avoir pas toujours suivi les conseils.

Les Russes arrivaient en effet sur le Niémen. Un premier corps de cinquante mille hommes, commandé par le général Benningsen, avait passé le Niémen le 1er novembre, et s'avançait sur la Vistule. Un second, d'égale force, conduit par le général Buxhoewden, suivait le premier. Arrivée des Russes, sur la Vistule, au nombre de 120 mille hommes. Une réserve s'organisait sous le général Essen. Une partie des troupes du général Michelson remontait le Dniester pour accourir en Pologne. Toutefois la garde impériale n'avait pas encore quitté Saint-Pétersbourg. Une nuée de Cosaques, sortis de leurs déserts, précédaient les troupes régulières. Telles étaient les forces actuellement disponibles de ce vaste empire, qui, pour la seconde fois, montrait que ses ressources n'égalaient pas encore ses prétentions. Joints aux Prussiens, et en attendant la réserve du général Essen, les Russes pouvaient se présenter sur la Vistule au nombre de 120 mille hommes. Il n'y avait pas de quoi embarrasser Napoléon, si le climat ne venait apporter aux soldats du Nord un redoutable secours: et par le climat nous n'entendons pas seulement le froid, mais le sol, la difficulté de marcher et de vivre dans ces immenses plaines, alternativement boueuses ou sablonneuses, et plus couvertes de bois que de cultures.