La réponse à l'offre de médiation était ainsi conçue: «Le soussigné ministre des relations extérieures a mis sous les yeux de Sa Majesté l'Empereur et Roi, la note qui lui a été remise par M. le baron de Vincent.
»L'Empereur accepte pour lui et ses alliés l'intervention amicale de l'empereur François II pour le rétablissement de la paix, si nécessaire à tous les peuples. Il n'a qu'une crainte, c'est que la puissance qui jusqu'ici paraît s'être fait un système d'asseoir sa puissance et sa grandeur sur les divisions du continent, ne cherche à faire sortir de ce moyen de nouveaux sujets d'aigreur et de nouveaux prétextes de dissensions. Cependant, toute voie qui peut faire espérer la cessation de l'effusion du sang et porter enfin des consolations parmi tant de familles, ne doit pas être négligée par la France, qui, au su de toute l'Europe, a été entraînée malgré elle dans la dernière guerre.
»L'empereur Napoléon trouve d'ailleurs dans cette circonstance une occasion naturelle et éclatante de témoigner au souverain de l'Autriche la confiance qu'il lui inspire, et le désir qu'il a de voir se resserrer entre les deux peuples les liens qui ont fait dans d'autres temps leur prospérité commune, et qui peuvent aujourd'hui, plus que toute autre chose, consolider leur tranquillité et leur bien-être.»
Ces pourparlers avaient occupé tout le mois de mars. La saison était devenue rigoureuse. Le froid qu'on avait vainement attendu en hiver, se faisait sentir au printemps. Les opérations militaires devaient donc être encore ajournées. Napoléon résolut de profiter de ce retard, pour donner à ses forces un développement immense, et aussi formidable en apparence qu'il le serait en réalité. Son intention était, sans trop dégarnir l'Italie ou la France, d'augmenter d'un tiers au moins son armée active, et de former sur l'Elbe une armée de réserve de cent mille hommes, afin d'être en mesure d'écraser tant les Russes que les Prussiens dès l'ouverture de la campagne, et de pouvoir au besoin se retourner contre l'Autriche, si elle se décidait à prendre part à la guerre.
Pour arriver à ce double résultat, il résolut d'appeler une nouvelle conscription, celle de 1808, quoiqu'on ne fût qu'en mars 1807. Il avait déjà appelé celle de 1807 en 1806, et celle de 1806 en 1805, dans l'intention de procurer aux jeunes conscrits douze ou quinze mois d'apprentissage, et de tenir ses dépôts toujours pleins. L'effectif général de l'armée française, qui avait été porté de 502 mille hommes à 580 mille par la conscription de 1807, allait être élevé à 650 environ par celle de 1808, les alliés non compris. Grâce à l'art avec lequel il maniait ses ressources, Napoléon devait trouver dans cet accroissement d'effectif le moyen de pourvoir à tous ses besoins, et de faire face à tous les événements.
Mais il y avait quelque difficulté, après avoir appelé en novembre 1806 la conscription de 1807, d'appeler encore en mars 1807 celle de 1808. C'était faire deux appels en cinq mois, et lever 150 mille hommes à la fois. Napoléon rédigea lui-même le décret, l'envoya sur-le-champ à l'archichancelier Cambacérès, qui le remplaçait à la tête du gouvernement, à M. Lacuée, qui était chargé des appels, et leur dit à l'un et à l'autre, que les objections auxquelles de pareilles mesures pouvaient donner lieu, il les connaissait et les prévoyait, mais qu'il ne fallait pas s'y arrêter un instant, car une seule objection élevée, dans le Conseil d'État ou le Sénat, l'affaiblirait en Europe, lui mettrait l'Autriche sur les bras, et qu'alors ce ne seraient pas une ou deux conscriptions, mais trois ou quatre qu'on se verrait obligé de décréter, peut-être inutilement, pour finir par être vaincu.—Il ne faut pas, écrivait-il, considérer les choses d'un point de vue étroit, mais d'un point de vue étendu; il faut les considérer surtout sous leurs rapports politiques. Une conscription annoncée et résolue sans hésiter, conscription que je n'appellerai peut-être pas, que certainement je n'enverrai pas à l'armée active, car je n'entends pas soutenir la guerre avec des enfants, fera tomber les armes des mains de l'Autriche. La moindre hésitation, au contraire, la porterait à les reprendre et à s'en servir contre nous. Pas d'objection, répétait-il, mais une exécution immédiate et ponctuelle du décret que je vous adresse, voilà le moyen d'avoir la paix, de l'avoir prochaine et magnifique.—
Après avoir expédié ce décret à Paris, Napoléon le fit parvenir à M. de Talleyrand à Varsovie, avec invitation de le communiquer à M. de Vincent, avec recommandation expresse de révéler à celui-ci le nouveau déploiement de forces qui se préparait en France, de lui présenter le tableau des dépenses qui en résulteraient pour toutes les puissances belligérantes, et pour l'Autriche en particulier; de lui déclarer sans détour qu'on avait deviné la pensée de la médiation, qu'on acceptait cette médiation, mais en sachant ce qu'elle signifiait; qu'offrir la paix était bien, mais que, la paix, il fallait l'offrir un bâton blanc à la main; que les armements de l'Autriche, désormais impossibles à nier, étaient un accompagnement peu convenable d'une offre de médiation; que du reste on s'expliquait avec cette franchise, pour prévenir des malheurs, pour en épargner à l'Autriche elle-même; que, si elle voulait envoyer des officiers autrichiens en France et en Italie, on prenait l'engagement de leur montrer les dépôts, les camps de réserve, les divisions en marche, et qu'ils verraient qu'indépendamment des trois cent mille Français déjà présents en Allemagne, une seconde armée de cent mille hommes s'apprêtait à franchir le Rhin pour réprimer tout mouvement hostile de la part de la cour de Vienne.
Ces communications venaient fort à propos. M. de Vincent ne put dissimuler son émotion en apprenant le nouvel accroissement de nos forces, et protesta mille fois encore, au nom de son gouvernement, des intentions les plus pacifiques. Les mouvements de troupes dont on se plaignait, n'étaient, disait-il, que les symptômes d'un travail de réorganisation, entrepris par l'archiduc Charles, afin de rendre l'armée autrichienne moins coûteuse, et d'y introduire divers perfectionnements empruntés aux armées françaises. Si quelques corps semblaient s'approcher des frontières de la Pologne, ce n'étaient là que des précautions à l'égard des Gallicies fort agitées de ce qui se passait dans leur voisinage. L'offre de médiation ne devait être envisagée que comme une preuve du désir de faire cesser la guerre qui désolait le monde, et il fallait y voir non l'envie de se mêler à cette guerre, mais la volonté franche et loyale d'y mettre fin. Du reste, on en jugerait bientôt par les résultats, et on pourrait s'assurer alors de la sincérité de l'Autriche par sa persistance à demeurer neutre.
Les instances de Napoléon à Paris n'arrivaient pas moins à propos que ses communications à Vienne. Bien que son étoile brillât encore de tout son éclat, bien que les merveilles d'Austerlitz et d'Iéna n'eussent encore rien perdu de leur prestige, que l'on fût sensible, comme on le devait, à ce grand et prodigieux spectacle d'une armée française hivernant tranquillement sur la Vistule, certains détracteurs, fort obséquieux en présence de Napoléon, volontiers dénigrant en son absence, faisaient tout bas quelques observations amères, sur le sanglant carnage d'Eylau, sur les difficultés de la guerre portée à ces distances, et il n'aurait pas fallu beaucoup pour que les esprits, toujours prêts en France à saisir le côté faible des choses, se laissassent aller à substituer le blâme à l'admiration continue, dont Napoléon n'avait cessé d'être l'objet depuis qu'il avait en main les destinées de la France. Le prudent Cambacérès apercevait ces symptômes, et, redoutant pour le gouvernement impérial tout ce qui lui pouvait nuire, il aurait voulu désarmer la critique, en épargnant au pays de nouvelles charges. M. Lacuée jugeant la situation de moins haut, ne voyant que les souffrances matérielles de la population, craignait que deux demandes de 80 mille hommes, renouvelées coup sur coup, l'une en novembre 1806, l'autre en mars 1807, surtout après celles qui avaient précédé en 1805, demandes qui appelaient des hommes à l'armée sans en rendre un seul, ne produisissent un effet fâcheux, en privant l'agriculture de ses bras, les familles de leurs soutiens. MM. Cambacérès et Lacuée étaient donc disposés l'un et l'autre à présenter quelques objections et à demander qu'on apportât un certain retard dans les appels. Le sentiment qui les inspirait était honnête et sage, et il eût été à désirer pour Napoléon que beaucoup d'hommes eussent eu alors le courage de lui faire entendre, avant qu'il éclatât, le cri des mères désolées, cri qui n'était pas menaçant encore, mais qui quelquefois à la nouvelle d'un grand carnage, comme celui d'Eylau, s'élevait sourdement dans les cœurs. Toutefois, en disant à Napoléon la vérité, à titre de leçon profitable pour l'avenir, le mieux pour le moment était d'exécuter ses volontés, car il n'y avait rien de plus utile, dans l'intérêt même de la paix, que le nouveau déploiement de forces qu'il venait de décréter. Aussi les objections de MM. Cambacérès et Lacuée, envoyées par écrit au quartier général, mais bientôt étouffées par les lettres postérieures qui en étaient parties coup sur coup, n'apportèrent aucun retardement à la présentation, à l'adoption, à l'exécution du décret qui appelait la conscription de 1808.
Napoléon se hâta de faire de ces nouvelles ressources l'usage qui convenait à ses vastes desseins. Il avait, comme on l'a vu, depuis son entrée en Pologne, tiré de France sept régiments d'infanterie; de Paris, le 15e léger, le 58e de ligne, le premier régiment des fusiliers de la garde et un régiment municipal; de Brest, le 15e de ligne; de Saint-Lô, le 31e; de Boulogne, le 19e. Marche des sept régiments d'infanterie tirés de France, et des neuf régiments de cavalerie tirés d'Italie. Il avait tiré d'Italie cinq régiments de chasseurs à cheval, quatre régiments de cuirassiers. La plupart de ces corps venaient d'arriver en Allemagne. Les 19e, 15e et 58e de ligne, le 15e léger, s'approchaient de Berlin, et allaient coopérer au siége de Dantzig. Le 1er régiment des fusiliers de la garde, le régiment de la garde municipale, étaient en marche. Les quatre régiments de cuirassiers partis d'Italie se trouvaient déjà sur la Vistule, sous les ordres d'un officier du plus rare mérite, le général d'Espagne. Des cinq régiments de chasseurs à cheval, deux, le 19e et le 23e, avaient rejoint le général Lefebvre sous Dantzig. Le 15e était en remonte en Hanovre. Les deux autres arrivaient en toute hâte.
Les régiments provisoires ou régiments de marche avaient déjà traversé l'Allemagne, au nombre de douze d'infanterie et de quatre de cavalerie. Ils avaient été passés en revue sur la Vistule, dissous selon l'usage, et envoyés aux corps campés sur la Passarge. Ils remplissaient les vides opérés dans les rangs de l'armée, dont ils accroissaient le nombre et la confiance, et qui, aux premiers jours de l'établissement sur la Passarge, présentant à peine 75 ou 80 mille hommes sur un même point, pouvait en opposer maintenant 100 mille à une attaque subite. États des cantonnements. Les vivres amenés de toutes parts sur la Vistule, et transportés de la Vistule aux divers cantonnements, par le moyen de charrois organisés sur les lieux, suffisaient à la ration journalière, et commençaient à former les approvisionnements de réserve pour le cas de mouvements imprévus. L'armée, bien chauffée, bien nourrie, était dans une excellente disposition d'esprit. La grosse cavalerie et la cavalerie de ligne avaient été conduites sur la basse Vistule, pour y profiter des fourrages qu'on trouvait en grande quantité vers les bouches de ce fleuve. Les régiments de cavalerie légère, laissés en observation sur le front des camps, allaient alternativement goûter le repos et l'abondance sur les bords de la Vistule. Soins donnés à la cavalerie. Napoléon, qui avait voulu porter la cavaleries de 54 mille hommes, à 60, puis à 70, venait de donner des ordres pour qu'elle fût portée à 80 mille cavaliers. La campagne avait déjà consommé 16 mille chevaux, pour 3 ou 4 mille cavaliers mis hors de combat. Outre les chevaux qu'on avait pris aux armées prussienne et hessoise, Napoléon en avait acheté 17 mille en Allemagne, et maintenant il en faisait acheter 12 mille en France, pour approvisionner les dépôts. Les travaux de Praga, de Modlin, de Sierock, entièrement achevés, présentaient des ouvrages en bois aussi solides que des ouvrages en maçonnerie. Travaux de fortification sur la Vistule. Les cantonnements sur la Passarge étaient pourvus de fortes têtes de pont, qui permettaient de repousser l'ennemi, ou de l'assaillir s'il le fallait. La situation était non-seulement sûre, mais bonne, autant du moins que le comportaient le pays et la saison.
Les corps en marche, grâce aux dépôts d'infanterie et de cavalerie, établis sur la route, dans lesquels ils déposaient les hommes et les chevaux fatigués, et prenaient en échange ceux que d'autres corps avaient laissés antérieurement, les corps en marche comptaient au terme de leur route le même effectif qu'à leur départ. Les régiments de cuirassiers partis de Naples étaient arrivés entiers sur la Vistule. Pour les troupes qui venaient d'Italie, Parme, Milan, Augsbourg, pour celles qui venaient de France, Mayence, Wurzbourg, Erfurt, pour les unes et les autres, Wittemberg, Potsdam, Berlin, Custrin, Posen, Thorn, Varsovie, étaient les relais, où elles trouvaient tout ce dont elles avaient besoin en vivres, armes, objets d'habillement fabriqués partout, à Paris comme à Berlin, dans la capitale conquise, comme dans la capitale conquérante, car Napoléon voulait nourrir le peuple de l'une et de l'autre. C'est au prix de ces soins continuels, qu'était pourvue du nécessaire, maintenue à son effectif, à des distances de quatre à cinq cents lieues, une armée régulière de 400 mille hommes, nombre chimérique quand l'antiquité nous le donne (à moins qu'il ne s'agisse de populations émigrantes), jamais allégué dans les histoires modernes, et pour la première fois atteint et dépassé à l'époque dont nous retraçons le souvenir.
Profitant de la présence de nombreux conscrits dans les dépôts, Napoléon s'occupa de faire venir de France et d'Italie de nouvelles troupes, dans la double intention, comme nous l'avons dit, d'augmenter considérablement l'armée active de la Vistule, et de créer une armée de réserve sur l'Elbe. Les régiments provisoires portés à vingt pour l'infanterie, à dix pour la cavalerie. Pouvant tirer des dépôts des conscrits tout formés, il ordonna au maréchal Kellermann de porter jusqu'à vingt le nombre des régiments provisoires d'infanterie, et jusqu'à dix celui des régiments provisoires de cavalerie. Mais dans ces régiments ne devaient entrer que les conscrits parfaitement instruits et disciplinés. Il imagina une autre combinaison pour utiliser les conscrits dont l'éducation militaire commençait à peine, ce fut d'organiser des bataillons dits de garnison, composés d'hommes non encore instruits, pas même habillés, de les envoyer à Erfurt, Cassel, Magdebourg, Hameln, Custrin, où ils avaient le temps de se former, et rendaient disponibles les vieilles troupes laissées dans ces places. Il fixa l'effectif de ces bataillons à environ 10 ou 12 mille hommes.
Après s'être occupé des régiments provisoires, destinés au recrutement des corps établis sur la Vistule, Napoléon voulut aux sept régiments d'infanterie, aux neuf régiments de cavalerie, déjà tirés de France et d'Italie, en ajouter d'autres, ce qui était possible, en ayant recours à beaucoup de combinaisons dont lui seul était capable. Nouveaux régiments d'ancienne formation tirés de France et d'Italie. Il y avait en garnison à Braunau un superbe régiment, le 3e de ligne, comptant trois bataillons de guerre et trois mille quatre cents hommes présents sous les armes. Napoléon le dirigea sur Berlin, le remplaça à Braunau par le 7e de ligne emprunté à la garnison d'Alexandrie, et remplaça le 7e dans Alexandrie par deux régiments de Naples, battus à Sainte-Euphémie, et ayant besoin d'être réorganisés. Ne voulant laisser en Italie que des régiments de dragons, il en fit partir le 14e de chasseurs à cheval, qui s'y trouvait encore, ce qui devait porter à dix le nombre des régiments de cavalerie pris en Italie. Il ordonna de former à Paris un second régiment de fusiliers de la garde, ce qui se pouvait, puisqu'on avait, pour choisir des sujets d'élite, deux conscriptions, celle de 1807 et celle de 1808. Il détacha du camp de Saint-Lô le 5e léger, qui n'y était pas actuellement indispensable. Il prescrivit d'acheminer de Paris sur le Rhin un régiment de dragons de la garde, en ce moment campé à Meudon, et qui dut être monté à Potsdam. Il donna le même ordre relativement au 26e de chasseurs, qui était à Saumur, et que la profonde tranquillité de la Vendée rendait disponible. Il commanda de mettre en marche un bataillon des marins de la garde, fort utile pour la navigation de la Vistule. C'étaient par conséquent trois régiments français d'infanterie, trois régiments français de cavalerie, plus un bataillon de marins, qu'il tirait de France et d'Italie, et qui devaient concourir, soit à compléter les corps existants, soit à constituer un nouveau corps pour le maréchal Lannes. Ce maréchal tombé malade à Varsovie, avait été remplacé par Masséna dans le commandement du cinquième corps, et commençait à se remettre. Napoléon, le siége de Dantzig fini, voulait, avec une partie des troupes qui l'auraient exécuté, et les nouveaux régiments amenés de France, former un corps de réserve, qu'il se proposait de donner à Lannes et d'attacher à l'armée active. Napoléon, indépendamment de l'armée active, veut créer une armée de réserve en Allemagne pour l'opposer à l'Autriche. Le 8e corps, sous le maréchal Mortier, composé de Hollandais, d'Italiens et de Français, répandu des villes anséatiques à Stralsund, de Stralsund à Colberg, avait eu jusqu'ici pour objet de contenir l'Allemagne. La division hollandaise gardait les villes anséatiques; l'une des deux divisions françaises faisait face aux Suédois, devant Stralsund; l'autre était à Stettin, prête à concourir au blocus de Stralsund ou au siége de Dantzig. La division italienne bloquait Colberg. Une fois les siéges terminés, Napoléon avait résolu de réunir dans le 8e corps toutes les troupes qui étaient françaises, et de le joindre à l'armée active. Il aurait donc, outre le corps de Masséna sur la Narew, outre les corps des maréchaux Ney, Davout, Soult, Bernadotte, Murat, sur la Passarge, deux nouveaux corps sous Mortier et Lannes, placés entre la Vistule et l'Oder, et se liant avec la seconde armée qu'il se proposait d'organiser en Allemagne.
Cette seconde armée, il en créa les éléments de la manière suivante. Il y avait en Silésie une partie des Bavarois et tous les Wurtembergeois, achevant, sous le prince Jérôme et le général Vandamme, les siéges de la Silésie. Il y avait, sur le littoral de la Baltique, les Hollandais appartenant actuellement au corps de Mortier, les Italiens, lui appartenant également, les uns établis, comme nous venons de le dire, dans les villes anséatiques, les autres devant Colberg. C'étaient de bons auxiliaires, jusqu'ici fidèles, et commençant à apprendre la guerre à notre école. Napoléon songea à augmenter le nombre de ces auxiliaires, et à leur donner pour appui quarante mille Français, de bonnes et vieilles troupes, de manière à former sur l'Elbe une armée de plus de cent mille hommes.
D'abord il demanda à la Confédération du Rhin, en se fondant sur les armements suspects de l'Autriche, une nouvelle portion du contingent qu'il avait droit d'exiger, et qui, devant être de 20 mille hommes, en procurerait quinze environ. C était un déplaisir à donner aux gouvernements allemands, nos alliés; mais la guerre actuelle, si elle se compliquait de l'intervention de l'Autriche, mettait leur récent agrandissement dans un tel péril, qu'on était autorisé à leur demander un pareil effort. D'ailleurs, c'étaient les peuples, bien plus que les gouvernements, qu'on allait mécontenter, et cette considération seule rendait une pareille exigence regrettable. Régiments italiens appelés en Allemagne. Napoléon songea aussi à demander au nouveau royaume d'Italie deux de ses régiments d'infanterie et deux de ses régiments de cavalerie. Ce n'était pas en Italie que les soldats italiens devaient trouver l'occasion d'apprendre la guerre, mais au Nord, à l'école de la grande armée; et si les Allemands pouvaient, jusqu'à un certain point, se plaindre de servir des intérêts qui semblaient n'être pas les leurs, les Italiens n'avaient aucune plainte de ce genre à élever, car les intérêts de la France étaient bien ceux de l'Italie, et en leur apprenant à combattre, on leur apprenait à défendre un jour leur indépendance nationale.
Napoléon conçut une autre idée, qui dans le moment avait toute l'apparence d'une malice, ce fut de demander des troupes à l'Espagne. La veille de la bataille d'Iéna, le prince de la Paix, toujours en trahison, ouverte ou cachée, avait publié une proclamation, par laquelle il appelait la nation espagnole aux armes, sous le prétexte étrange que l'indépendance de l'Espagne était menacée. En Espagne, en France et en Europe on se demandait par qui cette indépendance pouvait être menacée. La réponse était facile à faire. Le prince de la Paix avait cru, comme tous les adversaires de la France, à la supériorité de l'armée prussienne; il avait attendu de cette armée la destruction de ce qu'on appelait l'ennemi commun. Mais la victoire d'Iéna l'ayant détrompé, il avait osé dire que sa proclamation avait pour objet de lever la nation espagnole et de la conduire au secours de Napoléon, dans le cas où celui-ci en aurait eu besoin. Le mensonge était trop grossier pour faire illusion. Napoléon s'était contenté de sourire, et avait remis cette querelle à un autre temps. Cependant il se trouvait le long des Pyrénées quelques mille Espagnols de bonnes troupes, qui n'avaient rien à y faire, s'ils n'étaient pas destinés à agir contre la France. Il se trouvait aussi quelques mille Espagnols à Livourne, pour garder cette place du royaume d'Étrurie, et qui pouvaient plutôt servir à la livrer aux Anglais qu'à la défendre. Napoléon paraissant prendre au sérieux l'explication que le prince de la Paix donnait de sa proclamation, le remercia de son zèle, et lui demanda d'en fournir une nouvelle preuve, en l'aidant d'une quinzaine de mille hommes, tout à fait inutiles, soit aux Pyrénées, soit à Livourne. Napoléon ajouta qu'il se proposait de mettre en leurs mains le Hanovre, propriété de l'Angleterre, comme gage de la restitution des colonies espagnoles. Il ne fallait pas en vérité des raisons aussi artistement arrangées, pour la bassesse du gouvernement espagnol de cette époque. À peine la dépêche de Napoléon parvenait-elle à Madrid, que l'ordre de marche était envoyé aux troupes espagnoles. Environ 9 à 10 mille hommes partaient des Pyrénées, 4 à 5 mille de Livourne. Napoléon expédia partout les instructions nécessaires, pour qu'on les reçût, soit en France, soit dans les pays dépendants de ses armes, de la manière la plus amicale et la plus hospitalière, pour qu'on leur fournît en abondance des vivres, des vêtements, même de l'argent.
Il allait donc avoir sur l'Elbe, des Allemands, des Italiens, des Espagnols, des Hollandais, au nombre de 60 mille hommes pour le moins. Les Bavarois et les Wurtembergeois réunis au nouveau contingent exigé de la Confédération du Rhin, pouvaient former environ 30 mille hommes; les Hollandais, accrus de quelques troupes, 15 mille; les Espagnols 15 mille; les Italiens 7 à 8 mille. Pour que ces auxiliaires devinssent de très-bonnes troupes, il suffisait de leur adjoindre une certaine quantité de Français. Napoléon imagina un moyen de s'en procurer 40 mille, et des meilleurs, en les tirant encore d'Italie et de France. Il avait eu la précaution d'ordonner, long-temps à l'avance, la mise sur le pied de guerre de l'armée d'Italie. Cinq divisions d'infanterie étaient tout organisées en Frioul et en Lombardie. Napoléon tire d'Italie les divisions Boudet et Molitor. Napoléon résolut d'appeler de Brescia et de Vérone les deux divisions Molitor et Boudet, divisions excellentes, dignes de leurs chefs, et qui prouvèrent depuis ce dont elles étaient capables, à Essling et Wagram. Elles représentaient un effectif de 15 à 16 mille hommes, presque tous vieux soldats d'Italie, recrutés avec quelques conscrits des dernières levées. Ces divisions reçurent l'ordre de passer les Alpes, et de se rendre par Augsbourg, l'une à Magdebourg, l'autre à Berlin. Un mois et demi suffisait à ce trajet.
Napoléon affaiblissait ainsi l'Italie; mais l'Italie dans le moment était loin d'avoir autant d'importance que l'Allemagne. Bien couvert sur ses derrières, tandis qu'il serait en Pologne, certain de pouvoir se rejeter, par la Silésie ou par la Saxe, sur la Bohême, et de terrasser l'Autriche d'un seul coup du revers de son épée, il était toujours assuré de dégager l'Italie, fût-elle envahie passagèrement. Il calculait donc très-habilement, en préférant se rendre fort en Allemagne plutôt qu'en Italie. Ce n'était pas d'ailleurs sans compensation qu'il affaiblissait cette contrée, car il avait prescrit de lui envoyer 20 mille conscrits, à prendre sur les classes de 1807 et de 1808, et il ordonnait en outre d'extraire les compagnies d'élite des bataillons de dépôt, pour former en Lombardie deux nouvelles divisions actives, ce que sa prévoyance avait rendu facile, en tenant les dépôts d'Italie comme ceux de France, toujours pleins et bien exercés. Il devait donc bientôt avoir, comme auparavant, 60 mille hommes sur l'Adige, 72 mille avec le corps de Marmont, 90 en reportant un fort détachement de Naples vers Milan.
Mais 15 mille Français ne suffisaient pas sur l'Elbe, pour servir de lien et d'appui aux 60 mille auxiliaires qu'il allait y réunir. Napoléon songeait à tirer encore de France une ressource précieuse. Il avait formé à Boulogne, Saint-Lô, Pontivy, Napoléonville, quatre camps, composés d'un certain nombre de ses plus vieux régiments, de ceux qui avaient besoin de se reposer et de se recruter, et il les avait abondamment pourvus de tout ce qui leur était nécessaire en hommes et en matériel. Ces régiments présentaient une force d'à peu près 36 mille hommes. Ils devaient être secondés, comme on l'a vu, par quelques détachements de gardes nationales, dont 6,000 hommes à Saint-Omer, 3,000 à Cherbourg, 3,000 entre Oléron et Bordeaux, par 10 mille marins de la flottille de Boulogne, par 3 mille ouvriers enrégimentés à Anvers, 8 mille à Brest, 3 mille à Lorient, 4 mille à Rochefort, par 12 mille garde-côtes, et par 3 mille hommes de gendarmerie, qu'on était toujours à même de réunir sur un point, en appelant cette milice de vingt-cinq lieues à la ronde. C'était une force de près de 90 mille hommes le long des côtes, pouvant donner 25 ou 30 mille hommes sur la partie du littoral qui serait attaquée. Création de cinq légions pour la garde des côtes. Napoléon imagina de remplacer les troupes régulières des camps de Boulogne, Saint-Lô, Pontivy, Napoléonville, par une nouvelle création. Il ordonna de former cinq légions, composées avec des officiers pris dans l'armée et avec des conscrits tirés des deux dernières conscriptions, commandées par cinq sénateurs, fortes chacune de six bataillons et de six mille hommes, les cinq de trente bataillons et de 30 mille hommes. Elles devaient faire leur éducation en stationnant sur les côtes de l'Océan. L'état de guerre, permanent en France depuis quatre-vingt-douze, avait procuré une telle quantité d'officiers, qu'on ne manquait jamais de cadres pour les créations de nouveaux corps. Les éléments de ces cinq légions ne pouvaient être réunis, il est vrai, avant deux ou trois mois, c'est-à-dire avant la fin de mai ou le commencement de juin; mais les troupes des camps n'allaient pas quitter encore le littoral. Si en mai, juin, on ne voyait pas les Anglais se diriger sur les côtes de France, si on les voyait au contraire faire voile vers les côtes de l'Allemagne, vingt-cinq mille vieux soldats des camps devaient suivre le mouvement des escadres anglaises, remonter en même temps qu'elles les bords de la Manche, de la mer du Nord, de la Baltique, par la Normandie, la Picardie, la Hollande, le Hanovre, le Mecklembourg, et venir se joindre en Allemagne aux deux divisions Boudet et Molitor. Ils avaient ordre d'exécuter cette marche plus tôt, si la conduite de l'Autriche le rendait nécessaire, et ils devaient, dans tous les cas, laisser après eux les cinq nouvelles légions, dont la présence serait utile, même avant que leur organisation fût achevée.
Au moyen de cette combinaison, Napoléon allait avoir, avec les divisions Boudet et Molitor, avec les 25 mille hommes tirés de la Normandie et de la Bretagne, avec les 60 ou 70 mille auxiliaires, Allemands, Italiens, Espagnols, Hollandais, un second rassemblement de plus de 100 mille hommes, sur l'Elbe, indépendamment des deux corps des maréchaux Mortier et Lannes, dont le rôle était de lier l'armée de réserve avec la grande armée active de la Vistule. Doué d'un admirable talent pour mouvoir ses masses, il pouvait, en repliant sa queue sur sa tête, ou sa tête sur sa queue, sa gauche sur sa droite, ou sa droite sur sa gauche, porter le gros de ses forces, ou en avant sur le Niémen, ou en arrière sur l'Elbe, ou à droite sur l'Autriche, ou à gauche sur le littoral. Avec tout ce qu'il venait d'amener, avec tout ce qu'il devait amener plus tard, il ne compterait pas moins de 440 mille hommes en Allemagne, dont 360 mille Français et 80 mille alliés. Jamais de tels moyens n'avaient été réunis avec cette puissance, avec cette vigueur, avec cette promptitude.
De tous ces renforts il n'y avait d'arrivés que les nouveaux régiments tirés de France et d'Italie, les régiments provisoires qui chaque jour venaient recruter les rangs de la grande armée, les Bavarois et Wurtembergeois agissant en Silésie, les Hollandais sur la Baltique, et les troupes de Mortier répandues devant Stralsund, Colberg et Dantzig Les ordres étaient partis pour les divisions Boudet et Molitor, pour les autres troupes italiennes, allemandes, espagnoles et françaises.
Le maréchal Brune, qui se trouvait au camp de Boulogne en qualité de général en chef, et que recommandait toujours le souvenir du Helder, fut appelé à Berlin, pour être mis à la tête de la seconde armée rassemblée en Allemagne.
Pendant ce temps les siéges continuaient. Avant de raconter les vicissitudes du plus important de tous ces siéges, de celui qui remplit l'hiver de faits mémorables, il faut mentionner un accident, qui faillit compromettre sérieusement la sécurité de nos derrières. Le maréchal Mortier, commandant du 8e corps, et ayant depuis le départ du roi Louis quatre divisions sous ses ordres, une hollandaise, une italienne, deux françaises, avait placé vers les bouches de l'Elbe la division hollandaise, laissé devant Stralsund la division française Grandjean, posté à Stettin la division française Dupas, et porté la division italienne devant Colberg, pour contenir les partisans incommodes que la garnison de cette place jetait entre la Vistule et l'Oder. Ajoutons que des six régiments composant les deux divisions françaises, on en avait pris quatre, le 2e léger pour le diriger sur Dantzig, le 12e léger pour l'envoyer à Thorn, les 22e et 65e de ligne pour renforcer l'armée sur la Passarge. On avait donné en compensation au maréchal Mortier, le 58e arrivé de Paris, et on lui destinait en outre plusieurs des régiments qui venaient de France. Il n'avait donc pu laisser au général Grandjean que deux régiments français, le 4e léger et le 58e de ligne. Il avait amené avec lui le 72e, afin d'appuyer les Italiens devant Colberg.
C'est ce moment que les Suédois choisirent pour tenter une entreprise sur nos derrières. Ils occupaient toujours Stralsund, place maritime importante de la Poméranie suédoise, qui était le pied à terre par lequel ils descendaient ordinairement en Allemagne. Cette place eût valu la peine d'un siége, si Dantzig n'avait mérité la préférence sur toute autre conquête de ce genre. Le roi de Suède, dont la raison mal réglée devait faire perdre à sa famille le trône, à son pays la Poméranie et la Finlande, le roi de Suède s'était promis de déboucher de Stralsund, avec une armée composée de Russes, d'Anglais, de Suédois, et, nouveau Gustave-Adolphe, d'essayer une descente brillante sur le continent de l'Allemagne. Mais Napoléon, maître absolu de ce même continent, avait obligé les troupes suédoises à se renfermer dans Stralsund, où elles se trouvaient comme bloquées dans une tête de pont. Le roi de Suède, fort vif avec ses amis comme avec ses ennemis, manifestait un grand mécontentement de la Russie, mais surtout de l'Angleterre, qui ne lui envoyait pas un soldat, et qui de plus lui ménageait les subsides avec une rare parcimonie. Aussi, renfermé de sa personne dans ses États, depuis qu'il ne lui était plus permis de voyager sur le continent, vivait-il à Stockholm, triste, isolé, laissant le général Essen à Stralsund, avec un corps de 15 mille hommes de bonnes troupes. Le général Essen, averti de ce qui se passait devant lui, ne résista point à la tentation de forcer la ligne du blocus, que les Français défendaient avec trop peu de forces. Le général Grandjean contraint par le général Essen d'abandonner le blocus de Stralsund. Il déboucha, dans les premiers jours d'avril, à la tête de 15 mille Suédois, contre le général Grandjean qui avait à peine 5 à 6 mille hommes à leur opposer, dont moitié tout au plus de Français. Le général Grandjean, après s'être défendu vaillamment devant la place, se vit menacé d'être tourné sur ses ailes, et fut obligé de se retirer d'abord sur Ancklam, puis sur Unkermunde et Stettin. (Voir la carte no 37.) Il fit une retraite en bon ordre, secondé par la bravoure des Français et des Hollandais, perdit peu de soldats sur le champ de bataille, mais une assez grande quantité d'effets militaires, et quelques détachements isolés qui n'avaient pu être recueillis, surtout dans les îles de Usedom et de Wollin, qui ferment le Grosse-Haff.
Cette surprise produisit une certaine émotion sur les derrières de l'armée, notamment à Berlin, où une population ennemie, profondément chagrine, avide d'événements, cherchait dans toute circonstance imprévue un aliment à ses espérances. Mais la fortune de la France, alors si brillante, ne pouvait laisser à ses adversaires que de courtes joies. Dans le moment arrivaient sur l'Elbe et l'Oder quelques-uns des régiments venus de France, entre autres le 15e de ligne, et plusieurs des régiments provisoires de marche. Le général Clarke, qui administrait Berlin avec sagesse et fermeté, fit partir sur-le-champ le 15e de ligne, pour renforcer le général Grandjean à Stettin. Il y joignit un régiment provisoire, et divers escadrons de cavalerie qui étaient disponibles dans le grand dépôt de Potsdam. De son côté, le maréchal Mortier rebroussa chemin à la tête du 72e, et de plusieurs détachements italiens tirés de Colberg. Ces troupes, réunies à la division Grandjean, suffisaient pour punir les Suédois de leur tentative. Les Suédois vivement ramenés par le maréchal Mortier. Le maréchal Mortier les distribua en deux divisions, sous les généraux Grandjean et Dupas, rangea le 72e, le 15e de ligne et les Hollandais dans la première, le 4e léger, le 58e de ligne et quelques Italiens dans la seconde, laissa les régiments provisoires pour couvrir sa gauche et ses derrières, et marcha à l'ennemi avec cette résolution tranquille qui le caractérisait. Il chassa les Suédois de position en position, les ramena sur la Peene, passa cette rivière malgré eux, et les rejeta sur Stralsund, avec une perte de quelques centaines de tués et de deux mille prisonniers. La course des Suédois, commencée dans les premiers jours d'avril, était finie le 18. Le général Essen, craignant que la Poméranie entière ne lui fût bientôt enlevée, voulut la sauver par un armistice. Un parlementaire vint offrir de sa part au maréchal Mortier de neutraliser cette province, en y suspendant toute espèce d'hostilités. Puisqu'il nous était impossible d'assiéger Stralsund, rien ne pouvait mieux nous convenir que de fermer une issue, par laquelle les Anglais auraient pu pénétrer en Allemagne, et de rendre en même temps disponibles pour le siége de Dantzig, les troupes qu'il aurait fallu laisser dans la Poméranie suédoise. Armistice qui neutralise la Poméranie suédoise. Le maréchal Mortier, connaissant à ce sujet les desseins de Napoléon, consentit à un armistice, en vertu duquel les Suédois promettaient d'observer une neutralité absolue, de n'ouvrir la Poméranie à aucun ennemi de la France, et de ne fournir aucun secours, ni à Colberg, ni à Dantzig. Toute reprise d'hostilités devait être précédée d'un avis donné dix jours d'avance. L'armistice fut envoyé à Napoléon afin qu'il y donnât son approbation.
Napoléon ne pouvait raisonner autrement que son lieutenant, car le motif, qui l'avait porté à réduire au moindre nombre possible les troupes placées devant Stralsund, devait le disposer à l'acceptation d'un armistice qui annulait Stralsund, sans distraire aucune partie de nos forces pour en faire le blocus. Il accepta donc l'armistice proposé, à condition que le délai pour dénoncer la reprise des hostilités serait étendu de dix jours à un mois.
Le général Essen souscrivit à l'armistice ainsi modifié et l'envoya à Stockholm, afin d'obtenir la ratification royale. Le maréchal Mortier dut, en attendant, rester sur la Peene avec ses forces, et les transporter ensuite vers Stettin, Colberg et Dantzig, en laissant toutefois les Hollandais, pour surveiller la province neutralisée.
Du reste, si les Suédois nous avaient servis en adoptant cet armistice, ils s'étaient servis eux-mêmes, car les forces françaises s'accumulaient à Berlin. Le 3e de ligne, tiré de Braunau, et fort de 3,400 hommes, quatre ou cinq régiments provisoires en marche du Rhin à l'Elbe, le 15e de chasseurs en remonte dans le Hanovre, enfin le 19e de ligne, parti du camp de Boulogne, venaient d'être dirigés sur la Poméranie. Les Suédois auraient payé de leur destruction totale le temps qu'ils eussent fait perdre à nos troupes.
Sur ces entrefaites, Dantzig venait d'être investie, et les travaux du siége avaient commencé. Napoléon ne voulait d'abord que bloquer cette place. La guerre se prolongeant, il résolut d'employer l'hiver à la prendre. Importance de Dantzig. Elle en valait la peine. Dantzig, en effet, commande la basse Vistule, domine les fertiles plaines que ce fleuve parcourt vers son embouchure, renferme un vaste port, et contient les richesses du commerce du Nord. Maître de Dantzig, Napoléon ne pouvait plus être ébranlé dans sa position de la basse Vistule; il enlevait aux coalisés le moyen de tourner sa gauche, et entrait en possession d'un immense dépôt de blés et de vins, suffisant pour alimenter l'armée pendant plus d'une année. Il était donc impossible de mieux utiliser l'hiver qu'à faire une pareille conquête. Mais elle exigeait un long siége, tant à cause des ouvrages de la place, que de la forte garnison chargée de la défendre. Si, dès le début de la campagne, Napoléon avait pu brusquer un pareil siége, il est présumable que les défenses de Dantzig, qui étaient en terre et de plus fort négligées, auraient cédé devant une attaque imprévue. Mais Napoléon n'avait alors ni troupes disponibles, ni grosse artillerie, et il s'était vu réduit à bloquer Dantzig avec quelques Allemands et quelques Polonais auxiliaires, soutenus par un seul régiment français, le 2e léger. Le roi de Prusse averti avait donc eu le temps de mettre en état de défense une place, qui était le dernier boulevard de son royaume, le plus vaste dépôt de ses richesses, et, tant qu'elle restait en ses mains, un danger sérieux pour Napoléon. Il y avait mis une garnison de 18 mille hommes, dont 14 mille Prussiens et 4 mille Russes. Il lui avait donné pour gouverneur le célèbre maréchal Kalkreuth, en ce moment oisif et médisant à Kœnigsberg, et fort propre à un tel commandement. Le maréchal Kalkreuth chargé de la défense de Dantzig. Il n'était pas à craindre que ce vieil homme de guerre, qui venait de condamner à mort le commandant de Stettin, pour avoir livré le poste confié à sa garde, opposât une médiocre résistance aux Français. À peine arrivé, le maréchal Kalkreuth acheva de brûler les riches faubourgs de Dantzig, que son prédécesseur avait commencé de livrer aux flammes, s'attacha à réparer les ouvrages, à relever l'esprit de la garnison et à intimider quiconque serait tenté de se rendre.
Dantzig n'était donc plus, en mars 1807, une place ruinée ou négligée, qu'il fût possible d'enlever par surprise. Outre qu'elle avait un excellent gouverneur, une puissante garnison, de vastes et solides ouvrages, elle présentait un site d'un abord extrêmement difficile. Le delta de la Vistule. Comme tous les grands fleuves, la Vistule a son delta. Un peu au-dessous de Mewe (voir la carte no 38), à quinze lieues environ de la Baltique, elle se divise en deux bras, qui enferment un pays fertile et riche, qu'on appelle île de Nogath. L'île de Nogath. L'un de ces bras, celui de droite, va, sous le nom de Nogath, se jeter dans le golfe appelé Frische-Haff; l'autre, celui de gauche, auquel reste le nom de Vistule, coulant directement au nord, jusqu'à une lieue de la mer, y rencontre tout à coup un banc de sable, se détourne à l'ouest, et, après avoir longé ce banc de sable pendant sept à huit lieues, se redresse au nord et tombe enfin dans la Baltique. C'est à l'embouchure de ce dernier bras de la Vistule, au milieu d'un pays plat, extrêmement fertile, souvent inondé, et au pied de quelques hauteurs sablonneuses, que la ville de Dantzig est située, à plusieurs mille pas de la mer.