Le ministre d'Angleterre quitta Constantinople le 29 janvier, et s'embarqua sur l'Endymion, pour se rendre à bord de l'escadre commandée par sir John Duckworth, laquelle était mouillée à Ténédos, en dehors des Dardanelles. M. Charles Arbuthnot, pendant une quinzaine de jours, ne cessa de menacer la Porte des foudres de l'escadre britannique, et employa ainsi à correspondre, le temps que l'amiral Duckworth employait à attendre un vent favorable. De son côté le général Sébastiani, après avoir poussé la Porte à une résolution énergique, avait une tâche plus difficile encore à remplir auprès d'elle, c'était d'éveiller son apathie, de vaincre sa négligence, de l'amener enfin à élever quelques batteries soit aux détroits, soit à Constantinople. Ce n'était pas chose aisée, avec un gouvernement incapable, tombé depuis long-temps dans une sorte d'imbécillité, et paralysé en ce moment par la crainte des vaisseaux anglais bien plus que par celle des armées russes. Cependant, insistant tour à tour auprès du sultan ou de ses ministres, aidé par ses aides-de-camp MM. de Lascours et de Coigny, il obtint un commencement d'armement, qui, bien que très-imparfait, suffit néanmoins pour causer quelques appréhensions à l'amiral anglais, lequel écrivit à son gouvernement que l'opération, sans être inexécutable, serait plus difficile qu'on ne le croyait à Londres.
Enfin toutes les correspondances entre M. Arbuthnot et le Reiss-effendi étant demeurées sans effet, et le vent du sud, long-temps souhaité, se faisant sentir, l'amiral Duckworth fit voile le 19 février au matin vers les châteaux des Dardanelles.
Il n'existe pas au monde une position aussi connue, même des hommes les moins versés dans les connaissances géographiques, que celle de Constantinople, située au milieu de la mer de Marmara, mer fermée, dans laquelle on ne peut pénétrer qu'en forçant les Dardanelles ou le Bosphore. Lorsqu'en venant de la Méditerranée, on a remonté le détroit des Dardanelles pendant douze lieues, détroit qui, par ses bords rapprochés, son courant continuel, ressemble à un vaste fleuve, on débouche dans la mer de Marmara, large de vingt lieues, longue de trente, et on trouve sur un beau promontoire, baigné d'un côté par la mer de Marmara elle-même, de l'autre par la rivière des Eaux-Douces, l'immortelle cité, qui fut sous les Grecs Byzance, sous les Romains Constantinople, et sous les Turcs Stamboul, la métropole de l'islamisme. Vue de la mer, elle présente un amphithéâtre de mosquées et de palais moresques, entre lesquels se distinguent les dômes de Sainte-Sophie, et tout à fait au bout du promontoire qu'elle occupe, on aperçoit le sérail où les descendants de Mahomet, plongés dans la mollesse, sommeillent à côté du danger d'un bombardement, depuis que leur lâche incapacité ne sait plus défendre le Bosphore et les Dardanelles, ces deux portes de leur empire, pourtant si faciles à fermer.
Quand on a franchi les Dardanelles, traversé la mer de Marmara, et dépassé le promontoire sur lequel Constantinople est assise, s'ouvre un second détroit, plus resserré, plus redoutable, long de sept lieues seulement, et dont les bords sont tellement voisins l'un de l'autre, qu'une escadre y périrait à coup sûr, s'il était bien défendu. Ce détroit est celui du Bosphore, qui conduit dans la mer Noire. Les Dardanelles sont pour l'empire ottoman la porte ouverte du côté de l'Angleterre, le Bosphore la porte ouverte du côté de la Russie. Mais si les Russes ont contre eux l'étroite dimension du Bosphore, les Anglais ont contre eux le courant des eaux, coulant sans cesse de la mer Noire à la Méditerranée. L'escadre anglaise force le passage des Dardanelles dans la journée du 19 février. C'est ce courant impossible à vaincre, sans un vent favorable du sud, que les Anglais s'apprêtèrent à remonter dans la journée du 19 février 1807. L'amiral Duckworth, ayant sous ses ordres les deux contre-amiraux Louis et Sidney Smith, avec sept vaisseaux, deux frégates, et plusieurs corvettes et bombardes, s'éleva en colonne dans le détroit des Dardanelles. Il avait la veille perdu un vaisseau, l'Ajax, qui avait été dévoré par les flammes. Le vent aidant, il eut bientôt franchi la première partie du canal, qui court de l'ouest à l'est, et dont la largeur est telle que les possesseurs de cette mer n'ont jamais songé à la défendre. Du cap dit des Barbiers jusqu'à Sestos et Abydos, le canal se redresse au nord, et devient si étroit dans cette partie, qu'il est alors extrêmement dangereux d'en braver les feux croisés. Puis il se détourne de nouveau à l'est, et présente un coude duquel partent des feux redoutables. Ces feux prennent les vaisseaux dans leur longueur, de façon qu'une escadre assez audacieuse pour forcer le passage, canonnée de droite et de gauche par les batteries d'Europe et d'Asie, l'est encore en tête par les batteries de Sestos, pendant un trajet de plus d'une lieue. C'est à l'entrée et à la sortie de cette passe étroite, que se trouvaient les châteaux dits des Dardanelles, construits en vieille maçonnerie, armés d'une grosse artillerie lourde et peu maniable, qui lançait d'énormes boulets en pierre, autrefois la terreur des marines chrétiennes.
L'escadre anglaise, malgré les efforts que fit le général Sébastiani pour exciter les Turcs à défendre les Dardanelles, n'eut pas de grands périls à braver. Pas un seul de ses mâts ne fut abattu. Elle en fut quitte pour quelques voiles déchirées, et pour une soixantaine d'hommes morts ou blessés. Arrivée au cap Nagara, à l'entrée de la mer de Marmara, elle trouva une division turque embossée, laquelle se composait d'un vaisseau de 64, de quatre petites frégates, et de deux corvettes. Il était impossible de placer cette division plus mal, et plus inutilement qu'en cet endroit. les Anglais brûlent une division turque placée à l'entrée de la mer de Marmara. Elle n'aurait pu être utile, que si, bien postée et bien dirigée, elle eût joint son action à celle des batteries de terre. Mais inactive pendant le passage, et après le passage reléguée à un mouillage sans défense, elle était une proie ménagée aux Anglais, pour les dédommager du feu qu'ils venaient d'endurer sans pouvoir le rendre. Sir Sidney Smith fut chargé de la détruire, ce qui n'était pas bien difficile, car les équipages se trouvaient pour la plupart à terre. En peu d'instants les bâtiments turcs furent contraints de se jeter à la côte. Les Anglais les suivirent dans leurs canots, et, n'étant pas sûrs de pouvoir les ramener au retour, ils aimèrent mieux les brûler immédiatement, ce qu'ils firent, à l'exception d'une seule corvette laissée par eux au mouillage. Cette seconde opération leur coûta cependant une trentaine d'hommes.
Le 21 février au matin, ils parurent devant la ville de Constantinople, épouvantée de voir une escadre ennemie, dont rien ne pouvait ni éloigner ni contre-battre les feux. Une partie de la population tremblante demandait qu'on se rendît aux exigences des Anglais, l'autre partie indignée poussait des cris de fureur. Les femmes du sérail, exposées les premières aux boulets de l'amiral Duckworth, troublaient de leurs pleurs le palais impérial. Les alternatives de faiblesse et de courage recommencèrent dans le sein du divan. Le sultan Sélim voulait résister; mais les clameurs dont il était assailli, les conseils de quelques ministres infidèles, alléguant pour le disposer à céder, un dénûment de ressources dont ils étaient eux-mêmes les coupables auteurs, contribuaient à ébranler son cœur, plus noble qu'énergique. Efforts de l'ambassadeur de France pour disposer le sultan à la résistance. Cependant l'ambassadeur de France accourut auprès de Sélim, s'efforça de faire rougir lui, ses ministres, tout ce qui l'entourait, de l'idée de se rendre à une escadre, qui n'avait pas un soldat de débarquement, et qui pouvait bien brûler quelques maisons, percer la voûte de quelques édifices, mais qui serait bientôt réduite à se retirer après d'inutiles et odieux ravages. Il conseilla de résister aux Anglais, de gagner du temps au moyen d'une négociation simulée, d'envoyer à Andrinople les femmes, la cour, tout ce qui tremblait, tout ce qui criait, de se servir ensuite de la portion énergique du peuple, pour élever des batteries à la pointe du sérail, et, cela fait, de traiter avec la flotte britannique, en lui montrant la pointe de ses canons.
Au surplus, les prétentions des Anglais étaient de nature à seconder, par leur dureté et leur arrogance, les conseils du général Sébastiani. M. Arbuthnot, auquel l'amiral se trouvait subordonné pour tout ce qui concernait la politique, avait voulu qu'on adressât une sommation préalable à la Porte, consistant à demander l'expulsion de la légation française, une déclaration immédiate de guerre à la France, la remise de la flotte turque tout entière, enfin l'occupation par les Anglais et les Russes des forts du Bosphore et des Dardanelles. Accorder de telles choses, c'était remettre l'empire, sa marine, les clefs de sa capitale, à la discrétion de ses ennemis de terre et de mer. En attendant la réponse, les Anglais allèrent mouiller aux îles des Princes, situées près de la côte d'Asie, à quelque distance de Constantinople.
Le général Sébastiani ne manqua pas de faire sentir au sultan et à ses ministres, tout ce qu'il y avait de honte et de danger à subir de semblables conditions. Lettre de Napoléon arrivée à propos pour aider le général Sébastiani. Par bonheur, il arrivait dans le moment un courrier parti des bords de la Vistule, et apportant une nouvelle lettre de Napoléon, pleine d'exhortations chaleureuses pour le sultan.—Généreux Sélim, lui disait-il, montre-toi digne des descendants de Mahomet! Voici l'heure de t'affranchir des traités qui t'oppriment. Je suis près de toi, occupé à reconstituer la Pologne, ton amie et ton alliée. L'une de mes armées est prête à descendre le Danube, et à prendre en flanc les Russes, que tu attaqueras de front. L'une de mes escadres va partir de Toulon pour garder ta capitale et la mer Noire. Courage donc, car jamais tu ne retrouveras une pareille occasion de relever ton empire, et d'illustrer ta mémoire!—Ces exhortations, bien qu'elles ne fussent pas nouvelles, ne pouvaient venir plus à propos. Le sultan et le divan prennent la résolution de résister, mais de parlementer auparavant, afin d'avoir le temps d'armer Constantinople. Le cœur de Sélim, ranimé par les paroles de Napoléon, par les instances pressantes du général Sébastiani, se remplit des plus nobles sentiments. Il parla énergiquement à ses ministres. Il convoqua le divan et les ulémas, leur communiqua les propositions des Anglais, qui enflammèrent toutes les âmes d'indignation, et il fut résolu à l'unanimité qu'on résisterait à la flotte anglaise, quoi qu'elle pût tenter, mais en suivant les habiles conseils du général Sébastiani, c'est-à-dire en essayant de gagner du temps par des pourparlers, et en employant le temps gagné à élever des batteries formidables autour de Constantinople.
D'abord on commença par répondre à M. Arbuthnot, que, sans examiner le fond de ses propositions, on ne les écouterait qu'après que l'escadre anglaise aurait pris une position moins menaçante, car il n'était pas de la dignité de la Porte de délibérer sous le canon de l'ennemi. Il fallait au moins une journée pour aller de Constantinople aux îles des Princes, et pour en revenir. Il suffisait donc d'un petit nombre de communications, pour gagner les quelques jours dont on avait besoin. Motifs des amiraux anglais, pour préférer les négociations à l'emploi de la force. Quand la réponse de la Porte arriva, M. Arbuthnot était tombé malade subitement, mais son influence continuait d'être prépondérante dans l'état-major de l'escadre anglaise. Les amiraux sentaient comme lui, que bombarder Constantinople était une entreprise barbare, que, n'ayant pas de troupes de débarquement, on serait réduit, si les Turcs voulaient résister, à se retirer après avoir commis d'inutiles ravages; qu'on serait de plus obligé, pour s'en aller, de forcer de nouveau les Dardanelles, avec une flotte peut-être maltraitée, et en passant sous des batteries probablement mieux défendues la seconde fois que la première. Ils jugeaient donc plus sage de chercher à obtenir par l'intimidation, et sans en arriver à un bombardement, tout ou partie de leurs demandes. La remise de la flotte turque était le trophée auquel ils tenaient le plus. Longs pourparlers dans le but de fixer un lieu propre à négocier. En conséquence, l'amiral Duckworth, remplaçant M. Arbuthnot malade, répondit aux Turcs qu'il était prêt à convenir d'un lieu propre à négocier, et il demanda qu'on le fixât sur-le-champ, pour y envoyer l'un de ses officiers. La Porte ne se pressa pas de répliquer à cette communication, et le surlendemain elle proposa Kadikoï, l'ancienne Chalcédoine, au-dessous de Scutari, vis-à-vis Constantinople. Dans l'état d'exaspération où se trouvaient les Turcs, le lieu n'était ni des plus sûrs, ni des plus convenables pour l'officier anglais chargé de s'y rendre. L'amiral Duckworth en fit la remarque, et réclama un autre endroit, avec menace d'agir immédiatement, si on ne se hâtait pas d'ouvrir les négociations.
Quelques jours avaient été gagnés au moyen de ces pourparlers illusoires, et on les avait employés à Constantinople de la manière la plus active et la plus habile. Plusieurs officiers d'artillerie et du génie, détachés de l'armée de Dalmatie, venaient d'arriver. Le général Sébastiani, secondé par eux, campait lui-même au milieu des Turcs. La légation tout entière l'avait suivi. Les jeunes de langue, accourus sur les ouvrages, servaient d'interprètes. Avec le concours de la population et de nos officiers, des batteries formidables s'élevaient par enchantement à la pointe du sérail, et dans la partie de la ville qui longe la mer de Marmara. Près de trois cents bouches à feu, traînées par un peuple enthousiaste, qui regardait en ce moment les Français comme des sauveurs, avaient été mises en batterie. Le sultan Sélim, que le spectacle de ces préparatifs si promptement exécutés remplissait de joie, avait voulu qu'on dressât une tente pour lui, à côté de celle de l'ambassadeur de France, et avait exigé de ses ministres que chacun d'eux vînt s'établir dans l'une des batteries. Constantinople prenait d'heure en heure un aspect plus imposant, et les Anglais voyaient s'ouvrir de nouvelles embrasures, au milieu desquelles apparaissait la pointe des canons.
Après sept à huit jours employés de la sorte, la crainte qui dès le commencement retenait les Anglais, celle d'une dévastation inutile, peut-être dangereuse, suivie d'un second passage des Dardanelles plus difficile que le premier, cette crainte devenait à chaque instant plus fondée. Dernière sommation de l'amiral Duckworth, et refus de la Porte d'obtempérer à cette sommation. S'apercevant qu'il ne gagnait rien à attendre, l'amiral Duckworth fit une dernière sommation, dans laquelle, ayant soin de réduire ses demandes et d'augmenter ses menaces, il se contenta d'exiger qu'on lui remît la flotte turque, et il déclara qu'il allait se porter devant Constantinople, si on ne lui désignait pas immédiatement un lieu propre à négocier. Cette fois, tout étant presque terminé à Constantinople, on répondit à l'amiral anglais, que, dans l'état des esprits, on ne savait pas un seul lieu assez sûr, pour oser garantir la vie des négociateurs qu'on y enverrait.
Après une telle réponse, il ne restait plus qu'à commencer la canonnade. Mais l'amiral Duckworth ne comptait que sept vaisseaux et deux frégates; il voyait braquée contre lui une masse effroyable d'artillerie, et il était averti en outre que les passes des Dardanelles, par le soin des Français, se hérissaient de canons. Vaine démonstration de l'amiral Duckworth devant Constantinople. Il avait donc la certitude de commettre sur Constantinople une barbarie sans but, comme sans excuse, et d'arriver avec une flotte désemparée devant un détroit devenu beaucoup plus dangereux à traverser. En conséquence, après avoir passé onze jours dans la mer de Marmara, il leva l'ancre le 2 mars, se présenta en bataille sous les murs de Constantinople, courut des bordées presque à portée de canon, et, après avoir vu qu'il n'intimidait pas les Turcs préparés à se défendre, il vint jeter l'ancre à l'entrée des Dardanelles, se proposant de les franchir le lendemain.
Si le dépit et la confusion régnaient à bord de l'escadre anglaise, la joie la plus vive éclatait dans Constantinople, à la vue des voiles ennemies disparaissant à l'horizon, dans la direction des Dardanelles. Français et Turcs se félicitaient de cet heureux résultat d'un moment de courage, et, dans l'enthousiasme du succès, l'escadre turque qu'on avait promptement équipée, voulut mettre à la voile, afin de poursuivre les Anglais. Le général Sébastiani s'efforça en vain d'empêcher cette imprudence, qui pouvait fournir à l'amiral Duckworth l'occasion d'illustrer sa retraite, par la destruction de la flotte ottomane. Mais le peuple poussait de tels cris, les équipages étaient si animés, que le gouvernement, incapable de résister aux entraînements du courage, comme à ceux de la lâcheté, fut obligé de consentir au départ de l'escadre. Le capitan-pacha leva l'ancre, pendant que les Anglais, pressés de se retirer, fuyaient, sans s'en douter, le triomphe qui courait après eux.
Le lendemain, 3 mars, l'escadre anglaise s'emboucha dans la partie resserrée et dangereuse du détroit des Dardanelles. Le petit nombre d'officiers français qu'on avait pu envoyer au détroit, y avaient réveillé le zèle des Turcs avec autant de succès qu'à Constantinople. Les batteries étaient réparées et mieux servies. Malheureusement l'artillerie lourde, montée sur de mauvais affûts, se trouvait aux mains de pointeurs peu adroits. On lança néanmoins sur l'escadre anglaise un certain nombre de gros boulets de marbre, ayant plus de deux pieds de diamètre, et qui, bien dirigés, auraient pu être fort dangereux. Les Anglais n'employèrent qu'une heure et demie à franchir la partie étroite du canal, depuis le cap Nagara jusqu'au cap des Barbiers, grâce à des vents du nord, très-favorables à leur marche. Ils se comportèrent avec la vaillance ordinaire à leur marine, mais ils essuyèrent cette fois de graves avaries. Plusieurs de leurs vaisseaux furent percés par ces gros projectiles, qui les auraient coulés à fond, s'ils avaient été creux et chargés de poudre, comme ceux dont on se sert aujourd'hui. La plupart des bâtiments de l'escadre, en sortant du détroit, étaient dans un état qui demandait de promptes réparations. Ce second passage coûta aux Anglais plus de deux cents hommes, en morts ou blessés, perte peu considérable si on la compare au carnage des grandes batailles de terre, mais qui n'est pas sans importance, si on la compare à ce qui se passe dans les combats de mer. Tandis que la division anglaise sortait des Dardanelles, l'amiral Siniavin arrivait à Ténédos, avec une division russe de six vaisseaux. Il fit auprès de l'amiral Duckworth les plus vives instances pour le décider à recommencer l'opération. Après l'échec qu'on venait de subir, une nouvelle tentative eût été extravagante, car six vaisseaux russes n'auraient pas sensiblement changé la situation, ni amoindri la difficulté.
Telle fut la fin de cette entreprise que l'insuffisance des moyens et des scrupules d'humanité, peu ordinaires alors à la politique anglaise, firent échouer. L'Angleterre parut singulièrement affectée de ce résultat. Napoléon en conçut une joie fort naturelle, car indépendamment de l'effet moral produit en Europe par l'affaire de Constantinople, effet tout à son profit, la lutte engagée avec les Turcs devenait une diversion des plus utiles à ses armes.
L'Europe en ce moment était fort émue de la terrible bataille d'Eylau, commentée en sens très-divers. Situation de Napoléon sur la Vistule, pendant l'hiver de 1806 à 1807. Les uns s'applaudissaient de ce qu'on était parvenu à tenir tête aux Français; les autres, en plus grand nombre, s'épouvantaient de la condition à laquelle on avait pu leur résister un instant, condition terrible, car il avait fallu leur donner une armée à égorger, en la jetant sous leurs pas, comme un obstacle physique à détruire. Pour la première fois, il est vrai, les succès obtenus par les Français n'avaient pas été aussi décisifs que de coutume, surtout en apparence; mais l'armée russe, dans cette sanglante journée, n'en avait pas moins perdu un tiers de son effectif, et si le général Benningsen, pour dissimuler sa défaite, essayait quelques démonstrations présomptueuses en face de nos quartiers d'hiver, il lui était impossible de rien tenter de considérable, ni de s'opposer à un seul des siéges entrepris sous ses yeux. Napoléon, que ses renforts commençaient à rejoindre, avait pour l'accabler cent mille hommes présents sous les armes, sans compter les troupes françaises ou alliées qui, protégées par la grande armée, exécutaient à gauche le siége de Dantzig, et achevaient à droite la conquête des places de la Silésie. La seule difficulté qui empêchât Napoléon de terminer cette campagne déjà bien longue, était, comme on l'a vu, celle des transports. S'il eût gelé fortement, le traînage eût permis de porter avec soi de quoi nourrir l'armée pendant une opération offensive. Mais les alternatives de gel et de dégel rendaient impossible de charrier un approvisionnement de quelques jours. Il fallait donc attendre une autre saison, et M. de Talleyrand, laissé à Varsovie, employait les sollicitations, l'argent, les promesses, les menaces même, pour assurer le transport des vivres indispensables de la Vistule à la Passarge.
Dans cette situation, qui devait se prolonger plusieurs mois encore, il y avait place pour les négociations. Depuis que les obstacles naturels se faisaient sentir à Napoléon, et surtout depuis qu'il observait la Pologne de plus près, l'enivrement qui l'avait porté sur la Vistule s'était un peu dissipé. Il avait reconnu que les Russes, peu redoutables pour les soldats français, si on n'allait pas les chercher au delà du Danube ou de l'Elbe, devenaient, aidés du climat, un ennemi difficile et long à vaincre. Frappé d'abord de l'enthousiasme qui éclatait à Posen, Napoléon avait cru que les Polonais pourraient lui fournir cent mille hommes; mais bientôt il avait vu le peuple des campagnes peu sensible à un changement de domination, qui le laissait esclave de la glèbe sous tous les maîtres, fuyant dans la Pologne autrichienne les horreurs de la guerre; le peuple des villes enthousiaste et prêt à se dévouer sans réserve, mais la noblesse, plus prévoyante, faisant des conditions qu'on ne pouvait accepter sans imprudence; les officiers qui avaient servi dans les armées françaises vivant assez mal avec les nobles qui n'avaient pas quitté leurs châteaux; les uns et les autres par leurs susceptibilités ajoutant aux difficultés de l'organisation militaire du pays; les levées enfin, qui devaient monter à cent mille hommes, réduites à quinze mille jeunes soldats, organisés en vingt bataillons, destinés un jour à se couvrir de gloire sous le brave Poniatowski, mais actuellement peu aguerris, et provoquant les moqueries de nos soldats. Napoléon avait vu tout cela, et il était moins ardent à reconstituer la Pologne, moins disposé, depuis qu'il la connaissait, à bouleverser le continent pour la rétablir. Sans douter de sa propre puissance, il avait, des obstacles que la nature peut opposer à l'armée la plus héroïque, une idée plus juste, et de l'œuvre qui l'attirait dans les plaines du Nord, une opinion moins favorable. Il inclinait donc un peu davantage à écouter des propositions pacifiques, sans se départir pour cela d'aucune de ses prétentions, parce qu'il était certain, au retour de la belle saison, de passer sur le corps de toutes les armées qu'on présenterait à ses coups. Il ne voyait, dans une négociation qui aboutirait à la paix, qu'une économie de temps et de sang, car, pour les périls, il se croyait capable de les surmonter tous, quels qu'ils fussent.
Depuis la bataille d'Eylau, plusieurs parlementaires étaient allés et venus de Kœnigsberg à Osterode. Sous la première impression de cette bataille, Napoléon avait fait dire par le général Bertrand au roi Frédéric-Guillaume, qu'il était prêt à lui rendre ses États, mais jusqu'à l'Elbe seulement, ce qui entraînait pour ce prince la perte des provinces de Westphalie, de Saxe et de Franconie, c'est-à-dire un quart à peu près de la monarchie prussienne, mais ce qui lui assurait au moins la restitution des trois autres quarts. Napoléon avait ajouté que, plein d'estime pour le monarque qui régnait sur la Prusse, il aimait mieux lui accorder cette restitution à lui-même qu'à l'intervention de la Russie. L'infortuné Frédéric-Guillaume, bien que le sacrifice fût grand, bien que ses soldats se fussent honorablement conduits à Eylau, et qu'il se trouvât un peu relevé aux yeux de ses alliés, ne se faisait aucune illusion; et cette bataille d'Eylau, que les Russes appelaient presque une victoire, n'était à ses yeux qu'une sanglante défaite, dont toute la différence avec Iéna, avec Austerlitz, était d'avoir coûté plus de sang aux Français, et de n'avoir pas amené, grâce à la saison, des résultats aussi décisifs. Le parti de la guerre empêche qu'on ne profite des dispositions de Napoléon, un moment bienveillantes pour la Prusse. Il était persuadé qu'au printemps les Français mettraient à la guerre une fin prompte et désastreuse. Mais la reine, mais le parti de la guerre, excités par les derniers événements militaires, par les influences russes, dont on était malheureusement trop rapproché à Kœnigsberg, n'appréciaient pas la situation avec un jugement aussi sain que le roi, et, en dictant une réponse évasive aux paroles amicales que le général Bertrand avait mission de transmettre, empêchèrent qu'on ne profitât des dispositions de Napoléon, momentanément pacifiques.
Ainsi l'acharnement de la lutte avec la Russie avait pour un instant ramené Napoléon vers la Prusse. Il aurait été heureux, que, revenant tout à fait à elle, et lui rendant non-seulement ses provinces au delà de l'Elbe, mais ses provinces en deçà, il eût cherchée se la rattacher définitivement, par cet acte aussi généreux que politique. Mais retrouvant le roi Frédéric-Guillaume faible, incertain, dominé, il fut de nouveau convaincu qu'on ne pouvait pas compter sur la Prusse, et, à partir de ce jour, il ne songea plus à elle, que pour la dédaigner, la maltraiter et l'amoindrir. Un peu moins enivré cependant qu'après Iéna, il était de nouveau conduit à croire que pour maîtriser le continent et en exclure l'influence anglaise, que pour vaincre la mer par la terre, il lui fallait non-seulement des victoires, mais une grande alliance. Il l'avait cru après Marengo et Hohenlinden; il l'avait cru après Austerlitz et avant Iéna; le lendemain d'Iéna, sans le croire moins, il avait cessé un moment d'y penser; mais il le croyait de nouveau après Pultusk et Eylau, et, méditant toujours sur sa situation au milieu des difficultés de cette guerre, il cherchait quelle alliance il pourrait se donner. La Prusse mise de côté, restaient la Russie, avec laquelle il était aux prises, et l'Autriche, qui, sous les apparences de la neutralité, préparait des armements sur ses derrières. Napoléon ramené à l'idée d'une grande alliance continentale, pense qu'il sera conduit à choisir entre la Russie ou l'Autriche. Les dispositions manifestées par les officiers et les soldats de l'armée russe, portent Napoléon à croire qu'une alliance avec la Russie serait possible. Bien que la cour de Russie, excitée par les suggestions britanniques et par la jactance du général Benningsen, parût plus animée que jamais, ses généraux, ses officiers, ses soldats, qui supportaient le poids de cette affreuse guerre, qui se trouvaient réduits de moitié par les journées de Czarnowo, de Pultusk, de Golymin, d'Eylau, qui, grâce à une administration barbare, vivaient de quelques pommes de terre découvertes sous la neige avec la pointe de leurs baïonnettes, éprouvaient de tout autres sentiments et tenaient un tout autre langage que les courtisans de Saint-Pétersbourg. Pleins d'admiration pour l'armée française, ne ressentant contre elle aucune de ces haines nationales, que le voisinage ou même une commune origine inspirent quelquefois aux peuples, ils se demandaient pourquoi on leur faisait verser leur sang au profit des Anglais, qui ne se hâtaient guère de les soutenir, et des Prussiens, qui ne savaient guère se défendre.
L'idée que la France et la Russie, à la distance où elles sont l'une de l'autre, n'avaient rien à se disputer, se présentait à l'esprit des militaires russes qui raisonnaient, et se retrouvait dans chacun de leurs discours. Plusieurs de nos officiers, faits prisonniers et rendus après échange, avaient recueilli sur ce sujet les propos les plus significatifs, de la bouche même du plus brave des généraux russes, du prince Bagration, celui qui tour à tour commandait les avant-gardes ou les arrière-gardes russes, les avant-gardes quand on attaquait, les arrière-gardes quand on battait en retraite.
Ces détails rapportés à Napoléon lui donnaient à penser. Il se disait, même au milieu des horreurs de la guerre présente, que c'était peut-être avec la Russie qu'il fallait finir par s'entendre, pour fermer à l'Angleterre les ports et les cabinets du continent. Mais si cette alliance pouvait se concevoir, ce n'était pas entre deux batailles, quand on était réduit à communiquer aux avant-postes par un trompette, qu'on trouverait le moyen de la préparer et de la conclure. Ne s'arrêtant que passagèrement à l'idée d'un rapprochement avec la Russie, Napoléon songe à l'Autriche, et veut la faire expliquer définitivement. Cette impossibilité actuelle l'obligeait à se reporter vers l'Autriche. Se rappelant ce que lui avait dit à Wurzbourg l'archiduc Ferdinand, il était de nouveau conduit à penser à une alliance avec la cour de Vienne, malgré les armements dont elle le menaçait, surtout en songeant qu'il avait maintenant la faculté de lui rendre, ce qui l'aurait comblée de joie un demi-siècle auparavant, la Silésie, cette Lombardie du Nord, qu'elle avait tant regrettée, tant fait d'efforts pour recouvrer, au point d'en être devenue pendant trente années l'alliée de la France. Transporté du bivouac d'Osterode au château de Finkenstein, et là, tantôt parcourant ses cantonnements à cheval et faisant jusqu'à trente lieues en un jour, tantôt correspondant avec ses agents en Pologne pour l'approvisionnement de l'armée ou avec ses ministres à Paris pour l'administration de l'Empire, tantôt enfin, au milieu des longues nuits du Nord, ruminant dans sa tête des plans de politique générale, il avait fini, après avoir pesé toutes les alliances, par se réduire à deux et par se dire qu'il fallait choisir entre celle de l'Autriche ou celle de la Russie. En correspondance avec M. de Talleyrand, qui était resté à Varsovie et qui dirigeait de là les relations extérieures, il lui avait écrit: «Il faut que tout cela finisse par un système avec la Russie ou par un système avec l'Autriche. Pensez-y bien, arrêtez vos idées, et obligez l'Autriche à s'expliquer définitivement avec nous.»
Mais l'Autriche se couvrait de voiles impénétrables. Tandis que le général Andréossy, notre ambassadeur à Vienne, signalait chaque jour des actes inquiétants, tels que des levées d'hommes, des achats de chevaux, des formations de magasins, le général baron de Vincent, au contraire, envoyé à Varsovie par la cour d'Autriche, ne cessait d'affirmer, avec la plus grande apparence de franchise, que l'Autriche épuisée était incapable de faire la guerre; qu'elle était résolue à ne pas rompre la paix, à moins qu'on ne lui fit endurer des traitements impossibles à supporter; que, si elle prenait quelques précautions, il ne fallait pas y voir des préparatifs hostiles ou menaçants pour la France, mais des mesures de prudence commandées par une guerre effroyable, qui embrassait le cercle entier de ses frontières, et surtout par l'état des Gallicies, fort émues du soulèvement de la Pologne. M. de Talleyrand s'était laissé persuader à tel point, qu'il dénonçait sans cesse le général Andréossy à Napoléon, comme un agent dangereux, observant et jugeant mal ce qui se passait autour de lui, et capable, si on l'écoutait, de brouiller les deux cours, à force de rapports inexacts et malveillants.
Napoléon, bien qu'il fût, tout comme un autre, porté à croire ce qui lui plaisait, bien qu'il aimât à penser que l'Autriche ne pouvait pas se relever des coups reçus à Ulm et à Austerlitz, que jamais elle n'oserait manquer à une parole, à lui donnée en personne, au bivouac d'Urchitz, Napoléon, éclairé par le danger, se fiait plus aux rapports du général Andréossy qu'à ceux de M. le baron de Vincent.—Oui, écrivait-il à M. de Talleyrand, le général Andréossy est un esprit entier, un observateur médiocre, exagérant probablement ce qu'il aperçoit, mais vous êtes un esprit crédule, aussi enclin à vous laisser séduire qu'habile à séduire les autres. Il suffit de vous flatter pour vous tromper. M. de Vincent vous abuse en vous caressant. L'Autriche nous craint, mais elle nous hait; elle arme pour profiter d'un revers. Si nous remportons une grande victoire au printemps, elle se conduira comme M. d'Haugwitz le lendemain d'Austerlitz, et vous aurez eu raison. Mais si la guerre est seulement douteuse, nous la trouverons en armes sur nos derrières. Cependant il faut l'obliger à se prononcer. C'est en effet une grande faute à elle de ne pas s'entendre aujourd'hui avec nous, et de ne pas profiter d'un moment où nous sommes maîtres de la Prusse, pour recouvrer par nos mains ce que Frédéric lui a jadis enlevé. Elle peut, si elle le veut, se dédommager en un jour de tout ce qu'elle a perdu en un demi-siècle, et refaire la fortune de la maison d'Autriche, si fort amoindrie, tantôt par la Prusse, tantôt par la France. Mais il faut qu'elle s'explique. Désire-t-elle des indemnités pour ce qu'elle a perdu? Je lui offre la Silésie. L'état de l'Orient l'inquiète-t-il Je suis prêt à la rassurer sur le sort du bas Danube, en disposant, comme elle le voudra, de la Moldavie et de la Valachie. Notre présence en Dalmatie lui est-elle un sujet d'ombrage? Je suis tout disposé à faire à cet égard des sacrifices, au moyen d'un échange de territoire. Ou bien, enfin, est-ce la guerre qu'elle prépare, pour essayer une dernière fois de la puissance de ses armes, en profitant de la réunion du continent entier contre nous? Soit, j'accepte ce nouvel adversaire. Mais qu'elle n'espère pas me surprendre. Il n'y a que des femmes et des enfants qui puissent croire que j'irai m'enfoncer dans les déserts de la Russie, sans avoir pris mes précautions. L'Autriche ne me trouvera pas au dépourvu. Elle rencontrera en Saxe, en Bavière, en Italie, des armées prêtes à lui résister. Elle me verra par une marche en arrière retomber sur elle de tout mon poids, l'accabler, la traiter plus mal qu'aucune des puissances que j'aie jamais vaincues. Je ferai de son manque de foi un exemple terrible, éclatant, dont le sort actuel de la Prusse ne saurait donner une idée. Qu'elle s'explique donc, et que je sache à quoi m'en tenir sur ses dispositions.—
Napoléon recommanda à M. de Talleyrand de ne laisser aucun repos à M. de Vincent, et de jeter la sonde à coups répétés dans les profondeurs de la politique autrichienne. M. de Talleyrand, stimulé par l'Empereur, partageait son temps en exhortations auprès du gouvernement polonais, pour avoir des vivres et des charrois, et en conversations avec M. de Vincent, pour lui arracher, par cent entretiens divers, le secret de sa cour.
Il cherchait ce secret dans les moindres paroles de l'envoyé autrichien, dans les moindres mouvements de son visage. Tantôt il était avec lui confiant et caressant, et tâchait de provoquer sa franchise par un abandon sans bornes. Tantôt il essayait de le surprendre et de l'agiter, en lui présentant brusquement, et avec une colère simulée, les tableaux d'armement reçus de Vienne. M. de Vincent, que ce fût habileté ou sincérité, répétait toujours son dire, qu'à Vienne on ne voulait ni ne pouvait faire la guerre, et qu'on se bornait à se garder, sans songer à attaquer personne. Cependant, lorsque M. de Talleyrand s'avançant davantage, parla tantôt de la Silésie, tantôt des provinces du Danube, tantôt de la Dalmatie, comme prix d'une alliance, le ministre autrichien répondit qu'il n'avait pas d'instructions pour de si grandes affaires, et demanda à en référer à sa cour, ce qu'il fit en communiquant tout de suite à M. de Stadion les ouvertures de M. de Talleyrand.
M. de Stadion dirigeait alors les affaires étrangères de l'Autriche, dans un sens plus hostile encore à la France que n'avaient fait les Cobentzel, mais, il faut lui rendre cette justice, en cachant moins ses sentiments hostiles sous les dehors de la cordialité. Du reste, quoique plein de haine, il savait se contenir, et observait une réserve convenable. Politique du cabinet autrichien dans le moment. Le secret de M. de Stadion et de sa cour était facile à pénétrer, moyennant qu'on écartât les apparences qui plaisaient, pour s'en rapporter au fond des choses qui n'avait pas de quoi plaire. L'Autriche armait pour profiter de nos revers, ce qui de sa part n'avait rien que de fort naturel, et c'était une grave erreur de croire qu'avec des offres brillantes, on pourrait ramener à nous cette puissance vindicative. Elle était animée en effet d'une haine qui l'eût empêchée d'apprécier sainement des avantages solides et réels, si on les lui avait offerts, à plus forte raison des avantages insuffisants, tels qu'une portion de la Silésie, de la Moldavie ou de la Dalmatie, avantages fort inférieurs à tout ce qu'elle avait perdu depuis quinze années. Toutefois elle les aurait acceptés sans doute, tout insuffisants qu'ils étaient, si elle eût pensé que, dans l'état du monde, quelque chose pût être donné d'une manière solide et durable. Mais, au milieu du remaniement continuel des États européens, elle ne croyait à rien de stable, et elle n'était pas disposée à prendre, pour dédommagement de provinces héréditaires, anciennement attachées à sa maison, des provinces données par la politique du moment, pouvant être retirées aussi légèrement qu'elles seraient données, et qu'il eût fallu d'ailleurs acheter par une guerre contre ses alliés ordinaires, au profit de celui qu'elle accusait d'être l'auteur de tous ses maux. Ainsi, de la part de Napoléon, rien ne devait lui inspirer attrait ou confiance. Son refus à toutes les offres qui viendraient de lui était certain d'avance. L'Autriche, pressée de questions, se tire d'embarras par une offre de médiation. Mais, pressée de questions, elle ne pouvait se renfermer, ou dans un silence absolu, ou dans un refus général d'écouter aucune proposition. Elle imagina donc une démarche qui lui fournissait, pour l'instant, une réponse convenable, et qui lui assurait plus tard le moyen de profiter des événements, quels qu'ils fussent. En conséquence, elle eut l'idée d'offrir à la France sa médiation auprès des cours belligérantes. Rien n'était mieux calculé pour le présent et pour l'avenir. Pour le présent, elle prouvait qu'elle voulait la paix, en y travaillant elle-même. Pour l'avenir, elle travaillait franchement à cette paix, et elle avait soin d'en diriger les conditions dans un sens conforme à sa politique, si Napoléon était victorieux. Si au contraire Napoléon était vaincu, ou seulement demi-victorieux, elle passait d'une médiation modeste à une médiation imposée. Elle le modérait ou l'accablait selon les circonstances. Elle se ménageait, en un mot, un moyen d'entrer à volonté dans la querelle, et, une fois entrée, de s'y conduire suivant ce que lui conseillerait la fortune.
M. de Stadion chargea M. le baron de Vincent de répondre à M. de Talleyrand, qu'on était à Vienne fort sensible aux offres de l'empereur des Français mais que, si avantageuses que fussent ces offres, on ne pouvait les accepter, car elles entraîneraient la guerre, ou avec les Allemands dont on était les compatriotes, ou avec les Russes dont on était les alliés, et que la guerre, on ne la voulait pour aucune cause, ni avec personne, car on se déclarait incapable de la soutenir (aveu peu dangereux dans un moment où l'Autriche faisait les préparatifs militaires les plus imposants); que l'on recherchait la paix, la paix seule, qu'on la préférait aux plus belles acquisitions; qu'en preuve de cet amour de la paix, on offrait de s'interposer pour la négocier, et que, si la France s'y prêtait, on se chargeait d'y amener les cabinets de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de Londres; que déjà M. de Budberg, ministre de l'empereur Alexandre, consulté sur ce sujet, avait accueilli les bons offices de la cour de Vienne, et qu'à Londres un autre cabinet ayant pris la direction des affaires (celui de MM. Castlereagh et Canning), il y avait chance de rencontrer des dispositions pacifiques chez ces nouveaux représentants de la politique anglaise, car ils seraient probablement charmés de se populariser en Angleterre, en donnant la paix à leur avénement. M. de Stadion prescrivait d'ajouter qu'on s'estimerait heureux, si le tout-puissant empereur des Français voyait dans cette offre un gage des sentiments de désintéressement et de concorde qui animaient l'empereur d'Autriche.
Le tout-puissant empereur des Français n'avait pas moins de clairvoyance que de puissance, et, dès que cette réponse lui fut envoyée de Varsovie à Finkenstein, il ne s'y trompa point. Il en saisit la portée avec la promptitude qu'il aurait mise à découvrir les mouvements d'une armée ennemie sur le champ de bataille.—Ceci, répondit-il tout de suite à M. de Talleyrand, est un premier pas de l'Autriche, un commencement d'intervention dans les événements. Résolue à ne se mêler en rien de la lutte que soutiennent la France, la Prusse, la Russie et l'Angleterre, elle ne voudrait pas même risquer de se compromettre, en portant des paroles des unes aux autres. S'offrir comme médiatrice, c'est se préparer à la guerre, c'est se ménager un moyen décent d'y prendre part, moyen dont elle a besoin, après les déclarations de cabinet à cabinet, après les serments de souverain à souverain, par lesquels elle a promis d'y demeurer à jamais étrangère. Ce qui nous arrive est un malheur, ajouta Napoléon, car cela nous présage la présence d'une armée autrichienne sur l'Oder et l'Elbe, tandis que nous serons sur la Vistule. Mais repousser cette médiation est impossible. Ce serait une contradiction avec notre langage ordinaire, qui a toujours consisté à nous présenter comme disposés à la paix. Ce serait surtout nous exposer à précipiter les déterminations de l'Autriche par un refus péremptoire, qui la blesserait et l'obligerait à prendre une résolution immédiate. Réponse évasive de Napoléon à l'offre de l'Autriche. Il faut donc gagner du temps, et répondre que l'offre de médiation est trop indirecte, pour qu'on l'accepte positivement; mais que dans tous les cas, les bons offices de la cour de Vienne seront toujours reçus avec gratitude et confiance.—
M. de Talleyrand, dirigé par Napoléon, fit à M. de Vincent la réponse qui lui était prescrite, et montra une certaine disposition à accepter la médiation de l'Autriche, mais sembla douter en même temps que l'offre de cette médiation fût sérieuse. M. de Vincent affirma au contraire que cette offre était parfaitement sérieuse, et déclara du reste qu'il allait en référera sa cour. L'Autriche réplique par une proposition formelle de médiation. Il écrivit donc à M. de Stadion, qui de son côté ne fit point attendre sa réponse. Sous très-peu de jours, en effet, la cour de Vienne annonça qu'elle était prête à passer de simples pourparlers à une proposition formelle, qu'elle avait la certitude de faire accepter sa médiation à Pétersbourg et à Londres, qu'elle en adressait au surplus, le jour même, l'offre positive, tant à la France qu'à la Prusse, à la Russie, à l'Angleterre, et qu'elle attendait sur ce sujet l'expression précise des intentions de l'empereur Napoléon.
Cette réponse si prompte et si nette, appuyée d'armements dont on ne pouvait plus douter, parut à Napoléon un acte extrêmement grave, dont il était impossible de se dissimuler la portée, auquel malheureusement on ne pouvait répliquer que par une acceptation, mais contre les suites duquel il fallait se prémunir au moyen de précautions immédiates et imposantes. Il écrivit en ce sens à M. de Talleyrand, et lui envoya de Finkenstein le modèle de note qu'on va lire. Il le prévint en même temps qu'il allait ajouter à cette note des préparatifs nouveaux, plus formidables que jamais, et dont il faudrait informer l'Autriche sur-le-champ, pour qu'elle sût de quelle manière serait accueillie son intervention, amicale ou hostile, diplomatique ou belliqueuse.