Seigneur, ces pèlerins des routes de la vie
Ont peiné tout le jour vers le terme divin:
Au lieu des puits d'eau vive et des outres de vin,
Ils se désaltéraient aux calices d'envie.
Desséchés par le hâle et brûlé par le ciel
Torride, haletant de la soif infinie,
Ils ont bu, comme Christ en sa lente agonie,
La mauvaise liqueur de vinaigre et de fiel.
Sous les savantes mains d'atroces sagittaires,
Des flèches s'envolaient vers eux d'arcs inconnus
Et d'invisibles fouets mordaient leurs torses nus
Et du métal ardent coulait dans leurs artères.
Ils marchaient pesamment sous le faix de leurs croix
Avec le seul espoir de ta bonté future;
Mais les loups de l'enfer guettent la créature
Et happent en chemin l'âme que tu mécrois;
L'inextinguible feu hurle dans la géhenne
Et les damnés jetés aux abîmes grondants
N'apaisent point la faim terrible de ses dents
Et son gosier féroce est avivé de haines;
N'écarte pas de toi les fidèles troupeaux;
Le soir descend; après les heures sans prairies,
Voici l'instant rêvé des calmes bergeries:
Ouvre, ô Pasteur des morts, le bercail de repos.
Seigneur, ces exilés de la seule patrie
Criaient vers toi du fond des gouffres ténébreux;
Pitié, fais ruisseler des nuages sur eux
La source de splendeur promise en Samarie.
Que la mort leur devienne un baptême: revêts
Leurs flancs martyrisés de robes de lumière
Et donne leur essor dans la gloire première
Aux cygnes échappés aux pièges du Mauvais.
Magnifiques et purs, après la lutte rude,
Ils voleront vers les parterres triomphaux
Où des lys, méprisant la morsure des faux,
Fleurissent dans la joie et la béatitude,
Tandis que le soleil d'un ineffable été
Inonde d'or brûlant les roses et dilate
Les parfums épandus des coupes d'écarlate
Et que l'éther subtil chante l'éternité.
Rappelle au nid fermé les frissonnantes âmes
Et les ailes d'amour monteront vers l'Amant
A travers l'harmonie et l'éblouissement
Des musiques, des voix, des splendeurs et des flammes,
Et les siècles futurs et ceux qui ne sont plus
Tressailleront en toi d'une même allégresse
En oyant tel qu'un chant et tel qu'une caresse
Frémir au ciel nouveau le vol blanc des élus.
Seigneur, Seigneur, Seigneur, impitoyable maître,
Nous sommes las des jours et des soleils maudits:
Epargne aux délivrés l'horreur du paradis,
Laisse les morts dormir en paix et ne plus être.
Tant de clous ont percé leurs membres ici-bas
Que nul flot baptismal rédempteur de leurs peines
Ne laverait les maux et les douleurs humaines
Et que ton repentir ne leur suffirait pas.
Ils entendraient, au lieu des sublimes cantiques
Flottant parmi l'encens des lys épanouis,
Monter de l'Océan tumultueux des nuits
Le râle inexpié des souffrances antiques;
Rumeur d'airain, sanglot cruel d'un tympanon
Dont une main haineuse a secoué les cordes,
Le souvenir rirait de tes miséricordes,
La voix de tes élus blasphémerait ton nom.
Roi du ciel, reste seul dans ta gloire exécrée
Formidable, sereine et libre de remords;
O bourreau des vivants, ne touche pas aux morts,
Et quand viendra pour nous la suprême vesprée,
Quand les vers rongeront les os de nos genoux,
Accorde à notre chair en tardive clémence
Non les vaines clartés, mais l'ombre, le silence,
Le sommeil et l'oubli de toi-même et de nous.
Le Runoïa, le prince altier du Verbe d'or,
Est las de la nature et des formes antiques
Où l'ébauche du monde est imparfaite encor;
Les bois noirs et leur chant de harpes prophétiques
Et les monts violets endormis sous le ciel,
Et les brumes d'argent sur les vagues baltiques,
Et les brises de fleurs et les parfums de miel,
Et tous les souvenirs alourdis de mystère
Gonflent son cœur amer de mépris et de fiel.
En son être, écrasé par l'ennui solitaire
Croît, avec le dégoût de sa virginité,
Le désir d'évoquer une nouvelle terre,
Un monde jeune, un paradis illimité,
Revêtu d'aubépine immortelle et d'yeuses
Sous les glaces d'hiver et les soleils d'été,
Où des créations de femmes radieuses
Se mêleraient d'amour à de mâles héros
En des lits de gazon semés de scabieuses.
Le Maître déploya l'art magique des Mots:
Un subit univers naissait de ses paroles
Comme la perle naît du bruit rhythmé des flots.
Une profusion sanglante de corolles
S'éveillait et germait du rêve des Avrils
Et l'azur flamboyait de fauves auréoles,
Tandis que les forêts et les guerriers virils,
Les femmes pâles et les belles chevelures
Jaillissaient de l'abîme au gré des chants subtils.
Alors, imaginant les caresses futures,
Le sublime ouvrier du Verbe éperdument
Songeait un songe blanc pétri de neiges pures.
Il disait son extase et son ravissement,
Et s'enivrait de la liqueur de la Pensée
Et sa voix enfantait l'ineffable Tourment;
Elle faisait surgir au jour la fiancée
Surhumaine, et la Femme idéale venait
Divinement resplendissante et cadencée.
Elle marchait sur la bruyère et le genêt
Et des astres vivaient au fond de sa prunelle;
Un silence d'hymen et de baisers planait.
Le Runoïa, joyeux de l'œuvre faite, en elle
Se plongeait comme dans un océan de lys
Et tombait ébloui de la Forme éternelle
Dans le gouffre effrayant des rêves accomplis.
La contemplation dura cent mille années;
Quand le Maître sortit des songes éclatants,
Des générations hideuses étaient nées.
Les Rhythmes étaient morts; les rires insultants
Grimaçaient; le soleil blême sur les prairies
Sans fleurs pleurait les jours anciens et les printemps;
L'épouse maquillée, âpre de pierreries,
Se raillait du Poète et du Rêve divin
Et se prostituait aux races amoindries.
Lorsque le Démiurge eut vu ce qui devint,
Un désespoir immense emplit son âme sombre;
Il comprit que le Verbe était stupide et vain
Et cria dans la nuit: «Puisque tout croule et sombre,
«Après l'œuvre magique et sublime du Chant,
«O paroles, rentrez dans le gouffre de l'ombre.
«Va, monde! abîme-toi, triste soleil couchant!
«Disparais d'un seul coup dans le néant avide!
«Fonds-toi dans ma fureur comme un lingot d'argent!»
Plus rien ne fut; la nuit par le ciel morne et vide
Roula son voile noir sur la fausse splendeur
Et le Maître, absorbé dans le chaos livide
Tut—pour l'éternité—le Verbe créateur.