Le roi, las des lions traqués dans les filets,
Las des buffles saignant sous la grêle des flèches,
Las des femmes aux chairs odorantes et fraîches
Fit amener vers lui cet homme en son palais:
«Vieillard, évocateur des merveilles du songe,
«Jongleur qui fais surgir devant les yeux humains,
«Dans la poussière impure et vile des chemins,
«Des visions de paix, de gloire et de mensonge,
«Vieillard, évocateur des merveilles du ciel,
«Toi qui règnes, là-bas, au pays du mystère,
«Mon cœur royal déçu par l'horreur de la terre
«Aspire à la beauté du monde essentiel.
«Tel que le cri plaintif des tigres dans les fosses
«Vient à nous à travers les cloisons de la nuit,
«J'entends sourdre en moi-même un lamentable bruit
«Malgré le mur d'airain des apparences fausses.
«O vieillard, fais tomber les mauvaises cloisons,
«Montre-moi la campagne et les arbres des plaines
«Et les fleuves d'azur roulant à vagues pleines
«Vers le gouffre sans fin des vierges horizons.»
Mais l'homme d'une voix tranquille: «Que t'importe,
«O roi des rois, seigneur des mondes, fils des dieux,
«Qui marches revêtu de pourpre et radieux,
«La rumeur entendue au delà de la porte?
«O maître, que veux-tu de la terre et des cieux?
«Si je t'ouvre la source antique de la vie,
«Je n'apaiserai pas ta soif inassouvie,
«Et ton esprit d'orgueil n'en croira point tes yeux!»
—«Voilà beaucoup de mots inutiles, prends garde:
«Ta tête pourrait choir d'un coup prématuré.»
Et l'homme répondit: «C'est bien. J'obéirai:
«Roi qui veux voir le fond de l'abîme, regarde.»
Hors du temps, hors du lieu, faite de pur granit,
Enserrant l'univers de ses noires murailles,
Rauque d'un monstrueux râle de funérailles,
Une immense prison montait dans l'infini.
Au milieu de la geôle effroyable, les villes
S'étageaient sous le deuil des cieux; un flamboiement
D'astres sombres luisait épouvantablement
Sur les rois, sur les dieux, sur les foules serviles.
Mais une lueur d'aube emperlait l'Orient
De magiques rayons et d'étincelles blondes:
Les hommes nés depuis la naissance des mondes
Se ruaient vers l'espoir du soleil, en criant.
Ils allaient, éperdus et fauves; les armées
Se heurtaient sous le vol sinistre des vautours;
Et les blocs de rochers pleuvaient des hautes tours,
Et les ailes du feu nageaient dans les fumées.
Les chefs vainqueurs, avant le rouge lendemain,
Offraient aux dieux d'en-haut les victimes tuées
Et dressaient vers la cime errante des nuées
Des palais effrayants tendus de cuir humain.
Sourds aux tumultes, sourds aux luttes, mains unies,
Regards ravis d'extase et d'éblouissements,
Des couples enlacés de femmes et d'amants
Passaient, dans un concert de tendres harmonies:
Des pétales de fleurs apportés par le vent
Tourbillonnaient vers eux dans l'ombre des yeuses:
Et tous, couples d'amour et hordes furieuses,
Marchaient, marchaient toujours vers le soleil levant.
Mais l'aube désirée et les futures gloires
De clartés décevaient leurs risibles efforts,
Et mourant vainement pour renaître, les morts
Poursuivaient à nouveau les astres illusoires.
La même nuit baignait l'éternel horizon,
Et de ceux qui vaguaient dans la geôle des choses
Et tâchaient à s'enfuir de leurs cavernes closes,
Aucun ne s'évadait de la morne prison.
Seuls, les sages tuaient la volonté de vivre.
Aveugles aux lueurs que nul ne peut saisir,
Ils gagnaient, affranchis des chaînes du désir,
Le néant ineffable et la mort qui délivre.
Bienheureux qui savaient la fatigue des pas,
Bienheureux qui savaient le mirage des astres,
Bienheureux qui savaient la vie et les désastres:
Ils s'endormaient un jour et ne renaissaient pas.
Dans la chambre silencieuse, où flotte par les vitraux glauques
la soie resplendissante de l'aurore, LA JEUNE FILLE est agenouillée
et prie en sa blancheur adorable de lys.
Le large bliaud damassé, broché de calices d'argent, qui neige
sur sa poitrine et l'étoile, est à peine agité par le souffle du corps
pâle sculpté dans un marbre vivant.
Elle lit dans le lourd missel incrusté de joailleries, mais d'une
voix si basse qu'elle semble un frôlement somptueux d'étoffes que
froissent dans l'éther des princesses lointaines.
Elle laisse tomber le livre et les yeux tournés vers un Christ
exsangue sur un ciel ensanglanté, elle clôt ses lèvres entr'ouvertes
et se prend à prier des rêves sans paroles.
Enfant, les cieux songés, blancs de lys et de vierges
Plus blêmes que la cire odorante des cierges,
Et les jardins semés d'étoiles, les sommets
D'hermine chaste et de candeurs impolluées
Mirés aux lacs où vont les cygnes des nuées,
Enfant, les cieux songés seraient clos à jamais.
Arrière, le troupeau neigeux d'immaculées!
Vers l'amoncellement des glaces reculées,
Les rouges Kéroubim vous repoussent du seuil
Eblouissant: les crins de votre âpre cilice
Vous sont une moelleuse et royale pelisse:
Votre virginité n'est ivre que d'orgueil.
Arrière! le blé mur épars des Madeleines,
Epars sur les pieds nus avec les urnes pleines,
Brûle seul dans la sainte auréole de feu.
Dans le brasier de Christ, avivé de colères,
Vous fondriez, ô froides fleurs des soirs polaires,
Qui ne parfumez pas les hommes avant Dieu.
Lorsque le Rédempteur eut brisé les statues
D'autrefois, parmi les colonnes abattues,
Il laissa reverdir, seul d'entre les Maudits,
Erôs, et lui donna pour royaume la Terre:
Immortelle, la soif des lèvres vous altère,
Et l'enfer des baisers vaut notre paradis.
Va! l'Olympe aboli revit dans votre race;
La meute des désirs vous poursuit à la trace,
Et vous n'évitez pas les flèches de l'Archer.
Prends garde d'oublier les cieux songés, ô vierge:
L'amour à l'horizon de ta jeunesse émerge;
J'ai vu, dans l'Orient, l'invincible marcher.
Tandis que s'égrènent les litanies, un fracas assourdi d'armures
irradiées glisse lentement, entre les tentures héroïques où s'enchevêtrent
de furieuses mêlées.
Et l'enfant hurlante s'arrache des baisers sacrilèges. Elle va
jusqu'à la grand salle où LE SERVITEUR courbé fourbit les larges
glaives et les panoplies.
Et la volontaire martyre pose sans trembler ses mains jaillissant
des manches sur une table de porphyre aux mosaïques de chimères.
Ses yeux fixes ne clignent pas à l'éclat bleu du glaive brusque
s'abattant, qui verse aux bêtes héraldiques des gouttes soudaines
de pourpre.
Et, brandissant dans la pénombre les deux torches jumelles des
bras mutilés, elle fait prendre une aiguière de cristal enchemisé
d'or.
Epouvantable et radieux, un double nénuphar aux tiges d'écarlate
flotte dans une écume rose de grappes d'Orient foulées.
Maintenant une foule confuse bruit près de la mer flagellée par
le vent du Nord. Dans une frêle nef, sans rames ni voilure, LE
PÈRE a fait étendre LA JEUNE FILLE surnaturelle, enveloppée dans
un linceul de lin grossier. Elle regarde obstinément le ciel d'orage.
Mais la barque n'est pas engloutie par les gueules fauves de
l'abîme. Elle s'efface, poussée par les haleines pacificatrices d'invisibles
archanges.
Elle regarde émerveillée, sous une étoffe de la lumière, au lieu
des tronçons effroyables, la fraîcheur blonde de ses mains ressuscitées
et d'où s'exhale une senteur de ruches prochaines et de miel.
Des enfants, vêtus de tuniques multicolores et légères, lui font
un triomphal cortège et, prise dans des rets de charmes surhumains,
elle marche au milieu des hymnes étranges. Hymen! Hymenaee!
Hymen! Hymen! Hymenaee! Au faîte des monts d'hyacinthe
un palais de prodige monte, marmoréen, vers les nuages violets.
Elle gravit les escaliers, gardés par des sphinges immobiles.
Hymen! Hymen! Hymenaee! Au seuil glorieux des demeures,
souriant idéalement dans l'ombre dénouée de sa chevelure, LE
POÈTE-ROI vient vers elle sous son manteau de pourpre lyrique.
Et les enfants ont disparu; dans une salle de féerie, portée par
des cariatides, sur l'or roux, des lions tués, LA JEUNE FILLE s'abandonne
à la volupté des caresses. Hymen! O hymen!
Et le prince vivait dans l'île d'Avalon.
Des parterres de fleurs caressaient ses prunelles;
Les calices des lys s'ouvraient en ce vallon
Éperdument, vers les étoiles fraternelles;
Les paons constellés d'yeux luisaient sous les halliers
Or mobile, tremblant saphir, vivante flamme
Et les fruits mûrs pendus aux vastes espaliers
Versaient un opulent arôme de cinname,
Tandis que, dans le parc peuplé par des sylvains
Et des faunes bordant les larges avenues,
Le clair de lune épars sur les marbres divins
Faisait étinceler la chair des nymphes nues.
Et le prince sur la terrasse du palais
Inclinait vers le sol ses doigts chargés de bagues
Et regardait, là-bas, sous les cieux violets,
Fuir des vaisseaux fleuris par la houle des vagues.
«Passez, je vous envie, ô frères ignorés,
Que les vents furieux emportent sur le gouffre;
Je ne la connais plus et vous la reverrez
La terre désirable où l'homme pleure et souffre.
Je suis venu vers les rivages interdits
Pour obéir aux voix des blanches fiancées
Et mon âme succombe au poids des paradis
Ainsi que les joyaux chargent mes mains lassées.
Pour éveiller en moi d'immortelles douleurs
Dont la mémoire accrût mes extases futures,
J'ai déchaîné des sangliers parmi les fleurs;
Mais les fleurs renaissaient plus belles et plus pures.
J'ai voulu renverser le palais merveilleux
Et je l'ai revêtu de rouges incendies,
Mais des colonnes d'or surgissaient à mes yeux
Et portaient jusqu'au ciel les voûtes agrandies.
Et lorsque j'ai tué la vierge que j'aimais,
Espérant rompre enfin les ineffables charmes,
L'enfant ressuscitée a vaincu pour jamais
Par des baisers plus doux ma tristesse et mes larmes.
Pour moi, le flot des jours s'écoule vainement;
Vainement le soir tombe et l'aurore rougeoie:
Enveloppé de rêve et d'éblouissement
Je suis le prisonnier de l'immuable joie.»
Ainsi par cette nuit d'étoiles, il parlait:
Les fourrés frissonnants brillaient de lucioles
Et le souffle embaumé de la brise mêlait
Les chansons de la mer à la voix des violes.
C'était parmi la nuit muette, la clameur
De la Terre, clameur lamentable et farouche
De géante en travail qui se tord sur sa couche,
Rejette l'embryon sanglant, rugit et meurt.
La formidable voix hurlait: cris d'épouvante,
Gémissements plaintifs des automnes, sanglots
Rauques de la forêt hivernale et des flots,
Rire amer et confus de la foule vivante,
Frémissement de l'herbe et murmure des nids,
Hymne démesuré du torrent et du gouffre,
Tout ce qui parle, tout ce qui palpite et souffre
S'unissait et montait vers les cieux infinis.
Or voici l'anathème effréné que la Terre
Jetait à travers l'ombre aux fils des nations:
«Que le troupeau vengeur des exécrations
Suive à la trace l'homme ennemi du mystère.
Les peuples d'autrefois inclinaient leur orgueil
Devant la majesté féconde de l'ancêtre
D'où jaillit la semence et la source de l'Être
Et qui rouvre ses flancs paisibles au cercueil.
Partout, toujours, dans les déserts hantés d'hyènes,
Dans les plaines de neige où, par soudains élans,
Bondissent des troupeaux de rennes et d'élans,
Près du pôle et dans les cryptes égyptiennes,
Les hommes adoraient la Terre, qui porta
Dans son sein maternel, des millions d'années,
Le germe à peine éclos de vos races damnées
Et priaient à genoux Kybèle, Isis, Airtha.
Alors au bruit des sistres d'or et des crotales,
Sereine, à travers les chemins et les cités,
De temple en temple, au pas de mes lions domptés,
J'allais les seins voilés de pourpre orientale.
Les vierges de Hellas ployaient leur cou de lait
Au passage de la déesse vénérable
Et, telles qu'au printemps les grappes de l'érable,
Me versaient des parfums où le feu se mêlait.
Les austères guerriers des campagnes romaines
Chantaient pieusement la nourrice Rhéa
Qui mit en eux la sève antique et les créa
Pour l'asservissement des nations humaines;
Et les chasseurs lointains des cerfs et des aurochs,
Les braves aux yeux bleus, chevelus d'or, les Mâles
Érigeaient mes autels en face des cieux pâles
Dans les forêts tempêtueuses, sur les rocs.
Quand la procession de mes prêtresses blanches
Précédait au printemps par les sentiers herbeux
Mon attelage lent et traîné par des bœufs
Vers les villages et les toits couverts de branches,
Les hommes tatoués de fauve vermillon
Se courbaient et baisaient ma trace, et les épées
Rouges encore du sang et des têtes coupées
Saluaient d'un éclair la Mère du Sillon.
O temps ancien de la Germanie et de Rome,
O temple universel des plaines et des blés
Où mon mystique époux des siècles écoulés,
Le laboureur était un prêtre auguste à l'homme:
Le culte vénéré sombre aux flots de l'oubli:
Nul printemps, nul été, ne luit et ne ramène
Les incantations de la prière humaine
Vers les autels de mon sanctuaire aboli:
O races chaque jour plus impures et viles,
Qui ne connaissez plus mes mystères, troupeaux
Plus barbares que vos pères vêtus de peaux,
Troupeaux qui pullulez dans vos enclos de villes,
Vous qui fouillez avec mépris mes flancs gercés
Par les maternités innombrables; ô foule
Immonde dont le pas sacrilège me foule;
Vous qui priez des dieux que je n'ai pas bercés
Au chant de mes forêts de bouleaux et de chênes,
Dans des lits d'herbe fraîche et des langes de fleurs,
Voici venir enfin la horde des malheurs
Fatidiques et des calamités prochaines.
Dans un bref avenir une aube jaillira,
Ensanglantant les noirs espaces des nuées
Et par-dessus le bruit féroce des huées
Le clairon des combats ultimes sonnera;
Sous l'œil indifférent des sphères fraternelles,
L'horrible mer de vos haines, sinistrement
Débordera sur vous et l'épouvantement
Élargira le vol funèbre de ses ailes;
Et les hommes saisis d'un délire fatal,
Déchaînés se rueront aux suprêmes tueries;
De l'équateur torride aux blanches Sibéries,
Ma face saignera comme un immense étal.
O fureur indicible et sans répit! batailles
Qui durerez de l'aube au soir, pendant dix ans,
Comme le cri des flots qui heurtent les brisants,
J'entends déjà clamer les corps sous les entailles.
Un souffle meurtrier et pestilentiel
S'exhale de la mort et des chairs refroidies
Sans linceul, tandis qu'aux lueurs des incendies
De vastes lacs de sang pourrissent sous le ciel,
De vastes lacs de sang où, rigides et vertes,
Vont des flottes de morts convulsifs par milliers,
Où s'acharnent sans peur, repus et familiers,
Les vautours réjouis des cervelles ouvertes.
La fièvre fait claquer les dents des survivants,
Témoins terrifiés des heures vengeresses,
Qui dans l'affolement des suprêmes détresses
Voudraient perpétuer leur race en des enfants;
Mais ces accouplements de spectres épuisés
Ne repeupleront pas les villes et les plaines.
Mêlez-vous, unissez les corps et les haleines!
Les siècles ont tari la source des baisers.
Les temps sont écoulés, les heures sont venues
Et nul glas solennel et lent ne tintera
Lorsque le vent indifférent emportera
Le dernier râlement de l'homme vers les nues.
Sa mort n'éveillera ni gaîté ni regret
Dans le monde impassible et dans l'âme des choses
Qui ne s'occupent pas en leurs métamorphoses
De ce qui naît, grandit, s'efface et disparaît.
Rien ne tressaillera dans la Nature, et seule,
Seule de toutes les étoiles, je saurai
Que mon lait a nourri jadis l'être exécré,
Le mauvais fils, l'enfant contempteur de l'aïeule!
Comme avant l'homme impie et ses rébellions,
Libre de sa présence et de sa marche impure,
Je pourrai dénouer au vent ma chevelure
De profondes forêts où rôdent les lions;
Et quand l'aube luira dans la fraîche rosée
Je plongerai mon corps que ses pas ont flétri.
—Et ma force renaît, ma beauté refleurit,
Et ma chair a des tons d'églantine rosée.
O gloire des cactus de pourpre et des lys blancs,
Hautaine majesté des palmes triomphales
Que faisait onduler le souffle des rafales
Sur la virginité première de mes flancs,
Surgissez et parez ma nouvelle jeunesse
Pour l'hymen radieux et rouge du soleil;
Tissez et déployez votre manteau vermeil
Sur ma gorge superbe et mes seins de faunesse!
Montez dans le limpide éther, ô chants d'oiseaux:
Voici l'amour et les caresses nuptiales;
J'entends hennir au loin les cavales royales
Et des nuages fins neigent de leurs naseaux.
Le Dieu descend du char céleste et sur ma bouche
Frissonnante, je sens sa bouche, et ses baisers
S'infiltrent lentement dans mes flancs embrasés,
Jusqu'à l'heure où le jour resplendissant se couche
Et remonte vers le palais mystérieux,
Cependant que la main pacifique des ombres
Étale dans le ciel obscur ses voiles sombres
Et clôt divinement mes lèvres et mes yeux.»