Homme, revis en moi. Dans ma dextre crispée
Je serre puissamment le pommeau froid du glaive
Et si le monstre ancien se rebelle et se lève,
Je rougirai le sol de sa tête coupée,
Moi, celle qui connaît les suprêmes paroles
Et toute la douleur avec toute la joie;
Je chasserai le loup et l'hyène de proie
Et je veux emporter les royales corolles
Que les dragons jaloux gardaient des mains humaines:
Afin que le parfum des roses inconnues,
Epars farouchement sous la voûte des nues,
Suscite dans les cœurs les désirs et les haines,
Je viens à vous, frères penchés sur les emblaves,
Attelés à la meule au fond de l'ergastule;
Mon verbe lacérant l'antique crépuscule
Souffle une âme de pourpre à vos âmes d'esclaves;
Redressez-vous; sarclez les herbes parasites:
Lancez contre le ciel les pierres de vos geôles,
Et que les murs vaincus par vos fortes épaules
Vous ouvrent le jardin des terres interdites
Où, plus belles, des fleurs de rêve vont éclore
En butin triomphal pour les races vengées,
Tandis que le sang vil des bêtes égorgées
Se mêle par mon glaive au sang pur de l'aurore.
Sur la grève qu'avaient souillée
Les conquérants et les héros,
Près de la mer pacifiée
Pleine des frissons auguraux,
Les poings perdus dans les crinières
De leurs chevaux roses et blancs,
C'étaient les bonnes aumônières
Qui reviennent tous les mille ans.
Cymodoce, Aglaure, Euryanthe,
Au caprice d'un galop fou
Elles passaient; leur flamboyante
Chevelure brûlait leur cou.
Lèvres douces comme la soie,
Lumineuses comme les cieux,
Elles chantaient un chant de joie
Vers l'Océan mystérieux.
Tandis que vibraient des abeilles
Autour des étalons loyaux,
Elles plongeaient dans des corbeilles
Leurs bras riches de lourds joyaux
Et brandissant leurs mains sacrées,
Bonnes au yeux chargés de pleurs,
Parmi les vagues empourprées
Semaient d'impériales fleurs;
Car les coroles millénaires
Eparses en vol d'Orient
Calment les antiques colères
Et charment le vieil Océan.
Ame riche de nuit, d'étoiles et de rêves
Qui puisas des trésors aux urnes d'un tombeau
N'abandonneras-tu jamais tes blêmes grèves
Pour cette ville en fleurs sous le printemps nouveau?
Ame riche de nuit, mon âme, tu recèles
Assez d'astres perdus et de soleils éteints:
Viens connaître la chair et les lèvres de celles
Qui tendent leurs seins nus aux pourpres des matins
Et font en souriant à l'aurore sereine
Fluer entre leurs doigts le sable et leurs cheveux,
Pour que, vivante enfin, ma bouche amère apprenne
A goûter le miel blond des heures. Tu le veux,
Ame lasse déjà des ivresses futures,
Toi qui n'as rien chéri que les pleurs et la mort:
Le vent gonfle d'amour les voiles toujours pures:
Loin de l'île où la blanche Hymnis repose et dort,
Pour moi seul, dans le vain cénotaphe des roses,
Nous irons conquérir son corps ressuscité;
Sans doute elle revit par les métempsycoses
Sur le sol oublieux que parait sa beauté
Et parmi les parfums sauvages des galères,
Les chiens, les portefaix qui geignent en marchant,
Elle va, lourde encor des gloires tumulaires,
Sans que nul ait compris la douceur de son chant.
Farouche de voir les aurores
Et les soleils épanouis,
L'eau tressaillait dans les amphores
Sur la marge grise des puits
Et les ténèbres souterraines,
Les iris de sombre cristal
Se flétrissaient comme des reines
Captives d'un soudard brutal.
Les servantes et les esclaves
Riaient à l'entour; mais tu vins,
Et tu voilas de voiles graves
Les filles des antres divins.
Protectrice des eaux dolentes
Qui sais les rites d'autrefois,
J'ai trempé mes lèvres tremblantes
A la coupe triste où tu bois:
Souviens-toi d'heures et d'années
Et de soleils, étends les mains
Vers les clématites fanées,
Vers les étoiles des jasmins;
Et sur la terre des merveilles
Que pavoisaient de nobles cieux
Fais refleurir les belles treilles
De nos jardins silencieux.
L'enfant né de la terre et libéré par elle
Tendit, farouche et nu, son torse impérieux
Hors de l'antre où mourait la nuit surnaturelle;
Mais la brusque splendeur du soleil et des cieux,
Lacérant l'ombre avec des griffes empourprées,
Ne fit pas tressaillir l'eau calme de ses yeux.
Désormais dédaigneux des fontaines sacrées,
Il buvait puissamment la lumière et l'orgueil,
O ténèbres en pleurs, ô mères éventrées!
Et quand il eut vaincu les lianes du seuil
Et déployé sa chevelure dans l'aurore,
Les arbres lui chantaient un chant de bon accueil.
Dans l'allégresse de la force qui s'essore
Il marchait à travers la natale forêt,
Attentif aux frissons du feuillage sonore;
Autour de lui le vol des abeilles vibrait
Et le miel embaumant ses lèvres fatidiques
Révélait à son cœur l'ineffable secret
De la vie immortelle et des sèves antiques.
Sous cette roche en pleurs où dort la femme nue,
Nuage d'aube éparse en la menteuse nuit,
Le chèvre-pieds regarde à travers l'eau qui flue
Les lointaines maisons de labeur et de bruit.
Les tristes paysans se penchent vers la glèbe
Pour un baiser de serfs et de jaloux amants
Dont la bouche haineuse évoque de l'Erèbe
L'or futur des épis et des riches froments.
Avares de moissons qui fatiguent les granges,
Ils méprisent l'aurore et les soleils couchants
Et leur oreille est close aux paroles étranges
Qui montent des taillis, des sources et des champs;
Et la charrue, avec les jours et les années,
Impitoyable au deuil des bois mystérieux
Offense la beauté des forêts profanées
Où rôdaient librement les fauves et les dieux.
Mais le sylvain survit à la sylve abattue;
Dans l'antre encor voilé de feuillage, sa chair
Immortelle, à travers les siècles, perpétue
Le grand frisson d'amour qui fait tressaillir l'air;
Et dans les flancs d'une passante solitaire
Il sème au chant des eaux et des rameaux flottants
Des fils aventureux affranchis de la terre
En qui bout la jeunesse héroïque des temps.
Parmi les âcres fleurs des lauriers, cette voix
Évocatrice en nous de gloire révolue
Émanait de la mer, du soir et d'autrefois:
«Enfants tristes, penchés vers l'ombre, l'ombre afflue
Et monte jusqu'à vos lèvres avec les flots
Dont vous enivriez votre âme irrésolue.
La séculaire nuit opprime vos yeux clos,
Enfants tristes, et vos poitrines lacérées
Se gonflent lâchement de stériles sanglots.
Si votre bouche a soif des aubes empourprées
Et du sang lumineux qui sacre le matin
Quel sortilège encor vous attrait aux vesprées?
D'un geste, dans la nuit, décisif et hautain,
Reniez le poison des ondes léthéennes
Et marchez sans retour vers un autre destin.»
Frénétiques, hors des ténèbres anciennes
Nous avons fait jaillir dans le ciel morne et noir
Une farouche aurore à la cime des chênes,
Et dociles au cri de désir et d'espoir,
Nous respirons les roses rouges de la joie,
Depuis que déjouant les embûches du soir
La torche avec l'épée à notre poing flamboie.
Sans matins blancs et sans étoiles dans la nuit,
A travers le brouillard où soufflait le vent rude,
J'ai cheminé de solitude en solitude
N'ayant pour compagnon que l'immuable ennui.
Derrière les rocs noirs qui portent le ciel triste,
Monotone, la mer invisible pleurait;
Et jusqu'à l'horizon barré par la forêt,
Les maigres tamaris et l'âpre fleur du ciste.
Puis des jours mornes dans le silence des bois
Pesèrent sur mon front en gouttes d'ombre lourde:
Nul bruit d'oiseau qui chante ou de source qui sourde
N'a dissipé l'horreur d'ouïr ma seule voix;
Et ce fut à nouveau la lande grise et plate,
La houle des genévriers et des ajoncs,
Que n'illustra jamais de tragiques rayons
Quelque couchant royal au manteau d'écarlate.
Mais le riche verger m'attend. O treilles d'or,
Saurai-je encor saisir vos grappes immortelles,
Les mains lasses d'avoir cueilli des asphodèles
Et de sombres pavots qui conseillent la mort?
Qui que tu sois, passant envoyé par le sort,
Venu des ténébreux chemins, franchis la haie,
Cueille d'un seul regard toute la roseraie,
Que ses vivants parfums te sauvent de la mort!
Tends les mains; le verger de force et de liesse
Que n'a pas envahi l'ombre du dernier dieu
T'offre les raisins clairs, les oranges de feu,
Et si ta lèvre a soif d'amour, l'aube acquiesce,
La mer chante; appelé par les conques des flots,
Après les jours ou les longs mois de bonne halte,
Tu partiras: le vin des amphores exalte
L'orgueil viril et pur qui sacre les héros
Et son baume puissant délivre l'âme esclave;
Tu partiras dans la splendeur d'un soir d'été
Tel que le soleil rouge au ciel ensanglanté
Teigne en pourpre l'embrun de neige sous l'étrave.
Tourbillonne le vol des typhons éployés!
Qu'importe au pèlerin dédaigneux et farouche
Ivre éternellement d'avoir bu sur ma bouche
Le mépris du ciel vide et des dieux reniés!
Une nuit langoureuse et sereine enveloppe
D'un cercle de lapis ouvré de roses d'or
Les barques, essaim las de cygnes sans essor,
Les palmiers, les canaux, les plaines et Canope;
Et des flambeaux pareils à des soleils couchants
Illuminent la soie et les gemmes persanes.
Tandis qu'au rire aigu des jeunes courtisanes
Les nefs, lourdes d'amour, glissent avec des chants.
Les esclaves courbés effleurent de leurs rames
Les papyrus géants teints de brèves clartés
Et l'eau lente roulant des flots de voluptés
Où se mirent les yeux et les seins nus des femmes.
Mais non loin, sourd au bruit sacrilège que font
Les voix des matelots, les flûtes et les harpes
Le guérisseur voilé de ses triples écharpes
Ossar-Hapi sommeille en son temple profond;
Et de vagues lueurs éparses sur les dalles
Eclairent tristement de leurs reflets confus
Les suppliants couchés auprès des grêles fûts
En un fétide amas de chairs et de sandales.
Seul debout dans sa force et sa beauté, parmi
Les pèlerins perclus de maux, rongés d'ulcères,
Mais tel que le géant déchiré par les serres
Du vautour, un Hellène orgueilleux et blêmi
Evoque sans trembler le prince du mystère:
«O maître, hôte caché du sanctuaire, ô Roi,
Vierge d'étonnement puéril et d'effroi,
J'ai connu tous les dieux du ciel et de la terre,
Atroces et cléments, magnifiques et laids
Et j'ai prié selon l'ordonnance des rites
Près du fleuve farouche où chantent les lychnites
Dans la splendeur des clairs de lune violets
Et là-bas, où les daims paissent la mousse rase
Sous les neiges de la fabuleuse Thulé,
J'ai lu le sort écrit dans l'azur constellé
Par les nuits qu'une aurore inoubliable embrase;
Mais nul n'a dit le mot que j'ai cherché longtemps
Et qui me guérirait des angoisses de l'âme:
Parle, sinon la mort prochaine me réclame
Et l'horreur d'ignorer me consume: j'attends.»
Alors des profondeurs et des ténèbres saintes
Comme un jeune soleil sort des gouffres marins,
Blanche, laissant couler des épaules aux reins
Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes,
Une femme surgit: son manteau radieux
Revêtait son beau corps d'une pourpre vivante;
Des abîmes d'amour, de joie et d'épouvante
Où sombrerait l'esprit des hommes et des dieux
S'ouvraient terriblement dans ses larges prunelles
Et les villes, les champs, les cimes, les déserts,
La mer prodigieuse et l'infini des airs
Semblaient se réfléchir et disparaître en elles;
Et lorsqu'elle parla, son ineffable voix
Unissait aux échos des lyres et des sistres
Le souffle des baisers et les râles sinistres
De la haine et le bruit des vagues et des bois:
«Marcheur pensif, enfant prédestiné qui nies
Les songes et l'espoir de ton cœur puéril,
Tu vas, émerveillé des floraisons d'avril
Et des soirs frissonnant de calmes harmonies;
Tu regardes avec des tendresses d'amant
Les nuages légers ouvrir leurs ailes closes
A l'aube, et comme un vol de flamants blancs et roses
S'élever dans les champs du ciel éperdument;
Volontaire captif de l'éternelle Omphale
Tu parles bas aux Vierges chastes et tu sais
Faire chanter aux corps ardemment enlacés
Des hymnes inouïs d'impudeur triomphale;
Ton esprit altéré de désirs immortels
Epuiserait encor la coupe des prières,
Ta parole dément tes attitudes fières
Et tu t'es prosterné devant tous les autels.
Mais toujours au milieu de tes extases vaines
Le mensonge des dieux et des lèvres te point
Et tu verses, déçu d'aimer ce qui n'est point,
Tous les pleurs de tes yeux et le sang de tes veines.
Si tu n'étreins que des chimères, si tu bois
L'enivrement de vins illusoires, qu'importe?
Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte
Mais le monde subsiste en ta seule âme: vois!
Les jours se sont fanés comme des roses brèves,
Mais ton Verbe a créé le mirage où tu vis
Et je nais à tes yeux de tes regards ravis
Et je garde à jamais la gloire de tes rêves.»
La forme s'effaça, la parole se tut,
Et délivré du poids antérieur des chaînes,
L'homme plana plus haut que les heures prochaines
Et comme tout, canaux, cité, temple abattu
S'enfonçait lentement dans la brume amassée
Sur le fond ténébreux des êtres et des temps,
Pure clarté, pistils de rayons éclatants,
Il vit s'épanouir la fleur de sa pensée.
Là-haut, temple ou palais dressé sur la colline,
Un amoncellement de blocs prodigieux
Monte: des chiens de bronze aux yeux de cornaline
Hurlent aux quatre vents, la gueule vers les cieux.
Les murs massifs, coupes de portes métalliques,
Sont écaillés de cuivre et peints de vermillon;
Au faîte, le soleil frappe de feux obliques
Un étendard taillé dans la peau d'un lion.
Pacifiques, devant la demeure farouche,
Des rosiers rouges et des lys parent le bois
Où passe, inoffensive aux roses qu'elle touche,
L'enfant belle à dompter les héros et les rois.
Le calme lumineux du jour mourant caresse
L'enfant grave: elle glisse entre les nobles fleurs
Avec des gestes lents d'idole ou de prêtresse
Qui n'a jamais connu le rire ni les pleurs.
Elle va, contemplant de ses larges prunelles
Les vagues de forêts qui ferment l'horizon
Et le val où le soir vêt d'ombres solennelles
Le maître hérissé d'une horrible toison.
C'est son père, tueur de bœufs, ployeur de chênes;
Embusqué tel qu'un fauve aux aguets, il attend
Les voyageurs qui vont vers les cités prochaines
Et fait craquer leurs os en ses doigts de Titan.
Puis il revient, tranquille, après chaque tuerie,
Courbé sous le butin comme un roi triomphant,
Et tandis que les morts saignent dans la prairie
Suspend de lourds colliers au cou de son enfant.
Maintenant une nuit de lune, froide et claire,
Découpe le profil des monts sur les chemins;
Le meurtrier fatal, sans haine et sans colère,
Ecoute s'approcher un bruit de pas humains.
Et voici qu'au détour de la route moussue
Apparaît, radieux sous l'armure qui luit,
Un guerrier casqué d'or qui porte une massue
Et dont le manteau rouge illumine la nuit.
Le Tueur, allongé dans la broussaille, épie
Le Héros dédaigneux en marche vers la mort;
Mais celui-ci, clamant vers la muraille impie,
Réveille les échos de la forêt qui dort:
«Je suis venu; hors du repaire, ô vainqueur d'hommes!
Si tu fuis devant moi je dirai que tu mens;
Mais tu mériteras le nom dont tu te nommes
Si tu peux m'étouffer dans tes embrassements.»
—«Soit! ta bouche saura la saveur de la terre.»
Et l'antique lutteur se dresse avec ennui
Pour écraser d'un coup de poing et faire taire
L'éphèbe injurieux qui parla devant lui.
Ils se prennent, poitrine unie et chair mêlée,
Groupe tumultueux de râles et de cris:
L'enfant calme regarde, au fond de la vallée,
Le meurtre habituel du haut des monts fleuris.
Elle voit seulement se mouvoir dans la plaine
L'ombre du double corps et des torses jumeaux
Et sûre du vainqueur, s'enivre avec l'haleine
Des parfums langoureux épars sous les rameaux.
Mais tout à coup, après une clameur sauvage,
Ses impassibles yeux se ferment de terreur:
Comme un bœuf abattu dans le natal herbage,
L'invincible est couché sous le jeune lutteur.
Et le guerrier sanglant, par les pentes ardues,
Monte vers le jardin: «Vous serez apaisés,
O morts, je vengerai vos âmes éperdues
Et la victime est belle et vierge de baisers.
O morts, je vais tuer dans la Fille maudite
Les exécrables fils qui naîtraient de ses flancs.»
Il dit et vient, hagard du meurtre qu'il médite
Et l'Enfant parle aux fleurs et tend ses bras tremblants:
«L'Homme vous briserait avec ses mains brutales,
Roses que je laissais fleurir et défleurir;
Un arome puissant monte de vos pétales,
Vos parfums sont trop doux pour que j'aime à mourir.
Ma chair frissonne; sauvez-moi, fleurs protectrices.
O lys, lys glorieux que je n'ai pas cueillis,
Je voudrais me cacher dans vos étroits calices
Et refermer sur nous le voile des taillis.
Au moins, versez en moi vos senteurs: que j'emporte
Dans le morne pays vos baumes précieux,
O fleurs qui renaîtrez lorsque je serai morte,
Fleurs, éternelles fleurs, fleurs égales aux dieux!»
Elle murmure encor des mots et des prières
Mais le vainqueur, surgi des âpres escaliers,
Traîne par les cheveux l'Enfant dans les clairières
Et fait boire son sang aux roses des halliers.
«J'ai tué le Brigand et la Magicienne,
L'œuvre est bonne: luisez sur ma route, astres purs!»
Et l'Ephèbe drapé dans la pourpre ancienne,
Se hâte dans la nuit vers les monstres futurs.
Resplendissante, au pied du mont mystérieux,
La troupe formidable et blonde des guerrières
Gardait, la lance au poing, les farouches clairières
Et la forêt terrible où sommeillent les dieux.
Et tous venaient vers la ténébreuse vallée
Sous les casques de bronze et les boucliers ronds,
Vêtus de fer et d'or par de bons forgerons,
Tous les héros épris de gloire inviolée.
Frappant le ciel muet de sauvages clameurs,
Tous par les nuits, par les matins, par les vesprées,
Ils venaient au galop des licornes cabrées:
«Nous verrons votre face, exécrables semeurs
Des désirs, des baisers et des larmes humaines;
O voyageurs hagards qui hurlez dans le vent,
Nos bras étoufferont votre souffle vivant
Et nous tuerons en vous nos amours et nos haines.
Si vous ne craignez pas nos glaives, approchez:
Votre rire cruel insulte à nos misères.
O vautours, nous irons vous prendre dans vos aires,
O loups, nous forcerons vos repaires cachés!»
Tous se ruaient: là-haut, sous les sombres ramures,
Les calmes dieux semblaient immobiles et sourds.
Mais brandis par les mains des guerrières, toujours
Les javelots stridents vibraient sur les armures.
Et les héros, vainqueurs de monstres, les tueurs
Des dragons enflammés, des hydres et des stryges
Roulaient honteusement broyés sous les quadriges.
Leurs yeux mi-clos rougis de mourantes lueurs
Convoitaient les seins nus des prêtresses complices
Qui, méprisant leurs cris et leurs râles derniers,
Joyeuses, bondissaient sur les rauques charniers
Et tendaient vers le ciel leurs mains triomphatrices.
Or le tumulte des batailles, ce jour-là,
Se tut comme la mer pendant les accalmies.
Sur les corps mutilés et sur les chairs blêmies
Le flot d'une ineffable aurore s'étala.
Un grave chant porté par le souffle des brises
Montait de l'Orient lumineux et charmait,
Épars autour des bois et du divin sommet,
Le cœur moins furieux des guerrières surprises:
Et l'Aède parut couronné de cyprès;
Sa lyre se voilait de tristes asphodèles
Et douloureusement les cordes immortelles
Pleuraient un chant d'amour, de deuil et de regrets.
«M'entends-tu dans le noir abîme, ô chère morte,
Irrévocable fleur qu'un vent cruel emporte?
O lumière, comme une étoile qui s'enfuit,
Ne briseras-tu pas les chaînes de la nuit?
O sœur des soirs taillés dans de larges opales,
Où sont tes cheveux d'ombre, où sont tes lèvres pâles?
Vous qui l'avez ravie, ô dieux, je viens à vous,
Rendez l'épouse absente aux baisers de l'époux.
Je vous ai célébrés dans mes strophes pieuses,
O maîtres qui siégez aux cimes merveilleuses:
Mais les rhythmes naissaient de ses rires: rouvrez
Les sources de l'amour et des hymnes sacrés.»
Les guerrières des dieux écoutaient comme en rêve
Le doux profanateur en marche vers les bois,
Il passa; les chevaux s'écartaient à sa voix
Et sa chair dédaignait la morsure du glaive.
Autour de lui, le vol des flèches susurrait
Comme un essaim vaincu d'abeilles bienveillantes
Et sans ouïr les cris des vierges effrayantes
L'Aède pacifique entra dans la forêt.
Éperdument, par les silencieuses sentes,
Il allait; ses regards épiaient les fourrés
Taciturnes: sous les rameaux enchevêtrés,
Nulle apparition de chairs éblouissantes.
L'ombre informe, le noir silence, des parfums
Sauvages d'herbe fraîche et de fleurs surannées
Et, confondue avec les sèves déchaînées,
L'innombrable senteur des automnes défunts.
Il allait; nulle voix effroyable ou charmante
Ne répondait, nul bruit de fête ou de combats:
Seul, dans les antres, sous le ciel, ici, là-bas,
Le frisson fauve de la terre qui fermente.
Semblables au monceau des feuilles sous ses pas,
Ses rêves, ses douleurs, ses pensées
Tombaient en tournoyant dans les bises glacées
Et l'Aède comprit que les dieux n'étaient pas.
Il perdit, se vouant aux stupides épées,
L'orgueil d'être vaincu par un maître inclément,
Comme les héros morts frappés en blasphémant
Ivres d'un puissant vin de gloire et d'épopées.
Et dépouillé du fier rêve des dieux jaloux,
Il brisa pour jamais les cordes tutélaires
Et descendit vers les clameurs et les colères,
Ainsi qu'un chasseur las se livre aux crocs des loups.
Un sage, descendant de cimes inconnues,
S'en allait autrefois par le pays d'Assour,
Et la mystérieuse aurore d'un grand jour
Empourprait, à sa voix, le jardin blanc des nues.
Les peuples le suivaient et ne comprenaient pas
Quels dieux, accompagnant la marche du prophète,
Candidement semaient dans les villes en fête
Des lys miraculeux et calmes sous ses pas.
Mais tous buvaient le miel divin de ses paroles,
Le miel fait de parfums et de baumes puissants,
Forts comme la senteur éparse de l'encens,
Doux comme la senteur éparse des corolles.
Pour s'enivrer des mots que sa bouche versait,
Les laboureurs quittaient le manche des charrues,
Et parmi la clameur des foules accourues
Le Voyant pacifique et sublime passait.
Désormais, dédaigneux des apparences brèves
Et des illusions passagères, fermant
Leurs yeux purifiés à la clarté qui ment,
Les hommes ouvraient l'âme à la splendeur des rêves.