The Project Gutenberg eBook of La lyre héroïque et dolente

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Title: La lyre héroïque et dolente

Author: Pierre Quillard


Release date: December 5, 2013 [eBook #44359]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LYRE HÉROÏQUE ET DOLENTE ***

PIERRE QUILLARD

LA LYRE
HÉROÏQUE ET DOLENTE

DE SABLE ET D'OR
LA GLOIRE DU VERBE.—L'ERRANTE
LA FILLE AUX MAINS COUPÉES

PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

M DCCC XCVII

Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR:

L'antre des Nymphes de Porphyre, traduit du grec 1 plq.
Les Lettres rustiques de Claudius Ælianus, Prenestin, traduites du grec, illustrées d'un Avant-propos et d'un Commentaire latin 1 vol.
Le Livre de Jamblique sur les Mystères, traduit du grec 1 vol.
Philoktètès, traduit de Sophocle et représenté à l'Odéon 1 vol.
La question d'Orient et la politique personnelle de M. Hanotaux, en collaboration avec le docteur L. Margery 1 vol.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

Trois exemplaires sur japon impérial, numérotés de 1 à 3
et douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 4 à 15.

EXEMPLAIRE No 1

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

DÉDICACE

A LA MÉMOIRE D'ÉPHRAÏM MIKHAEL

Tu t'en allas, un soir de mai: la ville en fête
Haletait de printemps, de jeunesse et d'amour,
Et tu nous as quittés pour la nuit sans retour,
Ame mélancolique et toujours inquiète.
En vain les mornes dieux, formidables et doux,
Ont détaché ta main de nos mains fraternelles:
Le sel âcre des pleurs brûle encor nos prunelles
Quand ta voix, triomphant des heures, chante en nous
Et fait surgir parmi les roses des vesprées,
Sous des voiles tissus de soleils et de cieux,
Une vierge dolente au regard anxieux
Qui nous appelle et fuit vers les ombres sacrées.
Forme grave dressée au seuil mauvais du sort,
Image de fierté qui pleurait et s'est tue,
Ma bouche te cherchait d'une lèvre éperdue;
Mais j'ai heurté du front les portes de la mort
Hélas! et tu survis dans nos seules mémoires
Et sans que rien m'entende au tombeau souterrain,
Je fixe tristement sur le vantail d'airain
Avec l'amer laurier les palmes illusoires.

DE SABLE ET D'OR

LES FLEURS NOIRES

A MARCEL COLLIÈRE

LES FLEURS NOIRES

A Émile Galle.

Au bord de quels sinistres lacs d'eau lourde et sombre,
O ténébreuses fleurs plus vastes que la mort,
Les dieux muets du soir et les dieux froids du nord
Tissent-ils votre robe d'ombre?
Vos abîmes de nuit dévorent le soleil;
Le jour est offensé par vos voiles de veuves
Et vous avez puisé sans peur aux mornes fleuves
L'onde farouche du sommeil.
O fleurs noires, le vent de l'aube vous balance:
Mais nul parfum d'amour ne s'exhale de vous,
Chères, et vous versez dans les cœurs las et fous
L'incantation du silence.
La vie épand en vain ses perfides douceurs;
La pourpre du printemps inutile flamboie:
Votre deuil rédempteur libère de la joie;
Salut, impérieuses sœurs.
Je vous aime et je veux dormir, soyez clémentes:
Je ne troublerai pas votre calme immortel
Et, là-bas, j'oublierai, loin du jour et du ciel,
La bouche rouge des amantes.

LE DIEU MORT

A André Fontainas.

Une étoile, une seule étoile. O funérailles
Royales! solitude où la gloire mourait
Sur un bûcher perdu derrière la forêt,
A l'écart des drapeaux, du glaive et des batailles.
Le héros s'en allait sans pourpre, enseveli
Dans une soie éteinte et dans les tresses rousses
Des captives et des amantes: lèvres douces
Et voraces, vous qui buviez le sang pâli,
Vers quels baisers souriez-vous? Vers quelles fêtes
Sonne déjà l'appel de vos chants oublieux?
Ah, mensongères! pour des larmes en vos yeux,
Il fallait l'apparat de célèbres défaites
Et l'horreur des clairons déchirant le ciel noir,
Pour tordre avec des cris de pleureuses louées
Vos corps, mimes en deuil sous le vol des nuées,
Parmi la rouge odeur des torches dans le soir.
Mais nul regard viril n'a, du haut des murailles,
Avidement cueilli la fleur de vos bras nus:
Vous avez fui. Le roi ne s'éveillera plus.
Une étoile, une seule étoile. O funérailles.

RUINES

A Maurice Nicolle.

L'illustre ville meurt à l'ombre de ses murs;
L'herbe victorieuse a reconquis la plaine;
Les chapiteaux brisés saignent de raisins mûrs.
Le barbare enroulé dans sa cape de laine
Qui paît de l'aube au soir ses chevreaux outrageux
Foule sans frissonner l'orgueil du sol Hellène.
Ni le soleil oblique au flanc des monts neigeux
Ni l'aurore dorant les cimes embrumées
Ne réveillent en lui la mémoire des dieux.
Ils dorment à jamais dans leurs urnes fermées
Et quand le buffle vil insulte insolemment
La porte triomphale où passaient des armées,
Nul glaive de héros apparu ne défend
Le porche dévasté par l'hiver et l'automne
Dans le tragique deuil de son écroulement.
Le sombre lierre a clos la gueule de Gorgone.

PAR LA NUIT D'AUTOMNE

Par l'automnale nuit la terre se résigne,
Muette sous le fait des ombres tumulaires:
Nul astre en qui survive un espoir d'aubes claires,
Un espoir de matin crevant son œuf de cygne.
Les soleils d'autrefois fermentent dans la vigne.
Maintenant au pas sourd de noires haquenées,
Sans faire gémir l'herbe ou résonner la roche,
Tel qu'une chevauchée impitoyable, approche
Le troupeau saccageur des suprêmes journées.
Un parfum triste vient des grappes condamnées.
Demain l'or et le sang des étoiles sublimes
Seront déshonorés par la soif de la horde;
Mais voici qu'une pluie invisible déborde
Et tombe lentement des sinistres abîmes.
Serait-ce pas les Dieux qui pleurent leurs vieux crimes?
O Dieux, je ne sais pas quel Léthé vous enivre
De poisons plus amers que le fiel des Lémures:
Que vous importe à vous, la mort des grappes mûres
Et le viol raillé par le bruit vil du cuivre?
Les pampres desséchés ne veulent pas revivre.

SOLITUDE

A Grégoire le Roy.

C'est un grand silence après le chant du cor,
Comme dans les villes mortes
Où les chats peuvent encor
Rêver sur le seuil des portes.
Sous le dais noir de la nuit
Les rois radieux, les belles chevauchées
Foulaient dans l'or et le bruit
Le sang des roses fauchées.
Des femmes embaumaient l'air
Parmi le velours des porches;
Nous voyions couler la résine des torches
Sur les gantelets de fer.
Mais les heures sont passées
De la joie et du décor
Et dans nos âmes lassées
C'est un grand silence après le chant du cor.

PAROLES SUR LA TERRASSE

A Puvis de Chavannes.

Des reines blanches inclinées
Aux balustrades d'améthystes
Pour fleurir la mort des journées
Effeuillent des glycines tristes.
Fleurs plus brèves que les plus brèves,
Vains thyrses que le vent spolie,
Les noirs flots sans rives ni grèves
Emportent leur cendre pâlie;
Et c'est le deuil d'un double automne,
Soir du jour et soir des feuillées,
Qui dévaste l'ombre et frissonne
Dans les ramilles dépouillées.
Des pas glissent sur la terrasse;
Une étoffe roide s'y froisse;
Les voix que la nuit blême efface
Tremblent d'adieux, meurent d'angoisse,
Et cygnes chassés de tout fleuve,
S'en vont fébriles et blessées,
Sans que la ténèbre s'émeuve
Aux cris des âmes délaissées.

L'AUTOMNE A DÉNUDÉ…

L'automne a dénudé les glèbes et le soir,
Un soir d'exil et de mains désunies,
S'approche à l'horizon des plaines infinies,
Roi dévêtu de pourpre et spolié d'espoir.
O marcheur aux pieds nus et las qui viens t'asseoir
Sans compagnon, parmi les landes défleuries,
Près des eaux mornes, quelles mêmes agonies
Alourdissent ton front vers ce triste miroir?
Je le sais, tout se meurt dans ton âme d'automne.
Laisse la nuit prendre les fleurs qu'elle moissonne
Et l'amour défaillant d'un cœur ensanglanté,
Pour qu'après le sommeil et les ombres fidèles
Les clairons triomphaux de l'aube et de l'été
Fassent surgir enfin les roses immortelles.

LES VAINES IMAGES

A HENRI DE RÉGNIER

PSYCHÉ

Petite âme, Psyché mélancolique, dors,
Lys d'aurore surgi des heures ténébreuses,
Tes bras souples et frais et tes lèvres heureuses
Ont rajeuni mon cœur et réjoui mon corps.
Et tu m'as cru, petite âme blanche et farouche,
Tel que ton désir vierge encore me voulait
Pendant tes longs baisers de miel pur et de lait,
Tant que l'ombre a menti comme mentait ma bouche.
Nulle parole et nulle étreinte et nul baiser
N'ont trahi la douleur secrète du cilice;
Mais éveillée avec l'aube révélatrice
Tu frémissais, Psyché fragile, à te briser,
Si le jour désillant ta paupière sereine
Au lieu du doux vainqueur que rêvait ton émoi
Te décelait mes poings crispés même vers toi
Et mes yeux éperdus de colère et de haine;
Car je te hais de tout ton amour, ô Psyché,
Pour les jours à venir et les futures heures
Et les perfides flots de larmes et de leurres
Qui jailliront un jour de ton être caché.
Mais avant que la nuit divine m'abandonne,
Avec le dur métal des gouffres sidéraux
Je forgerai le masque amoureux d'un héros,
Rieur comme l'Avril, grave comme l'automne;
Mort vivant sur les lèvres mortes d'un vivant,
Le masque couvrira ma face convulsée;
Et maintenant que l'aube éclate! O fiancée
Chez qui la femme, hélas! va survivre à l'enfant.
Eveille-toi, rouvre ta bouche qui s'est tue,
Tu n'entendras de moi que paroles d'orgueil
Et je me dresse sous les morsures du deuil
Lauré d'or et pareil à ma propre statue.

ÉLIANE

I
Des jours et puis des jours ont fui. Je me souviens
De cette joie ainsi que de quelque étrangère
Et c'est une féerie encor que j'exagère
De tout le deuil enclos dans les plaisirs anciens.
Mais nos baisers furent les fruits des Hespérides
Dont nous avons mâché la cendre, seulement
La cendre! le verger solitaire et charmant
N'a pas calmé la soif de nos lèvres arides.
D'autres sont revenus semblables à des dieux
De l'île où par orgueil nous nous aventurâmes;
Les guirlandes d'amour alourdissaient leurs rames
Et la galère en fleurs émerveillait les yeux.
Je ne jalouse pas leurs fanfares de gloire
Ni les pavois ni les étendards éployés
Dont l'ombre rouge flotte auprès des boucliers:
Leur songe était moins beau que notre ivresse noire,
Et j'erre en ce jardin fouetté du vent brutal,
Plus fier que les héros aux soirs d'apothéoses,
Tandis qu'autour de moi les nostalgiques roses
S'effeuillent vainement vers l'Orient natal.
II
Je t'aimais et les dieux ont dénoué nos bras,
Et nous vivons à la dérive au cours des heures;
Et je ne t'entends plus quand tu ris ou tu pleures:
Mais je viendrai vers toi quand tu m'appelleras.
A la dérive! des palais au bord des fleuves,
D'impérieuses voix m'invitent, dans la nuit
Et par les aubes; mais qu'importe? l'eau s'enfuit
Et je ferme mes yeux aux chevelures veuves.
Je sais: l'hôtellerie est pleine de buveurs:
Au mur rit la lambrusque et la rose trémière
Et les raisins gonflés d'aurore et de lumière
Versent les vieux soleils dans les cerveaux rêveurs.
Les sveltes baladins, les joueuses de lyre
Et les masques d'amour y glissent dans le soir
Et la terrasse est vide où je pourrais m'asseoir:
Je n'aborderai pas aux perrons de porphyre;
Nulle reine en manteau de pourpre et d'argent clair
Ne tendra sur le seuil ses lèvres vers ma bouche;
Voile noire, carène noire, ombre farouche,
La nef sans gouvernail s'en va jusqu'à la mer
Et je m'endormirai parmi les vagues vertes,
Parmi les mornes flots sans borne, à moins qu'un soir,
Sur une rive heureuse, au sommet de la tour
Dominant la vallée et les terres désertes,
Tu ne paraisses dans ta robe de soleil
Et tu ne m'offres en un geste qui pardonne
Tes cheveux éployés plus riches que l'automne
Et les baisers anciens plus doux que le sommeil.
III
Je ne sais plus dans quels chemins ni sous quels cieux
La reine de mon cœur, la reine de mes yeux,
La souveraine de mes larmes ignorées,
Qui tord en ses cheveux l'or fauve des vesprées,
Passa sans un regard vers mon front en exil
Comme un soleil d'hiver oublieux de l'avril.
Hélas! les lys sont morts; les roses sont fanées;
L'impitoyable deuil défleurit les années.
Elle ne connaît plus les choses d'autrefois;
Son oreille infidèle a désappris ma voix,
Ma voix tremblante et les paroles murmurées
Et le frissonnement des étreintes sacrées.
Et maintenant, et maintenant! je veux en vain
M'interdire les jours et le passé divin.
Ma lèvre qu'elle sut délicate naguères
Est chaude d'une bouche et de baisers vulgaires
Et j'ai bu pour marcher dans l'ombre de la mort
Le vin des matelots et des hommes du port.
Mais cette ivresse est triste, ô reine, et je t'implore.
Reviens, fais resplendir la gloire de l'aurore.
Jette sur les bois nus un manteau de printemps
Et pare les sentiers des roses que j'attends.
Sois bienveillante; ou si les beaux jardins des rêves
Sont clos pour jamais, soit! les heures seront brèves
Où je vivrai dans la lumière et dans le bruit,
Et je descendrai seul les marches de la nuit.
IV
Par quelle cruauté des implacables dieux?
Si loin des jours royaux et pavoisés de joie,
Un soleil tel que les anciens soleils flamboie
Et tes cheveux en fleur épouvantent mes yeux.
Parmi le deuil hélas! et les ombres tombales,
Que me veux-tu, sourire impérieux encor
Qui fais se réveiller avec un sursaut d'or
Le prestige menteur des aubes triomphales?
Oui: tes lèvres m'étaient douces près de la mer
Et sur la fauve grève où dormaient les carènes
Gonflaient d'un chant si pur les conques des Sirènes
Que des oiseaux neigeaient autour de toi dans l'air
Et que le souvenir des ailes éployées
Palpite en mes regards éblouis. O rayons
Eteints! vols disparus d'aigles et d'alcyons!
Voix morte désormais sur des lèvres souillées!
Voix morte et pour moi seul vivante: je voudrais
Ne plus l'entendre et que la terre devînt noire
Et que la nuit sereine engloutît la mémoire
De ta beauté semblable aux roses des forêts.
Mais l'ombre décevante est encore hantée
Par les dieux importuns qui défendent l'oubli
Et la poignante fleur au calice pâli
Sollicite toujours ma bouche ensanglantée.

HYMNIS

Pour Bernard Lazare.

I
Face d'ombre, je viens à toi; la nuit m'emporte.
Poussière évanouie aux plis blancs d'un linceul,
Pâle vierge oubliée et que j'honore seul
D'une fleur morte hélas! moins que ta grâce morte,
Je viens à toi qui dors au fond des siècles lourds
Et dont le pur tombeau fait les lèvres fidèles:
Je n'ai pas entendu les mots qui naissaient d'elles
Ni goûté la douceur de tes tristes amours:
Mais je pleure ton corps et son charme équivoque
Et les baisers trop lents qui l'auraient effleuré,
Chair de jadis, désir dont je me suis leurré
Parce qu'un même appel de buccins nous évoque
Vers les mêmes cyprès noirs et silencieux…
Vain appel, vaine ombre et menteuses fanfares:
Jamais je ne clorai de mes lèvres avares
Tes yeux désenchantés qui connurent les dieux.
Sommeille loin de moi près de la mer antique
Sous un ciel insulté par de confuses voix
Où la vague qui chante encor comme autrefois
Entrechoque les mâts du port aromatique:
Toujours l'âpre soleil et la foule et l'embrun,
Loin de moi, troubleront ta poussière ignorée
Et l'inutile fleur que je t'ai consacrée
Ne réjouira pas ta cendre d'un parfum.
II
Viens respirer l'odeur des vignes et des fruits.
Ce soir te sera doux comme tes longues nuits,
Hymnis, enfant qui dors depuis deux mille années,
Et par le souffle lent des sentes où je fuis
Les roses du tombeau ne seront point fanées.
Je te dédie, enfant, la mourante forêt.
Elle se pare encor malgré son mal secret:
Tu te reconnaîtras à sa noble agonie,
Vierge dont le front pâle et fiévreux se paraît
D'or royal attristé par la blême ancolie.
L'automne funéraire embaume les halliers.
Hymnis! Hymnis! Hymnis! tes cheveux déliés
Libres du bandeau strict où tu les emprisonnes
Ont frôlé des santals et des girofliers
Et se sont enivrés de cruelles automnes.
De plus calmes parfums, ce soir, te charmeront.
Pour que ton corps sacré retourne sans affront
De la forêt qui meurt aux ténèbres divines
Je veux entrelacer à l'entour de ton front
Le thyrse noir du lierre aux suprêmes glycines.

CHRYSARION

Sur cette mer toujours déserte où nos yeux vains
S'égaraient dans l'ennui des solitudes mornes,
Le navire, aux clameurs des conques et des cornes,
Fleurit avec l'aurore éclatante; et tu vins,
Apportant le parfum des terres étrangères,
Le reflet des soleils morts parmi tes cheveux
Et pour les cœurs lassés, graves et dédaigneux
L'enchantement de quelques heures plus légères.
Trop de désirs déçus et d'espoirs abusés
Hantent notre mémoire et sanglotent en elle:
Nous n'avons pas tendu vers ta chair fraternelle
Nos lèvres dès longtemps déprises des baisers.
Mais les heures passaient douces comme la soie
En vêtements tramés de soleil et de nuit,
Danseuse au collier d'or qui fulgure et s'enfuit,
Amante triste et grave en marche vers la joie,
Et vous qui regardiez des astres abolis,
Visages inquiets ivres du vieux mensonge,
O faces de stupeur, d'extases et de songe
Sur qui l'ombre clémente est tombée à longs plis;
Puis la dernière; et ce fut toi-même, inclinée
A la poupe et semant des roses dans le soir
Afin que la galère et le sillage noir
S'illustrassent encor d'une pourpre fanée
Et que la sombre mer sourît à nos yeux vains.

L'ERRANTE

A RACHILDE

L'ERRANTE

I nunc ad hostem, at in perpetuum mea.

I. DE SABLE ET D'OR.

L'HOMME songe dans le soir somptueux et morne; à la balustrade croulante de la vieille demeure, il s'est accoudé solitairement et ses yeux, qui depuis des mois et des années n'ont plus reflété que les choses silencieuses, regardent au loin, dans les plaines assombries, s'étager les villes où des foules inconnues aiment, bataillent, agonisent et s'évanouissent comme des fumées.

Ici le roc que nul printemps n'a paré, cime triste abreuvée jadis par le sang des victimes, alors que les dieux stupides se gorgeaient de sacrifices, cime cruelle où les roses d'Avril n'ont jamais souri, où les sources n'ont pas pleuré doucement la mort future des fleurs vouées au vieillard qui les emporte, quand vient l'automne.

L'HOMME songe dans le soir somptueux et morne; tandis que le ciel flamboie d'une plus rouge gloire et que l'or insultant les ténèbres enrichit ses prunelles, des bûchers tragiques s'effondrent et l'âme déserte est envahie par un tumulte de chevauchée; tourbillons de fer, gueules hurlantes, éclairs de glaive, chevelures et crinières confondues, la horde passe dans sa pensée.

Et l'HOMME se détourne du spectacle éclatant; ailleurs la terrasse est interrompue: les pesantes eaux d'un lac sans fond baignent de leur horreur immobile la roche qui disparaît dans le vertige de l'abîme. Maintenant l'HOMME marche, les yeux ivres de nuit, vers le lac d'ombre monotone et sa voix lassée frôle de lentes paroles les ondes sépulcrales, les ondes épaisses qui ne frissonnent pas.

L'HOMME

Nuit moins sinistre que le soir, ô nuit rebelle
A mon désir, tu n'es pas l'ombre que j'appelle
Et trop d'astres encor m'offusquent de clarté
Pour que je boive en toi les coupes du Léthé.
Autrefois, j'ai vécu derrière les murailles
Des villes; je connais les brèves funérailles
De toute joie et vers la cime et vers la tour,
Pour le muet exil que je veux sans retour,
J'ai fui l'âcre parfum des roses effeuillées.
Lorsque je suis venu, les portes verrouillées
Pleuraient plaintivement comme des chiens meurtris,
Et j'oubliais le monde et méprisais leurs cris:
Mais la pierre me parle ainsi qu'une vivante
Maintenant, et flambeau d'angoisse et d'épouvante,
Dans mon cœur las du crépuscule rouge et noir,
Chaque étoile qui monte allume un triste espoir.
Eaux bienheureuses, vos paupières sont voilées:
Aucun rêve de ciel et d'algues emmêlées
N'ondule dans le calme abîme; nul reflet
Des jours antérieurs où l'aube étincelait
Sur votre moire alors juvénile et chantante
Ne se réveille en vous par la nuit éclatante
Avec le souvenir d'un antique soleil.
Eaux bienheureuses, vous dormez du vrai sommeil.
Vous les pâles, vous les froides et les obscures,
Vous les mortes.
J'attends les suprêmes augures,
Les cygnes éternels ouvrant leur vol sacré,
Et l'heure, enfin libératrice, où je serai,
Eaux bienheureuses, lac de nuit, lac de silence,
Digne de votre accueil et de votre clémence.

Ainsi le solitaire invoque les ondes fatidiques. Mais pendant qu'il parle, les étoiles plus nombreuses ruissellent sur les pentes abruptes et l'ERRANTE est survenue; ses haillons brochés d'or illusoire par les astres dénoncent les routes hostiles, les morsures du vent, peut-être l'agression de mains brutales. Furtive elle s'est assise sur les marches disjointes et l'HOMME tout à coup se trouve face à face avec elle.

L'HOMME

Va-t'en. Que me veux-tu, larve ou fantôme humain,
Dont le pas sacrilège usurpe mon chemin:
J'ignore quel passé funéraire t'escorte
Et me barre avec toi la route de la porte,
Ou si ta robe aux plis ténébreux de son deuil
Recèle un étendard de victoire et d'orgueil,
Mais qu'importe? tu viens des carrefours vulgaires,
Et tendresse, douleur, pourpre illustre des guerres,
Clameurs des foules furieuses, bruit des pas,
Gestes des suppliants, monde, je ne veux pas,
Quand je me penche enfin vers l'ombre sans aurore,
Qu'un souvenir des jours anciens attente encore
A mon âme recluse et mûre pour la nuit.
Va-t'en.

L'ERRANTE

Je suis venue où le soir me conduit,
Par le soleil ou par la pluie aux larges gouttes,
Après des routes et des routes et des routes.
Quand je suivais la mer aux heures de reflux
Le sable de la grève a brûlé mes pieds nus;
Et ma chair a saigné de toutes les épines
A travers les fourrés, les ronces des ravines
Et les ajoncs aux rudes marges des marais.
Mais partout, aussitôt que la terre où j'errais
Portait empreinte sur l'argile ou sur l'arène
La trace des vivants, j'ai fui. Je sais la haine
Dont ils poursuivent la passante et sur mes yeux
Ont pesé trop souvent leurs poings injurieux
Pour que je m'aventure ayant vu leurs foulées.
Seuls parfois les palais des villes écroulées
Sous leurs porches déchus fraternels à mon sort
M'ont offert un sommeil puissant comme la mort.
La solitude ment où tu viens d'apparaître;
L'asile de repos que je croyais sans maître
Abrite hélas! ton âme fauve de vivant:
Je quitterai le seuil et le toit décevant
Où ton deuil autre que mon deuil se cache et pleure
L'ombre immense est hospitalière.

L'HOMME

Non, demeure,
Puisque la volonté de ton sort et du soir
A mené tes pieds las vers le morne manoir
Et vers l'hôte imprévu dressé devant ta face
En qui ta voix a fait s'épanouir, vivace,
Une fleur de jadis aux pistils oubliés.
J'y consens: ô soleils abolis, flamboyez
Encore, surgissez dans ma sombre mémoire
En aube de suprême et cinéraire gloire
Avant que cette chair s'engloutisse à jamais;
Et toi, dolente ombre d'une ombre que j'aimais
Et qui m'a refusé ses lèvres mensongères,
Toi qui dormis sous des étoiles étrangères
Des sommeils flagellés par l'âpre fouet du vent,
Entre sans peur avec un sourire d'enfant
Et l'ingénuité d'une âme puérile
Dans la vieille maison où le hasard t'exile.

L'ERRANTE

Je ne sais même pas ce qu'on nomme les ans,
Ni combien de matins, combien de jours pesants
Ont écrasé l'errante amère et résignée,
Homme, ni quelles eaux lustrales l'ont baignée
Où le secret des dieux demeure enseveli,
Quelles eaux de pitié, de refuge et d'oubli,
Emportant dans le cours pacifique des fleuves
Tout un faix dilué de souffrance et d'épreuves.
A peine un souvenir obscur survit en moi,
Heure d'angoisse, heure de détresse et d'effroi
Qui m'a fait tressaillir d'une crainte ignorée:
Des reîtres ont voulu m'entraîner, à l'orée
De la forêt; j'ai fui leurs lèvres et leurs mains,
Eperdue, à travers les rochers sans chemins,
Et je frissonne encor de l'étreinte éludée
Jadis, quand mon horreur de vierge dénudée
Écoutait survenir l'approche des pas lourds.
Cependant par des soirs, solitaires toujours,
J'ai miré mon visage au miroir des fontaines
Et tendu vers mon front des lèvres incertaines
Dont la source perfide a glacé le désir;
Et l'ombre s'effaça que j'ai voulu saisir,
Comme un pâle soleil qui sombre au flot nocturne,
Sans avoir accueilli mon baiser taciturne.
Mais voici que ta voix grave qui m'effrayait
Parle plus doucement à mon cœur inquiet
Et qu'après les assauts de la tempête rude
Des astres bienveillants dorent la solitude.
Donc j'entrerai sans peur dans la maison.
Salut,
Seuil, et que les haillons du passé révolu
S'envolent de ma chair au vent qui les emporte
Ainsi qu'un vain linceul d'où jaillit une morte
Pour renaître en splendeur de soleil exalté,
Belle de sa jeunesse et de sa nudité.
II. DE GUEULES.

Dans la mélancolique demeure où les murs s'émerveillaient de sa beauté, saluée par les figures amies des lices, irradiant l'eau ternie des miroirs, l'ERRANTE est entrée blanche et nue.

Elle n'a point refusé ses lèvres et les rouges floraisons de la joie ont fleuri impérieusement, par la vibrante offrande de son corps à l'HOMME éveillé d'un long rêve.

Il a plongé dans les coffrets de bronze ses mains fiévreuses et prodigues, et l'armure d'or et les brocarts et les gemmes et le glaive ont échappé aux chaînes noires des ténèbres.

Sur les seins et sur les épaules de l'ERRANTE, tous les trésors enfouis dans le sépulcre du silence depuis des siècles, des ans et des jours, resplendissent avec l'aurore.

Au seuil matinal de la porte, elle se dresse en sa robe de pourpre qui recèle sous le sang figé de la soie, avec la cotte de mailles, l'irréprochable acier du glaive.

Pensive, elle s'est retournée vers l'HOMME qui fait un geste d'adieu, et comme hésitante et retenue par la puissance d'une main invisible, elle tarde à franchir le seuil.

L'ERRANTE

Je le sais: mon destin m'entraîne et tu le veux,
J'irai. Je dois offrir aux chocs tumultueux
Dès le premier appel de l'aube avant-courrière
Ma poitrine héroïque et libre de guerrière;
Et mon poing brandira le glaive désormais.
Je le sais: mais l'exil sombre où tu t'enfermais
S'illumine pour toi de ma chair apparue,
Et radieuse encor, même absente, j'obstrue
Les portes de la nuit que tu heurtais déjà.
Ami, dont ma venue importune outragea
Le manoir de silence et d'ombre inviolée,
Pardonne, pour ton deuil de solitude emblée,
A l'Errante qui part, chaude de tes baisers.

L'HOMME

Va: le soleil bondit dans les cieux embrasés;
C'est l'heure, il faut franchir le seuil et vers les villes
Te ruer en clamant aux oreilles serviles
Tout ce que les tombeaux t'ont livré de secrets.
Viens et regarde: là de houleuses forêts
Où les pasteurs de porcs se vautrent dans les bauges;
Puis des plaines, rumeurs des blés, parfum des sauges,
Et les paysans nus courbés sous les sillons
A jamais; et plus loin des foules en haillons,
Troupeaux lâches que tu mueras en fauves hardes,
Tournent vers le palais des prunelles hagardes
Et des poings décharnés par l'immuable faim
Sans que la torche encor s'enflamme dans leur main.
Ce qui fut moi naguère et richesse stérile
Et dépouille des temps silencieux rutile
Autour de ton front jeune et de tes seins altiers:
Voici venir un vol de cygnes éployés,
Le vol tardif et sûr des prophétiques ailes
Qui m'invite au sommeil des ondes éternelles.
Va: la chair que la mort heureuse requérait
S'évanouit parmi les choses, sans regret,
Maintenant que tu m'as affranchi de moi-même
Et que tu peux, maîtresse enfin du double emblème,
Descendre vers les serfs de la glèbe et des murs
Et, selon le vouloir des trois monstres obscurs,
Tendre le rameau d'or ou férir de l'épée.

L'HOMME disparaît sous les eaux immobiles, sous les eaux épaisses où ne palpite aucune lueur. L'ERRANTE contemple longuement le lac d'ombre monotone, puis marche, auréolée par la gloire du matin, vers les plaines et vers les villes orientales, tandis que sa voix dans la solitude chante les batailles futures.

L'ERRANTE