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22, rue de Verneuil, Paris

31e Année.--VOL. LXII.--Nº 1607
SAMEDI 13 DÉCEMBRE 1873

SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DÉTAIL 60, rue de Richelieu, Paris

Prix du numéro 75 centimes
La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.

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SOMMAIRE

Texte: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand. -- La Sœur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M. Mayne Reid. -- Nos gravures. -- Bulletin bibliographique. -- L'Histoire de France racontée à mes petits enfants, par M. Guizot. -- Un voyage en Espagne pendant l'insurrection carliste (VI). -- La Comédie de notre temps, par Bertall. -- Le dromadaire.

Gravures: Procès du maréchal Bazaine (6 gravures), -- Événements de Cuba; capture du Virginius par le Tornado dans les eaux de la Jamaïque. -- Le monument commémoratif de la bataille de Champigny, inauguré le 2 décembre 1873. -- Le naufrage de la Ville-du-Havre: la dernière minute. -- Théâtre de la Gaîté: Mlle Lia-Félix dans Jeanne d'Arc. -- L'Histoire de France racontée à mes petits enfants (4 gravures). -- La Comédie de notre temps, par Bertall (39 sujets). -- Le dromadaire: caravane dans le désert. -- L'asile de l'École de filles de Dugny -- Rébus.


PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--La Buvette à Trianon.



HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE

La semaine parlementaire a été relativement calme; l'Assemblée est enfin parvenue, dans la huitième séance consacrée au même scrutin, à compléter la commission des Trente chargée de l'élaboration des lois constitutionnelles par l'élection de deux membres du centre gauche. La commission est entrée en fonctions dès le lendemain; elle a choisi pour président M. Batbie, et a rempli sa première séance par une discussion préliminaire relative à la publicité de ses travaux; il a été décidé que la presse ne recevrait pas de comptes rendus officiels des séances, mais que chacun des membres de la commission serait libre de faire aux journaux, sous sa propre responsabilité, les communications qui lui paraîtraient convenables.

L'Assemblée a ensuite jugé que le moment était enfin venu de s'occuper de questions d'affaires; elle a successivement voté, en troisième lecture, un projet de loi tendant à réunir, dans les bureaux secondaires, le service des postes à celui des télégraphes; cette mesure n'est qu'un acheminement vers la fusion complète des deux administrations, fusion existant depuis quelque temps en Angleterre et qui ne tardera pas, il faut l'espérer, à s'opérer définitivement dans notre pays, car elle présente des avantages de toutes sortes. Puis, après une délibération en deuxième lecture sur une proposition de M. de Corcelles, relative à la composition des conseils académiques, l'Assemblée a abordé la discussion du budget. Ce n'est pas la première fois que nous ayons à constater le peu de goût de la Chambre pour les discussions d'affaires en général, et en particulier pour cette loi de finances dont le vote annuel constitue cependant la plus importante des prérogatives parlementaires.

Tandis que le plus mince incident politique est souvent le point de départ des séances les plus orageuses, nous voyons une indifférence vraiment regrettable accueillir l'exposé des besoins financiers de l'État et des moyens proposés pour y subvenir. Des chapitres entiers, comprenant des centaines de millions, sont volés au milieu de l'inattention et de la lassitude générales, et si parfois une observation se produit, c'est bien rarement une préoccupation d'ordre économique qui l'a dictée. Mentionnons, à ce propos, la question adressée par MM. Pelletan et Gambetta à l'occasion du budget des affaires étrangères, et qui a failli prendre les proportions d'un gros incident. Les deux membres de la gauche réclamaient la publication du Livre jaune, interrompue, pour des motifs faciles à comprendre, pendant le cours de l'occupation étrangère, mais redevenue possible maintenant que la publicité des archives diplomatiques n'offre plus les mêmes inconvénients. M. le duc Decazes avait, paraît-il, mal compris l'observation, et peu s'en est fallu qu'il ne posât la question de cabinet; mais le malentendu n'a pas tardé à se dissiper et l'incident s'est terminé par la promesse de publication du Livre jaune dans un délai de quinze jours.

ALLEMAGNE.

La campagne entreprise par le gouvernement allemand contre le clergé catholique devient chaque jour plus difficile; l'opiniâtreté du cabinet prussien n'a d'égale que la résistance énergique des catholiques.

D'après la Preussische, Volksblatt, organe officieux de l'administration l'agitation religieuse a tellement gagné les populations des petites villes et de la campagne, que l'on commence à avoir des appréhensions sérieuses. On s'efforce, dit ce journal, de réveiller les souvenirs des anciennes guerres religieuses. Des agents secrets parcourent le pays sous mille déguisements pour enflammer le fanatisme catholique; l'exaltation des femmes, principalement, est arrivée à son paroxysme. Le gouvernement use vainement de tous les moyens de rigueur que les lois récemment votées, en mai 1873, ont mis à sa disposition; mais il se heurte contre d'inflexibles résistances. Il a interdit la publication de la dernière encyclique du Pape en date du 21 novembre, dont nous avons donné l'analyse et saisi le Cœlnische Zeitung au moment où elle livrait ce document à l'impression, mesure contre laquelle M. Virchow a protesté dans le Landtag. Les journaux ultramontains se sont vengés en imprimant une bulle du mois d'avril dernier, qui frappe d'interdit toutes les églises où se célébrerait le service du vieux-catholicisme. A Schœnberg, en Silésie, l'autorité prussienne, qui avait interdit le curé, voulut faire fermer l'église. Mais, selon le Vaterland, de Munich, la population a trouvé un moyen ingénieux de contrecarrer les intentions de la police: elle a enlevé la porte et arraché les gonds, de sorte que, quand les agents sont arrivés, il leur a été impossible d'apposer les scellés. On voit à quels incidents de tout ordre ce conflit donne lieu. Le Parlement lui-même en ressent le contre-coup. Ainsi le Landtag vient d'adopter, par 351 voix contre 6, une proposition des ultramontains portant suppression du timbre sur journaux et almanachs. Le ministère la combattait en objectant que l'on doit présenter au prochain Reichstag la loi sur la presse dont il a été question l'année dernière, et dont les dispositions ont soulevé les plus vives réclamations. Encouragés par ce succès, les ultramontains ont déposé une motion plus hardie, tendante à l'abrogation des lois ecclésiastiques votées au mois de mai dernier; ils comptent sur une grande majorité au prochain Reichstag qui doit être élu le 10 janvier 1874, et où l'Alsace-Lorraine sera représentée pour la première fois. II se pourrait que Mgr Ledochowski, archevêque de Posen, fût l'un des candidats élus. Cet énergique prélat a refusé de donner sa démission. Pour se débarrasser de lui, on songerait, dit-on, à compléter les lois susdites en autorisant le gouvernement à expulser les prêtres suspendus de leurs fonctions par la cour civile ecclésiastique. Mais, pour couvrir Mgr Ledochowski de l'immunité parlementaire, ses fidèles partisans se proposent de le faire élire, à Schrimm, comme député au Reichstag. La lutte, on le voit, ne saurait être plus sérieusement engagée, et des deux côtés elle est poussée avec un égal acharnement.

ÉTATS-UNIS.

Le Message présidentiel a été lu le 2 décembre au Congrès. Il constate que la réduction de la dette accomplie durant l'année, au moyen de l'excédant des recettes, s'est élevée à 43 millions de dollars, ce qui porte l'amortissement total de la dette à 300 millions de dollars.

Le Message recommande de restreindre les privilèges des banques relatifs aux avances sur dépôts. Il déclare que, tant que les payements en espèces ne seront pas repris, le marché aura des moments difficiles. Il demande instamment au Congrès d'étudier la question de la circulation en vue de la reprise des payements en espèces, lesquels permettraient aux banques d'user de leurs réserves pour régler le taux des intérêts et augmenter la circulation dans les moments critiques.

Le Message constate ensuite l'amélioration du commerce étranger, qui aidera à la reprise des payements en espèces.

A propos du Virginius, le Message dit que la capture en pleine mer d'un bâtiment portant pavillon américain menaçait d'avoir de plus sérieuses conséquences, et qu'elle a agité l'opinion publique dans toute l'Amérique.

Plusieurs passagers qui étaient citoyens américains ont été fusillés sans procédure régulière. Selon le principe établi, les bâtiments américains en pleine mer et en temps de paix sont, sous la juridiction de leur pays.

Toute vexation subie de la part des étrangers est un attentat à la souveraineté des Etats-Unis, qui, se basant sur ce principe, ont demandé à l'Espagne de rendre le Virginius et les survivants de l'équipage, de faire réparation au drapeau américain et de punir les autorités coupables.

Le Virginius avait des papiers en règle et le pavillon américain.

L'Espagne a tout accordé.

Le Message déclare, en terminant, que l'esclavage est la cause du malheureux état de Cuba. Il demande au Congrès d'exprimer le vœu que l'esclavage disparaisse de Cuba, car c'est le seul moyen de rendre possibles les bonnes relations entre l'Amérique et Cuba. Le gouvernement américain n'est pas hostile à l'Espagne, mais l'affaire du Virginius a produit une indignation telle, que le Président a dû placer la marine sur le pied de guerre.

Cette affaire est présentement en voie d'arrangement satisfaisant et honorable pour les deux pays.

Le Message constate que les relations de l'Amérique avec les autres pays sont amicales. L'indemnité de l'affaire de l'Alabama a été appliquée au rachat des obligations 5.20 jusqu'à concurrence de 15 millions 500,000 dollars.

Le Président reconnaît les éminents services rendus par les commissaires du tribunal de Genève. Il recommande la création d'une Cour spéciale composée de trois juges, pour entendre les plaintes des puissances étrangères contre les Etats-Unis. Le Président rappelle qu'il a reconnu le gouvernement espagnol et le félicite d'avoir émancipé les esclaves de Porto-Rico et restitué les propriétés américaines séquestrées à Cuba. L'esclavage règne encore à Cuba, protégé par un parti puissant, en hostilité ouverte contre le gouvernement de Madrid et plus dangereux que les insurgés. Dans l'intérêt de l'humanité, l'influence de ce parti doit être détruite.

L'affaire du Virginius pourrait bien se compliquer prochainement de l'intervention de l'Angleterre, si toutefois le gouvernement de ce pays ne consultait que l'opinion publique et en suivait docilement l'impulsion. Une Note adressée au Foreign-Office par M. Crawford, consul général de la Grande-Bretagne à la Havane, et communiquée aux journaux, a inspiré au Times un article d'une grande violence et où éclate une vive indignation. Cette Note contient la liste des victimes de nationalité anglaise exécutées à Santiago: on y trouve le second du navire, un aide-mécanicien, trois chauffeurs, six aides pour le transport du charbon, deux maîtres d'hôtel et trois matelots. Ce sont de pareils gens employés au service du bâtiment qui ont été assimilés à des insurgés pris les armes à la main et fusillés sans aucune forme de procès. Jamais les lois humaines n'ont été plus cruellement violées. On peut donc s'attendre à voir le gouvernement anglais élever de justes et sévères réclamations contre ces barbares exécutions. Du côté de l'Espagne, la situation devient de plus en plus critique. Les nouvelles sont contradictoires. Une première dépêche de New-York, en date du 4 décembre, annonçait, d'après des avis reçus de la Havane, que les principaux chefs des volontaires avaient publié un Manifeste attestant leur soumission aux autorités et leur confiance dans M. Jovellar, capitaine général de Cuba. Mais le même jour, une dépêche de la Havane faisait parvenir à Madrid des informations tout opposées. M. Jovellar, y était-il dit, avait prévenu le gouvernement espagnol que, vu l'état d'exaspération de l'opinion publique, il lui était impossible de procéder, au moins pour le moment, à l'exécution des ordres concernant la restitution du Virginius; il faisait même entrevoir la possibilité «de véritables catastrophes» dans le cas où l'on agirait avec trop de précipitation. Enfin, toujours d'après la même source, il avait offert sa démission. Aujourd'hui, la scène change. On télégraphie de Madrid, le 5 décembre, onze heures cinquante minutes du soir, que les ordres du gouvernement seront fidèlement exécutés: le capitaine général et le commandant des forces navales en ont envoyé l'assurance formelle. Toutefois une dépêche de New-York, postérieure à la précédente et datée d'aujourd'hui même, nous apprend que l'Espagne avait promis de faire hier la remise du navire, que cet engagement n'a pas été rempli, et qu'il en résulte un vif mécontentement. Mais, ajoute-t-on, le cabinet de Washington est disposé à attendre que cette restitution puisse être faite sans blesser la fierté du gouvernement espagnol. C'est seulement dans le cas ou l'impuissance de celui-ci serait démontrée que l'affaire serait soumise au Congrès.

Enfin, une dernière dépêche datée de Philadelphie, 9 décembre, annonce que des arrangements définitif' ont été pris pour que la restitution du Virginius et des prisonniers survivants se fasse le 18 décembre. On assure que la frégate américaine Worcester sera chargée de recevoir le Virginius à la Havane, et que la frégate Jumata aura mission de se rendre à Santiago pour prendre les survivants à son bord.

L'insurrection de Carthagène paraît sur le point d'arriver à son terme; la ville et les forts ont été très-éprouvés par le bombardement entrepris par les troupes du gouvernement; les vivres se font rares dans la place et les insurgés ont dû faire sortir les bouches inutiles; huit cents femmes et enfants ont été transportés à Pormau, où ils se trouvent dans un état de détresse tel que l'amiral Yelverton, commandant l'escadre anglaise mouillée devant le port, a écrit à M. Castelar pour intercéder en leur faveur. Cependant les insurgés pensent qu'ils peuvent encore tenir un mois s'ils restent unis entre eux. Les forts et les batteries n'ont que très-peu souffert. On croit que lorsque les munitions seront épuisées, une grande partie des insurgés tenteront de s'ouvrir un passage à l'aide des vingt-cinq canons Krupp qu'ils possèdent, et qu'ils iront à travers les montagnes rejoindre les carlistes. Les autres essayeront de s'échapper à bord de la Numancia.



Courrier de Paris

M. Paul Féval se présente aux suffrages de l'Académie française, où il y a, pour le quart-d'heure, deux fauteuils à donner. Si j'avais à broder une réclame, je ne manquerais pas de dire que le candidat est, littérairement parlant, un homme incomparable. En dix ou douze lignes bien senties, il serait démontré par A plus B qu'il enfonce le passé, qu'il domine le présent et que l'avenir ne lui viendra pas à la cheville. Croyez que je n'ai rien à tenter de semblable. Je ne veux parler de M. Paul Féval que comme un spectateur pourrait le faire d'un acteur estimé de tel théâtre qu'il voit se hasarder sur une scène nouvelle.

A coup sûr, M. Paul Féval devrait être de ceux qu'on se dispense de black-bouler. Mais l'Académie a une douane à laquelle elle tient mordicus. Vous objecterez tout ce qu'il vous plaira.--Voilà un conteur de la meilleure race. Il a fait pour la Bretagne ce que Walter Scott a fait pour l'Ecosse et George Sand pour le Berri. Uniquement préoccupé du soin de faire des loisirs à ceux qui s'ennuient, il a écrit, en trente-cinq ans, trois cents volumes encore debout en ce moment. Parmi ses livres, il en est deux qui ont fait un grand bruit, les Mystères de Londres, peinture saisissante des bas-fonds de la société anglaise, et un épisode de notre histoire, le Bossu qui, transformé en drame, a récréé Paris pendant deux cents soirées. Tout cela étant bien vu, la nomination de ce galant homme devrait passer, ce semble, comme une lettre à la poste.

Ce sera le contraire qui arrivera, je le crains, du moins. Au quai Conti, il n'y a que l'envers du juste qui ait le dessus. Quand, par hasard, on admet un homme qui écrit, c'est que ces vieux messieurs se sont fait violence. Ou bien ils ont cédé à la force de l'opinion, ou bien ils ont eu peur que leur corporation vermoulue ne soit devenue une pelote trop épinglée d'épigrammes. Il y a un troisième cas bien connu, mais qu'il faut rappeler sans cesse; ils cèdent devant la table: «A-t-il un bon cuisinier?» Voilà cinquante ans que c'est le meilleur des titres. Le laurier de la cuisine attire le laurier apollonien.

Sur les dernières années de sa vie, Théophile Gautier, candidat quatre fois congédié, rapportait le mot de l'un d'eux, pendant l'une de ses trente-neuf visites:

--Comment! monsieur, vous avez publié vingt-cinq volumes! Ah! monsieur!

La mimique du vénérable et le rythme de son reproche ne pourraient être exprimés par aucune langue humaine. Il fallait entendre l'auteur du Tricorne enchanté raconter cette scène d'un si haut comique. Vingt-cinq volumes, poèmes, romans, critique, voyages, histoire, n'était-ce pas bien fait pour effrayer l'imagination d'un vieillard qui, en sa vie entière, n'avait pu que faire des annotations et des préfaces, et tout au plus une petite plaquette où il est avancé que le mouchoir de poche n'existait pas chez les Grecs du temps de Périclès. Mais pour M. Paul Féval, ce serait bien une autre paire de manches! Il a écrit trois cents volumes. Rien qu'à cette révélation, l'immortel est capable d'en avoir un coup de sang!

Ajoutez que ces trois cents volumes sont des romans. Une belle denrée, les romans! Ces Nestors les ont tous dans une sainte horreur. On a beau leur rappeler le mot charmant de Philippe: «J'aime mieux que l'Espagne ait Don Quichotte que deux provinces de plus»; on leur citera en vain nos gloires les plus nobles et les plus pures commençant par là, comme Jean Racine, leur dieu, qui a commencé par traduire Théogène et Chariclée, et ils crieront toujours: «A la porte, le roman»; c'était l'entêtement de feu Villemain: «Si Le Sage se présentait ici, Gil Blas à la main, je prierais Le Sage de s'en retourner.»

Pour ne parier que des temps où nous sommes, voyez combien ils ont été impitoyables pour les romanciers. Non-seulement ils n'ont pas voulu entendre parler de Frédéric Soulié ni d'Eugène Sue, ces deux maîtres du genre, mais encore ils ont rejeté M. de Balzac, le prodigieux auteur de la Comédie humaine. Lorsque Prosper Mérimée s'est présenté, il a été bien entendu que c'était en vue de sa traduction de Salluste et de quelques rapports sur des inscriptions. Léon Gozlan, ce Benvenuto Cellini de la Nouvelle, Méry, qui nous a légué sur l'Inde et sur la Chine des écrits si attachants, Théophile Gautier, dont je parlais tout à l'heure, autant de noms, autant de candidats rejetés. Pour Alexandre Dumas, l'homme aux mille romans, il savait son fait d'avance; il n'a jamais eu un seul instant la pensée de se présenter à un seul d'entre eux.

Encore une fois il ne faut pas être un bien grand sorcier pour prévoir ce qui va survenir. Il existe toujours en quelque coin obscur un complaisant qui a fait jadis, pendant vingt ans, la partie de piquet d'un ancien premier ministre; c'est celui-là qu'on choisira. Il se peut encore qu'on élise un professeur fameux pour avoir mis une couverture nouvelle à Blaise Pascal ou bien au président Hénault. Au pis aller, on se rabattra sur un avocat illustre pour n'avoir jamais été imprimé. A la vérité, après l'avoir fait sortir de l'urne, on dira qu'on voudrait bien l'y remettre; c'est encore là une de leurs allures.--En tout cas, vous le verrez bien, ils condamneront M. Paul Féval à faire le pied-de-grue.--L'ombre du pauvre Philarète Chasles pourra lui tenir compagnie.

Un de ces jours, qui sait? aujourd'hui peut-être, J. Claretie, usant de son droit de critique, vous parlera d'un livre posthume, déjà fort prôné: Lettres à une Inconnue. Si je m'aventure à m'occuper de cette nouveauté, ce n'est point, bien entendu, pour marcher sur les plates-bandes du confrère. Ces deux volumes fourmillent d'anecdotes, de mots piquants, de bruits du monde; voilà pourquoi je me hasarde à leur faire quelques emprunts, toujours permis aux fureteurs de la chronique. Lettres curieuses, pas précisément édifiantes! Celle qui se présente la première est sans date; on peut conjecturer qu'elle est de 1839, peut-être de 1840. En ce temps-là, Prosper Mérimée, ne songeant pas encore à devenir un personnage, n'était rien, pas même académicien. Il n'avait pas encore terminé Colomba; il vivait sur le bruit flatteur de ses incomparables nouvelles et du Théâtre de Clara Gazul. La dernière est tout près de nous, du 23 septembre 1870; Mérimée était mourant à Cannes; il avait vu sombrer la France et tomber le second empire, auquel il s'était attaché pour des raisons tout à fait intimes. On sait, en effet, qu'un mariage secret le liait à Mme de Montijo, la mère de l'impératrice.

En vingt ans de temps, il s'était passé peu d'événements dans la vie de ce studieux sybarite, mais avec quelle verve et quel esprit dégagé il savait voir ce qui se passait chez les autres! Mais d'abord, qu'est-ce que l'Inconnue? Une marquise, une grande dame mariée; c'est tout ce qu'on en apprend et on n'en saura jamais plus. Dans l'origine, ils se traitaient en camarades; Prosper Mérimée l'appelait son «cher ami féminin». En 1842, il lui disait: «Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six années, et, en additionnant les minutes, nous pouvons avoir passé trois ou quatre heures ensemble, dont la moitié à ne rien nous dire.» On croirait qu'il s'agit d'une aventure de bal masqué.

Il raconte tout à cette inconnue, ses ennuis, ses plaisirs, ses insomnies, surtout ses impressions de voyage. Par exemple, en parcourant la Grèce, pour affaires de son commerce, c'est à savoir pour faire de l'archéologie, il s'amuse tout le premier du style qu'on emploie sur son passeport. Il grisonne et il le dit. «Au milieu de tout cela, je suis devenu bien vieux. Mon firman me donne des cheveux de tourterelle; c'est une jolie métaphore orientale pour dire de vilaines choses. Représentez-vous votre ami tout gris.» Une autre fois, étant de retour, il raconte une soirée dans laquelle il a pu présenter Mlle Rachel, alors débutante, à Béranger; c'était chez un ministre du roi Louis-Philippe; Lamartine, Victor Hugo et M. Thiers étaient là, et, bien qu'il s'agisse de tragédie, il faut voir comme la scène devient bouffonne!

Messieurs les romanciers et les peintres de mœurs décriront le second empire tant qu'il leur plaira; on est en droit d'affirmer qu'ils n'en viendront pas autant à bout que ce railleur, donnant la description du bal de Mme la duchesse d'Albe (1er mai 1860).

«C'était splendide. Les costumes étaient très-beaux. Beaucoup de femmes très-jolies et le siècle montrant de l'audace. 1° On était décolleté d'une façon outrageuse par en haut et par en bas aussi. A cette occasion, j'ai vu un assez grand nombre de pieds charmants et beaucoup de jarretières dans la valse. 2° Croyez que, dans deux ans, les robes seront courtes, et que celles qui ont des avantages naturels se distingueront de celles qui n'en ont que d'artificiels.» Il raconte ensuite le ballet des Eléments, un des triomphes du règne. Seize dames de la cour, en courts jupons, couvertes de diamants. «Les Naïades étaient poudrées avec de l'argent, qui, tombant sur leurs épaules, ressemblait à des gouttes d'eau. Les Salamandres étaient poudrées d'or. Il y avait une Mlle E*** merveilleusement belle. La princesse M*** était en Nubienne, peinte en couleur bistre très-foncé, beaucoup trop exacte de costume. Au milieu du bal, un domino a embrassé Mme de S***, qui a poussé les hauts cris. La salle à manger avec une galerie autour, les domestiques en costume de pages du XVIe siècle, et de la lumière électrique, ressemblait au Festin de Balthazar dans le tableau de Wrowthon.»--Y a-t-il beaucoup de coups de burin qui vaillent ces coups de plume?

En bon courtisan, le sénateur parle aussi de Napoléon III, qui, en raison de son mariage avec la comtesse, était son beau-fils.

«L'empereur avait beau changer de domino, on le reconnaissait d'une lieue; l'impératrice avait un burnous blanc et un loup noir qui ne la déguisaient nullement. Beaucoup de dominos, et, en général, fort bêtes. Le duc de *** se promenait en arbre, vraiment assez bien imité.»--Ce pauvre duc! Mérimée ne le lâche pas, et je n'ose point répéter tout ce qu'il met sur son compte.

Un autre récit très-caractéristique, c'est celui de la première représentation de l'opéra de Richard Wagner, rue Le Peletier.

«Un dernier ennui, mais colossal, a été Tannhaüser. Les uns disent que la représentation à Paris a été une des conventions secrètes du traité de Villafranca; d'autres, qu'on nous a envoyé Wagner pour nous forcer d'admirer H. Berlioz. Le fait est que c'est prodigieux. Il me semble que je pourrais écrire demain quelque chose de semblable, en m'inspirant de mon chat marchant sur le clavier d'un piano. La salle était très-curieuse. La princesse de Metternich se donnait un mouvement terrible pour faire semblant de comprendre et pour faire commencer les applaudissements qui n'arrivaient pas. Tout le monde bâillait; mais, d'abord, tout le monde voulait avoir l'air de comprendre cette énigme sans mot. On disait, sous la loge de Mme de Metternich, que les Autrichiens prenaient la revanche de Solférino. On a dit encore qu'on s'ennuie aux récitatifs et qu'on se tanne aux airs.»--Un des plus illustres de l'Académie française se fendant d'un calembourg.--Allons, je n'irai pas plus loin.

Philibert Audebrand.




Le Général de Colomb, substitut. Le Général Pourcet, Commissaire du Gouvernement.
PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--L'ACCUSATION.


Maréchal Bazaine. Me Lachaud. Me Lachaud fils.
PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.-LA DÉFENSE.



LA SOEUR PERDUE

Une histoire du Gran Chaco

(Suite)

Les pierres furent disposées et arrangées par Gaspardo en forme de muraille grossière. Bien que construite dans l'obscurité, elle était assez forte pour résister aux attaques d'un animal quelconque, l'éléphant excepté. Or, comme il ne se trouve pas d'éléphants dans le Chaco, les voyageurs semblaient n'avoir plus rien à craindre.

Tel était l'avis de Gaspardo qui encore une fois partit à la recherche de son briquet.

«J'ai un bout de chandelle de cire», dit-il; «que Dieu me le pardonne, je l'avais ramassé dans l'église de l'Asuncion. Elle avait été allumée sur le corps de ma pauvre vieille mère, et je désirais la garder comme souvenir. Ay Dios! qui eût jamais pensé que ce serait en pareille circonstance que j'aurais à la rallumer? Mais il est malsain de manger dans l'obscurité. Je n'ai jamais aimé cela; ce qu'on mange ne vous profite pas quand les yeux n'en ont pas leur part.»

Gaspardo affectait de parler avec bonne humeur. Il connaissait le lourd fardeau qui pesait sur le cœur de ses jeunes compagnons et il espérait l'alléger en les détournant un peu de leurs pensées. Mais aucun d'eux ne fit chorus à sa bonne volonté; il battit donc le briquet et le cierge fut enfin allumé.

C'était un gros bout de cierge, long d'environ six pouces et fabriqué avec la cire de l'abeille sauvage qu'on emploie dans les églises du Paraguay. Sa flamme brillante éclairait tous les objets contenus dans la caverne, les voyageurs, leurs chevaux, leurs bagages et le jaguar étendu mort à l'entrée, dont la peau jaune mouchetée se détachait sur le fond sombre du rocher.

Mais à peine la flamme eut-elle pris toute sa vigueur, que les yeux des voyageurs eurent la très-désagréable surprise d'être subitement arrêtés par la vue d'une seconde peau de jaguar, non moins mouchetée, mais bien plus brillante que la première. C'était un second jaguar, non pas mort celui-là, mais vivant et bien vivant, couché sur un bloc de rocher à l'extrémité la plus reculée de la grotte!

Il avait au moins deux fois la taille de celui qui avait été tué et son aspect était dix fois plus effrayant. Au premier coup d'œil, on le reconnaissait pour le mâle dont Gaspardo avait parlé.

«C'est le mâle»! dit-il aussitôt que la lumière du cierge lui eut permis de le distinguer. «Santissima! et nous nous sommes donnés bien du mal pour nous assurer sa compagnie!»

Ses compagnons pétrifiés par la surprise gardaient le silence.

«Carrai»! grommela le gaucho entre ses dents. «Je m'étonne qu'il soit resté si longtemps tranquille. Il faut que la tormenta ait singulièrement modifié son humeur. Qui peut savoir ce qui se passe dans sa tête, et ce qui cause son immobilité. Ne nous y fions pas. L'envie peut lui prendre subitement de sauter sur nous et un animal de cette taille, mes enfants, se moquerait autant d'une balle que d'un coup de cravache. Regardez-le, il est presque aussi gros qu'un de nos chevaux! On ne fait pas deux miracles dans la même journée.--Une balle qui le blesserait seulement au lieu de le tuer ne ferait que le rendre plus formidable.»

Les deux jeunes gens tenaient à la main leurs carabines.

«Faut-il faire feu néanmoins? demandèrent-ils.

--Gardez-vous-en bien, sur votre vie! mieux vaudrait essayer de lui céder la place, si l'état de terreur, de stupéfaction, d'engourdissement où la tormenta met souvent les animaux les plus énergiques et les plus violents devait nous en laisser le temps. J'entends la pluie tomber par torrents, mais cela ne fut rien, tout plutôt qu'une rencontre avec un gaillard comme celui-ci. S'il pleut c'est que la poussière est abattue,--et c'est le principal. Nous pourrions peut-être nous en tirer personnellement en lui abandonnant nos montures, et en filant pour notre compte par la lucarne que nous avons laissée à notre barricade... Elle ne suffirait pas à le laisser passer,--mais nous avons autant besoin de nos montures que de nous-mêmes et d'ailleurs ce serait une lâcheté que de livrer nos bonnes bêtes à ce brigand-là. Il n'y a pas deux partis à prendre. Ouvrons notre barricade, défaisons de nos mains l'ouvrage de nos mains. Détruire est plus facile que de bâtir.--A l'œuvre donc. Que Cypriano qui a une bonne arme fasse sentinelle. Si le jaguar bouge visez à l'oeil, mon enfant!»

Et tandis que Ludwig tenait le cierge, Gaspardo dont la force musculaire était doublée par l'imminence du danger se mit à démolir sa muraille.

Dès qu'une ouverture fut pratiquée, suffisamment grande pour leur livrer passage ainsi qu'à leurs chevaux, le gaucho écarta les ponchos et jeta un regard au dehors.

Cependant, tenu en respect par Cypriano, qui le couchait en joue, ou sous le poids encore de l'émoi que lui causait la tourmente, le jaguar n'avait pas bougé. Ses yeux fixes et brillants n'avaient pas quitté ceux de Cypriano. L'intrépide enfant n'avait pas bronché. Mais le moment le plus périlleux devait être celui de la retraite. Il en est de l'animal comme de l'homme, tout ce qui ressemble à une fuite de son adversaire est comme un signal d'attaque qu'il reçoit.

A ce moment une exclamation du gaucho attira l'attention de Ludwig.

«Qu'y a-t-il, Gaspardo? lui demanda-t-il.

--Il y a, répondit Gaspardo avec un geste de désespoir, il y a qu'il n'y a pas moyen de sortir. Regardez!»

L'eau s'était élevée de six pieds au-dessus de son premier niveau et elle coulait en bas de la caverne avec la violence d'un torrent, le courant balayait jusqu'à l'entrée de la grotte et ne laissait pas un pouce de sentier par lequel les hommes et les chevaux pussent opérer leur retraite. Toute issue était évidemment coupée. La circonstance était critique, car rester dans la caverne, c'était rester à la discrétion du jaguar.

Le ciel, en s'éclairant, projetait jusqu'au fond de l'antre une faible lueur qui leur permettait d'apercevoir l'affreuse bête couchée dans sa redoutable immobilité. Il semblait qu'avertie par un secret instinct de l'impossibilité où étaient désormais ses victimes de lui échapper, elle eût jusque-là contemplé avec un imperturbable dédain la vanité de leurs efforts.

L'ouragan se calmait. Les grondements du tonnerre s'éloignaient. Le moment approchait où l'animal allait retrouver son habituelle férocité et bondir soit sur les hommes, soit sur leurs montures.

La lutte était donc devenue inévitable. En désespoir de cause, Gaspardo et les deux jeunes gens se tenaient prêts au combat. La carabine à la main, leur couteau de chasse entre les dents, Ludwig et Cypriano n'attendaient que l'ordre de faire feu. Gaspardo hésitait encore à le donner; évidemment, il eût tout préféré à une rencontre où l'un d'entre eux, tout au moins, pouvait perdre la vie; quand tout à coup, posant bas sa carabine, il se mit à chercher quelque chose avec une fiévreuse impatience dans une des sacoches de son recado.

Il se souvenait d'y avoir caché une fusée du genre de celles dont on se sert pour exciter les taureaux au combat. Il avait pris cette précaution dans la prévision que cela pourrait lui servir, pour étonner et amuser ou terrifier suivant l'occasion les Indiens. C'est un vieux tour des gens des frontières et qui est souvent couronné de succès parmi les sauvages.

«Ne bougez pas, murmura-t-il à l'oreille de ses amis, ne quittez pas la place où vous êtes. Laissez-moi faire. J'ai mon idée.»

Tous deux conservèrent leur place à l'entrée de la caverne, semblables à deux sentinelles silencieuses.


CHAPITRE IX

AU HASARD

Quoique encore sous l'empire d'une grande émotion, Ludwig et Cypriano étaient fort intrigués, et se demandaient du regard ce qui avait bien pu passer dans la cervelle de leur ami.

Les moments étaient trop précieux pour que le gaucho songeât à prolonger leur attente. Il s'avança rapidement vers le cierge que Ludwig avait fixé dans une des anfractuosités de la caverne,--et leur ayant recommandé de se coller contre les parois,--pour laisser libre l'entrée tout entière, il approcha de la flamme du cierge la mèche de sa fusée et la lança sur le jaguar. Ce fut comme une illumination soudaine: la lumière éclatante suivie d'un sifflement aigu s'était élancée comme un serpent de feu sur l'animal, l'avait atteint au flanc et s'était attachée à sa peau en tournoyant comme un soleil et en l'inondant d'étincelles.

C'était évidemment le premier feu d'artifice qu'on eût jamais tiré en son honneur.

Poussant un formidable rugissement qui fit frémir les parois du rocher, l'énorme animal effaré bondit d'épouvante sur sa couche, et en trois bonds traversant la caverne et traînant derrière lui comme la queue enflammée d'une comète, il alla se précipiter dans le torrent.

C'était assurément ce qu'il avait de mieux à faire pour éteindre la fusée qui sifflait entre les poils de sa fourrure, et pour débarrasser nos voyageurs de sa fâcheuse compagnie.

En un instant, son corps fut hors de vue, enlevé par le courant du ravin débordé. Gaspardo, monté sur le roc où était tout à l'heure le jaguar, criait du fond de la grotte:

«Pour cette fois, Muchachos, nous pouvons nous mettre à table; je suppose que nous ne risquons plus d'être dérangés!»

Ludwig et Cypriano ne pouvaient revenir de l'étrange et expéditive façon dont le gaucho les avait tirés d'affaire.

«On ne pense pas à tout, répondit modestement le brave homme. J'aurais dû commencer par là, et ni vous ni moi ne nous serions écorchés les mains à faire et à défaire nos inutiles fortifications.»

Ludwig et Cypriano regrettaient bien un peu de ne pas avoir abattu le jaguar mâle, comme Gaspardo avait abattu la femelle; mais ils ne voulurent pas gâter la joie de leur ami, qui était cent fois plus fier de son expédient qu'il ne l'eût été du coup de fusil le mieux réussi.

Quand nos voyageurs eurent achevé leur repas, la tempête avait complètement cessé.

La tormenta diffère du temporal; la première disparaît aussi rapidement qu'elle est venue, l'autre se termine graduellement et est suivie par des brumes qui remplissent l'atmosphère et par une fraîcheur humide qui parfois dure plusieurs jours. Il n'en est pas ainsi d'une véritable tempête de poussière. Elle arrive sans être précédée de signes autres que ceux connus seulement des initiés, ceux par exemple que Gaspardo avait lus dans la corolle des fleurs de l'arbre baromètre, et elle cesse aussi soudainement, sans avertir autrement du moment où elle prend fin.

Lorsqu'ils revinrent à l'entrée de la grotte et regardèrent au dehors, il n'y avait pas plus de traces de l'ouragan que s'il n'eût jamais existé. Au-dessus de la berge opposée de l'arroyo, ils pouvaient distinguer un espace de ciel d'une belle nuance azurée, et par les rayons de lumière qui plongeaient dans le vallon, ils voyaient que le soleil brillait aussi pur qu'avant d'avoir été obscurci par les nuages épais de la poussière.

Cette terrible lutte des éléments avait duré en tout une heure. Ils l'auraient considérée comme un rêve s'ils n'eussent eu sous les yeux, s'étendant sur les pentes du terrain, les traces de sa furie; des arbres déracinés, d'autres oscillant, des branches brisées et déchirées, des bouquets d'arbustes couchés comme des roseaux, enfin, à leurs pieds, un torrent écumant remplaçant le mince ruisseau que leurs chevaux avaient traversé à gué une heure à peine auparavant.

Sans cet obstacle tort sérieux, ils auraient immédiatement repris leur voyage, mais d'un seul coup d'œil, ils en avaient reconnu l'impossibilité. Comme le paysan de la fable, mais avec plus de raison puisqu'ils n'avaient devant eux qu'un fleuve improvisé et accidentel, ils devaient attendre le moment où les eaux baisseraient.

«Nous n'en avons pas pour longtemps, mes enfants, dit le gaucho, en remarquant leur impatience, et en essayant de les encourager.

--Non, continua-t-il, après être resté un instant les yeux fixés sur le torrent, pas pour bien longtemps. Ce débordement, né de la tourmente qui l'a produit, baissera aussi vite qu'il s'est élevé. Il est déjà tombé de plus d'un demi-pied; voyez les traces qu'il a laissées sur les pierres.»

Et il désigna du doigt un endroit que l'eau boueuse avait mouillé et dont elle s'était déjà retirée. C'était bon signe. Tous trois retournèrent donc dans la grotte pour y empaqueter leurs bagages, donner quelques soins à leurs montures, sur lesquelles la tourmente avait agi autant que sur le jaguar, et se préparer à reprendre leur route.

Aussitôt cette besogne terminée, le gaucho se donna sur la poitrine, en guise de mea culpa, un coup de poing qui en eût abattu un autre que lui-même.

«Santo Dios! je perds la tête, s'écria-t-il, c'est pitié de laisser ce beau jaguar derrière nous. Sa peau vaudrait de l'argent si quelqu'un la portait au marché. Comme le mâle était beau! Jamais je n'en ai vu un plus magnifique. Ah! si votre....»

Il s'arrêta brusquement.
Mayne Reid.
(La suite prochainement.)



NOS GRAVURES

Procès du maréchal Bazaine

LA BUVETTE DES TÉMOINS.

Au moment où paraîtront ces lignes, le verdict du 1er conseil de guerre, vers lequel en ce moment toute la France a les yeux tournés, sera prononcé ou bien près de l'être. Le M. le général Pourcet a commencé la lecture de son réquisitoire, qui s'est prolongée jusqu'à la fin de l'audience du 5 décembre. Le 6, la parole a été donnée à la défense, qui la gardera certainement au moins aussi longtemps que l'accusation. C'est donc vers la fin de la semaine que, selon toute vraisemblance, le sort de l'accusé sera fixé. L'auditoire, est-il besoin de le dire? est plus nombreux que jamais et, ajoutons-le, il trahit par sa physionomie plus grave et plus réservée l'imminence du dénoûment de ce grand drame. Chacun en effet, comprend qu'au moment où la justice va parler, il doit refouler, au moins en public, ses impressions propres et attendre en silence qu'elle prononce le mot suprême. Il est vrai qu'il se dédommage à la suspension de l'audience. La buvette des témoins, que représente notre dessin, est le lieu où s'échangent volontiers les commentaires. On y rappelle les arguments de l'accusation et ceux de la défense, on les compare entre eux, et on cherche à en dégager la conséquence. Mais là encore, même en s'aventurant sur ce terrain glissant, on use de réserve et l'on ne sort pas de la stricte mesure que réclament les convenances.

L'ACCUSATION.

Les membres qui composent le parquet dans le procès Bazaine sont au nombre de huit, savoir:

M. Alla, greffier titulaire du premier conseil de guerre, auquel on a, pour la circonstance, adjoint M. Castres, greffier en retraite. A gauche de MM. Alla et Castres se tient le maréchal des logis de la garde républicaine qui a le titre d'appariteur, et remplit des fonctions analogues à celles des huissiers dans les cours d'assises.

Puis viennent, devant la table où sont assis les membres du parquet, M. le général Pourcet, puis M. le commandant Martin, chef de bataillon en retraite, et qui assiste de droit aux débats en sa qualité de commissaire du gouvernement titulaire près le premier conseil de guerre, M. le général de division de Colomb, jeune avec son grade, car il n'est âgé que de quarante-neuf ans. Sorti de Saint-Cyr en 1844, il a conquis tous ses grades en Afrique, à l'exception du dernier, qu'il doit à sa belle conduite à l'armée de la Loire. Son titre officiel est: substitut du commissaire spécial du gouvernement, M. Pourcet.

Tout à fait à gauche sont assis deux jeunes capitaines, M. Avon, du corps d'état-major, et M. Boisselier, de l'infanterie. Ces messieurs n'ont pas de titre officiel; en réalité ils sont adjoints à M. le général Pourcet pour les immenses travaux que nécessitent l'examen et la manipulation d'un dossier fabuleusement volumineux.

LA DÉFENSE.

Le maréchal Bazaine a confié, on le sait, le soin de sa défense, à Me Lachaud, assisté de son fils et du colonel Villette, aide de camp du maréchal.

Nous avons parlé de ce dernier en donnant son portrait, il y a quelques semaines; nous n'avons donc pas à y revenir. Quant à M. Lachaud fils, le temps lui a fait défaut pour travailler à l'auréole dont il ne peut manquer un jour ou l'autre de ceindre son front, si tant est que le proverbe soit vrai; mais pour le moment il ne brille encore que des rayons de la gloire paternelle, assez grande, après tout, pour contenter deux ambitions, même exigeantes.

Me Lachaud a aujourd'hui cinquante-six ans. Né à Treignac (Corrèze) le 25 février 1818, il exerçait sa profession d'avocat à Tulle, lorsque Mme Lafarge le choisit pour défenseur. Ce fameux procès commença sa réputation, qu'acheva d'établir le procès Marcellange. C'est alors que Me Lachaud vint à Paris, où il ne tarda pas à prendre au barreau parisien une des premières places. Il brilla surtout devant la cour d'assises, où son éloquence naturelle, admirablement servie par une voix aussi souple que sympathique et des facultés mimiques très-développées, lui assura un grand ascendant aussi bien sur les juges que sur l'auditoire. Parmi les affaires qu'il y plaida, citons les affaires Pavy, de Preigne, Carpentier, Lescure, de Merci, Lemoine, Taillefer et Troppmann.

Nous pouvons maintenant ajouter à cette liste l'affaire Bazaine, qui prime incontestablement toutes les autres, aussi bien par la position élevée de l'accusé, que par les circonstances exceptionnelles qui ont donné lieu à l'accusation.

P. S.--Au moment de mettre sous presse, nous recevons la nouvelle que le 1er conseil de guerre vient de rendre son arrêt, que nous n'attendions pas si tôt. Mais le conseil a siégé de neuf heures du matin à neuf heures du soir, le 10; et dans cette séance si longue ont eu lieu la fin de la plaidoirie de Me Lachaud et les répliques. A quatre heures et demie, les débats ont été clos et à neuf heures moins un quart, après une délibération qui n'a pas duré moins de quatre heures, le conseil rentrait en séance, rapportant son verdict. Quatre questions lui avaient été posées.

lre question.--Le maréchal Bazaine est-il coupable d'avoir, en octobre 1870, capitulé, son armée étant en rase campagne?

2e question.--Cette capitulation a-t-elle eu pour résultat de faire poser les armes à sa troupe?

3e question.--Le maréchal Bazaine a-t-il traité verbalement ou par écrit avec l'ennemi, sans avoir fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur?

4e question.--Le maréchal Bazaine, mis en jugement sur l'avis du conseil d'enquête, est-il coupable d'avoir capitulé avec l'ennemi, rendu la place qui lui était confiée, sans avoir épuisé tous les moyens de défense dont il disposait et sans avoir fait tout ce que prescrivaient le devoir et l'honneur?

A ces quatre questions, chacun des membres du conseil ayant répondu affirmativement, le maréchal Bazaine a été condamné à l'unanimité à la peine de mort, avec dégradation militaire.


La capture du "Virginius".

Nous recevons, par la voie des États-Unis, une intéressante correspondance sur le Virginius, dont la capture par le croiseur espagnol le Tornado, a eu pour résultat de créer, entre l'Espagne et les États-Unis, le grave conflit que nous avons déjà eu occasion de signaler.

Le Virginius est un vapeur à roues, entièrement en fer, de 100 tonneaux de capacité et d'une longueur de 220 pieds. Il a été construit en Angleterre, en 1864, pendant la guerre de la sécession, pour le compte des confédérés, qui l'employaient à forcer le blocus des côtes des États du Sud.

Capturé, avec un chargement de coton, par les forces fédérales, lors de la prise de Mobile, il fut vendu aux enchères, après la guerre, par le gouvernement des États-Unis et acheté pour le compte de l'insurrection cubaine, qui venait d'éclater. Le Virginius reprit aussitôt son aventureuse carrière; monté par un équipage déterminé, sous le commandement de Joseph Fry, un Louisianais, il venait s'approvisionner à New-York d'armes et de munitions qu'il allait ensuite débarquer sur la côte cubaine. Vingt fois il avait failli être pris par les croiseurs espagnols et vingt fois il leur avait échappé, grâce à la présence d'esprit de son hardi capitaine, dont la réputation était devenue légendaire. Enfin, le 31 octobre dernier, il fut aperçu par le vapeur espagnol le Tornado au moment où il arrivait au but d'un nouveau voyage de ce genre; dès qu'il se vit reconnu, le capitaine Fry fit force de voiles et de vapeur pour s'échapper, car il n'était pas armé de manière à accepter la lutte avec un navire de guerre; malheureusement le Virginius tenait la mer depuis plus d'un an; le mauvais étal de sa coque avait diminué sa vitesse d'autrefois, et pour comble de malheur, on était à bout de combustible; vainement on jeta la cargaison par-dessus bord pour s'alléger, vainement on entassa dans les fourneaux les boiseries, les caisses défoncées et jusqu'à des barils de lard qui se trouvaient à bord, le Tornado gagnait de vitesse et, après une chasse de huit heures, le Virginius était rejoint au moment où il arrivait en vue de la Jamaïque, où il eut pu se réfugier sous la protection du drapeau britannique. On sait le reste et comment l'équipage du Virginius, conduit à Santiago, paya de sa vie son audace tant de fois heureuse. La gravure que nous publions aujourd'hui montre les deux navires au moment où le Virginius, à bout de forces, amène son pavillon et se met en panne pour recevoir le canot du Tornado.

Nous reviendrons dans notre prochain numéro sur la sanglante tragédie de Santiago qui a été l'épilogue de ce drame, et nous publierons à ce sujet d'autres dessins que nous avons reçus trop tard pour les faire paraître aujourd'hui.


Inauguration du monument de Champigny

Le 28 novembre un grand courant d'enthousiasme régnait dans la capitale. C'est que quelques jours auparavant, la nouvelle de la victoire remportée sur les Prussiens à Couliniers par l'armée de la Loire, s'y était répandue et que le gouvernement, sous la pression de l'opinion publique, se décidait enfin à faire un effort sérieux en vue de briser le cercle d'investissement et de donner la main à la jeune armée qui s'avançait à notre secours.

En conséquence, une grande sortie était décidée. Trois proclamations aussi retentissantes qu'elles furent vaines, annoncèrent l'événement au public.

On sait comment tout ce beau mouvement avorta. L'armée, qui devait passer la Marne dans la nuit du 28 au 29 novembre, ne put le faire, les ponts se trouvant trop courts! Il fallut attendre vingt-quatre heures. L'ennemi mis en garde par cette inexcusable faute, prit ses mesures en conséquence. Il ramassa ses forces sur le point menacé, et au lieu de le surprendre et de le culbuter, ce fut une grande bataille qu'il fallut lui livrer en avant de Champigny.

Néanmoins le village fut enlevé et l'ennemi obligé de reculer jusqu'au parc de Cœuilly. Mais les morts étaient nombreux. La journée du 1er décembre fut employée de part et d'autre à les ramasser.

Le 2, les Prussiens reprirent l'offensive, refoulant d'abord nos troupes qui finalement regagnèrent toutes leurs positions. Mais, épuisées par ce double et pénible effort de deux jours de bataille, qu'avec un peu de prévoyance on leur eut épargné, elles étaient incapables, pour continuer leur marche, d'en faire un troisième, dans des conditions de difficultés beaucoup plus grandes encore. Dans la nuit du 2 au 3 on leur fit donc repasser la Marne, abandonnant ce plateau de Champigny, deux fois conquis au prix de tant d'efforts stériles et de sang inutilement répandu.

C'est sur ce plateau, au bord de la route de Paris, que s'élève le monument inauguré le 2 de ce mois. M. Vaudremer, architecte de la ville de Paris, en est l'auteur. C'est une pyramide en pierre grise, assise sur un soubassement et portant sur l'un des côtés un bouclier où l'on voit un guerrier blessé s'appuyant sur l'autel de la patrie. Au-dessus, on lit ces mots: Défense de Paris; au-dessous: Bataille de Champigny, 30 novembre, 2 décembre 1870. De l'autre côté de la pyramide est la devise de la ville de Paris: Fluctuat nec mergitur.


ÉVÉNEMENTS DE CUBA.-Capture du Virginius par le
Tornado dans les eaux de la Jamaïque.


LE MONUMENT COMMÉMORATIF DE LA BATAILLE DE CHAMPIGNY,
INAUGURÉ LE 2 DÉCEMBRE 1873.



Le naufrage de la "Ville-du-Havre".

Nous n'avons pu qu'annoncer dans notre dernier numéro l'épouvantable catastrophe de la Ville-du-Havre, réputée le plus vaste des paquebots après le Great-Eastern. Les relations qui nous sont parvenues nous permettent de donner à nos lecteurs un récit du désastre.

Le 15 novembre, à trois heures de l'après-midi, la Ville-du-Havre quittait son warf de New-York emmenant 135 passagers, 172 hommes d'équipage et de service et transportant une cargaison de blé, coton, cuir et graisses. Pendant les premiers jours, la traversée fut contrariée par le mauvais temps; puis, quand on fut sur le banc de Terre-Neuve, par un brouillard intense, commun du reste dans ces parages, dans la crainte d'aborder ou d'être abordé, le capitaine Surmont dut faire vibrer le sifflet d'alarme de minute en minute, et, tout le temps qu'il y eut danger, il ne voulut laisser à aucun de ses officiers la responsabilité des manœuvres. La journée du 20 fut assez belle, ce qui permit aux passagers de jouir de la promenade sur la vaste dunette d'arrière, aux enfants de se livrer à leurs jeux, et, le soir, quelques amateurs purent s'offrir dans le salon, un concert improvisé, dont la Dernière pensée de Weber fut le morceau final. La nuit étant claire, rien ne paraissant à craindre, le capitaine se décida à descendre dans sa cabine pour y prendre quelques heures de repos, mais après avoir donné l'ordre formel de le prévenir du moindre incident.

C'est à partir de ce moment que l'on ne sait plus d'une manière certaine ce qui s'est passé, ni même l'heure précise de la catastrophe. Toujours est-il qu'entre une heure et deux heures du matin, des ordres de manœuvre étaient donnés, exécutés précipitamment, mais trop tard... la Ville-du-Havre éprouvait une commotion violente, suivie d'une série de craquements formidables, se renversait à demi; passagers, officiers et matelots, réveillés en sursaut, et accourus sur le pont, apercevaient la masse d'un grand voilier qui, ayant enfoncé les bordages du paquebot, laissait les débris de son étrave au milieu de celui-ci. Le navire abordant était le voilier en fer, le Loch-Earn (Lac ardent), capitaine Robertson.

Le capitaine Surmont s'était élancé sur la passerelle de commandement. D'un coup d'œil il comprit que tout était perdu. La Ville-du-Havre portait au flanc de la chambre des machines une trouée large de cinq à six mètres, profonde de quatre, par laquelle l'eau s'engouffrait en cataractes bruyantes pour se répandre dans les profondeurs du bâtiment avec des grondements et des clapotements sinistres. On n'avait pas eu le temps de fermer les cloisons étanches, de telle sorte que les foyers ayant été éteints, chaudières et machines furent immédiatement paralysées.

Eperdus, les passagers se pressaient sur la dunette d'arrière, les uns à peine vêtus ou dans leur costume de nuit, les autres ayant eu le temps de se couvrir de quelques vêtements ou de prendre avec eux leurs objets les plus précieux. A un premier moment, non de désordre mais seulement de trouble, succéda un certain apaisement, quand on vit le capitaine à son poste et les officiers se multipliant pour indiquer à chacun ce qu'il y avait à faire. Dans le court espace de temps écoulé entre l'abordage et le naufrage, il y eut des exemples de sang-froid admirable, de sublime résignation, de devoir noblement compris. Debout sur le pont, un petit sac à la main, leurs enfants dans les bras ou se pressant contre leur père ou leur mari, des femmes attendaient que les canots fussent mis à la mer; quelques-unes s'étant agenouillées, priaient avec ferveur, pendant qu'un prêtre catholique leur donnait l'absolution suprême; des enfants à demi-nus, devinant le péril sans le comprendre, cherchaient d'instinct un refuge dans les bras de leur mère.

Si la collision avait eu lieu en plein jour, les secours eussent été plus efficaces, mais la nuit d'une part, la perte de plusieurs des embarcations de la Ville-du-Havre de l'autre, rendaient le sauvetage difficile. On venait d'installer une cinquantaine de personnes dans deux canots intacts, lorsque le grand mât et le mât d'artimon, déjà ébranlés, oscillèrent et s'abattirent presque en même temps, brisant les canots, tuant et blessant la plupart des malheureux qui déjà se voyaient sauvés. En vain, raconte un matelot, on voulut retirer quelques survivants de l'amas enchevêtré de vergues rompues, de cordages, de débris de planches, on n'en eut pas le temps. Ce grave accident précipita le dénoûment, car la chute des mâts fit incliner davantage le paquebot, et tous ceux qu'il portait sentirent que leur dernière heure était venue.

Il n'est guère possible de s'imaginer l'horreur du drame dont notre dessin donne un aperçu pris du milieu du navire, entre les deux cheminées, près de l'escalier de la dunette des premières.

La Ville-du-Havre oscillait comme en proie aux dernières convulsions; on vit, rapporte un passager, une jeune fille soutenant sa mère et lui disant: «Courage, ma mère, courage, dans quelques minutes nous entrerons au ciel.» Quatre charmantes petites filles encourageaient ceux qui les entouraient en leur disant: «Prions le bon Dieu de nous recevoir auprès de lui.» Rien, raconte M. Lorriaux, ministre protestant, ne peut donner une idée de la résignation des femmes pendant cette catastrophe. Un officier de la marine américaine avait trois filles qui voulaient périr avec lui: «Je sais, dit-il, en leur adressant le dernier adieu, que la Providence veut vous sauver, n'allez donc pas contre sa volonté.» Deux seulement de ces jeunes filles furent recueillies.

Moins d'un quart-d'heure après le choc, la Ville-du-Havre disparaissait sous les Ilots, qui se précipitèrent en tourbillonnant dans l'immense vide formé; et les malheureux renversés dans l'eau, ceux que la vague ramena à la surface, ou qui plus heureux avaient pu saisir une ceinture de sauvetage, un tronçon de mât, une planche, restèrent ballottés par les vagues, transis, à moitié expirants, mais soutenus quelques instants encore par cette force surhumaine que donnent l'espoir et l'instinct de la conservation. La fatalité avait poursuivi le malheureux navire jusqu'à sa dernière minute d'existence; au moment où il sombrait, un canot chargé de femmes et d'enfants fut projeté par le remous sur le tronçon du mât d'artimon, crevé et submergé.

Le Loch-Earn avait pu se dégager aussitôt après l'abordage. Bien que fortement compromis par la perte de son avant, il se soutenait sur l'eau. Sans perdre un instant, son capitaine fit mettre ses embarcations à la mer et procéda au sauvetage. Les canots n'arrivèrent sur le lieu de la catastrophe qu'après la disparition complète de la Ville-du-Havre; ils recueillirent les naufragés et ne quittèrent la place que le lendemain matin à dix heures, quand nulle voix ne vint plus réclamer assistance, quand aucune victime ne parut surnager, quand enfin rien ne vint plus révéler que là, quelques heures auparavant, flottait l'un des rois de la mer. Demeuré à son poste, le capitaine Surmont coula avec son bâtiment, mais il eut le bonheur de saisir une planche, et vingt minutes après un canot le sauvait.

Passagers et marins recueillis à bord du Loch-Earn étaient dépourvus de tout, la rapidité du sinistre n'ayant permis qu'à un très-petit nombre d'entre eux de se munir des objets les plus indispensables: ils furent, de la part du capitaine Robertson et de l'équipage anglais, l'objet d'une sollicitude des plus touchantes, qu'ils se sont plu à reconnaître publiquement. Mais quel triste lendemain! Parmi ceux qui se trouvaient sains et saufs, il y avait une jeune mère qui avait perdu ses quatre enfants; une petite fille de neuf ans restée seule d'une famille nombreuse, et quantité d'infortunés qui, en quelques minutes, avaient vu mourir sous leurs yeux, père, mère, frère, sœur, mari, amis... Parmi ces passagers, un, M. James Bishop, avait eu le bonheur d'être recueilli, et c'était la troisième fois, disait-il, qu'il échappait à une mort imminente: il avait failli périr lors de la chute d'un train de chemin de fer dans une rivière et à la suite du sautage d'un navire par une torpille.

À dix heures du matin, un trois-mâts américain, le Trimountain, fut signalé; on lui adressa des signaux de détresse, et le capitaine Surmont, se rendant aux instances des passagers, qui jugeaient le Loch-Earn trop endommagé pour conserver un supplément de quatre-vingts à quatre-vingt-dix-personnes, fit passer les survivants sur le navire américain, à l'exception d'un passager malade, d'un chauffeur blessé et d'un troisième passager qui voulut garder son compagnon d'infortune.

A qui incombe la responsabilité de la catastrophe? Une enquête nous l'apprendra sans doute, mais ce qui, suivant les témoignages déjà recueillis, parait acquis dès à présent, c'est que le Loch-Earn avait ses feux réglementaires allumés. Son capitaine aurait dit à un passager qu'étonné de voir devant lui la silhouette d'un grand vapeur ne faisant aucun mouvement pour éviter une rencontre, il crut qu'un ou plusieurs de ses fanaux étaient éteints et qu'on ne l'apercevait pas; il courut à l'avant, s'assura qu'ils brillaient et fit manœuvrer pour s'éloigner du navire en vue.

A bord de la Ville-du-Havre, les vigies de l'avant auraient aperçu et signalé le Loch-Earn quelques minutes avant la collision.

Que s'est-il passé alors? l'officier remplaçant momentanément le capitaine s'était-il assoupi, n'a-t-il pas entendu l'avis qu'on lui donnait, ou bien ses ordres ont-ils été mal compris du timonier? Les auteurs principaux du drame ayant péri, il paraît difficile de savoir la vérité, mais des positions respectives du Loch-Earn et de la Ville-du-Havre, au moment de l'abordage, semble résulter ce fait capital que cette dernière a dû faire une fausse manœuvre. Dans les cas de rencontre en mer, c'est le vapeur, plus maniable que le voilier, qui, suivant les règlements maritimes, doit modifier sa route. Par conséquent la Ville-du-Havre aurait dû incliner vers sa droite et si, pendant son mouvement, elle eût été abordée, c'est par son côté gauche ou de bâbord qu'elle eût reçu le choc. Le contraire ayant eu lieu, c'est-à-dire que le voilier s'étant enfoncé dans les bordages de droite ou de tribord, il est permis de penser que le coup de barre, indiqué ou donné, a eu pour résultat de faire virer le paquebot vers la gauche, ce qui lui a fait présenter le flanc droit au Loch-Earn. Si cela est, la responsabilité de ce dernier se trouverait dégagée.

Le Trimountain a conduit à Cardiff les naufragés que le steamer Alice, de Southampton, a ramenés ou rapatriés en France. Quant au navire, cause de ce grand malheur, il n'avait pas, ainsi que l'indique le rapport du capitaine Surmont, de cloison étanche proprement dite, mais son charpentier avait répondu, d'en établir une suffisante pour permettre de gagner un port. Ces prévisions ne se sont malheureusement pas réalisées, car, assailli par un gros temps, le Loch-Earn a sombré en mer; son équipage et les trois naufragés qu'il avait recueillis, ont pu être sauvés par un bâtiment anglais se rendant d'Amérique en Angleterre. Ce dernier naufrage a présenté des incidents aussi palpitants que celui de la Ville-du-Havre.

Terminons en notant un sentiment superstitieux qui subsiste parmi les populations maritimes de certains ports. Lorsqu'un navire a été dénommé et baptisé, il ne doit plus changer de nom, sans cela Dieu cesse de le protéger. A l'appui de cette croyance, les marins vous citent une longue série de navires ayant changé de nom qui, partis pour la haute mer, ne sont jamais revenus. Aussi beaucoup d'entre eux refusent-ils de s'embarquer sur les navires débaptisés. Soyez certain que si vous parlez à quelque vieux loup de mer de la catastrophe de la Ville-du-Havre, il vous répondra en hochant la tète: «On lui avait changé son nom!»
P. Laurencin.