Académie Royale de Musique.

Lady Henriette, ou la servante de Greenwich.

Tel est le titre peu gracieux du ballet pantomime que l'Opéra a mis au jour le mercredi 21 février 1844.

Lady Henriette est première dame d'honneur de la reine Anne; elle habite un riche appartement dans le château royal de Windsor; elle a un futur, comme dit le livret. Ce futur s'appelle sir Tristan Crackfort, et il joint au malheur de porter un pareil nom l'inconvénient d'être le seigneur le plus sot des Trois-Royaumes. De tout cela il résulte que lady Henriette est, de son côté, la femme du monde qui s'ennuie le plus et qui bâille le mieux.

Bien bâiller est un talent; mais à force d'exercer les talents qu'on a, on se fatigue: témoin Rossini, qui, pour avoir trop fait d'opéras, n'en veut plus faire. Lady Henriette voudrait bien ne plus bâiller; elle consulte sur ce point délicat Nancy, sa fille, suivante, qui lui répond ce que toute fille suivante répond en pareil cas: «Madame, il faut prendre un amant.» Mais ce remède-là n'est point du goût de milady: il lui faut quelque chose de moins trivial, de plus neuf, de plus inattendu, quelque chose qui n'ait jamais été imaginé par personne. Un amant! fi donc! toutes les dames de la cour en ont. Mais prendre le costume d'une paysanne, attacher à son corsage un bouchon de paille, et se rendre, en cet équipage, à la foire du Greenwich, voilà ce qu'aucune d'elles n'a jamais imaginé.

Or, il faut que vous connaissiez l'usage anglais et le sens de ce bouchon de paille.

Toute fille des champs qui veut entrer en service, et qui cherche une condition, n'a qu'à se présenter à la foire de Greenwich ainsi accommodée. C'est là que se rendent, de toutes les contrées voisines, les fermiers qui cherchent des servantes. De chaque côté on est sûr d'y trouver son affaire, et l'on n'y a que l'embarras du choix.

Lady Henriette, donc, ira se mettre incognito au service de quelque manant du pays: elle fera son lit, balaiera sa chambre, écumera son pot. Ce divertissement lui paraît délicieux.--Que vous en semble?

Elle échoit à un fermier du pays de Galles appelé Lyonnel. Lyonnel est jeune et fort joli garçon; il a l'imagination vive et le coeur tendre. Pauvre Lyonnel! il ne tarde guère à devenir le jouet de sa nouvelle acquisition, et le valet de sa servante. Lady Henriette, toujours grande dame, en dépit de son déguisement, abuse cruellement de ses avantages, et traite le fermier à peu près aussi mal que sir Crackfort; puis tout à coup elle s'échappe par une fenêtre, monte en voiture et s'enfuit au galop, laissant Lyonnel fou d'amour et de désespoir.

Tout amoureux qui a perdu sa maîtresse doit immédiatement s'engager: c'est la règle à l'Opéra, et Lyonnel n'a garde d'y manquer. Le voilà à Windsor, habillé de rouge, coiffé d'un chapeau à plumet et armé d'un fusil; il est soldat dans le régiment des gardes de la reine.

Vraie souveraine constitutionnelle, la reine ne gouverne pas, et s'amuse de son mieux. Mais lady Henriette s'ennuie de plus belle. Sir Tristan la suit partout et ne perd pas un occasion de recommencer l'éternel aveu de son amour. Ces la seule ressource qui reste à l'infortunée. Les tendres protestations du courtisan ont pour résultat certain de l'endormir immédiatement; il ne manque jamais son effet; mais, après l'avoir produit, il s'éloigne, et en cela je crois qu'il a tort. Un plus avisé resterait. A peine il a disparu que Lyonnel arrive. «Ciel!... grand Dieu!... est-ce bien elle? Est-ce vous?... Est-ce toi?...» Milady s'éveille: «Que me voulez-vous, non cher? Vous extravaguez, sans doute. Je ne comprends rien, je vous le jure, ni à vos hochements de tête, ni à vos roulements d'yeux, ni à vos gestes frénétiques, ni à vos discours dépourvus de sens.» Et milady s'éloigne d'un air superbe. Mais il y a un dieu pour les amants.

Par l'opération de ce dieu, le cheval de la reine s'emporte, et voilà sa très-gracieuse majesté errant à travers champs, au gré de cette bête furieuse, et exposée à une foule d'accidents désagréables, sur lesquels mon imagination n'ose s'arrêter, tant est grand mon respect pour le principe monarchique. Qui sauvera sa très-gracieuse majesté? Lyonnel s'élance et se dévoue, et bientôt on le voit ramener la reine à demi pâmée, qu'il soutient dans ses bras. Heureux Lyonnel! la reine, reconnaissante, le fait officier.

Bientôt son nouveau grade l'introduit au château royal.

Il y a spectacle à la cour, et ballet mythologique. Sir Tristan Crackfort y représente le puissant Jupiter, et la reine d'Angleterre l'auguste Junon. Tous deux descendant de leur gloire, et viennent danser un menuet avec Mars, Apollon, Cybèle, etc. Vénus paraît à son tour, poursuivie par un berger. Elle résiste à l'audacieux, elle fuit en se jouant, et, dans sa fuite, elle décrit les figures les plus gracieuses, elle prend mille poses pleines de volupté, elle charme les dieux, elle enivre les humains, et surtout Lyonnel, qui reconnaît dans la déesse son inconnue mystérieuse, Hors de lui, il s'avance, il tombe aux pieds de Vénus... Jugez du trouble et de la stupeur générale! Le ballet s'interrompt; le ciel et la terre se, rapprochent, les mortels et les dieux errent pêle-mêle; l'imprudent trouble-fête est entraîné hors de la salle, et Vénus s'évanouit.

On mène Lyonnel en prison; mais il s'échappe, s'enfuit au hasard au travers du palais, et arrive enfin dans l'appartement de lady Henriette, qui n'est pas encore tout à fait remise de l'émotion que lui a causée son étrange aventure. «Grâce, madame! un mot de vous suffit pour me sauver: dites ce mot...» Ah bien oui! La comtesse, irritée, le repousse et lui ordonne de sortir. Il insiste, elle appelle, et livre le malheureux aux soldats qui le poursuivent. Les dames d'honneur ont-elles donc le coeur si dur? Lyonnel succombe à ce dernier coup, ses idées se troublent, ses yeux deviennent fixes, il fait des gestes bizarres, il rit, il pleure: le voilà fou! On le mène à Bedlam.

Là il trouve nombreuse compagnie et des fous de toute espèce, un mélomane, un dansomane, une femme qui se croit reine, un homme qui se croit le Destin, etc., etc. Tous se mêlent bientôt et exécutent un ballet curieux et bizarre. Puis le tambour bat: c'est la reine Anne qui vient visiter Bedlam; lady Henriette l'accompagne. Elle voit Lyonnel et comprend enfin tout le mal qu'elle a fait. «N'y a-t-il donc aucun moven de le réparer?


Ballet mythologique de Lady Henriette.

--Un seul,» dit le médecin.

--Eh bien! ne le devinez-vous pas? Ne savez-vous pas depuis longtemps comment on guérit les fous à l'Opéra, et comment finissent toutes les nièces de théâtre?

Le sifflet du machiniste retentit: la scène change. Voilà Lyonnel installé de nouveau dans sa ferme, auprès de son ami Plumket. Bientôt la porte s'ouvre; il regarde: il revoit la comtesse telle qu'il l'a vue jadis, en habits de servante, et qui attend ses ordres. A cet aspect la raison lui revient subitement, et le mariage de rigueur termine le cours de ses aventures.

Vous avez vu, probablement, la Fête du village voisin et la Comtesse d'Egmont, lecteur, et vous me dites que vous saviez d'avance, ou à peu près, toute cette histoire. Hélas! j'en conviens. Mais ce que vous n'avez point vu, ce sont les décorations de M. Cicéri.

Jamais peut-être M. Cicéri n'avait mis au service de l'Opéra un art plus savant, plus délicat, plus fin, une imagination plus riche et plus jeune, un goût plus parfait. La place du marché de Greenwich et la forêt de Windsor sont deux paysages composés avec une habileté remarquable, où tous les détails ont une intention et une valeur savamment calculées, et dont l'ensemble est ravissant. Le salon en boiseries sculptées de la comtesse, et la salle d'attente où se passent les scènes qui précèdent le spectacle de la cour, sont, dans un genre opposé, deux chefs-d'oeuvre. La décoration du ballet mythologique, en style rococo et selon la mode du temps, est conçue avec un esprit infini, et exécutée de main de maître.

Trois compositeurs se sont cotisés pour la musique du ballet nouveau. M. de Flotow a fait le premier acte, M. Burgmuller le second, et M. Deldevèze le troisième. C'est de la musique bien faite, en général, et tort proprement ajustée; mais on regrette que les auteurs n'y aient pas déployé plus de chaleur et de verve, et se soient montrés aussi avares de motifs saillants et d'idées nouvelles. M. Burgmuller est resté fort au-dessous de l'auteur de la Péri.

Les costumes y sont très-brillants, et si les tableaux chorégraphiques n'y ont rien de bien nouveau, du moins sont-ils agréables. Il faut, cependant, faire une mention particulière du ballet des fous, où M. Mazilier a montré quelque originalité; d'ailleurs il a trouvé là, en M. Coraly, un interprète d'une prestesse et d'une verve incomparables. Mademoiselle Adèle Dumilâtre, chargée du rôle de lady Henriette, s'en acquitte avec beaucoup de grâce et d'élégance. En somme, le ballet nouveau offre un spectacle agréable, varié, et quelquefois très-piquant.




Bureau d'abonnement de l'Illustration.

Mais peut-il y avoir un spectacle plus piquant que celui dont nous donnons ici même la représentation fidèle? Quoi de plus agréable que l'aspect de cette foule pressée, compacte, impatiente, haletante, qui assiège les bureaux d'abonnement de l'Illustration? Quoi de plus richement varié que cette collection de visages où chacun de vous, lecteurs aimables, a le droit de chercher le sien?...



Bulletin bibliographique.

Histoire des comtes de Flandre jusqu'à l'avènement de la maison de Bourgogne; par Edward le Glay, ancien élève de l'École royale des Chartes, conservateur adjoint des archives de Flandre à Lille. 1 vol. in-8.--Paris, 1844 (tome IIe). Imprimeurs-Unis. 7 fr. 50 c.

L'an 863, Baudoin Bras de Fer, fils du Forestier Ingelran, qui avait épousé secrètement une fille de Charles le Chauve, fut nommé par son beau-père comte du royaume, et reçut pour la dot de sa femme toute la région comprise entre l'Escaut, la Somme et l'Océan, c'est-à-dire la seconde Belgique.. Ayant fixé sa résidence à Bruges, capitale du petit canton connu depuis le sixième siècle sous le nom de Flandre, il fonda la dynastie des comtes de Flandre. C'est l'histoire de cette dynastie, commencée par Baudoin Bras de Fer, en 863, et terminée par Louis de Male, en 1383, histoire peu connue jusqu'à ce jour, qu'a entrepris d'écrire M. Edward le Glay, conservateur adjoint des archives de Flandre à Lille. Le premier volume, dont nous avons rendu compte à l'époque de sa publication, s'arrêtait a l'année 1214. Le second et dernier, qui vient de paraître, contient l'histoire des règnes de Jeanne de Constantinople et de Fernand de Portugal (1214-1233), de Jeanne de Constantinople et de Thomas de Savoie (1233-1244), de Marguerite de Constantinople (1244-1279), de Gui de Dampierre (1280-1304), de Robert de Béthune (1304-1322), de Louis de Nevers ou de Creci (1322-1346), et enfin de Louis de Male (1346-1383). En 1583 Louis de Maie mourut, dit M. Edward le Glay, et le comté de Flandre fut dévolu à Philippe le Hardi et à la duchesse, sa femme, chef de cette illustre maison de Bourgogne dont les destinées se confondirent plus tard avec celles du monde entier.

Ces deux volumes, fruit de longues et patientes études, sont remplis de faits puisés, avec une remarquable sagacité, aux sources les moins connues et les plus authentiques. Toutefois, nous nous permettrons d'adresser à M. Edward le Glay un reproche que du reste il s'est déjà fait à lui-même en terminant son second volume: on éprouve souvent, en lisant cet ouvrage, un vif désir de voir s'interrompre temporairement le récit trop monotone de ces guerres, révoltes et négociations interminables qui suffisaient bien, dit-il, pour occuper l'historien tout entier. «Parfois, ajoute-t-il, nous regrettions de ne pouvoir faire une pause, afin de contempler à l'aise, les autres mouvements qui s'opéraient autour de nous; mais nous ne pouvions suspendre notre marche, sous peine de disparaître dans le torrent qui débordait toujours.» Que M. Edward le Glay cesse donc d'avoir de pareilles craintes, s'il publie jamais un autre ouvrage historique. Il l'avoue lui-même: «La Flandre n'a pas été seulement un théâtre de guerres, de dissensions intestines, de soulèvements populaires; sa prospérité matérielle, ses progrès intellectuels et moraux pourraient fournir à une plume moins inhabile le sujet d'un tableau magnifique.» Le tableau, il ne devait pas se contenter de l'esquisser en quelques pages, ci nous lui pardonnons d'autant moins d'avoir omis, par une fausse modestie, de le peindre dans tous ses détails, que ses efforts eussent certainement été couronnés d'un plein succès.


Essai historique, sur l'origine des Hongrois; par A. de Gérando. 1 vol. in-8 de 164 pages.--Paris, 1844. Imprimeurs-Unis.

La question de l'origine des Hongrois a été diversement résolue. Jornandès fait descendre les Hons des femmes que Filimer, roi des Goths, chassa de son armée, parce qu'elles entretenaient un commerce avec les démons. Cette origine diabolique, qui s'est étendue aux Hongrois, a eu plus de défenseurs qu'on ne serait tenté de le croire; et, bien après Jornandès, un écrivain ne trouvait pas d'autre moyen d'expliquer le mot magyar qu'en le faisant dériver de magus, magicien. Les uns disent que les Hongrois sont des Lapons, les autres soutiennent qu'ils sont Kalmoucks, et pensent donner plus de force à leur opinion en invoquant une ressemblance de physionomie imaginaire. Les Hongrois sont d'origine turque, dit-on encore; leur langue le prouve; les Turcs les appellent toujours «mauvais frères,» parce qu'ils leur ont ferme l'entrée de l'Europe. Un autre les confond avec les Huns et les fait venir du Caucase sous le nom de Zawar. D'autres, enfin, les nomment Philistéens ou Parthes, et leur donnent la Juhrie ou Géorgie pour patrie.

«Les quinze ou vingt noms différents que, dans diverses langues, les chroniqueurs ont donnés aux Hongrois, augmentent encore, dit M. A. de Gérando, les difficultés qui entourent nécessairement une question de ce genre, quand on veut rechercher leurs traces dans l'histoire.»

Lorsque M. de Gérando alla, il y a peu de temps, visiter la Hongrie, il ne se proposait pas de rechercher les origines des Hongrois; mais il lui fut impossible de faire un long séjour dans le pays sans étudier cette question historique, l'une de celles qui intéressent au plus haut point les voyageurs. Il était arrivé avec des idées toutes faites; il publie aujourd'hui celles qu'il a rapportées. Il espère qu'elles obtiendront la confiance du lecteur, car ce ne sont pas les siennes, elles appartiennent aux Hongrois eux-mêmes.

M. A. de Gérando se pose d'abord cette question: les Hongrois sont-ils Finnois? Puis il passe successivement en revue les traditions hongroises, les relations des historiens nationaux et celles des historiens étrangers; il établit ensuite un parallèle entre les Huns, les Avars et les Hongrois. Enfin il montre la marche suivie par les Hongrois, et le résumé général de cette dissertation se termine ainsi: «Nous nous sommes donc convaincu que la nation hunnique se rattache à ce groupe nombreux de peuples nomades que les historiens orientaux appellent indistinctement Turcs, c'est-à-dire émigrants, et qui errèrent longtemps dans l'Asie centrale; peuples qui furent refoulés par la race mongolique, se jetèrent en partie sur l'Europe, en partie sur l'Asie occidentale, et dont les plus fameux sont aujourd'hui les Afghans, les Persans, les Tcherkesses et les Ottomans.»

Dans le préambule, M. V. de Gérando s'est attaché à faire ressortir l'importance politique que l'on peut donner à une question en apparence purement spéculative. S'il était prouvé, en effet, comme l'affirme Schluzer, que les Hongrois sont ou Finnois ou Slaves, les empereurs de Russie pourraient, dans un avenir qui peut-être n'est pas éloigné, élever des prétentions sur le royaume de Hongrie, ou au moins le comprendre entre les pays sur lesquels, comme chefs de la grande famille slave, et de la grande famille finnoise, ils ont l'ambition d'exercer leur influence.


Wilhelm Meister de Goethe, traduction complète et nouvelle; par madame la baronne A. de Carlowitz.--Paris, 1843. Charpentier. 2 vol. in-18. 3 fr. 50 c. le volume.

Poésies de Goethe, traduites par Henri Blaze, avec une Introduction du traducteur.--Paris, 1843. Charpentier. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.

Mémoires de Benvenuto Cellini, orfèvre et sculpteur florentin, écrits par lui-même et traduits par Léopold Laclanche, traducteur de Vasari.--Paris 1844. Jules Lafitte. 1 vol. in-18. 3 fr. 50 c.

Deux de ces ouvrages datent de l'année dernière; mais le Bulletin bibliographique de l'Illustration de 1843 a oublié de leur accorder la mention honorable dont ils sont dignes. C'est une dette qu'il lui tardait d'acquitter. Le troisième n'a pas le droit de se plaindre d'un trop long retard, car il existe depuis deux mois à peine.

De Goethe, de son roman et de ses poésies, de Benvenuto Cellini et de ses Mémoires, nous n'avons pas à nous en occuper ici; parlons seulement des traducteurs, ou plutôt des traductions.

Madame la baronne A. de Carlowitz est déjà connue dans le monde littéraire par sa traduction de la Messiade de Klopstock, qui lui avait valu un prix de l'Académie française. Si madame la baronne A. de Carlowitz avait envoyé au concours l'ouvrage que nous avons sous les yeux, aurait-elle obtenu la même récompense? Nous en doutons. Bien qu'il ait écrit Wilhelm Meister en prose, Goethe méritait plus d'égards de la part de son traducteur. C'est un de ces hommes de génie dont un peut ne pas aimer le caractère et ne pas admirer le talent, mais dont on doit respecter religieusement les ouvrages. Or, madame la baronne de Carlowitz se permet trop souvent d'altérer la pensée ou de corriger le style du grand poète allemand. De pareilles prétentions ne sont que ridicules. Du reste, si nous oublions cette déplorable manie, nous n'avons que des éloges à donner à madame la baronne de Carlowitz. Lorsqu'on ne la compare pas au texte original, sa traduction, suffisamment élégante et correcte, se fait lire avec plaisir. En outre, elle a l'avantage d'être la plus complète qui existe. La deuxième partie de Wilhelm Meister, les Années de voyage, formant le deuxième volume, n'avait jamais de traduite en français.

Les Poésies de Goethe sont également traduites pour la première fois en français. Leur traducteur est M. Henri Blaze (sur la couverture), qui devient dans le titre de l'ouvrage le baron Henri Blaze, et dans la dédicace le baron Blaze de Bury. Elles se composent de lieds, de ballades, d'odes, d'élégies, d'épîtres, de poésies diverses, du premier chant de l'Achilléide, de Prométhée, de la cantate intitulée la Première Nuit de Walpurgis, et du Divan oriental-occidental. M. le baron Henri Blaze termine ainsi l'introduction qu'il a mise en tête de sa traduction: «Nous venons de le voir, la lyre de Goethe a toutes les cordes: l'antiquité, le moyen âge, l'ère moderne, tout lui est bon; de chaque sujet, de chaque genre et de chaque forme, il ne veut que le miel... Après cela, nous reconnaissons aussi bien que personne les inconvénients de cette universalité dans la création; le dilettantisme se donne trop souvent carrière aux dépens du sentiment, et l'alliage de convention remplace l'or de bon aloi. Puis, à force d'avoir excellé ainsi dans tous les genres, on finit par ne plus pouvoir être classé dans aucun. Ainsi Goethe n'est ni un poète épique, dramatique ou didactique, il est tout cela; mieux encore, il est poète dans le sens absolu au mot.»

M. le baron Henri Blaze n'appartient pas à cette école de traducteurs dans laquelle madame la baronne A. de Carlowitz s'est si maladroitement rangée. Ce n'est pas lui qui, comme Rivarol, rendrait ce vers si beau et si connu de la Divine Comédie:

Et ce jour-là nous ne lûmes pas davantage,

par cette périphrase absurde: «Et nous laissâmes échapper le livre qui nous apprit le mystère de l'amour,» ou qui, désirant nous apprendre que Bidon «se tua par amour,» selon l'expression de Dante, s'écrierait avec emphase: «Elle coupa la trame amoureuse de sa vie.» Rendons-lui cette justice: non-seulement il a toujours compris les poésies de Goethe, mais il les a bien traduites. Sa prose ne dit ni plus ni moins que ce que disent les vers; les expressions difficiles à trouver sont heureusement choisies; en un mot, on sent, en comparant la copie à l'original, que cet ingrat et difficile travail a été fait avec conscience et avec esprit.

Benvenuto Cellini a eu le même bonheur pour ses Mémoires que Goethe pour ses Poésies. L'élégant et fidèle traducteur de Vasari, M. Leopold Laclanche, était plus capable qu'aucun autre écrivain de traduire cette curieuse autographie, qui ne manquera jamais de lecteurs tant que la langue italienne et maintenant la langue française continueront d'exister.


Un Courroux de Poète; par Constant Hilbey, ouvrier. 1 vol. in-18.--Paris, 1844, Martinon.

C'est avec une joie sincère que nous voyons la poésie pénétrer chaque jour plus avant dans le coeur du peuple: en y développant de légitimés espérances, elle y maintiendra, nous en sommes sûr, elle y exaltera l'amour du travail. Mais nous n'accordons cette pleine sympathie à la poésie des classes laborieuses que lorsqu'elle ne se dépouille pas volontairement de son austère simplicité pour revêtir nous ne savons quelles formes banales, quelles couleurs vulgaires empruntées aux albums ou aux almanachs. Ainsi nous avouons franchement à M. Hilbey que nous n'aimons guère à voir un ouvrier se mettre en coquetterie déclarée avec sa muse, l'appeler traîtresse, et jouer avec elle une des scènes du Mariage enfantin. Ces choses-là ne sont pas de celles qui pourraient nous émouvoir; les ouvriers-poètes ont d'autres secrets à nous révéler. Que M. Hilbey lise le dernier volume de M Poney, la belle ode adressée aux maçons, ses camarades, et il comprendra peut-être quelles cordes il faut faire vibrer pour nous rendre attentifs.

Nous pourrions encore reprocher à l'auteur d'Un Courroux de Poète le titre du son livre, titre qui a le double but d'afficher une prétention et un défaut de caractère. Mais nous préférons rendre justice au mérite de quelques-unes des pièces de son Recueil. Ainsi nous citons volontiers l'Adieu au village natal, la Pièce à Gilbert, celle intitulée Fécamp, parce qu'elles nous paraissent inspirées par des sentiments vrais.


Plan détaillé de La Rochelle et de ses environs, accompagné d'une Notice historique; par M. Guy, capitaine au 13e de ligne, à Rochefort.--Chez madame Theze, imprimeur-libraire.

Le Plan de La Rochelle a surtout un intérêt local; la Notice qui l'accompagne et qui est, dans des limites trop resserrées, l'histoire même de la ville, a un intérêt général d'autant plus grand, que le nom de La Rochelle est lié à des événements considérables de l'histoire de France. M. Guy fait une revue rapide de ces événements parmi lesquels figure en première ligne, par sa durée et son importance, la lutte que cette ville soutint dans l'intérêt de la reforme protestante de 1568 à 1628, époque de sa soumission au roi Louis XIII, après le siège mémorable dont la gloire, comme les cruautés qui l'accompagnèrent, reviennent au cardinal de Richelieu. Cette publication, faite avec beaucoup de luxe, a reçu les encouragements du conseil municipal de La Rochelle et des plus notables habitants de cette ville.


Notice sur le monument érigé à Paris par souscription à la gloire de Molière, suivie de pièces justificatives et de la liste générale des souscripteurs; publiée par la commission de souscription.--Paris. Perrolin, 1844. In-8º.

Il faut en vérité plus que du courage à la commission du monument du Molière pour venir encore affronter la critique. Combien l'oeuvre qu'elle a entreprise et menée à fin ne lui a-t-elle pas attiré de mordantes épigrammes et de méchancetés attiques! Quel succès a eu le malin farceur qui, le premier, a trouvé et dit que M. Regnier avait inventé Molière! Qu'il y a donc, dans une certaine presse, et surtout dans de certains feuilletons des loustics aimables et de satanés critiques! Si vous survivez aux traits de ces espiègles, vous avez la vie dure ou la peau bien cuirassée. M. Regnier fait semblant de n'être pas mort, et d'être applaudi tous les soirs; la commission fait semblant de vivre et d'avoir accompli la tâche qu'elle avait entreprise, et que tant d'autres avant elle avaient laissée inachevée; mais tout cela n'est qu'un jeu joué. Il n'y a de vivant que le feuilleton, né malin, et malin bien redoutable.

La commission, ou son ombre, a eu la bizarrerie de penser que tout ce qui s'est imprimé dans les journaux, à l'occasion de l'érection de la statue de Molière, ne devait pas l'empêcher de publier un recueil officiel des actes qui avaient précédé et marqué cette cérémonie. C'est encore un ridicule de sa part, car elle ne pouvait se flatter de trouver jamais d'aussi jolies choses que celles que ses critiques ont imprimées et lues eux-mêmes.

Est-ce elle qui aurait jamais trouvé, par exemple, qu'en 1673, Louis XIV, quoique vieilli, et tombé sous l'influence de madame de Maintenon, donna ordre qu'on conduisit les restes de l'auteur de Tartuffe au cimetière Saint-Joseph?» Cette pauvre commission aurait cru, comme beaucoup d'autres, qu'en 1673, Louis XIV, quoique vieilli, n'avait que trente-quatre ans, et que, quoique tombé sous l'influence de madame de Maintenon, il n'était encore que l'amant de madame de Montespan, avant de passer à mademoiselle de Fontanges, qui n'avait encore alors que douze ans. Mais le feuilleton a changé tout cela.

Est-ce elle qui aurait jamais songé à écrire la Vie de Molière après sa mort, ouvrage curieux, si nous en croyons son auteur qui nous l'annonce, et qui, pour nous donner un avant-goût du son exactitude historique, nous montre Boileau, Chapelle, Bernier et Ménage, vivant intimement entre eux et avec Molière, et suivant seuls son cercueil. La commission aurait à coup sûr pensé que si Ménage, le Vadius des Femmes savantes le détracteur acharné du Misanthrope, avait suivi le convoi de Molière, ce n'eût été que pour chercher à précipiter Boileau dans la même fosse. Mais les revues ont change tout cela.

On a dit à la pauvre commission qu'au lieu de s'amuser à écrire, elle aurait dû s'exercer à mieux lire, et, s'apercevoir, avant que la statue fût découverte, que dans la nomenclature gravée des pièces de Molière, le praticien de M. Pradier avait mis deux r à l'avare. Le critique a eu les yeux attirés sur la lettre coupable par le travail de l'ouvrier occupe à la faire disparaître le lendemain de l'inauguration. «Ce n'est cependant pas faute de lunettes,» a-t-il dit à la commission, avec plus de bon goût que d'exactitude. Les lunettes, il le sait bien, ne font pas toujours bien voir; et cela est si vrai que nous avons eu beau en mettre, nous n'avons pu trouver, dans la liste de souscription, le nom de tel auteur, connu, dit-on, au théâtre par des chefs-d'oeuvre, très-zélé, comme on le voit, pour la gloire de Molière, et qui, certainement, n'aura pas cru qu'il était injuste d'élever une statue à l'auteur du Misanthrope avant de songer à lui. Le pays est excusable: il a suivi l'ordre chronologique.

Nous imiterons l'exemple général, et nous adresserons, nous ausi, notre reproche à la commission, ou du moins à son secrétaire: pourquoi, dans sa Notice, a-t-on imprimé le mot Tartuffe avec un seul f! Nous savons bien que l'Académie, dont nous ignorons les raisons, l'orthographie ainsi; mais Molière ayant créé le mot, et lui en ayant toujours donné deux, il est naturel de penser que ses raisons valaient bien celles de l'Académie. Le besoin du vers a seul déterminé La Fontaine à écrire, dans sa fable du Chat et le Renard:

C'étaient deux vrais tartufs, deux archi-patelins.

Mais la poésie a des licences que ne comportent ni un dictionnaire ni une notice.




Le Roi et LL. AA. RR. madame la princesse Adelaide et madame la duchesse d'Orléans viennent de souscrire au Dictionnaire historique et administratif des Rues et Monuments de Paris, par MM. Félix et Louis, Lazare.


En publiant dans le dernier numéro de l'Illustration, un article sur le Vésuve, extrait du Voyage des docteurs Magendie et Constantin James, nous avons omis d'indiquer que cet article était dû à la plume de M. James, qui avait bien voulu nous faire cette obligeante communication.




Allégorie de Mars.--Le Bélier.



Modes.

Le deuil répand, sur les représentations de l'Opéra et des Italiens, ordinairement si brillantes, une teinte sombre et triste. En cette circonstance, le jais noir, déjà fort à la mode, a repris une nouvelle faveur, et nous voyons les plus jolies têtes parées de résilles, de bandeaux, ou bien encore d'épingles en jais. Une toilette de deuil très-élégante, pour soirée ou spectacle, se compose d'une robe de crêpe couverte de deux hauts volants de dentelle posés à plat; un velours, large de deux doigts, doit se placer à la tête d'un dessous en pou de soie, et grande berthe de dentelle; attaches de corsage en jais, au nombre de trois ou cinq; et pour coiffure, une résille en jais.

Dans les bals à la Chaussée-d'Antin, nous retrouvons les costumes roses, blancs ou bleus; mais la mode de cette année adopte le blanc pour les robes légères à deux ou trois jupes, qui ne varient que par les différentes fleurs dont elles sont ornées.

Les robes de soie, telles que damas, pékins satinés ou brochés, sont plus diverses de couleurs et de formes, quoique la dentelle en soit toujours le principal ornement. Ainsi, au bal du Château, les robes couvertes de deux volants de dentelle étaient en majorité; d'autres avaient des barbes de dentelle arrangées comme on peut le voir sur le modèle qu'en donne l'Illustration.

Les robes de l'hiver vont bientôt paraître fanées: déjà on fait les corsages moins montant, afin de laisser voir la broderie qui orne les devants du fichu; le col, très-petit, est bordé d'une malines qui se continue sur le devant.

Les chapeaux de velours sont remplacés par les capotes de satin, et le cachemire, ce luxe aimé ou envié de toutes les femmes, remplace plus souvent le manteau de velours.

Le matin, une robe de pékin à raies de satin garnie de passementeries, une capote de satin blanc ornée de blondes, un cachemire noir, est un costume simple et de bon goût.

Le soir, pour concert ou théâtre: robe de velours ouverte des côtés sur un revers de satin pareil, sur lequel sont posés des noeuds de rubans diminuant de grosseur en montant vers la taille; petit bord orné de plumes. Pour bal: robe de tulle à deux jupes, la seconde relevée par une agrafe de trois marguerites variées de couleurs; couronne de marguerites; éventail ancien. Ou bien encore: robe à trois jupes en crêpe blanc, superposées et bordées de trois franges de jais blanc, de hauteurs différentes, la plus petite au jupon de dessus; corsage drapé; couronne de roses et de raisins.



Correspondance.

A M. L. P., à Lyon.--Votre lettre est envoyée au dessinateur.

A M. H. B., à Ely (Angleterre).--Nous ne pouvons insérer votre lettre; mais nous profiterons de vos bons conseils.

A M. Z., à Saint-Diè.--La Table des Matières ne peut être envoyée par la poste; vous devez la faire demander par le libraire de votre ville. Nous croyons en effet qu'il y a quelque chose à faire dans le sens de vos observations; nous y aviserons.

A M. G., de V.--Nous l'avons déjà dit: les goûts sont très-divers, et pourtant il faut tâcher de plaire à tout le monde.

A M. L. D. C. à Rouen.--Donnez-nous plus de détails. Cela dépend de la nature de l'affaire.

A M. L. P., à Alger.--Nous avons profité de votre communication; nous acceptons vos offres.

A M. M., à Paris.--C'est elle ou vous; mais si ce n'est pas elle?

A M., à la Rochelle.--Nous avons reçu hier seulement votre envoi. Nous tâcherons de répondre à vos intentions.



Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:

Un bâtiment marchand battu par un gros temps.