De Médéah nous entendions la canonnade. Les autorités avertirent les habitants que ceux qui seraient trouvés le lendemain dans la ville seraient mis à mort. La fuite et le désordre recommencèrent une seconde fois. Les chaouchs se mirent à chasser les indigènes à coups de bâton. Le soir Médéah était vide. J'espérais que les Français viendraient s'en emparer et que je me retrouverais au milieu de mes compatriotes... vain espoir! Un orage arrêta leur marche, la ville s'emplit de déserteurs et fut traversée, pendant la nuit, par les blessés qu'on conduisait à Boural.
Le lendemain matin, il n'y avait plus à Médéah que le kaïd, le cadi, quelques chaouchs et moi. L'armée française avait assis son camp au bois des oliviers. On me réitéra l'ordre de partir; j'obéis à regret, mais demeurer plus longtemps eût été me compromettre. Je pris la route de Milianah; la fusillade sifflait sans cesse à mes oreilles, des nuages de fumée et de poussière s'élevaient dans les airs. Les Français étaient à quelques pas de moi, et il fallait les fuir! Le jour d'après, ils entraient dans la ville, qu'ils quittèrent bientôt pour aller à Blidah. Cette retraite permit à l'émir de licencier les auxiliaires et de disséminer ses réguliers, auxquels il accorda quinze jours de congé. El-Berkani resta seul avec quelques milliers d'hommes aux environs de Médéah.
Un spectacle non moins étrange que celui dont je venais d'être témoin me frappa dès mon arrivée à Milianah. La ville était déserte; un ordre de l'émir avait enjoint à ses habitants de se réfugier dans la vallée du Chélif et sur les montagnes. Les réguliers avaient profilé du désordre pour livrer la ville au pillage; des quartiers même avaient été la proie des flammes.
Le camp des Arabes s'adossait au bas de la vallée du Chélif, à Al-Cantara, pont des Romains. Un soir que l'émir, après avoir payé ses troupes, prenait son repas, composé d'une orange et d'un peu de farine de blé rôti, un courrier, arrivant de Médéah, lui apprit que l'ennemi s'avançait vers Milianah.
Il avait en ce moment peu de troupes disponibles, et cette nouvelle le surprit beaucoup; mais il expédia des courriers dans toutes les directions pour rappeler ses soldats; et, s'élançant sur son cheval, il partit au galop, accompagné du bey de Milianah et de cinq cents cavaliers. Le soir, une fumée épaisse et rougeâtre entoura la ville, les Français étaient en vue; ils brûlaient tout ce qui se trouvait sur leur passage. Abd-el-Kader, de son côté, mettait le feu aux habitations; le pays entier se tordait dans les étreintes d'un vaste incendie. A la faveur de la lune, notre armée se divisa en deux corps; l'un marcha sur Milianah, l'autre vers le Chélif, d'où il revint se joindre bientôt au premier corps. La consternation ne tarda pas à se répandre dans le camp de l'émir; des chameaux furent requis pour le transport des bagages; on affecta des mules à celui des blessés. Les Arabes, fuyant en désordre devant nos bataillons, franchirent le Chélif, et se replièrent sur Tazza, où je fus forcé de les suivre. Abd-el-Kader avait pris les devants. Je voyageai en compagnie du kalifat de Tlemcen, Bou-Hamidy, qui portait à son maître le montant des impôts perçus sur les tribus de son gouvernement.
L'émir vint à notre rencontre, monté sur un magnifique cheval gris, qu'il tenait de l'empereur du Maroc; sa musique marchait devant le cortège, et une nombreuse escorte caracolait à ses côtés. Arrivé à quelques pas de nous, tout le monde mit pied à terre, et Abd-el-Kader embrassa Bou-Hamidy avec une cordialité qui ne me laissa aucun doute sur l'affection qui les unissait. Des jeux, auxquels les notables prirent part, célébrèrent l'arrivée du plus vaillant des kalifats. Les réjouissances une fois terminées, nous nous dirigeâmes vers la ville.
Je comptais retrouver la place de Tazza telle que je l'avais laissée, avec ses misérables huttes et sa tour inachevée; mais quelle fut ma surprise en voyant, à la place de ce désert, un fort bien construit et décoré avec art, des maisons avec des boutiques, semblables à des édifices. Les terres étaient cultivées; on se livrait, autour de nous, à la récolte du riz. La ville était animée par la présence de plusieurs chefs; des tentes nombreuses s'éparpillaient dans la plaine; et, sous ces tentes, la population oubliait dans les fêtes ses derniers malheurs. Tout y respirait la joie, l'abondance, le mouvement; et ce séjour, sans être à envier, me parut alors l'un des plus agréables de l'Afrique.
Le lendemain, je m'acheminai vers le fort où se trouvait l'émir, lorsque, arrivé à la batterie, j'aperçus une foule nombreuse qui semblait garder la porte; des cris affreux sortaient du sein de cette multitude. Les gestes expressifs des Arabes, leurs regards, le sourire horrible qui grimaçait sur leurs lèvres, me remplirent d'effroi, et je fus tenté de rebrousser chemin; mais j'eus honte de moi-même et je continuai d'avancer.
Mon instinct ne m'avait pas trompé: ces cris étaient des cris de mort; un drame sanglant allait se jouer en ce lieu, et la foule n'était assemblée que pour jouir de ses péripéties. Je pris des informations; mille voix me crièrent qu'on allait décapiter un Français. Ne pouvant croire ce témoignage unanime, je m'adressai à un vieillard qui était près de moi, en lui demandant si c'était la vérité.
«On ne te trompe pas, dit-il en me lançant un regard farouche; c'est à un infidèle qu'on va trancher la tête. Avec l'aide de Dieu et du Prophète, on en fera bientôt autant à tous ceux qui ont envahi notre pays.
--Quel est son crime? demandai-je en balbutiant.
--Son crime? Il s'est fait musulman, puis il a renié la sainte religion du Prophète; non content de cela, il a pratiqué l'espionnage; on a trouvé sur lui certains papiers qui ont mis au jour ses desseins. Il a mérité de perdre la vie, et, in cha allah! il la perdra.»
L'indignation, la stupeur et l'effroi me clouaient à ma place; les regards de la foule s'étaient fixés sur moi avec une férocité inexprimable. Un Français allait périr sous mes yeux sans qu'il me fût possible de le sauver; une parole imprudente aurait sans doute fait tomber ma tête avec la sienne! Un abîme de haine me séparait de ces tigres; et, dans la crainte de se voir arracher leur victime si je parvenais jusqu'à l'émir, ils me fermèrent l'entrée de son habitation. Un raffinement de vengeance les porta à m'entraîner vers la tente où le malheureux condamné attendait que le yatagan mit fin à ses jours.
Je m'avançai, traîné par cette populace hideuse et que l'appât du sang enivrait. En jetant les yeux sur le sol recouvert d'une mauvaise natte, je sentis mes genoux prêts à fléchir, le coeur me manqua, et je me serais évanoui sans le secours des deux Arabes qui me soutenaient. Dans celui que le supplice attendait, je reconnus un de mes amis!
(La fin à un prochain numéro.)
Que ce titre n'effarouche pas la pudeur la plus craintive; rassurez-vous, chers abonnés, je veux simplement vous apprendre aujourd'hui comment l'Illustration parvient à résoudre chaque semaine le problème de son existence. Après vous avoir montré deux des trois grands centres d'action où les idées qui lui donnent naissance s conçoivent et se réalisent,--le bureau de rédaction, l'atelier des graveurs et l'imprimerie,--j'ai le désir de vous donner en très-peu de mots quelques détails peu connus sur les diverses opérations intellectuelles ou matérielles auxquelles doivent nécessairement se livrer à tour de rôle, les rédacteurs, les dessinateurs, les graveurs et les imprimeurs de votre journal. Si ce sujet ne vous offre aucun intérêt, ne lisez pas ce qui va suivre.
Ce fut (jour à jamais mémorable) le 4 mars de l'année 1843, à trois heures quarante-sept minutes, que le premier exemplaire du premier numéro de la première année de l'Illustration sortit enfin du sein de sa mère... (voir 1er numéro, l'année) la mécanique de MM. Lacrampe et compagnie.
--L'enfantement avait été long et laborieux; malgré quelques symptômes de faiblesse apparente, le nouveau-né annonçait une constitution vigoureuse; aussi les bons observateurs ne s'y trompèrent-ils point; ils lui prédirent un long et glorieux avenir! Quelle prédiction fut plus promptement accomplie?
A peine eut-elle vu le jour, la jeune Illustration sut se montrer digne du beau nom que sa famille lui avait donné. Avant la fin de son premier mois elle étonnait monde par ses prodiges. Jamais aucun journal n'avait fait en aussi peu de temps de pareils progrès. La grande nouvelle se répandit avec la rapidité de la foudre d'une extrémité de la terre à l'autre extrémité. En moins d'une année, l'Illustration devint réellement un journal universel. Ce qu'elle a fait pour mériter son succès, est-il nécessaire de vous le rappeler?... Si toutes ses tentatives n'ont pas été également heureuses, vous devez du moins lui rendre cette justice, quelle n'a reculé devant aucun obstacle, qu'aucun sacrifice ne lui a coûté. D'ailleurs ne faut-il pas pardonner quelques erreurs à l'inexpérience du jeune âge?
Étonnez-vous plutôt qu'elle ait pu vous offrir cinquante-deux numéros aussi variés et aussi complets que ceux dont elle vous a gratifiés durant le cours de sa première année, et demandez-vous à l'aide de quels moyens elle est parvenue à obtenir un résultat aussi incroyable, car c'est à cette question que je vais essayer de répondre.
Comme toutes les puissances de ce bas monde, l'Illustration a des courtisans; la capitale de son vaste royaume est Paris; elle a établi le siège de son gouvernement rue de Seine, 33; des ministres qu'elle a choisis avec un rare discernement gouvernent en son nom; mais outre ces hauts dignitaires assermentés et responsables, elle compte dans toutes les villes de France et de l'étranger un certain nombre de sujets volontaires qui, avides de ses faveurs, soupirent après l'heureux moment où il leur sera permis de lui donner, à la plume ou au crayon, un éclatant témoignage de leur affectueux dévouement. Elle reçoit chaque jour, avec des adresses de félicitations, des relations détaillées et des dessins originaux de tous les événements importants arrivés pendant la semaine sur notre planète. Le conseil des ministres s'assemble régulièrement de midi à six heures; il examine les communications qu'il reçoit, déchire et brûle celles qui lui semblent insignifiantes, et soumet à une discussion approfondie celles dont il espère tirer parti. La séance levée, des estafettes partent dans tous les sens; les unes courent chez les artistes pour leur demander des dessins; les autres se dirigent en toute hâte vers les demeures des écrivains chargés de rédiger le jour même un texte explicatif.--Depuis la fondation de l'Illustration, la circulation a presque doublé dans Paris. N'avez-vous jamais rencontré ce cabriolet fameux qui parcourt la ville en tous sens avec une si effrayante vitesse? vous l'avez à peine aperçu quand il a passé devant vous, plus rapide que le cheval fantastique de la ballade de Lénore. C'est le coursier favori de l'Illustration! Il emporte avec son conducteur l'intelligent exécuteur des hautes décisions du conseil suprême, dont le nom célèbre a plus d'une fois sans doute frappé vos oreilles.
Il ne suffit pas à l'Illustration d'être instruite à l'instant même de tout ce qui arrive, il lui faut encore savoir ce qui doit arriver. Le mystère, il m'est interdit de vous le révéler. Je ne vous dirai donc pas comment les prophètes de votre journal parviennent à connaître l'avenir!! Ne m'en demandez pas davantage et suivez-moi maintenant place Saint-André-des-Arts.
Pénétrons ensemble dans cette rue étroite, sombre et humide qui unit la place Saint-André-des-Arts à la rue de La Harpe, et qui porte le nom de rue Pouper. Parvenus au milieu de cette rue, nous nous arrêterons devant une vieille maison nouvellement badigeonnée, et même peinte à l'huile, nº 7. Elle est un peu penchée par l'âge: mais n'ayez aucune crainte, ses fondations sont solides. Elle a été construite à une époque où les architectes se croyaient encore obligés de travailler pour plusieurs générations. Avouons le cependant; si nos aïeux avaient le bon esprit de ne pas s'asphyxier dans des espèces de bonbonnières, ils ne se faisaient aucune idée de ce que nous appelons le confortable.--Ces appartements sont vastes et bien aérés; mais comme l'escalier qui y conduit est roide et dangereux! Madame la présidente appuyait donc sa jolie petite main sur cette grossière rampe de fer, ses pieds mignons foulaient sans hésitation et sans crainte ces carreaux humides. Aussi nos présidentes actuelles ne se décideraient-elles plus à habiter une semblable maison. Partout la bourgeoisie abandonne aux prolétaires ses anciennes demeures; les finances, la magistrature et le barreau cèdent la place à l'industrie.
L'industrie, en effet, a besoin d'espace; à peine même si elle se trouve à l'aise dans ces immenses salons d'autrefois. Jetez un regard sur l'atelier des graveurs de l'Illustration: toutes les places sont occupées: partout où la lumière pénètre, elle est avidement interceptée au passage par un groupe d'artistes sur lesquels veille sans cesse l'oeil du maître.
Le soir venu, les tables qui avoisinent les fenêtres sont abandonnées; tous les graveurs chargés, à tour de rôle, de passer la nuit, se réunissent autour des tables circulaires rangées de distance en distance. C'est un spectacle des plus curieux. Les rayons de la grosse lampe qui s'élève au centre de chaque table, traversant des globes ne verre remplis d'eau, répandent une lumière tellement éclatante sur les mains, les figures, les burins et les bois de chaque graveur, que tout le reste du salon paraît plongé dans une obscurité profonde. Les yeux éblouis, on se dirige à tâtons vers ces phares lumineux. On croirait voir un des tableaux les plus colorés de Rembrandt.
Je ne raconterai point ici l'histoire de la gravure sur bois; un autre, plus compétent que moi en pareille matière, entreprendra un jour cet intéressant travail; je résumerai seulement quelques renseignements généraux sur cet art d'origine moderne, sans lequel l'Illustration n'aurait pas le bonheur de faire le vôtre.
L'artiste dessine avec un crayon ordinaire de mine de plomb, sur un morceau de bois bien sec, bien uni, légèrement blanchi, comme sur une feuille de papier. Le dessin, jugé et accepté, est immédiatement porté à l'atelier général des graveurs, dont le dessin ci-joint vous offre l'image fidèle. Des qu'il arrive, on le grave, sans trêve ni repos, jour et nuit; car souvent il doit être achevé en moins de quarante-huit heures. Le procédé est fort simple, mais la mise en application exige une grande adresse. Il s'agit, en effet, d'enlever, à l'aide de butins de différentes grosseurs, toutes les parties du dessin qui doivent être blanches. La gravure sur bois diffère du tout au tout de la gravure en taille-douce.--Le graveur sur cuivre ou sur acier creuse sur la planche les mêmes traits que le graveur sur bois a le soin de laisser en relief; en d'autres termes, le graveur sur cuivre ne touche pas tout ce qui doit, dans la gravure, être blanc: le graveur sur bois, au contraire, laisse parfaitement intact tout ce qui doit être noir.--Non-seulement on travaille jour et nuit dans cet atelier, mais, quand la nécessité l'exige, on coupe un dessin en deux ou en quatre morceaux, qui sont gravés séparément, et qui, après avoir été soigneusement recollés, sont retouchés et terminés par un maître habile.
Les gravures terminées, on les envoie aussitôt dans un quartier éloigné où elles sont toujours impatiemment attendues.--Traversons donc la Seine, et transportons-nous au milieu même de la cour des Miracles, non loin du passage du Caire. Une autre fois nous vous montrerons la plus belle imprimerie qui existe actuellement à Paris; cette cour célèbre, où des écoles primaires ont remplacé les refuges des ribauds et des mendiants du moyen âge; ces vastes ateliers où plusieurs centaines d'ouvriers sont constamment occupés à composer, à corriger ou à imprimer les chefs-d'oeuvre de la typographie française contemporaine. Aujourd'hui nous nous contenterons de vous apprendre comment le journal s'imprime.
Nous sommes au vendredi: depuis la veille au soir le journal est complètement achevé; il ne reste plus que quelques corrections insignifiantes à faire. Qui d'entre vous n'a vu une imprimerie? Vous savez tous, je le suppose, que chaque compositeur a devant lui un certain nombre de cases de différentes grandeurs remplies de lettres de plomb: ses yeux sont presque constamment fixés sur le manuscrit, et ses mains connaissent si bien les places où se trouvent placées toutes les lettres de l'alphabet, les points, les Virgules, les espaces, etc., etc., qu'elles vont les prendre machinalement d'elles-mêmes sans jamais se tromper. Un composteur, instrument d'acier, sert à recevoir les lettres et donne la mesure des lignes. Les lignes réunies en certain nombre forment un paquet; on passe alors sur ces paquets un rouleau de colle imbibé d'encre, on y applique un papier légèrement mouillé, puis, à l'aide d'une brosse, on fait une épreuve, sur laquelle les correcteurs et l'auteur de l'article relèvent tour à tour les fautes grammaticales ou typographiques. Les corrections faites, le jeudi, le metteur en pages rassemble tous les paquets et en forme des pages d'après un ordre adopté et indiqué d'avance; cet ordre est parfois qualifié de désordre, mais, qu'on le sache bien, nous sommes obligés, pour avoir un tirage convenable, de mettre toutes les gravures d'un numéro sur les pages 1, 4, 5, 8, 9, 12, 13 et 16; par conséquent les articles à gravures n'occupent pas toujours la place que leur assignerait l'ordre logique. Des morceaux de plomb remplacent provisoirement les bois qui ne sont pas encore achevés, et qui ne doivent être livrés que le lendemain dans la matinée. Deux pages forment ce qu'on appelle une forme et les huit formes réunies composent seize pages, ou un numéro.
Jusque-là rien que de fort ordinaire; mais le vendredi matin, les gravures arrivent, et alors commence un nouveau travail assez difficile à expliquer, que les gens du métier appellent la mise en train.
Atelier des Graveurs de l'Illustration pendant le jour.
La gravure en relief a sur la gravure en taille-douce l'immense avantage de pouvoir se tirer en même temps et de la même manière que des caractères d'imprimerie, mais, pour en obtenir un pareil résultat, il est nécessaire de lui faire subir préalablement une assez longue préparation: d'abord, on met à un niveau parfait les gravures et les caractères, puis on procède à la mise en train proprement dite. Cette opération préliminaire est plus importante qu'on ne le croit en général, car de sa mise en train dépend entièrement l'effet d'une gravure: le chef-d'oeuvre de MM. Andrew, Best et Leloir, mal tiré, serait regardé, même par les connaisseurs, comme l'ébauche grossière d'un inhabile apprenti.
Le graveur sur bois n'a pas les mêmes ressources que le graveur sur cuivre; il ne produit, à l'aide de son burin, que des blancs et des noirs uniformes; des demi-teintes, il n'en peut pas faire. Pour donner une certaine couleur à une gravure sur bois, il faut absolument teinter à divers degrés les parties noires, c'est le travail du metteur en train, travail long et difficile. Le metteur en train tire, sur un carton léger, une épreuve de la gravure qu'il s'agit d'imprimer: puis, à l'aide d'un instrument tranchant, il enlève sur ce carton les parties de la gravure qui ne doivent pas être complètement noires; plus des teintes vont s'affaiblissant, plus il creuse profondément. Cette espèce de découpage ou de gravure achevée, le carton est collé solidement à la partie de la mécanique qui presse la feuille de papier sur les formes composées des gravures et des caractères d'imprimerie. Dès lors on conçoit aisément qu'une gravure correspondant exactement à son carton découpé recevra une pression plus ou moins forte, et par conséquent se colorera de teintes plus ou moins vives, selon que le carton a été plus ou moins profondément entaillé. Souvent ce premier travail ne suffit pas; il faut, pendant plusieurs heures, coller des morceaux de papier sur les parties du carton qui ne sont pas assez saillantes, et creuser encore celles qui le sont trop.
Atelier des Graveurs de l'Illustration pendant la nuit.
Cependant la mise en train est terminée, les dernières corrections sont faites: à un signal donné, la mécanique se met en mouvement, et à chaque tour de roue un numéro de l'Illustration vient de lui-même se placer tout imprimé entre les deux cylindres. Cette belle et curieuse machine, dont nous vous donnerons un jour un portrait ressemblant, fait à elle seule plus de besogne que vingt hommes. Sans elle, tous les abonnés actuels de l'Illustration ne pourraient pas être servis dans la même journée, et que deviendrions-nous dans quelques mois? Elle imprime 600 numéros par heure, et huit ouvriers ne pourraient, dans le même espace de temps, en imprimer, à la presse à la main, que 200.
Au fur et à mesure qu'ils sont imprimés, les numéros (le samedi matin) sont transportés dans l'atelier des brocheurs, ou plus de cinquante personnes sont occupées à les plier, à les mettre sous bande. De là les uns partent pour la poste, les autres sont immédiatement enlevés par les porteurs chargés de les remettre dans Paris à leurs souscripteurs. Un certain nombre revient rue de Seine, nº 33, au bureau d'abonnement, où ils se vendent séparément, par collections mensuelles ou en volumes. Puis, imprimeurs, brocheurs, porteurs, etc., se reposent pendant quelques jours de leurs fatigues ou passent à d'autres exercices en attendant que le numéro suivant réclame l'emploi de leur temps.
Seuls, le comité de rédaction et les graveurs ne se reposent jamais. On n'a plus à s'occuper du présent, il faut songer à l'avenir. Je ne vous révélerai pas le mystère des projets que vous devez voir se réaliser pendant l'année qui commence: ce serait vous ôter votre plus grand plaisir, celui de la surprise, et je vous aime trop, ô mes chers abonnés! pour vous jouer un si vilain tour. Soyez sûrs cependant que vous serez encore plus émerveillés et plus heureux en 1844 que vous n'avez dû l'être en 1843.
Bureau de Rédaction de l'Illustration.
Se tenir au courant de tout ce qui arrive dans le monde, chercher à prévoir tout ce qui doit arriver, faire concourir au but commun, pour la plus grande satisfaction des lecteurs, des activités diverses éparpillées aux quatre coins de la grande ville, telle est la tâche des membres du comité de rédaction, sorte d'aréopage qui siège en permanence, et devant lequel viennent se faire juger des articles sur toutes sortes de sujets, des nouvelles, des romans, des dessins, des gravures, des romances, etc.; ne me demandez pas leurs noms, ils persistent à rester cachés, comme on dit, sous le voile de l'anonyme. Dans les journaux politiques, dans les revues, ils ont le droit d'être des illustrations, mais ici ils sont l'Illustration..
(Suite.--Voir t. II, p. 393 et 406.)
Cinquante déserteurs de la Santa-Fé, vingt négriers, restant de l'équipage du Caprichoso; le contre-maître Brimbollio, maître de manoeuvre; le garde-marine Fernando Riballosa, lieutenant, et l'enseigne de frégate don Graviel Badajoz, capitaine; en tout soixante-treize combattants, plus un cuisinier noir et quelques mousses, telle était la composition du personnel du brick-goélette contre lequel le gouverneur de la Havane déployait maintenant toutes ses forces de terre et de mer. L'on trouvera naturel que nous omettions dona Juanita de las Ermaduras, toujours renfermée dans la chambre d'honneur, tremblante, éplorée, en proie aux plus cruelles appréhensions.
La canonnière que Fernando maintenait au bout de sa ligne de mire coupait la route au Caprichoso.
«Capitaine, faut-il faire feu? demanda le pointeur.
--Garde-t'en bien, malheureux! répondit Graviel; s'il est nécessaire d'en venir là, ce qu'à Dieu ne plaise! au moins laissons-les commencer.
--Décidément, murmura le lieutenant, il veut nous voir une corde en cravate! Il serait si facile, avec une bonne décharge à mitraille, de balayer le pont de cette barque du diable!»
Attendu ses desseins ultérieurs, l'enseigne désirait vivement de ne pas livrer combat à ses compatriotes. Mais la canonnière rapprochait le brick acculé contre terre; elle se trouva bientôt à demi-portée de pistolet par bâbord devant. Déjà l'on distinguait les voix du capitaine Bertuzzi et de don Antonio Barzon, tous deux au comble de l'exaspération: l'un courait après son navire, l'autre après sa fille. Le premier avait été trouvé dans la chaloupe, on l'avait démarré, dégarrotté et débâillonné, ce qui lui permettait de gesticuler et de crier à son aise; il abusait de la permission. Le second, qui ne tempêtait pas moins, s'était jeté à bord de la canonnière avec sa garde et ses aides de camp. Tous les négriers débarqués du Caprichoso se trouvaient sur le même bâtiment; les bandits brûlaient de se venger, c'était à qui armerait les avirons, ils faisaient rage.
«Misérable voleur de Badajoz! hurla le gouverneur, qui nécessairement n'ignorait plus rien; ah! larron fieffé tu paieras cher ton audace! Rends moi ma fille, scélérat! Je me contenterai de te faire pendre! Sinon, par le sang de...»
Ce flux d'injures et de menaces rendit à don Graviel tout son sang-froid.
«Bien sensible, assurément! illustrissime seigneur, répondit-il au porte-voix. Je vous préviens seulement que votre fille est sur le pont, et que si vous me faites tirer dessus, elle sera aussi exposée que moi-même.
--Camarades! criait Bertuzzi à ceux de ses gens qui étaient encore sur le Caprichoso, c'est à cause de vous que nous ne tirons pas; mais tout â l'heure, aidez-nous!...»
On se mentait réciproquement avec un touchant accord.
«Holà! Brimbollio! interrompit Graviel, que si, pour son malheur, un des anciens du brick ne rame pas de toutes ses forces, on lui fasse sauter la tête pour premier avertissement!
--Soyez tranquille, capitaine, dit le contre-maître, ces choses-là vont sans dire. Nous sommes armés et ils ne le sont pas. Vous entendez, les mignons?» ajouta le rude marin en s'adressant aux négriers.
La lutte se réduisait à une joute de vitesse et de manoeuvres. Les forts attendaient que le gouverneur commençât le feu; le gouverneur n'osait faire canonner le navire où se trouvait sa fille; Bertuzzi ne voulait pas non plus endommager la coque de son cher brigantin, qu'il comptait enlever à l'abordage. Il ne doutait pas du concours de ceux de ses gens que don Graviel et Brimbollio venaient d'inviter à ramer en termes si persuasifs. On a vu que l'enseigne s'obstinait à ne point mitrailler des compatriotes; le père de dona Juana était à bord de la canonnière, c'était un motif de plus pour s'abstenir des moyens violents.
Après ce rapide examen des pensées et des espérances secrètes de nos principaux acteurs, jetons un coup d'oeil militaire sur leurs attitudes respectives.
Bertuzzi tient la barre du bâtiment chasseur; don Graviel celle du brick-goélette. Ce dernier rase les bas-fonds de tribord et les murailles du Morro avec un art merveilleux, en évitant, autant que possible, l'abordage de l'autre; mais le ci-devant capitaine négrier est sûr de réussir à s'accrocher dans trois minutes environ, si toutefois aucun incident ne contrarie l'habile impulsion imprimée à la canonnière. Don Graviel et ses compagnons voient cela clairement; le garde-marine caresse son boute-feu et tousse; le contre-maître brandit sa hache et jure; les déserteurs font voler leurs avirons comme des plumes.
«Fernando! Fernando! cria tout à coup l'alferez, à moi, viens vite.»
Le garde-marine obéit; le jeune capitaine lui dit alors à voix basse:
«Il s'agit de leur enlever d'un coup de canon tous les avirons de bâbord; ne blesse personne, j'ai mes raisons pour cela, et je réponds du reste.
--Bien! J'aurais autant aimé les couler une bonne fois, mais enfin tu le veux ainsi; tu vas voir!»
A ces mots, le flegmatique lieutenant reprit son poste et repointa son canon de 24.
«Y sommes-nous? demanda Graviel.
--Parfaitement!» répliqua le pointeur.
La canonnière se présentait alors obliquement, son boute-hors de foc touchait le brick, et ses premières rames étaient sur le point de s'engager dans celles du Caprichoso.
«Feu!» commanda l'enseigne.
Une éclatante détonation couvrit tous les autres bruits de la rade. Fernando avait fait merveille; sa décharge à bout portant avait raflé tous les avirons de bâbord de la canonnière, qui pivota sur elle-même comme un oiseau dont une aile est coupée dans son vol. Don Graviel profita de ce mouvement, un étroit espace se trouvait libre. Avant que Bertuzzi eût repris la route convenable et remplacé ses avirons brisés, le Caprichoso avait gagné en bonne direction trois bonnes longueurs de navire; mais de nouveaux dangers l'entouraient: la première explosion fut suivie de vingt autres, les forts répondaient à la pièce à pivot.
«Ah! ils vont tuer ma pauvre fille! s'écria don Barzon, qui, tout brutal qu'il était, aimait tendrement dona Juana.
--Ciel! ils couleront mon joli navire, disait avec douleur le capitaine. Bertuzzi... Et ils nous empêchent de continuer la chasse! Si nous avions pu sauter à l'abordage, mon pauvre Caprichoso eût été repris sans avaries!»
Par une singulière coïncidence, les deux plus acharnés ennemis de don Graviel faisaient ainsi des voeux pour que l'artillerie des forts n'atteignît pas le but. Cependant, les boulets tombaient comme grêle autour du léger bâtiment; quelques rames furent emportées; les flèches des mâts et nombre de manoeuvres coupées, la plupart des voiles percées à jour; par bonheur, la coque et la mature ne furent pas atteintes. A l'ouvert du port, le Caprichoso sentit la brise. La canonnière fut laissée bien loin derrière; et comme le vent fraîchissait, l'on se trouva bientôt hors de la portée des forts.
«Il y a dans tout ceci plus de bonheur que de bien joué,» dit le contre-maître, qui continuait à pester contre les femmes en général, et plus particulièrement contre dona Juana.
Fernando, après avoir fait écouvillonner et recharger la fameuse pièce de 24, se rendit auprès de don Graviel, qui se hâta de lui remettre le commandement de la manoeuvre, et descendit enfin dans la cabine.
L'on avait trouvé à bord de vastes caisses de cigares royaux; maître Brimbollio y puisa largement; le méthodique garde-marine prit un régalia, l'alluma dans les principes, s'occupa ensuite de pourvoir au remplacement des voiles criblées, à la réparation des avaries, à l'installation du service; il se fit apporter un grog, ordonna au cuisinier de distribuer les rations à l'équipage, et braqua sa longue-vue sur l'entrée du port, qu'on relevait au sud-sud-est. Les premières clartés du soleil blanchissaient les remparts du formidable Morro, ont il était permis de se moquer maintenant; mais elles se reflétaient aussi sur un objet moins inoffensif, c'est-à-dire sur la voilure de la frégate la Santa-Fé, chargée de toile haut-et-bas, tribord et bâbord, saillant de l'avant, menaçante et d'autant plus à craindre que la brise de terre augmentait graduellement. La mer devenait clapoteuse. Fernando hocha la tête en toussant.
Avant d'ouvrir la porte de la cabine, don Graviel répara son mieux le désordre de sa toilette, passa les doigts dans ses cheveux, rabattit son grand collet de chemise, raffermit ses pistolets dans sa ceinture, frisa ses moustaches, et jura deux fois pour se remonter le moral; puis il entra.
Nous ne décrirons pas, selon l'usage de nos devanciers, la chambre du capitaine, vrai boudoir maritime. On sait de reste que l'ameublement d'un pirate coûte trop peu pour n'être point magnifique: c'est de la soie dans de l'or, des tapis de cachemire, des bois précieux, des saphirs et des émeraudes, un palais des Mille et une Nuits au daguerréotype.
Doua Juana était assise sur une ottomane incomparable; elle tenait à la main une charmante navajilla de Séville à la lame d'acier poli, à la poignée d'écaille incrustée d'ivoire et d'argent. Au bruit que fit la porte en tournant, elle se redressa, courut se retrancher dans un angle, et fière comme une digne Castillane, se mit en devoir de défendre chèrement son honneur et sa vie.
«Bravissimo! sénorita, dit don Graviel, j'aime à vous voir prendre cette pose martiale. Caramba! elle vous sied à ravir! Mais d'abord permettez à votre esclave soumis de demander grâce pour sa témérité. Vous conviendrez seulement que j'ai ponctuellement tenu parole.
--Si vous faites un pas de plus, seigneur cavalier...
--Dites seigneur capitaine, je vous en supplie, interrompit l'alferez, qui avançait toujours: comme je l'avais juré, je suis capitaine-corsaire aujourd'hui, jour de Noël.»
A ces mots don Graviel ouvrit les rideaux damassés de la claire-voie; un rayon de lumière pénétra dans la cabine.
«Vous voyez, ma reine chérie, que votre appartement n'est pas mal; rien ne vous manquera, et vous avez tout mon amour par-dessus le marché.
--Silence, méchant pirate! répliqua la tremblante jeune fille; de ma vie je ne vous pardonnerai votre indigne conduite.
--Foi de corsaire! vous êtes aussi adorable qu'adorée! Votre colère est éblouissante, et, pour un empire, je ne voudrais pas en avoir été privé. Je vous connaissais dans vos bouderies, Juanita, mais la navaja au poing, c'est tout nouveau pour moi; c'est piquant! Si jamais vous aviez eu quelque rivale dans mon coeur, elle serait oubliée à jamais. Vos yeux en courroux brillent d'un feu divin, ils me percent de part en part, je vous jure. Souffrez que j'examine de plus près ce délicieux cuchillitito.»
En parlant ainsi, don Graviel s'était mis à genoux aux pieds de la jeune fille, non sans avoir adroitement saisi la main dans laquelle étincelait le gracieux poignard, si bien que dona Juana n'en pouvait faire usage; alors, de ce ton semi-railleur qu'il avait accoutumé de prendre pour faire des déclarations à la jeune fille.
«Dans l'espoir de vous plaire, dit-il, afin de satisfaire un de vos caprices, chère âme, je m'expose à être pendu; mais s'il peut vous être agréable de me couper la gorge, faites, ne vous gênez pas, il me serait doux de trépasser par les soins de celle...
--Lâchez-moi donc, alors! interrompit Juanita exaspérée.
--Doucement, mon ange, continua don Graviel, je tiens d'abord à terminer mon discours, uniquement dans votre intérêt: sachez donc qu'après moi vous ne trouverez plus de protecteurs la-haut; Fernando, mon second, n'est pas du tout galant; maître Brimbollio, qui vous gardait dans la yole, est un bandit très-bourru; et pourtant, c'est là ce qu'il y a de mieux à mon bord. Si vous m'accordez la vie, chérubin de mes rêves, je les tiendrai en respect, ils ramperont tous devant vous; mais si vous en décidez autrement, je vous déclare que ma responsabilité sera tout à fait à couvert, ces coquins-là, d'ailleurs, seraient capables de vous en vouloir de ma mort... Ne vous impatientez pas, ma souveraine, encore, un petit mot de justification. Ecoutez bien: ceci est sérieux: je ne suis pas pirate, mais corsaire, distinguons! Je ne ferai la guerre qu'aux Anglais, nos ennemis. J'ai délivré la mer d'un véritable forban en m'emparant du Caprichoso, qui capturait les Espagnols tout comme les autres, avec l'autorisation tacite de votre respectable père... D'autre part, je vous aime, je vous adore, je veux vous épouser: je n'avais pas un triste maravedi de fortune, on m'aurait honteusement chassé de votre présence, si j'avais eu le malheur de montrer mes prétentions; vous m'avez inspiré mon projet, je vous ai obéi à point nommé, suis-je donc si coupable?... Dans un mois, mes exploits m'auront rendu riche, renommé, redoutable, digne de vous en un mot, et vous serez la Grâce qui embellira ma vie, à moins que vous ne préfériez être tout de suite la Parque qui en tranchera le fil.»
A mesure qu'il parlait, don Graviel serrait moins fort la main de Juanita, qui devenait plus attentive; à la fin, cette main blanche et potelée reposait mollement dans la sienne; la jeune fille ne la retira pas, le hardi cavalier y porta les lèvres avec transport.
Juana s'était assise sur l'ottomane:
«Sur votre honneur, fit-elle en oubliant toujours sa main, ce que vous venez de dire est l'exacte vérité?
--Sur mon honneur! sur ma foi! sur mon amour pour vous! Je ne sais pas de serment plus fort.
--Et vous vous conduirez à mon égard en honnête et galant homme?
--Juana, poignardez-moi, mais ne me faites pas injure.»
On frappa à la porte; la jeune fille venait de remettre la navajilla dans sa gaine; don Graviel était assis à côté d'elle:
«Capitaine, dit un mousse qui n'était pas entré sans autorisation, le lieutenant vous fait prévenir que la frégate la Santa-Fé nous appuie la chasse et qu'elle nous gagne.
--Chère amie, dit l'heureux enseigne en se levant, priez Dieu qu'elle ne nous attrape point. Je cherche les Anglais, et non les Espagnols.»
G. DE LA LANDELLE.
(La fin à un prochain numéro.)
Je naquis grande dame et plus belle mille fois que le jour. Je commençai d'être admirée en commençant de vivre. A peine eus-je revêtu ma robe éclatante, que tous les yeux se fixèrent sur moi avec une expression de convoitise qui, à l'époque de mon début, troubla mon innocence et effaroucha ma pudeur. Depuis, j'ai acquis cette heureuse assurance que procurent les grands succès dans le monde; je sais l'art de ne plus rougir devant mes courtisans. D'ailleurs, aujourd'hui, je connais le prix que je vaux, et j'accepte sans embarras les hommages qui me sont en tous lieux adressés, parce que j'ai la confiance de les mériter partout.
Je ne veux pas raconter toutes mes aventures; ce serait une oeuvre trop longue et trop fatigante pour moi qui ai contracté les goûts des personnages avec lesquels j'ai l'habitude de vivre et qui, en conséquence, aime la mollesse et l'oisiveté. Je désire seulement vous confier le principal épisode de ma brillante existence; vous verrez, par les échantillons qu'il me plaît de mettre sous vos yeux, que ma naissance aristocratique ne m'a pas toujours préservé des humiliations; que comme les grands de ce siècle, j'ai éprouvé des fortunes diverses qui m'auraient sans doute instruite, si, je consens à vous en faire l'aveu, je n'étais pas née orgueilleuse.
Je fis ma première entrée dans le monde à une époque bien dure pour les personnes de condition; mais j'eus ce bonheur singulier d'échapper tout d'abord à un contact grossier, et de tomber au pouvoir d'un gentilhomme corse qui commençait, en ce temps-là, à faire une assez belle figure à la tête de la république française. Jamais je ne jouai un plus beau rôle, jamais je n'exerçai sur les destinées de la terre une influence plus grande qu'à cette époque de ma vie.
C'était au château des Tuileries, en 1804; je dormais paisiblement, avec un grand nombre de mes soeurs, dans le tiroir d'une table chargée de cartes géographiques, lorsqu'un jour mon tombeau s'ouvrit brusquement à la lumière. En même temps une main blanche et fine, une vraie main de dictateur, se glissa un silence auprès de moi, me saisit avec une vivacité brutale, et me jeta, toute frémissante de dépit, sur une immense carte d'Europe; M. de Buonaparte, mon maître,--je lui donne, ce titre par exception, car mes autres possesseurs ne sont que mes valets,--M. de Buonaparte était, ce jour-là, un petit homme en habit militaire, à figure humorique, avec un grand front sillonné de plis dédaigneux. Je l'ai revu plus tard gras, frais, et, je le suppose, enchanté de vivre; mais, au temps dont je parle, il n'en était pas ainsi; il ressemblait beaucoup à un homme sans appétit et sans sommeil. C'était un visage bilieux de conspirateur; j'en ai rencontré d'autres qui lui ressemblaient à quelques égards, mais ils n'avaient pas la mine si fière.
Le premier consul, tel était alors son titre, me prit avec distraction entre ses doigts, me tourna et me retourna en tous sens, regarda la pique surmontée d'un bonnet ronge qui se dressait sur mon dos, contempla la Liberté debout sur ma face, puis, souriant d'un sourire moqueur, me laissa une seconde fois retomber sur la table.
Il se leva, se promena à grands pas dans la salle comme le lion dans sa cage, s'arrêta longtemps à une fenêtre devant laquelle passait la foule, frappa son vaste front de sa petite main blanche, croisa ses bras derrière le dos, toussa d'une toux fiévreuse, leva les yeux en l'air, regarda le parquet qui claquait sous ses pieds agités, les tableaux suspendus aux murailles, le lustre qui étincelait sur sa tête, murmura à voix basse des paroles confuses, inintelligibles, puis revint tout à coup, par un brusque détour, l'air résolu quoique tout pâle, se rasseoir sur son fauteuil doré devant la table où je l'observais. Il était si ému, le héros, que j'en tressaillis sous ma robe de métal. Cet homme en proie à une pensée secrète et grandiose me faisait peur. Je comprenais que j'allais être témoin d'un spectacle solennel; mais je ne m'attendais guère à ce que ce jeune conquérant, le seul homme peut-être des temps modernes qui ait eu le courage de me mépriser, me rendit l'arbitre de sa merveilleuse destinée.
Il chuchotait toujours quelque chose entre ses dents, et faisait des gestes comme un fou qui se querelle avec des fantômes. Attentive aux moindres sons, je lui entendis plusieurs fois prononcer le nom d'empire et d'empereur. Il parla de la France, de l'Europe, du monde; il nomma le peuple, l'armée.--Je n'ai pas beaucoup d'esprit, quoique en définitive personne n'en ait plus que moi, mais je ne tardai pas à comprendre qu'il ne s'agissait de rien moins que de me débarrasser de ma pique, pour me confier un sceptre, et que de substituer une couronne d'empereur à mon vilain bonnet phrygien.
Mes instincts aristocratiques se réveillaient en foule, lorsque M. de Buonaparte se leva une dernière fois, oppressé et frissonnant comme un homme qui va interroger le destin. Il me prit, me souleva en l'air, et me laissa aussitôt retomber en criant: «Face!» Heureusement je connaissais ce jeu familier aux enfants et aux superstitieux; je n'hésitai pas à complaire aux désirs du premier consul; je me jetai lourdement sur le dos, étalant au soleil ma face resplendissante.
Le premier consul se pencha sur moi avec une expression de joie profonde, tomba dans une courte rêverie, puis se releva soudainement, la figure radieuse, le front rajeuni, en criant: «C'en est fait! A moi l'empire! Vive l'empereur!»
Un mois après ce grand événement, je quittai l'appartement de celui à qui j'avais donné la couronne de Charlemagne pour entrer dans le secrétaire d'un négociant. Cet heureux mortel avait eu l'honneur de fournir les milliers de lampions qui éclairèrent les fêtes du couronnement de l'empereur Napoléon.
A vrai dire, je ne fus pas heureuse dans cette demeure bourgeoise. J'y rencontrai pour la première fois des petites gens dont je n'avais pas soupçonné l'existence. Ainsi je fus à tout moment coudoyée par des créatures de bas étage qui salissaient ma robe splendide du contact de leur robe d'argent ou de leur robe de cuivre. Je ne vous raconterai pas ce que je souffris alors, parce qu'aujourd'hui je sais que c'est le bon ton de ne pas respecter les personnes de qualité.
Donc j'épiais le moment favorable pour sortir de ma prison d'acajou, lorsqu'un matin je m'éveillai entre les mains d'un enfant aux belles joues rosées, aux yeux bleus, aux longs cheveux qui retombaient en boucles blondes sur une collerette bien plissée. «A la bonne heure! pensai-je, j'aime mieux vivre en société avec ce marmot; c'est moins avilissant, et d'ailleurs il est à croire que nous ne resterons pas longtemps ensemble.»
Le lendemain même de mon nouveau début je fus conduite chez un fameux marchand de joujoux, qui, comme de raison, me trouva belle et désira me posséder.
Hélas! le petit traître me livra sans regret à l'avidité du marchand, qui me mit dans sa poche en riant tout bas d'un air sournois; il me livra avec joie même et reçut en échange, savez-vous quoi? j'ai honte de le dire: il reçut un affreux polichinelle avec deux énormes bosse» rehaussées de brocart, une sur le ventre, l'autre sur le dos, un chapeau chargé de clinquant et un épouvantable nez rouge.
Après avoir éprouvé une humiliation aussi cruelle, j'aurais pu perdre quelque chose de ma foi en mon mérite, si je n'avais éprouvé ensuite, dans mille, autres circonstances, que l'autorité de ma race est immense, et qu'avec l'aide de mes soeurs je puis forcer les regards les plus fiers et les yeux les plus beaux à se baisser devant l'éclat de ma puissance. Qu'il me suffise de dire, pour faire comprendre en un mot le pouvoir dont nous disposons, que nos favoris, généralement choisis avec intention parmi les sots, sont placés, grâce à nous, dans l'estime des hommes plus haut que les princes, plus haut que tous les génies de la terre.
Après mille aventures bizarres, après avoir fait les guerres d'Allemagne dans la poche d'un colonel, et la campagne de Russie dans un fourgon du roi Murat, je tombai entre les mains d'un Cosaque qui m'emporta dans son pays.
Pour finir ce récit incomplet, qui n'est qu'un rapide coup d'oeil jeté sur mon existence passée, je vous dirai qu'aujourd'hui je vis fort tristement dans le coffre-fort d'un vieux prince allemand. Privée d'air et de lumière, je vois avec regret mes traits se flétrir et mon incomparable beauté s'altérer chaque jour. Quand l'avare petit potentat qui s'est voué à mon culte juge à propos de m'adresser ses hommages, il le fait dans une langue qui n'est pas celle du pays où j'ai pris naissance et où j'ai régné avec tant d'éclat. Aussi suis-je atteinte d'une profonde mélancolie dans ma brillante retraite; je soupire après le soleil et le bruit; je rêve tantôt que je pétille entre les mains de joueurs à l'oeil ardent, tantôt que je luis, comme une étincelle de feu, dans ces coupes où les orfèvres nous exposent toutes nues, mes soeurs et moi, aux regards cyniques de la foule;--ou bien, songeant aux jours écoulés, je passe pu revue mes victoires et mes revers; je songe à cet enfant naïf qui me préféra un polichinelle; à ce petit homme jaune qui me confia le soin de lui livrer l'empire du monde. Je me demande, en riant d'un rire de prisonnière, ce qui serait advenu dans l'univers si, au lien de répondre au voeu secret du premier consul, je m'étais laissée tomber la face contre terre!
Je me demande tout cela et beaucoup d'autres choses encore, en attendant que la mort de mon geôlier ou l'invasion de quelque hardi voleur du Rhin vienne me tirer de ma captivité, et me rendre à l'amour de mes sujets.
La loi du 21 mars 1832, sur le recrutement de l'armée, s'exécute partout avec facilité; elle donne à la France une armée brave et disciplinée, dévouée à la patrie et à ses institutions, et sur qui reposent les plus chers intérêts de la nation, son indépendance et sa sûreté. Cependant l'expérience a révélé des imperfections qu'il importe de corriger: le remplacement, condition obligée de nos habitudes sociales, est la source d'abus graves, aussi nuisibles aux familles qu'à l'État; les nécessités de l'institution militaire ne sont point satisfaites; certaines dispositions secondaires réclament des améliorations importantes. C'est pour répondre à ces besoins qu'un projet de loi a été présenté, en 1841, à la Chambre des Députés. Adopté par cette Chambre, il n'a pu être immédiatement discuté par la Chambre des Pairs. Dans l'intervalle des sessions, soumis à une commission mixte de pairs et de députés, il a été de nouveau étudié, discuté et modifié. La Chambre des Pairs, appelée à l'examiner au commencement de 1843, y a introduit à son tour plusieurs changements, et l'a adopté le 26 avril 1843. Après cette longue élaboration, il a été présenté, le 4 mai de la même année, à la Chambre des Députés; le rapport de la commission chargée de son examen a été fait le 29 juin suivant, et, par une récente décision, la Chambre a arrêté qu'il serait soumis à ses délibérations pendant le cours du la session actuelle.
La loi du recrutement de l'armée touche à toute l'organisation sociale: il faut qu'elle ne soit ni un danger pour les libertés publiques, ni un fardeau trop lourd pour le Trésor. Elle pourvoit au premier besoin de l'État; car elle constitue sa force, et détermine ainsi tout le poids de son influence; mais comme elle est en même temps pour les familles la charge la plus pesante, elle ne doit leur imposer aucun sacrifice inutile. La durée du service, l'incorporation du contingent et le remplacement militaire sont les trois principales questions qui dominent dans la loi sur le recrutement.
L'appel obligé, c'est-à-dire le service personnel, tel est le principe de force qu'elle doit constituer. Dans son application, toutefois, ce principe a subi des modifications nombreuses pendant les trente années qui se sont écoulées depuis 1789 jusqu'en 1818. En 1789, l'Assemblée constituante rend le service personnel commun à tous les citoyens, et n'en exempte que le monarque et l'héritier présomptif de la couronne. En 1793, nul ne peut se faire remplacer. En l'an VI, tout citoyen français est défenseur de la patrie par droit et par devoir: les défenseurs conscrits sont attachés aux divers corps, ils y sont nominativement enrôlés, et ne peuvent pas se faire remplacer. En l'an VIII, les hommes impropres à supporter les fatigues de la guerre, et ceux reconnus plus utiles à l'État en continuant leurs travaux ou leurs études, sont seuls admis à se faire remplacer par un suppléant. La substitution n'est autorisée, en l'an X, qu'entre conscrits d'une même classe; tandis que le remplacement l'est également, en l'an XI, entre conscrits nés et domiciliés dans l'étendue de l'arrondissement, puis, en 1804, dans l'étendue du canton, et en 1805, dans celle du même département. Plus tard, en 1815, les conscrits sont autorisés à prendre des remplaçants dans tous les départements de l'empire indistinctement. Cette faculté a été, comme on le voit, l'objet de contraintes et de facilités fort capricieuses, suivant les vicissitudes des événements militaires, jusqu'à ce qu'elle fût législativement consacrée par la loi du 10 mars 1818, comme par les lois suivantes. Aussi, en 1806, sur un effectif de plus de 500,000 hommes, il n'y avait pas un huitième de remplaçants; 1826, cette proportion était d'un cinquième; en 1835, presque d'un quart; enfin, au 11 septembre 1842, sur un effectif de 357, 598 sous-officiers et soldats des corps qui se recrutent par la voie des appels, il y avait 85,644 remplaçants, c'est-à-dire plus du quart de cet effectif.
Le remplacement est consacré maintenant en France par une longue habitude. Dans une société livrée aux soins de l'industrie, où les propriétés sont divisées et les fortunes médiocres, où chacun doit, par un labeur sans relâche, un zèle infatigable et des veilles incessantes, préparer son état et se faire à soi-même sa place dans le monde, imposer indistinctement à tous l'obligation de passer dans une caserne plusieurs années, les plus fécondes de la vie, ce serait causer au plus grand nombre un irréparable dommage, et leur fermer la carrière, objet des veilles de leur jeunesse entière, et espoir de leur avenir. Aucun des intérêts généraux de la société n'y trouverait profit: les progrès des arts, de la science, de l'industrie, seraient arrêtés par cette loi aveugle. Le remplacement est-il donc onéreux aux classes laborieuses? Chaque année, il verse plus de 50 millions dans les familles les moins aisées. Il appelle sous les drapeaux et soumet à une discipline nécessaire des hommes que ce joug assouplit et façonne; il substitue en eux la politesse à la grossièreté, l'amour de l'ordre à l'esprit d'insubordination, et l'instruction à l'ignorance.
Le chiffre des remplaçants augmente dans une progression toujours croissante; ils sont devenus une partie essentielle et considérable de notre force publique; un grand nombre accomplissent honorablement leurs devoirs, obtiennent de l'avancement, arrivent aux grades élevés, et font oublier qu'un contrat vénal les a appelés sous le drapeau. Il est juste, toutefois, de reconnaître que, dans l'échelle des qualités morales, les remplaçants sont généralement au-dessous des jeunes soldats qui servent pour eux-mêmes. Aussi les remplacements que les chefs de corps préfèrent et acceptent le plus volontiers, sont-ils les remplacements au corps, c'est-à-dire ceux des militaires qui ont accompli leur temps de service. Ces sortes de remplacements offrent, en effet, de grands avantages. Ceux qui les contractent sont connus des chefs de corps qui peuvent toujours refuser d'admettre les hommes dont l'armée aurait à se plaindre et qu'elle n'aurait pas intérêt à conserver. Le drapeau ne garde donc que les soldats éprouvés. Un relevé des peines disciplinaires, fait sur les livres de punitions de 24 régiments, 12 d'infanterie et 12 de cavalerie, a donné les résultats suivants. Tandis que 100 remplaçants non militaires ont passé 201 jours en prison et 630 jours à la salle de police, les remplaçants au corps n'ont subi, pour 100 hommes, que 66 jours de prison et 515 de salle de police. D'ailleurs, les remplaçants pris sous les drapeaux possèdent à la fois la vigueur que donnent les armées, et la pratique des armes que donne un long service. En 1841, sur 98,000 remplaçants, près de 28,000 avaient déjà servi.
Le contingent annuel et la durée du service sont les éléments primitifs de l'institution militaire. C'est par eux qu'est résolu cet important problème de lier l'armée à la nation, et de l'organiser de telle sorte que, citoyenne sans cesser d'être militaire, elle puisse passer rapidement de l'état de paix à l'état de guerre, et de l'état de guerre à l'état de paix, en ménageant les intérêts de nos finances et ceux de la population, mais en assurant toujours à l'indépendance nationale toute la force dont elle pourrait avoir besoin. Cette force est depuis longtemps déterminée, et l'on a reconnu que notre armée sur le pied de guerre devait présenter un effectif de 500,000 hommes au moins. Un effectif aussi considérable ne saurait être maintenu sous le drapeau, quand les éventualités de l'avenir ne le rendent pas nécessaire. Les besoins du pays et les limites de l'impôt ne permettent pas de l'entretenir en temps de paix. L'armée doit, par conséquent, être divisée en deux fractions inégales: la première, active et soldée, dont l'effectif est déterminé annuellement par la loi de finances; la seconde qui, ne coûtant rien à l'État, attend dans le repos le moment d'être utile à la patrie. Telle est formule de la réserve.
Au premier aspect, il paraîtrait tout naturel de penser que, d'après l'incorporation successive des contingents annuels, les militaires ayant passé sous le drapeau devaient constituer le principal effectif de cette réserve, et que les jeunes soldats ne pouvaient y compter que comme complément. En effet, au 1er septembre 1834, il y avait déjà dans la réserve 79,926 sous-officiers et soldats instruits, prêts au premier appel, et seulement 3,155 jeunes soldats laissés dans leurs foyers; mais telle est l'élasticité des dispositions de l'article 29 de la loi, aujourd'hui encore en vigueur, du 21 mars 1832, qu'au 1er avril 1810, sur 135,000 hommes dont se composait la réserve, il y avait seulement 297 hommes qui eussent activement figuré dans les rangs. La gravité d'un tel état de choses devait se manifester plus tard. Quand, en 1810, l'effectif de l'armée dut être porté de 317,826 hommes à plus de 500,000, la réserve fut appelée; et, dans l'espace de peu de mois, l'armée reçut 185,786 hommes, dont une partie comptait déjà plusieurs années de service, et qui, cependant, voyaient le drapeau pour la première fois. Il n'y a donc, dans ce système de réserve mixte, aucune garantie pour l'institution militaire. Pour entrer dans une voie plus assurée, le nouveau projet de loi, adopté par la Chambre des Pairs le 26 avril 1843, et soumis actuellement aux délibérations de la Chambre des Députés, propose d'incorporer en entier le contingent, et de porter à 8 ans la durée du service, en déterminant la libération au 30 juin de chaque année. La durée du service actif resterait d'ailleurs toujours soumise aux éventualités politiques et financières.
La loi du 10 mars 1818 avait fixé à 12 années la durée du service, dont 6 passées dans la réserve; celle du 9 juin 1821 l'avait réduite à 8 années, et celle du 21 mars 1832 à 7 années.
Dans les États étrangers, la durée du service est fort variable, comme l'attestent les chiffres suivants:
Autriche: soldats d'Italie et du Tyrol, 8 ans; soldats des États héréditaires et de la Gallicie, qui servaient autrefois 11 ans aujourd'hui 10 ans; soldats de la Hongrie, 10 ans.
Bavière: armée permanente, 6 ans; armée éventuelle, composée de la landwehr partagée en deux bans qui comprennent, le premier, les hommes de 21 à 40 ans non incorporés dans l'armée active; et, le second, les hommes de 40 à 60 ans.
États-Unis: 5 ans; l'armée ne doit se recruter que par engagements volontaires; tou» les blancs, de 18 à 35 ans, peuvent être enrôlés au prix de 60 francs l'engagement.
Prusse: en temps de paix, 2 ou 3 ans; puis 2 ans sur les contrôles de la réserve; les soldats qui cessent d'appartenir à l'armée active font partie, jusqu'à 32 ans, de la landwehr du premier ban; et, de 32 ans à 40, de la landwehr du second ban; de 40 à 50 ans, ils sont encore tenus de marcher, en cas d'invasion: c'est ce qu'on nomme le landsturm.
Russie: 25 ans dont 15 ans dans l'armée active, 5 ans dans les bataillons ou escadrons de réserve, et 5 ans dans la réserve générale de l'armée.
Saxe: armée permanente, 6 ans dans l'armée active et 5 ans dans la réserve de guerre; l'armée éventuelle est composée des individus non appelés au service actif; il y a, en outre, pour le contingent de la Confédération, une réserve de guerre comprenant les hommes de l'armée active qui ont quitté les drapeaux avant d'avoir achevé leur temps légal de service, et ceux qui, après l'avoir complété, sont astreints à la réserve pendant trois autres années.
Jusqu'à ce moment le point de départ pour le service a été fixé au 1er janvier; le projet de loi propose de le fixer au 1er juillet de chaque année, qui est la vraie date du commencement du service. Ce n'est en effet qu'au 1er juillet au plus tôt que peut être formé le contingent: c'est seulement alors que les hommes deviennent jeunes soldats et sont à la disposition du gouvernement. Jusque-là ils sont entièrement libres et maîtres de leurs actions. Ainsi ils ne sont point forcés de se présenter au tirage, ni devant le conseil de révision; ils peuvent même se marier, voyager selon leur bon plaisir. Il semble donc peu rationnel de continuer à faire compter pour service militaire six mois pendant lesquels le contingent n'existe pas, six mois pendant lesquels tous les jeunes gens qui doivent concourir à la formation de ce contingent (et ils sont 300,000) ont une position parfaitement identique à celle de tous les autres citoyens.
Tous les jeunes Français sont soumis au recrutement. Chaque année une loi détermine le nombre d'hommes dont se compose le contingent. Une ordonnance royale les répartit entre les départements et les cantons, proportionnellement au nombre des jeunes gens inscrits sur les listes du tirage de la classe appelée. Le contingent assigné à chaque canton est fourni par un tirage au sort entre les jeunes Français qui ont leur domicile légal dans le canton, et qui ont atteint l'âge de 20 ans révolus dans le courant de l'année précédente. Les tableaux de recensement des jeunes gens soumis au tirage sont dressés par les maires, publiés et affichés dans chaque commune. Les tableaux dressés, un tirage au sort désigne les jeunes gens qui seront appelés à faire partie du l'armée. Ceux qui auraient été condamnés pour fraudes ou manoeuvres ayant pour but d'échapper à la loi sont inscrits en tête des listes de tirage, comme si les premiers numéros leur étaient échus. Les jeunes gens de la classe appelée sont inscrits sur les tableaux de recensement dans l'ordre alphabétique de leur nom de famille.
Parmi les jeunes gens qui concourent au tirage, les uns sont exemptés du service, les autres dispensés. Les causes d'exemption et de dispense sont énumérées dans la loi, et elles ne doivent pas être étendue sans raisons graves. Considérés comme s'ils avaient satisfait à l'appel, les dispensés comptent numériquement dans le contingent, mais ils ne comptent pas dans l'armée; l'exempté au contraire, est remplacé par numéro subséquent, et dès lors toute exemption a pour effet de détruire l'arrêt du sort, et de reporter le fardeau du service sur ceux qu'il en avait affranchis.
Le jugement des exemptions et des dispenses est attribué au conseil de révision. Dans les mains de cette juridiction spéciale repose l'exécution de la loi, et l'on pourrait dire la composition de l'armée. Pour les cas rigoureusement définis, les termes de la loi règlent la conduite du conseil et lui dictent ses résolutions. Mais la catégorie d'exemptions la plus nombreuse, celle qui se rapporte aux infirmités, reste entièrement abandonnée à son appréciation discrétionnaire. Chaque année, sur environ 300,000 conscrits, plus de 50,000 obtiennent leur exemption à ce titre. Le conseil de révision est un jury suprême qui prononce sans appel.
Dans sa composition actuelle, l'armée est représentée par un officier général; l'État, par le préfet et un conseiller de préfecture qu'il désigne; les familles, par un membre du conseil général du département et par un membre du conseil de l'arrondissement, tous deux aussi à la désignation du préfet. Un membre de l'intendance militaire, assiste aux opérations du conseil et est entendu toutes les fois qu'il le demande.
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Une loi du 12 juin 1843 a fixé à 80,000 hommes le contingent de la classe de 1843. Ce contingent, qui a été le même pour toutes les années depuis 1830, ne fournit que 65,000 hommes à l'armée de terre; 15,000 doivent être déduits pour le service de la flotte, les insoumissions, etc.
En vertu d'une ordonnance royale du 5 décembre dernier, les tableaux de recensement, ouverts à partir du 1er janvier 1844, ont été publiés et affichés les dimanches 21 et 28 du même mois, ainsi que l'exige l'article 8 de la loi du 12 mars 1832. L'examen de ces tableaux et les tirages au sort, prescrits par l'article 10 de la même loi, devaient commencer le 19 février; mais comme le 19 tombait le mardi gras, des instructions du ministre de la guerre ont autorisé le renvoi des opérations à un autre jour pour les cantons où il aurait pu être à craindre que les saturnales du carnaval ne vinssent troubler l'ordre et la régularité du tirage. C'est ce qui a eu lieu notamment à Paris, où le tirage des jeunes gens du 1er arrondissement, fixé d'abord au 19 février, a été renvoyé au 6 mars, et où les opérations ont commencé, le 22 février, par le 2e arrondissement, pour être continuées sans interruption jusqu'au 6 mars inclusivement.
Les numéros de tirage sont écrits ou imprimés sur des bulletins uniformes. Chaque bulletin porte un numéro différent, de manière que la totalité des bulletins forme une série continue de numéros, depuis le numéro 1, égale au nombre des jeunes gens appelés à tirer. Le sous-préfet (à Paris, le maire de chaque arrondissement remplace le sous-préfet), après avoir reconnu publiquement que le nombre des bulletins est le même que celui des jeunes gens qui doivent prendre part au tirage, les paraphe, les mêle et les jette dans l'urne. Les communes du canton sont appelées pour le tirage suivant l'ordre alphabétique de leurs noms, et les jeunes gens de chaque commune suivant l'ordre de leur inscription sur les tableaux de recensement. Au fur et à mesure que les jeunes gens sont appelés, ils tirent de l'urne un numéro. Les parents des absents, ou, à leur défaut, le maire de leur commune, tirent à leur place. A mesure que les bulletins sont tirés de l'urne, le sous-préfet inscrit sur la liste du tirage, en regard du numéro sorti, les nom, prénoms et surnoms de celui auquel le numéro appartient, ainsi que les noms et prénoms de ses père et mère. Le numéro sorti est inscrit en outre sur le tableau du recensement, en regard du nom de celui auquel il appartient. L'ordre des numéros tirés par les jeunes gens détermine toujours celui de leur appel pour la formation du contingent. A mesure que les jeunes gens se présentent, le sous-préfet leur demande s'ils ont des motifs d'exemption ou de dispense à faire valoir, et il en fait mention tant sur la liste du tirage que sur le tableau de recensement. Si des jeunes gens réclament l'exemption comme n'ayant pas la taille fixée par la loi, le sous-préfet, avant d'inscrire ses observations, fait toiser les réclamants, lesquels, à cet effet, sont placés sur le marchepied d'un double mètre poinçonné et étalonné, dont la traverse est élevée à un mètre 560 millimètres.
Immédiatement après le tirage de chaque canton, le sous-préfet envoie au préfet du département une expédition authentique de la liste du tirage. Le, préfet, de son côté, forme un état indiquant, par canton, le nombre des jeunes gens inscrits sur les listes du tirage de la classe. Cet état est adressé au ministre de la guerre. Tous ceux de la classe de 1843 devront lui parvenir le 20 mars 1844 au plus tard. La répartition du contingent de cette classe, entre les départements, sera faite ultérieurement par une ordonnance royale, qui réglera en même temps les autres opérations relatives à l'appel de ladite classe.
Promenade des Conscrits après le tirage.
De nombreuses demandes sont formées chaque année à l'effet d'obtenir, par exception, le maintien dans leurs foyers de jeunes soldats qui, bien que méritant par leur position une faveur toute particulière, à titre de soutiens de famille, n'ont pas pu être classés en ordre utile sur les listes des hommes de cette catégorie dressées par les conseils de révision dans la proportion habituelle de dix sur mille hommes du contingent. En 1843 cependant il a été satisfait plus largement, sous ce rapport, aux besoins des populations, et M. le ministre de la guerre a décidé que la proportion précédemment établie serait portée au double pour la classe de 1842, c'est-à-dire à vingt sur mille hommes (ou deux sur cent) du contingent de cette classe.
Après le tirage, les jeunes gens ont en général l'habitude de placer sur le devant de leur chapeau le numéro qui leur est échu au sort, et de l'attacher avec des rubans de diverses couleurs, le plus souvent tricolores. Puis ceux de la même commune se réunissent et retournent ensemble chez eux, bras dessus bras dessous, chantant, criant, marchant au pas, tambour en tête. Tout le long de la route ils font de fréquentes stations, arrosées de libations nombreuses, ceux-ci en l'honneur de la chance qui les a favorisés, ceux-là pour s'étourdir et noyer dans le vin le chagrin d'avoir attrapé un mauvais numéro. Les uns et les autres, partis fièrement au pas du chef-lieu de canton, ne rentrent guère dans la commune que d'un pas plus que chancelant: ce qui a fait plaisamment donner à ces sortes de détachements d'apprentis militaires le nom trop bien mérité de compagnies des litres.
Depuis 1830, de nombreuses améliorations ont attaché l'armée au pays par des liens étroits. L'état des officiers a été garanti, l'avancement soumis à des règles de justice, la solde des officiers, sous-officiers et soldats améliorée, les pensions de retraite étendues; deux écoles ouvertes dans chaque régiment d'infanterie ou de cavalerie, l'une, du premier degré, destinée aux soldats et aux caporaux ou brigadiers; l'autre, de deuxième degré, pour les sous-officiers; 50 à 60,000 hommes admis annuellement dans ces écoles; un certain nombre d'emplois réservés dans les forêts et dans les douanes aux militaires qui auraient, comme sous-officiers, contracté et terminé au moins un réengagement; les carrières civiles ouvertes ainsi à ceux qui n'obtiennent point l'épaulette; enfin les troupes appliquées en France et en Algérie aux grands travaux d'utilité publique.