Le 14 juin venu, aucune de ces circonstances n'était réalisée. Le général Dupont n'avait point paru; la junte de Séville exigeait la reddition pure et simple; quant au vent, il soufflait de l'est, et poussait au fond de la rade, au lieu de pousser à la sortie. On avait justement le vent qu'on aurait souhaité quelques jours plus tôt pour se jeter sur la Caraque, avant que les canaux en fussent obstrués. Les moyens de l'ennemi étaient triplés. Il ne restait qu'à essuyer une lente et infaillible destruction, sous une canonnade à laquelle on ne pourrait pas répondre de manière à se venger. Se rendre laissait au moins la chance d'être tiré de prison quelques jours après par une armée française victorieuse. Il fallut donc amener le pavillon sans autre condition que la vie sauve. Perte des derniers restes de la flotte de Trafalgar. Les braves marins de Trafalgar, toujours malheureux par les combinaisons d'une politique qui avait le continent en vue plus que la mer, furent encore sacrifiés ici, et constitués prisonniers d'une nation alliée, qui, après les avoir si mal secondés à Trafalgar, se vengeait sur eux d'événements généraux dont ils n'étaient pas les auteurs. Les vaisseaux furent désarmés, les officiers conduits prisonniers dans les forts, aux applaudissements frénétiques d'une populace féroce. Ainsi finit à Cadix même l'alliance maritime des deux nations, à la grande joie des Anglais débarqués à terre, et se comportant déjà dans le port de Cadix comme dans un port qui leur aurait appartenu! Ainsi s'évanouissaient, l'une après l'autre, les illusions qu'on s'était faites sur la Péninsule, et chacune d'elles, en s'évanouissant, laissait apercevoir un immense danger!
L'amiral Rosily venait de succomber, parce que le général Dupont n'avait pu arriver à temps pour lui tendre la main: qu'allait-il advenir du général Dupont lui-même, jeté avec dix mille jeunes soldats au milieu de l'Andalousie insurgée? On avait compté que tout s'aplanirait devant lui; que cinq à six mille Suisses le renforceraient en route; qu'une division française, traversant paisiblement le Portugal, le rejoindrait par Elvas, et qu'il pourrait ainsi marcher sur Séville et Cadix avec vingt mille hommes. Mais enveloppés par l'insurrection, la plus grande partie des Suisses s'étaient donnés à elle. Le Portugal, commençant à partager l'émotion de l'Espagne, n'était pas plus facile à traverser, et le général Kellermann avait pu s'avancer à peine avec de la cavalerie jusqu'à Elvas. Toutes les facilités qu'on avait rêvées, en se fondant sur l'ancienne soumission de l'Espagne, se changeaient en difficultés. Chaque village devenait un coupe-gorge pour nos soldats; les vivres disparaissaient, et il ne restait partout qu'un climat dévorant.
Le général Dupont, en s'arrêtant en Andalousie, avait été bien loin de soupçonner un pareil état de choses. Il n'avait jamais beaucoup compté ni sur les Suisses qui devaient lui arriver par Grenade, ni sur la division française qui devait le joindre à travers le Portugal. Il avait compté sur ses propres troupes, sur la jonction de ses deux divisions, et, fort de vingt mille Français, il n'avait pas douté un moment de venir à bout de l'Andalousie. Mais il s'agissait de savoir si ses courriers auraient pu parvenir jusqu'à Madrid, où l'on avait retenu ses deux divisions, dans l'incertitude de ce qui pourrait se passer au centre de l'Espagne. Il demeura ainsi une dizaine de jours à Cordoue, attendant des instructions et des secours qui n'arrivaient pas. Cependant la nouvelle du désastre de la flotte, celle de la défection des Suisses et des troupes du camp de Saint-Roque, la réponse faite par le général Castaños à un envoyé qu'on lui avait dépêché, et qui prouvait qu'il était irrévocablement engagé dans l'insurrection, finirent par révéler au général Dupont le danger de sa position. Le général Dupont, après avoir passé dix jours à Cordoue, sans voir arriver ses renforts, rétrograde jusqu'à Andujar. D'une part il voyait venir sur lui, à droite et par Séville, l'armée de l'Andalousie; de l'autre, à gauche et par Jaen, l'armée de Grenade. Celle-ci était pour le moment la plus dangereuse, car de Jaen elle n'avait qu'un pas à faire pour se rendre à Baylen, tête des défilés de la Sierra-Morena, dont le général était à environ vingt-quatre lieues de France en restant à Cordoue. Une telle situation n'était pas tenable, et il ne pouvait pas laisser à l'ennemi la possession des passages de la Sierra-Morena sans périr. C'était bien assez d'y souffrir les bandes indisciplinées d'Augustin Echavarri qui les infestaient et y arrêtaient les courriers et les convois. Il prit donc, quoique à regret, le parti de quitter Cordoue, et de rétrograder jusqu'à Andujar, où il allait être sur le Guadalquivir, à sept lieues de Baylen, et beaucoup plus près des défilés de la Sierra-Morena. Ainsi, au lieu de la promenade conquérante de l'Andalousie, il fut contraint à un mouvement rétrograde.
Comme rien ne le pressait, il opéra cette retraite avec ordre et lenteur. Il partit le 17 juin au soir, afin de marcher la nuit, ainsi qu'on a coutume de le faire en cette saison, et sous ce climat brûlant. Depuis ce qu'on avait appris de la cruauté des Espagnols, aucun malade ou blessé pouvant supporter les fatigues du déplacement ne voulait être laissé en arrière. Longue file de charrois à la suite de l'armée, parce qu'aucun blessé ou malade ne veut être laissé en arrière. Il fallait donc traîner après soi une immense suite de charrois, qui mirent plus de cinq heures à défiler, et que les Espagnols, les Anglais, dans leurs gazettes, qualifièrent plus tard de caissons chargés des dépouilles de Cordoue. On avait trouvé six cent mille francs à Cordoue, et enlevé fort peu de vases sacrés. La plupart de ces vases avaient été restitués, et trois ou quatre caissons d'ailleurs auraient suffi à emporter, en fait d'objets précieux, le plus grand butin imaginable. Mais des blessés, des malades en nombre considérable, beaucoup de familles d'officiers qui avaient suivi notre armée en Espagne, où elle semblait plutôt destinée à une longue occupation qu'à une guerre active, étaient la cause de cette interminable suite de bagages. On laissa toutefois quelques malades et quelques blessés à Cordoue, sous la garde des autorités espagnoles, qui du reste tinrent la parole donnée au général Dupont d'en avoir le plus grand soin. Si, en effet, les odieux massacres que nous avons rapportés étaient à craindre en Espagne dans les bourgs et les villages, dont étaient maîtres des paysans féroces, on avait moins à les redouter dans les grandes villes, où dominait habituellement une bourgeoisie humaine et sage, étrangère aux atrocités commises par la populace.
On n'eut aucune hostilité à repousser durant la route; mais, parvenue à Montoro, l'armée fut saisie d'horreur en voyant suspendus aux arbres, à moitié ensevelis en terre ou déchirés en lambeaux, les cadavres des Français surpris isolément par l'ennemi. Sentiment de nos soldats en voyant les cadavres de leurs camarades horriblement mutilés dans le bourg de Montoro. Jamais nos soldats n'avaient rien commis ni rien essuyé de pareil dans aucun pays, bien qu'ils eussent fait la guerre partout, en Égypte, en Calabre, en Illyrie, en Pologne, en Russie! L'impression qu'ils en ressentirent fut profonde. Ils furent encore moins exaspérés, quoiqu'ils le fussent beaucoup, qu'attristés du sort qui attendait ceux d'entre eux qui seraient ou blessés, ou malades, ou attardés sur une route par la fatigue, la soif, la faim. Une sorte de chagrin s'empara de l'armée, et y laissa des traces fâcheuses.
Le lendemain 18 juin, on arriva à Andujar sur le Guadalquivir. Tous les habitants, qui craignaient qu'on ne vengeât sur eux les massacres commis tant à Andujar que dans les bourgs environnants, s'étaient enfuis, et on trouva cette petite ville absolument abandonnée. Établissement de l'armée française à Andujar. On la fouilla pour y chercher des vivres, et on en découvrit suffisamment pour les premiers jours. Le général Dupont plaça dans Andujar même les marins de la garde, qui étaient les plus solides et les plus sages des troupes qu'il avait avec lui. Il fit engager par des émissaires tous les habitants à revenir, leur promettant qu'il ne leur serait fait aucun mal, et il réussit effectivement à les ramener. La ville d'Andujar présentait, pour les blessés et les malades, quelques ressources, dont on usa avec ordre, de manière à ne pas les épuiser inutilement. On s'occupa aussi d'y attirer, soit avec de l'argent, dont on avait apporté une certaine somme, soit avec des maraudes bien organisées, des moyens de subsister. Andujar avait un vieux pont sur le Guadalquivir, avec des tours mauresques qui faisaient office de tête de pont. On remplit ces tours de troupes d'élite. On éleva à droite et à gauche quelques ouvrages. Puis on établit la première brigade sur le fleuve et un peu en avant, la seconde à droite et à gauche de la ville d'Andujar, les Suisses en arrière de cette ville, la cavalerie au loin dans la plaine, observant le pays jusqu'au pied des montagnes de la Sierra-Morena. En un mot, on fit un établissement où, moyennant beaucoup d'activité à s'approvisionner, l'on pouvait se soutenir assez long-temps, et attendre en sécurité les renforts demandés à Madrid.
Tout eût été bien dans cette résolution de rétrograder pour se rapprocher des défilés de la Sierra-Morena, si on avait pris, par rapport à ces défilés, la position la meilleure. Malheureusement il n'en était rien, et ce fut une première faute dont le général Dupont eut plus tard à se repentir. Le vrai motif pour abandonner Cordoue et les ressources de cette grande ville, c'était la crainte de voir sur la gauche de l'armée les insurgés de Grenade avancés jusqu'à Jaen, passer le Guadalquivir à Menjibar, se porter à Baylen, et fermer les défilés de la Sierra-Morena. (Voir la carte no 44.) Comme à Cordoue on était à vingt-quatre lieues de Baylen, cette distance rendait le danger immense. À Andujar, on n'était plus, il est vrai, qu'à sept lieues de Baylen, mais à sept lieues enfin, et il restait une chance de voir l'ennemi se porter à l'improviste vers les défilés. De plus, il y avait au delà de Baylen d'autres issues, par lesquelles on pouvait aussi pénétrer dans les défilés de la Sierra-Morena: c'était la route de Baeza et d'Ubeda, donnant sur la Caroline, point où les défilés commencent véritablement. Il fallait donc d'Andujar veiller sur Baylen, et non-seulement sur Baylen, mais sur Baeza et Ubeda, ce qui exigeait un redoublement de soins. Le parti le plus convenable à prendre en quittant Cordoue, c'était d'abonder complétement dans la sage pensée qui faisait abandonner cette ville, et de se porter à Baylen même, où, par sa présence seule, on aurait gardé la tête des défilés, et d'où on aurait, avec quelques patrouilles de cavalerie, aisément observé la route secondaire de Baeza et d'Ubeda. Baylen avait d'autres avantages encore, c'était d'offrir une belle position sur des coteaux élevés, en bon air, d'où l'on apercevait tout le cours du Guadalquivir, et d'où l'on pouvait tomber sur l'ennemi qui voudrait le franchir. Sans doute, si ce fleuve n'eût pas été guéable en plus d'un endroit, on aurait pu tenir à être sur ses bords mêmes, afin d'en défendre le passage de plus près. Mais le Guadalquivir pouvant être passé sur une infinité de points, le mieux était de s'établir un peu en arrière, sur une position dominante, de laquelle on verrait tout, et d'où l'on pourrait se jeter sur le corps qui aurait traversé le fleuve, pour le culbuter dans le ravin qui lui servait de lit. Baylen avait justement tous ces avantages. Le sacrifice d'Andujar, comme centre de ressources, était trop peu de chose pour qu'on méconnût les raisons que nous venons d'exposer. Ce fut donc, nous le répétons, une véritable faute que de s'arrêter à Andujar, au lieu d'aller à Baylen même, pour couper court à toute tentative de l'ennemi sur les défilés. Du reste, avec une active surveillance, il n'était pas impossible de réparer cette faute, et d'en prévenir les conséquences. Le général Dupont s'établit donc à Andujar, attendant des nouvelles de Madrid qui n'arrivaient guère, car il était rare qu'un courrier réussît à franchir la Sierra-Morena.
Tel était à la fin de juin le résultat des premiers efforts qu'on avait faits pour comprimer l'insurrection espagnole. Le général Verdier avait dissipé le rassemblement de Logroño; le général Lasalle, celui de Valladolid et de la Vieille-Castille. Le général Lefebvre avait rejeté les Aragonais dans Saragosse, mais se trouvait arrêté devant cette ville. Le général Duhesme à Barcelone était obligé de combattre tous les jours pour se tenir en communication avec le général Chabran, expédié sur Tarragone. Le maréchal Moncey, acheminé sur Valence, n'avait pas dépassé Cuenca, attendant là que la division Chabran eût fait plus de chemin vers lui. Enfin le général Dupont, arrivé victorieux à Cordoue, après avoir pris et saccagé cette ville, avait rétrogradé vers les défilés de la Sierra-Morena, pour lesquels il avait des craintes, et changé la position de Cordoue contre celle d'Andujar. La flotte française de Cadix, faute de secours, venait de succomber.
Tous ces détails, on les connaissait à peine à Madrid et à Bayonne. On ne savait que ce qui concernait Ségovie, Valladolid, Saragosse, et tout au plus Barcelone. Quant à ce qui concernait le midi de l'Espagne, on l'ignorait entièrement, ou à peu près. Si on en apprenait quelque chose à Madrid, c'était par des émissaires secrets appartenant aux couvents ou aux grandes maisons d'Espagne. On répandait en effet avec joie, parmi les Espagnols dévoués à Ferdinand VII, que la flotte française avait été détruite, que les troupes régulières de l'Andalousie et du camp de Saint-Roque s'avançaient sur le général Dupont, que celui-ci avait été obligé de décamper, qu'il était bloqué dans les défilés de la Sierra-Morena; que le maréchal Moncey ne sortirait pas d'autres défilés tout aussi difficiles, ceux de Requena; que Saragosse resterait invincible; que l'échec essuyé à Valladolid par don Gregorio de la Cuesta n'était rien, que celui-ci revenait avec le général Blake à la tête des insurgés des Asturies, de la Galice, de Léon, pour couper la route de Madrid aux Français; que le nouveau roi Joseph, devant tous les jours partir de Bayonne, n'en partirait pas, et que cette formidable armée française serait probablement bientôt obligée d'évacuer la Péninsule. Ces nouvelles, fausses ou vraies, une fois parvenues à Madrid, étaient ensuite consignées dans des bulletins écrits à la main, ou insérées dans des gazettes imprimées au fond des couvents, et répandues dans toute la Péninsule. D'abondantes quêtes au profit des insurgés signalaient la joie qu'on éprouvait à Madrid de leurs succès, et le désir qu'on avait de leur fournir tous les secours possibles.
L'état-major français recueillait ces bruits, et, bien qu'il n'en crût rien, il en était inquiet néanmoins, et les mandait à Bayonne. L'infortuné Murat avait tant demandé à rentrer en France, que, malgré le désir de conserver à Madrid ce fantôme d'autorité, on lui avait permis de partir, et il en avait profité avec l'impatience d'un enfant. Le général Savary était devenu dès lors le chef avoué de l'administration française, et faisait trembler tout Madrid par sa contenance menaçante, et sa réputation d'exécuteur impitoyable des volontés de son maître. Plein de sagacité, il appréciait très-bien la situation, et n'en dissimulait aucunement la gravité à Napoléon. Ayant conçu des craintes pour les corps avancés du maréchal Moncey et du général Dupont, il se décida à se démunir de troupes à Madrid, et à faire partir deux divisions pour le midi de l'Espagne. Déjà un convoi de biscuit et de munitions, expédié au général Dupont, avait été arrêté au Val-de-Peñas, et il avait fallu un combat acharné pour franchir ce bourg. Envoi de la division Vedel aux défilés de la Sierra-Morena, et instructions données au général Dupont. Le général Savary dirigea la division Vedel, seconde de Dupont, et forte de près de six mille hommes d'infanterie, de Tolède sur la Sierra-Morena, avec ordre de dégager ces défilés, et de rejoindre son général en chef. On estimait que celui-ci, parti avec 12 ou 13 mille hommes, et en comptant avec la division Vedel environ 17 ou 18 mille, serait en mesure de se soutenir en Andalousie. On lui intimait, en tout cas, l'ordre de tenir bon dans les défilés de la Sierra-Morena, afin d'empêcher les insurgés de pénétrer dans la Manche. Cependant le général Savary, doué d'un tact assez sûr et devinant que le général Dupont était le plus compromis, à cause des troupes régulières du camp de Saint-Roque et de Cadix qui marchaient contre lui, se disposait à lui envoyer à Madridejos, c'est-à-dire à moitié chemin d'Andujar, sa troisième division, celle que commandait le général Frère; ce qui aurait porté son corps à 22 ou 23 mille hommes, et l'aurait mis au-dessus de tous les événements. Envoi de la division Frère à San-Clemente, pour qu'elle puisse secourir au besoin, soit le maréchal Moncey, soit le général Dupont. Toutefois, sur une observation de Napoléon, il envoya la division Frère non pas à Madridejos, au centre de la Manche, mais à San-Clemente. À San-Clemente elle ne se trouvait pas plus éloignée du général Dupont qu'à Madridejos, et elle pouvait au besoin aller au secours du maréchal Moncey, dont on ignorait le sort autant qu'on ignorait celui du général Dupont, et qu'on n'espérait plus secourir par Tarragone, car le général Chabran, obligé de rétrograder sur Barcelone, venait d'y rentrer.
Ces précautions prises, on crut pouvoir se rassurer sur les deux corps français envoyés au midi de l'Espagne, et attendre la suite des événements. Il ne restait plus à Madrid que deux divisions d'infanterie, la seconde et la troisième du corps du maréchal Moncey, la garde impériale et les cuirassiers. C'était assez pour l'instant, l'arrivée du roi Joseph avec de nouvelles troupes devant bientôt remettre les forces du centre sur un pied respectable. Seulement le général Savary renonça, avec l'approbation de l'Empereur, à envoyer une colonne sur Saragosse, et laissa à l'état-major général de Bayonne le soin d'amener devant cette ville insurgée des forces capables de la réduire.
Dans ce moment, la constitution de Bayonne, comme on l'a vu au livre précédent, venait de s'achever. Il importait de hâter le départ de Joseph pour Madrid par deux raisons, d'abord la nécessité de remplacer l'autorité du lieutenant général Murat, et secondement l'urgence de faire parvenir à Madrid les renforts qu'on retenait pour servir d'escorte au nouveau roi. Napoléon avait tout disposé en effet pour lui procurer une réserve de vieilles troupes, dont une partie le suivrait à Madrid, une autre renforcerait en route le maréchal Bessières, afin de tenir tête aux insurgés des Asturies et de la Galice qui ramenaient au combat les insurgés de la Vieille-Castille, battus au pont de Cabezon sous Gregorio de la Cuesta; une troisième enfin irait sous Saragosse contribuer à la prise de cette ville importante. Napoléon, avons-nous dit, avait amené de Paris au camp de Boulogne, du camp de Boulogne à Rennes, de Rennes à Bayonne, six anciens régiments, les 4e léger et 15e} de ligne, les 2e et 12e légers, enfin les 14e et 44e de ligne, deux bataillons de la garde de Paris, les troupes de la Vistule, et enfin plusieurs régiments de marche. Aux six régiments d'ancienne formation dirigés sur l'Espagne, il en avait joint deux pris sur le Rhin, le 51e et le 49e de ligne, et il avait donné des ordres pour en tirer des bords de l'Elbe quatre autres de la plus grande valeur, les 32e, 58e, 28e et 75e de ligne, qui faisaient partie des troupes d'observation de l'Atlantique; c'était un total de douze vieux régiments ajoutés aux corps provisoires envoyés primitivement en Espagne. Il se préparait ainsi à Bayonne une réserve considérable pour faire face aux difficultés de cette guerre, qui grandissaient à vue d'œil. Il ne borna point là ses précautions. Colonnes chargées de veiller sur les frontières des Pyrénées pour en écarter les guérillas. Craignant que les coureurs de la Navarre, de l'Aragon, de la haute Catalogne, ne vinssent insulter la frontière française, ce qui eût été un fâcheux désagrément pour un conquérant qui, deux mois auparavant, croyait être maître de la Péninsule, depuis les Pyrénées jusqu'à Gibraltar, il forma quatre colonnes le long des Pyrénées, fortes chacune de 12 à 1,500 hommes, et composées de gendarmerie à cheval, de gardes nationales d'élite, de montagnards des Pyrénées organisés en compagnies de tirailleurs, enfin de quelques centaines de Portugais provenant des débris de l'armée portugaise transportés en France. Ces colonnes devaient veiller sur la frontière, repousser toute insulte des guérillas, et au besoin descendre le revers des Pyrénées pour y prêter main-forte aux troupes françaises quand celles-ci en auraient besoin.
Toutefois, pour les Pyrénées orientales ce n'était pas assez, et il fallait venir au secours du général Duhesme bloqué dans Barcelone. Les choses dans cette province en étaient arrivées à ce point que le fort de Figuières, où l'on avait introduit une petite garnison française lors de la surprise des places fortes espagnoles en mars dernier, était entièrement bloqué, et exposé à se rendre faute de vivres.
Napoléon résolut de former là un petit corps de 7 à 8 mille hommes, sous l'un de ses aides-de-camp les plus habiles, le général Reille, de l'envoyer avec un convoi de vivres à Figuières, et de le réunir ensuite sous Girone au général Duhesme, afin de porter le corps de Catalogne à environ 20 mille hommes. Mais il n'était pas facile de rassembler une pareille force dans le Roussillon, aucune troupe ne stationnant ordinairement en Provence ni en Languedoc. Napoléon sut néanmoins en trouver le moyen. À la colonne de gendarmerie, de gardes nationaux, de montagnards, de Portugais, qui, sous le général Ritay, devait garder les Pyrénées orientales, il ajouta deux nouveaux régiments italiens, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, qui faisaient partie des troupes toscanes, et qu'il avait eu de bonne heure la précaution d'acheminer sur Avignon. Il y avait en Piémont les corps dont avaient été tirées la division française Chabran et la division italienne Lechi. Napoléon leur emprunta de nouveaux détachements, faciles à trouver à cause de l'abondance des dépôts en conscrits, et les dirigea vers le Languedoc sous le titre de bataillons de marche de Catalogne. Il prit en outre à Marseille, Toulon, Grenoble, plusieurs troisièmes bataillons qui étaient en dépôt dans ces villes, un bataillon de la cinquième légion de réserve stationnée à Grenoble, et, enfin, s'adressant à tous les régiments qui avaient leurs dépôts sur les bords de la Saône et du Rhône, et qui pouvaient par eau envoyer en quelques jours des détachements à Avignon, il leur emprunta à chacun une compagnie, et en forma deux bataillons excellents, qu'il qualifia du titre de premier et second bataillon provisoire de Perpignan. C'est avec cette industrie qu'il parvint à réunir un second corps de 7 à 8 mille hommes pour la Catalogne, sans affaiblir d'une manière sensible ni l'Italie ni l'Allemagne. Heureusement pour lui, le calme dont jouissait la France lui permettait de se priver sans inconvénient même des troupes de dépôt. Seulement, ces troupes de toute origine, de toute formation, les unes italiennes, les autres suisses, portugaises et françaises, la plupart jeunes et point aguerries, présentaient de bizarres assemblages, et ne pouvaient valoir quelque chose que par l'habileté des chefs qui seraient chargés de les commander.
Ces soins pris pour amener sur la frontière d'Espagne les forces nécessaires, Napoléon s'occupa d'en disposer conformément aux besoins du moment. Il avait successivement acheminé sur Saragosse les trois régiments d'infanterie de la Vistule, une partie de la division Verdier, avec le général Verdier lui-même, beaucoup d'artillerie de siége, et une colonne de gardes nationaux d'élite levés dans les Pyrénées, le tout formant un corps de dix à onze mille hommes. Il chargea le général Verdier de prendre la direction du siége, le général Lefebvre-Desnoette n'étant qu'un général de cavalerie, et lui donna l'un de ses aides-de-camp, le général Lacoste, pour diriger les travaux du génie. Tout faisait espérer qu'avec une pareille force, et beaucoup d'artillerie, on viendrait à bout de cette ville insurgée. En tout cas, Napoléon lui destinait encore quelques-uns de ses vieux régiments en marche vers les Pyrénées.
Il s'occupa ensuite d'organiser, avec les régiments arrivés à Bayonne, le corps du maréchal Bessières, qui avait pour mission de couvrir la marche de Joseph sur Madrid, et de tenir tête aux révoltés du nord, lesquels chaque jour faisaient parler d'eux d'une manière plus inquiétante. Des six vieux régiments mandés les premiers, quatre étaient arrivés, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers, et les deux bataillons de Paris. Napoléon les plaça sous le commandement du brave général de division Mouton, qui était en Espagne depuis que les Français y étaient entrés, et en forma deux brigades. La première, composée des 2e et 12e légers et des détachements de la garde impériale, fut commandée par le général Rey. La seconde, composée du 4e léger et du 15e de ligne, avec un bataillon de la garde de Paris, fut commandée par le général Reynaud. L'ancienne division du général Verdier, dont une partie l'avait suivi sous Saragosse, fut réunie tout entière à la division Merle, et formée en quatre brigades sous les généraux Darmagnac, Gaulois, Sabattier et Ducos. Le général de cavalerie Lasalle, qui avait déjà les 10e et 22e de chasseurs, et un détachement de grenadiers et de chasseurs à cheval de la garde impériale, dut y joindre le 26e de chasseurs, et un régiment provisoire de dragons. La division Mouton pouvait être évaluée à 7 mille hommes, celle de Merle à 8 mille et quelques cents, celle de Lasalle à 2 mille, en tout 17 mille hommes. Divers petits corps composés de dépôts, de convalescents, de bataillons et escadrons de marche, formaient à Saint-Sébastien, à Vittoria, à Burgos, des garnisons pour la sûreté de ces villes, et portaient à 21 mille hommes le corps du maréchal Bessières, destiné à contenir le nord de l'Espagne, à réprimer les révoltés de la Castille, des Asturies, de la Galice, à couvrir la route de Madrid, et à escorter le roi Joseph.
Ainsi Napoléon avait déjà envoyé successivement plus de 110 mille hommes en Espagne, dont 50 mille, répandus au delà de Madrid, étaient répartis entre Andujar, Valence et Madrid, sous le général Dupont, le maréchal Moncey, le général Savary, dont 20 mille étaient en Catalogne, sous les généraux Reille et Duhesme; 12 mille devant Saragosse, sous le général Verdier; 21 à 22 mille autour de Burgos, sous le maréchal Bessières, et quelques mille éparpillés entre les divers dépôts de la frontière. Contre des troupes de ligne et pour une guerre régulière avec l'Espagne, c'eût été beaucoup, peut-être même plus qu'il ne fallait, bien que nos soldats fussent jeunes et peu aguerris. Contre un peuple soulevé tout entier, ne tenant nulle part en rase campagne, mais barricadant chaque ville et chaque village, interceptant les convois, assassinant les blessés, obligeant chaque corps à des détachements qui l'affaiblissaient au point de le réduire à rien, on va voir que c'était bien peu de chose. Il eût fallu sur-le-champ 60 ou 80 mille hommes de plus en vieilles troupes, pour comprimer cette insurrection formidable, et probablement on y eût réussi. Mais Napoléon ne voulait puiser que dans ses dépôts du Rhin, des Alpes et des côtes, et n'entendait point diminuer les grandes armées qui assuraient son empire sur l'Italie, l'Illyrie, l'Allemagne et la Pologne: nouvelle preuve de cette vérité souvent reproduite dans cette histoire, qu'il était impossible d'agir à la fois en Pologne, en Allemagne, en Italie, en Espagne, sans s'exposer à être insuffisant sur l'un ou l'autre de ces théâtres de guerre, et bientôt peut-être sur tous.
Le moment étant venu de faire entrer Joseph en Espagne, Napoléon décida que l'une des deux brigades de la division Mouton, la brigade Rey, prenant le nouveau roi à Irun, l'escorterait dans toute l'étendue du commandement du maréchal Bessières, qui comprenait de Bayonne à Madrid. Ses nouveaux ministres, MM. O'Farrill, d'Azanza, Cevallos, d'Urquijo, les uns pris dans le conseil même de Ferdinand VII, les autres dans des cabinets antérieurs, tous réunis par l'intérêt pressant d'épargner à l'Espagne une guerre effroyable en se ralliant à la nouvelle dynastie, l'accompagnaient avec les membres de l'ancienne junte. Marche et conduite de Joseph à travers son nouveau royaume. Plus de cent voitures allant au pas des troupes composaient le cortége royal. Joseph était doux, affable, mais parlait fort mal l'espagnol, connaissait plus mal encore l'Espagne elle-même, et par sa figure, son langage, ses questions, rappelait trop qu'il était étranger. Aussi, accueilli, jugé avec une malveillance toute naturelle, fournissait-il matière aux interprétations les plus défavorables. Chaque soir, couchant dans une petite ville ou dans un gros bourg, s'efforçant d'entretenir les principaux habitants qu'il avait de la peine à joindre, il leur prêtait à rire par ses manières étrangères, par son accent peu espagnol. Bien qu'il les touchât quelquefois par sa bonté visible, ils n'en allaient pas moins faire en le quittant mille peintures plus ou moins ridicules du roi intrus, comme ils l'appelaient. La plupart aimaient à dire que Joseph était un malheureux, contraint à régner malgré lui sur l'Espagne, et victime du tyran qui opprimait sa famille aussi bien que le monde.
Les impressions que Joseph éprouva à Irun, à Tolosa, à Vittoria, furent profondément tristes, et son âme faible, qui avait déjà regretté plus d'une fois le royaume de Naples pendant les journées passées à Bayonne, se remplit de regrets amers en voyant le peuple sur lequel il était appelé à régner soulevé tout entier, massacrant les soldats français, se faisant massacrer par eux. Dès Vittoria, les lettres de Joseph étaient empreintes d'une vive douleur. Je n'ai personne pour moi, furent les premiers mots qu'il adressa à l'Empereur, et ceux qu'il lui répéta le plus souvent.—Il nous faut cinquante mille hommes de vieilles troupes et cinquante millions, et, si vous tardez, il nous faudra cent mille hommes et cent millions... telle fut chaque soir la conclusion de toutes ses lettres. Laissant aux généraux français la dure mission de comprimer la révolte, il voulut naturellement se réserver le rôle de la clémence, et à toutes ses demandes d'hommes et d'argent il se mit à joindre des plaintes quotidiennes sur les excès auxquels se livraient les militaires français, se constituant leur accusateur constant, et l'apologiste tout aussi constant des insurgés; genre de contestation qui devait bientôt créer entre lui et l'armée des divergences fâcheuses, et irriter Napoléon lui-même. Il est trop vrai que nos soldats commettaient beaucoup d'excès; mais ces excès étaient bien moindres cependant que n'aurait pu le mériter l'atroce cruauté dont ils étaient souvent les victimes.
Il n'était pas besoin de cette correspondance pour révéler à Napoléon toute l'étendue de la faute qu'il avait commise, quoiqu'il ne voulût pas en convenir. Il savait tout maintenant, il connaissait l'universalité et la violence de l'insurrection. Réponses de Napoléon aux lettres de son frère Joseph. Seulement, il avait trouvé les insurgés si prompts à fuir en rase campagne, qu'il espérait encore pouvoir les réduire sans une trop grande dépense de forces.—Prenez patience, répondait-il à Joseph, et ayez bon courage. Je ne vous laisserai manquer d aucune ressource; vous aurez des troupes en suffisante quantité; l'argent ne vous fera jamais défaut en Espagne avec une administration passable. Mais ne vous constituez pas l'accusateur de mes soldats, au dévouement desquels vous et moi devons ce que nous sommes. Ils ont affaire à des brigands qui les égorgent, et qu'il faut contenir par la terreur. Tâchez de vous acquérir l'affection des Espagnols; mais ne découragez pas l'armée, ce serait une faute irréparable.—À ces discours Napoléon joignit les instructions les plus sévères pour ses généraux, leur recommandant expressément de ne rien prendre, mais d'être d'une impitoyable sévérité pour les révoltés. Ne pas piller, et faire fusiller, afin d'ôter le motif et le goût de la révolte, devint l'ordre le plus souvent exprimé dans sa correspondance.
Pendant que le voyage de Joseph s'effectuait au pas de l'infanterie, la lutte continuait avec des chances variées en Aragon et en Vieille-Castille. Le général Verdier, arrivé devant Saragosse avec deux mille hommes de sa division, et trouvant les divers renforts que Napoléon y avait successivement envoyés, tels qu'infanterie polonaise, régiments de marche, comptait environ 12 mille hommes de troupes, et une nombreuse artillerie amenée de Pampelune. Déjà il avait fait enlever par le général Lefebvre-Desnoette les positions extérieures, resserré les assiégés dans la place, et élevé de nombreuses batteries par les soins du général Lacoste. Les 1er et 2 juillet, il résolut, sur les pressantes instances de Napoléon, de tenter une attaque décisive, avec 20 bouches à feu de gros calibre, et 10 mille fantassins lancés à l'assaut. La ville de Saragosse est située tout entière sur la droite de l'Èbre, et n'a sur la gauche qu'un faubourg. (Voir la carte no 45.) Malheureusement, on n'avait pas encore réussi, malgré les ordres réitérés de l'Empereur, à jeter un pont sur l'Èbre, de manière à pouvoir porter partout la cavalerie et priver les assiégés de leurs communications avec le dehors. Vivres, munitions, renforts de déserteurs et d'insurgés leur arrivaient donc sans difficulté par le faubourg de la rive gauche, et presque tous les insurgés de l'Aragon avaient fini pour ainsi dire par se réunir dans cette ville. Située tout entière, avons-nous dit, sur la rive droite, Saragosse était entourée d'une muraille, flanquée à gauche d'un fort château dit de l'Inquisition, au centre d'un gros couvent, celui de Santa-Engracia, et à droite d'un autre gros couvent, celui de Saint-Joseph. Le général Verdier avait fait diriger une puissante batterie de brèche contre le château, et s'était réservé cette attaque, la plus difficile et la plus décisive. Il avait dirigé deux autres batteries de brèche contre le couvent de Santa-Engracia au centre, contre le couvent de Saint-Joseph à droite, et il avait confié ces deux attaques au général Lefebvre-Desnoette.
Le 1er juillet, au signal donné, les vingt mortiers et obusiers, soutenus par toute l'artillerie de campagne, ouvrirent un feu violent tant sur les gros bâtiments qui flanquaient la muraille d'enceinte, que sur la ville elle-même. Plus de 200 bombes et de 1,200 obus furent envoyés sur cette malheureuse ville, et y mirent le feu en plusieurs endroits, sans que ses défenseurs, qui lui étaient la plupart étrangers, et qui, postés dans les maisons voisines des points d'attaque, n'avaient pas beaucoup à souffrir, fussent le moins du monde ébranlés. Sous la direction de quelques officiers du génie espagnols, ils avaient placé en batterie 40 bouches à feu qui répondaient parfaitement aux nôtres. Ils avaient, sur les points où nous pouvions nous présenter, des colonnes composées de soldats qui avaient déserté les rangs de l'armée espagnole, et pas moins de dix mille paysans embusqués dans les maisons. Le 2 juillet au matin, de larges brèches ayant été pratiquées au château de l'Inquisition et aux deux couvents qui flanquaient l'enceinte, nos troupes s'élancèrent à l'assaut avec l'ardeur de soldats jeunes et inexpérimentés. Mais elles essuyèrent sur la brèche du château de l'Inquisition un feu si terrible, qu'elles en furent étonnées, et que, malgré tous les efforts des officiers, elles n'osèrent pénétrer plus avant. Il en fut de même au centre, au couvent de Santa-Engracia. À droite seulement le général Habert réussit à s'emparer du couvent de Saint-Joseph, et à se procurer une entrée dans la ville. Mais quand il voulut y pénétrer, il trouva les rues barricadées, les murs des maisons percés de mille ouvertures et vomissant une grêle de balles. Les soldats d'Austerlitz et d'Eylau auraient sans doute bravé ce feu avec plus de sang-froid; mais devant des obstacles matériels de cette espèce, ils n'auraient peut-être pas fait plus de progrès. Il était évident qu'il fallait contre une pareille résistance de nouveaux et plus puissants moyens de destruction, et qu'au lieu de faire tuer des hommes en marchant à découvert devant ces maisons, il fallait les renverser à coups de canon sur la tête de ceux qui les défendaient.
Le général Verdier conservant le couvent de Saint-Joseph dont il s'était emparé à droite, fit rentrer ses troupes dans leurs quartiers, après une perte de 4 à 500 hommes tués ou blessés, perte bien grave par rapport à un effectif de 10 mille hommes. Le grand nombre d'officiers atteints par le feu prouvait quels efforts ils avaient eu à faire pour soutenir ces jeunes soldats en présence de telles difficultés.
Le général Verdier résolut d'attendre des renforts et surtout des moyens plus considérables en artillerie, pour renouveler l'attaque sur cette place, qu'on avait cru d'abord pouvoir réduire en quelques jours, et qui tenait beaucoup mieux qu'une ville régulièrement fortifiée. Napoléon, averti de cet état des choses, lui envoya sur-le-champ les 14e et 44e de ligne, qui venaient d'arriver, et plusieurs convois de grosse artillerie.
La nouvelle de cette résistance causa dans tout le nord de l'Espagne une émotion extrême, et augmenta singulièrement la jactance des Espagnols. Joseph, arrivé à Briviesca, recueillit de tous côtés les preuves de leur haine contre les Français, et de leur confiance dans leur propre force. Il trouva partout ou la solitude, ou la froideur, ou une exaltation d'orgueil inouïe, comme si les Espagnols avaient remporté sur nous les mille victoires que nous avions remportées sur l'Europe. C'était surtout l'armée de don Gregorio de la Cuesta et de don Joaquin Blake, composée des insurgés de la Galice, de Léon, des Asturies, de la Vieille-Castille, et arrivant sur Burgos par Benavente, qui était le principal fondement de leurs espérances. Ils ne doutaient pas qu'une victoire éclatante ne fût bientôt remportée par cette armée sur les troupes du maréchal Bessières, et alors cette victoire, jointe à la résistance de Saragosse, ne pouvait manquer, suivant eux, de dégager tout le nord de l'Espagne. On n'avait pas de nouvelles certaines du midi; mais les mauvais bruits sur le sort du maréchal Moncey à Valence, du général Dupont en Andalousie, redoublaient et s'aggravaient chaque jour, et, en tout cas, disaient les Espagnols, ils seraient prochainement obligés de se retirer l'un et l'autre pour réparer les échecs essuyés au nord. C'était, du reste, l'avis de Napoléon, qu'au nord se trouvait maintenant le plus grand péril, car le nord était la base d'opérations de nos armées, et il avait ordonné au maréchal Bessières de prendre avec lui les divisions Merle et Mouton (moins la brigade Rey laissée à Joseph), d'y joindre la division de cavalerie Lasalle, de marcher vivement au-devant de Blake et de Gregorio de la Cuesta, de fondre sur eux, et de les battre à tout prix. Être les maîtres au nord, sur la route de Bayonne à Madrid, était, suivant lui, le premier intérêt de l'armée, la première condition pour se soutenir en Espagne. Tout en recommandant fort à l'attention du général Savary ce midi si impénétrable, si peu connu, il lui avait prescrit d'envoyer au maréchal Bessières, par Ségovie, toutes les forces dont il n'aurait pas indispensablement besoin dans la capitale; car, disait-il, un échec au midi serait un mal, mais un échec sérieux au nord serait la perte de l'armée peut-être, et au moins la perte de la campagne, car il faudrait évacuer les trois quarts de la Péninsule pour reprendre au nord la position perdue.
Le maréchal Bessières partit en effet le 12 juillet de Burgos avec la division Merle, avec la moitié de la division Mouton (brigade Reynaud) et avec la division Lasalle, ce qui formait en tout 11 mille hommes d'infanterie et 1,500 chevaux, tant chasseurs et dragons que cavalerie de la garde. Avec ces forces, il marcha résolûment sur le grand rassemblement des insurgés du nord, commandé, avons-nous dit, par les généraux Blake et de la Cuesta.
Le capitaine général don Gregorio de la Cuesta s'était retiré dans le royaume de Léon après sa mésaventure du pont de Cabezon, et, bien qu'il fût fort mécontent de l'insurrection, dont l'imprudence l'avait exposé à un échec fâcheux, il tenait cependant à se relever, et il avait essayé de mettre quelque ordre dans les éléments confus dont se composait l'armée insurgée. Composition des armées de Blake et Gregorio de la Cuesta. Il avait 2 à 3 mille hommes de troupes régulières, et environ 7 ou 8 mille volontaires, bourgeois, étudiants, gens du peuple, paysans. Il voulait ajouter à ce rassemblement les levées des Asturies et surtout celles de la Galice, bien plus puissantes que celles des Asturies, parce qu'elles comprenaient une grande partie des troupes de la division Taranco, revenue du Portugal. Les Asturiens songeant d'abord à eux-mêmes, et se tenant pour invincibles dans leurs montagnes tant qu'ils y resteraient enfermés, n'avaient pas voulu se rendre à l'invitation de la Cuesta, et s'étaient bornés à lui envoyer deux ou trois bataillons de troupes régulières. Mais la junte de la Corogne, moins prudente et plus généreuse, avait décidé, malgré le général don Joaquin Blake, qui avait remplacé le capitaine général Filangieri, que les forces de la province seraient envoyées en entier dans les plaines de la Vieille-Castille pour y tenter le sort des armes. Don Joaquin Blake, issu de ces familles anglaises catholiques qui allaient chercher fortune en Espagne, était un militaire de métier, assez instruit dans sa profession. Il s'était appliqué, en se servant des troupes de ligne dont il disposait, à composer une armée régulière, capable de tenir devant un ennemi aussi rompu à la guerre que les Français. Il avait grossi les cadres de ses troupes de ligne d'une partie des insurgés, et formé avec le reste des bataillons de volontaires, qu'il exerçait tous les jours pour leur donner quelque consistance. Soit qu'il ne fût pas désireux de se mesurer trop tôt avec les Français, soit que réellement il comprît bien à quel point la bonne organisation décide de tout à la guerre, il demandait encore plusieurs mois avant de descendre dans les plaines de la Castille, et il voulait, en attendant, qu'on le laissât discipliner son armée derrière les montagnes de la Galice. Vaincu par la volonté de la junte, il fut obligé de se mettre en route, et de s'avancer jusqu'à Benavente. Il aurait pu amener 27 ou 28 mille hommes de troupes, moitié anciens bataillons, moitié nouveaux; mais il laissa deux divisions en arrière, au débouché des montagnes, et avec trois qui présentaient un effectif de 15 ou 18 mille hommes, il s'achemina sur la route de Valladolid. Il fit sa jonction avec don Gregorio de la Cuesta aux environs de Medina de Rio-Seco le 12 juillet. Ces deux généraux n'étaient guère faits pour s'entendre. L'un était impérieux et chagrin, l'autre mécontent de venir se risquer en rase campagne contre un ennemi jusqu'ici invincible, et n'était pas disposé par conséquent à se montrer facile. Gregorio de la Cuesta prit le commandement, à titre de plus ancien, et il eut une entrevue avec son collègue à Medina de Rio-Seco pour concerter leurs opérations. Ils pouvaient à eux deux mettre en ligne de 26 à 28 mille hommes. Avec de meilleurs soldats ils auraient eu des chances de succès contre les Français, qui n'allaient se présenter qu'au nombre de 11 à 12 mille.