Napoléon s'épuisait à envoyer à l'état-major de Joseph des instructions mal comprises, nous l'avons dit, et encore plus mal exécutées. Il avait d'abord converti en régiments définitifs les régiments provisoires, sous les numéros 113 à 120. Il avait donné ordre de réunir à ces régiments devenus définitifs tous les détachements en marche, pour remettre de l'ensemble dans les corps; de concentrer la garde impériale, dont une partie était auprès du maréchal Bessières, l'autre auprès de Joseph, et d'en composer, avec les vieux régiments de la brigade Godinot, une bonne réserve nécessaire pour les cas imprévus. Quant à la distribution générale des forces, il avait prescrit les dispositions suivantes. (Voir la carte no 43.) Considérant l'Aragon et la Navarre comme un théâtre d'opération séparé, qui avait sa ligne de retraite assurée sur Pampelune, il avait ordonné d'y former une masse distincte de 15 à 18 mille hommes, chargée de couvrir la gauche de l'armée, de garder Tudela, qui était la tête du canal d'Aragon, et d'y rassembler un immense matériel d'artillerie pour la reprise ultérieure du siége de Saragosse. Plaçant ensuite en Vieille-Castille, c'est-à-dire à Burgos, grande route de Madrid, le centre des opérations principales, il avait ordonné de former là une autre masse de quarante à cinquante mille hommes, prêts à se jeter sur tout corps insurgé qui voudrait se présenter, soit à gauche, soit à droite, et à l'accabler; car il n'y avait aucune armée espagnole quelconque qui pût tenir devant trente ou quarante mille Français réunis. Il avait, enfin, recommandé d'attendre dans cette attitude imposante l'arrivée des renforts, et sa présence qu'il espérait rendre prochaine.
Tout cela, aussi profondément conçu que clairement indiqué dans les instructions de Napoléon, n'était compris de personne à Vittoria, et autour de Joseph on passait son temps à s'effrayer des moindres mouvements de l'ennemi, et à voir partout des insurgés par centaines de mille. Ainsi, depuis la retraite du maréchal Bessières, le général Blake avait reparu avec une vingtaine de mille hommes dans la Vieille-Castille, et on lui en donnait 40 à 50 mille. Disposition, depuis le désastre de Baylen, à voir partout des masses immenses d'insurgés. Depuis la capitulation de Baylen, le général Castaños s'avançait lentement sur Madrid avec environ 15 mille hommes, et on le supposait en marche sur l'Èbre avec 50. Enfin, les Valenciens et les Aragonais pouvaient compter sur 18 à 20 mille hommes, et on leur en prêtait 40. On se croyait donc en présence de 130 à 140 mille ennemis assez habiles et assez redoutables pour faire capituler des armées françaises, comme à Baylen; et quand ces exagérations étaient réduites à leur juste valeur par des renseignements plus précis, on s'excusait sur la difficulté d'être exactement informé en Espagne.—La vérité à la guerre, leur répondait Napoléon, est toujours difficile à connaître en tout temps, en tous lieux, mais toujours possible à recueillir quand on veut s'en donner la peine. Vous avez une nombreuse cavalerie, et le brave Lasalle; lancez vos dragons à dix ou quinze lieues à la ronde; enlevez les alcades, les curés, les habitants notables, les directeurs des postes; retenez-les jusqu'à ce qu'ils parlent, sachez les interroger, et vous apprendrez la vérité. Mais vous ne la connaîtrez jamais en vous endormant dans vos lignes.—
Ces grandes leçons étaient perdues, et les complaisants de Joseph continuaient à peupler l'espace d'ennemis imaginaires. Dans les derniers jours d'août notamment, les Aragonais, les Valenciens, les Catalans, sous le comte de Montijo, s'étant présentés aux environs de Tudela, le maréchal Moncey, qui était fort intimidé depuis sa campagne de Valence, avait cru voir fondre sur lui tous les insurgés de l'Espagne, et il s'était pressé de prendre une position défensive, en demandant à grands cris des secours. Le général Lefebvre-Desnoette, remplaçant le général Verdier, blessé à l'attaque de Saragosse, s'était aussitôt porté en avant. Il avait traversé l'Èbre à Alfaro avec ses lanciers polonais, et avait mis en fuite tout ce qui s'était offert à lui, montrant ainsi ce que c'était que cette redoutable armée d'Aragon et de Valence.
Cette singulière aventure, en couvrant de confusion les gens effrayés, avait contribué à ramener les esprits à une plus juste appréciation de l'ennemi qu'on avait à combattre. Prétention de Joseph d'imiter les grandes manœuvres de Napoléon. Joseph, enhardi par ce qu'il venait de voir, par les lettres sévères de Paris, s'était imaginé alors d'imiter les grandes manœuvres de son frère, et, établi à Miranda comme dans un centre, il méditait de courir d'un corps ennemi à l'autre, pour les battre successivement, ainsi que l'avait souvent pratiqué Napoléon. Les Espagnols prêtaient un peu, il est vrai, à une telle combinaison, car le général Blake, avec les insurgés de Léon, des Asturies, de la Galice, prétendait à s'introduire en Biscaye, sur notre droite; un détachement du général Castaños avait le dessein d'arriver à l'Èbre sur notre front, et les Aragonais, Valenciens et autres projetaient de pénétrer en Navarre pour tourner notre gauche. Leur espérance était de déborder nos ailes, de nous envelopper, de nous couper la route de France, et d'avoir ainsi une nouvelle journée de Baylen: chimère insensée, car on n'aurait pu renouveler contre soixante mille Français, fort résolus malgré la timidité de quelques-uns de leurs chefs, ce qu'on avait pu faire, une fois, contre huit mille Français démoralisés. À ce plan ridicule, imité du hasard de Baylen, Joseph voulait opposer l'imitation, tout aussi ridicule, des grandes manières d'opérer de son frère, en se jetant en masse, et alternativement, sur chacun des corps insurgés, afin de les écraser les uns après les autres. L'intention pouvait être bonne, mais la précision, l'à-propos dans l'exécution, sont tout à la guerre, et l'imitation n'y réussit pas plus qu'ailleurs. Aussi, tandis que les insurgés de Blake faisaient des démonstrations sur Bilbao, et ceux de l'Aragon sur Tudela, Joseph y envoyait ses corps en toute hâte, y courait quelquefois lui-même à perte d'haleine, arrivait quand il n'était plus temps, ou bien s'arrêtait sans pousser à bout ses tentatives, ramenait ensuite à Vittoria ses soldats exténués, écrivait alors à l'Empereur qu'il avait suivi ses conseils, et qu'il espérait bientôt, avec un peu d'expérience, devenir digne de lui: triste spectacle souvent donné au monde par des frères médiocres voulant copier des frères supérieurs, et ne réussissant à les égaler que dans leurs défauts ou leurs vices!
Napoléon ne pouvait s'empêcher de sourire de ces misères de la vanité fraternelle, mais bientôt l'irritation l'emportait sur la disposition à rire, quand il réfléchissait au temps, aux forces que l'on consumait ainsi en pure perte. Il songea donc à envoyer à ceux qui l'imitaient si mal l'un de ses lieutenants les plus vigoureux, le maréchal Ney, pour les remonter en énergie; puis il leur ordonna de se borner à réorganiser l'armée, à refaire leur matériel et leur artillerie, à bien garder l'Èbre, et à se tenir tranquilles, en attendant son arrivée.
Il prit ensuite son parti sur les détachements qu'il devait emprunter tant à l'Italie qu'à l'Allemagne, pour soumettre complétement l'Espagne. Il pensa qu'il ne fallait pas moins de 100 à 120 mille hommes si on voulait terminer promptement l'insurrection espagnole, et jeter les Anglais à la mer. Il avait eu connaissance de la convention de Cintra, et la trouvant honorable pour l'armée qui avait bien combattu, et qui était restée libre, il avait écrit à Junot: Comme général vous auriez pu mieux faire; comme soldat vous n'avez rien fait de contraire à l'honneur.—Il donna en même temps des ordres à Rochefort pour recevoir et rééquiper les troupes de Portugal, qui, acclimatées, aguerries et réarmées, pouvaient rendre encore de grands services, et accroître d'une vingtaine de mille hommes les secours destinés à la Péninsule.
L'Italie avait recouvré depuis quelques mois les Italiens devenus de bons soldats en servant dans le Nord. Napoléon ordonna au prince Eugène de les acheminer au nombre de dix mille, sous le général Pino, vers le Dauphiné et le Roussillon. Il forma avec deux beaux régiments français, le 1er léger, le 42e de ligne, tirés du Piémont, où les remplaçaient deux régiments de l'armée de Naples, le fond d'une division, qui fut confiée au général Souham, et complétée par plusieurs bataillons appartenant à des corps déjà mis à contribution pour la Catalogne. Cette division, l'artillerie et la cavalerie comprises, s'élevait à près de 7 mille hommes. Ce furent donc 16 ou 17 mille hommes qui se dirigèrent des Alpes vers les Pyrénées, et qui, avec le corps du général Duhesme, la colonne Reille, et une brigade de Napolitains déjà partie pour Perpignan sous la conduite du général Chabot, devaient porter à 36 mille combattants environ les troupes destinées à la Catalogne. Le général Saint-Cyr chargé de commander en Catalogne. Cette province, séparée du reste de l'Espagne, offrant un théâtre de guerre à part, Napoléon y donna le commandement en chef des troupes à un général incomparable pour la guerre méthodique, et opérant toujours bien quand il était seul, le général Saint-Cyr. On ne pouvait faire un meilleur choix.
C'étaient l'Allemagne et la Pologne qui devaient fournir les détachements les plus considérables. Napoléon résolut d'en tirer le 1er corps déjà transporté à Berlin, sous le commandement du maréchal Victor, et le 6e ayant appartenu au maréchal Ney, et actuellement campé en Silésie, sous le maréchal Mortier. Le 5e corps placé dans une position intermédiaire pour en disposer plus tard. Il se réserva d'en tirer plus tard le 5e qui avait successivement appartenu aux maréchaux Lannes et Masséna, et qui était, comme le 6e, campé en Silésie, sous le maréchal Mortier. Napoléon, pour le moment, le dirigea sur Bayreuth, l'une des provinces franconiennes qui lui restaient, et voulut le laisser là en disponibilité, sauf à le diriger sur l'Autriche, si celle-ci se décidait pour la guerre immédiate, ou à l'acheminer sur l'Espagne, si la cour de Vienne renonçait à ses armements. Les 1er et 6e corps, renforcés par les recrues fournies par les dépôts, ne présentaient pas moins d'une cinquantaine de mille hommes, en y comprenant l'artillerie et la cavalerie légère attachées à chaque division. Ils étaient tous, sauf un petit contingent de conscrits, de vieux soldats éprouvés, renfermés dans des cadres sans pareils. Napoléon envoie en Espagne toutes ses divisions de dragons. Napoléon songea à emprunter aussi à l'Allemagne une portion de la réserve générale de cavalerie, et fit choix de l'arme des dragons, qui lui semblait excellente à employer en Espagne, parce qu'elle pouvait faire plus d'un service, et que assez solide pour être opposée à l'infanterie espagnole, elle était moins lourde cependant que la grosse cavalerie. Il résolut au contraire de laisser dans les plaines du Nord ses nombreux et vaillants cuirassiers, inutiles contre les troupes sans tenue du Midi, nécessaires contre les bandes aguerries des contrées septentrionales. Il prescrivit le départ pour l'Espagne de trois divisions de dragons, sauf à expédier encore les deux qui restaient, quand il aurait éclairci le mystère de la politique autrichienne.
Il voulait faire concourir les rois, ses alliés ou ses frères, à cette guerre qui tenait à son système de royautés confédérées, et il demanda 3 mille Hollandais au roi de Hollande, 7 mille Allemands aux princes de la Confédération du Rhin, et au roi de Saxe 7 mille Polonais qu'il s'était engagé depuis long-temps à prendre à son service. Enfin il achemina en troupes du génie et d'artillerie environ 3,500 hommes, avec un immense matériel.
Ce n'était pas là tout ce qui marchait vers les Pyrénées. Déjà, comme nous l'avons dit, Napoléon avait dirigé sur l'Espagne huit vieux régiments compris dans les cent mille hommes agissant actuellement sur l'Èbre. Formation de la division Sébastiani avec plusieurs régiments tirés des bords de l'Elbe. Quatre autres tirés des bords de l'Elbe et de Paris, les 28e, 32e, 58e, 75e de ligne, étaient sur les routes de France, et devaient, avec le 5e de dragons, composer une belle division de sept ou huit mille hommes, que Napoléon donna au général Sébastiani, revenu de Constantinople. À ces douze vieux régiments tirés successivement de l'Allemagne et de la France, il en avait ajouté deux autres à la nouvelle des désastres de ses armées en Espagne: c'étaient les 36e et 55e de ligne, approchant en ce moment de Bayonne, et destinés à renforcer la réserve de Joseph. Nouveaux détachements de la garde impériale envoyés en Espagne. La garde enfin devait fournir encore quatre mille hommes, outre trois mille qui étaient au quartier général de Joseph. Ces troupes réunies, sans le 5e corps dont la disposition demeurait incertaine, sans les troupes de Junot arrivant à peine et qu'il fallait réorganiser, formaient un total de 110 à 115 mille hommes, dignes de la grande armée dont ils sortaient. Napoléon allait prendre des moyens pour les accroître encore à l'aide d'un habile recrutement tiré des dépôts, et remplacé aux dépôts par la conscription.
Il s'agissait de savoir comment on remplacerait à l'armée d'Italie, et surtout à la grande armée, les troupes qu'on leur empruntait, sans trop affaiblir ni l'une ni l'autre. Après les régiments successivement appelés de Pologne et d'Allemagne, après le départ des 1er et 6e corps et des divisions de dragons, après le licenciement des auxiliaires, la grande armée se trouvait singulièrement réduite. Il restait dans la Poméranie suédoise et la Prusse le 4e corps du maréchal Soult, présentant 34 mille hommes d'infanterie, 3 mille de cavalerie légère, 8 à 9 mille de grosse cavalerie, 4 mille de troupes d'artillerie et du génie, total 50 mille environ. Le maréchal Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, tenait garnison dans les villes anséatiques et le littoral de la mer du Nord, avec deux divisions françaises de 12 mille hommes (les divisions Boudet et Gency, la division Molitor ayant passé au corps du maréchal Soult), 14 mille Espagnols et 7 mille Hollandais, total 33 mille hommes. Le maréchal Davout, avec le 3e corps, le plus beau, le plus fortement organisé de toute l'armée française, occupait le duché de Posen, de la Vistule à l'Oder. Il comptait 38 mille hommes d'infanterie, 9 mille de cavalerie, chasseurs, dragons et cuirassiers. Il occupait en outre Dantzig avec la division Oudinot, forte de 10 mille grenadiers et chasseurs d'élite. Il avait 3 mille hommes d'artillerie et du génie, ce qui faisait un total de 60 mille Français. Il comptait 30 mille Saxons et Polonais. Le parc général pour toute la grande armée, réuni à Magdebourg et dans les principales places de la Prusse, comptait 7 à 8 mille serviteurs de toute espèce. C'était un total de 180 mille hommes, dont 130 mille Français, 50 mille Polonais, Saxons, Espagnols, Hollandais. Si on ajoutait à cette masse le 3e corps, établi en Silésie, et qui s'élevait à 24 mille hommes environ, la grande armée pouvait être évaluée à 200 mille soldats de première qualité, bien suffisants avec l'armée d'Italie pour accabler l'Autriche, l'empereur Alexandre ne nous apportât-il qu'un concours nul ou insuffisant. Toutefois, ce n'était plus assez pour contenir le mauvais vouloir universel du continent, car si l'Autriche seule manifestait sa haine et son désir de secouer le joug de notre domination, l'Allemagne entière commençait à éprouver contre nous une aversion profonde, et mal dissimulée, aussi bien dans les pays soumis à la Confédération du Rhin que dans tous les autres.
Napoléon voulut sur-le-champ reporter les armées d'Allemagne et d'Italie à un effectif presque égal à celui qu'elles avaient, avant les détachements qu'il venait d'en tirer. Malheureusement il pouvait les rendre égales en quantité à ce qu'elles avaient été, mais non pas en qualité, car il ne leur envoyait que des recrues en place de vieilles troupes. Cependant le fond de ces corps était si excellent, et le nombre d'hommes aguerris tel encore, qu'une addition de conscrits ne pouvait pas les affaiblir sensiblement. Il commença, en exécution de la convention passée avec la Prusse, par rapprocher du Rhin les troupes qu'il avait en Allemagne. Le 1er et le 6e corps, destinés à l'Espagne, étaient par ses ordres en marche sur Mayence, à six étapes l'un de l'autre, de manière à ne pas se faire obstacle sur la route qu'ils avaient à parcourir. Le corps du maréchal Soult fut amené sur Berlin, pour prendre la place du 1er corps, qui venait de quitter cette capitale. Le corps du maréchal Davout dut venir prendre sur l'Oder et dans la Silésie la place laissée vacante par les 6e et 5e corps, l'un dirigé, comme on l'a vu, sur Mayence, l'autre sur Bayreuth. Le général Oudinot dut avec ses bataillons d'élite quitter Dantzig, et s'acheminer vers l'Allemagne centrale. Les Polonais et les Saxons furent chargés de le remplacer à Dantzig. Ce mouvement, qui était un commencement d'exécution de la convention avec la Prusse, rendait le recrutement plus facile en abrégeant de moitié la distance.
Napoléon songea d'abord à mettre définitivement en vigueur le décret rendu l'année précédente, lequel portait chaque régiment d'infanterie à cinq bataillons. En conséquence, il résolut d'avoir quatre bataillons complets à tous les régiments de la grande armée, en laissant le cinquième, celui du dépôt, sur le Rhin. Quant à l'Espagne, il voulut que chaque régiment eût trois bataillons de guerre au corps, un quatrième à Bayonne, comme premier dépôt, un cinquième dans l'intérieur de la France, comme second dépôt. Les armées d'Italie et de Naples devaient avoir de même cinq bataillons par régiment, quatre en Italie, le cinquième en Piémont ou dans les départements du midi de la France.
Pour cela il fallut de nouveau recourir à la conscription. Il restait à prendre sur les conscriptions antérieures de 1807, 1808 et 1809, cette dernière déjà décrétée en janvier de l'année courante, environ 60 mille nommes. Napoléon voulut demander en outre celle de 1810, commençant ainsi à anticiper de plus d'une année sur les conscriptions dont il faisait l'appel. Toutefois il eut la précaution de ne disposer immédiatement que d'une partie de cette population. Ces deux levées, de 60 mille hommes pour les années 1807 à 1809, et de 80 mille pour 1810, devaient former un total de 140 mille hommes, dont 40 mille affectés à l'infanterie de la grande armée, 30 mille à celle de l'armée d'Espagne, 26 à celle d'Italie, 10 aux cinq légions de réserve, 10 enfin à celle de la garde impériale, ce qui faisait 116 mille hommes pour l'infanterie. Il en restait 14 mille pour la cavalerie, 10 mille pour l'artillerie, le génie et les équipages.
On remarquera sans doute que Napoléon levait 10 mille hommes pour la garde impériale. Cette troupe d'élite, rentrée en France, se reposait à Paris, et était généralement moins employée que les autres. Napoléon résolut d'en faire une école de guerre, en lui envoyant des jeunes gens choisis, pour qu'elle les dressât en bataillons de fusiliers. Après avoir passé un an ou deux soit à Paris, soit à Versailles dans la garde impériale, ces conscrits devaient avoir pris son esprit, sa discipline, sa belle tenue. Il n'en ordonna pas moins le recrutement ordinaire de cette garde, à vingt hommes par régiment, pris au choix sur toute l'armée, afin de maintenir son excellente composition, et de laisser ouverte cette carrière d'avancement pour les vieux soldats qui n'avaient pas une autre manière de s'élever.
Pour le moment, Napoléon n'appela que 80 mille hommes, dont 60 mille sur les conscriptions déjà décrétées, et 20 mille seulement sur celle de 1810. Il voulut même que l'on commençât par les conscrits des classes arriérées, et qu'on en acheminât sur Bayonne 20 mille, levés la plupart dans les départements du midi. Il ordonna l'envoi dans cette ville des cadres des quatrièmes bataillons, pour y entreprendre sur-le-champ l'instruction de ces conscrits, déjà robustes à cause de leur âge plus avancé, et pour y préparer ainsi le recrutement futur des corps entrant en Espagne. Grâce à cette prévoyance, la grande armée devait bientôt contenir près de 200 mille Français, sans y comprendre le cinquième corps, l'armée d'Italie 100 mille, l'armée d'Espagne 250 mille, dont 100 mille déjà établis sur l'Èbre, 110 mille en marche, et 40 mille faisant leur apprentissage militaire dans les quatrièmes bataillons.
En attendant l'exécution de ces mesures, Napoléon fit partir sur-le-champ des dépôts tout ce qui était disponible, afin de ménager de la place dans les cadres, et d'envoyer un premier contingent de recrues à tous les corps. Trois régiments de marche, un dirigé sur Berlin pour le maréchal Soult (4e corps), un sur Magdebourg pour le maréchal Davout (3e corps), un sur Dresde pour le maréchal Mortier (5e corps), furent formés et expédiés. Deux autres, l'un acheminé sur Mayence, l'autre sur Orléans, furent destinés à recruter le 1er et le 6e corps. C'était un renfort immédiat d'une douzaine de mille hommes, parfaitement instruits, pour les divers corps qui devaient ou rester en Allemagne, ou se rendre en Espagne.
Napoléon prescrivit en même temps, pour faciliter la formation à quatre bataillons de guerre des régiments restés en Allemagne, que ceux qui avaient des compagnies de grenadiers et de chasseurs à la division Oudinot, les rappelassent sur-le-champ; et pour dédommager cette division de ce qu'elle perdait, il lui fit donner les compagnies de grenadiers et de chasseurs des régiments qui étaient stationnés en France, et qui ne lui avaient encore fourni aucune de ces compagnies. C'était un mouvement extraordinaire de troupes allant et venant dans tous les sens, de jeunes et vieux soldats, les uns se dirigeant vers le Nord, les autres vers le Midi, depuis la Vistule jusqu'à l'Èbre, tous se succédant avec aussi peu de confusion que le comportaient d'aussi vastes distances et des masses d'hommes aussi considérables.
S'occupant toujours des plaisirs du soldat, et sachant que s'il ne tient pas à sa vie quand on a eu l'art de l'aguerrir, tient à en jouir pendant qu'on la lui laisse, Napoléon ordonna des fêtes brillantes pour les troupes qui traversaient la France du Rhin aux Pyrénées. Il voulut qu'à Mayence, Metz, Nancy, Reims, Orléans, Bordeaux, Périgueux, les municipalités offrissent des réjouissances toutes militaires, dont il promit secrètement de faire les frais. Il consacra à cet objet plus d'un million, pris sur le trésor de l'armée, en ayant soin de laisser aux municipalités tout le mérite de cette généreuse hospitalité. Des chansons guerrières composées par son ordre étaient chantées dans des banquets, où il n'était question que des exploits héroïques de nos armées et de la grandeur de la France, seule part qu'on laissât à la politique dans ces solennités. Là de vieux soldats partis du Niémen pour se rendre sur le Tage se rencontraient avec des enfants de dix-huit ou dix-neuf ans, quittant les bords de la Seine ou de la Loire pour ceux de l'Elbe ou de l'Oder, ayant oublié déjà le chagrin d'abandonner leur chaumière, et, au milieu de leurs adieux, se souhaitant bonne fortune dans cette aventureuse carrière de combats et de gloire. En général, ceux qui allaient au Midi étaient les plus joyeux, par la seule raison qu'ils devaient y trouver de bons vins, tant était grand l'oubli de soi-même chez ces hommes voués à une destruction presque certaine, et pour eux fort prévue.
À tous ces envois d'hommes, Napoléon ajouta d'immenses envois de matériel vers les Pyrénées. Il n'y avait rien à expédier sur le Rhin, car depuis qu'on faisait la guerre sur cette frontière, on y avait accumulé un matériel considérable, que la place de Magdebourg, devenue presque française en devenant westphalienne, avait peine à contenir, et qu'on était obligé de faire refluer vers Erfurt, vers Mayence et vers Strasbourg. Mais à Perpignan, à Toulouse, à Bayonne, presque tout était à créer, la guerre étant nouvelle au Midi, et prenant surtout des proportions aussi étendues. En conséquence, Napoléon ordonna la réunion à Bayonne d'immenses quantités de draps, toiles, cuirs, fusils, canons, tentes, marmites, grains, fourrages, bétail. Il voulut que chaque soldat, portant dans son sac trois paires de souliers, pût en trouver deux autres aux Pyrénées, accordées le plus souvent en gratification. Il commanda une fabrication extraordinaire de souliers, capotes et biscuit, persistant dans sa maxime que le soldat, avec de la chaussure, des habits et du biscuit, a l'indispensable, et qu'avec cela on peut tout faire de lui. Il prescrivit l'achat d'un grand nombre de bœufs et de mulets pour l'alimentation et les transports. Enfin il eut soin d'affecter de fortes subventions à l'entretien des routes, car elles succombaient sous les énormes charrois qui les parcouraient. Ces ordres devaient être exécutés dans la seconde moitié d'octobre, l'entrevue d'Erfurt devant en prendre la première moitié. Napoléon comptait passer l'Èbre à cette époque, marcher sur Madrid à la tête d'armées formidables, et rétablir son frère sur le trône de Philippe V.
Il fallait, pour suffire à ces vastes dépenses, des ressources tout aussi vastes. La victoire et la bonne administration y avaient pourvu d'avance; mais il n'en est pas moins vrai qu'une notable partie des trésors amassés avec tant de prévoyance, pour la fécondation du sol, pour la dotation de grandes familles, allait être détournée et dissipée. Napoléon recueillait ainsi de ses fautes en Espagne deux conséquences également fâcheuses, la dispersion de ses vieux soldats du Nord au Midi, et la dissipation des richesses créées par son habile économie. Ce budget, qu'il avait mis tant de soin à renfermer dans un chiffre de 720 millions (sauf les frais de perception qui étaient de 120, et les dépenses départementales de 30), dépassait cette proportion, pour s'élever à 800, même au delà, sans compter tout ce que continuerait à fournir l'étranger, car la grande armée était entretenue en partie sur les contributions de la Prusse. L'équilibre rompu de nouveau dans le budget de l'État. Les recettes qui, sous ce règne si paisible au dedans, allaient sans cesse croissant, venaient de fléchir dans un de leurs produits essentiels, les douanes. On avait espéré 80 millions de ce dernier produit, et il était douteux qu'on en perçût 50. C'était un premier effet des redoutables décrets de Milan, qui avaient interdit, par des moyens nouveaux et plus rigoureux, l'entrée des denrées coloniales de provenance anglaise. Les recettes diminuaient donc, tandis que les dépenses augmentaient. Il est vrai que le trésor de l'armée y devait pourvoir.
Le dernier règlement avec la Prusse promettait des ressources considérables. On avait consommé en fournitures sur les lieux environ 90 millions. On en avait dépensé 206 en argent provenant des contributions, ce qui faisait près de 300 millions tirés de l'Allemagne pour l'entretien des armées françaises. Il restait à la caisse des contributions, c'est-à-dire au trésor de l'armée, environ 160 millions, en valeurs reçues ou à recevoir prochainement, plus 140 dus par la Prusse, en tout 300 millions. Mais ces 300 millions n'étaient pas intégralement disponibles; car, indépendamment des 140 millions acquittables en lettres de change ou lettres foncières, il y avait, dans les 160 millions tenus pour comptant, 24 millions déjà versés au trésor pour solde arriérée, et 74 versés à la caisse de service sur les 84 qu'on lui devait pour l'emprunt destiné à faire cesser l'escompte des obligations des receveurs généraux. Restaient donc 62 millions immédiatement disponibles, plus une vingtaine de millions provenant de la contribution de l'Autriche, mais absorbés par quelques prêts accordés, soit à des villes, soit à l'Espagne elle-même. Ainsi les ressources présentes étaient fort limitées, puisque les 140 millions stipulés par la Prusse en lettres de change et titres fonciers ne devaient être versés que successivement, et dans un espace de dix-huit mois. Il est vrai que les recettes du trésor rentraient avec une extrême facilité, que la caisse de service regorgeait d'argent, grâce au crédit dont elle jouissait; que, d'après le règlement conclu avec la Prusse, la grande armée était soldée en entier pour toute l'année 1808, et que, si le terme des ressources pouvait se faire apercevoir, rien encore ne sentait la gêne. Napoléon n'en avait pas moins porté, par la guerre d'Espagne, un coup aussi sensible à ses finances qu'à ses armées, car les unes comme les autres allaient s'affaiblir en se divisant.
Il résultait de cette fatale guerre une charge nouvelle, que Napoléon avait voulu assumer sur lui par des raisons politiques fort controversables, et fort controversées avec son ministre du trésor, M. Mollien. Bien qu'il mît un grand soin à dérober au public la connaissance des événements d'Espagne, jusqu'à cacher même les victoires, afin de mieux laisser ignorer les défaites, on arrivait, toutefois, à les connaître, soit par les journaux anglais, dont il pénétrait toujours quelques-uns malgré la police la plus vigilante, soit par les lettres des officiers à leurs familles, écrites comme de coutume d'après les impressions exagérées du moment. On finissait ainsi par apprendre les faits principaux, et on savait qu'une armée française avait été malheureuse en Andalousie, qu'une flotte avait capitulé à Cadix, que Joseph, après être entré à Madrid, se trouvait aujourd'hui à Vittoria. Or, ce sont les résultats généraux qui importent bien plus que les détails, et, en définitive, il était généralement connu que l'entreprise essayée sur la couronne d'Espagne, au lieu d'être, comme on l'avait cru d'abord, une simple prise de possession, devenait une lutte acharnée contre une nation entière, secondée par toute la puissance des Anglais. La division des forces de la France étant une conséquence inévitable de cette nouvelle guerre, on sentait confusément que l'Empire n'était plus si fort, que ses ennemis naguère abattus pourraient relever la tête, et que tout ce qui semblait résolu pourrait être remis en question. Les intérêts, quoique souvent aveugles, ont cependant une perspicacité instinctive, qui à la longue les rend clairvoyants. Aussi, le mouvement mercantile des fonds publics, s'il ne révèle en général que les folles terreurs ou les folles espérances du jour, indique avec le temps l'opinion sage et fondée que les intérêts éclairés par la réflexion se font de l'état des choses. Or, malgré les efforts de Napoléon pour dissimuler la véritable situation des affaires d'Espagne, la sagacité éveillée de la finance démentait le langage officiel du gouvernement, et les fonds publics baissaient sensiblement. On les avait vus après Tilsit s'élever à un taux alors inconnu, celui de 94 pour la rente cinq pour cent, et s'y maintenir avec quelques légères variations, jusqu'au moment où, la barbare expédition de Copenhague amenant la coupable invasion de la Péninsule, l'espérance de la paix s'était évanouie. À cette époque les fonds étaient tombés de 94 à 80, et même à 70 après l'insurrection espagnole. C'était le jugement que les intérêts effrayés portaient eux-mêmes sur la politique de l'Empereur, et c'étaient des vérités fort dures, que sa puissance, si redoutée et si respectée, ne pouvait lui épargner. Comme il arrive toujours, au mouvement naturel des valeurs s'était joint le mouvement factice produit par la spéculation, et le taux des fonds publics tendait à tomber même au-dessous de ce qu'autorisaient des prévisions raisonnables; car, si Napoléon avait commis une grande faute, il lui était possible de la réparer encore, et de se sauver, pourvu qu'à celle-là il n'en ajoutât pas d'autres d'une nature plus grave.
Mais il n'était pas homme à reculer devant cette nouvelle espèce d'ennemis, et il résolut de lutter contre eux.—Je veux, dit-il à M. Mollien, faire une campagne contre les baissiers;—car ce triste jargon de l'agiotage était aussi connu alors qu'aujourd'hui. Il suffit, en effet, d'avoir traversé une révolution pour qu'il devienne vulgaire, l'agiotage n'ayant pas de plus vaste champ que les révolutions pour s'exercer, Napoléon voulut donc, malgré M. Mollien, dont l'esprit habitué aux procédés réguliers répugnait aux expédients, ordonner des achats extraordinaires de rentes, afin de relever les fonds publics. Il eut recours pour cela au trésor de l'armée, qu'il croyait inépuisable, comme il croyait invariable dans ses faveurs la victoire qui avait rempli ce trésor. En conséquence, il prescrivit des achats considérables pour le compte du trésor de l'armée, indépendamment des achats de la caisse d'amortissement, alors rares et peu réguliers, et pensa faire en cela une chose aussi avantageuse à l'armée qu'aux créanciers de l'État eux-mêmes. Pour l'armée, il se procurait des placements donnant un intérêt de 6 ou 7 pour cent, et pour les créanciers de l'État, il maintenait la valeur de leur gage à un taux suffisant. Il n'y avait, du reste, en se reportant aux habitudes de l'époque, pas beaucoup à reprendre à cette manière d'opérer, car alors on n'avait pas encore appris à penser que les achats de l'État doivent être constants et quotidiens comme une fonction régulière, et non accidentels comme une spéculation.
Napoléon, n'ayant pas sous la main les fonds de l'armée, ordonna à la caisse de service de faire les avances, et cette caisse avança jusqu'à 30 millions pour des achats de rentes. Il ne s'en tint pas là. Il y avait à la Banque, depuis l'émission de ses nouvelles actions, des capitaux oisifs, dont elle ne trouvait point l'emploi, l'escompte ne se développant pas en proportion du capital que Napoléon avait voulu lui constituer. Au taux de la rente, c'était un placement d'environ 7 pour 100, présentant par conséquent plus d'avantages que l'escompte lui-même. Napoléon exigea que la Banque achetât des rentes pour une forte somme; ce qu'elle fit avec docilité, et ce qui du reste était conforme à ses intérêts bien entendus comme à ceux de l'État, aucun placement ne pouvant être en ce moment aussi avantageux que celui qu'on lui prescrivait. Par ces achats combinés, exécutés résolûment, opiniâtrement, pendant un mois ou deux, les spéculateurs à la baisse furent vaincus, plusieurs même ruinés, et les fonds publics remontèrent à 80, taux auquel Napoléon attachait l'honneur de son gouvernement. Au-dessus était à ses yeux la prospérité exubérante, que ses victoires devaient bientôt rendre à l'empire; au-dessous était un signe de déclin qu'il ne voulait pas souffrir. Il décida qu'à chaque mouvement des fonds au-dessous de 80, le trésor recommencerait ses achats. Aussi, malgré toutes les tentatives des joueurs à la baisse, espèce de joueurs la pire de toutes, car elle spécule sur l'appauvrissement de la fortune publique, les cours se maintinrent par la puissance de ce singulier spéculateur, qui avait à sa disposition les ressources réunies du trésor et de la victoire. Résultat de la lutte financière de Napoléon contre les spéculateurs à la baisse. Il fut joyeux de ce succès comme d'une bataille gagnée sur les Russes ou sur les Autrichiens.—Voilà les baissiers vaincus, dit-il à M. Mollien. Ils ne s'y essayeront plus, et en attendant nous aurons conservé aux créanciers de l'État le capital auquel ils ont le droit de prétendre, car 80 est celui sur lequel je veux qu'ils puissent compter; et de plus nous aurons opéré de bons placements pour la caisse de l'armée.—Puis il fit donner quelques recettes particulières à plusieurs des vaincus de cette guerre financière. C'était toutefois un singulier symptôme, et digne d'observation, que cette lutte ouverte que les spéculateurs livraient à la politique de Napoléon, quand l'opinion inquiète se bornait encore à de sourdes rumeurs. Que n'écoutait-il cette leçon, si peu élevée qu'en fût l'origine; car la vérité est bonne et salutaire d'où qu'elle vienne!
Ces soins de tout genre avaient absorbé la fin d'août et presque tout le mois de septembre. L'entrevue d'Erfurt approchait. Dans cet intervalle, les manifestations de la diplomatie impériale avaient atteint leur but. L'Autriche, intimidée depuis le retour de Napoléon à Paris, avait notablement fléchi. Les déclarations qu'il avait faites, confirmées par l'appel des contingents allemands, la mettant en face de la guerre, lui avaient inspiré des réflexions sérieuses. Il convenait d'ailleurs à cette puissance d'ajourner ses résolutions, car à se décider pour une nouvelle prise d'armes, il valait mieux qu'elle attendît que cent mille Français eussent passé de l'Allemagne dans la Péninsule, et qu'elle eût en outre apporté un nouveau degré de perfection à ses préparatifs. Elle n'hésita donc pas à donner des explications qui pussent calmer l'irritation de Napoléon, et éloigner le moment de la rupture. Elle imputa ses armements à une prétendue réorganisation de l'armée autrichienne, commencée, disait-elle, par l'archiduc Charles, et continuée par lui avec persévérance depuis plus de deux années, ce que personne n'avait le droit de trouver ni étonnant ni mauvais. Quant à l'indulgence dont l'Angleterre avait usé dans l'Adriatique à l'égard du pavillon autrichien, elle l'expliqua non par une connivence secrète, mais par un reste de ménagement de l'Angleterre envers une ancienne alliée. Enfin, relativement à la reconnaissance du roi Joseph, elle éluda les ouvertures de la diplomatie française, en remettant de jour en jour, sous prétexte de n'avoir pu encore fixer l'attention de l'empereur François sur ce grave sujet.
Napoléon ne se méprit point sur le sens et la sincérité des réponses de l'Autriche. Mais il vit clairement à son langage qu'elle n'agirait pas cette année, et qu'il aurait le temps de faire une campagne prompte et vigoureuse au delà des Pyrénées. C'était d'ailleurs à Erfurt qu'il allait s'en assurer définitivement. Réponse de la Prusse. La Prusse avait ratifié avec empressement la convention d'évacuation, même les articles secrets qui limitaient d'une manière si étroite son état militaire, mais elle demandait comme faveur insigne des délais plus longs pour l'acquittement des 140 millions restant encore à solder. Elle espérait les obtenir de l'intervention personnelle et directe de l'empereur Alexandre à Erfurt; car tout le monde espérait ou craignait quelque chose de cette fameuse entrevue, annoncée dans l'Europe entière, et devenue l'objet de tous les entretiens. Les uns la niaient, les autres l'affirmaient, chacun suivant ses désirs. D'autres y ajoutaient des souverains tels que le roi de Prusse, ou l'empereur d'Autriche, qui n'y avaient pas été invités; car, en dehors des souverains de France et de Russie, on n'avait appelé ou accueilli dans leur désir d'y être admis, que les princes dont on attendait des hommages et un accroissement d'éclat.
Au milieu de ces discours contradictoires des curieux et des oisifs, ce qu'il y avait de vrai, c'est qu'en effet l'entrevue allait avoir lieu le 27 septembre à Erfurt, à quelques lieues de Weimar. L'empereur Alexandre, après l'avoir tant souhaitée, ne pouvait la refuser quand on la lui offrait. Ses affaires la lui permettaient d'ailleurs, et la lui commandaient même, car les choses commençaient à se passer mieux en Finlande, les Anglais avaient quitté la Baltique, et les événements se précipitaient en Orient. Il avait donc accepté avec joie l'occasion offerte de revoir Napoléon, et d'obtenir enfin de lui la réalisation de tout ou partie de ses vœux les plus chers. M. de Romanzoff, plus ardent que lui, s'il était possible, à poursuivre l'accomplissement des mêmes désirs, avait approuvé tout autant que son maître cette importante entrevue, et devait l'y accompagner. Personnages que l'empereur Alexandre amène à Erfurt. Outre M. de Romanzoff, Alexandre avait résolu d'amener avec lui son frère, le grand-duc Constantin, à titre de militaire, puis le premier officier de son palais, M. de Tolstoy, frère de l'ambassadeur de Russie à Paris, et avec ces deux personnages quelques aides de camp. Il avait voulu, pour se faciliter les relations avec la cour impériale de France, que M. de Caulaincourt, qu'il avait contracté l'habitude de voir tous les jours et d'entretenir sans aucune gêne, vînt à Erfurt. Alexandre veut être autorisé, en passant à Kœnigsberg, à donner quelques consolations au roi et à la reine de Prusse. Il n'avait demandé avant de se mettre en route qu'une chose, c'était qu'on lui fournît le moyen, en passant à Kœnigsberg, de dire encore quelques paroles consolantes aux souverains ruinés et profondément malheureux de la Prusse. La convention d'évacuation, tout en les satisfaisant fort, sous le rapport de la délivrance de leur territoire, les désolait quant aux exigences pécuniaires. Or, Alexandre avait cette faiblesse, tenant du reste à un bon sentiment, de vouloir toujours dire à ceux qu'il voyait ce qui leur était agréable à entendre. Il en éprouvait particulièrement le besoin vis-à-vis du roi et de la reine de Prusse, dont l'infortune était pour lui un reproche continuel. Il insista donc pour être autorisé à faire en passant à Kœnigsberg quelques nouvelles promesses d'allégement, auxquelles M. de Caulaincourt, dépourvu d'instructions sur ce sujet, n'accéda qu'avec beaucoup de timidité et de ménagement; et, cela obtenu, il disposa tout pour être rendu le 27 septembre à Erfurt, en restant un jour seulement auprès de la malheureuse cour de Prusse.
À Saint-Pétersbourg, le parti hostile à la politique de l'alliance, fort joyeux des difficultés que la France rencontrait en Espagne, faisant argument de celles que la Russie rencontrait en Finlande, et déplorant avec affectation les souffrances du commerce russe, blâmait amèrement l'entrevue d'Erfurt. Opposition à Saint-Pétersbourg à l'entrevue d'Erfurt. Après les indignités de Bayonne, disait ce parti, aller si loin en visiter l'auteur, s'aboucher avec lui, sans doute pour ratifier tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il ferait encore, était une conduite peu honorable. Le représentant de l'Autriche surtout s'était permis à cet égard des libertés de langage qu'il avait fallu réprimer. La cour de l'impératrice mère ne s'était contenue qu'à moitié, mais s'était contenue, devant l'expression formelle de la volonté d'Alexandre. Cependant au dernier moment l'impératrice mère, éclatant à la vue des dangers de son fils, auxquels elle semblait croire, avait adressé des reproches violents à M. de Romanzoff, lui disant qu'il conduisait Alexandre à sa perte, et qu'il arriverait peut-être à Erfurt de l'empereur de Russie ce qui était arrivé à Bayonne des malheureux souverains de l'Espagne. Enfin elle n'avait pu s'empêcher d'exprimer ses appréhensions à l'empereur lui-même, qui l'avait rassurée plutôt comme un fils reconnaissant que comme un maître absolu, blessé de ce qu'on jugeât si mal ses démarches et les conséquences qu'elles pouvaient avoir. Des suppositions aussi étranges prouvaient deux choses: l'aveuglement des vieilles cours, et la force que Napoléon avait rendue à leurs préjugés par sa conduite à Bayonne.