Mai 1808.

Ce que les vieux souverains désiraient avec le plus d'impatience, c'était d'embrasser leur ami, leur cher Emmanuel, qu'ils n'avaient pas revu depuis la fatale nuit du 17 mars. Ils se jetèrent dans ses bras, et Napoléon, qui voulait leur laisser le temps de se voir, de s'épancher, de s'entendre, ayant remis au lendemain la réception qu'il leur préparait à Marac, ils eurent toute la journée pour s'entretenir de leur situation et de leur sort futur. Facilité avec laquelle les vieux souverains adhèrent aux projets de Napoléon. Le prince de la Paix leur eut promptement fait connaître ce dont il s'agissait à Bayonne; ce qui ne pouvait ni les étonner ni les affliger, car ils n'avaient plus la prétention de régner, et ils eurent la satisfaction d'apprendre que Napoléon, en les vengeant de Ferdinand VII, leur destinait en France une retraite sûre, magnifique, des revenus égaux à ceux des princes régnants les mieux dotés de l'Europe, et pour toute privation la perte d'un pouvoir dont ils prévoyaient depuis long-temps la fin prochaine. Il ne fut donc pas difficile de les amener aux projets de Napoléon, auxquels ils étaient résignés d'avance, même quand ils ne connaissaient pas tous les dédommagements qu'on leur réservait.

Le lendemain Napoléon les fit inviter à dîner au château de Marac, où il se proposait de les traiter tous les jours avec les plus grands honneurs. Charles IV et son épouse s'y rendirent dans les voitures impériales, si différentes des antiques voitures de la cour d'Espagne, qui étaient construites sur le même modèle que celles de Louis XIV. Il avait la plus grande peine à y monter et à en descendre; et il laissait voir jusque dans les moindres détails combien il était étranger aux usages comme aux idées du temps présent. Arrivé au château de Marac, il s'appuya pour mettre pied à terre sur le bras de Napoléon, qui était venu le recevoir à la portière.—Appuyez-vous sur moi, lui dit Napoléon, j'aurai de la force pour nous deux.—J'y compte bien, répondit le vieux roi; et il lui témoigna une véritable gratitude, tant il était heureux de trouver en France le repos, la sécurité et l'opulence pour le reste de ses jours. Napoléon avait oublié d'inscrire le prince de la Paix au nombre des convives. Charles IV, ne l'apercevant pas, s'écria avec une vivacité embarrassante pour tous les assistants: Où est donc Emmanuel?—On alla chercher le prince de la Paix par ordre de l'Empereur, et on rendit à Charles IV cet ami, sans lequel il ne savait plus exister.

Tandis que Napoléon s'occupait d'adoucir le sort de ce vieil enfant découronné, l'impératrice Joséphine veillait avec sa grâce accoutumée sur la reine d'Espagne, et lui procurait les futiles distractions qui étaient à sa portée, en lui offrant toutes les parures de Paris les plus nouvelles et les plus recherchées. Mais l'épouse de Charles IV était plus difficile à consoler que lui, en raison même de son intelligence et de son ambition. Toutefois elle pouvait compter sur deux consolations certaines, la sûreté d'Emmanuel Godoy et le détrônement de Ferdinand.

Napoléon, après les égards prodigués à Charles IV, songe à se servir de lui pour en finir avec Ferdinand VII.

Après avoir ainsi comblé d'égards des hôtes augustes et malheureux, Napoléon, impatient d'en finir, fit mouvoir les instruments qu'il avait à sa disposition. D'après sa volonté, une lettre fut adressée à Ferdinand par Charles IV, pour lui rappeler sa coupable conduite dans les scènes d'Aranjuez, son imprudente ambition, son impuissance de régner sur un pays livré par sa faute aux agitations révolutionnaires, et lui demander de résigner la couronne. Correspondance entre Charles IV et Ferdinand VII, dictée par Napoléon. Cette sommation révélait clairement aux conseillers détrompés de Ferdinand comment allait être conduite la négociation depuis l'arrivée de l'ancienne cour. Il était évident qu'on allait redemander la couronne au fils, pour la laisser un certain nombre de jours ou d'heures sur la tête du père, et la faire passer ensuite de cette tête vieillie sur celle d'un prince de la famille Bonaparte. Réponse assez adroite de Ferdinand VII à Charles IV, dictée par les meneurs de la jeune cour. Les meneurs de la jeune cour opposèrent à cette sommation une lettre assez adroite, dans laquelle Ferdinand VII, parlant à son père en fils soumis et respectueux, se déclarait prêt à restituer la couronne, bien qu'il l'eût reçue par suite d'une abdication volontaire, prêt toutefois à deux conditions: la première, que Charles IV voudrait régner lui-même; la seconde, que la restitution se ferait librement, à Madrid, en présence de la nation espagnole. Sans ces deux conditions Ferdinand refusait formellement de restituer la couronne à son père; car si celui-ci ne voulait pas régner, Ferdinand se considérait comme seul roi légitime, d'après les lois de la monarchie espagnole; et si la rétrocession se faisait ailleurs qu'à Madrid, au sein même de la nation assemblée, elle ne serait ni libre, ni digne, ni sûre.

Réplique de Charles IV, également dictée par Napoléon.

La réponse était habile et convenable. On fit répliquer par Charles IV, en s'appuyant toujours sur l'irrégularité de l'abdication, sur les violences qui l'avaient amenée, sur l'impossibilité où se trouvait Ferdinand de gouverner l'Espagne sortie d'un long sommeil et prête à entrer dans la carrière des révolutions, sur la nécessité de remettre à Napoléon le soin d'assurer le bonheur des peuples de la Péninsule. On finissait en laissant voir des intentions menaçantes si cette obstination ne cessait pas. À cette réplique la jeune cour opposa une contre-réplique semblable au premier dire de Ferdinand VII.

La négociation n'avançait pas, car on avait employé du 1er au 4 mai à échanger cette vaine correspondance. Napoléon commençait à éprouver l'impatience la plus vive, et il était résolu à faire déclarer Ferdinand VII rebelle, à rendre la couronne à Charles IV, qui la lui transmettrait ensuite, après un délai plus ou moins long. Charles IV se déclare seul roi d'Espagne, et nomme Murat son lieutenant. Il fit d'abord, par l'intermédiaire du prince de la Paix, rédiger un acte en vertu duquel Charles IV se déclarait seul légitime roi des Espagnes, et, dans l'impuissance où il était d'exercer lui-même son autorité, nommait le grand-duc de Berg son lieutenant, lui confiait tous ses pouvoirs royaux, et en particulier le commandement des troupes. Napoléon regardait cette transition comme nécessaire pour passer de la royauté des Bourbons à celle des Bonaparte. Il s'empressa d'expédier ce décret, avec l'ordre, déjà donné depuis plusieurs jours et réitéré en ce moment, de faire partir de Madrid tous les princes espagnols qui s'y trouvaient encore: le plus jeune des infants, don Francisco de Paula; l'oncle de Ferdinand, don Antonio, président de la junte, et la reine d'Étrurie, qu'une indisposition avait empêchée de suivre ses parents. Après avoir pris ces mesures, il se disposait à mettre un terme aux scènes de Bayonne par une solution qu'il imposerait lui-même, lorsque les événements de Madrid vinrent rendre facile le dénoûment qu'il désirait, en le dispensant d'y employer la force.

Événements à Madrid, et tentatives secrètes de Ferdinand VII pour soulever les Espagnols en sa faveur.

Tandis que Napoléon correspondait avec Madrid, Ferdinand VII, de son côté, ne négligeait rien pour y faire parvenir des nouvelles qui excitassent l'intérêt de la nation en sa faveur, qui pussent surtout corriger le mauvais effet qu'avait produit son inepte conduite. Il n'ignorait pas que les Espagnols avaient pris autant de pitié, presque de dégoût pour sa personne que pour celle de son vieux père, en le voyant donner dans le piége tendu par Napoléon. Il avait donc, par des courriers qui partaient déguisés de Bayonne, et traversaient les montagnes de l'Aragon pour gagner Madrid, fait répandre les nouvelles qu'il croyait les plus propres à lui ramener l'opinion publique. Il avait fait savoir qu'on voulait le violenter à Bayonne pour lui arracher le sacrifice de ses droits, mais qu'il résistait, et résisterait à toutes les menaces, et que ses peuples apprendraient plutôt sa mort que sa soumission aux volontés de l'étranger. Il se peignait comme la plus noble, la plus intéressante des victimes, et de manière à exalter pour lui tous les cœurs généreux. Ces courriers, voulant éviter les routes directes, couvertes de troupes françaises, perdaient un jour ou deux pour arriver à Madrid, mais y arrivaient sûrement, et les nouvelles qu'ils portaient, propagées rapidement, avaient ramené à Ferdinand VII l'opinion un moment aliénée. Le bruit universellement accrédité que Ferdinand VII était à Bayonne l'objet de violences brutales, et qu'il y opposait une résistance héroïque, avait ranimé en sa faveur la populace de la capitale, laquelle s'était accrue, comme nous l'avons dit, des paysans oisifs des environs. Ne pouvant pas recourir aux imprimeries, soigneusement surveillées par les agents de Murat, on se servait de bulletins écrits à la main, et ces bulletins reproduits avec profusion, circulant avec une incroyable rapidité, excitaient au plus haut point les passions du peuple. Situation de Madrid pendant les événements de Bayonne. Quant à la junte de gouvernement, elle dissimulait profondément ses sentiments secrets, affectait une grande déférence pour les désirs de Murat; mais, dévouée comme de juste à Ferdinand VII, elle était l'agent des communications avec Bayonne, et des publications qui en étaient la suite. Elle avait dépêché des émissaires à Ferdinand pour savoir s'il voulait qu'elle se dérobât aux Français, qu'elle allât elle-même proclamer quelque part la royauté légitime, provoquer le soulèvement de la nation, et déclarer la guerre à l'usurpateur. En attendant une réponse à ces propositions, elle ne cédait qu'après d'interminables retards à toutes les demandes de Murat qui étaient de nature à servir les desseins de Napoléon.

Ordre de faire partir pour Bayonne tout ce qui restait à Madrid de membres de la famille royale.

Parmi ces demandes il s'en trouvait une qui l'avait fort agitée, c'était celle qui consistait à exiger l'envoi à Bayonne de tous les membres de la famille royale restant encore à Madrid. D'une part, la vieille reine d'Espagne désirait qu'on lui envoyât le jeune infant don Francisco, laissé en arrière à cause de l'état de sa santé; de l'autre, la reine d'Étrurie, demeurée par un pareil motif à Madrid, demandait elle-même à partir, effrayée qu'elle était de l'agitation chaque jour croissante du peuple espagnol. Murat, à qui l'Empereur avait recommandé d'acheminer vers Bayonne tous les membres restants de la famille royale, exigeait impérieusement ce double départ. Quant à la reine d'Étrurie, il ne pouvait y avoir de difficulté, puisqu'elle était princesse indépendante, et désirait partir. Résistance de la junte au départ de l'infant don Francisco. Quant au jeune infant don Francisco, placé à cause de son âge sous l'autorité royale, il dépendait actuellement de la junte de gouvernement, exerçant cette autorité en l'absence du roi. La junte, devinant bien l'intention de ces départs successifs, s'assembla dans la nuit du 30 avril au 1er mai, pour délibérer sur la demande de Murat. Elle était accrue en nombre par l'adjonction des divers présidents des conseils de Castille et des Indes, et de plusieurs membres de ces conseils. La séance fut fort agitée. Quelques-uns des membres de cette réunion voulaient qu'on se refusât à une proposition qui avait pour but évident d'enlever les derniers représentants de la royauté espagnole, et que, plutôt que de céder, on essayât la résistance à force ouverte. Le ministre de la guerre, M. O'Farrill, exposa la situation de l'armée, dont les corps désorganisés, dispersés les uns dans le Nord, les autres dans le Portugal et sur les côtes, ne présentaient pas à Madrid une force réunie de plus de trois mille hommes. Les esprits ardents voulaient qu'on y suppléât avec la populace armée de couteaux et de fusils de chasse, et qu'on cherchât son salut dans un grand acte de désespoir national. La majorité opina pour qu'on répondit à Murat par un refus dissimulé, en se gardant toutefois de provoquer une collision. À côté de la junte, une réunion de patriotes, mécontents de ce qu'ils appelaient sa faiblesse, voulaient qu'on empêchât le départ des infants par tous les moyens possibles, et soufflaient leurs passions au peuple, qui n'avait du reste pas besoin d'être excité. Premiers symptômes d'insurrection à Madrid, dans la journée du 1er mai. Le 1er mai, qui était un dimanche, attira dans la ville beaucoup de gens de la campagne, et l'on vit des figures agrestes et énergiques se mêler aux groupes nombreux qui stationnaient sur les différentes places de Madrid. À la Puerto del Sol, grande place située au centre de Madrid, et où viennent aboutir les principales rues de cette capitale, telles que les rues Mayor, d'Alcala, de Montera, de las Carretas, il y avait une foule épaisse et menaçante. Murat y envoya quelques centaines de dragons, qui par leur aspect dissipèrent la multitude et l'obligèrent à se tenir tranquille.

Murat, auquel la junte avait communiqué son refus fort adouci, répondit qu'il n'en tiendrait compte, et que le lendemain lundi, 2 mai, il ferait partir la reine d'Étrurie et l'infant don Francisco, déclaration à laquelle on n'opposa pas de réplique. Insurrection générale du peuple de Madrid dans la journée du 2 mai. Le lendemain en effet, dès huit heures du matin, les voitures de la cour avaient été amenées devant le palais pour y recevoir les personnes royales. La reine d'Étrurie se prêtait très-volontiers à ce départ. L'infant don Francisco, du moins à ce qu'on disait aux portes du palais, versait des larmes. Ces détails, répandus de bouche en bouche dans les rangs de la multitude qui était nombreuse, y avaient produit une vive agitation. Tout à coup survint un aide-de-camp de Murat, que celui-ci envoyait pour complimenter la reine au moment de son départ. Le tumulte commence autour du palais au moment où allaient monter en voiture l'infant don Francisco et la reine d'Étrurie. À l'aspect de l'uniforme français, le peuple poussa des cris, lança des pierres à l'aide-de-camp du prince, et se préparait à l'égorger, lorsqu'une douzaine de grenadiers de la garde impériale, qui étaient de service au palais occupé par Murat, et d'où on pouvait apercevoir ce tumulte, se jetèrent baïonnette en avant au plus épais de la foule, et dégagèrent l'aide-de-camp qu'on était sur le point de massacrer. Quelques coups de fusil partis au milieu de ce conflit furent le signal d'un soulèvement universel. De toutes parts la fusillade commença à se faire entendre. Une populace furieuse, composée surtout de paysans venus des environs, se précipita sur les officiers français, dispersés dans les maisons de Madrid malgré les recommandations de Napoléon, et sur les soldats détachés qui allaient par escouades recevoir les distributions de vivres. Plusieurs furent égorgés avec une horrible férocité. Quelques autres durent la vie à l'humanité de la bourgeoisie, qui les cacha dans ses maisons.

Dispositions militaires de Murat aux premiers symptômes d'insurrection.

Au premier bruit, Murat était monté à cheval et avait donné ses ordres avec la résolution d'un général habitué à toutes les occurrences de la guerre. Il avait ordonné aux troupes des camps de s'ébranler pour entrer dans Madrid par toutes les portes à la fois. Les plus rapprochées, celles du général Grouchy, établies près du Buen Retiro, devaient entrer par les grandes rues de San Geronimo et d'Alcala pour se diriger sur la Puerto del Sol, tandis que le colonel Frederichs, partant avec les fusiliers de la garde du palais qui est situé à l'extrémité opposée, devait se porter, par la rue Mayor, à la rencontre du général Grouchy, vers cette même Puerto del Sol, où allaient aboutir tous les mouvements. Le général Lefranc, établi au couvent de Saint-Bernard, devait y marcher concentriquement de la porte de Fuencarral. Au même instant les cuirassiers et la cavalerie arrivant par la route de Caravanchel avaient reçu ordre de s'avancer par la porte de Tolède. Murat, à la tête de la cavalerie de la garde, était derrière le palais, au pied de la hauteur de Saint-Vincent, près de la porte par laquelle devaient pénétrer les troupes établies à la maison royale del Campo. Placé ainsi en dehors des quartiers populeux, et sur une position dominante, il était libre de se porter partout où besoin serait.

INSURRECTION DE MADRID.
(2 Mai 1808)

L'action commença sur la place du Palais, où Murat avait dirigé un bataillon d'infanterie de la garde, précédé d'une batterie. Un feu de peloton, suivi de quelques coups de mitraille, eut bientôt fait évacuer cette place. La promptitude de la fuite, comme il arrive toujours en pareil cas, empêcha que le nombre des victimes ne fût grand. Le palais et les entours dégagés, le colonel Frederichs marcha avec ses fusiliers, par les rues Plateria et Mayor, sur la Puerta del Sol, vers laquelle marchaient aussi les troupes du général Grouchy, par les rues d'Alcala et de San Geronimo. Action prompte et vigoureuse devant le palais, à la Puerta del Sol et à l'arsenal. Nos soldats, vieux et jeunes, s'avançaient avec l'aplomb qu'ils devaient à des chefs aguerris et inébranlables. La populace, soutenue par des paysans plus braves qu'elle, ne tenait pas, mais s'arrêtait à tous les coins des rues transversales pour tirer, et puis envahissait les maisons pour faire feu des fenêtres. On l'y suivait, et on tuait à coups de baïonnette, on jetait par les fenêtres les fanatiques pris les armes à la main. Les deux colonnes françaises, marchant à la rencontre l'une de l'autre, avaient refoulé au centre, c'est-à-dire à la Puerta del Sol, la multitude furieuse, présentant l'obstacle de son épaisseur, et n'ayant plus même la liberté de fuir. Du milieu de cette foule les plus obstinés tiraient sur nos troupes. Quelques escadrons des chasseurs et des mamelucks de la garde, lancés à propos, pénétrèrent en la sabrant dans cette masse de peuple, et l'obligèrent à se disperser par toutes les issues qui restaient encore libres. Les mamelucks surtout, se servant de leurs sabres recourbés avec une grande dextérité, firent tomber quelques têtes, et causèrent ainsi une épouvante qui a laissé un long souvenir dans la population de Madrid. La foule repoussée n'en eut que plus d'empressement à se réfugier dans les maisons pour tirer des fenêtres. Les troupes du général Grouchy eurent plusieurs exécutions sanglantes à faire dans la rue de San Geronimo, surtout à l'hôtel du duc de Hijar, d'où étaient partis des feux meurtriers. Celles du général Lefranc eurent à soutenir un combat plus opiniâtre à l'arsenal, où était renfermée une partie de la garnison de Madrid, avec ordre de ne pas combattre. Des insurgés s'y étant portés firent feu sur nos troupes, et le corps des artilleurs espagnols se trouva malgré lui engagé dans la lutte. La nécessité d'enlever à découvert un édifice fermé, et d'où partait un feu très-vif de mousqueterie, nous coûta quelques hommes. Mais nos soldats, conduits vivement à l'assaut, débusquèrent les défenseurs, et leur firent payer cher cet engagement. L'arsenal fut pris avant que le peuple eût pu s'emparer des armes et des munitions.

Madrid pacifié en deux heures de combat.

Deux ou trois heures avaient suffi pour réprimer cette sédition, et on n'entendait plus, après la prise de l'arsenal, que quelques coups de feu isolés. Murat avait fait former à l'hôtel des Postes une commission militaire, qui ordonnait l'exécution immédiate des paysans saisis les armes à la main. Quelques-uns furent pour l'exemple fusillés sur-le-champ au Prado même. Les autres, cherchant à s'enfuir vers la campagne, furent poursuivis et sabrés par les cuirassiers. Les troupes du camp arrivant à l'instant ne trouvèrent plus à se servir de leurs armes. Tout était pacifié par la terreur d'une prompte répression, et par la présence des ministres O'Farrill et Azanza, qui, accompagnés du général Harispe, chef d'état-major de Murat, faisaient cesser le combat partout où il en restait quelque trace. Ils demandèrent aussi, et on leur accorda sans difficulté, la fin des exécutions qu'ordonnait la commission militaire établie à l'hôtel des Postes.

Cette journée fatale, qui devait plus tard avoir en Espagne un retentissement terrible, eut pour effet immédiat de contenir la populace de Madrid, en lui ôtant toute illusion sur ses forces, et en lui apprenant que nos jeunes soldats, conduits par de vieux officiers, étaient invincibles pour les féroces paysans de l'Espagne, comme ils le furent bientôt à Essling et à Wagram pour les soldats les plus disciplinés de l'Europe. L'infant don Antonio, qui la veille n'avait pas été au nombre des fauteurs de la révolte, et qui paraissait même obsédé de la jactance des partisans de l'insurrection, dit le soir même à Murat, comme un homme qui respirait après une longue fatigue: Enfin on ne nous répétera plus que des paysans armés de couteaux peuvent venir à bout de troupes régulières!—L'impression était profonde, en effet, chez le peuple de Madrid, et, dans son exagération, il débitait et croyait qu'il y avait eu plusieurs milliers de morts ou de blessés. Il n'en était rien cependant, car les insurgés avaient à peine perdu quatre cents hommes, et les Français une centaine au plus. Mais la terreur, grossissant les nombres comme de coutume, donnait à cette journée une importance morale très-supérieure à son importance matérielle. Murat profite de l'abattement du peuple de Madrid pour faire partir tous les membres de la famille royale qui restaient encore en Espagne. Dès cet instant Murat pouvait tout oser. Il fit partir le lendemain non-seulement l'infant don Francisco, mais la reine d'Étrurie, son fils, et le vieil infant don Antonio lui-même, qui avait tous les sentiments des insurgés, moins leur énergie, et qui ne demandait pas mieux que d'aller trouver à Bayonne ce qui attendait en ce lieu tous les princes d'Espagne, le repos et la déchéance. L'infant don Antonio consentit à partir immédiatement, et abandonna la présidence de la junte de gouvernement, sans même en donner avis à cette junte. Murat reconnu lieutenant-général du royaume. Murat venait de recevoir le décret de Charles IV, qui lui conférait la lieutenance-générale du royaume. Il appela la junte, se fit accepter comme son président à la place de l'infant don Antonio, et fut investi dès lors de tous les pouvoirs de la royauté. Il alla s'établir au palais, où il occupa les appartements du prince des Asturies, et, reprenant dans sa correspondance avec Napoléon son langage habituel, il lui écrivit que toute la force de résistance des Espagnols s'était épuisée dans la journée du 2 mai, qu'on n'avait qu'à désigner le roi destiné à l'Espagne, et que ce roi régnerait sans obstacle. Dans plus d'une lettre il avait déjà dit, comme un fait qu'il citait sans y ajouter aucune réflexion, que les Espagnols, impatients de sortir de leurs longues et pénibles anxiétés, s'écriaient souvent: Courons chez le grand-duc de Berg, et proclamons-le roi.—Dans ces folles illusions, il y avait quelque chose de vrai cependant. À prendre un roi français, Murat était celui que sa renommée militaire, sa bonne grâce, sa jactance méridionale, sa présence à Madrid, auraient fait accepter le plus facilement par le peuple espagnol.

Effet produit à Bayonne par la journée du 2 mai.

Les nouvelles de Madrid arrivèrent le 5 mai à Bayonne, à quatre heures de l'après-midi. En les recevant, Napoléon y vit sur-le-champ le moyen de produire la secousse dont il avait besoin pour terminer cette espèce de négociation entamée avec les princes d'Espagne. Il se rendit auprès de Charles IV, la dépêche de Murat à la main, et montra plus d'irritation qu'il n'en éprouvait de ces Vêpres siciliennes dont on avait voulu faire l'essai à Madrid. Il aimait fort ses soldats; mais, quand il en sacrifiait dix ou vingt mille dans une journée, il n'était pas homme à en regretter une centaine pour un aussi grand intérêt que la conquête du trône d'Espagne. Néanmoins il simula l'irritation devant ces vieux souverains, qui furent fort effrayés de voir en colère celui dont ils dépendaient. On fit appeler les infants, et à leur tête Ferdinand VII. Scène entre Charles IV et Ferdinand VII en présence de Napoléon. Aussitôt entrés dans l'appartement de leurs parents, ils furent apostrophés par le père, par la mère avec une extrême violence.—Voilà donc ton ouvrage! dit Charles IV à Ferdinand VII... le sang de mes sujets a coulé; celui des soldats de mon allié, de mon ami, le grand Napoléon, a coulé aussi. À quels ravages n'aurais-tu pas exposé l'Espagne si nous avions affaire à un vainqueur moins généreux! Voilà les conséquences de ce que toi et les tiens avez fait pour jouir quelques jours plus tôt d'une couronne que j'étais aussi pressé que toi de placer sur ta tête. Tu as déchaîné le peuple, et personne n'en est plus maître aujourd'hui. Rends, rends cette couronne trop pesante pour toi, et donne-la à celui qui seul est capable de la porter.—En proférant ces paroles, le vieux roi, condamné à une si affligeante comédie, agitait une canne à pomme d'or, sur laquelle il s'appuyait ordinairement à cause de ses infirmités, et il sembla aux yeux de tous les assistants qu'il en menaçait son fils.—Le père avait à peine achevé que la vieille reine, celle-ci avec une colère qui n'était pas jouée, se précipita sur Ferdinand, l'accabla d'injures, lui reprocha d'être un mauvais fils, d'avoir voulu détrôner son père, d'avoir désiré le meurtre de sa mère, d'être faux, perfide, lâche, sans entrailles... En essuyant toutes ces apostrophes, Ferdinand VII, immobile, les yeux fixés à terre, avec une sorte d'insensibilité stupide, ne répondait rien, ne témoignait rien, et souffrait tout. Plusieurs fois sa mère l'interpellant, s'approchant de lui, le menaçant de la main, lui dit: Te voilà bien, tel que tu as toujours été! Lorsque ton père et moi voulions t'adresser quelques exhortations dans ton intérêt même, tu te taisais, en ne répondant à nos conseils que par le silence et la haine... Mais réponds donc à ton père, à ta mère, à notre ami, à notre protecteur, le grand Napoléon.—Et le prince, toujours insensible, se taisait, affirmant seulement qu'il n'était pour rien dans les désordres du 2 mai. Napoléon, embarrassé, presque confus d'une scène pareille, quoiqu'elle amenât la solution désirée, dit à Ferdinand d'un ton froid, mais impérieux, que si, le soir même, il n'avait pas résigné la couronne à son père, on le traiterait en fils rebelle, auteur ou complice d'une conspiration qui, dans les journées des 17, 18 et 19 mars, avait abouti à priver de la couronne le souverain légitime. Il se retira ensuite pour attendre à Marac le prince de la Paix, afin de conclure avec lui un arrangement définitif, sous l'impression des événements de Madrid.

—Quelle mère! quel fils! s'écria-t-il en rentrant à Marac, et en s'adressant à ceux qui l'entouraient. Le prince de la Paix est certainement très-médiocre; eh bien! il était pourtant encore le personnage le moins incapable de cette cour dégénérée. Il leur avait proposé la seule idée raisonnable, idée qui aurait pu amener de grands résultats si elle avait été exécutée avec courage et résolution: c'était d'aller fonder un empire espagnol en Amérique, d'aller y sauver et la dynastie et la plus belle partie du patrimoine de Charles-Quint. Mais ils ne pouvaient rien faire de noble ou d'élevé. Les vieux parents par inertie, le fils par trahison, ont ruiné ce dessein, et les voilà se dénonçant les uns les autres à la puissance de laquelle ils dépendent!—Puis Napoléon parla long-temps, grandement, avec une rare éloquence, sur ce vaste sujet de l'Amérique, de l'Espagne, de la translation des Bourbons dans l'empire des Indes. Après avoir jugé les autres il se jugea lui-même, car il ajouta ces paroles: Ce que je fais ici, d'un certain point de vue, n'est pas bien, je le sais. Mais la politique veut que je ne laisse pas sur mes derrières, si près de Paris, une dynastie ennemie de la mienne.—

Arrangement définitif conclu par l'intermédiaire du prince de la Paix.

Le soir le prince de la Paix vint à Marac, et les résultats que Napoléon poursuivait par des moyens si regrettables furent consignés dans le traité suivant, signé du prince de la Paix lui-même et du grand-maréchal Duroc.

Charles IV, reconnaissant l'impossibilité où il était, lui et sa famille, d'assurer le repos de l'Espagne, cédait la couronne, dont il se déclarait seul possesseur légitime, à Napoléon, pour en disposer comme il conviendrait à celui-ci. Il la cédait aux conditions suivantes:

1o Intégrité du sol de l'Espagne et de ses colonies, dont il ne serait distrait aucune partie;

2o Conservation de la religion catholique comme culte dominant, à l'exclusion de tout autre;

3o Abandon à Charles IV du château et de la forêt de Compiègne pour sa vie, et du château de Chambord à perpétuité, plus une liste civile de 30 millions de réaux (7,500,000 francs) payés par le Trésor de France;

4o Traitement proportionné à tous les princes de la famille royale.

Ferdinand VII était rentré chez lui, éclairé enfin sur sa situation et sur la ferme volonté de Napoléon, non pas de l'intimider seulement, mais de le détrôner. Ses conseillers étaient détrompés aussi. Parmi eux, un seul, le chanoine Escoïquiz, quoiqu'il ne fût pas le moins honnête, donna pourtant à son jeune maître un conseil peu digne: c'était d'accepter la couronne d'Étrurie, pour que Ferdinand restât roi quelque part, et lui, Escoïquiz, directeur de quelque roi que ce fût. Les autres, avec plus de raison, pensèrent que ce serait déclarer à l'Espagne qu'il n'y avait plus à s'occuper de Ferdinand, puisqu'il acceptait une couronne étrangère en dédommagement de celle qui lui était arrachée. Ne rien accepter qu'une pension alimentaire leur semblait indiquer à l'Espagne qu'il avait été violenté, qu'il protestait contre la violence, qu'enfin il pensait toujours à l'Espagne, que par conséquent elle devait toujours penser à lui.

Traité par lequel Ferdinand VII cède ses droits à la famille Bonaparte.

Ferdinand VII signa donc à son tour un traité par lequel Napoléon lui assurait le château de Navarre en toute propriété, un million de revenu, plus quatre cent mille francs pour chacun des infants, moyennant leur renonciation commune à la couronne d'Espagne.

Deux châteaux, et dix millions par an, étaient le prix auquel devait être payée, tant au père qu'aux enfants, la magnifique couronne d'Espagne; prix bien modique, bien vulgaire, mais auquel il fallait ajouter un terrible complément, alors inaperçu: six ans d'une guerre abominable, la mort de plusieurs centaines de mille soldats, la division funeste des forces de l'Empire, et une tache à la gloire du conquérant! Napoléon, à qui l'aveuglement de la puissance dérobait les conséquences de ce funeste marché, se hâta d'en exécuter les conditions. Le succès lui rendant sa générosité naturelle, il donna des ordres pour traiter avec tous les égards possibles la famille qui venait de tomber sous les coups de sa politique, comme tant d'autres tombaient sous les coups de son épée. Il chargea le prince Cambacérès du soin de recevoir les vieux souverains, et, en attendant qu'on eût achevé à Compiègne les dispositions nécessaires, il voulut qu'ils allassent faire à Fontainebleau un premier essai de l'hospitalité française, dans un lieu qui devait plus qu'aucun autre plaire à Charles IV. Départ de Charles IV pour Fontainebleau, et de Ferdinand VII pour Valençay. Il leur ménageait la compagnie du vieux et doux archichancelier, comme plus conforme à leur humeur. C'était du reste la première nouvelle qu'il donnait des affaires d'Espagne à ce grave personnage, n'osant plus lui parler de projets qui ne pouvaient supporter les regards d'un politique aussi sage que dévoué. Quant aux jeunes princes, il leur assigna le château de Valençay pour résidence, en attendant que celui de Navarre fût prêt, et pour compagnie celle d'un personnage aussi fin que dissipé, le prince de Talleyrand, devenu depuis peu propriétaire de ce même château de Valençay par un acte de la munificence impériale. Napoléon lui écrivit la lettre qui suit, car Napoléon exécutait avec la douceur des mœurs du dix-neuvième siècle une politique digne de la fourberie du quinzième.

Lettre à M. de Talleyrand sur la manière de traiter les princes d'Espagne.

«Au prince de Bénévent.

»Bayonne, le 9 mai 1808.

»Le prince des Asturies, l'infant don Antonio, son oncle, l'infant don Carlos, son frère, partent mercredi d'ici, restent vendredi et samedi à Bordeaux, et seront mercredi à Valençay. Soyez-y rendu lundi au soir. Mon chambellan de Tournon s'y rend en poste, afin de tout préparer pour les recevoir. Faites en sorte qu'ils aient là du linge de table et de lit, de la batterie de cuisine..... Ils auront huit ou dix personnes de service d'honneur, et le double de domestiques. Je donne l'ordre au général qui fait les fonctions de premier inspecteur de la gendarmerie, à Paris, de s'y rendre, et d'organiser le service de surveillance. Je désire que ces princes soient reçus sans éclat extérieur, mais honnêtement et avec intérêt, et que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez à Valençay un théâtre, et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas de mal. Vous pourriez y amener madame de Talleyrand avec quatre ou cinq dames. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme, cela n'aurait aucun inconvénient, surtout si on en était sûr. J'ai le plus grand intérêt à ce que le prince des Asturies ne commette aucune fausse démarche. Je désire donc qu'il soit amusé et occupé. La farouche politique voudrait qu'on le mît à Bitche ou dans quelque château-fort; mais comme il s'est jeté dans mes bras, qu'il m'a promis de ne rien faire sans mon ordre, et que tout va en Espagne comme je le désire, j'ai pris le parti de l'envoyer dans une campagne, en l'environnant de plaisirs et de surveillance. Que ceci dure le mois de mai et une partie de juin, les affaires d'Espagne auront pris une tournure, et je verrai alors le parti que je prendrai.

»Quant à vous, votre mission est assez honorable: recevoir chez vous trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang.»

Dispositions d'esprit dans lesquelles Charles IV et Ferdinand VII quittent l'Espagne.

Charles IV quitta la frontière d'Espagne avec un profond serrement de cœur, car il disait adieu à sa terre natale, au trône et à des habitudes qui avaient toujours fait son bonheur, celui du moins qu'il était capable de goûter. Toutefois les agitations populaires dont il avait entendu le premier retentissement l'avaient tellement troublé, les divisions intestines de sa famille l'avaient abreuvé de tant d'amertume, qu'il se consolait de sa chute à l'idée de trouver en France la sécurité, le repos, une opulente retraite, des exercices religieux, et les belles chasses de Compiègne. Sa vieille épouse, désespérée de perdre le trône, avait aussi plus d'un dédommagement: la vengeance, la présence assurée du prince de la Paix, et de riches revenus. Ferdinand VII, qui avait passé d'un stupide aveuglement à une véritable terreur, était plein de regrets, et on n'imaginerait pas quel en était l'objet! il regrettait d'avoir envoyé à la junte de gouvernement, en réponse aux questions de celle-ci, l'ordre secret de convoquer les cortès, de soulever la nation, et de faire aux Français une guerre acharnée. Il craignait que l'exécution de cet ordre, irritant Napoléon, ne mît en péril sa propre personne, sa dotation et la terre de Navarre. Il envoya un nouveau messager pour recommander à la junte une extrême prudence, et lui prescrire de ne faire aucun acte qui pût indisposer les Français. Il ne s'en tint pas même à cette précaution. À peine était-il sur la route de Valençay qu'il écrivit à Napoléon pour lui demander l'une de ses nièces en mariage, et, n'oubliant pas son précepteur Escoïquiz, il réclama pour lui la confirmation de deux grâces royales qu'il lui avait accordées en succédant à son père, et qui consistaient, l'une dans le grand cordon de Charles III, l'autre dans la qualité de conseiller d'État. On voit que les victimes de l'ambition de Napoléon se chargeaient elles-mêmes de détruire chez lui tout remords, et chez le public tout intérêt.

Napoléon donne à son frère Joseph la couronne d'Espagne, et à son beau-frère Murat la couronne de Naples.

Napoléon, maître de la couronne d'Espagne, se hâta de la donner. Cette couronne, la plus grande, après la couronne de France, de toutes celles dont il avait eu à disposer, lui parut devoir appartenir à son frère Joseph, actuellement roi assez paisible et assez considéré du royaume de Naples. Napoléon était conduit dans ce choix par l'affection d'abord, car il préférait Joseph à ses autres frères; puis par un certain respect de la hiérarchie, parce que Joseph était l'aîné d'entre eux, et enfin par confiance, car il en avait plus en lui que dans tous les autres. Il croyait Jérôme dévoué, mais trop jeune; Louis honnête, mais tellement aigri par la maladie, les querelles domestiques, l'orgueil, qu'il le regardait comme capable des déterminations les plus fâcheuses. Quant à Joseph, tout en lui reprochant beaucoup de vanité et de mollesse, il le jugeait sensé, doux et très-attaché à sa personne, et il ne voulait confier qu'à lui l'important royaume placé si près de France. Ce choix ne fut pas la moindre des fautes commises dans cette fatale affaire d'Espagne. Joseph ne pouvait pas être avant deux mois rendu à Madrid, et ces deux mois allaient décider de la soumission ou de l'insurrection de l'Espagne. Il était faible, inactif, peu militaire, hors d'état de commander et d'imposer aux Espagnols. C'est Murat, qui était à Madrid, qui plaisait aux Espagnols; qui, par la promptitude de ses résolutions, était homme à déconcerter l'insurrection prête à naître; qui, par l'habitude de commander l'armée en l'absence de Napoléon, savait se faire obéir des généraux français: c'est Murat qu'il aurait fallu charger de contenir et de gagner les Espagnols. Mais Napoléon n'avait confiance qu'en ses frères: il voyait dans Murat un simple allié; il se défiait de sa légèreté et de l'ambition de sa femme, quoiqu'elle fût sa propre sœur; et il ne voulut lui accorder que le royaume de Naples.

Lettre par laquelle Napoléon offre à Joseph la couronne d'Espagne.

Il écrivit donc à Joseph: «Le roi Charles, par le traité que j'ai fait avec lui, me cède tous ses droits à la couronne d'Espagne... C'est à vous que je destine cette couronne. Le royaume de Naples n'est pas ce qu'est l'Espagne; c'est onze millions d'habitants, plus de cent cinquante millions de revenus, et la possession de toutes les Amériques. C'est d'ailleurs une couronne qui vous place à Madrid, à trois journées de la France, et qui couvre entièrement une de ses frontières. À Madrid vous êtes en France; Naples est le bout du monde. Je désire donc qu'immédiatement après avoir reçu cette lettre, vous laissiez la régence à qui vous voudrez, le commandement des troupes au maréchal Jourdan, et que vous partiez pour vous rendre à Bayonne par le plus court chemin de Turin, du Mont-Cenis et de Lyon... Gardez du reste le secret; on ne s'en doutera que trop...» etc.

Telle était la manière simple et expéditive avec laquelle se donnaient alors les couronnes, même celle de Charles-Quint et de Philippe II.

De quelle manière Napoléon offre à Murat la couronne de Naples.

Napoléon écrivit à Murat pour l'informer de ce qui venait de se passer à Bayonne, lui annoncer le choix qu'il avait fait de Joseph pour régner en Espagne, la vacance du royaume de Naples, laquelle, ajoutée à celle du royaume de Portugal (car le traité de Fontainebleau disparaissait avec Charles IV), laissait l'option entre deux trônes vacants. Napoléon, dans ces mêmes dépêches, offrit à Murat l'un ou l'autre à son gré, en l'engageant néanmoins à préférer celui de Naples, car les projets maritimes qu'il méditait devant lui assurer la Sicile, ce royaume serait comme autrefois de 6 millions d'habitants. Il lui enjoignit, en attendant, de s'emparer à Madrid de toute l'autorité, de s'en servir avec la plus grande vigueur, de faire part à la junte de gouvernement, aux conseils de Castille et des Indes, des renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et d'exiger de ces divers corps qu'ils lui demandassent Joseph Bonaparte comme roi d'Espagne.

Douloureuse impression de Murat en voyant passer à un autre la couronne d'Espagne.

On se ferait difficilement une idée de la surprise et de la douleur de Murat en apprenant le choix, pourtant si naturel, auquel Napoléon venait de s'arrêter. Le commandement des armées françaises dans la Péninsule, converti bientôt en lieutenance-générale du royaume, lui avait paru un présage certain de son élévation au trône d'Espagne. Le renversement de ses espérances fut pour lui un coup qui ébranla profondément son âme et même sa forte constitution, comme on en verra bientôt la preuve. La belle couronne de Naples, que Napoléon faisait briller à ses yeux, fut loin de le dédommager, et ne lui sembla qu'une amère disgrâce. Il s'abstint néanmoins, tant il était soumis à son tout-puissant beau-frère, de lui en témoigner aucun mécontentement; mais en lui répondant il garda sur ce sujet un silence qui prouvait assez ce qu'il sentait, et il laissa voir à M. de Laforêt, qui avait conquis toute sa confiance, les sentiments douloureux dont il était plein. M. de Laforêt, ancien ministre à Berlin, venait de lui être envoyé en remplacement de M. de Beauharnais, frappé d'une révocation imméritée pour les gaucheries qu'il avait commises, et qui étaient inévitables dans la position où il se trouvait, eût-il été plus habile.

Toutefois Murat avait encore une chance, c'est que Joseph n'acceptât pas la couronne d'Espagne, ou que les difficultés mêmes de la transmission à un prince placé loin de Madrid, et n'ayant pas dans les mains les rênes de l'administration espagnole, portassent Napoléon à changer d'avis. Il se remit donc de sa pénible émotion, conçut un reste d'espérance, et travailla sincèrement à l'exécution des ordres qu'il avait reçus. Sentiment de la junte de gouvernement et des Espagnols éclairés, après les événements de Bayonne. La junte de gouvernement, que ne présidait plus don Antonio, et qui s'était accrue, comme on l'a vu, de quelques membres du conseil de Castille et des Indes, était naturellement attachée à Ferdinand VII, car les hommes qui la composaient étaient Espagnols de cœur; mais ils étaient irrésolus, et ne savaient quel parti prendre dans l'intérêt de leur pays. Comme Espagnols, il leur en coûtait fort de renoncer à l'ancienne dynastie qui depuis un siècle régnait sur l'Espagne, et qui était identifiée avec le pays autant que si elle était descendue directement de Ferdinand et d'Isabelle. Cet attachement chez eux se fortifiait de toute l'énergie des passions du peuple, qui, excité par la haine de l'étranger, par celle du favori Godoy, voyant dans Ferdinand VII la victime de l'un et de l'autre, tendait partout à s'insurger. Mais ils étaient retenus par la crainte qu'éprouvaient tous les hommes éclairés de voir, si on résistait aux Français, l'Espagne servir de champ de bataille aux armées européennes, une populace fanatique et barbare entrer en lice au grand dommage des honnêtes gens, les colonies enfin secouer le joug de la métropole, et peut-être ouvrir les bras aux Anglais. Tel était le conflit de sentiments qui faisait hésiter la junte, et agitait le cœur de tout Espagnol comprenant et aimant les intérêts de son pays. Quand l'âme est incertaine, la conduite l'est aussi. La junte, et avec elle les classes éclairées, devaient donc, dans ces graves occurrences, jouer un rôle équivoque et faible. En recevant les renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et les déclarations par lesquelles ces princes déliaient les Espagnols de leur serment de fidélité, les membres de la junte, tout en croyant que la force avait arraché ces renonciations, furent disposés à fléchir devant une destinée supérieure. Résignation de la junte de gouvernement aux résolutions de Bayonne, et aux recommandations secrètes de Ferdinand VII. Les récentes recommandations de Ferdinand VII, qui les engageait à s'abstenir de tout acte imprudent, achevèrent de les confirmer dans cette disposition. Toutefois ils eurent un moment de pénible incertitude quand la réponse aux questions antérieures de la junte, demandant s'il fallait se réunir ailleurs qu'à Madrid, convoquer les cortès, et faire aux Français une guerre nationale, leur parvint par un messager secret, qui avait mis beaucoup de temps à traverser les Castilles. La première réponse à ces questions avait été affirmative, comme on s'en souvient, et datée du 5 mai au matin, un peu avant la scène qui avait eu lieu chez le vieux roi Charles IV, et qui avait décidé les renonciations. Après mûre réflexion, les membres de la junte, considérant que ce qui s'était passé depuis entre le père et le fils avait changé tout à fait l'état des choses, amené Ferdinand VII à se démettre de la royauté, et à conseiller lui-même la prudence, crurent ne devoir tenir aucun compte d'ordres annulés par des résolutions postérieures. Ils se montrèrent donc devant Murat tout à fait résignés, prêts à obéir à ses commandements et à reconnaître le roi que leur donnerait Napoléon. Ceux notamment qui par conviction ou intérêt adoptaient l'idée d'un changement de dynastie, le marquis de Caballero par exemple, étaient disposés à servir activement la nouvelle royauté, surtout si c'était Murat, qu'ils connaissaient, qui devait en être investi.