Presque toutes les cités de la Grèce se disputèrent la gloire d'avoir donné le jour à Homère. Plusieurs auteurs ont même cherché sa patrie dans l'Italie, et Léon Allacci (de Patriâ Homeri) s'est donné une peine inutile pour la déterminer. S'il est vrai qu'il n'existe point d'écrivain plus ancien qu'Homère, comme Josephe le soutient contre Appion le grammairien, si les écrivains que nous pourrions consulter ne sont venus que long-temps après lui, il faut bien que nous employions notre critique métaphysique à trouver dans Homère lui-même et son siècle et sa patrie, en le considérant moins comme auteur de livre, que comme auteur ou fondateur de nation; et en effet, il a été considéré comme le fondateur de la civilisation grecque.
L'auteur de l'Odyssée naquit sans doute dans les parties occidentales de la Grèce, en tirant vers le midi. Un passage précieux justifie cette conjecture: Alcinoüs, roi de l'île des Phéaciens, maintenant Corfou, offre à Ulysse un vaisseau bien équipé, pour le ramener dans son pays, et lui fait remarquer que ses sujets, experts dans la marine, seraient en état, s'il le fallait, de le conduire jusqu'en Eubée; c'était, au rapport de ceux que le hasard y avait conduits, la contrée la plus lointaine, la Thulé du monde grec (ultima Thulé). L'Homère de l'Odyssée qui avait une telle idée de l'Eubée, ne fut pas sans doute le même que celui de l'Iliade, car l'Eubée n'est pas très éloignée de Troie et de l'Asie-Mineure, où naquit sans doute le dernier.
On lit dans Sénèque, que c'était une question célèbre que débattaient les grammairiens grecs, de savoir si l'Iliade et l'Odyssée étaient du même auteur.
Si les villes grecques se disputèrent l'honneur d'avoir produit Homère, c'est que chacune reconnaissait dans l'Iliade et l'Odyssée ses mots, ses phrases et son dialecte vulgaires. Cette observation nous servira à découvrir le véritable Homère.
L'âge d'Homère nous est indiqué par les remarques suivantes, tirées de ses poèmes:—1. Aux funérailles de Patrocle, Achille donne tous les jeux que la Grèce civilisée célébrait à Olympie.—2. L'art de fondre des bas reliefs et de graver les métaux était déjà inventé, comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier d'Achille. La peinture n'était pas encore trouvée, ce qui s'explique naturellement: l'art du fondeur abstrait les superficies, mais il en conserve une partie par le relief; l'art du graveur ou ciseleur en fait autant dans un sens opposé; mais la peinture abstrait les superficies d'une manière absolue; c'est, dans les arts du dessin, le dernier effort de l'invention. Aussi, ni Homère ni Moïse ne font mention d'aucune peinture; preuve de leur antiquité!—3. Les délicieux jardins d'Alcinoüs, la magnificence de son palais, la somptuosité de sa table, prouvent que les Grecs admiraient déjà le luxe et le faste.—4. Les Phéniciens portaient déjà sur les côtes de la Grèce l'ivoire, la pourpre et cet encens d'Arabie dont la grotte de Vénus exhale le parfum; en outre, du lin ou byssus le plus fin, de riches vêtemens. Parmi les présens offerts à Pénélope par ses amans, nous remarquons un voile ou manteau dont l'ingénieux travail ferait honneur au luxe recherché des temps modernes[73].—5. Le char sur lequel Priam va trouver Achille est de bois de cèdre; l'antre de Calypso en exhala l'agréable odeur. Cette délicatesse de bon goût fut ignorée des Romains aux époques où les Néron et les Héliogabale aimaient à anéantir les choses les plus précieuses, comme par une sorte de fureur.—6. Descriptions des bains voluptueux de Circé.—7. Les jeunes esclaves des amans de Pénélope, avec leur beauté, leurs grâces et leurs blondes chevelures, nous sont représentés tels que les recherche la délicatesse moderne.-8. Les hommes soignent leur chevelure comme les femmes; Hector et Diomède en font un reproche à Pâris.—9. Homère nous montre toujours ses héros se nourrissant de chair rôtie, nourriture la plus simple de toutes, celle qui demande le moins d'apprêt, puisqu'il suffit de braises pour la préparer[74]. Les viandes bouillies ne durent venir qu'ensuite, car elles exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron et un trépied; Virgile nourrit ses héros de viandes bouillies, et leur en fait aussi rôtir avec des broches. Enfin vinrent les alimens assaisonnés.—Homère nous présente comme l'aliment le plus délicat des héros, la farine mêlée de fromage et de miel; mais il tire de la pêche deux de ses comparaisons; et lorsqu'Ulysse, rentrant dans son palais sous les habits de l'indigence, demande l'aumône à l'un des amans de Pénélope, il lui dit que les dieux donnent aux rois hospitaliers et bienfaisans des mers abondantes en poissons qui font les délices des festins.—10. Les héros contractent mariage avec des étrangères; les bâtards succèdent au trône; observation importante qui prouverait qu'Homère a paru à l'époque où le droit héroïque tombait en désuétude dans la Grèce, pour faire place à la liberté populaire.
En réunissant toutes ces observations, recueillies pour la plupart dans l'Odyssée, ouvrage de la vieillesse d'Homère au sentiment de Longin, nous partageons l'opinion de ceux qui placent l'âge d'Homère long-temps après la guerre de Troie, à une distance de quatre siècles et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. Nous pourrions même le rapprocher encore, car Homère parle de l'Égypte, et l'on dit que Psammétique, dont le règne est postérieur à celui de Numa, fut le premier roi d'Égypte qui ouvrit cette contrée aux Grecs; mais une foule de passages de l'Odyssée montrent que la Grèce était depuis long-temps ouverte aux marchands phéniciens, dont les Grecs aimaient déjà les récits non moins que les marchandises, à-peu-près comme l'Europe accueille maintenant tout ce qui vient des Indes. Il n'est donc point contradictoire qu'Homère n'ait pas vu l'Égypte, et qu'il raconte tant de choses de l'Égypte et de la Lybie, de la Phénicie et de l'Asie en général, de l'Italie et de la Sicile, d'après les rapports que les Phéniciens en faisaient aux Grecs.
Il n'est pas si facile d'accorder cette recherche et cette délicatesse dans la manière de vivre, que nous observions tout-à-l'heure, avec les mœurs sauvages et féroces qu'il attribue à ses héros, particulièrement dans l'Iliade. Dans l'impuissance d'accorder ainsi la douceur et la férocité, ne placidis coeant immitia, on est tenté de croire que les deux poèmes ont été travaillés par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges. Nouveau pas que nous faisons dans la recherche du véritable Homère.
L'absence de toute philosophie que nous avons remarquée dans Homère, et nos découvertes sur sa patrie et sur l'âge où il a vécu, nous font soupçonner fortement qu'il pourrait bien n'avoir été qu'un homme tout-à-fait vulgaire. À l'appui de ce soupçon viennent deux observations.
1. Horace, dans son Art poétique, trouve qu'il est trop difficile d'imaginer de nouveaux caractères après Homère, et conseille aux poètes tragiques de les emprunter plutôt à l'Iliade (Rectiùs iliacum carmen deducis in actus, Quàm si.....). Il n'en est pas de même pour la comédie: les caractères de la nouvelle comédie à Athènes furent tous imaginés par les poètes du temps, auxquels une loi défendait de jouer des personnages réels, et ils le furent avec tant de bonheur, que les Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supériorité des Grecs dans la comédie. (Quintilien).
2. Homère, venu si long-temps avant les philosophes, les critiques et les auteurs d'Arts poétiques, fut et reste encore le plus sublime des poètes dans le genre le plus sublime, dans le genre héroïque; et la tragédie qui naquit après fut toute grossière dans ses commencemens, comme personne ne l'ignore.
La première de ces difficultés eût dû suffire pour exciter les recherches des Scaliger, des Patrizio, des Castelvetro, et pour engager tous les maîtres de l'art poétique à chercher la raison de cette différence.... Cette raison ne peut se trouver que dans l'origine de la poésie (v. le livre précédent), et conséquemment dans la découverte des caractères poétiques, qui font toute l'essence de la poésie.
1. L'ancienne comédie prenait des sujets véritables pour les mettre sur la scène, tels qu'ils étaient; ainsi ce misérable Aristophane joua Socrate sur le théâtre, et prépara la ruine du plus vertueux des Grecs. La nouvelle comédie peignit les mœurs des âges civilisés, dont les philosophes de l'école de Socrate avaient déjà fait l'objet de leurs méditations; éclairés par les maximes dans lesquelles cette philosophie avait résumé toute la morale, Ménandre et les autres comiques grecs purent se former des caractères idéaux, propres à frapper l'attention du vulgaire, si docile aux exemples, tandis qu'il est si incapable de profiter des maximes.
2. La tragédie, bien différente dans son objet, met sur la scène les haines, les fureurs, les ressentimens, les vengeances héroïques, toutes passions des natures sublimes. Les sentimens, le langage, les actions qui leur sont appropriés, ont, par leur violence et leur atrocité même, quelque chose de merveilleux, et toutes ces choses sont au plus haut degré conformes entre elles, et uniformes dans leurs sujets. Or, ces tableaux passionnés ne furent jamais faits avec plus d'avantage que par les Grecs des temps héroïques, à la fin desquels vint Homère..... Aristote dit avec raison dans sa Poétique, qu'Homère est un poète unique pour les fictions. C'est que les caractères poétiques dont Horace admire dans ses ouvrages l'incomparable vérité, se rapportèrent à ces genres créés par l'imagination (generi fantastici), dont nous avons parlé dans la métaphysique poétique. À chacun de ces caractères les peuples grecs attachèrent toutes les idées particulières qu'on pouvait y rapporter, en considérant chaque caractère comme un genre. Au caractère d'Achille, dont la peinture est le principal sujet de l'Iliade, ils rapportèrent toutes les qualités propres à la vertu héroïque, les sentimens, les mœurs qui résultent de ces qualités, l'irritabilité, la colère implacable, la violence qui s'arroge tout par les armes (Horace). Dans le caractère d'Ulysse, principal sujet de l'Odyssée, ils firent entrer tous les traits distinctifs de la sagesse héroïque, la prudence, la patience, la dissimulation, la duplicité, la fourberie, cette attention à sauver l'exactitude du langage, sans égard à la réalité des actions, qui fait que ceux qui écoutent, se trompent eux-mêmes. Ils attribuèrent à ces deux caractères les actions particulières dont la célébrité pouvait assez frapper l'attention d'un peuple encore stupide, pour qu'il les rangeât dans l'un ou dans l'autre genre. Ces deux caractères, ouvrages d'une nation tout entière, devaient nécessairement présenter dans leur conception une heureuse uniformité; c'est dans cette uniformité, d'accord avec le sens commun d'une nation entière, que consiste toute la convenance, toute la grâce d'une fable. Créés par de si puissantes imaginations, ces caractères ne pouvaient être que sublimes. De là deux lois éternelles en poésie: d'après la première, le sublime poétique doit toujours avoir quelque chose de populaire; en vertu de la seconde, les peuples qui se firent d'abord eux-mêmes les caractères héroïques, ne peuvent observer leurs contemporains civilisés [et par conséquent si différens], sans leur transporter les idées qu'ils empruntent à ces caractères si renommés.
1. Rappelons d'abord cet axiome: Les hommes sont portés naturellement à consacrer le souvenir des lois et institutions qui font la base des sociétés auxquelles ils appartiennent.—2. L'histoire naquit d'abord, ensuite la poésie. En effet, l'histoire est la simple énonciation du vrai, dont la poésie est une imitation exagérée. Castelvetro a aperçu cette vérité, mais cet ingénieux écrivain n'a pas su en profiter pour trouver la véritable origine de la poésie; c'est qu'il fallait combiner ce principe avec le suivant:—3. Les poètes ayant certainement précédé les historiens vulgaires, la première histoire dut être la poétique.—4. Les fables furent à leur origine des récits véritables et d'un caractère sérieux, et (μυθος fable, a été définie par vera narratio). Les fables naquirent, pour la plupart, bizarres, et devinrent successivement moins appropriées à leurs sujets primitifs, altérées, invraisemblables, obscures, d'un effet choquant et surprenant, enfin incroyables; voilà les sept sources de la difficulté des fables.—5. Nous avons vu dans le second livre comment Homère reçut les fables déjà altérées et corrompues.—6. Les caractères poétiques, qui sont l'essence des fables, naquirent d'une impuissance naturelle des premiers hommes, incapables d'abstraire du sujet ses formes et ses propriétés; en conséquence, nous trouvons dans ces caractères une manière de penser commandée par la nature aux nations entières, à l'époque de leur plus profonde barbarie.—C'est le propre des barbares d'agrandir et d'étendre toujours les idées particulières. Les esprits bornés, dit Aristote dans sa Morale, font une maxime, une règle générale, de chaque idée particulière. La raison doit en être que l'esprit humain, infini de sa nature, étant resserré dans la grossièreté de ses sens, ne peut exercer ses facultés presque divines qu'en étendant les idées particulières par l'imagination. C'est pour cela peut-être que dans les poètes grecs et latins les images des dieux et des héros apparaissent toujours plus grandes que celles des hommes, et qu'aux siècles barbares du moyen âge, nous voyons dans les tableaux les figures du Père, de Jésus-Christ et de la Vierge, d'une grandeur colossale.—7. La réflexion, détournée de son usage naturel, est mère du mensonge et de la fiction. Les barbares en sont dépourvus; aussi les premiers poètes héroïques des Latins chantèrent des histoires véritables, c'est-à-dire les guerres de Rome. Quand la barbarie de l'antiquité reparut au moyen âge, les poètes latins de cette époque, les Gunterius, les Guillaume de Pouille, ne chantèrent que des faits réels. Les romanciers du même temps s'imaginaient écrire des histoires véritables, et le Boiardo, l'Arioste, nés dans un siècle éclairé par la philosophie, tirèrent les sujets de leur poème de la chronique de l'archevêque Turpin. C'est par l'effet de ce défaut de réflexion, qui rend les barbares incapables de feindre, que Dante, tout profond qu'il était dans la sagesse philosophique, a représenté dans sa Divine Comédie, des personnages réels et des faits historiques. Il a donné à son poème le titre de comédie, dans le sens de l'ancienne comédie des Grecs, qui prenait pour sujet des personnages réels. Dante ressembla sous ce rapport à l'Homère de l'Iliade, que Longin trouve toute dramatique, toute en actions, tandis que l'Odyssée est toute en récits. Pétrarque, avec toute sa science, a pourtant chanté dans un poème latin la seconde guerre punique; et dans ses poésies italiennes, les Triomphes, où il prend le ton héroïque, ne sont autre chose qu'un recueil d'histoires.—Une preuve frappante que les premières fables furent des histoires, c'est que la satire attaquait non-seulement des personnes réelles, mais les personnes les plus connues; que la tragédie prenait pour sujets des personnages de l'histoire poétique; que l'ancienne comédie jouait sur la scène des hommes célèbres encore vivans. Enfin la nouvelle comédie, née à l'époque où les Grecs étaient le plus capables de réflexion, créa des personnages tout d'invention; de même, dans l'Italie moderne, la nouvelle comédie ne reparut qu'au commencement de ce quinzième siècle, déjà si éclairé. Jamais les Grecs et les Latins ne prirent un personnage imaginaire pour sujet principal d'une tragédie. Le public moderne, d'accord en cela avec l'ancien, veut que les opéras dont les sujets sont tragiques, soient historiques pour le fond; et s'il supporte les sujets d'invention dans la comédie, c'est que ce sont des aventures particulières qu'il est tout simple qu'on ignore, et que pour cette raison l'on croit véritables.—8. D'après cette explication des caractères poétiques, les allégories poétiques qui y sont rattachées, ne doivent avoir qu'un sens relatif à l'histoire des premiers temps de la Grèce.—9. De telles histoires durent se conserver naturellement dans la mémoire des peuples, en vertu du premier principe observé au commencement de ce chapitre. Ces premiers hommes, qu'on peut considérer comme représentant l'enfance de l'humanité, durent posséder à un degré merveilleux la faculté de la mémoire, et sans doute il en fut ainsi par une volonté expresse de la Providence; car, au temps d'Homère, et quelque temps encore après lui, l'écriture vulgaire n'avait pas encore été trouvée (Josephe contre Appion). Dans ce travail de l'esprit, les peuples, qui à cette époque étaient pour ainsi dire tout corps sans réflexion, furent tout sentiment pour sentir les particularités, toute imagination pour les saisir et les agrandir, toute invention pour les rapporter aux genres que l'imagination avait créés (generi fantastici), enfin toute mémoire pour les retenir. Ces facultés appartiennent sans doute à l'esprit, mais tirent du corps leur origine et leur vigueur. Chez les Latins, mémoire est synonyme d'imagination (memorabile, imaginable, dans Térence); ils disent comminisci pour feindre, imaginer; commentum pour une fiction, et en italien fantasia se prend de même pour ingegno. La mémoire rappelle les objets, l'imagination en imite et en altère la forme réelle, le génie ou faculté d'inventer leur donne un tour nouveau, et en forme des assemblages, des compositions nouvelles. Aussi les poètes théologiens ont-ils appelé la mémoire la mère des Muses.—10. Les poètes furent donc sans doute les premiers historiens des nations. Ceux qui ont cherché l'origine de la poésie, depuis Aristote et Platon, auraient pu remarquer sans peine que toutes les histoires des nations païennes ont des commencemens fabuleux.—11. Il est impossible d'être à-la-fois et au même degré poète et métaphysicien sublimes. C'est ce que prouve tout examen de la nature de la poésie. La métaphysique détache l'âme des sens; la faculté poétique l'y plonge pour ainsi dire et l'y ensevelit; la métaphysique s'élève aux généralités, la faculté poétique descend aux particularités.—12. En poésie, l'art est inutile sans la nature: la poétique, la critique, peuvent faire des esprits cultivés, mais non pas leur donner de la grandeur; la délicatesse est un talent pour les petites choses, et la grandeur d'esprit les dédaigne naturellement. Le torrent impétueux peut-il rouler une eau limpide? ne faut-il pas qu'il entraîne dans son cours des arbres et des rochers? Excusons donc les choses basses et grossières qui se trouvent dans Homère.—13. Malgré ces défauts, Homère n'en est pas moins le père, le prince de tous les poètes sublimes. Aristote trouve qu'il est impossible d'égaler les mensonges poétiques d'Homère; Horace dit que ses caractères sont inimitables; deux éloges qui ont le même sens.—Il semble s'élever jusqu'au ciel par le sublime de la pensée; nous avons expliqué déjà ce mérite d'Homère, LIVRE II, page 225.
Joignez à ces réflexions celles que nous avons faites un peu plus haut (pages 252-257), et qui prouvent à-la-fois combien il est poète, et combien peu il est philosophe.—14. Les inconvenances, les bizarreries qu'on pourrait lui reprocher, furent l'effet naturel de l'impuissance, de la pauvreté de la langue qui se formait alors. Le langage se composait encore d'images, de comparaisons, faute de genres et d'espèces qui pussent définir les choses avec propriété; ce langage était le produit naturel d'une nécessité, commune à des nations entières.—C'était encore une nécessité que les premières nations parlassent en vers héroïques (LIVRE II, page 158).—15. De telles fables, de telles pensées et de telles mœurs, un tel langage et de tels vers s'appelèrent également héroïques, furent communs à des peuples entiers, et par conséquent aux individus dont se composaient ces peuples.
1. Nous avons déjà dit plus haut que toutes les anciennes histoires profanes commencent par des fables; que les peuples barbares, sans communication avec le reste du monde, comme les anciens Germains et les Américains, conservaient en vers l'histoire de leurs premiers temps; que l'histoire romaine particulièrement fut d'abord écrite par des poètes, et qu'au moyen âge celle de l'Italie le fut aussi par des poètes latins.—2. Manéthon, grand pontife d'Égypte, avait donné à l'histoire des premiers âges de sa nation, écrite en hiéroglyphes, l'interprétation d'une sublime théologie naturelle; les philosophes grecs donnèrent une explication philosophique aux fables qui contenaient l'histoire des âges les plus anciens de la Grèce. Nous avons, dans le livre précédent, tenu une marche tout-à-fait contraire: nous avons ôté aux fables leurs sens mystique ou philosophique pour leur rendre leur véritable sens historique.—3. Dans l'Odyssée, on veut louer quelqu'un d'avoir bien raconté une histoire, et l'on dit qu'il l'a racontée comme un chanteur ou un musicien. Ces chanteurs n'étaient sans doute autres que les rapsodes, ces hommes du peuple qui savaient chacun par cœur quelque morceau d'Homère, et conservaient ainsi dans leur mémoire ses poèmes, qui n'étaient point encore écrits. (Voy. Josephe contre Appion.) Ils allaient isolément de ville en ville en chantant les vers d'Homère dans les fêtes et dans les foires.—4. D'après l'étymologie, les rapsodes (de ραπτειν, coudre, ωδας, des chants), ne faisaient que coudre, arranger les chants qu'ils avaient recueillis, sans doute dans le peuple même. Le mot Homère présente dans son étymologie un sens analogue, ομου, ensemble, ειρειν, lier. ομηρος signifie répondant, parce que le répondant lie ensemble le créancier et le débiteur. Cette étymologie, appliquée à l'Homère que l'on a conçu jusqu'ici, est aussi éloignée et aussi forcée qu'elle est convenable et facile relativement à notre Homère, qui liait, composait, c'est-à-dire mettait ensemble les fables.—5. Les Pisistratides divisèrent et disposèrent les poèmes d'Homère en Iliade et en Odyssée. Ceci doit nous faire entendre que ces poèmes n'étaient auparavant qu'un amas confus de traditions poétiques. On peut remarquer d'ailleurs combien diffère le style des deux poèmes.—Les mêmes Pisistratides ordonnèrent qu'à l'avenir ces poèmes seraient chantés par les rapsodes dans la fête des Panathénées (Cicéron, De naturâ deorum. Elien).—6. Mais les Pisistratides furent chassés d'Athènes peu de temps avant que les Tarquins le fussent de Rome, de sorte qu'en plaçant Homère au temps de Numa, comme nous l'avons fait, les rapsodes conservèrent long-temps encore ses poèmes dans leur mémoire. Cette tradition ôte tout crédit à la précédente, d'après laquelle les poèmes d'Homère auraient été corrigés, divisés et mis en ordre du temps des Pisistratides. Tout cela eût supposé l'écriture vulgaire, et si cette écriture eût existé dès cette époque, on n'aurait plus eu besoin de rapsodes pour retenir et pour chanter des morceaux de ces poèmes.[75]
Ce qui achève de prouver qu'Homère est antérieur à l'usage de l'écriture, c'est qu'il ne fait mention nulle part des lettres de l'alphabet. La lettre écrite par Prétus pour perdre Bellérophon, le fut, dit-il, par des signes, σεματα.—7. Aristarque corrigea les poèmes d'Homère, et pourtant, sans parler de cette foule de licences dans la mesure, on trouve encore dans la variété de ses dialectes, ce mélange discordant d'expressions hétérogènes, qui étaient sans doute autant d'idiotismes des divers peuples de la Grèce.—8. Voyez plus haut ce que nous avons dit sur la patrie et sur l'âge d'Homère. Longin, ne pouvant dissimuler la grande diversité de style qui se trouve dans les deux poèmes, prétend qu'Homère fit l'Iliade lorsqu'il était jeune encore, et qu'il composa l'Odyssée dans sa vieillesse. Sans doute la colère d'Achille lui semble un sujet plus convenable pour un jeune homme, les aventures du prudent Ulysse pour un vieillard. Mais comment savoir ces particularités de l'histoire d'un homme, lorsqu'on en ignore les deux circonstances les plus importantes, le temps et le lieu? C'est ce qui doit ôter toute confiance à la Vie d'Homère qu'a composée Plutarque, et à celle qu'on attribue souvent à Hérodote, et dans laquelle l'auteur a rempli un volume de tant de détails minutieux et de tant de belles aventures.—9. La tradition veut qu'Homère ait été aveugle, et qu'il ait tiré de là son nom (c'était le sens d'Ομηρος dans le dialecte ionien). Homère lui-même nous représente toujours aveugles les poètes qui chantent à la table des grands; c'est un aveugle qui paraît au banquet d'Alcinoüs et à celui des amans de Pénélope.—Les aveugles ont une mémoire étonnante.—Enfin, selon la même tradition, Homère était pauvre, et allait dans les marchés de la Grèce en chantant ses poèmes.
Ces observations philosophiques et philologiques nous portent à croire qu'il en est d'Homère comme de la guerre de Troie, qui fournit à l'histoire une fameuse époque chronologique, et dont cependant les plus sages critiques révoquent en doute la réalité. Certainement, s'il ne restait pas plus de traces d'Homère que de la guerre de Troie, nous ne pourrions y voir, après tant de difficultés, qu'un être idéal, et non pas un homme. Mais ces deux poèmes qui nous sont parvenus, nous forcent de n'admettre cette opinion qu'à demi, et de dire qu'Homère a été l'idéal ou le caractère héroïque du peuple de la Grèce racontant sa propre histoire dans des chants nationaux.
—1. D'abord l'incertitude de la patrie d'Homère nous oblige de dire que si les peuples de la Grèce se disputèrent l'honneur de lui avoir donné le jour, et le revendiquèrent tous pour concitoyen, c'est qu'ils étaient eux-mêmes Homère.—S'il y a une telle diversité d'opinion sur l'époque où il a vécu, c'est qu'il vécut en effet dans la bouche et dans la mémoire des mêmes peuples, depuis la guerre de Troie jusqu'au temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante ans.—2. La cécité, la pauvreté d'Homère furent celles des rapsodes, qui, étant aveugles (d'où leur venait le nom d'ομηροι, avaient une plus forte mémoire. C'étaient de pauvres gens qui gagnaient leur vie à chanter par les villes les poèmes homériques, dont ils étaient auteurs, en ce sens qu'ils faisaient partie des peuples qui y avaient consigné leur histoire.—3. De cette manière, Homère composa l'Iliade dans sa jeunesse, c'est-à-dire dans celle de la Grèce. Elle se trouvait alors tout ardente de passions sublimes, d'orgueil, de colère et de vengeance. Ces sentimens sont ennemis de la dissimulation, et n'excluent point la générosité; elle devait admirer Achille, le héros de la force. Homère déjà vieux composa l'Odyssée, lorsque les passions des Grecs commençaient à être refroidies par la réflexion, mère de la prudence. La Grèce devait alors admirer Ulysse, le héros de la sagesse. Au temps de la jeunesse d'Homère, la fierté d'Agamemnon, l'insolence et la barbarie d'Achille plaisaient aux peuples de la Grèce. Lors de sa vieillesse, ils aimaient déjà le luxe d'Alcinoüs, les délices de Calypso, les voluptés de Circé, les chants des Sirènes et les amusemens des amans de Pénélope. Comment en effet rapporter au même âge des mœurs absolument opposées? Cette difficulté a tellement frappé Platon, que, ne sachant comment la résoudre, il prétend que dans les divins transports de l'enthousiasme poétique, Homère put voir dans l'avenir ces mœurs efféminées et dissolues. Mais n'est-ce pas attribuer le comble de l'imprudence à celui qu'il nous présente comme le fondateur de la civilisation grecque? Peindre d'avance de telles mœurs, tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner à les imiter? Convenons plutôt que l'auteur de l'Iliade dut précéder de long-temps celui de l'Odyssée; que le premier, originaire du nord-est de la Grèce, chanta la guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et que l'autre, né du côté de l'Orient et du Midi, célèbre Ulysse qui régnait dans ces contrées.—4. Le caractère individuel d'Homère, disparaissant ainsi dans la foule des peuples grecs, il se trouve justifié de tous les reproches que lui ont faits les critiques, et particulièrement de la bassesse des pensées, de la grossièreté des mœurs, de ses comparaisons sauvages, des idiotismes, des licences de versification, de la variété des dialectes qu'il emploie; enfin d'avoir élevé les hommes à la grandeur des dieux, et fait descendre les dieux au caractère d'hommes. Longin n'ose défendre de telles fables qu'en les expliquant par des allégories philosophiques; c'est dire assez que, prises dans leur premier sens, elles ne peuvent assurer à Homère la gloire d'avoir fondé la civilisation grecque.—Toutes ces imperfections de la poésie homérique que l'on a tant critiquées répondent à autant de caractères des peuples grecs eux-mêmes.—5. Nous assurons à Homère le privilège d'avoir eu seul la puissance d'inventer les mensonges poétiques (Aristote), les caractères héroïques (Horace); le privilège d'une incomparable éloquence dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux tableaux de morts et de batailles, dans ses peintures sublimes des passions, enfin le mérite du style le plus brillant et le plus pittoresque. Toutes ces qualités appartenaient à l'âge héroïque de la Grèce. C'est le génie de cet âge qui fit d'Homère un poète incomparable. Dans un temps où la mémoire et l'imagination étaient pleines de force, où la puissance d'invention était si grande, il ne pouvait être philosophe. Aussi ni la philosophie, ni la poétique ou la critique, qui vinrent plus tard, n'ont pu jamais faire un poète qui approchât seulement d'Homère.—6. Grâces à notre découverte, Homère est assuré désormais des trois titres immortels qui lui ont été donnés, d'avoir été le fondateur de la civilisation grecque, le père de tous les autres poètes, et la source des diverses philosophies de la Grèce. Aucun de ces trois titres ne convenait à Homère, tel qu'on se l'était figuré jusqu'ici. Il ne pouvait être regardé comme le fondateur de la civilisation grecque, puisque, dès l'époque de Deucalion et Pyrrha, elle avait été fondée avec l'institution des mariages, ainsi que nous l'avons démontré en traitant de la sagesse poétique qui fut le principe de cette civilisation. Il ne pouvait être regardé comme le père des poètes, puisqu'avant lui avaient fleuri les poètes théologiens, tels qu'Orphée, Amphion, Linus et Musée; les chronologistes y joignent Hésiode en le plaçant trente ans avant Homère. Il fut même devancé par plusieurs poètes héroïques, au rapport de Cicéron (Brutus); Eusèbe les nomme dans sa préparation évangélique; ce sont Philamon, Thémiride, Démodocus, Épiménide, Aristée, etc.—Enfin, on ne pouvait voir en lui la source des diverses philosophies de la Grèce, puisque nous avons démontré dans le second Livre que les philosophes ne trouvèrent point leurs doctrines dans les fables homériques, mais qu'ils les y rattachèrent. La sagesse poétique avec ses fables fournit seulement aux philosophes l'occasion de méditer les plus hautes vérités de la métaphysique et de la morale, et leur donna en outre la facilité de les expliquer.
Aux éloges que nous venons de donner à Homère, ajoutons celui d'avoir été le plus ancien historien du paganisme, qui nous soit parvenu. Ses poèmes sont comme deux grands trésors où se trouvent conservées les mœurs des premiers âges de la Grèce. Mais le destin des poèmes d'Homère a été le même que celui des lois des douze tables. On a rapporté ces lois au législateur d'Athènes, d'où elles seraient passées à Rome, et l'on n'y a point vu l'histoire du droit naturel des peuples héroïques du Latium; on a cru que les poèmes d'Homère étaient la création du rare génie d'un individu, et l'on n'y a pu découvrir l'histoire du droit naturel des peuples héroïques de la Grèce.
Nous avons déjà montré qu'antérieurement à Homère il y avait eu trois âges de poètes: celui des poètes théologiens, dans les chants desquels les fables étaient encore des histoires véritables et d'un caractère sévère; celui des poètes héroïques, qui altérèrent et corrompirent ces fables; enfin l'âge d'Homère, qui les reçut altérées et corrompues. Maintenant la même critique métaphysique peut, en nous montrant la cours d'idées que suivirent les anciens peuples, jeter un jour tout nouveau sur l'histoire des poètes dramatiques et lyriques.
Cette histoire a été traitée par les philologues avec bien de l'obscurité et de la confusion. Ils placent parmi les lyriques Amphion de Méthymne, poète très ancien des temps héroïques. Ils disent qu'il trouva le dityrambe, et aussi le chœur; qu'il introduisit des satyres qui chantaient des vers; que le dityrambe était un chœur qui dansait en rond, en chantant des vers en l'honneur de Bacchus. À les entendre, le temps des poètes lyriques vit aussi fleurir des poètes tragiques distingués, et Diogène Laërce assure que la première tragédie fut représentée par le chœur seulement. Ils disent encore qu'Eschyle fut le premier poète tragique, et Pausanias raconte qu'il reçut de Bacchus l'ordre d'écrire des tragédies; d'un autre côté, Horace qui dans son art poétique commence à traiter de la tragédie en parlant de la satyre, en attribue l'invention à Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la première satire sur des tombereaux. Après serait venu Sophocle, que Palémon a proclamé l'Homère des tragiques; enfin la carrière eût été fermée par Euripide qu'Aristote appelle le tragique par excellence, τραγικωτατος. Ils placent dans le même âge Aristophane, premier auteur de la vieille comédie, dont les nuées perdirent le vertueux Socrate. Cet abus ouvrit la route de la nouvelle comédie que Ménandre suivit plus tard.
Pour résoudre ces difficultés, il faut reconnaître qu'il y eut deux sortes de poètes tragiques, et autant de lyriques. Les anciens lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en l'honneur des dieux, analogues à ceux que l'on attribue à Homère, et écrits aussi en vers héroïques. Chez les Latins les premiers poètes furent les auteurs des vers saliens, sorte d'hymnes chantés dans les fêtes des dieux par les prêtres saliens. Ce dernier mot vient peut être de salire, saltare danser, de même que chez les Grecs le premier chœur avait été une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos principes: les hommes des premiers siècles qui étaient essentiellement religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen âge, les prêtres qui seuls alors étaient lettrés, ne composèrent d'autres poésies que des hymnes.
Lorsque l'âge héroïque succéda à l'âge divin, on n'admira, on ne célébra que les exploits des héros. Alors parurent les poètes lyriques semblables à l'Achille de l'Iliade, lorsqu'il chante sur sa lyre les louanges des héros gui ne sont plus[76]. Les nouveaux lyriques furent ceux qu'on appelait melici, ceux qui écrivirent ce genre de vers que nous appelons arie per musica; le prince de ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir après l'iambique, qui lui-même, ainsi que nous l'avons vu, succéda à l'héroïque. Pindare vint au temps où la vertu grecque éclatait dans les pompes des jeux olympiques au milieu d'un peuple admirateur; là chantaient les poètes lyriques. De même Horace parut à l'époque de la plus haute splendeur de Rome; et chez les Italiens ce genre de poésie n'a été connu qu'à l'époque où les mœurs se sont adoucies et amollies.
Quant aux tragiques et aux comiques, on peut tracer ainsi la route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties différentes de la Grèce, inventèrent pendant la saison des vendanges[77] la satire, ou tragédie antique jouée par des satyres. Dans cet âge de grossièreté, le premier déguisement consista à se couvrir de peaux de chèvres[78] les jambes et les cuisses, à se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et à s'armer le front de cornes[79]. La tragédie dut commencer par un chœur de satyres; et la satire conserva pour caractère originaire la licence des injures et des insultes, villanie, parce que les villageois grossièrement déguisés se tenaient sur les tombereaux qui portaient la vendange, et avaient la liberté de dire de là toute sorte d'injures aux honnêtes gens, comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la Campanie appelée proverbialement le séjour de Bacchus. Le mot satyre signifiaient originairement en latin, mets composés de divers alimens (Festus).[80] Dans la satire dramatique, on voyait paraître, selon Horace, divers genres de personnages, héros et dieux, rois et artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle resta chez les Romains, ne traitait point de sujets divers.
Grâces au génie d'Eschyle, la tragédie antique fit place à la tragédie moyenne, et les chœurs de satyre aux chœurs d'hommes. La tragédie moyenne dut être l'origine de la vieille comédie, dans laquelle les grands personnages étaient traduits sur la scène; et voilà pourquoi le chœur s'y plaçait naturellement. Ensuite vint Sophocle et après lui Euripide qui nous laissèrent la tragédie nouvelle, dans le même temps où la vieille comédie finissait avec Aristophane. Ménandre fut le père de la comédie nouvelle, dont les personnages sont de simples particuliers, et en même temps imaginaires; c'est précisément parce qu'ils sont pris dans une condition privée, qu'ils pouvaient passer pour réels sans l'être en effet. Dès-lors on ne devait plus placer le chœur dans la comédie; le chœur est un public qui raisonne, et qui ne raisonne que de choses publiques.
L'auteur récapitule ce qu'il a dit au second Livre, en ajoutant quelques développemens. Dans ses recherches philosophiques sur la sagesse poétique, on a vu ses opinions sur l'âge des dieux et sur celui des héros. Il les présente ici sous une forme toute historique, il ajoute l'indication générale des caractères de l'âge des hommes, et trace ainsi une esquisse complète de l'histoire idéale indiquée dans les axiomes.
Chapitre I. Introduction. Trois sortes de natures, de mœurs, de droits naturels, de gouvernemens.—§. I. Introduction.—§. II. Nature divine, poétique ou créatrice, héroïque, humaine et intelligente.—§. III. Mœurs religieuses, violentes, réglées par le devoir.—§. IV. Droits divin, héroïque, humain.—§. V. Gouvernemens théocratique, aristocratique, démocratique ou monarchique.
Chapitre II. Trois espèces de langues et de caractères.—Langues et caractères hiéroglyphiques, symboliques et emblématiques, vulgaires.
Chapitre III. Trois espèces du jurisprudence, d'autorité, de raison.—Corollaires relatifs à la politique et au droit des Romains.—§. I. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la divination; jurisprudence héroïque ou aristocratique, attachée rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la règle est l'équité naturelle.—§. II. Autorité dans le sens de propriété; autorité de tutèle; autorité de conseil.—§. III. Raison divine, connue par les auspices; raison d'état; raison populaire, d'accord avec l'équité naturelle.—§. IV. Corollaire relatif à la sagesse politique des anciens Romains.—§. V. Corollaire relatif à l'histoire fondamentale du droit romain.
Chapitre IV. Trois espèces de jugemens.—§. I. Jugemens divins et duels. Ce droit imparfait fut nécessaire au repos des nations. Il en est de même des jugemens héroïques, rigoureusement conformes aux formules consacrées. Jugemens humains, ou discrétionnaires.—§. II. Trois périodes dans l'histoire des mœurs et de la jurisprudence (sectæ temporum).
Chapitre V. Autres preuves tirées des caractères propres aux aristocraties héroïques.—§. I. De la garde et conservation des limites.—§. II. De la conservation et distinction des ordres politiques. Jalousie avec laquelle les aristocraties primitives prohibaient les mariages entre les nobles et les plébéiens. On a mal entendu les connubia patrum que demandait le peuple romain. Pourquoi les empereurs romains favorisèrent la confusion des ordres.—§. III. De la garde des lois. Elle est plus ou moins sévère selon la forme du gouvernement. L'attachement des Romains à leur ancienne législation fut une des principales causes de leur grandeur.
Chapitre VI.—§. I. Autres preuves tirées de la manière dont chaque état nouveau de la société se combine avec le gouvernement de l'état précédent. La démocratie conserve quelque chose de l'état aristocratique qui a précédé, etc.—§. II. C'est une loi naturelle que les nations terminent leur carrière politique par la monarchie.—§. III. Réfutation de Bodin, qui veut que les gouvernemens aient été d'abord monarchiques, en dernier lieu aristocratiques.
Chapitre VII.—§. I. Dernières preuves.—§. II. Corollaire: que l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la première ébauche de la métaphysique légale. Les formules antiques étaient des espèces de drames. Les jurisconsultes ont remarqué l'indivisibilité des droits, mais non pas leur éternité.
Note. Comment chez les Grecs la philosophie sortit de la législation.