CHAPITRE VII.
DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.

Après avoir observé quelle fut la sagesse des premiers hommes dans la logique, la morale, l'économie et la politique, passons au second rameau de l'arbre métaphysique, c'est-à-dire à la physique, et de là à la cosmographie, par laquelle nous parvenons à l'astronomie, pour traiter ensuite de la chronologie et de la géographie, qui en dérivent.

§. I. De la physiologie poétique.

Les poètes théologiens, dans leur physique grossière, considérèrent dans l'homme deux idées métaphysiques, être, subsister. Sans doute ceux du Latium conçurent bien grossièrement l'être, puisqu'ils le confondirent avec l'action de manger. Tel fut probablement le premier sens du mot sum, qui depuis eut les deux significations. Aujourd'hui même nous entendons nos paysans dire d'un malade, il mange encore, pour il vit encore. Rien de plus abstrait que l'idée d'existence. Ils conçurent aussi l'idée de subsister c'est-à-dire être debout, être sur ses pieds. C'est dans ce sens que les destins d'Achille étaient attaches à ses talons.

Les premiers hommes réduisaient toute la machine du corps humain aux solides et aux liquides. Les SOLIDES eux-mêmes, ils les réduisaient aux chairs, viscera [vesci voulait dire se nourrir, parce que les alimens que l'on assimile font de la chair]; aux os et articulations, artus [observons que artus vient du mot ars, qui chez les anciens Latins signifiait la force du corps; d'où artitus, robuste; ensuite on donna ce nom d'ars à tout système de préceptes propres à former quelques facultés de l'âme]; aux nerfs, qu'ils prirent pour les forces, lorsque, usant encore du langage muet, ils parlaient avec des signes matériels [ce n'est pas sans raison qu'ils prirent nerfs dans ce sens, puisque les nerfs tendent les muscles, dont la tension fait la force de l'homme]; enfin à la moelle, c'est dans la moelle qu'ils placèrent non moins sagement l'essence de la vie [l'amant appelait sa maîtresse medulla, et medullitùs voulait dire de tout cœur; lorsque l'on veut désigner l'excès de l'amour, on dit qu'il brûle la moelle des os, urit medullas]. Pour les LIQUIDES, ils les réduisaient à une seule espèce, à celle du sang; ils appelaient sang la liqueur spermatique, comme le prouve la périphrase sanguine cretus, pour engendré; et c'était encore une expression juste, puisque cette liqueur semble formée du plus pur de notre sang. Avec la même justesse, ils appelèrent le sang le suc des fibres, dont se compose la chair. C'est de là que les Latins conservèrent succi plenus, pour dire charnu, plein d'un sang abondant et pur.

Quant à l'autre partie de l'homme, qui est l'âme, les poètes théologiens la placèrent dans l'air, chez les Latins anima; l'air fut pour eux le véhicule de la vie, d'où les Latins conservèrent la phrase animâ vivimus, et en poésie, ferri ad vitales auras, pour naître; ducere vitales auras, pour vivre; vitam referre in auras, pour mourir; et en prose animam ducere, vivre; animam trahere, être à l'agonie; animam efflare, emittere, expirer; ensuite les physiciens placèrent aussi dans l'air l'âme du monde. C'est encore une expression juste que animus pour la partie douée du sentiment: les Latins disent animo sentimus. Ils considérèrent animus comme mâle, anima comme femelle, parce que animus agit sur anima; le premier est l'igneus vigor dont parle Virgile; de sorte qu'animus aurait son sujet dans les nerfs, anima dans le sang et dans les veines. L'æther serait le véhicule d'animus, l'air celui d'anima; le premier circulant avec toute la rapidité des esprits animaux, la seconde plus lentement avec les esprits vitaux. Anima serait l'agent du mouvement; animus l'agent et le principe des actes de la volonté. Les poètes théologiens ont senti, par une sorte d'instinct, cette dernière vérité; et dans les poèmes d'Homère ils ont appelé l'âme (animus), une force sacrée, une puissance mystérieuse, un dieu inconnu. En général, lorsque les Grecs et les Latins rapportaient quelqu'une de leurs paroles, de leurs actions à un principe supérieur, ils disaient un dieu l'a voulu ainsi. Ce principe fut appelé par les Latins mens animi. Ainsi, dans leur grossièreté, ils pénétrèrent cette vérité sublime que la théologie naturelle a établie par des raisonnemens invincibles contre la doctrine d'Épicure, les idées nous viennent de Dieu.

Ils ramenaient toutes les fonctions de l'âme à trois parties du corps, la tête, la poitrine, le cœur. À la tête, ils rapportaient toutes les connaissances, et comme elles étaient chez eux toutes d'imagination, ils placèrent dans la tête la mémoire, dont les Latins employaient le nom pour désigner l'imagination. Dans le retour de la barbarie au moyen âge, on disait imagination pour génie, esprit. [Le biographe contemporain de Rienzi l'appelle uomo fantastico pour uomo d'ingegno.] En effet, l'imagination n'est que le résultat des souvenirs; le génie ne fait autre chose que travailler sur les matériaux que lui offre la mémoire. Dans ces premiers temps où l'esprit humain n'avait point tiré de l'art d'écrire, de celui de raisonner et de compter, la subtilité qu'il a aujourd'hui, où la multitude de mots abstraits que nous voyons dans les langues modernes, ne lui avait pas encore donné ses habitudes d'abstraction continuelle, il occupait toutes ses forces dans l'exercice de ces trois belles facultés qu'il doit à son union avec le corps, et qui toutes trois sont relatives à la première opération de l'esprit, l'invention; il fallait trouver avant de juger, la topique devait précéder la critique, ainsi que nous l'avons dit page 163. Aussi les poètes théologiens dirent que la mémoire (qu'ils confondaient avec l'imagination) était la mère des muses, c'est-à-dire des arts.

En traitant de ce sujet, nous ne pouvons omettre une observation importante qui jette beaucoup de jour sur celle que nous avons faite dans la Méthode (il nous est aujourd'hui difficile de comprendre, impossible d'imaginer la manière de penser des premiers nommes qui fondèrent l'humanité païenne[68]). Leur esprit précisait, particularisait toujours, de sorte qu'à chaque changement dans la physionomie ils croyaient voir un nouveau visage, à chaque nouvelle passion un autre cour, une autre âme; de là ces expressions poétiques, commandées par une nécessité naturelle plus que par celle de la mesure, ora, vultus, animi, pectora, corda, employées pour leurs singuliers.

Ils plaçaient dans la poitrine le siège de toutes les passions, et au-dessous, les deux germes, les deux levains des passions: dans l'estomac la partie irascible, et la partie concupiscible surtout dans le foie, qui est défini le laboratoire du sang (officina). Les poètes appellent cette partie præcordia; ils attachent au foie de Titan chacun des animaux remarquables par quelque passion; c'était entendre d'une manière confuse, que la concupiscence est la mère de toutes les passions, et que les passions sont dans nos humeurs.

Ils rapportaient au cœur tous les conseils; les héros roulaient leurs pensées, leurs inquiétudes dans leur cour; agitabant, versabant, volutabant corde curas. Ces hommes encore stupides ne pensaient aux choses qu'ils avaient à faire, que lorsqu'ils étaient agités par les passions. De là les Latins appelaient les sages cordati, les hommes de peu de sens, vecordes. Ils disaient sententiæ, pour résolutions, parce que leurs jugemens n'étaient que le résultat de leurs sentimens; aussi les jugemens des héros s'accordaient toujours avec la vérité dans leur forme, quoiqu'ils fussent souvent faux dans leur matière.

§. II. COROLLAIRE
Relatif aux descriptions héroïques.

Les premiers hommes ayant peu ou point de raison, et étant au contraire tout imagination, rapportaient les fonctions externes de l'âme aux cinq sens du corps, mais considérés dans toute la finesse, dans toute la force et la vivacité qu'ils avaient alors. Les mots par lesquels ils exprimèrent l'action des sens le prouvent assez: ils disaient pour entendre, audire, comme on dirait haurire, puiser, parce que les oreilles semblent boire l'air, renvoyé par les corps qu'il frappe. Ils disaient pour voir distinctement, cernere oculis (d'où l'italien scernere, discerner), mot à mot séparer par les yeux, parce que les yeux sont comme un crible dont les pupilles sont les trous; de même que du crible sortent les jets de poussière qui vont toucher la terre, ainsi des yeux semblent sortir par les pupilles les jets ou rayons de lumière qui vont frapper les objets que nous voyons distinctement; c'est le rayon visuel, deviné par les stoïciens, et démontré de nos jours par Descartes. Ils disaient, pour voir en général, usurpare oculis. Tangere, pour toucher et dérober, parce qu'en touchant les corps nous en enlevons, nous en dérobons toujours quelque partie. Pour odorer, ils disaient olfacere, comme si, en recueillant les odeurs, nous les faisions nous-mêmes; et en cela ils se sont rencontrés avec la doctrine des cartésiens. Enfin, pour goûter, pour juger des saveurs, ils disaient sapere, quoique ce mot s'appliquât proprement aux choses douées de saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils cherchaient dans les choses la saveur qui leur était propre: de là cette belle métaphore de sapientia, la sagesse, laquelle tire des choses leur usage naturel, et non celui que leur suppose l'opinion.

Admirons en tout ceci la Providence divine qui, nous ayant donné comme pour la garde de notre corps des sens, à la vérité bien inférieurs à ceux des brutes, voulut qu'à l'époque où l'homme était tombé dans un état de brutalité, il eût pour sa conservation les sens les plus actifs et les plus subtils, et qu'ensuite ces sens s'affaiblissent, lorsque viendrait l'âge de la réflexion, et que cette faculté prévoyante protégerait le corps à son tour.

On doit comprendre d'après ce qui précède, pourquoi les descriptions héroïques, telles que celles d'Homère, ont tant d'éclat, et sont si frappantes, que tous les poètes des âges suivans n'ont pu les imiter, bien loin de les égaler.

§. III. COROLLAIRE
Relatif aux mœurs héroïques.

De telles natures héroïques, animées de tels sentimens héroïques, durent créer et conserver des mœurs analogues à celles que nous allons esquisser.

Les héros, récemment sortis des géans, étaient au plus haut degré grossiers et farouches, d'un entendement très borné, d'une vaste imagination, agités des passions les plus violentes; ils étaient nécessairement barbares, orgueilleux, difficiles, obstinés dans leurs résolutions, et en même temps très mobiles, selon les nouveaux objets qui se présentaient. Ceci n'est point contradictoire; vous pouvez observer tous les jours l'opiniâtreté de nos paysans, qui cèdent à la première raison que vous leur dites, mais qui, par faiblesse de réflexion, oublient bien vite le motif qui les avait frappés, et reviennent à leur première idée.—Par suite du même défaut de réflexion, les héros étaient ouverts, incapables de dissimuler leurs impressions, généreux et magnanimes, tels qu'Homère représente Achille, le plus grand de tous les héros grecs. Aristote part de ces mœurs héroïques, lorsqu'il veut dans sa Poétique, que le héros de la tragédie ne soit ni parfaitement bon, ni entièrement méchant, mais qu'il offre un mélange de grands vices et de grandes vertus. En effet, l'héroïsme d'une vertu parfaite est une conception qui appartient à la philosophie et non pas à la poésie.

L'héroïsme galant des modernes a été imaginé par les poètes qui vinrent bien long-temps après Homère, soit que l'invention des fables nouvelles leur appartienne, soit que les mœurs devenant efféminées avec le temps, ils aient altéré, et enfin corrompu entièrement les premières fables graves et sévères, comme il convenait aux fondateurs des sociétés. Ce qui le prouve, c'est qu'Achille, qui fait tant de bruit pour l'enlèvement de Briséis, et dont la colère suffit pour remplir une Iliade, ne montre pas une fois dans tout ce poème un sentiment d'amour; Ménélas, qui arme toute la Grèce contre Troie pour reconquérir Hélène, ne donne pas, dans tout le cours de cette longue guerre, le moindre signe d'amoureux tourment ou de jalousie.

Tout ce que nous avons dit sur les pensées, les descriptions et les mœurs héroïques, appartient à la DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE, que nous ferons dans le livre suivant.

CHAPITRE VIII.
DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE.

Les poètes théologiens, ayant pris pour principes de leur physique les êtres divinisés par leur imagination, se firent une cosmographie en harmonie avec cette physique. Ils composèrent le monde de dieux du ciel, de l'enfer (dii superi, inferi), et de dieux intermédiaires (qui furent probablement ceux que les anciens Latins appelaient medioxumi).

Dans le monde, ce fut le ciel qu'ils contemplèrent d'abord. Les choses du ciel durent être pour les Grecs les premiers μαθηματα, connaissances par excellence, les premiers θεωρηματα, objets divins de contemplation. Le mot contemplation, appliqué à ces choses, fut tiré par les Latins de ces espaces du ciel désignés par les augures pour y observer les présages, et appelés templa cœli.—Le ciel ne fut pas d'abord plus haut pour les poètes, que le sommet des montagnes; ainsi les enfans s'imaginent que les montagnes sont les colonnes qui soutiennent la voûte du ciel, et les Arabes admettent ce principe de cosmographie dans leur Coran; de ces colonnes, il resta les deux colonnes d'Hercule, qui remplacèrent Atlas fatigué de porter le ciel sur ses épaules. Colonne dut venir d'abord de columen; ce n'était que des soutiens, des étais arrondis dans la suite par l'architecture.

La fable des géans faisant la guerre aux dieux et entassant Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa, doit avoir été trouvée depuis Homère. Dans l'Iliade, les dieux se tiennent toujours sur la cime du mont Olympe. Il suffisait donc que l'Olympe s'écroulât pour en faire tomber les dieux. Cette fable, quoique rapportée dans l'Odyssée, y est peu convenable: dans ce poème, l'enfer n'est pas plus profond que la fossé où Ulysse voit les ombres des héros et converse avec elles. Si l'Homère de l'Odyssée avait cette idée bornée de l'enfer, il devait concevoir du ciel une idée analogue, une idée conforme à celle que s'en était faite l'Homère de l'Iliade.

CHAPITRE IX.
DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE.

Démonstration astronomique, fondée sur des preuves physico-philologiques, de l'uniformité des principes ci-dessus établis chez toutes les nations païennes.

La force indéfinie de l'esprit humain se développant de plus en plus, et la contemplation du ciel, nécessaire pour prendre les augures, obligeant les peuples à l'observer sans cesse, le ciel s'éleva dans l'opinion des hommes, et avec lui s'élevèrent les dieux et les héros.

Pour retrouver l'astronomie poétique, nous ferons usage de trois vérités philologiques: I. L'astronomie naquit chez les Chaldéens. II. Les Phéniciens apprirent des Chaldéens, et communiquèrent aux Égyptiens, l'usage du cadran, et la connaissance de l'élévation du pôle. III. Les Phéniciens, instruits par les mêmes Chaldéens, portèrent aux Grecs la connaissance des divinités qu'ils plaçaient dans les étoiles.—Avec ces trois vérités philologiques s'accordent deux principes philosophiques: le premier est tiré de la nature sociale des peuples; ils admettent difficilement les dieux étrangers, à moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degré de liberté religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrême décadence. Le second est physique; l'erreur de nos yeux nous fait paraître les planètes plus grandes que les étoiles fixes.

Ces principes établis, nous dirons que chez toutes les nations païennes, de l'Orient, de l'Égypte, de la Grèce et du Latium, l'astronomie naquit uniformément d'une croyance vulgaire; les planètes paraissant beaucoup plus grandes que les étoiles fixes, les dieux montèrent dans les planètes, et les héros furent attachés aux constellations. Aussi les Phéniciens trouvèrent les dieux et les héros de la Grèce et de l'Égypte déjà préparés à jouer ces deux rôles; et les Grecs, à leur tour, trouvèrent dans ceux du Latium la même facilité. Les héros, et les hiéroglyphes qui signifiaient leurs caractères ou leurs entreprises, furent donc placés dans le ciel, ainsi qu'un grand nombre des dieux principaux, et servirent l'astronomie des savans, en donnant des noms aux étoiles. Ainsi, en partant de cette astronomie vulgaire, les premiers peuples écrivirent au ciel l'histoire de leurs dieux et de leurs héros......

CHAPITRE X.
DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE.

Les poètes théologiens donnèrent à la chronologie des commencemens conformes à une telle astronomie. Ce Saturne, qui chez les Latins tira son nom à satis, des semences, et qui fut appelé par les Grecs Κρονος de Χρονος le temps, doit nous faire comprendre que les premières nations, toutes composées d'agriculteurs, commencèrent à compter les années par les récoltes de froment. C'est en effet la seule, ou du moins la principale chose dont la production occupe les agriculteurs toute l'année. Usant d'abord du langage muet, ils montrèrent autant d'épis ou de brins de paille, ou bien encore firent autant de fois le geste de moissonner, qu'ils voulaient indiquer d'années....

Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer quatre espèces d'anachronismes. 1o Temps vides de faits, qui devraient en être remplis; tels que l'âge des dieux, dans lequel nous avons trouvé les origines de tout ce qui touche la société, et que pourtant le savant Varron place dans ce qu'il appelle le temps obscur. 2o Temps remplis de faits, et qui devaient en être vides, tels que l'âge des héros, où l'on place tous les évènemens de l'âge des dieux, dans la supposition que toutes les fables ont été l'invention des poètes héroïques, et surtout d'Homère. 3o Temps unis, qu'on devait diviser; pendant la vie du seul Orphée, par exemple, les Grecs, d'abord semblables aux bêtes sauvages, atteignent toute la civilisation qu'on trouve chez eux à l'époque de la guerre de Troie. 4o Temps divisés qui devaient être unis; ainsi on place ordinairement la fondation des colonies grecques dans la Sicile et dans l'Italie, plus de trois siècles après les courses errantes des héros qui durent en être l'occasion.

CANON CHRONOLOGIQUE

Pour déterminer les commencemens de l'histoire universelle, antérieurement au règne de Ninus d'où elle part ordinairement.

Nous voyons d'abord les hommes, en exceptant quelques-uns des enfans de Sem, dispersés à travers la vaste forêt qui couvrait la terre un siècle dans l'Asie orientale, et deux siècles dans le reste du monde. Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout chez les premières nations païennes, fixe les fondateurs des sociétés dans les lieux où les ont conduits leurs courses vagabondes, et alors commence l'âge des dieux qui dure neuf siècles. Déterminés dans le choix de leurs premières demeures par le besoin de trouver de l'eau et des alimens, ils ne peuvent se fixer d'abord sur le rivage de la mer, et les premières sociétés s'établissent dans l'intérieur des terres. Mais vers la fin du premier âge, les peuples descendent plus près de la mer. Ainsi chez les Latins, il s'écoule plus de neuf cents ans depuis le siècle d'or du Latium, depuis l'âge de Saturne jusqu'au temps où Ancus Martius vient sur les bords de la mer s'emparer d'Ostie.—L'âge héroïque qui vient ensuite, comprend deux cents années pendant lesquelles nous voyons d'abord les courses de Minos, l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie et les longs voyages des héros qui ont détruit cette ville. C'est alors, plus de mille ans après le déluge, que Tyr, capitale de la Phénicie, descend de l'intérieur des terres sur le rivage, pour passer ensuite dans une île voisine. Déjà elle est célèbre par la navigation et par les colonies qu'elle a fondées sur les côtes de la Méditerranée et même au-delà du détroit, avant les temps héroïques de la Grèce.

Nous avons prouvé l'uniformité du développement des nations, en montrant comment elles s'accordèrent à élever leurs dieux jusqu'aux étoiles, usage que les Phéniciens portèrent de l'Orient en Grèce et en Égypte. D'après cela, les Chaldéens durent régner dans l'Orient autant de siècles qu'il s'en écoula depuis Zoroastre jusqu'à Ninus, qui fonda la monarchie assyrienne, la plus ancienne du monde; autant qu'on dut en compter depuis Hermès Trismégiste jusqu'à Sésostris, qui fonda aussi en Égypte une puissante monarchie. Les Assyriens et les Égyptiens, nations méditerranées, durent suivre dans les révolutions de leurs gouvernemens la marche générale que nous avons indiquée. Mais les Phéniciens, nation maritime, enrichie par le commerce, durent s'arrêter dans la démocratie, le premier des gouvernemens humains. (Voyez le 4e liv.)

Ainsi par le simple secours de l'intelligence, et sans avoir besoin de celui de la mémoire, qui devient inutile lorsque les faits manquent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune que présentait l'histoire universelle dans ses origines, tant pour l'ancienne Égypte que pour l'Orient plus ancien encore.

De cette manière l'étude du développement de la civilisation humaine, prête une certitude nouvelle aux calculs de la chronologie. Conformément à l'axiome 106, elle part du point même où commence le sujet qu'elle traite: elle part de χρονος, le temps, ou Saturne, ainsi appelé à satis, parce que l'on comptait les années par les récoltes; d'Uranie, la muse qui contemple le ciel pour prendre les augures; de Zoroastre, contemplateur des astres, qui rend des oracles d'après la direction des étoiles tombantes. Bientôt Saturne monte dans la septième sphère, Uranie contemple les planètes et les étoiles fixes, et les Chaldéens favorisés par l'immensité de leurs plaines deviennent astronomes et astrologues, en mesurant la cercle que ces astres décrivent, en leur supposant diverses influences sur les corps sublunaires, et même sur les libres volontés de l'homme; sous les noms d'astronomie, d'astrologie ou de théologie cette science ne fut autre que la divination. Du ciel les mathématiques descendirent pour mesurer la terre, sans toutefois pouvoir le faire avec certitude à moins d'employer les mesures fournies par les cieux. Dans leur partie principale elles furent nommées avec propriété géométrie.

C'est à tort que les chronologistes ne prennent point leur science au point même où commence le sujet qui lui est propre. Ils commencent avec l'année astronomique, laquelle n'a pu être connue qu'au bout de dix siècles au moins. Cette méthode pouvait leur faire connaître les conjonctions et les oppositions qui avaient pu avoir lieu dans le ciel entre les planètes ou les constellations; mais ne pouvait leur rien apprendre de la succession des choses de la terre. Voilà ce qui a rendu impuissans les nobles efforts du cardinal Pierre d'Alliac. Voilà pourquoi l'histoire universelle a tiré si peu d'avantages pour éclairer son origine et sa suite du génie admirable et de l'étonnante érudition de Petau et de Joseph Scaliger.

CHAPITRE XI.
DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.

La géographie poétique, l'autre œil de l'histoire fabuleuse, n'a pas moins besoin d'être éclaircie que la chronologie poétique. En conséquence d'un de nos axiomes (les hommes qui veulent expliquer aux autres des choses inconnues et lointaines dont ils n'ont pas la véritable idée, les décrivent en les assimilant à des choses connues et rapprochées), la géographie poétique, prise dans ses parties et dans son ensemble, naquit dans l'enceinte de la Grèce, sous des proportions resserrées. Les Grecs sortant de leur pays pour se répandre dans le monde, la géographie alla s'étendant jusqu'à ce qu'elle atteignit les limites que nous lui voyons aujourd'hui. Les géographes anciens s'accordent à reconnaître une vérité dont ils n'ont point su faire usage: c'est que les anciennes nations, émigrant dans des contrées étrangères et lointaines, donnèrent des noms tirés de leur ancienne patrie, aux cités, aux montagnes et aux fleuves, aux isthmes et aux détroits, aux îles et aux promontoires.

C'est dans l'enceinte même de la Grèce que l'on plaça d'abord la partie orientale appelée Asie ou Inde, l'occidentale appelée Europe ou Hespérie, la septentrionale, nommée Thrace ou Scythie, enfin la méridionale, dite Lybie ou Mauritanie. Les parties du monde furent ainsi appelées du nom des parties du petit monde de la Grèce, selon la situation des premières relativement à celle des dernières. Ce qui le prouve, c'est que les vents cardinaux conservent dans leur géographie les noms qu'ils durent avoir originairement dans l'intérieur de la Grèce.

D'après ces principes, la grande péninsule située à l'orient de la Grèce conserva le nom d'Asie Mineure, après que le nom d'Asie eut passé à cette vaste partie orientale du monde, que nous appelons ainsi dans un sens absolu. Au contraire, la Grèce, qui était à l'occident par rapport à l'Asie, fut appelée Europe, et ensuite ce nom s'étendit au grand continent, que limite l'Océan occidental.—Ils appelèrent d'abord Hespérie la partie occidentale de la Grèce, sur laquelle se levait le soir l'étoile Hesperus. Ensuite, voyant l'Italie dans la même situation, ils la nommèrent Grande Hespérie. Enfin, étant parvenus jusqu'à l'Espagne, ils la désignèrent comme la dernière Hespérie.—Les Grecs d'Italie, au contraire, durent appeler Ionie la partie de la Grèce qui était orientale relativement à eux, et la mer qui sépare la grande Grèce de la Grèce proprement dite, en garde le nom d'Ionienne; ensuite l'analogie de situation entre la Grèce proprement dite et la Grèce Asiatique, fit appeler Ionie, par les habitans de la première, la partie de l'Asie-Mineure qui se trouvait à leur orient. [Il est probable que Pythagore vint en Italie de Samé, partie du royaume d'Ulysse, située dans la première Ionie, plutôt que de Samos, située dans la seconde.]—De la Thrace Grecque vinrent Mars et Orphée; ce dieu et ce poète théologien ont évidemment une origine grecque. De la Scythie Grecque vint Anacharsis avec ses oracles scythiques non moins faux que les vers d'Orphée. De la même partie de la Grèce sortirent les Hyperboréens, qui fondèrent les oracles de Delphes et de Dodone. C'est dans ce sens que Zamolxis fut Gète, et Bacchus Indien.—Le nom de Morée, que le Péloponèse conserve jusqu'à nos jours, nous prouve assez que Persée, héros d'une origine évidemment grecque, fit ses exploits célèbres dans la Mauritanie Grecque; le royaume de Pélops ou Péloponèse a l'Achaïe au nord, comme l'Europe est au nord de l'Afrique. Hérodote raconte qu'autrefois les Maures furent blancs, ce qu'on ne peut entendre que des Maures de la Grèce, dont le pays est appelé encore aujourd'hui la Morée Blanche.—Les Grecs avaient d'abord appelé Océan toute mer d'un aspect sans bornes, et Homère avait dit que l'île d'Éole était ceinte par l'Océan. Lorsqu'ils arrivèrent à l'Océan véritable, ils étendirent cette idée étroite, et désignèrent par le nom d'Océan la mer qui embrasse toute la terre comme une grande île.[69][70]

CONCLUSION DE CE LIVRE.

Nous avons démontré que la SAGESSE POÉTIQUE mérite deux magnifiques éloges, dont l'un lui a été constamment attribué. I. C'est elle qui fonda l'humanité chez les Gentils, gloire que la vanité des nations et des savans a voulu lui assurer, et lui aurait plutôt enlevée. II. L'autre gloire lui a été attribuée jusqu'à nous par une tradition vulgaire; c'est que la sagesse antique, par une même inspiration, rendait ses sages également grands comme philosophes, comme législateurs et capitaines, comme historiens, orateurs et poètes. Voilà pourquoi elle a été tant regrettée; cependant, dans la réalité, elle ne fit que les ébaucher, tels que nous les avons trouvés dans les fables; ces germes féconds nous ont laissé voir dans l'imperfection de sa forme primitive la science de réflexion, la science de recherches, ouvrage tardif de la philosophie. On peut dire en effet que dans les fables, l'instinct de l'humanité avait marqué d'avance les principes de la science moderne, que les méditations des savans ont depuis éclairée par des raisonnemens, et résumée dans des maximes. Nous pouvons conclure par le principe dont la démonstration était l'objet de ce livre: Les poètes théologiens furent le sens, les philosophes furent l'intelligence de la sagesse humaine.

LIVRE TROISIÈME.
DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.

ARGUMENT.

Ce livre n'est qu'un appendice du précédent. C'est une application de la méthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paganisme, à celui qu'on a regardé comme le fondateur de la civilisation grecque, et par suite de celle de l'Europe. L'auteur entreprend de prouver: 1o qu'Homère n'a pas été philosophe; 2o qu'il a vécu pendant plus de quatre siècles; 3o que toutes les villes de la Grèce ont eu raison de le revendiquer pour citoyen; 4o qu'il a été, par conséquent, non pas un individu, mais un être collectif, un symbole du peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants nationaux.

Chapitre I. De la sagesse philosophique que l'on attribue à Homère. La force et l'originalité avec lesquelles il a peint des mœurs barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses héros. Un philosophe n'aurait pu, ni voulu peindre si naïvement de telles mœurs.

Chapitre II. De la patrie d'Homère. Vico conjecture que l'auteur ou les auteurs de l'Odyssée eurent pour patrie les contrées occidentales de la Grèce; ceux de l'Iliade, l'Asie-Mineure. Chaque ville grecque revendiqua Homère pour citoyen, parce qu'elle reconnaissait quelque chose de son dialecte vulgaire dans l'Iliade ou l'Odyssée.

Chapitre III. Du temps où vécut Homère. Un grand nombre de passages indiquent des époques de civilisation très diverses, et portent à croire que les deux poèmes ont été travaillés par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges.

Chapitre IV. Pourquoi le génie d'Homère dans la poésie héroïque ne peut jamais être égalé. C'est que les caractères des héros qu'il a peints ne se rapportent pas à des êtres individuels, mais sont plutôt des symboles populaires de chaque caractère moral. Observations sur la comédie et la tragédie.

Chapitres V et VI. Observations philosophiques et philologiques, qui doivent servir à la découverte du véritable Homère. La plupart des observations philosophiques rentrent dans ce qui a été dit au second livre, sur l'origine de la poésie.

Chapitre VII. §. I. Découverte du véritable Homère.—§. II. Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et nécessité.—§. III. On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez les Grecs.

Appendice. Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques. Trois âges dans la poésie lyrique, comme dans la tragédie.

LIVRE TROISIÈME.
DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.

Avoir démontré, comme nous l'avons fait dans le livre précèdent, que la sagesse poétique fut la sagesse vulgaire des peuples grecs, d'abord poètes théologiens, et ensuite héroïques, c'est avoir prouvé d'une manière implicite la même vérité relativement à la sagesse d'Homère. Mais Platon prétend au contraire qu'Homère posséda la sagesse réfléchie (riposta) des âges civilisés; et il a été suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spécialement par Plutarque, qui a consacré à ce sujet un livre tout entier. Ce préjugé est trop profondément enraciné dans les esprits, pour qu'il ne soit pas nécessaire d'examiner particulièrement si Homère a jamais été philosophe. Longin avait cherché à résoudre ce problème dans un ouvrage dont fait mention Diogène Laërce dans la vie de Pyrrhon.

CHAPITRE I.
DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUÉE À HOMÈRE.

Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'Homère a dû suivre les sentimens vulgaires, et par conséquent les mœurs vulgaires de ses contemporains encore barbares; de tels sentimens, de telles mœurs fournissent à la poésie les sujets qui lui sont propres. Passons-lui donc d'avoir présenté la force comme la mesure de la grandeur des dieux; laissons Jupiter démontrer, par la force avec laquelle il enlèverait la grande chaîne de la fable, qu'il est le roi des dieux et des hommes; laissons Diomède, secondé par Minerve, blesser Vénus et Mars; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un pareil système; laissons Minerve, dans le combat des dieux, dépouiller Vénus et frapper Mars d'un coup de pierre, ce qui peut faire juger si elle était la déesse de la philosophie dans la croyance vulgaire; passons encore au poète de nous avoir rappelé fidèlement l'usage d'empoisonner les flèches[71], comme le fait le héros de l'Odyssée, qui va exprès à Ephyre pour y trouver des herbes vénéneuses; l'usage enfin de ne point ensevelir les ennemis tués dans les combats, mais de les laisser pour être la pâture des chiens et des vautours.

Cependant, la fin de la poésie étant d'adoucir la férocité du vulgaire, de l'esprit duquel les poètes disposent en maîtres, il n'était point d'un homme sage d'inspirer au vulgaire de l'admiration pour des sentimens et des coutumes si barbares, et de le confirmer dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait à les voir si bien peints. Il n'était point d'un homme sage d'amuser le peuple grossier, de la grossièreté des héros et des dieux. Mars, en combattant Minerve, l'appelle κυνομυα (musca canina); Minerve donne un coup de poing à Diane; Achille et Agamemnon, le premier des héros et le roi des rois, se donnent l'épithète de chien, et se traitent comme le feraient à peine des valets de comédie.

Comment appeler autrement que sottise la prétendue sagesse du général en chef Agamemnon, qui a besoin d'être forcé par Achille à restituer Chryséis au prêtre d'Apollon, son père, tandis que le dieu, pour venger Chryséis, ravage l'armée des Grecs par une peste cruelle? Ensuite le roi des rois, se regardant comme outragé, croit rétablir son honneur en déployant une justice digne de la sagesse qu'il a montrée. Il enlève Briséis à Achille, sans doute afin que ce héros, qui portait avec lui le destin de Troie, s'éloigne avec ses guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector égorge le reste des Grecs que la peste a pu épargner.... Voilà pourtant le poète qu'on a jusqu'ici regardé comme le fondateur de la civilisation des Grecs, comme l'auteur de la politesse de leurs mœurs. C'est du récit que nous venons de faire qu'il déduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs sont un tel capitaine, un tel héros! Voilà le poète incomparable dans la conception des caractères poétiques! Sans doute il mérite cet éloge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses caractères les plus sublimes choquent en tout les idées d'un âge civilisé, mais ils sont pleins de convenance, si on les rapporte à la nature héroïque des hommes passionnés et irritables qu'il a voulu peindre.

Si Homère est un sage, un philosophe, que dire de la passion de ses héros pour le vin? Sont-ils affligés, leur consolation c'est de s'enivrer, comme fait particulièrement le sage Ulysse. Scaliger s'indigne de voir toutes ces comparaisons tirées des objets les plus sauvages, de la nature la plus farouche. Admettons cependant qu'Homère a été forcé de les choisir ainsi pour se faire mieux entendre du vulgaire, alors si farouche et si sauvage; cependant le bonheur même de ces comparaisons, leur mérite incomparable, n'indique pas certainement un esprit adouci et humanisé par la philosophie. Celui en qui les leçons des philosophes auraient développé les sentimens de l'humanité et de la pitié n'aurait pas eu non plus ce style si fier et d'un effet si terrible avec lequel il décrit dans toute la variété de leurs accidens, les plus sanglans combats, avec lequel il diversifie de cent manières bizarres les tableaux de meurtre qui font la sublimité de l'Iliade. La constance d'âme que donne et assure l'étude de la sagesse philosophique pouvait-elle lui permettre de supposer tant de légèreté, tant de mobilité dans les dieux et les héros; de montrer les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble à un calme subit; les autres, dans l'accès de la plus violente colère, se rappelant un souvenir touchant, et fondant en larmes[72]; d'autres au contraire, navrés de douleur, oubliant tout-à-coup leurs maux, et s'abandonnant à la joie, à la première distraction agréable, comme le sage Ulysse au banquet d'Alcinoüs; d'autres enfin, d'abord calmes et tranquilles, s'irritant d'une parole dite sans intention de leur déplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a prononcée. Ainsi Achille reçoit dans sa tente l'infortuné Priam, qui est venu seul pendant la nuit à travers le camp des Grecs, pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet à sa table, et pour un mot que lui arrache le regret d'avoir perdu un si digne fils, Achille oublie les saintes lois de l'hospitalité, les droits d'une confiance généreuse, le respect dû à l'âge et au malheur; et dans le transport d'une fureur aveugle, il menace le vieillard de lui arracher la vie. Le même Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en faveur de sa patrie l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les Grecs massacrés indignement par Hector, que pour venger le ressentiment particulier que lui inspire contre Pâris la mort de Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlèvement de Briséis; il faut que la belle et malheureuse Polixène soit immolée sur son tombeau, et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres altérées de vengeance.

Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut guère comprendre comment un esprit grave, un philosophe habitué à combiner ses idées d'une manière raisonnable, se serait occupé à imaginer ces contes de vieilles, bons pour amuser les enfans, et dont Homère a rempli l'Odyssée.

Ces mœurs sauvages et grossières, fières et farouches, ces caractères déraisonnables et déraisonnablement obstinés, quoique souvent d'une mobilité et d'une légèreté puériles, ne pouvaient appartenir, comme nous l'avons démontré (LIVRE II, Corollaires de la nature héroïque), qu'à des hommes faibles d'esprit comme des enfans, doués d'une imagination vive comme celle des femmes, emportés dans leurs passions comme les jeunes gens les plus violens. Il faut donc refuser à Homère toute sagesse philosophique.

Voilà l'origine des doutes qui nous forcent de rechercher quel fut le véritable Homère.