Cette manière d’arriver à l’opulence paraissait tellement naturelle, que les princes et les grands s’en étaient fait comme une branche de revenu, et qu’on spéculait sur une expédition tentée contre les infidèles, comme maintenant on spéculerait sur l’armement d’un navire. En 1034, le comte d’Urgel, Ermengaud IIe, fait don à un monastère de ses états de la dîme de toutes les prises qu’il fera sur les mécréans[417]. En 1074, le pape Grégoire VII écrit aux grands d’Espagne pour leur annoncer qu’il investissait d’avance Ebles II, comte de Roucy, de toutes les terres que celui-ci parviendrait à enlever aux Sarrazins, à condition qu’Ebles déclarerait les tenir du saint-siége, et qu’il lui paierait un tribut annuel[418].


En somme, il semble que l’influence exercée directement par les Sarrazins ne fut pas aussi considérable qu’on serait tenté de le croire d’abord. Les dégâts mêmes qu’ils commirent, quelque affreux qu’ils fussent, s’affaiblirent en présence de ceux des Normands et des Hongrois; ils furent même inférieurs à ceux des Normands, puisque ceux-ci, bien que venus plus tard, eurent un théâtre plus vaste, et se maintinrent avec moins d’interruption. D’ailleurs, ce n’est pas le souvenir des maux causés par les Sarrazins qui resta gravé le plus profondément dans les esprits; pendant long-tems on songea de préférence aux lumières, aux exploits et à la puissance des Sarrazins; ce fut au point que le nom de sarrazin et les noms de païen et de romain, se confondirent dans les esprits[419], et que le vulgaire attribua aux Sarrazins tout ce qui apparaissait de grand et de colossal. On sait que la ville d’Orange offre encore des restes imposans de la domination romaine. Un poème manuscrit fait de ce magnifique monument un ouvrage sarrazin. Il en a été de même des anciens murs romains de Vienne en Dauphiné[420]. Encore aujourd’hui, dans le midi de la France, chaque fois qu’on retire de la terre quelqu’une de ces larges briques, par lesquelles les Romains avaient coutume de recouvrir la toiture de leurs édifices, le peuple, dans les pays mêmes où les mahométans n’ont peut-être jamais mis les pieds, ne manque pas de donner à ces débris le nom de tuile sarrazine.

Le souvenir des invasions des Normands et des Hongrois n’existe plus que dans les livres. D’où vient que le souvenir des Sarrasins est resté présent à tous les esprits? Les Sarrazins se montrèrent en France avant les Normands et les Hongrois, et leur séjour se prolongea après les incursions des uns et des autres. Les premières invasions des Sarrazins sont empreintes d’un tel caractère de grandeur, qu’on ne peut en lire le récit sans émotion. Les Sarrazins, à la différence des Normands et des Hongrois, marchèrent long-tems à la tête de la civilisation; de plus, lorsqu’ils eurent cessé d’occuper notre territoire, ils continuaient à être un sujet d’épouvante pour nos côtes; enfin, les guerres qu’ils soutinrent pendant les croisades en Espagne, en Afrique et en Asie, durent ajouter à leur nom un nouvel éclat. Mais toutes ces raisons seraient insuffisantes pour expliquer la grande place que le nom sarrazin remplit encore en Europe dans la mémoire des hommes. La cause, la véritable cause d’un fait si singulier, c’est l’influence qu’exercèrent au moyen-âge les romans de chevalerie, influence qui s’est maintenue plus ou moins jusqu’à nos jours.


Maintenant que les romans de chevalerie sont presque oubliés, nous avons de la peine à nous rendre compte de l’effet qu’ils produisirent. Mais au moyen-âge, ces romans formaient presque l’unique lecture de la noblesse et même du peuple. C’est là que les guerriers et les hommes qui se piquaient d’élévation dans les sentimens, allaient chercher des leçons de valeur et de générosité; c’est là que les personnes de l’un et de l’autre sexe se formaient à la galanterie, qualité qui tenait alors une place très-importante dans les mœurs publiques. En général, les monumens de l’antiquité classique étaient perdus de vue; on dédaignait même les chroniques nationales qui auraient pu mettre sur la voie de la vérité.

Les romans de chevalerie, dont une partie seulement nous est parvenue, furent écrits dans les onzième, douzième et treizième siècles. La plupart étaient en vers, et n’étaient pas seulement lus des personnes de toutes les classes; des chanteurs ambulans, nommés jongleurs, allaient de ville en ville, de bourg en bourg, et les récitaient en présence du peuple assemblé. Il n’y avait presque pas de fête dans les châteaux et dans les villages, où quelque morceau de ce genre ne fût exposé à l’admiration populaire. Ce sont ces mêmes récits qui, plus tard, reproduits par la plume des poètes italiens, surtout de l’Arioste, ont continué, sous une nouvelle forme, à circuler dans toutes les bouches.

On sait que les guerres de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne, qui forment le sujet d’une grande partie des romans de chevalerie, furent principalement dirigées contre les Frisons, les Bavarois, les Saxons et les autres peuples germains et slaves, qui sans cesse menaçaient de forcer les barrières de l’empire. Mais, à l’époque où les romans de chevalerie furent composés, il n’existait plus d’empire français; la France était à peu près réduite à ses limites actuelles; et les hommes qui voulaient signaler leur valeur allaient combattre les mécréans, soit sur les bords de l’Èbre, du Tage, ou du Guadalquivir, soit sur ceux du Jourdain, de l’Oronte et du Nil. Comme les auteurs de romans de chevalerie écrivaient surtout pour les gens de guerre et pour les personnes qui aimaient à figurer dans les tournois et les exercices militaires, ils se crurent obligés de mettre en scène les idées et les mœurs de leur tems. Dès lors, les noms de Roland et des héros qui, depuis Charlemagne, étaient pour ainsi dire en possession d’enflammer les imaginations, ne furent plus qu’une espèce de thème, auquel venaient se rattacher les grands coups de lance et les triomphes des guerriers de l’époque. Les poètes avaient même fini par comprendre, sous la dénomination de Sarrazins, les Saxons et les autres peuples du Nord, qui avaient été successivement en lutte avec la France[421].

Il fut donc admis en principe que tous les exploits des paladins et des braves de l’âge héroïque de notre histoire avaient eu lieu contre les Sarrazins. Il ne s’agit plus que de multiplier les occasions où ces braves pourraient se signaler. Presque chaque ville du midi de la France et de l’Italie fut censée avoir eu son émir et son prince sarrazin, ne fût-ce que pour ménager aux preux de la chrétienté le mérite de les déposséder[422]. On fit même intervenir les Sarrazins dans les combats et les tournois des chrétiens, en un mot, dans tous les lieux de la terre où il y avait quelque laurier à cueillir. Il y a plus, afin de relever la gloire des chevaliers chrétiens, qui naturellement finissaient par l’emporter, on rehaussa le caractère de quelques-uns des chevaliers sarrazins; on en fit des modèles de noblesse et de générosité[423]; enfin on ne reconnut de supérieur à leur courage que le courage surhumain de Renaud et de Roland.

Ici encore on retrouve la preuve de la supériorité morale des Maures d’Espagne. Quelques chroniqueurs espagnols rapportent que, vers l’an 890, le roi des Asturies, Alphonse-le-Grand, ne trouvant point parmi les chrétiens d’homme assez éclairé pour élever dignement son fils et héritier présomptif, fit venir de Cordoue deux Sarrazins pour lui servir de précepteurs. Une idée analogue se retrouve peut-être dans un roman de chevalerie relatif à Charlemagne, où il est dit que Charles, encore enfant, se rendit chez les Maures, ce qui donna probablement lieu de croire à nos pères que ce prince, à l’aide des lumières qui distinguaient alors les mahométans, s’était mis en état de renouveler la face de l’occident[424].

Ce n’est guère que depuis quelques siècles qu’on est revenu à l’étude des documens originaux de l’histoire nationale; et c’est seulement depuis environ cent cinquante ans que la critique a pour toujours fait justice des contes mis en circulation par les romans de chevalerie. On est étonné de voir l’illustre Mabillon hésiter sur la fausseté de certains épisodes du poème de Guillaume-au-Court-Nez, et ranger dans le domaine de l’histoire la prétendue occupation du midi de la France par les Sarrazins, sous Charlemagne[425].

Assurément, si les Moussa, les Tharec, les Abd-alrahman et les Almansor revenaient au monde, ils seraient bien étonnés de voir le changement qui s’est opéré en Europe dans la position respective des chrétiens et des musulmans. Mais cette première impression effacée, ils seraient agréablement surpris de la large place que nos vieux romanciers ont accordée à leurs exploits; et leur ame, habituée aux grandes choses, rendrait hommage à un sentiment de courtoisie qui ennoblit les mœurs barbares de nos pères, et qui semble disparaître chaque jour.

FIN.

ADDITIONS ET CORRECTIONS.

Page 3. La note deuxième doit être ainsi conçue: «Procope, Histoire de la guerre des Vandales, liv. II, ch. 10; et M. Dureau de Lamalle, Recherches sur l’histoire de la partie de l’Afrique septentrionale, connue sous le nom de régence d’Alger, par une commission de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; Paris, 1835, t. I, p. 114 et suiv.»

Ibid. Lisez ainsi la note 3: «Voy. les témoignages mentionnés par Ibn-Khaldoun, dans l’extrait déjà cité, p. 127, 132 et 141, bien qu’Ibn-Khaldoun lui-même ne partage pas cette opinion. Voy. aussi l’article berber de l’Encyclopédie Pittoresque, par M. d’Avezac.»

Page 21. Le premier alinéa doit commencer ainsi: «Des documens qui remontent à une assez haute antiquité, font mention de la destruction du monastère de Saint-Bausile, près de Nîmes, etc.»

Page 51. Au bas de la page, ajoutez en note: «Voyez Conde, Historia, t. I, p. 89.»

Page 176. A la fin du dernier alinéa, ajoutez en note: «On lit dans une charte de l’abbaye de Saint-Victor, à Marseille, à l’année 1005, ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet populum christianum flagellare per sævitiam paganorum, gens barbara in regno provinciæ irruens, circumquaque diffusa vehementer invaluit, ac munitissima quæque loca obtinens et inhabitans, cuncta vastavit, ecclesias et monasteria plurima destruxit, et loca quæ prius desiderabilia videbantur in solitudinem redacta sunt, et quæ dudum habitatio fuerat hominum, habitatio postmodum cœpit esse ferarum. Voy. dom Martenne, Amplissima collectio, t. I, p. 369. D’un autre côté, voici quel était, en 975, l’état de l’église de Fréjus, d’après une charte rédigée au moment où le pays fut enfin délivré de la présence des barbares: Civitas Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius fuerunt effugati; non superest aliquis qui sciat vel prædia, vel possessiones quæ ecclesiæ succedere debeant; non sunt cartarum paginæ, desunt regalia præcepta. Privilegia quoque, seu alia testimonia, aut vetustate consumpta aut igne perierunt, nihil aliud nisi tantum solo episcopatus nomine permanente. Gallia Christiana, t. I. Instrumenta, p. 82.»

Page 230, note. A propos de l’origine du mot sarrazin, ajoutez ces mots: «Notre savant confrère, M. Letronne, nous a fait observer que d’après le témoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc., la partie de l’Égypte située entre le Nil et la mer Rouge était dès avant notre ère, comme elle l’est encore de nos jours, habitée par des tribus arabes, et qu’elle portait le nom d’Arabie. Il serait donc également possible que la dénomination d’orientaux eût servi à distinguer les nomades restés dans la presqu’île, de ceux qui avaient traversé la mer Rouge. Encore aujourd’hui que l’Égypte est occupée par les Arabes, la contrée située à l’orient du Delta est nommée scharkyé ou orientale, et la partie comprise dans le Delta, gharbyé ou occidentale. C’est ainsi que les Goths, dès avant leur départ des pays qu’ils occupaient au nord de l’Europe, s’étaient divisés en Ostrogoths ou Goths de l’est, et Visigoths ou Goths de l’ouest; mais la difficulté qui résulte du passage de Nonnosus existe toujours.»

TABLE DES MATIÈRES.

  Pag.
Dédicace v
Introduction ix
Première partie. Premières invasions des Sarrazins en France, jusqu’à leur expulsion de Narbonne et de tout le Languedoc, en 759 1
Deuxième partie. Invasions des Sarrazins en France, depuis leur expulsion de Narbonne jusqu’à leur établissement en Provence, en 889 85
Troisième partie. Établissement des Sarrazins en Provence, et incursions qu’ils font de là en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, jusqu’à leur expulsion totale de France 157
Quatrième partie. Caractère général des invasions sarrazines, et conséquences qui en furent la suite 229
Des peuples qui prirent part à ces invasions: les Arabes 229
— les Berbers 232
— les Germains, les Slaves, etc. 233
Commerce des esclaves 235
Les juifs prirent-ils part à ces invasions? 241
Langages et religions des envahisseurs 242
Motifs qui faisaient agir les conquérans 249
Costume des conquérans 251
Partage du butin 253
Sort des chrétiens qui tombaient entre les mains des Sarrazins 254
Sort des Sarrazins qui tombaient entre les mains des chrétiens 262
Servage et esclavage en France 265
Système d’administration établi par les Sarrazins 270
Impôts 279
Manière dont s’opéraient les invasions sarrazines 286
Traces qui restent de ces invasions 289
Progrès dans l’agriculture 296
Races des chevaux 298
Danses 300
Colonies sarrazines en France 301
Influence des Arabes sur la littérature française 306
L’influence des invasions sarrazines en général exagérée 309
Cette exagération est l’ouvrage des romans de chevalerie 311
Grande place que les Sarrazins occupent dans ces romans 313
Additions et corrections 319