Abd-alrahman III mourut en 961, et son fils, Hakam II, qui depuis long-tems était associé à son autorité, lui succéda. Hakam était un prince pacifique et ami des lettres. Sous son règne les arts et les sciences furent cultivés avec le plus grand succès. L’industrie et l’agriculture reçurent des encouragemens et enfantèrent des merveilles. La férocité des premiers conquérans avait fait place à la politesse; il s’établit même une espèce de galanterie chez ces peuples, où les femmes ont toujours eu à se plaindre du rang indigne d’elles qu’elles occupent; et l’on vit des personnes du sexe briller à la cour et dans les réunions particulières par leurs grâces naturelles et les ornemens de leur esprit[266].

Dans les commencemens de son règne, Hakam, pour gagner la confiance des musulmans les plus ardens, fit la guerre aux chrétiens de la Galice, des Asturies et de la Catalogne; mais les chrétiens ayant témoigné le désir de renouveler la paix, il s’empressa d’accéder à leur demande; et comme ensuite ses visirs et ses généraux lui donnaient le conseil de rompre le traité, disant que les bons musulmans étaient impatiens de signaler leur zèle pour la religion, il s’y refusa, et répondit par ces belles paroles de l’Alcoran: «Gardez religieusement votre parole; car Dieu vous en demandera compte[267].» En ce qui concerne le comte de Barcelonne et les seigneurs catalans, Hakam leur imposa pour conditions de raser les forteresses voisines de ses états, et de ne pas prendre parti pour les princes chrétiens avec lesquels il serait en guerre.

Les Sarrazins continuaient à occuper la Provence et le Dauphiné, et leur aspect était encore menaçant. Souvent, dans les querelles entre les chefs chrétiens, la décision qu’ils prenaient était de quelque poids dans la balance. A cette époque, Othon, vainqueur des Hongrois et maître de toute l’Allemagne, cherchait à étendre son autorité en Italie. Béranger, roi de Lombardie, avait été obligé d’abandonner ses états, et le prince allemand avait forcé le pape de lui ceindre la couronne impériale; mais déjà la politique italienne, qui, en haine du joug étranger, devait plus tard amener tant de guerres et de révolutions, commençait à se dessiner. Le fils de Béranger, Adalbert, impatient de recouvrer les états de son père, alla, suivant quelques auteurs[268], implorer l’appui des Sarrazins du Fraxinet, et le pape Jean XII, le même qui avait couronné Othon, se déclara pour les mécontens.

En 965, les Sarrazins furent chassés du diocèse de Grenoble. On a vu que les évêques de cette ville s’étaient retirés à Saint-Donat, du côté de Valence. Cette année, Isarn, impatient de reprendre possession de son siége, fit un appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans de la contrée; et comme les Sarrazins occupaient les cantons les plus fertiles et les plus riches, il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part des terres conquises, à proportion de sa bravoure et de ses services. Après l’expulsion des Sarrazins de Grenoble et de la vallée du Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles du Dauphiné, telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter l’origine de leur fortune à cette espèce de croisade.

Isarn se hâta de rétablir l’ordre dans son diocèse qui était dans la plus grande confusion. En vertu de son droit de conquête, il se déclara le souverain de la ville et de la vallée, et ses successeurs se maintinrent dans une partie de ces priviléges jusqu’à la révolution[269].

Tous ces succès annonçaient que les affaires des Sarrazins allaient en déclinant, et ne faisaient qu’irriter davantage le désir qui se manifestait de tous côtés d’en être tout-à-fait délivré. En 968, l’empereur Othon, alors retenu en Italie, annonça l’intention de se dévouer à une entreprise si patriotique[270]; mais Othon mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que les Sarrazins se portassent à un nouvel attentat, pour que les peuples se décidassent à en faire eux-mêmes justice.

Un homme s’était rencontré, qui jouissait d’une considération universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des nations et des rois. C’est saint Mayeul, dont il a déjà été parlé, et qui était devenu abbé de Cluny, en Bourgogne. Telle était la réputation qu’il avait acquise par ses vertus, qu’on songea un moment à le faire pape. Mayeul s’était rendu à Rome pour satisfaire sa dévotion aux églises des saints, et pour visiter quelques couvens de son ordre. A son retour, il s’avança par le Piémont, et résolut de rentrer dans son monastère par le mont Genèvre et les vallées du Dauphiné. En ce moment, les Sarrazins étaient établis entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine la vallée du Drac, en face du pont d’Orcières[271]. A l’arrivée du saint au pied de la chaîne des Alpes, un grand nombre de pélerins et de voyageurs, qui depuis long-tems attendaient une occasion favorable pour franchir le passage, crurent qu’il ne pouvait pas s’en présenter de plus heureuse. La caravane se met donc en route; mais, parvenue sur les bords du Drac, dans un lieu resserré entre la rivière et les montagnes, les barbares au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui lancent une grêle de traits. En vain les chrétiens, pressés de toutes parts, essaient de fuir; la plupart sont pris, entre autres le saint; celui-ci est même blessé à la main, en voulant garantir la personne d’un de ses compagnons.

Les prisonniers furent conduits dans un lieu écarté; la plupart étant de pauvres pélerins, les barbares s’adressèrent au saint, comme au personnage le plus important, et lui demandèrent quels étaient ses moyens de fortune. Le saint répondit ingénument que, bien que né de parens fort riches, il ne possédait rien en propre, parce qu’il avait abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu; mais qu’il était abbé d’un monastère qui avait dans sa dépendance des terres et des biens considérables. Là-dessus les Sarrazins, qui voulaient avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du reste des prisonniers à mille livres d’argent, ce qui faisait environ quatre-vingt mille francs de notre monnaie actuelle[272]. En même tems le saint fut invité à envoyer le moine qui l’accompagnait, à Cluny, pour apporter la somme convenue. Ils fixèrent un terme, passé lequel tous les prisonniers seraient mis à mort.

Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant par ces mots: «Aux seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux, captif et chargé de chaînes; les torrens de Bélial m’ont entouré, et les lacets de la mort m’ont saisi[273].» A la lecture de cette lettre, toute l’abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l’argent qui se trouvait dans le monastère; on dépouilla l’église du couvent de ses ornemens; enfin l’on fit un appel à la générosité des personnes pieuses du pays, et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut remise aux barbares un peu avant le terme fixé, et tous les prisonniers furent mis en liberté.

Le saint, au moment où il était tombé au pouvoir des Sarrazins, avait essayé de les ramener à une vie moins criminelle. S’armant, dit un de ses biographes, du bouclier de la foi, il s’efforça de percer les ennemis du Christ avec la pointe de la parole divine. Il voulut prouver aux Sarrazins la vérité de la religion chrétienne, et leur représenta que celui qu’ils honoraient ne pourrait ni les affranchir du joug de la mort de l’ame, ni leur être d’aucun secours. A ces paroles, les barbares entrèrent en fureur, et garrottant le saint, ils l’enfermèrent au fond d’une caverne; mais ensuite ils s’apaisèrent, et touchés du calme inaltérable de leur prisonnier, ils cherchèrent à adoucir son sort. Quand il eut besoin de manger, un d’entre eux, après s’être lavé les mains, prépara un peu de pâte sur son bouclier, et la faisant cuire, il la lui présenta respectueusement. Un autre ayant jeté par terre le livre de la Bible que le saint portait habituellement sur lui, et s’en servant pour un usage profane, ses compagnons témoignèrent leur improbation, disant qu’on devait avoir plus de respect pour les livres des prophètes. Là-dessus un auteur contemporain fait remarquer avec raison que les musulmans honorent comme nous les saints de l’Ancien-Testament, et qu’ils regardent Notre-Seigneur comme un grand prophète; mais qu’ils le mettent au-dessous de Mahomet, disant qu’à Mahomet était réservé d’éclairer les hommes de la lumière qui doit les guider jusqu’à la fin des siècles. Le même auteur ajoute que Mahomet, dans l’opinion des musulmans, descendait d’Ismaël, fils d’Abraham, et qu’à les en croire, ce n’était pas Isaac qui était fils de l’épouse légitime, mais Ismaël[274].

La prise de saint Mayeul eut lieu en 972. Cet événement causa une sensation extraordinaire; de toutes parts les chrétiens grands et petits se levèrent pour demander vengeance d’un tel attentat. Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers, un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d’une fois avait signalé son zèle pour l’affranchissement du pays. Profitant de l’enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois, en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui voulaient prendre part à la gloire de l’entreprise, il fit construire, non loin de Sisteron, un château situé en face d’une forteresse occupée par les Sarrazins. Son intention était d’observer de là tous leurs mouvemens, et de profiter de la première occasion pour les exterminer. Dans l’ardeur de son zèle pieux, il avait fait vœu à Dieu, s’il venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de sa vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les Sarrazins essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs tentatives furent inutiles. La montagne où s’élevait le château occupé par les Sarrazins se nommait Petra Impia, et s’appelle encore dans le langage du pays Peyro Empio. Peu de tems après, le chef des Sarrazins de la forteresse ayant enlevé la femme de l’homme préposé à la garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui en faciliter l’entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers et entra sans obstacle. Tous les Sarrazins qui voulurent résister, furent passés au fil de l’épée; les autres, y compris le chef, demandèrent le baptême[275].

A la même époque, les habitans de Gap se délivrèrent de la présence des barbares. On lit dans l’ancien bréviaire de cette ville, que, par suite d’un accord fait entre un chef appelé Guillaume et les guerriers du pays, les Sarrazins furent attaqués dans toutes les positions qu’ils occupaient et exterminés. Les guerriers se réservèrent la moitié de la ville et des terres, et abandonnèrent l’autre moitié à l’évêque et aux églises[276].

Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l’être aussi. Il est bien à regretter que l’histoire ne nous ait presque rien transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu’à la tête de l’entreprise était Guillaume, comte de Provence[277], le même peut-être qui avait figuré dans l’expulsion des Sarrazins de Gap; en effet, cette ville dépendait alors de la Provence[278].

Guillaume se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice et de la religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, du Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les Sarrazins jusque dans le Fraxinet. De leur côté les Sarrazins, qui se voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchemens, réunirent toutes leurs forces, et descendirent de leurs montagnes en bataillons serrés. Il paraît qu’un premier combat fut livré aux environs de Draguignan, dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une tour qu’on dit avoir été élevée en mémoire de la bataille[279]. Les Sarrazins ayant été battus, se réfugièrent dans le château-fort. Les chrétiens se mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent la plus vive résistance; les chrétiens renversèrent tous les obstacles. A la fin les barbares, étant pressés de toutes parts, sortirent du château pendant la nuit et essayèrent de se sauver dans la forêt voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tués ou faits prisonniers, le reste mit bas les armes[280].

Tous les Sarrazins qui se rendirent furent épargnés. Les chrétiens laissèrent également la vie aux mahométans qui occupaient les villages voisins. Plusieurs demandèrent le baptême et se fondirent peu à peu dans la population; les autres restèrent serfs et attachés au service, soit des églises, soit des propriétaires de terres; leur race se conserva long-tems, comme on le verra plus tard.

La prise du château de Fraxinet eut lieu vers l’an 975. Ce château était resté plus de quatre-vingts ans au pouvoir des Sarrazins, et comme c’était le chef-lieu de toutes les possessions des Sarrazins dans l’intérieur de la France, l’Italie septentrionale et la Suisse, on doit croire qu’il s’y trouvait des richesses immenses. Tout le butin fut distribué aux guerriers. En même tems, comme la contrée située à plusieurs lieues à la ronde était entièrement dévastée, le comte Guillaume récompensa le zèle des chefs par le don de terres considérables. On cite parmi les hommes qui eurent part à ces distributions, Gibelin de Grimaldi, qui était d’origine génoise, et qui reçut les terres situées au fond du golfe de Saint-Tropès, d’où le golfe porte encore le nom de Golfe de Grimaud[281].

On cite encore un guerrier chrétien, qui devint seigneur de la ville de Castellane, dans le département actuel des Basses-Alpes. Peut-être l’origine de la fortune de la maison de Castellane provenait-elle de conquêtes particulières faites sur les lieux mêmes, par un membre de cette famille. Il faut faire également une mention à part de la délivrance de la ville de Riez, située dans le même département, et qui célèbre tous les ans, aux fêtes de la Pentecôte, son affranchissement, par des combats simulés[282].

On pense bien que, dans ces largesses, les églises ne furent pas oubliées. En effet, le clergé avait eu plus à souffrir des ravages des Sarrazins qu’aucune autre partie de la population; et, dans toutes les tentatives faites pour affranchir le pays, il s’était mis à la tête du mouvement. Les évêques de Fréjus, de Nice, etc., reçurent des terres fort étendues[283].

Dans certains cantons qui se trouvaient sans habitans, par exemple à Toulon, la foule se présenta pour occuper les terres vacantes; on a vu qu’il ne restait plus de traces des anciennes propriétés, et chacun élevait ses prétentions. Guillaume accourut d’Arles où il faisait habituellement sa résidence, et fit la part des bourgeois, des seigneurs et des églises[284]. Peu à peu les villes détruites se relevèrent de leurs ruines; les populations, qui pendant si long-tems étaient restées sans communications, reprirent leurs anciennes relations.

Le dévouement dont Guillaume fit preuve dans tout le cours de sa carrière, lui gagna l’attachement de ses sujets; et quand il mourut, la voix publique lui décerna le glorieux titre de Père de la patrie.

On a vu que le château de Fraxinet fut repris par les chrétiens, vers l’an 975. Les Sarrazins ne possédaient plus rien sur le sol français[285]; et comme les chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne se maintenaient dans les conquêtes faites depuis deux siècles, il semblait que la cause de l’Évangile en France n’avait plus rien à redouter des entreprises des disciples de l’Alcoran: il semblait que la France n’avait plus à craindre que quelques incursions de pirates, dont le pays ne serait tout-à-fait débarrassé que lorsque les barbares auraient été poursuivis jusqu’au fond de leur repaire; mais, en 976, le khalife de Cordoue, Hakam II, mourut, et sous son fils, réduit à l’état d’imbécillité, la conduite des affaires se trouva remise à un homme actif et vaillant, à un homme qui, faisant revivre les idées des premiers conquérans et y joignant les lumières d’un siècle plus policé, menaça le christianisme, en Espagne et dans les contrées voisines, d’une ruine totale. Cet homme s’appelait Mohammed, et il reçut de ses exploits le titre d’Almansor ou de Victorieux. La dignité dont il était revêtu était celle de hageb ou de chambellan, et ce titre équivalait pour lui à celui de maire de palais. Almansor, dès qu’il eut saisi le timon de l’état, se hâta de mettre ordre aux affaires des provinces d’Afrique, où la domination des princes de Cordoue avait beaucoup de peine à se maintenir; il tira de ces vastes contrées un grand nombre de guerriers; en même tems il fit un appel aux hommes robustes de l’Espagne et aux jeunes gens qui depuis long-tems se plaignaient d’être laissés dans l’inaction. Une trève existait en ce moment entre les chrétiens et les musulmans; mais Almansor, fidèle à l’esprit de l’Alcoran, qui défend de sacrifier aucun de ses avantages, lorsqu’il s’agit de peuples d’une autre religion que l’islamisme, était impatient de faire sortir l’épée du fourreau.

Les musulmans d’Espagne, presque tous originaires d’Afrique et d’autres contrées situées dans un climat chaud, supportaient difficilement la température rigoureuse des pays du nord; d’ailleurs, à l’exception de la garde particulière du khalife, les troupes ne faisaient pas de service permanent, et ne s’engageaient que pour une campagne. En conséquence toutes les expéditions d’Almansor, à l’exception d’une seule, eurent lieu pendant l’été. Néanmoins, en vingt-sept ans, le nombre de ces expéditions s’éleva à cinquante-six; et, suivant l’expression d’un auteur arabe, dans aucune son drapeau ne fut abattu et son armée ne tourna le dos.

Les musulmans étaient presque tous à cheval; se dirigeant vers les lieux où ils n’étaient pas attendus, ils massacraient les hommes en état de porter les armes, faisaient les femmes et les enfans esclaves, enlevaient ce qu’ils pouvaient emporter et détruisaient tout le reste. A la suite de chacune de ces expéditions, les marchés de Cordoue, de Séville, de Lisbonne, de Grenade, regorgeaient de chrétiens des deux sexes à vendre; et ces chrétiens étaient ensuite emmenés en Afrique, en Égypte et dans les autres pays mahométans. Almansor regardait ses efforts contre les disciples de l’Évangile comme son plus beau titre à la faveur divine, et se faisait toujours accompagner de la caisse où il devait être enterré. A l’issue de chaque bataille, il secouait sur la caisse la poussière dont ses habits étaient encore couverts, et il espérait faire de cette poussière une couche de terre avec laquelle il serait élevé tout droit au paradis[286].

Les provinces chrétiennes de Castille, de Léon, de Navarre, d’Aragon et de Catalogne, jusqu’aux frontières de la Gascogne et du Languedoc, furent tour à tour en proie aux plus horribles dévastations. Almansor porta ses armes là où jamais l’étendard musulman n’avait flotté. Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, le sanctuaire des chrétiens d’Espagne, tomba au pouvoir des Sarrazins; la ville fut livrée aux flammes, et les vainqueurs emportèrent les cloches de l’église de Saint-Jacques, à Cordoue, où elles furent suspendues dans la grande mosquée pour y servir de lampes. Almansor, pour rendre sa victoire plus éclatante, voulut que les captifs chrétiens portassent les cloches sur leurs épaules, pendant un espace de près de deux cents lieues; il est vrai que plus tard les chrétiens, en entrant dans Cordoue, firent reporter les cloches en Galice, sur les épaules des captifs musulmans[287].

C’en était fait des chrétiens d’Espagne, s’ils ne mettaient enfin un terme à leurs querelles particulières, et s’ils n’étaient secourus par leurs frères de l’autre côté des Pyrénées. Les rois de Léon et de Navarre, le comte de Castille et les autres chefs chrétiens abjurèrent tout esprit de discorde, et firent le serment de se dévouer à la cause commune. Les prêtres et les moines prirent aussi les armes, et demandèrent à marcher à la tête des combattans[288]; en même tems on fit un appel aux guerriers de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence et des autres provinces de France. Une armée formidable se réunit sur les frontières de la Vieille-Castille; de son côté Almansor rassembla toutes les forces dont il pouvait disposer. De part et d’autre on était disposé à vaincre ou à périr. Les deux armées se rencontrèrent aux environs de Soria, près des sources du Duero. L’action fut terrible et dura tout le jour. Le sang coulait par torrens, et aucun parti ne voulait céder; mais les chrétiens, bardés de fer eux et leurs chevaux, se garantissaient plus facilement. La nuit étant venue, Almansor, qui avait reçu plusieurs blessures, se retira dans sa tente pour recommencer le combat le lendemain. Il attendit quelque tems ses émirs et ses généraux, pour concerter avec eux un nouveau plan d’attaque. Ne les voyant pas arriver, il demanda la cause de ce retard; on lui répondit que les émirs et les généraux étaient restés parmi les morts. Alors se reconnaissant vaincu et ne pouvant survivre à sa défaite, il refusa toute assistance, et mourut au bout de quelques jours. On l’ensevelit avec les habits qu’il portait le jour du combat; on l’enterra dans la caisse qu’il avait destinée à cet usage. Son tombeau se voit encore dans la ville de Medina-Cœli[289].

On était alors en 1002. Abd-almalek, fils d’Almansor, lui succéda dans la conduite des affaires; mais il mourut en 1008, et avec lui finirent les beaux jours de l’Espagne mahométane. La guerre civile ne tarda pas à déchirer le pays; les gouvernemens se renversèrent les uns les autres; l’esprit de patriotisme s’affaiblit, et l’islamisme ne cessa plus de décliner.

Au milieu de telles circonstances, il eût été facile aux chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne de rentrer dans le pays de leurs pères; mais ils étaient eux-mêmes divisés entre eux. Il n’y avait pas plus d’union entre la Navarre et la Galice, qu’entre ces deux états et les musulmans, leurs ennemis naturels. Dans les guerres qui eurent lieu entre les Sarrazins, les chrétiens furent souvent appelés à y prendre part. Ils se décidaient d’après le plus ou moins d’avantages qu’on leur offrait, et quelquefois ils se trouvaient aux prises les uns avec les autres. Les évêques eux-mêmes figuraient dans ces tristes débats. En 1009, dans un combat entre musulmans, livré aux environs de Cordoue, celui des deux partis qui était soutenu par les chrétiens de Castille, remporta une victoire complète. Le parti vaincu fit un appel aux chrétiens de la Catalogne, et ceux-ci s’avancèrent à leur tour au centre de l’Andalousie; mais dans l’action qui eut lieu, il périt trois évêques, ainsi que le comte d’Urgel, appelé Ermangaud, lequel avait auparavant rempli le pays du bruit de ses exploits.

La plupart des musulmans voyaient ces alliances avec horreur; et dans le cours de la guerre, lorsque quelque chrétien leur tombait dans les mains, ils se montraient sans pitié. Un chroniqueur français rapporte que, dans la dernière bataille, les Sarrazins coupèrent la tête d’Ermangaud, et que leur chef, après avoir fait couvrir le crâne d’or, le porta comme trophée dans toutes ses guerres[290].

Nous ne pousserons pas plus loin notre récit. Les Sarrazins d’Espagne n’étaient plus en état de faire des invasions en France, et la France venait d’entrer dans une nouvelle ère qui, à la longue, devait lui rendre sa prospérité et sa gloire. En 987, la faiblesse des indignes enfans de Charlemagne avait fait place à la vigueur naissante de la race de Hugues-Capet. D’un autre côté, les Normands avaient embrassé le christianisme, et, fixés dans le riche pays auquel ils ont donné leur nom, ils trouvaient plus d’avantage à cultiver les terres qu’à les ravager. Il en avait été de même des Hongrois établis sur les bords du Danube. Bientôt l’Europe chrétienne ne forma plus qu’une espèce de vaste république, où les passions humaines continuèrent à jouer leur rôle inévitable; mais où il se formait peu à peu un droit des gens qui devait la placer à la tête de la civilisation[291].

Néanmoins les côtes du midi de la France et de l’Italie continuèrent à souffrir des courses des pirates. En 1003, les Sarrazins d’Espagne avaient fait une descente aux environs d’Antibes, et emmené entre autres infortunés plusieurs religieux. En 1019, d’autres Sarrazins espagnols abordèrent de nuit devant la ville de Narbonne, espérant, dit une chronique contemporaine, la prendre sans peine, sur la foi de quelques devins. Ils essayèrent de forcer l’entrée de la cité; mais les habitans, guidés par le clergé, firent une communion générale; et tombant sur les barbares, les taillèrent en pièces. Tous ceux qui ne furent pas tués, restèrent leurs prisonniers, et furent vendus comme esclaves. Vingt d’entre eux, qui étaient d’une grandeur colossale, furent envoyés à l’abbaye de Saint-Martial, à Limoges. L’abbé en retint deux qui furent employés au service de l’abbaye, et distribua les autres à divers personnages étrangers qui se trouvaient alors à Limoges. Le chroniqueur fait observer que le langage de ces prisonniers n’était pas sarrazin, c’est-à-dire arabe, et qu’en parlant ils semblaient japper comme de petits chiens[292]. En 1047, l’île de Lerins, qui, trois cents ans auparavant, avait eu tant à souffrir des ravages des Sarrazins, fut encore une fois envahie par les barbares; une partie de ses moines furent emmenés en Espagne. Isarn, abbé de Saint-Victor, à Marseille, se rendit dans la Péninsule pour les délivrer[293].

Ce redoublement de violence, de la part des pirates sarrazins, était l’effet des guerres sanglantes qui avaient lieu parmi les musulmans en Espagne. Quelques chefs sarrazins, se trouvant tour à tour vainqueurs et vaincus, et victimes de leurs efforts malheureux, prirent le parti de se confier à la mer et d’aller tenter la fortune sur les côtes chrétiennes. Parmi ces chefs les chroniques contemporaines citent principalement un homme appelé Modjahed, qui s’était emparé de Denia et des îles Baléares, et qui, sous le nom altéré de Muget ou Musectus, devint la terreur des îles de Corse et de Sardaigne, des côtes de Pise et de Gênes. Telles étaient les richesses enlevées par les soldats de Modjahed, qu’à l’exemple des soldats du grand Alexandre, ils portaient des carquois d’or ou d’argent. Dans un combat qui eut lieu, les pirates ayant été défaits, les guerriers chrétiens, pour sanctifier en quelque sorte leur victoire, envoyèrent une partie du butin à l’abbaye de Cluny[294].

Les pirateries sarrazines, en France, se sont maintenues jusqu’au grand développement de la marine française, et ne devaient tout-à-fait cesser qu’à la glorieuse conquête d’Alger. Les côtes de Provence et de Languedoc offraient aux barbares des lieux de retraite commode, d’où ils pouvaient diriger leurs courses dans l’intérieur des terres. La ville de Maguelone, depuis Charles-Martel, était restée ensevelie sous ses ruines; mais le port était si souvent visité par les barbares, qu’il avait reçu le nom de Port Sarrazin. Cet état de choses cessa vers l’an 1040, époque où l’évêque Arnaud fit reconstruire la ville, et donna une nouvelle direction au port; mais lorsque Maguelone s’abattit de nouveau pour ne plus se relever, les mêmes circonstances durent se renouveler. On peut citer encore le Martigues, ville auprès de laquelle sont quelques constructions qu’on a cru sarrazines, ainsi que les environs de Hyères, etc.[295].

Cependant, à partir du milieu du onzième siècle, les incursions des Sarrazins commencèrent à être moins fréquentes. En 961, l’île de Crête était retombée au pouvoir des Grecs. Vers l’an 1050, les Sarrazins furent chassés de l’Italie méridionale par une poignée de guerriers normands, et perdirent leur domination en Sicile. Les chrétiens de Sicile firent même des descentes sur les côtes d’Afrique, et y virent long-tems flotter leur pavillon. Enfin, d’une part, les chrétiens du nord de l’Espagne, malgré leurs cruelles discordes, envahirent successivement les villes de Tolède, Cordoue, Séville, etc.; de l’autre, les innombrables armées des croisés obligèrent les musulmans d’Asie et d’Afrique à se tenir sur leur propre territoire.

A la fin les Sarrazins perdirent tout espoir de rentrer en France et dans la partie sud-ouest de l’Europe. Déjà en 960, l’écrivain arabe, Ibn-Haucal, représentait les musulmans d’Espagne comme un peuple mou et léger. Ibn-Sayd, écrivain du douzième siècle, fait à ces musulmans les mêmes reproches, et s’étonne que les chrétiens ne les eussent pas encore entièrement chassés de la Péninsule[296]. On se fera une idée exacte de la disposition d’esprit où étaient les musulmans, et de l’opinion qui leur était restée des peuples chrétiens avec lesquels ils avaient été si long-tems en guerre, par les deux faits suivans:

Les auteurs arabes rapportent que lorsque Moussa, premier conquérant de l’Espagne, fut de retour en Syrie, le khalife s’empressa de recevoir un homme qui s’était illustré par des exploits si merveilleux, et qu’il l’interrogea au sujet des divers peuples qu’il avait rencontrés sur son passage. Moussa dit, en parlant des Francs, que chez eux étaient le nombre et la vigueur, le courage et la fermeté[297]. Il n’est pas possible que Moussa ait tenu ce langage, parce que, supposé qu’il se soit avancé jusque dans le Languedoc, comme l’affirment les Arabes, il n’eut pas affaire aux Francs, mais aux Goths, alors maîtres du pays. Néanmoins ces mots nous offrent l’expression fidèle de la manière de voir des musulmans d’Espagne, depuis qu’ils eurent occasion de se mesurer soit avec les guerriers de Charles-Martel et de Charlemagne, soit avec les Français, que l’enthousiasme religieux et l’amour de la gloire entraînèrent plus tard de l’autre côté des Pyrénées, pour y faire refleurir les lois de l’Évangile.

Le second fait qui conduit à la même conclusion, c’est la description que font les auteurs arabes d’une statue érigée dans la ville de Narbonne, le bras levé, avec cette inscription: «O enfans d’Ismaël, n’allez pas plus loin et retournez sur vos pas; sinon vous serez exterminés[298]

D’après quelques auteurs musulmans, les Français étant exclus d’avance du paradis, Dieu a voulu les dédommager en ce monde par le don de pays riches et fertiles, où le figuier, le châtaignier, le pistachier étalent leurs fruits savoureux[299].

QUATRIÈME PARTIE.

CARACTÈRE GÉNÉRAL DES INVASIONS SARRAZINES, ET CONSÉQUENCES QUI EN FURENT LA SUITE.

Ici nous considérerons les diverses attaques des Sarrazins dans leur ensemble, et nous ferons connaître un certain ordre de faits dont nous n’avions pas encore eu occasion de parler.

Et d’abord nous parlerons des différens peuples qui prirent part à ces sanglantes invasions.

L’impulsion première ayant été donnée par les Arabes, et toutes les expéditions un peu considérables se faisant au nom de chefs appartenant à cette nation, le nom arabe a naturellement dominé. Ce sont les Arabes que les écrivains chrétiens contemporains ont voulu désigner par le nom de Sarrazins.

Le mot sarrazin ayant toujours été inconnu aux Arabes eux-mêmes, quelle est l’origine de cette dénomination? Le mot sarrazin dérivé du latin saracenus, lequel à son tour provenait du grec sarakenos, se montre pour la première fois dans les écrivains des premiers siècles de notre ère[300]. Il sert à désigner les Arabes Bédouins, qui occupaient l’Arabie Pétrée et les contrées situées entre l’Euphrate et le Tigre, et qui, placés entre la Syrie et la Perse, entre les Romains et les Parthes, s’attachaient tantôt à un parti, tantôt à un autre, et faisaient souvent pencher la victoire. On a écrit un grand nombre d’opinions sur l’origine de ce nom; mais aucune ne se présente d’une manière tout-à-fait plausible; celle qui a réuni le plus de suffrages fait dériver le mot sarrazin de l’arabe scharky ou oriental. En effet, les Arabes nomades de la Mésopotamie et de l’Arabie Pétrée bornaient à l’orient l’empire romain. Un écrivain grec, qui pénétra en Arabie dans le sixième siècle de notre ère, parlant des divers peuples qu’il avait eu occasion de rencontrer, a soin de distinguer les Homérites ou habitans de l’Yemen des Sarrazins proprement dits[301]. Quant à l’opinion des chrétiens du moyen-âge qui, d’après l’autorité de saint Jérôme[302], faisaient dériver le mot sarrazin de Sara, épouse d’Abraham, il n’est pas besoin de s’y arrêter. Les Arabes n’ont jamais rien eu de commun avec Sara, mère d’Isaac.

Les Arabes sont encore nommés par les écrivains chrétiens du moyen-âge Ismaélites, c’est-à-dire fils d’Ismaël. C’est une descendance que les Arabes admettent, du moins pour un certain nombre de leurs tribus, notamment celle à laquelle appartenait Mahomet. Ce fait est reconnu par tous leurs auteurs et ne paraît pas susceptible de doute. Seulement, comme on l’a déjà remarqué, les Arabes n’avouent pas qu’Ismaël fût fils d’une esclave, et qu’Isaac eût la moindre supériorité sur lui. D’abord, dans l’opinion des musulmans, il n’y a pas de différence entre le fils d’une esclave et le fils d’une femme libre; si le père est libre, il suffit que le père reconnaisse son enfant pour que celui-ci le soit aussi. D’ailleurs, les mahométans mettent sur le compte d’Ismaël tout ce que la Bible raconte au sujet d’Isaac.

Par une suite de la même idée, les auteurs chrétiens du moyen-âge donnent aux Arabes le titre d’agareni, c’est-à-dire de descendans d’Agar. Dans leur pensée ce titre a quelque chose d’humiliant, par suite de l’état d’infériorité où les chrétiens placent les personnes réduites à l’esclavage. Il n’est pas nécessaire d’ajouter que cette dénomination est inconnue aux Arabes eux-mêmes.


Après les Arabes, les peuples qui prirent le plus de part aux expéditions des Sarrazins, ce sont sans contredit les peuples d’Afrique, vulgairement appelés Berbers. On entend par Berbers les nations indigènes du mont Atlas et des contrées voisines, depuis les oasis de l’Égypte jusqu’à l’océan Atlantique, depuis la mer Méditerranée jusqu’aux pays des Nègres. On les distingue à leur teint olivâtre, leur nez droit, leurs lèvres minces, leur visage arrondi. On croit que ces peuples précédèrent en Afrique l’établissement des Tyriens à Carthage, et même l’émigration de certaines peuplades du pays de Chanaan, du tems de Josué et de David. Jamais ces peuples ne furent entièrement asservis; à l’abri de leurs montagnes, ils ont conservé leur nationalité et leurs usages. Les Grecs et les Romains les désignèrent par le nom général de Barbares, d’où probablement s’est formé le nom de Berber[303]. Pour les Berbers, ils s’appellent eux-mêmes amazyghs ou nobles, mot qui paraît répondre aux mazyces des Grecs et des Romains[304].

Ni l’une ni l’autre de ces dénominations n’a été connue des auteurs chrétiens du moyen-âge. Les Berbers et les Africains en général, y compris les restes des populations carthaginoise, romaine et vandale, sont confondus sous la désignation générale de Mauri ou Maures, Afri ou Africains, Pœni ou Carthaginois, fusci ou basanés[305], etc.


Entre les diverses nations qui prirent part aux invasions de la France, il y avait des peuples d’origine germaine et slave. On sait qu’à la suite de la grande migration des peuples, dans les quatrième et cinquième siècles de notre ère, les Slaves qui habitaient primitivement les contrées situées au nord de la mer Noire et du Danube, s’avancèrent peu à peu vers le centre et le midi de l’Europe, et occupèrent, sous les divers noms d’Esclavons, de Croates, de Serbes, de Moraves, de Bohêmes, les contrées appelées plus tard la Pologne, la Bohême, la Servie, la Dalmatie et même une partie de la Grèce. Les Slaves, à mesure qu’ils s’avancèrent, eurent à combattre les peuples dont ils voulaient soumettre le territoire, particulièrement les Saxons, les Huns, etc.; de plus, les uns et les autres se trouvèrent en état d’hostilité avec Charles-Martel, Pepin, Charlemagne et les enfans de Charlemagne, dont les domaines étaient continuellement menacés par ces hordes sauvages. Ces guerres terribles ne cessèrent que lorsque les peuples de la Germanie, soit Germains, soit Slaves, eurent embrassé le christianisme. Or, il a de tout tems été admis dans le droit public des barbares de disposer des prisonniers comme d’un vil bétail. Tacite raconte que, de son tems, les peuples qui habitaient la Hollande actuelle étaient dans l’usage de vendre leurs prisonniers, et que ces prisonniers se répandaient ensuite, soit comme soldats, soit comme esclaves, dans toutes les provinces de l’empire romain[306]. Cette coutume inhumaine s’établit en France et dans les contrées voisines. Le commerce d’esclaves y était devenu un genre d’industrie autorisé, et il ne cessa qu’après que les Germains, les Slaves et les autres barbares du nord eurent pris place dans la grande famille chrétienne[307].

Ce commerce prit surtout de l’extension après que la Syrie, l’Égypte, l’Afrique et l’Espagne furent tombées au pouvoir des Sarrazins. L’on sait que, de tout tems, l’esclavage a subsisté chez les Arabes, et que, parmi ce peuple, les travaux les plus pénibles, particulièrement les travaux mécaniques et ceux de l’agriculture, sont mis à la charge d’hommes privés de leur liberté. A la vérité, d’après la législation musulmane, l’esclavage ne laisse après lui aucune marque d’infériorité, et l’esclave qui fait preuve de capacité ou que la fortune favorise parvient aux mêmes emplois que l’homme libre. L’usage de vendre aux Sarrazins des captifs et des enfans de l’un et de l’autre sexe se propagea de très-bonne heure.

Les marchands allaient acheter les esclaves germains et slaves sur les côtes d’Allemagne, à l’embouchure du Rhin, de l’Elbe et d’autres rivières. On en trouvait aussi sur les bords de la mer Adriatique[308], ainsi que sur les côtes de la mer Noire, où, jusqu’à ces derniers tems, les peuples de la Circassie et de la Géorgie ont été dans l’usage de donner leurs enfans en échange des objets qui leur manquaient. Un marché pour ces derniers existait à Constantinople. Enfin il arrivait un grand nombre de ces esclaves en France, soit qu’ils provinssent des guerres entre les Français et les nations du nord, soit qu’ils eussent été achetés par des spéculateurs.

Bientôt même les Sarrazins, par une suite de l’esprit de jalousie inné chez les peuples du midi, commencèrent à mutiler une partie des esclaves en bas-âge, afin de les rendre propres à certains emplois dans les sérails et les harems des princes et des hommes riches. Cet usage ne tarda pas à donner naissance en France à un nouveau genre d’industrie. Au dixième siècle, il s’était formé à Verdun en Lorraine une espèce de grande manufacture d’eunuques; et les enfans qui survivaient à cette cruelle opération étaient envoyés en Espagne, où les grands les achetaient fort cher[309]. Ce commerce d’eunuques était devenu si commun, qu’on faisait présent d’un être ainsi dégradé, comme on offrirait maintenant un cheval ou un bijou. Un écrivain arabe rapporte qu’en 966, les seigneurs français de la Catalogne, voulant se rendre favorable le khalife de Cordoue, lui offrirent entre autres présens vingt jeunes Slavons faits eunuques[310].

Les auteurs arabes attribuent à tous les esclaves germains et slavons une origine slave, et les appellent du nom général de saclabi, terme d’où est probablement dérivé notre mot esclave[311]. Une grande partie de la garde des émirs et des khalifes de Cordoue se composait de saclabis. Il y avait encore beaucoup de saclabis mêlés aux Sarrazins de Sicile, notamment à Palerme, où un quartier particulier portait leur nom. On en remarquait également en Afrique, en Syrie[312]; et dans toutes ces contrées, les saclabis étaient quelquefois investis des fonctions les plus importantes. C’est ainsi qu’il faut expliquer les nombreux passages des chroniques arabes, où il est fait mention des saclabis, et qui, sans cela, seraient inintelligibles.


Les Arabes et les Berbers comptaient dans leurs rangs non seulement un grand nombre de payens du nord de l’Europe, mais, on est honteux de le dire, beaucoup d’hommes nés au sein du christianisme, en Italie et en France. Les juifs, spéculant sur la misère des peuples, se faisaient vendre des enfans de l’un et de l’autre sexe, et les conduisaient dans les ports de mer; là, des navires grecs et vénitiens venaient les chercher, pour les transporter chez les Sarrazins. Ce scandaleux trafic, proscrit par l’autorité ecclésiastique et l’autorité civile, se faisait jusque dans la capitale du monde chrétien. En 750, le pape Zacharie fut obligé de racheter des mains des Vénitiens un grand nombre d’enfans des deux sexes, qui allaient être emmenés de Rome[313]. Le successeur de Zacharie, en 778, prit le parti de livrer aux flammes, à Civitta-Vecchia, plusieurs bâtimens grecs qui étaient venus dans ce port pour le même genre de commerce[314].

Aux chrétiens achetés comme esclaves, qui étaient admis dans les bandes sarrazines, il faut joindre les captifs de tout âge et de toute condition qui tombaient en leur pouvoir. On a vu que la chasse aux hommes était chez les Sarrazins un des grands objets de leurs invasions; à la suite de chaque expédition, les marchés des principales villes de l’Espagne et de l’Afrique regorgeaient de chrétiens à vendre. Les captifs surpris en bas-âge et séparés de leurs parens étaient élevés dans la religion et le langage des vainqueurs; s’ils faisaient de la résistance, le magistrat avait le droit de les contraindre. Une grande partie de ces enfans devenaient ensuite soldats. Quant aux chrétiens qui étaient enlevés à l’état adulte, on ne les forçait pas toujours à embrasser l’islamisme, car Mahomet a dit: «Ne faites pas violence aux hommes, à cause de leur foi.» Mais plusieurs ne laissaient pas de prendre du service dans les bandes sarrazines.

Il faut également joindre à ces indignes chrétiens quelques habitans des pays mêmes qui étaient victimes de ces courses dévastatrices. Lorsque les Arabes et les Berbers entrèrent en Espagne, ils furent aidés par beaucoup de chrétiens du pays, et par les juifs alors très-nombreux dans la Péninsule. Comme ils n’avaient pas des troupes suffisantes pour occuper les places fortes, ils confiaient en partie aux juifs la garde des villes dont ils voulaient s’assurer la fidélité. Dans leurs invasions en France et au sein des contrées voisines, ils eurent également pour auxiliaires les hommes sans foi et sans patrie, qui sont toujours prêts à profiter des malheurs publics pour s’élever. On a vu quelle part Mauronte, duc de Marseille, et d’autres personnages notables prirent aux succès des Sarrazins. Si les grands étaient aussi peu délicats, quels devaient être les petits? On ne peut douter que, dans les invasions et l’établissement des Sarrazins en Dauphiné, en Piémont, en Savoie et en Suisse, une partie de la population ne fût d’intelligence avec eux et n’eût part à leurs rapines. Les écrivains contemporains ne le disent pas expressément; ils se contentent de se plaindre de la cupidité et de la perfidie de certains chrétiens, de leur manque de foi; mais comment expliquer autrement la facilité que les barbares eurent à envahir ces âpres contrées et à s’y maintenir? comment leurs bandes placées à de si grandes distances les unes des autres, à une époque surtout où les communications étaient si difficiles, auraient-elles pu correspondre ensemble? Les envahisseurs, bien que parlant une langue à part et professant des croyances toutes différentes, avaient fini par se mêler avec le reste de la population. L’on en a vu un exemple[315] dans ce que le chroniqueur de l’abbaye de Novalèse rapporte au sujet de son oncle, qui tomba au pouvoir des Sarrazins. Un combat est livré aux environs de Verceil; les Sarrazins sont vainqueurs et entrent paisiblement dans la ville avec leurs prisonniers; les prisonniers sont exposés dans les rues; chaque passant est libre de les examiner et d’en offrir un prix. Pendant ce tems, les parens et les amis de ces infortunés vont chez l’évêque, chez les notables; c’est comme de nos jours, lorsqu’un marchand arrive dans une ville pour y vendre ses marchandises.


Nous allons examiner quelle fut la politique des juifs du midi de la France, lorsque les Sarrazins envahirent ces belles contrées. On lit dans une vie de saint Théodard, archevêque de Narbonne[316], que, lors de la première entrée des Sarrazins dans le Languedoc, les juifs se déclarèrent pour eux et leur ouvrirent les portes de la ville de Toulouse. L’auteur ajoute que Charlemagne, pour punir cette trahison, ordonna que chaque année, aux trois principales fêtes, un juif de Toulouse serait souffleté publiquement devant la porte de la cathédrale. L’usage du soufflet n’est que trop certain[317]. Mais il n’en est pas de même de la trahison des juifs; car les Sarrazins, comme on l’a vu, ne sont jamais entrés dans Toulouse; peut-être l’auteur a-t-il voulu parler de l’occupation de la capitale du Languedoc par les Normands, en 850, occupation à laquelle il serait possible que les juifs eussent contribué, comme ils avaient contribué, quelques années auparavant, à l’entrée des mêmes barbares dans la ville de Bordeaux.


Si des races nous passons au langage et à la religion des envahisseurs, nous y remarquerons la même diversité. Une partie seulement parlait la langue arabe; le reste faisait usage du berber ou de tout autre idiome[318]. On se rappelle que les Sarrazins qui, en 1019, firent une tentative contre Narbonne, ne parlaient pas arabe.

Il n’y avait également qu’une partie des agresseurs qui professassent la religion musulmane; les autres étaient juifs, payens et même chrétiens. On a vu que la bande qui, vers l’an 730, envahit le Velay, était probablement idolâtre[319]. Nous avons peu de détails au sujet du culte pratiqué par les Berbers, qui prirent tant de part aux conquêtes faites par les Sarrazins en Espagne et en France. On sait seulement que plusieurs de leurs tribus étaient chrétiennes et juives; d’autres adoraient le feu et les astres, ou étaient adonnées au culte des idoles. Le culte des astres et du feu, parmi les peuplades de l’Atlas, remonte à une haute antiquité. Des médailles du roi de Numidie, Bocchus, présentent les mêmes emblêmes que certains monumens de l’ancienne Perse[320], et l’on se rappelle à cette occasion le témoignage de Salluste qui, d’après des livres puniques, affirme qu’à une époque extrêmement reculée, une troupe d’aventuriers composée en grande partie de Mèdes et de Perses, vint s’établir en Afrique[321]. Les écrivains arabes accusent aussi les tribus berbères qui n’avaient pas encore embrassé l’islamisme, de rendre un culte au feu et aux astres[322]; d’ailleurs ils leur donnent le titre de Sabéens, mot qui s’applique ordinairement aux adorateurs des astres. Enfin l’idolâtrie proprement dite n’était pas inconnue parmi les tribus de l’Atlas. Un écrivain latin du sixième siècle de notre ère, nous fournit des détails précieux sur les pratiques religieuses mises en usage en Afrique, antérieurement à la conquête arabe[323]. C’est ce qui fait que les écrivains arabes comprennent les tribus berbères qui n’étaient pas encore soumises à l’Alcoran, sous la dénomination générale de Madjous, mot qu’ils appliquent aussi aux nations payennes du nord, notamment aux Normands. Ce ne fut que long-tems après la conquête de l’Afrique par les musulmans, que les tribus berbères embrassèrent en masse l’islamisme[324].

Les auteurs chrétiens du moyen-âge enveloppent toutes les classes des envahisseurs sous l’épithète vague de payens. Ce n’est pas que les chrétiens instruits ne sussent dès lors, que rien n’est plus éloigné du polythéisme et de l’idolâtrie que l’islamisme; en effet, les musulmans n’admettent qu’un seul Dieu créateur du ciel et de la terre, et, dans leur horreur pour les pratiques du paganisme, ils s’interdisent, à l’exemple des juifs, toute représentation d’être animé; mais il n’en était pas de même d’une partie des peuples qui s’étaient joints aux conquérans; d’ailleurs, dans l’opinion du vulgaire, le respect des musulmans pour le fondateur de leur religion, avait dégénéré dans une espèce d’idolâtrie. Enfin, l’on sait qu’au moyen-âge les épithètes d’idolâtres et surtout de payens s’appliquaient indistinctement aux peuples qui ne professaient pas le christianisme.

On lit dans la prétendue chronique de l’archevêque Turpin[325], qu’en Espagne, sur les bords de la mer, s’élevait au haut d’une immense colonne une statue en bronze, fabriquée par Mahomet lui-même, et à laquelle les musulmans rendaient hommage. Philoméne, dans son histoire romanesque de la conquête du Languedoc par Charlemagne[326], fait mention d’une statue de Mahomet, en vermeil, que les musulmans de Narbonne, à l’époque où ils occupaient encore cette ville, avaient érigée dans une espèce de chapelle, et qu’ils regardaient comme le plus ferme soutien de leur autorité. D’un autre côté, il est parlé dans le jeu de Saint-Nicolas, espèce de pièce de théâtre qui eut beaucoup de cours dans le moyen-âge[327], d’un prince musulman d’Afrique, dont les hommages s’adressaient à une idole appelée Tervagant, et qui recouvrait les joues de l’idole de feuilles d’or, lorsqu’il en avait obtenu quelque grâce signalée. Enfin, d’après un poème français relatif aux exploits de Roland, les Sarrazins de Saragosse avaient fait choix d’une grotte pour servir de temple à leurs dieux; dans la grotte étaient des statues en or, tenant un sceptre à la main, et portant une couronne sur la tête. C’est là que les Sarrazins se rassemblaient, quand ils voulaient se rendre le ciel favorable[328].

Le nom de Tervagant, changé quelquefois en Termagant, et les noms d’Apolin et d’autres êtres chimériques reviennent fort souvent dans nos vieux romans, et dans les autres monumens de notre ancienne littérature[329]; or, ces noms en général paraissent s’appliquer à de prétendues divinités musulmanes. Telle était la prévention de nos pères à cet égard, que, dans le jeu de Saint-Nicolas, une statue du saint, qui suivant l’usage est représentée ayant la mitre sur la tête, est appelée un Mahomet cornu, et que les temples d’idoles avaient reçu le nom générique de mahomerie. Étrange effet des destinées humaines! Ce n’est pas là l’objet que se proposait Mahmoud le gaznevide, lorsque faisant, vers l’an 1025, la conquête des plus riches contrées idolâtres de l’Inde, il refusa de rendre aux habitans une idole qu’on offrait de racheter au poids de l’or, et la fit placer sur le seuil de la porte de la principale mosquée de sa capitale, afin que tous ceux qui entreraient dans le temple, fissent acte de religion en la foulant aux pieds et en crachant dessus[330].

Quelle est l’origine de la fausse opinion de nos pères? quelques auteurs ont pensé que les Normands et les autres peuples payens du nord ayant été au moyen-âge compris sous la dénomination générale de Sarrazins, c’est dans le nord de l’Europe qu’il faut chercher la patrie des noms Tervagant, Apolin, etc.,[331]. Mais comme les Berbers partageaient en quelque sorte les grossières pratiques des peuples septentrionaux, ne pourrait-on pas aussi bien chercher l’origine de ces noms en Afrique?

Au reste, dans les ouvrages que nous avons cités, le prétendu respect des musulmans pour des dieux de bois, de pierre, ou de métal est toujours subordonné aux avantages immédiats qu’ils en attendaient; à la moindre disgrâce, ils se précipitaient contre les idoles, les couvraient d’outrages, les renversaient et les mettaient en pièces.

En somme, le nom arabe et la religion musulmane parmi les conquérans ont dû dominer. Les Berbers, les Slavons ne nous ont transmis aucun souvenir de leurs exploits; leurs enfans, sinon eux-mêmes, embrassèrent l’islamisme; tout ce que nous savons sur les vainqueurs, nous le tenons des Arabes et des écrivains mahométans.


Une grande diversité devait également exister dans les motifs qui faisaient agir les conquérans. Chez plusieurs, c’étaient la soif des richesses, le goût des aventures, l’amour des plaisirs; mais chez d’autres, on remarquait le désir de propager la religion musulmane, et l’espérance d’obtenir les faveurs attachées à une œuvre si méritoire. Mahomet s’exprime ainsi dans l’Alcoran: «Grands et petits, marchez à la guerre sainte, et consacrez vos jours et vos richesses à la défense de la foi. Il n’est point pour vous de sort plus glorieux[332].» Il a dit de plus: «Celui dont les pieds se couvrent de poussière pour la cause de Dieu, Dieu le préservera du feu de l’enfer.»

Les musulmans en état de porter les armes, se croyaient obligés de se dévouer au triomphe de leur religion; ceux qui ne l’étaient pas, espéraient acquérir les mêmes mérites par le sacrifice de leurs biens. Mahomet s’exprime ainsi: «Annoncez à ceux qui entassent l’or et l’argent dans leurs coffres, et qui refusent de l’employer au soutien de la foi, qu’ils souffriront d’horribles tourmens[333]

Tout musulman qui mourait les armes à la main était censé aller au paradis. On lit dans l’Alcoran: «Ne dis pas que ceux qui ont été tués pour la cause de Dieu, sont morts; ils sont vivans et reçoivent leur nourriture des mains du Tout-Puissant[334].» Les mahométans donnent à ceux d’entre eux qui scellent ainsi de leur sang leur amour pour l’islamisme, le titre de schahyd ou de martyr, c’est-à-dire de témoin, par un sentiment tout-à-fait analogue à celui qui a fait appeler chez nous martyrs, les personnes mortes pour le triomphe du christianisme.

Un mahométan mort les armes à la main n’avait pas besoin, comme le reste des fidèles, d’être lavé ni couvert d’un linceul. Le sang dont il était couvert l’avait purifié de toute souillure; l’habit dans lequel il était mort faisait son plus bel ornement. Mahomet a dit: «Inhumez les martyrs comme ils sont morts, avec leur habit, leurs blessures et leur sang. Ne les lavez pas; car leurs blessures, au jour du jugement, auront l’odeur du musc.»


La loi voulait qu’avant de commencer les hostilités, le chef fît une sommation aux peuples qu’on devait attaquer, et leur proposât d’embrasser l’islamisme ou de payer le tribut[335]. Cette sommation devait être conçue en termes modérés, conformément à ces paroles de Mahomet: «Invite-les à la voie de ton Seigneur, avec adresse, avec prudence, avec des exhortations douces et persuasives.» Il est probable que cette sommation se fit à la première entrée des musulmans sur le sol français; mais, comme les habitans ne s’empressèrent pas de se soumettre au joug, les conquérans eurent recours à l’épée[336].


On dépeint ainsi le costume et les armes des premiers conquérans: une épée au côté; une massue appuyée sur le cheval; à la main une lance, à laquelle était attaché un drapeau; un arc suspendu à l’épaule et un turban sur la tête. Mais ce costume changea avec le tems, et les musulmans cherchèrent à imiter les chrétiens; abandonnant l’usage de l’arc et de la massue, ils adoptèrent le bouclier, la cuirasse et la longue lance propre à percer. Ils recherchaient aussi les épées de Bordeaux, alors très-fameuses[337], et leurs guerriers, renonçant au turban, portaient un bonnet indien. Avec les vingt eunuques slavons que les seigneurs français de la Catalogne donnèrent au khalife de Cordoue, étaient dix cuirasses slavonnes et deux cents épées françaises. Le même khalife, le jour de l’installation de son hageb ou premier ministre, qui du reste était d’origine slavonne, lui fit présent de cent guerriers français, à cheval, armés de l’épée, de la lance, de la cuirasse, du bouclier et du bonnet indien[338]. Chez la plupart des musulmans, grands et petits, les armes, les tuniques d’écarlate, les selles et les drapeaux étaient faits à l’imitation de ce qui se pratiquait dans l’Europe chrétienne[339]. Il est à croire pourtant qu’en général, l’équipement des guerriers sarrazins conserva toujours quelque chose de la légèreté qui les distinguait, lors de leurs premières invasions.


Nous avons dit que parmi les conquérans, plusieurs étaient excités par l’appât du butin. Pendant long-tems, les guerriers sarrazins n’eurent pas d’autre moyen de se dédommager de leurs dépenses et de leurs fatigues. Le guerrier qui agissait isolément était maître de tout ce qui tombait entre ses mains. Celui qui faisait partie d’un corps, portait ce qu’il prenait dans un lieu désigné par les chefs; le butin était mis en commun, et, quand l’expédition était terminée, on procédait au partage.

Le butin se composait des métaux précieux, monnayés ou non monnayés, des étoffes, des pierreries, des ustensiles de tout genre, des bestiaux et des captifs de tout sexe et de tout âge. Les captifs formaient toujours la meilleure partie du butin, par la facilité qu’on avait, soit de les vendre, soit d’en tirer un service personnel. On les estimait d’après leur âge, leur sexe, leurs forces physiques et la forme de leurs traits.

Le chef commençait par prélever, pour le souverain, le cinquième de tout le butin, appelé le lot de Dieu, et le souverain disposait de ce cinquième comme il voulait; mais il en convertissait ordinairement une partie en bonnes œuvres, comme secours aux pauvres, etc.,[340]. Tout le reste était distribué aux soldats, de manière que le cavalier eût le double du fantassin[341].

Aussitôt le partage fini, il s’établissait une espèce de marché, où ceux qui n’étaient pas contens de leur lot le vendaient ou l’échangeaient. A la suite des armées se trouvaient des marchands et des spéculateurs, et les objets vendus étaient ensuite répandus dans toutes les provinces de l’empire.


C’est ici le lieu de parler, avec quelques détails, des chrétiens français des deux sexes qui eurent le malheur de tomber entre les mains des barbares. On a vu qu’il fallait bien se garder de confondre ces captifs avec ce qu’on nomme aujourd’hui des prisonniers de guerre.

Dès qu’un chrétien était pris, on lui attachait les mains derrière le dos; c’est ce qui fait qu’on l’appelait assyr[342], d’un mot arabe qui signifie garrotté, à peu près comme les Romains nommaient leurs captifs vinctus. Le partage du butin ayant eu lieu, celui entre les mains duquel le chrétien était tombé, devenait son maître; il pouvait l’employer à son service, le vendre, le battre ou même le tuer. Le chrétien devenu esclave était alors appelé mamlouk[343], c’est à dire possédé, parce qu’en effet il ne s’appartenait plus à lui-même; on le nommait aussi ricc[344] ou mince, parce que ses facultés étaient fort restreintes; car il ne pouvait posséder, et tout ce qu’il gagnait devenait la propriété de son maître. On le transmettait par héritage, de la même manière qu’un champ ou une maison, et ses enfans étaient destinés au même sort que lui.