Louis-le-Débonnaire mourut en 840, et aussitôt la guerre éclata parmi ses enfans. L’Europe se trouvait alors sous le poids d’un de ces terribles châtimens qui, suivant l’expression de Bossuet, font sentir leur puissance à des nations entières, et par lesquels la Providence frappe souvent le bon avec le méchant, l’innocent avec le coupable. Les Sarrazins profitèrent de la confusion générale pour s’introduire en Provence, par l’embouchure du Rhône, et dévastèrent les environs d’Arles[193]. Dans le même tems un gouverneur de Tudèle en Navarre, appelé Moussa, pénétra dans la Cerdagne, et y fit de grands ravages[194]. De leur côté les Normands, à l’aide de leurs barques légères, s’avançaient au centre de la France, par l’embouchure de l’Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne, et commençaient à faire du royaume presque un monceau de ruines. L’histoire de cette époque n’est qu’un tissu d’intrigues ambitieuses, de honteuses trahisons et de calamités de tout genre; on a la plus grande peine à en suivre le cours dans les chroniques contemporaines. Charles-le-Chauve, fils de Louis, avait reçu en partage la France actuelle presque tout entière; mais à la suite des guerres intestines, les provinces changeaient de maître presque chaque année. On ne laissait pas même de province intacte; et comme si on avait voulu anéantir toute espèce de relation et de commerce, le Languedoc et la Provence avaient été partagés entre l’empereur Lothaire, le roi Charles-le-Chauve et le jeune Pepin, fils de Pepin, ancien roi d’Aquitaine. Bientôt même un seigneur, appelé Folcrade, prit les armes contre Lothaire, et se déclara comte d’Arles et de Provence[195].
Le relâchement de tous les liens sociaux en vint au point que les princes et les chefs de parti, pour accroître leur influence, perdirent toute retenue, et que certains descendans de Charles-Martel, de Pepin-le-Bref et de Charlemagne, firent un appel aux barbares et les associèrent à leurs propres querelles.
L’Italie n’était pas plus heureuse. Les Sarrazins étaient maîtres de l’île de Sicile; d’autres Sarrazins avaient été appelés sur le continent par deux seigneurs chrétiens qui se disputaient la principauté de Bénévent. Enfin les pirates d’Espagne et d’Afrique ne laissaient pas de repos aux côtes. En 846, ces pirates remontèrent le Tibre, et vinrent piller les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul aux portes de Rome. Les parages de la rivière de Gênes avaient tellement à souffrir de ces déprédations, que les prêtres et les moines eux-mêmes prirent les armes pour aider à la délivrance du pays[196].
Enfin l’Espagne musulmane elle-même était frappée de tous les genres de fléaux. Les factions s’y succédaient les unes aux autres. D’un autre côté, les Normands, qui commençaient à ne plus trouver les mêmes richesses sur les côtes de France, faisaient successivement des descentes à Lisbonne, à Séville et dans d’autres cités opulentes. Pour surcroît de malheur, une horrible sécheresse fit périr une partie des récoltes et des troupeaux; des nuées de sauterelles, venues d’Afrique, détruisirent ce qui avait résisté au manque d’eau; mais du moins Abd-alrahman, dans des circonstances si fâcheuses, fit ce qui était en son pouvoir pour adoucir le sort de ses sujets.
En 848, tandis que des pirates sarrazins dévastaient de nouveau Marseille et toute la côte jusqu’à Gênes[197], le jeune Pepin, qui était en guerre avec son oncle, Charles-le-Chauve, pour la possession du Languedoc, et qui déjà une fois avait appelé à son secours les Normands, ne craignit pas de recourir à l’appui des Sarrazins. Celui dont il fit choix pour cette négociation était Guillaume, comte de Toulouse, petit-fils du Guillaume qui, cinquante-cinq ans auparavant, s’était signalé par son zèle pour la religion et la patrie. Guillaume se rendit à Cordoue et fut bien reçu du prince musulman. A l’aide des troupes qu’il en obtint, il enleva aux lieutenans de Charles, en Catalogne, Barcelonne et quelques autres villes[198].
Quelques pirates sarrazins, ayant pénétré de nouveau aux environs d’Arles, furent retenus sur la côte par les vents contraires; et les habitans accourant en armes les massacrèrent. Mais pendant ce tems, une armée musulmane, commandée par Moussa, gouverneur de Saragosse, s’avançait du côté d’Urgel et de Ribagorse, et pénétrait jusqu’en France, mettant tout à feu et à sang. Telle était la frayeur des habitans, qu’ils offrirent d’eux-mêmes leur argent et tout ce qui était à leur disposition pour avoir la vie sauve. Charles-le-Chauve fut obligé de demander la paix, et ne l’obtint qu’en donnant de riches présens[199].
En ce tems-là (850) les chrétiens d’Espagne eurent à éprouver une vive persécution de la part du gouvernement de Cordoue, et le bruit de cette persécution arriva jusqu’en France. Voici ce qui donna lieu à ces vexations.
D’après la législation musulmane, il y a liberté de conscience pour les chrétiens, et ils sont seulement soumis au tribut. Mais il faut qu’ils soient nés de père et de mère chrétiens; si l’un des époux a été musulman, l’enfant doit l’être aussi, conformément à cette maxime de Mahomet, que les musulmans interprètent à l’avantage de leur religion: «L’enfant suit nécessairement celui de ses père et mère dont la religion est la meilleure[200].» Il en est de même des enfans mineurs d’un chrétien ou d’une chrétienne qui a embrassé l’islamisme; si l’enfant parvenu à sa majorité refuse de professer la religion mahométane, le magistrat a le droit de l’y contraindre[201]. Il faut en second lieu que les chrétiens n’aient jamais fait profession de l’islamisme: eussent-ils simplement levé la main et prononcé les mots: Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète, les eussent-ils prononcés pour se jouer ou en état d’ivresse, ils sont censés musulmans, et ils ne sont plus libres de suivre un autre culte. Ils ne doivent pas non plus avoir commerce avec une femme musulmane. Enfin il faut que les chrétiens s’abstiennent de toute injure contre Mahomet et sa religion; s’ils manquent à un seul de ces points, ils n’ont pas d’autre alternative que l’islamisme ou la mort.
Or on a vu que les alliances entre les musulmans et les chrétiens étaient assez communes en Espagne. Il arrivait souvent que les mères inculquaient à leurs enfans, surtout aux filles, les dogmes du christianisme: ce qui avait déjà plus d’une fois donné lieu à des scènes sanglantes.
Il y avait alors à Cordoue un prêtre fort instruit dans les lettres chrétiennes et arabes, appelé Parfait. Le bruit courait que ce prêtre, dans un moment d’oubli, avait prononcé la profession de foi mahométane. Quelques musulmans l’ayant un jour rencontré dans une rue de Cordoue lièrent conversation avec lui, et lui demandèrent ce qu’il pensait de leur prophète et de la religion qu’il avait établie. Parfait refusa d’abord de répondre, craignant que ces questions ne cachassent quelque piége; mais comme ces hommes insistaient, il s’exprima librement, et traita Mahomet d’imposteur et de suppôt de l’enfer. D’abord les musulmans ne lui répondirent rien; mais à quelques jours de là, l’ayant rencontré au milieu d’une grande foule, ils le dénoncèrent comme une personne qui avait mal parlé du prophète. Aussitôt la foule se jeta sur lui et le conduisit devant le cadi ou l’alcade, que nous appelons juge. Le cadi interrogea Parfait, et comme le prêtre ne voulut pas rétracter ce qu’il avait dit, il fut condamné à mort.
On se trouvait alors dans le mois de ramadan, qui est le mois du jeûne des musulmans. Pour donner à cette exécution plus de solennité, il fut décidé qu’elle n’aurait lieu qu’à la fin du mois, époque où les musulmans, voulant se dédommager de leurs privations, se livrent à la joie la plus vive. Au jour fixé, Parfait fut amené au milieu d’une grande plaine, sur les bords du Guadalkivir, et là, en présence d’une foule innombrable, il eut la tête tranchée[202].
Cet événement causa une sensation extraordinaire: les chrétiens étaient alors fort nombreux en Espagne, même à Cordoue, siége de l’empire. Non seulement on leur avait laissé une partie des églises de la ville; mais ils avaient des monastères de l’un et de l’autre sexe, surtout dans les montagnes situées au nord de la cité. La religion chrétienne avait pénétré jusque dans le palais du roi, à la suite du grand nombre d’esclaves de tous les pays qui remplissaient une partie des emplois de la cour. Les musulmans zélés crurent faire une bonne œuvre en dénonçant les chrétiens qui rentraient dans une des trois catégories dont nous avons parlé. Bientôt même on vit au sein d’une même famille des frères accuser leurs sœurs pour avoir leurs biens. Le jugement n’était pas long: on demandait à l’accusé s’il persistait dans le christianisme: s’il répondait affirmativement, on le mettait à mort. Ordinairement les martyrs étaient attachés à un pieu; on brûlait leur corps, puis on jetait les cendres dans le fleuve, afin que les chrétiens ne pussent pas les recueillir et les conserver comme des reliques. Quelquefois on donnait les corps à manger aux chiens[203].
Ces barbaries produisirent un effet bien différent de celui que le gouvernement en attendait. Le courage que montraient les martyrs était si remarquable, qu’il devint l’objet de l’admiration générale. Plusieurs chrétiens qui ne se trouvaient dans aucune des trois catégories se présentèrent d’eux-mêmes pour partager le sort de leurs frères. Parmi eux nous citerons un Français, nommé Sanche, originaire d’Alby, qui occupait un emploi dans le palais, et qui probablement avait été fait captif dans sa jeunesse; il y avait également deux eunuques. Les femmes surtout se distinguèrent en cette occasion. On vit des vierges timides qui jusque-là n’avaient pas osé s’éloigner des regards de leurs parens, accourir à pied vers Cordoue de plusieurs lieues à la ronde, et demander à grands cris le martyre. Il suffisait pour cela qu’elles proférassent quelque injure contre le prophète.
La chose en vint au point que beaucoup de musulmans furent effrayés des suites d’une telle effusion de sang. D’ailleurs les évêques du pays s’assemblèrent, et, malgré quelques prêtres ardens, décidèrent qu’autant il fallait savoir endurer la rage des persécuteurs de la foi quand elle s’excitait elle-même, autant il était contraire à l’esprit de l’Évangile de la provoquer. Enfin Charles-le-Chauve, qui avait été sollicité par les chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne chez qui les mêmes violences commençaient à s’exercer, interposa sa médiation[204].
Abd-alrahman avait d’abord paru aussi irrité qu’étonné du grand nombre de chrétiens établis au cœur de ses états; dans sa colère il chassa de son palais tous ceux qui y remplissaient quelque emploi. Mais plus le nombre des chrétiens était grand, plus les moyens que l’on prenait pour en réduire la quantité étaient dangereux. Abd-alrahman II mourut sur ces entrefaites (852) et eut pour successeur son fils Mohammed.
Abd-alrahman avait un goût très-vif pour les arts et pour les plaisirs, et sous son règne Cordoue devint le séjour des lettres, de la musique, du chant et des fêtes de tout genre. A l’exemple de son père, de son grand-père et des anciens Arabes en général, il cultivait la poésie. Voici la traduction de quelques vers qu’il composa dans une de ses expéditions contre les chrétiens. Ils étaient adressés à sa femme favorite, et ils donneront une idée de l’esprit qui dominait à cette époque:
«Pendant que je suis loin de toi, je me trouve en face de l’ennemi, et je lui envoie des flèches qui ne manquent jamais leur but!
»Que de chemins j’ai foulés! que de défilés j’ai traversés après d’autres défilés!
»Mon visage a été exposé à toute l’ardeur du soleil, tandis que les cailloux embrasés se fondaient de chaleur.
»Mais Dieu a relevé par mes mains sa religion véritable. Je lui ai donné une nouvelle vie, et j’ai renversé la croix sous mes pieds.
»J’ai marché avec mon armée contre les infidèles, et mes troupes ont rempli les lieux escarpés et les lieux unis[205].»
Le successeur d’Abd-alrahman se montra d’abord fort sévère contre les chrétiens. Il fit abattre toutes les églises bâties depuis l’occupation du pays par les musulmans; il ne respecta pas davantage les portions qui avaient été ajoutées aux anciens édifices. Dans son zèle fanatique, il eut un instant l’idée de chasser de ses états non seulement les chrétiens, mais les juifs qui en toute occasion s’étaient montrés les ennemis acharnés du christianisme. Heureusement les révoltes qui ne tardèrent pas à éclater et la crainte de voir ses revenus diminuer donnèrent à ses vues une autre direction.
La guerre continuait toujours en Catalogne et aux environs de l’Èbre. Moussa, qui les années précédentes avait remporté quelques succès contre les chrétiens, fut vaincu par le roi des Asturies; l’émir de Cordoue, pour le punir, ayant voulu lui ôter son gouvernement, il se tourna du côté des chrétiens; il donna même sa fille en mariage à Garcie, comte de Navarre; et comme sur ces entrefaites la ville de Tolède leva de nouveau l’étendard de la révolte, l’émir de Cordoue fut hors d’état de rien entreprendre.
De quelque côté qu’on jette les yeux, on ne voit que guerres, pillages, calamités. En 859, les Normands franchissant le détroit de Gibraltar, s’emparent de Narbonne qui, un siècle auparavant, avait résisté à toutes les forces de la France; puis entrant dans le Rhône, ils s’avancent jusqu’aux portes de Valence, mettant tout le pays à feu et à sang[206]. Gérard de Roussillon, dont le nom revient souvent dans nos romans de chevalerie, les força de se remettre en mer. A la même époque, les Sarrazins faisaient de nouveaux dégâts dans les îles de Sardaigne et de Corse.
Voici le tableau de la France qu’on trouve dans un document presque contemporain: «Sur toutes les côtes les églises étaient renversées, les villes saccagées, les monastères dévastés. Telle était la rage des barbares que les chrétiens qui tombaient entre leurs mains étaient mis à mort ou obligés de se racheter à prix d’argent. Plusieurs chrétiens abandonnèrent leurs propriétés et quittèrent leur pays pour vivre dans les lieux fortifiés ou dans l’intérieur des terres; mais plusieurs aimèrent mieux mourir que de renoncer à leurs biens. Il y en eut encore chez qui la foi avait jeté des racines moins profondes et qui ne rougirent pas de se joindre aux barbares. Ceux-là étaient les pires de tous; car ils connaissaient le pays, et il n’était pas possible de se soustraire à leurs investigations. A la fin les lieux les plus célèbres se convertirent en déserts, et les édifices les plus fameux disparurent sous les ronces et les épines[207].»
Un certain Omar, fils de Hafsoun, chrétien d’origine et ancien tailleur, avait pénétré avec une troupe d’aventuriers et de vagabonds dans la chaîne des Pyrénées; et s’unissant d’intérêt avec les chrétiens du pays, s’était emparé de plusieurs places fortes, d’où il bravait toute la puissance des émirs de Cordoue[208]. Mohammed, qui était menacé de perdre toutes ses provinces septentrionales, demanda la paix à Charles-le-Chauve, qui n’était guère en état de lui faire la guerre; il fut convenu que les Français resteraient maîtres de la Catalogne, mais qu’ils s’abstiendraient de prêter secours aux rebelles. On était alors en 866. Les députés envoyés en cette occasion à Cordoue par Charles revinrent amenant des chameaux chargés de litières, d’étoffes de divers genres, de parfums, etc.[209].
L’Espagne était dans l’état le plus déplorable: la sécheresse, la famine, la peste, les tremblemens de terre, les guerres, les révoltes, tout semblait conspirer à la perte de ce malheureux pays. Sur ces entrefaites une éclipse de lune ayant couvert le ciel d’épaisses ténèbres, les musulmans crurent que c’en était fait de leur empire; et comme les personnes pieuses d’entre eux attribuaient ces maux à la colère céleste, elles pensèrent que le meilleur moyen de se rendre Dieu favorable était de faire une guerre à mort aux chrétiens. Les provinces soumises à l’émir de Cordoue furent sur le point de se soulever, parce qu’ayant à combattre plusieurs gouverneurs rebelles, l’émir ne voulait pas s’attirer ce nouvel ennemi sur les bras.
Dans cette disposition des esprits, la politique des rois était impuissante pour maîtriser les passions des particuliers. En 869, des pirates sarrazins firent une nouvelle descente en Provence, dans la Camargue, île formée par le Rhône, et où ils s’étaient ménagé une espèce de port. En ce moment, l’archevêque d’Arles, Roland, se trouvait dans l’île où il possédait de grands biens, et où, faute de pierres, il s’était fait bâtir une maison en terre. Les Sarrazins descendant de leurs navires attaquèrent la maison; plus de trois cents serviteurs de l’archevêque furent tués et lui-même fut pris. Les pirates le garrottèrent, et après l’avoir conduit à bord d’un de leurs navires, ils fixèrent sa rançon à cent cinquante livres d’argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante épées et cent cinquante esclaves, genre de marchandise qui, comme on le verra plus tard, avait alors cours sur tous les marchés; mais dans l’intervalle l’archevêque mourut, sans doute d’effroi; et les Sarrazins, pour n’être pas frustrés de la rançon, tenant cette mort secrète, pressèrent le plus qu’ils purent la remise du prix convenu. Dès que leur avidité eut été satisfaite, ils déposèrent à terre le corps de l’archevêque, vêtu des mêmes habits que le jour où il avait été pris, et mirent à la voile; de manière que les chrétiens qui étaient venus pour féliciter le prélat de sa délivrance n’eurent plus à s’occuper que de ses funérailles[210].
Charles-le-Chauve mourut en 876; il se disposait à aller combattre les Sarrazins d’Italie, qui, devenus maîtres de tout le midi de la presqu’île, menaçaient le pape jusque dans Rome. Prince sans capacité, sans courage, et toujours disposé à entreprendre sur les états d’autrui, il fut une des principales causes de la dissolution sociale qui avait éteint les forces de la France et des contrées voisines. En effet, les peuples abattus ne savaient plus de quel côté tourner leurs regards. Les Normands et les Sarrazins avaient pour ainsi dire juré de ne rien laisser debout; et pendant ce tems les guerres continuaient entre les princes et les chefs de factions, comme s’il se fût agi de se disputer les plus riches provinces. L’état de la France, de l’Italie et de l’Espagne septentrionale, semblait être arrivé au dernier degré de l’abaissement et de la misère; mais des épreuves encore plus terribles étaient réservées à ces malheureux pays.
ÉTABLISSEMENT DES SARRAZINS EN PROVENCE, ET INCURSIONS QU’ILS FONT DE LA EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE, JUSQU’A LEUR EXPULSION TOTALE DE FRANCE.
La dernière époque qui nous reste à parcourir présente de grandes analogies avec celle qui précède; c’est la même violence dans l’attaque, ce sont les mêmes scènes de pillage et de cruauté; mais les premières calamités ne frappaient en général que les côtes de la France et les provinces frontières, au lieu que celles-ci vont s’étendre à travers le Dauphiné jusqu’aux limites de l’Allemagne. Les premières étaient passagères; celles-ci partent d’un point fixe et menacent de ne plus cesser. Oh! combien on a besoin, en parcourant ces tems lamentables, de se retremper dans le souvenir de ce qui a été fait de grand et de patriotique en France, soit avant, soit après cette période fatale! Comme on se sent humilié de voir les plus vastes contrées, des contrées d’où sont sortis tant de braves et de héros, livrées à la merci de quelques hordes avides, dont aucun penchant généreux ne rachetait les excès!
On se trouvait aux environs de l’année 889. La Provence et le Dauphiné appartenaient à Boson, qui s’était fait donner le titre de roi d’Arles. Malheureusement Boson n’était pas issu du sang impérial de Charlemagne; et son élévation, regardée comme une usurpation, lui attirait des attaques fréquentes. De leur côté les hommes riches et puissans ne songeaient qu’à profiter de la confusion générale pour se créer des seigneuries et des principautés. Ainsi les barbares ne devaient rencontrer aucun obstacle.
Voici de quelle manière l’établissement des Sarrazins en Provence est raconté par les historiens contemporains, dont nous avons nous-mêmes vérifié le récit sur les lieux[211].
Vingt pirates partis d’Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant vers les côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe de Grimaud, autrement appelé golfe de Saint-Tropès, et débarquèrent au fond du golfe sans être aperçus. Autour de ce bras de mer s’étendait au loin une forêt qui subsiste encore en partie, et qui était tellement épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine à y pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s’élevant les unes au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de quelques lieues, dominaient une grande partie de la Basse-Provence. Les Sarrazins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de la côte, et, massacrant les habitans, se répandirent dans les environs. Quand ils furent arrivés sur les hauteurs qui couronnent le golfe du côté du nord, et que de là leur regard s’étendit d’un côté vers la mer et de l’autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite la facilité qu’un tel lieu devait leur offrir pour un établissement fixe. La mer leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont ils auraient besoin; la terre leur livrait passage dans des contrées qui n’avaient pas encore été pillées, et où il n’avait été pris aucune mesure de défense. L’immense forêt qui environnait les hauteurs et le golfe leur assurait une retraite au besoin.
Les pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient les parages voisins; ils envoyèrent aussi demander du secours en Espagne et en Afrique; en même tems ils se mirent à l’ouvrage, et en peu d’années les hauteurs furent couvertes de châteaux et de forteresses. Le principal de ces châteaux est nommé par les écrivains du tems Fraxinetum, du nom des frênes qui probablement occupaient les environs. On croit que Fraxinetum répond au village actuel de la Garde-Frainet, qui est situé au pied de la montagne la plus avancée du côté des Alpes. Il est certain que la position occupée par ce village dut paraître fort importante; car c’est le seul passage par lequel il soit possible de communiquer en ligne directe du fond du golfe avec le plat pays, en se dirigeant vers le nord. D’ailleurs on aperçoit encore au haut de la montagne des vestiges de travaux formidables. Ce sont des portions de murs taillées dans le roc, une citerne également taillée dans le roc et quelques pans de muraille[212].
Quand les travaux furent terminés, les Sarrazins commencèrent à faire des courses dans le voisinage. Ils n’eurent garde d’abord de s’éloigner du centre de leurs forces; mais bientôt les seigneurs les associèrent à leurs querelles particulières. Ils aidèrent à abattre les hommes puissans; ensuite, se débarrassant de ceux qui les avaient appelés, ils se déclarèrent les maîtres du pays; en peu de tems une grande partie de la Provence se trouva exposée à leurs ravages. Telle était la terreur qu’ils inspiraient que, suivant l’expression d’un écrivain contemporain, on vit se vérifier en eux ces mots souvent cités: Un d’entre eux mettra mille hommes en fuite, deux en feront fuir deux mille[213].
La terreur devint bientôt générale[214]; le plat pays étant dévasté, les Sarrazins s’avancèrent vers la chaîne des Alpes. Le neuvième siècle touchait à sa fin. Le royaume d’Arles était occupé par Louis, fils de Boson; mais Louis avait été appelé en Italie par les ennemis de Béranger, roi de la Lombardie, et avait abandonné la défense de ses états pour en aller conquérir d’autres. Fait prisonnier par son rival, il eut les yeux crevés, et ne fut plus en état de s’occuper des soins de son royaume. Dans le même tems les Normands continuaient leurs ravages au cœur de la France. Quelques années auparavant ils avaient assiégé Paris, qui aurait été pris sans le dévouement d’une poignée de guerriers[215]. D’autres barbares, également payens, les Hongrois, repoussés des environs du Danube, parcouraient l’Allemagne et l’Italie, le fer et la flamme à la main, et attendaient aussi une occasion pour envahir la France.
Dès l’année 906, les Sarrazins avaient traversé les gorges du Dauphiné, et franchissant le Mont-Cenis, s’étaient emparés de l’abbaye de Novalèse, sur les limites du Piémont, dans la vallée de Suse. Les moines eurent à peine le tems de se retirer à Turin, avec les reliques des saints et les autres objets précieux, y compris une bibliothèque fort riche pour le tems, particulièrement en livres classiques. Les Sarrazins, à leur arrivée, ne trouvant que deux moines qui étaient restés pour veiller à la sûreté du monastère, les chargèrent de coups. Le couvent et le village situé dans les environs furent pillés, et les églises livrées aux flammes[216]. En vain les habitans, qui n’étaient pas en état de résister, se réfugièrent dans les montagnes, entre Suse et Briançon, là où était le couvent d’Oulx. Les Sarrazins les y suivirent et tuèrent un si grand nombre de chrétiens, que ce lieu porta le nom de champ des martyrs[217].
Ce n’est pas qu’en certains endroits les chrétiens ne se réunissent pour combattre les envahisseurs. Plusieurs Sarrazins faits prisonniers furent conduits à Turin; mais une nuit ces barbares, brisant leurs chaînes, mirent le feu au couvent de Saint-André dans lequel ils avaient été enfermés, et une grande partie de la ville fut sur le point de devenir la proie des flammes[218].
Bientôt les communications entre la France et l’Italie furent interceptées. En 911, un archevêque de Narbonne, que des intérêts pressans appelaient à Rome, ne put se mettre en route à cause des Sarrazins[219]. Les barbares occupaient tous les passages des Alpes; et si on tombait en leur pouvoir, on risquait d’être mis à mort, ou du moins on était taxé à une forte rançon. Ils ne tardèrent même pas à faire des excursions dans les plaines du Piémont et du Montferrat[220].
Sur ces entrefaites (en 908), quelques pirates sarrazins firent une descente sur les côtes du Languedoc, aux environs d’Aiguemortes, et saccagèrent l’abbaye de Psalmodie qui, déjà détruite une fois sous Charles-Martel, avait été rebâtie[221].
L’Espagne musulmane était depuis long-tems en proie aux factions. En 912, le trône de Cordoue échut à Abd-alrahman III, qui, par ses imposantes actions, mérita le nom de Grand. Ce prince, à la suite d’un règne de cinquante ans, réunit sous son pouvoir toutes les provinces musulmanes, et porta au plus haut degré la prospérité et la gloire des Maures d’Espagne. C’est lui qui le premier, dans la Péninsule, prit le titre de khalife et de commandeur des croyans.
Sanche-Garcie, roi de Navarre, et Ordogne, roi de Léon, s’étant réunis à Kaleb, fils de Hafsoun, maître de Tolède et des bords de l’Èbre, et aidés par les guerriers du midi de la France, résistèrent d’abord avec succès aux armes d’Abd-alrahman; leurs efforts étaient la meilleure défense des frontières de France de ce côté. Mais en 920, l’oncle du khalife, appelé comme lui Abd-alrahman, et surnommé Almodaffer ou le Victorieux, franchit, à la suite d’une grande victoire, la chaîne des Pyrénées, et ravagea une partie considérable de la Gascogne, jusqu’aux portes de Toulouse. Les guerres terribles qui ne discontinuaient pas de l’autre côté des Pyrénées, amenaient de tems en tems des incursions semblables. Dans celle-ci, Almodaffer fut surpris à son retour par Garcie, fils de Sanche, qui lui reprit tout le butin[222].
En Provence et en Dauphiné, ainsi que dans la chaîne des Alpes, un cri d’indignation se faisait entendre contre les brigandages des Sarrazins. En vain quelques hommes courageux essayèrent, à défaut de prince qui voulût prendre en main la cause des peuples, de s’opposer à ce torrent dévastateur; en vain, du haut de certains lieux élevés, commencèrent-ils à donner la chasse aux barbares. Comme ils agissaient sans concert, ils virent leurs efforts échouer, et la plupart moururent malheureusement.
Les environs de la Garde-Frainet se trouvaient entièrement dévastés, et les barbares s’étaient montrés d’autant plus impitoyables, que les ruines qui les entouraient de toutes parts étaient pour eux un nouveau gage de sûreté. Marseille, à son tour, vit sa principale église détruite; Aix fut également envahie, et les barbares, dans leur fureur, y écorchèrent plusieurs personnes vivantes[223]. L’évêque, nommé Odolricus, s’enfuit à Reims où on le chargea de l’administration du diocèse. Les barbares enlevaient les femmes du pays, et menaçaient de perpétuer leur race; on croira d’ailleurs sans peine que plus d’un chrétien, foulant aux pieds les lois de la religion et de l’honneur, faisaient cause commune avec eux et avaient part à leurs rapines.
Telle était la terreur répandue par les Sarrazins, que les hommes riches et puissans étaient obligés de tout quitter pour mettre leur vie hors de danger. On ne se croyait à l’abri qu’au haut des montagnes, au fond des forêts ou dans des lieux situés à une grande distance. Saint Mayeul, né de parens riches, aux environs d’Avignon, et qui possédait de grands biens à Valençoles, dans le département actuel des Basses-Alpes, se retira en Bourgogne auprès d’un de ses parens[224]. Les églises de Sisteron et de Gap furent en proie aux plus grands ravages. A Embrun, les Sarrazins mirent à mort l’archevêque, saint Benoît, avec l’évêque de la Maurienne et beaucoup d’habitans des contrées voisines qui y avaient cherché un refuge[225]. Un acte ancien signale auprès d’Embrun trois tours fortifiées où les Sarrazins s’étaient établis et d’où ils dominaient dans les environs[226]. Saint Libéral, successeur de saint Benoît, fut obligé de s’en retourner à son pays, Brives-la-Gaillarde.
A cette malheureuse époque, le commerce était nul et les pays communiquaient peu entre eux. L’usage s’était pourtant maintenu parmi les personnes pieuses de France, d’Espagne et d’Angleterre, d’aller, au moins une fois dans sa vie, en pélerinage à Rome, pour y visiter les tombeaux des apôtres. Il existait également des relations habituelles entre les divers évêques de la chrétienté et le saint-siége. Mais depuis l’occupation des passages des Alpes par les Sarrazins, les voyageurs étaient exposés à des accidens aussi fâcheux que fréquens; vainement se munissaient-ils d’armes et se réunissaient-ils en caravanes; il n’est pas d’année où les chroniques du tems ne fassent mention de quelque scène sanglante[227].
Les Normands, devenus paisibles possesseurs de la Normandie actuelle, commençaient à prendre des habitudes pacifiques; mais les Hongrois franchirent les Alpes, et, traversant avec la rapidité de l’éclair le Dauphiné et la Provence, ils mirent le Languedoc à feu et à sang! Les Hongrois, originaires du pays des anciens Scythes, étaient, à l’exemple de leurs ancêtres et des Tartares actuels, toujours à cheval, et ne se battaient qu’à coups de flèches. Ils ne savaient ni faire des siéges, ni combattre de pied ferme; mais ils chargeaient leurs ennemis avec furie, et se dispersaient aussitôt. Les auteurs contemporains nous les représentent comme vivant de viande crue, étanchant leur soif avec du sang, et coupant par morceaux le cœur de leurs ennemis vaincus. Comme ils étaient venus par les extrémités du nord de l’Europe et de l’Asie, le vulgaire crut reconnaître en eux les peuples de Gog et de Magog dont il est parlé dans les prophéties d’Ézechiel et dans l’Apocalypse, et qui doivent venir à la fin du monde pour faire justice des crimes des humains. Ce qui ajoutait à l’erreur, c’est qu’on approchait de l’an 1000, et que beaucoup de chrétiens, à l’exemple des anciens Millenaires, croyaient que le monde était trop corrompu pour pouvoir subsister plus long-tems. Un évêque de Verdun, pour éclaircir ses doutes, consulta à ce sujet un religieux, qui le rassura en disant que Gog et Magog devaient être secondés dans leur épouvantable mission par plusieurs autres peuples barbares, et que les Hongrois formaient une nation isolée[228]. Ce qu’il y a de certain, c’est que les Hongrois, en très-peu de tems, couvrirent le Languedoc de ruines, et firent presque oublier les excès commis avant eux.
Hugues, régent du royaume d’Arles, au nom du roi Louis, s’exprime ainsi dans la charte de fondation d’un monastère qu’il fit bâtir auprès de la ville de Vienne, dans l’année 924: «La vénérable religion des chrétiens et l’honneur de l’église ont été privés, par l’excès de nos péchés, de leur ancien éclat, et il n’en reste presque plus de traces. Comme ces maux se sont fait sentir au long et au large, non seulement par suite de la cruelle persécution des païens, mais encore par la cupidité de beaucoup de perfides chrétiens, nous avons jugé convenable, etc.[229].»
Le Piémont et le Montferrat n’étaient pas à l’abri des ravages des Sarrazins. Le chroniqueur de l’abbaye de Novalèse[230] raconte qu’un de ses oncles, qui s’était adonné à la carrière militaire, ayant à se rendre de la Maurienne à Verceil, fut surpris par une bande de Sarrazins, dans une forêt située près de cette ville. On en vint aux mains; plusieurs hommes furent blessés de part et d’autre; mais les Sarrazins, plus nombreux, l’emportèrent. Un certain nombre de chrétiens étant tombés en leur pouvoir, ils retinrent ceux qui étaient en état de payer une rançon. Parmi eux se trouvaient l’oncle du chroniqueur et son domestique. L’un et l’autre furent garrottés et conduits dans la ville. Le grand-père du chroniqueur, se rendant par hasard chez l’évêque, vit le domestique enchaîné dans la rue; comme il ne connaissait pas l’événement qui l’avait amené là, il donna, pour le racheter, une cuirasse à triple tissu qu’il portait sur lui. Apprenant ensuite que son fils était aussi prisonnier, il fut obligé de parcourir toute la ville, et de faire un appel à la générosité de ses amis pour lui trouver une rançon.
Le chroniqueur ajoute qu’à cette époque les Sarrazins s’avançaient jusque sur les frontières de la Ligurie. En effet, on lit dans Liutprand, écrivain contemporain, à l’année 935, que les barbares qui déjà une fois, vers l’an 906, avaient envahi Aqui, ville du Montferrat, célèbre par ses bains, y revinrent sous la conduite d’un chef appelé Sagitus. Heureusement ils furent repoussés par les habitans et taillés tous en pièces. Le même auteur parle, sous la même date, de quelques pirates venus d’Afrique, qui, ayant pénétré dans la ville de Gênes, massacrèrent les hommes et emmenèrent les femmes et les enfans en esclavage[231].
Pendant ce tems les Hongrois, franchissant les barrières du Rhin, envahissaient l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Champagne, où ils assiégèrent Sens; ensuite, ils s’avancèrent sur les bords de la Loire. Ebbon et les guerriers de la Touraine et du Berry, leur livrèrent combat auprès d’Orléans et les obligèrent à rebrousser chemin; mais alors les barbares se replièrent vers la Suisse d’où ils dévastèrent toutes les contrées voisines[232].
Jusque-là, le Valais, contrée qui, au milieu d’un climat sévère, présente un aspect riant, et qui réunit les productions des pays tempérés et des pays froids, avait été à l’abri d’invasions si terribles. C’est dans ces régions reculées que le successeur de saint Libéral au siége épiscopal d’Embrun et plusieurs autres évêques, avec une partie de leur clergé, avaient cherché un refuge. En 939, les Sarrazins pénétrèrent dans la vallée et y mirent tout à feu et à sang. La célèbre abbaye d’Agaune, sanctifiée par le martyre de saint Maurice et de la légion Thébéenne, et que la munificence de Charlemagne et d’autres grands princes s’était plû à embellir, fut presque renversée de fond en comble[233].
La Tarantaise se trouvait en proie aux mêmes ravages; chaque jour les barbares devenaient plus entreprenans. Une nombreuse caravane, qui se rendait de France en Italie, s’étant présentée pour franchir le passage, fut obligée de rebrousser chemin. Dans le combat qui eut lieu, plusieurs chrétiens furent tués, d’autres blessés[234].
Toute la Suisse se vit envahie à la fois par les Hongrois et les Sarrazins. Les Sarrazins, maîtres du Valais, s’avancèrent jusqu’au centre du pays des Grisons. L’abbaye de Disentis, fondée par un disciple de saint Colomban, et qui était célèbre dans toute la Suisse, fut dépouillée de tous ses biens[235]. Il en fut de même de l’église de Coire[236]. On dit même que les Sarrazins, se rapprochant du lac de Genève, marchèrent vers le Jura. A cette époque la Suisse faisait partie du royaume de la Bourgogne transjurane, et la mère du jeune roi Conrad, Berthe, se retira dans une tour solitaire, à l’endroit où est aujourd’hui Neuchâtel[237].
A la même époque, une guerre acharnée avait lieu entre les rois des Asturies et de la Navarre, et le khalife de Cordoue. Dans une lutte qui s’engagea pour la possession de la ville de Zamora, il périt plus de cent mille hommes[238]. Les chrétiens avaient acquis de l’ascendant; mais Abd-alrahman, qui enfin avait étouffé les rébellions sans cesse renaissantes, et qui pouvait disposer de toutes les forces musulmanes de l’Espagne, était devenu un adversaire formidable. Un auteur arabe rapporte que ce prince, en fait de guerre sacrée, avait la main blanche de Moïse, c’est-à-dire la main avec laquelle, dans l’opinion des Orientaux, le législateur des hébreux faisait jaillir l’eau des rochers, fendait les flots de la mer, et s’était rendu maître de la nature entière. Il ajoute qu’Abd-alrahman porta l’étendard musulman plus loin qu’aucun de ses prédécesseurs[239]. Heureusement pour les chrétiens que sur ces entrefaites, des révolutions étant survenues dans les provinces de l’Afrique qui répondent à l’empire actuel de Maroc, Abd-alrahman éprouva le désir d’étendre son autorité au-delà des mers. Comme à la même époque il s’était formé du côté de Tunis un nouvel empire, appelé Fatimide, à cause de la prétention qu’avaient les princes de cette dynastie de descendre de Mahomet par sa fille Fatime, les provinces en état de révolution devinrent comme un sujet de discorde entre les deux royaumes; de manière que les forces d’Abd-alrahman et de ses successeurs se trouvèrent partagées.
En 940, Fréjus, ville alors assez considérable, parce que les navires continuaient encore à entrer dans son port, fut tellement maltraitée par les Sarrazins, que la population entière fut obligée de s’expatrier, et qu’il n’y resta pas même de traces des propriétés. Il en fut de même de Toulon, aujourd’hui l’effroi des barbares. Les chrétiens placés entre la mer et les Alpes abandonnèrent leurs demeures et se réfugièrent au haut des montagnes. Les Sarrazins ne mirent plus de bornes à leurs cruautés, et firent de la plus grande partie d’un pays naguère florissant une affreuse solitude. Les villes les plus importantes furent renversées, les châteaux détruits, les églises et les couvens réduits en cendres. Le séjour de l’homme, est-il dit dans une vieille charte, était devenu le repaire des bêtes féroces. En effet, on lit dans les chroniques du tems, que les loups s’étaient tellement multipliés, qu’on ne pouvait plus voyager en sûreté[239a].
Sur ces entrefaites, Hugues, devenu comte de Provence, et que l’exemple du roi Louis n’avait pas éclairé, s’était rendu en Italie pour y disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets l’ayant enfin rappelé de ce côté des Alpes, il annonça l’intention de chasser entièrement les Sarrazins. Il s’agissait de s’emparer d’abord du château Fraxinet, à l’aide duquel les Sarrazins se maintenaient en relation avec l’Espagne et l’Afrique, et d’où ils dirigeaient leurs expéditions dans l’intérieur des terres. Comme il fallait que ce château fût attaqué par mer et par terre, Hugues envoya demander une flotte à l’empereur de Constantinople, son beau-frère; il demandait aussi du feu grégeois, l’arme alors la plus efficace pour combattre les flottes sarrazines[240].
En 942, la flotte grecque jeta l’ancre dans le golfe de Saint-Tropès; en même tems Hugues accourut avec une armée. Les Sarrazins furent attaqués avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs ouvrages du côté de la mer furent détruits par les Grecs. De son côté, Hugues força l’entrée du château, et obligea les barbares à se retirer sur les hauteurs voisines[241]. C’en était fait de la puissance des Sarrazins en France; mais tout-à-coup Hugues apprit que Béranger, son rival à la couronne d’Italie, qui s’était enfui en Allemagne, se disposait à venir lui disputer le trône. Alors, ne songeant plus aux maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte grecque, et maintint les Sarrazins dans toutes les positions qu’ils occupaient, à la seule condition que, s’établissant au haut du grand Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient le passage de l’Italie à son rival. C’est à ce sujet que Liutprand interrompt son récit pour adresser cette apostrophe à Hugues: «Voilà une étrange manière de défendre tes états! Hérode, pour n’être pas privé d’un royaume terrestre, ne craignit pas de faire tuer un grand nombre d’innocens; toi, au contraire, pour arriver au même but, tu laisses échapper des hommes criminels et dignes de mort. Sans doute tu ignores quelle fut la colère du seigneur contre le roi d’Israël, Achab, qui avait épargné la vie du roi de Syrie, Benadab; le seigneur lui dit: Puisque tu as laissé vivre un homme que j’avais condamné à perdre la vie, ton ame paiera pour son ame et ton peuple pour son peuple.» Liutprand se tournant ensuite vers la montagne du Grand-Saint-Bernard, lui adresse ces vers: «Tu laisses périr les hommes les plus pieux, et tu offres un abri aux scélérats appelés du nom de Maures. Misérable! tu ne rougis pas de prêter ton ombre à des gens qui répandent le sang humain et qui vivent de brigandage! Que dirai-je? puisses-tu être consumée par la foudre, ou brisée en mille pièces et plongée dans le chaos éternel[242]!»
Dès ce moment les Sarrazins montrèrent encore plus de hardiesse qu’auparavant, et l’on dut croire qu’ils étaient établis pour toujours dans le cœur de l’Europe. Non seulement ils épousèrent les femmes du pays; mais ils commencèrent à s’adonner à la culture des terres. Les princes de la contrée se contentèrent d’exiger d’eux un léger tribut; ils les recherchaient même quelquefois[243]. Quant à ceux qui occupaient les hauteurs, ils donnaient la mort aux voyageurs qui leur déplaisaient, et exigeaient des autres une forte rançon. «Le nombre des chrétiens qu’ils tuèrent fut si grand, dit Liutprand, que celui-là seul peut s’en faire une idée, qui a inscrit leurs noms dans le livre de vie[244].»
Le grand Saint-Bernard, appelé jadis Mont-de-Jupiter, d’où on a fait ensuite Montjoux, a toujours, par sa situation entre le Valais et la vallée d’Aoste, servi de communication entre la Suisse et l’Italie. Maîtres de cette position importante et des autres passages des Alpes, les Sarrazins se répandirent dans les contrées voisines.
Les mêmes ravages furent commis dans le comté de Nice, qui dépendait alors du royaume d’Arles, ainsi que sur toute la côte de Gênes. Il paraît qu’un corps sarrazin s’était établi dans Nice même. Un quartier de la ville porte encore le nom de Canton des Sarrazins[245].
Enfin les barbares occupèrent Grenoble avec la riche vallée du Graisivaudan, et l’évêque de Grenoble se retira, avec les reliques des saints et les richesses de son église, du côté du Rhône, au prieuré de Saint-Donat, à quelques lieues au nord de Valence[246].
Il y a lieu de croire que les Sarrazins du Piémont s’étaient ménagé dans la contrée une ou plusieurs forteresses, d’où ils dirigeaient leurs nombreuses expéditions, et qui leur servaient d’asile au besoin. Le chroniqueur de l’abbaye de Novalèse fait mention d’un château de ce genre qu’il appelle Frascenedellum; peut-être est-ce Frassineto, lieu situé près du Pô, à une petite distance de Casal, et qu’on avait appelé Fraxinetum, soit à cause du voisinage de quelque bois de frêne, soit à l’imitation du fameux Fraxinetum de Provence; ou bien est-ce la forteresse appelée aujourd’hui Fenestrelle. Quoi qu’il en soit, voici ce que raconte le chroniqueur de Novalèse, qui, vivant sur les lieux, a dû être bien informé. A l’époque où les Sarrazins occupaient le château de Frascenedellum, et que de là ils se répandaient dans les environs, un homme du pays, appelé Aymon, se fit admettre dans leurs rangs. Les barbares enlevaient les femmes et les enfans des deux sexes, les jumens, les vaches, les bijoux, etc. Un jour, parmi le butin, il se trouva une femme d’une grande beauté. Aymon se la fit donner en partage; mais un des chefs survenant, la réclama et l’enleva de force. Pour se venger, Aymon alla trouver le comte Rotbaldus qui, à cette époque, dominait sur la Haute-Provence[247]; et dans le plus grand secret, car les Sarrazins avaient partout des affidés, il lui fit part de son projet de se dévouer à la délivrance du pays. Le comte accueillit sa proposition avec le plus grand empressement. Un appel fut fait aux seigneurs et aux guerriers de la contrée. On attaqua les barbares dans le lieu de leur retraite, et le pays fut affranchi de leur joug. Le chroniqueur ajoute que la famille d’Aymon existait encore de son tems[248].
Sur ces entrefaites (952), les Hongrois ayant de nouveau envahi l’Alsace et menaçant toutes les contrées voisines du mont Jura, Conrad, maître de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Suisse et du Dauphiné, imagina de mettre aux prises les Sarrazins avec les Hongrois. Il écrivit en ces termes aux Sarrazins: «Voilà les pillards de Hongrois qui, ayant entendu parler de la fertilité des terres que vous cultivez, demandent à les occuper. Joignez-vous à moi et exterminons-les de concert.» En même tems il fit dire ces mots aux Hongrois: «Pourquoi vous en prenez-vous à moi? Les Sarrazins occupent les vallées les plus riches. Aidez-moi à les chasser, et je vous établirai à leur place.» Conrad indiqua aux barbares un lieu où ils devaient se rencontrer. Lui-même se rendit en ce lieu avec toutes ses troupes. Ensuite, quand il vit les barbares aux prises les uns avec les autres, et leurs forces affaiblies, il se précipita sur eux et en fit un horrible carnage. Ceux qui échappèrent au massacre furent envoyés à Arles et vendus comme esclaves[249].
On ignore où cet événement qui, au premier aspect, pourrait paraître invraisemblable, a eu lieu. Les Sarrazins ayant le centre de leurs forces en Provence, et les Hongrois arrivant par l’Alsace et la Franche-Comté, il est à croire que la rencontre des deux peuples se fit dans un pays intermédiaire, tel que la Savoie. Le fait est que cette contrée, appelée alors Maurienne, fut long-tems occupée par les Sarrazins[250], à tel point que certains écrivains instruits n’ont pas craint de dire que le nom de Maurienne était une dérivation de celui des Maures, bien que le nom de Maurienne fût en usage dès le sixième siècle[251]. Peut-être c’est l’événement qui, à quelques différences de noms près, a été longuement raconté dans le Roman de Garin le Loherain. D’après le roman, la Maurienne était alors sous les lois d’un prince appelé Thierry; ce prince étant vivement pressé par quatre rois sarrazins, eut recours à l’appui du roi de France[252], qui fit un appel à ses guerriers. Les Français, parmi lesquels se distinguaient les Lorrains, se rendirent auprès de Lyon et descendirent le Rhône jusqu’auprès de l’Isère; là, dirigeant leurs pas vers le nord-est, ils trouvèrent les Sarrazins postés dans une vallée nommée Valprofonde et les taillèrent en pièces[253].
A cette époque les Sarrazins parcouraient librement toute la Suisse, et s’avançaient jusqu’aux portes de la ville de Saint-Gall, près du lac de Constance, où ils perçaient de leurs traits les moines qui sortaient pour se livrer à leurs exercices religieux. Devenus familiers avec la guerre des montagnes, ils surpassaient, dit un écrivain du tems, les chevreuils par la légèreté de leurs pas. D’ailleurs ils s’étaient sans doute construit dans le pays plusieurs tours dont on croit reconnaître encore les restes. Telle fut l’étendue des maux qu’ils causèrent aux chrétiens, qu’on eût pu, dit le même auteur, en composer un gros livre. Enfin un doyen de l’abbaye, appelé Walton, se dévouant pour le salut commun, prit avec lui un certain nombre d’hommes courageux, armés de lances, de faulx et de haches, et surprenant les barbares pendant qu’ils étaient endormis, les tailla en pièces. Quelques-uns furent faits prisonniers, le reste prit la fuite. Les prisonniers amenés à l’abbaye, ayant refusé de boire et de manger, moururent tous de faim[254].
Ce succès, joint à une grande victoire que les Allemands remportèrent sur les Hongrois, et qui réduisit désormais ces barbares à l’impuissance, promettait quelque repos à la Suisse et aux régions voisines; mais il ne rendait que plus sensibles les calamités qui pesaient sur le Dauphiné, la Provence et une partie des Alpes. D’ailleurs, tant que les Sarrazins auraient pied en France, comme ils avaient la facilité de recevoir du secours par mer, le pays ne pouvait se croire à l’abri de leurs dévastations. Le prince chrétien qui jouait alors le rôle le plus important dans la politique de l’Europe, était Othon, roi de Germanie, le même qui devint plus tard empereur, et à qui ses brillantes qualités ont fait donner le titre de grand. Othon s’était mis en relation avec les principaux souverains de son tems, notamment avec le khalife de Cordoue, qui passait pour le protecteur de la colonie sarrazine du Fraxinet. Un écrivain contemporain parle avec admiration des présens qu’Othon recevait de toutes les parties du monde, et cite entre autres des lions, des chameaux, des singes, des autruches, en un mot des animaux étrangers à la France et à l’Allemagne[255]. Othon, prenant en main la cause des chrétiens, résolut d’envoyer une ambassade au khalife. Malheureusement Abd-alrahman, dans une lettre qu’il avait envoyée précédemment à Othon, s’était servi de quelques expressions injurieuses pour le christianisme, de manière que le prince se crut obligé de faire choix pour une mission à laquelle il attachait tant de prix, d’un théologien et d’un homme qui fût en état de soutenir la controverse, et qui même essayât de convertir le khalife. Celui sur lequel le choix tomba était un moine de l’abbaye de Gorze, aux environs de Metz, lequel se nommait Jean.
On était alors en 956. Les auteurs arabes et chrétiens s’accordent à vanter l’éclat que jetait la cour de Cordoue. Les beaux-arts, l’industrie, la politesse des manières avaient fait de cette ville un objet d’admiration pour l’Europe chrétienne. Abd-alrahman était en relation directe avec l’empereur de Constantinople, le pape et les divers princes chrétiens de l’Espagne, de la France, de l’Allemagne et des pays slaves. Les monarques chrétiens, disent les auteurs arabes, tendaient la main de l’obéissance au khalife, et tenaient à grand honneur que le khalife voulût bien donner sa main à baiser à leurs députés. Lorsqu’il arrivait une de ces ambassades, surtout lorsque c’était une députation de l’empereur grec, Abd-alrahman déployait une magnificence extraordinaire. Les rues par lesquelles l’ambassadeur passait étaient tendues de riches tapis. La garde du roi, au nombre de plusieurs mille hommes, se rangeait sur deux files, et les princes ainsi que les grands fonctionnaires de l’état se plaçaient près du trône. Ensuite les imams des mosquées retraçaient en chaire, devant le peuple assemblé, des scènes si glorieuses pour l’islamisme; et les poètes, dont les écrits étaient alors accueillis avec transport par toutes les classes de la société, célébraient dans leurs vers les traits les plus propres à faire de l’effet sur la multitude[256].
L’ambassade du moine de Gorze n’eut pas le même éclat. Cependant elle ne fut pas dénuée de toute solennité; et comme la relation qui nous en reste, et qui fut écrite par un disciple même du moine, jette une vive lumière sur l’état respectif de la France et de l’Espagne, nous en citerons quelques fragmens.
Jean partit accompagné seulement d’un autre moine, et les présens qu’il était, suivant l’usage, chargé de présenter au khalife, furent fournis par son abbaye. Il fit sa route à pied jusqu’à Vienne en Dauphiné. Là il s’embarqua sur le Rhône, d’où il se rendit par mer à Barcelonne. A cette époque la Catalogne était une dépendance de la France, et la ville qui donnait entrée dans les états du khalife était Tortose. Le gouverneur musulman de Tortose, à qui on avait fait connaître l’arrivée de l’ambassadeur, ayant donné son agrément, le moine se remit en route. Il traversa une grande partie de la Péninsule, et, suivant l’antique hospitalité arabe, il arriva à Cordoue défrayé de tout. A Cordoue on le reçut magnifiquement, et il fut logé dans une maison située à deux milles du palais.
Dans l’intervalle le khalife avait appris la nature des instructions dont le moine était chargé. Voulant prévenir toute espèce de discussion religieuse, qui nécessairement lui aurait été désagréable, il fit proposer au moine de supprimer la lettre d’Othon et de la regarder comme non avenue. Il était, disait-il, peu convenable à deux personnages de ce rang d’entrer en discussion sur de pareilles matières; d’ailleurs, les lois du pays défendaient à qui que ce fût, même au prince, de mal parler de Mahomet[257]. Toutes ces remontrances furent inutiles. L’évêque de Cordoue s’étant présenté à son tour, le moine lui reprocha avec aigreur sa mollesse et certaines condescendances des chrétiens du pays pour les musulmans, telles que de s’abstenir du porc et de circoncire les enfans. Alors le khalife refusa de recevoir l’ambassadeur; et comme celui-ci insistait, le khalife lui dit qu’un évêque qu’il avait envoyé précédemment à Othon, avait été retenu par ce prince pendant trois ans, et que lui entendait le garder neuf années, apparemment parce qu’il se mettait trois fois au-dessus du roi de Germanie.
Cependant l’ambassadeur s’excusait sur les instructions qu’il avait reçues, et il fut convenu que le khalife enverrait à Othon un nouveau député, pour savoir s’il était toujours dans les mêmes intentions. Mais on eut beaucoup de peine à trouver quelqu’un qui voulût se charger du message. Aucun musulman n’était disposé à braver les ennuis d’un si long voyage. En effet, de tout tems les musulmans, dont la religion est surchargée de pratiques minutieuses, ont répugné à se rendre parmi des peuples qu’ils traitent d’infidèles[258]. En général, les députés sarrazins étaient des chrétiens, particulièrement des ecclésiastiques qui, par leurs croyances et leurs habitudes, avaient moins de peine à se mettre en harmonie avec les pays dans lesquels ils allaient entrer. Enfin il se présenta un chrétien laïque qui parlait le latin et l’arabe, et qui, en récompense, fut plus tard nommé évêque[259].
Sur ces entrefaites, le fils et le gendre d’Othon, à qui le prince, suivant l’usage de ces tems, avait cédé une partie de ses états en apanage, se révoltèrent, et Othon eut besoin de toutes ses forces pour dompter les rebelles. Aussi, lorsque le député espagnol lui exposa l’état des choses, Othon fit toutes les concessions qu’on voulut. Le khalife consentit donc à recevoir le moine de Gorze. On convint du jour de l’audience.
Le moine, pendant son séjour à Cordoue, avait vécu avec la plus grande simplicité. Le khalife, voulant donner de l’éclat à sa réception, lui fit proposer de faire ce jour-là exception à la sévérité de sa règle et de mettre de beaux habits; le moine répondit qu’il n’en connaissait pas de plus beaux que ceux de son ordre. Le prince crut qu’il manquait de moyens d’en acheter d’autres, et lui envoya dix livres d’argent, c’est-à-dire un peu plus de 7,000 fr. de notre monnaie actuelle[260]; mais le moine distribua cet argent aux pauvres; et alors le khalife lui fit dire qu’il le laissait libre, s’il voulait, de venir couvert d’un sac, qu’il ne l’en recevrait pas moins bien.
Au jour fixé, toute la ville de Cordoue fut en mouvement. Des troupes rangées sur deux files bordaient le passage. Ici étaient des hommes à pied de race slavonne, tenant une lance plantée en terre; là se trouvaient d’autres hommes brandissant un javelot. D’un côté étaient des guerriers montés sur des mules et armés à la légère; de l’autre, des hommes caracolant à cheval. L’ambassadeur vit surtout avec étonnement des Maures vêtus d’une manière bizarre, et qui faisaient toutes sortes de contorsions. On était alors dans l’été; et, comme apparemment les rues n’étaient point pavées, ces hommes excitaient sur leurs pas une poussière incommode. C’étaient probablement des derviches et des moines mahométans, qui accompagnent les troupes musulmanes, et qui figurent dans toutes les cérémonies publiques.
A l’arrivée de l’ambassadeur devant le palais, les principaux dignitaires de l’état vinrent à sa rencontre. Le seuil du palais et l’intérieur des appartemens étaient couverts de riches tapis. L’ambassadeur fut introduit dans la salle où se trouvait le khalife, et où il se tenait seul, comme un Dieu dans son sanctuaire. Le prince, placé sur un trône, était accroupi à la manière orientale. Dès qu’il aperçut l’ambassadeur, il lui présenta sa main à baiser en dedans, ce qui était la plus grande politesse qu’il pût lui faire; ensuite il le fit asseoir. Après les premiers complimens d’usage, on se mit à parler des affaires de l’Europe. Abd-alrahman s’étendit beaucoup sur la puissance d’Othon, sur ses victoires et la grande considération qu’il s’était acquise. Néanmoins, comme il avait été instruit, par ses agens, de la position difficile où la révolte du fils et du gendre d’Othon avait mis ce prince, il ne put s’empêcher de témoigner sa désapprobation de la politique qui avait dirigé le roi allemand, disant qu’un souverain ne doit jamais se dessaisir de l’autorité. En effet, quelques années auparavant, un fils d’Abd-alrahman ayant fait mine de vouloir se frayer le chemin du trône, le père l’avait fait aussitôt étouffer[261].
Enfin on en vint à l’objet principal de l’ambassade. Les auteurs arabes, du moins ceux que nous connaissons, ne disent pas un mot de l’établissement des Sarrazins sur les côtes de Provence et de leurs courses dans l’intérieur des terres, ce qui ferait croire qu’on n’attachait pas en Espagne une grande importance à cette colonie. Néanmoins Liutprand, écrivain contemporain, affirme que cette colonie était protégée par le khalife[262], et l’auteur de la relation dit positivement que l’objet de l’ambassade était de mettre un terme aux dévastations commises par les Sarrazins de France et d’Italie. Malheureusement la relation s’arrête au moment le plus intéressant, au milieu même d’une phrase, et l’on ne peut guère en espérer davantage; car le manuscrit qui la renferme est unique et paraît autographe[263].
Vers l’an 960, les Sarrazins furent chassés du mont Saint-Bernard. L’histoire ne nous a pas conservé les détails de cet événement. Il paraît que les Sarrazins opposèrent une vive résistance; car c’est dans cette partie des Alpes que certains écrivains postérieurs, plus occupés des récits romanesques qui avaient cours de leur tems que de la fidélité historique, ont placé le théâtre des guerres de Charlemagne contre les Sarrazins et les exploits de Roland[264]; il paraît encore que saint Bernard de Menthone, qui bientôt construisit un hospice au haut de la montagne et qui donna son nom à la chaîne entière, ne fut pas étranger à ce triomphe; car les mêmes auteurs parlent du rude combat que le saint fut obligé de livrer aux démons et aux faux dieux alors maîtres de la montagne[265].