The Project Gutenberg eBook of Invasions des Sarrazins en France

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Title: Invasions des Sarrazins en France

Author: Joseph Toussaint Reinaud


Release date: July 26, 2013 [eBook #43306]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE ***

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La Table des matières se trouve ici.

INVASIONS
DES SARRAZINS
EN FRANCE
ET
DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET EN SUISSE.

Ouvrage du même auteur se trouvant à la même librairie:

Monumens arabes, persans et turcs, du cabinet de M. le duc de Blacas et d’autres cabinets; considérés et décrits d’après leurs rapports avec les croyances, les mœurs et l’histoire des nations musulmanes.

Paris, 1828, deux vol. in-8o, avec dix planches. Prix: 18 fr.


IMPRIMERIE DE VEUVE DONDEY-DUPRÉ,
Rue Saint-Louis, No 46, au Marais.


INVASIONS
DES SARRAZINS
EN FRANCE
ET
DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE,
PENDANT LES 8e, 9e ET 10e SIÈCLES DE NOTRE ÈRE,
D'APRÈS LES AUTEURS CHRÉTIENS ET MAHOMÉTANS,

Par M. REINAUD,

MEMBRE DE L’INSTITUT (ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES), CONSERVATEUR-ADJOINT DES MANUSCRITS ORIENTAUX DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE, ETC.

PARIS,
A LA LIBRAIRIE ORIENTALE DE Ve DONDEY-DUPRÉ,
Rue Vivienne, 2.


1836.


A
Monsieur Raynouard,
MEMBRE DE L’INSTITUT,

L’ILLUSTRE ÉDITEUR DES POÉSIES DES TROUBADOURS, LE RESTAURATEUR DES MONUMENS DE LA LITTÉRATURE ROMANE.

HOMMAGE DE SON CONFRÈRE.


INTRODUCTION.

Il fut un tems où la France était continuellement exposée aux attaques et aux violences d’un peuple étranger; et ce peuple, qui déjà avait subjugué l’Espagne et quelques autres contrées voisines, amenait avec lui un nouveau langage, une nouvelle religion et de nouvelles mœurs. Il s’agissait, pour la France et pour les pays de l’Europe qui n’avaient pas encore subi le joug, de savoir s’ils conserveraient tout ce que les hommes ont de plus cher: le culte, la patrie et les institutions.

On s’était plus d’une fois demandé quel était le caractère de ces attaques qui furent accompagnées de l’occupation d’une partie de notre territoire, d’où elles venaient, quelles en furent les circonstances et les vicissitudes. Les envahisseurs appartenaient-ils à une seule et même nation, à la nation arabe? ou bien remarquait-on dans leurs rangs des hommes de divers pays? Les envahisseurs, qui s’accordaient tous dans le même but, professaient-ils la même religion? ou bien y avait-il parmi eux des juifs, des idolâtres et même des chrétiens? Enfin, quels furent les résultats d’invasions si souvent répétées, et en reste-t-il encore des traces?

Une partie de ces questions avait déjà été plus d’une fois examinée; mais personne, ce nous semble, n’avait essayé de les envisager toutes et d’en tirer des conséquences générales[1]. Pour traiter un pareil sujet dans toute son étendue, il était indispensable de réunir aux témoignages des écrivains chrétiens occidentaux, ceux des écrivains arabes; aux témoignages des peuples vaincus, ceux des peuples vainqueurs.

Depuis bien des années on avait remarqué l’insuffisance des récits des écrivains de l’Europe chrétienne. L’époque des invasions des Sarrazins en France se lie précisément aux tems les plus désastreux et les plus obscurs de notre histoire. Lorsque ces invasions commencèrent, vers l’an 712 de notre ère, la France était morcelée entre les Francs du Nord, lesquels occupaient la Neustrie, l’Austrasie et la Bourgogne; les Francs du Midi, qui étaient maîtres de l’Aquitaine, depuis la Loire jusqu’aux Pyrénées, et les débris des Visigoths qui avaient conservé une partie du Languedoc et de la Provence. Or, depuis long-tems la faiblesse des souverains et l’ambition des grands avaient mis le désordre dans le gouvernement et dans la société; une foule d’intérêts divers partageaient les populations. Aussi, ne nous est-il parvenu que des notions très-imparfaites sur cette partie de nos annales. Avec Pepin et Charlemagne, à mesure que l’unité politique se rétablit, l’horizon historique s’étend et s’éclaire d’une lumière nouvelle; mais dès lors les Sarrazins sont repoussés loin de notre territoire. Lorsqu’ensuite, sous les fils de Louis-le-Débonnaire et leurs descendans, les Sarrazins se montrèrent de nouveau en-deçà de nos frontières, l’anarchie et tous les maux qui en sont la suite avaient encore fondu sur notre belle patrie. Aussi, l’horizon historique recommença-t-il à se rembrunir, à tel point que la France, étant alors devenue comme un vaste champ de pillage et de massacre, où les Sarrazins, les Normands et les Hongrois s’étaient donné rendez-vous, on a souvent de la peine à démêler ce qui fut l’ouvrage des uns et ce qui fut l’ouvrage des autres.

Le récit des écrivains arabes sur des tems si éloignés, surtout pour ce qui concerne les invasions des Sarrazins en France, n’est pas toujours plus satisfaisant. Les auteurs arabes, ceux du moins dont les ouvrages nous sont parvenus, ont écrit long-tems après les événemens. Sans doute il y eut dès l’origine, parmi les conquérans, des hommes empressés de transmettre à la postérité des faits si merveilleux, si honorables en général pour la nation arabe. La bibliographie orientale fait mention d’une histoire de Moussa, conquérant de l’Espagne, écrite par son petit-fils[2], et d’un poème sur Tarec, rival de gloire de Moussa, composé également deux générations après lui[3]. Mais le récit que ces hommes laissèrent par écrit était sans doute bien imparfait, puisque les auteurs postérieurs ont le plus souvent l’air de parler d’après des traditions orales[4]. Il ne faut pas oublier que les Arabes, à cette époque d’enthousiasme et de gloire, étaient presque uniquement occupés de ce qui pouvait relever l’éclat de leur religion. La seule branche de la littérature qui attirât leurs hommages était la poésie. Aussi, la même disette de monumens se fait-elle sentir pour les exploits et les succès des conquérans de la Syrie, de l’Égypte et du reste de l’Ancien-Monde.

Les récits historiques des Arabes, surtout en ce qui se rapporte à notre sujet, sont postérieurs au neuvième siècle de notre ère, et appartiennent par conséquent à une époque où le souvenir des événemens était en partie effacé. Il y a d’ailleurs des séries considérables de faits dont ils n’ont rien dit.

Les Arabes avaient bien des moyens de connaître l’intérieur de la France et des contrées voisines. Ils en occupèrent long-tems une partie; plus tard, les relations qu’ils entretinrent avec ces pays furent presque continuelles. On verra, dans le cours de cet ouvrage, qu’indépendamment des incursions à main armée qu’ils y faisaient, des ambassadeurs se rendaient fréquemment d’une contrée à l’autre. On sait d’ailleurs, par Massoudi, que vers l’an 939 de Jésus-Christ, un évêque de Gironne, en Catalogne, appelé Godmar, ayant été envoyé en députation auprès du khalife de Cordoue, Abd-alrahman III, composa, pour Hakam, fils et héritier présomptif du prince, et connu par son zèle éclairé pour tous les genres de lumières, une Histoire de France depuis Clovis jusqu’à son tems[5]. La Catalogne, depuis Charlemagne, était sous la domination française, et l’évêque de Gironne reconnaissait l’autorité de Louis-d’Outremer; ainsi on peut croire que cette Histoire de France était exacte. Massoudi déclare avoir vu un exemplaire de cet ouvrage en Égypte; malheureusement il ne nous est connu que par le peu de mots qu’il en dit.

Une cause qui dut rebuter les écrivains arabes eux-mêmes, ce fut la multitude de noms d’hommes et de lieux qui se présentaient sous leur plume, et qui étaient nouveaux pour leurs lecteurs. Les Arabes, en écrivant, ne sont pas dans l’usage de marquer les voyelles; quelquefois même, pour les lettres de l’alphabet qui se ressemblent, les copistes omettent les points placés en-dessus ou en-dessous qui doivent servir à les distinguer. Aussi un grand nombre des noms propres qui n’ont pas d’analogue dans leur langue, sont-ils méconnaissables pour les nationaux eux-mêmes.

A défaut d’autres témoignages, les monnaies frappées par les vainqueurs auraient pu être de la plus grande utilité. On sait de quel secours, en général, sont ces monumens pour fixer les noms d’hommes et de lieux, ainsi que les dates. Mais jusqu’au dixième siècle, les Sarrazins d’Espagne et de France ne connurent qu’un hôtel des monnaies, celui de Cordoue; et les monnaies antérieures à cette époque, qui nous sont parvenues, renferment seulement quelques passages de l’Alcoran, sans nom de souverain ni de gouverneur de province.

On peut juger par là des nombreuses difficultés que présentent les premiers tems de l’établissement des Sarrazins en Espagne, et à plus forte raison de leur établissement en France. Il existe, au sujet de l’occupation de l’Espagne par les Maures, un ouvrage espagnol publié il y a quelques années et qui renferme des renseignemens précieux. C’est l’Histoire de la domination des Arabes en Espagne par Conde[6]. L’auteur a eu à sa disposition les manuscrits arabes de la bibliothèque de l’Escurial et de quelques bibliothèques particulières d’Espagne; et bien que certains écrits qui se trouvent à la Bibliothèque royale de Paris lui soient restés inconnus, il a, en général, puisé à des sources plus abondantes qu’il ne serait possible de le faire ailleurs. Malheureusement Conde n’a pas eu le tems de mettre la dernière main à son travail. Peut-être aussi manquait-il de la critique nécessaire pour une tâche aussi difficile. On peut citer un autre ouvrage espagnol que Conde paraît n’avoir pas connu, et qui lui aurait été fort utile. C’est un recueil de lettres servant à éclaircir l’histoire de l’Espagne sous les Arabes[7]. Cet ouvrage, publié à Madrid en 1796, est destiné à combattre certains passages du douzième volume de l’Histoire d’Espagne de Masdeu. L’auteur laisse trop souvent percer l’envie qu’il a de trouver en faute l’écrivain qu’il attaque. D’ailleurs une partie des passages arabes qu’il allégue paraissent altérés. Néanmoins il fait souvent preuve de beaucoup de sagacité; et les questions qu’il soulève au sujet des différentes races dont se composaient les armées des conquérans, des diverses religions qu’ils professaient, des déchiremens qui furent la suite presque immédiate d’élémens aussi hétérogènes, auraient mérité de fixer l’attention de Conde.

En nous livrant à ce travail, nous ne nous sommes pas dissimulé les nombreux obstacles qui devaient ralentir notre marche; mais il nous a semblé qu’il était possible d’ajouter à la masse des faits déjà connus. Une autre circonstance nous a encouragé; c’est que, même pour certaines expéditions des Sarrazins sur lesquelles il n’existe d’autres ressources que les témoignages des écrivains chrétiens du pays, nous avons cru pouvoir aller beaucoup plus loin que les Muratori, les dom Bouquet et d’autres érudits non moins éminens.

Voici la marche que nous avons suivie. Au milieu des récits souvent incohérens que l’histoire nous a conservés, nous avons tâché de démêler les témoignages contemporains, ou du moins les témoignages les plus rapprochés des événemens. Sous ce rapport, nous devons nous hâter de dire que les récits des écrivains chrétiens de l’époque, quelque défectueux qu’ils soient, nous ont paru, en général, dignes de beaucoup de considération. Quand ces témoignages et ceux des Arabes s’accordent ensemble, nous avons cru y reconnaître le caractère de la vérité; quand ils ne s’accordent pas, nous les avons rapportés les uns et les autres, en indiquant ce qui nous paraissait le plus probable. Nous avons d’ailleurs, autant qu’il nous a été possible, puisé aux sources. Pour les auteurs originaux que nous n’avons pu consulter, nous avons eu soin d’en avertir; c’est ce qui nous est arrivé pour certains événemens que Conde a fait connaître d’après les écrivains arabes. Sans doute, il eût mieux valu pouvoir vérifier ces faits sur les originaux eux-mêmes, qui doivent exister encore en Espagne. Mais Conde a négligé ordinairement d’indiquer les ouvrages auxquels il faisait des emprunts[8].

A la fin de l’ouvrage, nous parlons des différens peuples qui, mêlés aux Arabes, furent sur le point de soumettre toute l’Europe aux lois de l’Alcoran. Pour le moment, il nous suffit de dire que nous avons désigné ces peuples, tantôt par le nom générique de Sarrazins, mot dont l’origine n’est pas bien connue, mais qui s’appliquait alors aux nomades en général; tantôt par celui de Maures, parce que c’est par l’Afrique que les Arabes s’introduisirent en Espagne, et que beaucoup de guerriers africains se joignirent à eux. Nous avons eu soin d’ailleurs de distinguer les invasions des Sarrazins de celles des Normands, des Hongrois et des autres peuples barbares, qui, après la mort de Charlemagne, fondirent de toutes parts sur les provinces de son vaste empire, et s’en disputèrent les tristes lambeaux.

A l’époque où les Sarrazins traversaient la France, le fer et la flamme à la main, et dévastaient le nord de l’Italie et la Suisse, d’autres bandes, venues des mêmes contrées, régnaient en maîtres dans la Sicile et la partie méridionale de l’Italie. Ces dernières invasions se détachant tout-à-fait des premières, nous avons dû nous borner à indiquer l’influence que des attaques, disséminées sur un si large théâtre, exercèrent quelquefois les unes sur les autres.

Il existe dans les divers pays qui ont été occupés, plus ou moins long-tems, par les Sarrazins, des traditions relatives à cette occupation même. Ici, on montre l’emplacement d’une forteresse d’où ils répandaient la terreur dans les campagnes voisines. Là, est le passage d’une rivière où ils rançonnaient les habitans du pays. Dans cette vallée est une grotte où ils avaient coutume d’enfermer leur butin. Sur ces montagnes est une suite de tours du haut desquelles leurs bandes formidables, au moyen de signaux particuliers, étaient dans l’usage de concerter leurs mouvemens. Pour celles de ces traditions qui ne reposent sur aucun monument contemporain, nous nous sommes cru dispensé d’en parler. Nous citerons, comme exemple, l’opinion qui a cours au sujet de Castel-Sarrazin, nom d’une ville située sur les bords de la Garonne. Il n’est presque personne, surtout dans le midi de la France, qui n’ait la conviction que cette place a été ainsi appelée parce qu’elle servit jadis de position fortifiée aux Sarrazins; et cependant cette dénomination n’est qu’une altération d’un nom jadis en usage dans le pays[9].

Nous avons également évité de nous appesantir sur certains épisodes, au sujet desquels des écrivains postérieurs n’ont pas craint de donner les détails les plus circonstanciés, et dont les auteurs contemporains n’ont quelquefois pas dit un seul mot. Ces épisodes sont l’ouvrage de quelques esprits amis du merveilleux, notamment des auteurs de romans de chevalerie, ou bien ils reposent sur des opinions évidemment erronées; il nous a semblé qu’il suffisait d’en indiquer l’objet et la source.

A cette occasion nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots de certains de ces épisodes, qui tiennent directement à notre sujet, et qui, ayant servi de base à une partie des monumens de notre vieille littérature, formèrent long-tems l’opinion générale de nos pères.

Les Sarrazins sont souvent appelés par les écrivains contemporains du nom de payens, parce qu’on remarquait dans leurs rangs beaucoup d’idolâtres, et parce que d’ailleurs, aux yeux du vulgaire ignorant, les disciples de Mahomet rendaient au fondateur de leur religion un culte divin. Plus tard, à l’époque des croisades, lorsque les restes du paganisme furent éteints en Europe, les chrétiens d’Occident, n’ayant plus d’ennemis à combattre que les musulmans, les mots islamisme et paganisme devinrent synonymes; et on appela indifféremment du nom de payens et de Sarrazins, non seulement les sectateurs de l’Alcoran, mais encore les peuples idolâtres antérieurs à Mahomet, tels que les Francs qui avaient envahi la France, avant Clovis, et même les Grecs et les Romains. Un chapitre de la chronique de Guillaume de Nangis commence ainsi: «Ci commencent les chroniques de tous les rois de France, chrétiens et sarrazins[10]

Par une idée analogue, dans le roman français de Parthenopeus, dont l’action est censée se passer sous Clovis, plusieurs chefs sarrazins se trouvent en scène[11]. Il n’est pas étonnant d’après cela que, dans plus d’un écrit du moyen-âge, les restes imposans de la domination romaine à Orange, à Lyon, à Vienne en Dauphiné, portent le nom d’ouvrage sarrazin. Il n’est pas étonnant non plus qu’à la fin le nom sarrazin eût couvert tous les autres noms, et que les véritables sources de notre histoire étant négligées, les longues guerres de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne contre les peuples de la Germanie, eussent, pour ainsi dire, disparu sous les interminables récits de leurs exploits, la plupart fabuleux, contre les disciples du prophète des Arabes.

Ce ne fut pas la seule source d’erreurs: le grand nom de Charlemagne avait fini par éclipser les noms de ses indignes successeurs, et même ceux de son aïeul Charles-Martel et de son père Pepin. Plusieurs auteurs de romans de chevalerie, et après eux, la plupart des chroniqueurs, mirent sur le compte de ce prince les événemens les plus importans qui l’avaient précédé ou suivi. C’est ainsi que la prétendue chronique de l’archevêque Turpin[12] place sous le règne de Charlemagne l’ensemble des invasions sarrazines en France, à partir de Charles-Martel jusqu’au dixième siècle, et même le mouvement qui, vers la fin du onzième siècle, précipita les guerriers de la France en Espagne, pour secourir les chrétiens de la Péninsule, menacés à la fois par les musulmans du pays et les populations armées de l’Afrique[13]. Il en est à peu près de même du roman de Philomène[14], qui suppose sous Charlemagne les Sarrazins maîtres de tout le midi de la France, à peu près comme ils l’avaient été un moment sous Charles-Martel, et qui fait honneur à Charlemagne de leur expulsion opérée long-tems avant lui. Il n’est pas besoin d’ajouter que chacun de ces écrivains, en déplaçant ainsi les événemens, a employé dans ses tableaux les couleurs qui étaient propres à son tems.

D’un autre côté, des auteurs qui écrivaient au moment de la lutte de nos rois avec leurs principaux vassaux, tout en plaçant arbitrairement les événemens dont nous parlons sous les règnes de Pepin et de Charlemagne, ont attribué l’honneur du triomphe aux aïeux vrais ou supposés des seigneurs de qui ils dépendaient. C’est l’idée qui domine dans le poème de Guillaume au-court-nez, ainsi appelé du nom de Guillaume comte de Toulouse, qui en est le principal héros, et à qui le poète attribue le mérite d’avoir chassé les Sarrazins de Nismes, d’Orange et d’autres cités du midi de la France[15]. C’était une manière de célébrer la part réelle que les guerriers de ces contrées prirent plus tard, non seulement à l’entière expulsion des mahométans, mais à la conquête successive de l’Espagne sous les Maures.

On comprend à quel point ces récits, amplifiés dans la suite par les poètes italiens, notamment par l’Arioste, durent égarer les esprits. Voici une autre source de confusion. On sait que les Hongrois, dans la première moitié du dixième siècle, quittant les bords du Danube où était établie leur demeure, franchirent les barrières du Rhin, et mirent presque toute la France à feu et à sang. Leurs brigandages, par le vaste théâtre où ils s’exercèrent autant que par leurs effets désastreux, rappelèrent l’invasion des Vandales, qui, cinq cents ans auparavant, étaient partis des mêmes lieux et avaient, par rapport à la France, suivi presque les mêmes chemins. Or, dans les rangs des Hongrois, se trouvaient plusieurs tribus slaves appelées Venèdes ou Wendes. Il paraît que les écrivains allemands et français, particulièrement les poètes, voulant établir un rapprochement entre les Hongrois et les Vandales, dont le nom désigne encore tout ce que la barbarie peut enfanter de plus monstrueux, s’attachèrent de préférence au mot Wandes, qu’ils écrivirent aussi Vandres et Vandales, et l’appliquèrent aux Hongrois. Jacques de Guise, écrivain belge du quatorzième siècle[16], parlant des peuples qui, aux huitième, neuvième et dixième siècles, couvrirent la France de ruines, dit que le mot Vandale, dans les langues du Nord, est synonyme de coureur et de vagabond; et que, comme ces peuples, avant de se fixer dans un pays, couraient d’une contrée à l’autre, on les avait tous compris sous cette dénomination[17].

Jacques de Guise paraît surtout avoir fait des emprunts au roman de Garin le Loherain, poème français composé vers le douzième siècle[18]. Dans le roman de Garin, l’invasion des Vandales est placée sous Charles-Martel, et les héros du poème sont censés avoir fait plus tard partie des paladins de Charlemagne[19]. Mais d’un côté, le poète raconte le martyre de saint Nicaise, évêque de Rheims, et la mort de saint Loup, évêque de Troyes, deux prélats qui vivaient au cinquième siècle; d’un autre côté, les détails du poème appartiennent au dixième siècle, et même aux siècles postérieurs. En effet, au moment où se passe l’action, Paris obéissait à un duc particulier, et le roi de France s’était retiré à Laon. Le pays situé entre la Champagne et l’Alsace, et d’où le principal héros du poème a reçu son surnom de Loherain, portait déjà le nom de Lotharingia ou de Lorraine, mot dérivé du nom de Lothaire, petit-fils de Charlemagne. De plus, il existait des ducs particuliers de Metz et d’autres villes; ajoutez à cela que, dans le poème, les Vandales sont quelquefois nommés Hongres ou Hongrois. Enfin, les Sarrazins étaient alors maîtres de la Maurienne, appelée aujourd’hui Savoie[20].

Maintenant, il se présente une question. Les Sarrazins furent-ils entièrement étrangers aux invasions du peuple appelé du nom de Vandales? et s’ils n’y furent pas étrangers, quelle est la part qu’on doit leur attribuer? De cette question, dépend la fixation des limites entre lesquelles les courses des Sarrazins eurent lieu. Plusieurs passages de martyrologes et de légendes de saints, à la vérité, d’une origine postérieure au huitième siècle, font mention, à ce même siècle, d’églises détruites et de saints personnages mis à mort par les Vandales. Or, sous les règnes de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne, les contrées situées entre le Rhin, les Pyrénées, les Alpes et la mer, n’eurent à souffrir des incursions d’aucun autre peuple étranger que les Sarrazins. D’un autre côté, les Vandales, dans le roman de Garin, la chronique de Jacques de Guise et le roman du Renard le contrefait, sont plus d’une fois appelés Sarrazins. Enfin, les véritables Sarrazins, notamment les Sarrazins d’Afrique, sont quelquefois appelés Vandales, sans doute par allusion aux Vandales qui avaient été conduits en Afrique par Genseric[21].

La question fut examinée, il y a cent cinquante ans, par le P. Lecointe, dans son histoire ecclésiastique de France[22]. Ce savant oratorien n’hésita pas à voir des Sarrazins dans les Vandales, et son opinion fut adoptée par dom Mabillon, le P. Pagi, dom Vaissette, dom Bouquet, en un mot par les hommes les plus érudits. Mais, c’est dans les derniers tems seulement, qu’on s’est occupé de mettre en lumière les monumens de notre vieille littérature, où les invasions des Vandales sont décrites avec le plus de détail et de suite. Ces ouvrages supposent que les Vandales envahirent non seulement le midi et le centre de la France, où les Sarrazins ont réellement pénétré, mais encore les environs de Paris, la Lorraine, la Flandre et les divers pays riverains du Rhin, qui n’ont jamais vu flotter l’étendard du prophète. C’est le cas de dire que ce qui prouve trop, ne prouve quelquefois rien.

Nous le répétons: aucun des témoignages relatifs à l’invasion d’un peuple vandale en France, au huitième siècle, n’est contemporain. Tous ces témoignages sont postérieurs au dixième siècle. Là, où les Vandales sont appelés Sarrazins, le mot sarrazin ne peut-il pas être synonyme de payen. Déjà, dom Mabillon[23] et dom Vaissette[24] avaient remarqué que certains faits, relatifs aux prétendus Vandales du huitième siècle, appartenaient à une autre époque[25].

En vain dira-t-on que ces faits ont été admis dans les grandes chroniques de Saint-Denis, qui jouirent de la plus haute estime chez nos pères. Les chroniques de Saint-Denis n’ont commencé à être mises par écrit, que vers le milieu du douzième siècle; et pour les événemens antérieurs, le rédacteur s’est borné à reproduire les récits qui avaient cours de son tems. N’a-t-il pas également adopté les contes absurdes de la chronique de Turpin?

Tout cela vient à l’appui de ce qu’on savait déjà. C’est que, pendant long-tems, les véritables sources de notre histoire restèrent délaissées, et que jusqu’au dix-septième siècle, c’est-à-dire jusqu’au rétablissement des études historiques, le roman de Garin et les ouvrages analogues furent presque les seules autorités consultées. C’est là ce qui explique la confusion qui avait passé des romans dans les chroniques, et des chroniques dans beaucoup de légendes de saints.

Maintenant, revenons à notre ouvrage. Il ne s’agit pas ici de ces sujets qui ne forment qu’un objet de curiosité ou qui n’intéressent que de petites localités. Pendant plus ou moins long-tems, une grande partie de la France fut en proie aux funestes effets des invasions des Sarrazins. Plus tard, ces effets se firent sentir en Savoie, en Piémont et en Suisse; et les barbares occupèrent les lieux les mieux fortifiés du centre de l’Europe, depuis le golfe de Saint-Tropès jusqu’au lac de Constance, depuis le Rhône et le mont Jura jusqu’aux plaines du Mont-Ferrat et de la Lombardie. Sans doute le souvenir des ravages faits par les Sarrazins ne fut pas étranger aux guerres des croisades, à ce mouvement général, qui précipita l’Europe chrétienne sur l’Asie et l’Afrique, et qui mit pendant plusieurs siècles en présence l’Évangile et l’Alcoran. D’ailleurs, dans toutes les contrées occupées par les Sarrazins, et même au-delà, le nom sarrazin est resté présent à tous les esprits, et il se mêle encore aux diverses traditions de l’antiquité et du moyen-âge.

Les faits sont disposés dans un ordre chronologique. Si quelques événemens ont échappé à nos recherches, il sera facile de les insérer à leur place; s’il y en a qui ne soient pas présentés sous leur véritable jour, on pourra leur restituer leur vrai caractère. A cet égard, nous invoquons le zèle et les lumières des personnes que de si grands événemens ne trouveront pas indifférentes, et qui, à portée des lieux mêmes où les faits se passèrent, auront à leur disposition des documens inconnus. L’écrit que nous publions, et qui, bien qu’assez court, nous a coûté de longues recherches, peut être considéré comme le cadre où viendront successivement prendre place les divers épisodes du sujet que nous traitons. La longue distance qui nous sépare de ces tems éloignés ne permet pas d’espérer qu’on parvienne à remplir toutes les lacunes qui existent encore; mais sans doute il se présentera de nouveaux faits. Dans tous les cas, si on jugeait que cet écrit a jeté quelque lumière sur la partie la plus obscure et la plus difficile de nos annales, nous nous croirons suffisamment dédommagé de toutes nos peines.

L’ouvrage est divisé en quatre parties. Dans la première, il est parlé des invasions des Sarrazins, venant surtout d’Espagne, à travers les Pyrénées, jusqu’à leur expulsion de Narbonne et de tout le Languedoc par Pepin-le-Bref, en 759. La deuxième partie est consacrée aux invasions des Sarrazins venant par terre et par mer, jusqu’à leur établissement sur les côtes de Provence, vers l’an 889. La troisième fait voir comment les mahométans pénétrèrent par la Provence en Dauphiné, en Savoie, en Piémont et dans la Suisse. Nous montrons, dans la quatrième, quel fut le caractère général de ces invasions, et quelles en furent les suites.

PREMIÈRE PARTIE.

PREMIÈRES INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE JUSQU’A LEUR EXPULSION DE NARBONNE ET DE TOUT LE LANGUEDOC, EN 759.

Un auteur arabe, racontant la conquête de l’Espagne par ses compatriotes, rapporte d’abord ces paroles, qu’il place dans la bouche de Mahomet: «Les royaumes du monde se sont présentés devant moi, et mes yeux ont franchi la distance de l’Orient et de l’Occident. Tout ce que j’ai vu fera partie de la domination de mon peuple[26] On put croire, en effet, que tout l’univers allait fléchir sous le joug du prophète. En quelques années, la Mésopotamie, la Syrie, la Perse, l’Égypte et l’Afrique jusqu’à l’Océan atlantique, furent soumises par le glaive. D’une part, les guerriers arabes envahissaient l’Espagne, et, s’avançant à travers la France, menaçaient de subjuguer le reste de l’Europe; de l’autre, franchissant l’Oxus et l’Indus, ils semblaient ne vouloir reconnaître d’autres bornes que celles que la nature elle-même a données à la terre que nous habitons.

Le centre de cet immense empire était en Syrie, dans l’antique ville de Damas. La souveraine puissance, tant pour le spirituel que pour le temporel, se trouvait entre les mains des khalifes ommiades; celui qui régnait alors se nommait Valid.

Les Arabes, en pénétrant dans l’Afrique, avaient rencontré dans l’intérieur, particulièrement dans les chaînes du mont Atlas, d’innombrables tribus nomades, appelées du nom général de Berbers. Ces peuplades, qui avaient successivement défendu leur liberté contre les Carthaginois et les Romains, professaient, les unes le judaïsme, les autres le christianisme, quelques-unes le culte des idoles. La plupart de ces peuplades parlaient une langue particulière appelée le berber, qui subsiste encore. Mais quelques-unes faisaient usage d’un langage qui se rapprochait de l’arabe, de l’hébreu et du phénicien[27], soit que ces tribus fussent des restes des peuples du pays de Chanaan et de la Phénicie qui, du tems de Josué et dans les tems postérieurs, s’embarquèrent pour les parages d’Afrique[28], soit que, comme le disent les plus savans d’entre les écrivains arabes, dans les premiers siècles de notre ère, plusieurs tribus de l’Yémen ou Arabie Heureuse, qui professaient le judaïsme, ayant été obligées de s’expatrier pour échapper aux persécutions des Éthiopiens, alors maîtres de cette partie de la presqu’île, se fussent réfugiées à travers les provinces romaines dans ces régions éloignées[29]: quoi qu’il en soit, ces rapports de langage ne contribuèrent pas peu à hâter les succès des Arabes; et, bien que les Berbers continuassent en général à professer la religion qu’ils avaient suivie jusque-là, ils furent d’un immense secours aux vainqueurs pour les nouvelles conquêtes qu’ils étaient sur le point d’entreprendre. En effet, les uns et les autres étaient habitués à la vie nomade, à une vie dure et sauvage, qui se prêtait admirablement à une guerre d’enthousiasme et de triomphes.

Dès que la puissance des vainqueurs en Afrique commença à être affermie, ils songèrent à traverser le petit détroit qui sépare cette partie du monde de l’Europe. On était alors dans l’année 710. Celui qui gouvernait l’Afrique au nom du khalife s’appelait Moussa, fils de Nossayr. Né dans les dernières années du règne du khalife Omar, Moussa avait pour ainsi dire sucé avec le lait les idées de prosélytisme et de guerre qui caractérisaient l’islamisme. Il était alors âgé de près de quatre-vingts ans; mais il avait encore toute l’ardeur d’un jeune guerrier. Quant à l’Espagne, elle était au pouvoir des Goths, et le prince qui régnait s’appelait Rodéric. La monarchie des Goths, qui comprenait dans ses limites le Roussillon et une partie du Languedoc et de la Provence, renfermait des villes florissantes, des armées nombreuses. Mais l’esprit de faction s’était emparé de chacun, et la corruption générale avait énervé les courages. Il était facile de voir qu’un royaume, en apparence très-puissant, succomberait devant un petit nombre d’enthousiastes et de sectaires, excités par la soif du butin et qui se croyaient envoyés de Dieu même.

Moussa fit faire une première tentative par quelques Berbers, qui, débarquant au lieu où fut bâti plus tard Tharifa[30], parcoururent les côtes de l’Andalousie, enlevant les troupeaux et pillant les villes ouvertes. Comme les Berbers ne rencontrèrent pas de résistance, Moussa, l’année suivante (711), fit partir une nouvelle expédition beaucoup plus nombreuse. Celle-ci, composée de douze mille hommes, presque tous Berbers, était commandée par son affranchi Tharec, fils de Zyad, le même qui donna son nom au rocher de Gibraltar, près duquel il débarqua[31]. Pour les musulmans pieux, la guerre qu’on allait entreprendre devait accroître le nombre des fidèles, et ils s’assuraient à eux-mêmes le paradis; pour ceux qui ne visaient qu’à la gloire, aux richesses ou aux plaisirs, ils entraient dans un pays riche et fertile, où ils trouveraient tout ce qui excite ordinairement les désirs des hommes.

La petite armée de Tharec suffit pour renverser l’armée des Goths. Le roi fut vaincu, et sa tête envoyée comme trophée à la cour de Damas. En moins d’un an, Tharec s’empara de Cordoue, de Malaga et de Tolède. Un écrivain arabe rapporte que, pour inspirer plus de terreur, il avait fait tuer quelques-uns de ses captifs, et après les avoir fait cuire, les avait donnés à manger à ses soldats[32]. Une des principales causes de ces succès sans exemple, ce fut l’appui que les vainqueurs trouvèrent dans les juifs, alors très-nombreux en Espagne. Les juifs étaient impatiens de se venger des vexations auxquelles ils étaient en butte de la part des chrétiens, et d’ailleurs ils voyaient des frères dans une partie des conquérans.

A la nouvelle de progrès si glorieux, Moussa éprouva le désir d’en partager l’honneur. Il accourut du fond de l’Afrique avec une autre armée composée d’Arabes et de Berbers, comptant d’autant plus sur le succès, qu’on remarquait dans ses rangs un des compagnons du prophète, âgé de près de cent ans, et plusieurs enfans des compagnons de Mahomet. Moussa porta ses pas d’un autre côté que son lieutenant, et subjugua successivement Mérida, Saragosse et d’autres cités. Puis se disposant à s’éloigner encore plus du centre de ses forces, il prit avec lui une troupe d’élite armée à la légère. Les fantassins, du reste en petit nombre, ne portaient que leurs armes. Les cavaliers, qui formaient la meilleure portion de l’armée, et qui étaient montés en partie sur les chevaux des vaincus, n’avaient avec leurs armes qu’un petit sac pour les provisions et une écuelle en cuivre. Chaque escadron et chaque bataillon reçut un nombre déterminé de mulets pour le transport des bagages.

Suivant les auteurs arabes, Moussa porta ses courses jusqu’en France. A Narbonne, il trouva dans une église sept statues équestres en argent; et, à Carcassonne, l’église de Sainte-Marie offrit à son avidité sept colonnes d’argent de grandeur colossale[33]. Les Arabes donnent à la France le surnom de grande terre, désignant par là toute la contrée située entre les Pyrénées, les Alpes, l’Océan, l’Elbe et l’empire grec, vaste contrée, qui en effet répond à la France du tems de Charles-Martel, de Pepin, et surtout de Charlemagne, et où, suivant la remarque des auteurs arabes, il se parlait un grand nombre de langues.

Ce qui étonnait le plus les chrétiens, c’était de voir leurs ennemis presque partout en même tems. Quand un pays se soumettait de lui-même, les vainqueurs respectaient les propriétés et le culte établi. Seulement ils s’emparaient d’une partie des églises qu’ils convertissaient en mosquées, et prenaient les richesses des églises, les terres vacantes, et les biens dont les propriétaires s’étaient expatriés: ils s’emparaient également des armes et des chevaux qui leur étaient si utiles dans cette carrière de guerres et d’aventures continuelles; enfin ils imposaient aux habitans un tribut qui variait suivant les circonstances, et ils se faisaient donner des otages comme un garant de fidélité. Pour les pays qui ne s’étaient soumis qu’à la force, ils étaient exposés à toute la violence de la conquête, et le tribut qui leur était imposé s’élevait au double des autres[34]. Quelquefois les vainqueurs jugeaient nécessaire de laisser une garnison; et cette garnison se composait en partie de juifs espagnols dont la haine pour les chrétiens était un gage assuré de dévouement.

Les auteurs arabes ajoutent que le projet de Moussa était de s’en retourner à Damas auprès du khalife son maître, à travers l’Allemagne, le détroit de Constantinople et l’Asie-Mineure, menaçant de ne faire de la mer Méditerranée qu’un grand lac qui aurait servi de voie de communication aux diverses provinces de cet immense empire[35].

Quant aux auteurs chrétiens, ils ne font aucune mention de l’entrée de Moussa en France, et il est probable que cette invasion se borna à quelques légères incursions. Mais il est certain que la chrétienté courait en ce moment le plus grand danger, et l’on frémit à l’idée de ce qui aurait pu arriver, si la discorde ne s’était mise de bonne heure parmi les vainqueurs.

Moussa, dès l’origine de la conquête de l’Espagne, avait vu avec un vif sentiment de jalousie la gloire dont se couvrait son lieutenant Tharec. D’ailleurs il aurait voulu s’approprier la meilleure partie du butin, se réservant de satisfaire, par le don de quelques objets précieux, au précepte de l’Alcoran qui attribue au souverain le cinquième des richesses prises sur l’ennemi. Tharec, au contraire, qui désirait exécuter le précepte dans toute sa rigueur, mettait fidèlement le cinquième du butin à part, et distribuait le reste aux soldats. La querelle en vint au point que le khalife crut devoir appeler les deux rivaux devant son tribunal.

La conquête de l’Espagne et d’une partie du Languedoc s’était faite en moins de deux ans. Moussa choisit pour le remplacer dans les pays subjugués son fils Abd-alazyz, qui fixa sa résidence à Séville, et il le mit sous la surveillance d’un autre de ses fils, à qui il avait donné le gouvernement de l’Afrique. Celui-ci résidait à Cayroan, ville située à quelques journées de Tunis, dans l’intérieur des terres.

Comme Moussa n’avait pas à sa disposition de flotte qui pût le conduire en Syrie, il prit la voie de terre. Traversant le détroit de Gibraltar, il longea la côte d’Afrique jusqu’en Egypte. Il était suivi des otages, au nombre de trente mille, qu’il s’était fait livrer par les peuples vaincus. Parmi ces otages, on remarquait quatre cents personnes choisies dans les familles les plus illustres, et qui, au rapport des auteurs arabes, avaient le droit de porter une ceinture et une couronne d’or. Quant au butin, il était immense. Une partie était portée sur des chars, une autre à dos d’animaux[36].

Le débat entre Moussa et son lieutenant n’était pas encore réglé, lorsque le khalife Valid mourut. On était alors en 715. Soliman, frère et successeur de Valid, qui s’était laissé prévenir contre Moussa, accueillit fort mal le vieux guerrier; et non content de le soumettre à une amende très-forte pour laquelle le vainqueur de l’Espagne fut obligé de recourir à la générosité de ses amis, il déclara une guerre implacable à ses enfans. Abd-alazyz, gouverneur de l’Espagne, après s’être distingué par sa bravoure, se faisait chérir par sa justice et sa douceur envers les vaincus. Mais Abd-alazyz, à l’exemple de plusieurs d’entre ses compagnons, s’était empressé d’épouser une femme du pays. Celle dont il fit choix était la veuve même de Roderic. Ses égards pour son épouse et le soin qu’il avait de ménager les peuples confiés à sa garde, fournirent à ses ennemis un prétexte pour l’accuser d’aspirer au trône. Il fut mis à mort, et sa tête ayant été envoyée dans du camphre à Damas, le khalife ne craignit pas de la montrer à Moussa, que tant d’ingratitude n’avait pas encore fait renoncer à ses projets d’ambition. A ce spectacle, le père, saisi d’horreur, maudit le jour où il avait sacrifié son repos et son sang pour des maîtres aussi barbares, et alla mourir dans son pays, aux environs de Médine. Quant à Tharec, il finit ses jours dans l’obscurité.

Ces événemens jetèrent quelque trouble parmi les conquérans, et leurs progrès durent s’en ressentir. D’ailleurs l’attention du khalife et des Sarrazins d’Asie et d’Afrique était alors portée vers Constantinople, qui était assiégée par une armée de cent vingt mille guerriers et une flotte de dix-huit cent voiles, venue des ports de Syrie et d’Egypte. Cependant les auteurs arabes[37] font mention de quelques nouvelles incursions faites en Languedoc sous le gouvernement d’Alhaor, en 718. Les vainqueurs, d’après leur récit, s’avancèrent jusqu’à Nîmes sans rencontrer d’obstacle, et repassèrent les Pyrénées emmenant captifs un grand nombre de femmes et d’enfans. L’usage était alors dans les armées chrétiennes et mahométanes, et c’est encore l’usage des mahométans de nos jours, que chaque guerrier eût sa part des objets pris sur l’ennemi; et les captifs, par la facilité que les vainqueurs avaient de les employer à leur usage personnel ou de les vendre, formaient en général la portion la plus précieuse du butin.

Les provinces méridionales de la France se trouvaient hors d’état d’opposer une résistance efficace. On était au tems des rois fainéants; le Languedoc, appelé Gothie, à cause du long séjour des Goths, et Septimanie à cause de ses sept principales villes, Narbonne, Nîmes, Agde, Béziers, Lodève, Carcassonne et Maguelone, se trouvait en partie dans la limite des pays échus à Eudes, duc d’Aquitaine. Mais Eudes, qui se glorifiait d’être issu du sang de Clovis, et qui par conséquent était parent des princes du nord de la France[38], voyait avec ombrage l’ascendant que les maires du palais prenaient dans cette partie de l’empire; et toute sa politique consistait à empêcher ces ministres ambitieux de supplanter leurs maîtres. De leur côté, les maires du palais ne songeaient qu’à accroître leur autorité; et d’ailleurs occupés à maintenir la domination des Francs qui s’étendait alors fort loin en Allemagne, ils voyaient avec quelque indifférence les progrès des Sarrazins dans le midi.

Au milieu de ces circonstances, le Languedoc et la Provence, jusque-là au pouvoir des Goths, se trouvaient pour ainsi dire abandonnés à eux-mêmes. La masse de la population, issue des anciens Gaulois et des colons romains, portait encore le nom des antiques maîtres du monde; mais la classe dominante appartenait aux Goths. Les deux races conservaient entre elles une ligne de démarcation, et avaient chacune leurs lois et leurs usages. Il s’était même formé divers partis qui voulaient s’arroger toute l’autorité.

Ce qui défendait le mieux le midi de la France, c’était le désordre qui n’avait pas tardé à se mettre parmi les vainqueurs. On a vu que le gouvernement de l’Espagne relevait du gouvernement de l’Afrique, lequel relevait à son tour du khalifat de Damas. Il était impossible qu’une autorité ainsi partagée, et dont le siége se trouvait dans plusieurs contrées à la fois, maintînt dans le devoir des hommes élevés au milieu du tumulte des armes. La division éclata entre les différens peuples qui avaient pris part à la conquête, entre les Arabes et les Berbers, entre les musulmans et ceux qui ne l’étaient pas. Comme les terres enlevées aux chrétiens avaient été la proie de quelques hommes puissans, les guerriers se plaignirent de n’avoir pas été récompensés dignement de leurs services, et se portèrent plus d’une fois à des violences sanglantes.

Une autre circonstance fort heureuse pour la France, ce fut la résistance que quelques chrétiens d’Espagne commencèrent dès lors à opposer aux oppresseurs de leur patrie. Une poignée de guerriers, fidèles à leur culte et à leur pays, se réfugièrent dans les montagnes des Asturies, de la Galice et de la Navarre, et là, sous la conduite de Pélage, entreprirent une lutte qui ne devait finir qu’à l’entière expulsion des disciples du prophète[39].

Le nouveau khalife de Damas, Omar, fils d’Abd-alazyz, s’étant fait instruire de l’état des choses, choisit, pour remédier à ces maux, Alsamah, qui s’était fait remarquer en Espagne par son zèle et ses talens. Alsamah, également célèbre comme administrateur et comme guerrier, était chargé de rétablir l’ordre dans les finances et de donner satisfaction aux troupes. En effet, des terres considérables, provenant des dernières conquêtes, leur furent distribuées, et le reste des biens fut confié à des hommes intègres qui devaient en verser le revenu dans le trésor public. Alsamah avait de plus ordre de faire un recensement exact des pays subjugués, et d’en indiquer la population respective et les ressources[40].

Le khalife, qui était très-pieux, et qui s’effrayait du grand nombre de personnes restées fidèles à leur ancienne religion, aurait voulu qu’on forçât tous les chrétiens de l’Espagne et de la Septimanie à quitter leur patrie, et à venir dans le centre de l’empire, où leur présence n’inspirerait pas les mêmes craintes. Alsamah rassura le prince, en disant que le nombre des nouveaux musulmans s’accroissait chaque jour, et que bientôt l’Espagne ne reconnaîtrait plus d’autres lois que celle de Mahomet. Les auteurs arabes, de qui nous empruntons ce récit, et qui écrivaient à une époque où les chrétiens, descendus de leurs montagnes, avaient commencé à se répandre dans les provinces méridionales de l’Espagne, déplorent la faiblesse d’Alsamah, et regrettent que la pensée du khalife n’eût pas été mise à exécution[41].

Enfin Alsamah avait ordre de ranimer parmi les guerriers le zèle contre les chrétiens un peu refroidi, depuis que tant d’ambitions étaient parvenues à se satisfaire. Il devait présenter la guerre sacrée comme l’action la plus agréable à Dieu, comme la source de toutes les faveurs célestes en cette vie et en l’autre.

Dès que l’ordre eut été rétabli, Alsamah résolut de signaler son ardeur par quelque exploit éclatant. Il aurait pu tourner ses efforts contre les chrétiens retranchés dans les montagnes du nord de l’Espagne, et les accabler avant qu’ils eussent le tems de s’y fortifier; il préféra se porter en France, se flattant d’exécuter ce que n’avait pu accomplir Moussa. On était alors en 721, sous le règne du khalife Yezyd: onze ans s’étaient écoulés depuis la première entrée des Arabes en Espagne. C’est à ce moment que les chroniqueurs français commencent à parler des bandes sarrazines et de leur chef, qu’ils appellent Zama. D’après leur récit, les Sarrazins venaient accompagnés de leurs femmes et de leurs enfans, dans l’intention d’occuper le pays. En effet, il arrivait continuellement en Espagne des familles pauvres d’Arabie, de Syrie, d’Égypte et d’Afrique, et les chefs comptaient sur les conquêtes futures pour satisfaire des besoins si nombreux[42].

Alsamah, à l’exemple de ses prédécesseurs, s’avança dans le Languedoc, et forma le siége de Narbonne, qui sans doute avait été fortifiée dans l’intervalle. La ville ayant été obligée d’ouvrir ses portes, les hommes furent passés au fil de l’épée, les femmes et les enfans emmenés en esclavage. Narbonne, par sa situation près de la mer et au milieu de marais, offrait un accès facile aux navires qui venaient d’Espagne, et était en état, du côté de terre, d’opposer une longue résistance. Alsamah résolut d’en faire la place d’armes des musulmans en France, et il en augmenta les fortifications. Il fit de plus occuper les villes voisines; puis il marcha du côté de Toulouse. Cette ville était alors la capitale de l’Aquitaine. Eudes, craignant pour sa capitale, accourut avec toutes les troupes qu’il put rassembler. Les Sarrazins avaient commencé le siége de la ville, et ils mettaient en usage les machines qu’ils avaient apportées. De plus, avec leurs frondes, ils cherchaient à repousser les habitans de dessus les remparts; la ville était sur le point de se rendre lorsque Eudes arriva. Au rapport des auteurs arabes, telle était la multitude des chrétiens, que la poussière soulevée par leurs pas obscurcissait la lumière du jour. Alsamah, pour rassurer les siens, leur rappela ces paroles de l’Alcoran: «Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?» Les deux armées, ajoutent les Arabes, s’avancèrent l’une contre l’autre avec l’impétuosité de torrens qui se précipitent du haut des montagnes, ou comme deux montagnes qui cherchent à se rencontrer. La lutte fut terrible et le succès long-tems incertain. Alsamah se montrait partout; semblable à un lion que l’ardeur anime, il excitait les siens de la voix et du geste, et on reconnaissait son passage aux longues traces de sang que laissait son épée; mais pendant qu’il se trouvait au plus épais de la mêlée, une lance l’atteignit et le renversa de cheval. Les Sarrazins l’ayant vu tomber, le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se retirèrent laissant le champ de bataille couvert de leurs morts. Cette bataille se donna au mois de mai de l’année 721, et il y périt un grand nombre d’illustres Sarrazins, notamment de ceux qui avaient eu part aux conquêtes précédentes[43]. Abd-alrahman, appelé par nos vieilles chroniques Abdérame, prit le commandement des troupes, et les ramena en Espagne.

Ce succès rendit le courage aux chrétiens du Languedoc et des Pyrénées, qui se hâtèrent de secouer le joug. Malheureusement les Sarrazins restaient maîtres de Narbonne, et de cette place avancée, ils avaient la facilité de faire des courses dans les contrées voisines. Des secours leur ayant été envoyés d’Espagne, ils reprirent l’offensive, et mirent presque tout le Languedoc à feu et à sang.

A cette époque, le clergé était tout-puissant, et les églises et les monastères passaient pour receler de grandes richesses. Les Sarrazins devaient d’ailleurs décharger de préférence leur fureur sur ces asiles de la piété, comme sur des lieux d’où partait le plus souvent le signal de la résistance. D’un autre côté, les courts récits qui nous sont parvenus sur cette déplorable partie de notre histoire sont en général l’ouvrage des moines et des ecclésiastiques. Il n’est donc pas étonnant que les églises et les couvens figurent presque exclusivement dans les récits lamentables qu’ils nous ont transmis de cette époque.

Des documens qui remontent à une assez haute antiquité, font mention de la destruction du monastère de Saint-Bausile, près de Nîmes, du couvent de Saint-Gilles, près d’Arles, là où a été bâtie plus tard une ville du même nom, de la riche abbaye de Psalmodie, aux environs d’Aiguemortes. Ce dernier monastère était, dit-on, ainsi appelé, parce que les moines s’étaient imposé pour règle de chanter jour et nuit et à tour de rôle les louanges du Seigneur. L’arrivée des Sarrazins fut si précipitée, que, dans ces divers couvens, les moines eurent à peine le tems de se retirer ailleurs, et d’emporter avec eux les reliques des saints[44]. Les barbares avaient soin de briser les cloches des églises ou plutôt les instrumens analogues avec lesquels on était alors dans l’usage d’appeler les fidèles à la prière[45].

Sans doute les Sarrazins rencontrèrent de la part des habitans quelque résistance, ou bien les incursions étaient l’ouvrage de quelques bandes isolées. Il est certain qu’en général les Sarrazins n’avaient pas exercé les mêmes violences dans les pays qui s’étaient soumis de plein gré.

En 724, le nouveau gouverneur d’Espagne, Ambissa, franchit lui-même avec une nombreuse armée les Pyrénées, et résolut de pousser la guerre avec vigueur. Carcassonne fut prise et livrée à toute la fureur du soldat. Nîmes ouvrit ses portes, et des otages choisis parmi ses habitans furent envoyés à Barcelonne pour y répondre de leur fidélité[46]. Les conquêtes d’Ambissa, suivant Isidore de Beja, furent plutôt l’ouvrage de l’adresse que de la force; et telle fut l’importance de ces conquêtes, que sous le gouvernement d’Ambissa l’argent enlevé de la Gaule fut le double de ce qui en avait été retiré les années précédentes[47]. Le cours de ces dévastations fut un moment ralenti par la mort d’Ambissa, qui fut tué dans une de ses expéditions, en 725; son lieutenant, Hodeyra, fut obligé de ramener l’armée sur la frontière; mais bientôt la guerre reprit avec une nouvelle fureur, et de grands secours étant venus d’Espagne, les chefs, enhardis par le peu de résistance qu’ils rencontraient, ne craignirent pas d’envoyer des détachemens dans toutes les directions. Le vent de l’islamisme, dit un auteur arabe, commença dès-lors à souffler de tous les côtés contre les chrétiens. La Septimanie jusqu’au Rhône, l’Albigeois, le Rouergue, le Gévaudan, le Velay, furent traversés dans tous les sens par les barbares, et livrés aux plus horribles ravages. Ce que le fer épargnait était livré aux flammes. Plusieurs d’entre les vainqueurs eux-mêmes furent indignés de tant d’atrocités. Les barbares ne conservaient que les objets précieux qu’ils pouvaient emporter, ou les armes, les chevaux, et ce qui, en épuisant le pays, devait accroître leurs forces.

Parmi les lieux qui eurent le plus à souffrir de ces dévastations, on cite le diocèse de Rhodès. Les barbares s’étaient établis dans un château-fort, que les uns croient répondre à celui de Roqueprive, et les autres à celui de Balaguier[48]. Aidés par des hommes du pays, ils parcouraient impunément tous les environs. Il nous reste à ce sujet le témoignage d’un poète qui écrivait au commencement du neuvième siècle, et ce témoignage est trop important pour que nous ne l’insérions pas ici. Il y est parlé d’un jeune homme appelé Datus ou Dadon, qui, à l’approche des Sarrazins, avait pris les armes, et qui, laissant sa mère seule, s’était retiré à quelque distance avec les guerriers du pays. Pendant son absence, les barbares envahirent sa maison, et après avoir tout dévasté, ils se retirèrent emmenant sa mère et le reste du butin dans leur château-fort. A cette nouvelle, Dadon accourt avec quelques-uns de ses compagnons; il était monté sur un cheval, et armé de pied en cap. Ici nous allons laisser parler le poète.

«Dadon et ses amis étaient disposés à forcer l’entrée du château; mais de même que le cruel épervier, après avoir enlevé le timide oiseau qui s’était aventuré dans les airs, se retire avec sa proie et laisse les compagnons de sa victime faire retentir le ciel de leurs gémissemens, de même les Maures, tranquilles à l’abri de leurs remparts, se rient des menaces de Dadon et de ses efforts. A la fin, cependant, un d’entre eux adresse la parole à Dadon, et, d’un ton railleur, lui demande ce qui l’a amené. «Si, ajoute-t-il, si tu veux que nous te rendions ta mère, donne-nous le cheval sur lequel tu es monté; sinon ta mère va être égorgée sous tes yeux.» Dadon, irrité, répond qu’on peut faire de sa mère ce qu’on voudra, que jamais il ne cèdera son cheval. Là-dessus le barbare amène la mère de Dadon sur le rempart, et lui coupant la tête, il la jette au fils en disant: «Voilà ta mère!» A ce spectacle, Dadon recule d’horreur. Il pleure, il gémit, il court ça et là en criant vengeance; mais comment forcer l’entrée de la forteresse?» A la fin, il s’éloigne, et, disant adieu au monde, il se retire dans une solitude sur les bords du Dourdon, dans le lieu où s’éleva plus tard le monastère de Conques[49].

Un autre fait, en l’absence de témoignages plus nombreux, servira encore à faire connaître le caractère des épouvantables invasions auxquelles une grande partie de la France fut alors en proie; c’est ce qui arriva au monastère du Monastier, dans le Velay. Les Sarrazins avaient envahi les diocèses du Puy et de Clermont, et dévasté l’église de Brioude[50]. Les barbares, approchant du Monastier, saint Théofroi, autrement appelé saint Chaffre, abbé du monastère, assembla ses moines, et les exhorta à se retirer dans les bois des environs avec ce que le couvent renfermait de plus précieux, et à y rester jusqu’à ce que des tems meilleurs leur permissent de reprendre leurs anciennes occupations; pour lui, il déclara qu’il était décidé à subir les traitemens que les barbares voudraient lui faire éprouver, heureux si par ses exhortations il pouvait les ramener dans la bonne voie; plus heureux encore si, par sa mort, il obtenait la palme du martyre. A ces mots, les moines se mirent à fondre en larmes, demandant qu’il s’enfuît avec eux dans la forêt, ou qu’il leur permît de mourir avec lui; mais le saint persista dans sa résolution, et, pour ce qui les concernait, il leur représenta qu’il était plus conforme à la volonté divine de se dérober à un danger qu’on pouvait éviter, lorsque surtout on avait l’espoir de se rendre plus tard utile à la religion. Là-dessus il leur cita l’exemple de saint Paul, qui, étant poursuivi à Damas par les juifs, ses ennemis, se fit descendre la nuit dans une corbeille hors des murs de la ville; ainsi que celui de saint Pierre, qui, en butte aux fureurs de Néron, eut également pris la fuite, si Dieu lui-même n’était venu à sa rencontre pour arrêter ses pas. Pour ce qui le regardait personnellement, il fit voir qu’il était quelquefois du devoir d’un pasteur de se dévouer pour le salut de son troupeau; que peut-être il aurait le bonheur d’ouvrir les yeux des barbares à la vérité, et que s’il était mis à mort, son sang désarmerait la colère céleste, irritée sans doute par les péchés des hommes.

A la fin les moines se résignèrent, et leur départ fut fixé pour le lendemain. Après qu’ils eurent entendu la messe, l’abbé leur fit une nouvelle exhortation; ensuite ils se chargèrent des objets les plus précieux du couvent, et s’éloignèrent. Deux d’entre eux seulement restèrent secrètement, et allèrent se placer au haut d’une montagne qui domine le monastère, afin d’être témoins de ce qui arriverait.

Les barbares ne tardèrent pas à se présenter. Comme l’abbé s’était retiré dans un coin, occupé à prier Dieu, ils ne firent aucune attention à lui, et se mirent à visiter le monastère, espérant faire un riche butin. Leur projet était de s’emparer des moines les plus jeunes et les plus vigoureux, et de les vendre en Espagne comme esclaves. Quand ils reconnurent que les moines étaient partis, et que les objets les plus précieux avaient été enlevés, ils entrèrent en fureur, et l’abbé s’étant enfin offert à leurs yeux, ils l’accablèrent de coups.

Ce jour-là était pour les barbares un jour de fête, où ils avaient coutume d’offrir un sacrifice à Dieu. Le chroniqueur d’après lequel nous parlons ne dit pas en quoi consistait ce sacrifice. Il paraît seulement qu’il consistait en libations; d’où on pourrait induire que la bande sarrazine qui envahit le Velay n’était pas mahométane, mais se composait de Berbers, dont plusieurs étaient encore plongés dans les ténèbres de l’idolâtrie. Quoi qu’il en soit, les barbares s’étant retirés à l’écart pour s’acquitter de leurs devoirs religieux, le saint, qui s’en aperçut, crut que c’était une occasion favorable pour les faire rentrer en eux-mêmes. Là-dessus, il s’approcha d’eux, et leur représenta qu’au lieu de se prostituer ainsi au culte des démons, ils feraient bien mieux de réserver leurs hommages pour l’auteur de toutes choses, pour celui qui a créé les élémens et tout ce qui existe. Mais cette exhortation ne fit que redoubler la fureur des barbares; ils tournèrent leur rage contre lui, et l’homme qui célébrait le sacrifice, saisissant un gros caillou, le lui jeta à la tête, et le fit tomber par terre presque sans vie. Les Sarrazins se disposaient même à mettre le feu au monastère, et à n’y pas laisser pierre sur pierre, lorsqu’on annonça l’approche de troupes chrétiennes, ou plutôt, si on en croit l’auteur d’après lequel nous parlons, lorsque le Seigneur, justement irrité d’un tel attentat, suscita une horrible tempête, accompagnée de grêle et de tonnerre, qui força les barbares à prendre la fuite. Le saint mourut quelques jours après; mais les moines purent revenir en toute sûreté[51].