Quant à Machiavel, il demeura en disgrâce, victime de sa franchise et de sa probité diplomatique. Certes, ce malheureux grand homme d'État avait été visité par une tentation terrible. Ses intérêts, son ambition le poussaient à se faire le complaisant collaborateur de Léon X. La tentation dura près de deux années, en un temps où, dînant avec ses amis, il ne trouvait dans sa bourse que dix sous, pour payer un écot de quatorze. S'il avait persisté à poursuivre Venise, comme aux jours de Jules II, il pouvait, sans contredire son passé, écarter du même coup le Saint-Siège de l'alliance française. La politique souffre de plus faciles accommodements que la science. Quand un savant a découvert quelqu'une des lois absolues de la nature, il ne saurait, s'il n'est un lâche, la renier ouvertement, pour relever sa fortune. Le cri de Galilée, e pur si muove, ne perd rien de sa beauté pour éclater dans une conscience où la notion du droit public a été trop souvent pervertie. Ce dangereux théoricien était homme d'honneur, malgré ses doctrines, malgré sa misère et la contagion de son temps. La probité du diplomate était demeurée en lui inflexible, comme l'amour de la patrie: deux vertus assez belles dans un âge de corruption et à l'entrée d'un siècle de servitude.

FRA SALIMBENE
FRANCISCAIN DU TREIZIÈME SIÈCLE [4]

I

Vous me pardonnerez d'avoir invité une compagnie de personnes lettrées à l'histoire d'un pauvre religieux du XIIIe siècle. Cette conférence a presque l'air d'un entretien sur l'archéologie ou la paléontologie sacrée: les frères de Saint-François n'occupent plus en Occident leur ancien rôle, qui fut parfois éclatant, et c'est une chose remarquable à quel point, depuis quelques années, ils sont devenus rares en France, aussi bien qu'en Italie. Celui-ci, très bon chrétien d'ailleurs, n'a pas été canonisé; il n'a pas été brûlé non plus; on n'a guère brûlé des franciscains qu'à partir du XIVe siècle, lorsque la doctrine de la pauvreté absolue eût jeté dans l'hérésie les plus exaltés d'entre eux. Ce n'était point un grand clerc; il s'obstine à prendre Henri III pour Henri IV et à conduire à Canossa un empereur qui n'eût jamais consenti à s'y rendre. Il nous conte des histoires de nourrices: le dragon du mont Canigou, qui sort d'un lac quand on y jette des pierres et obscurcit le ciel de l'ombre de ses ailes; l'aventure d'un fou que le diable étrangla nuitamment au milieu des pains entassés par lui en prévision de la famine. Ce n'était point un poète passionné, comme Jacopone de Todi, et très capable de tourmenter le pape en langue vulgaire. Salimbene a rédigé sa chronique en latin, et je vous assure qu'il est moins bon latiniste que Cicéron. Mais quel joli latin! tout plein de barbarismes sans être barbare, souple, vivant, tel qu'on le prêchait alors dans l'intérieur des couvents, pour l'édification plus dévote que grammaticale des moinillons. On y trouve tout le vocabulaire de la plus basse latinité. Le potage s'y appelle bonnement potagium; on y voit un évêque qui, craignant une émeute de ses ouailles, s'enferme dans sa tour, quod pelli suæ timebat. La critique de Salimbene est nulle. Il n'envisage l'histoire qu'au point de vue des intérêts de son ordre et juge les rois, les papes et les républiques selon le bien ou le mal qu'ils font aux franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le cœur du monde. Comme la plupart des vieux chroniqueurs, il met au même plan les plus graves événements de son siècle et les plus minces accidents naturels. Nous apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut une étonnante abondance de puces précoces; en 1285, une mortalité sur les poules: une femme de Crémone en perdit 48 dans son poulailler. En 1282, il signale un tel excès de chenilles que les arbres en perdirent toutes leurs feuilles; mais, pour la même année, les Vêpres sanglantes de Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'âme, en lui, fut médiocre. Tout petit, il était dans son berceau, lorsqu'un ouragan terrible passa sur Parme; sa mère, craignant que le baptistère ne tombât sur la maison, prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant à la grâce de Dieu le futur franciscain. «Aussi, dit-il, je ne l'ai jamais beaucoup aimée, car c'est moi, le garçon, qu'elle aurait dû emporter.» Il entra au couvent, malgré ses parents et l'empereur Frédéric II auquel le père eut recours. L'empereur ordonna aux frères de rendre leur novice; le père vint supplier son fils au nom de sa mère; Salimbene répondit tranquillement: «Qui amat patrem aut matrem plus quam me, non est me dignus». Plus tard, il se réjouissait de n'avoir point, lui et son frère, continué le nom et la race paternelle. Et cependant, il ne fut qu'un religieux assez calme, d'un zèle raisonnable. Il parle des choses liturgiques avec un sans-façon qui étonne. «C'est bien long, dit-il, de lire les psaumes à l'office de nuit du dimanche, avant le chant du Te Deum. Et c'est bien ennuyeux, autant en été qu'en hiver; car, en été, avec les nuits courtes et la grande chaleur, on est trop tourmenté des puces.» Et il ajoute: «Il y a encore dans l'office ecclésiastique beaucoup de choses qui pourraient être changées en mieux.» Il aime les grands couvents où «les frères ont des délectations et des consolations plus grandes que dans les petits». Il ne fait pas mystère de ces consolations, poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs temporelles que Dieu prodigue à ceux qui font vœu d'être siens. Vous trouverez, dans la chronique, quatre ou cinq dîners de petits frères de saint François, tous très succulents. Une pieuse gourmandise porte à la gaîté, et Salimbene est un joyeux compère: les histoires de couvent, dignes de frère Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Il en est deux, d'une saveur et d'une couleur toute rabelaisienne, que je conte volontiers dans l'intimité; mais, ici, ex cathedra, entre deux lampes, je ne puis vous les dire. Acceptez, en échange, ces quelques vers d'une chanson à boire qu'il dut chanter plus d'une fois, sur quelque air d'église, aux après-dîner des fêtes carillonnées: «Le vin doux, le vin glorieux rend gras et bien dodu, et ouvre le cœur. Le vin fort, le vin pur rend l'homme tranquille et chasse le froid. Le vin âpre, mord la langue,»

Intestina cuncta sordet,

Corrumpendo corpora,

Vinum vero quod est glaucum,

Potatorem facit raucum,

Et frequenter mingere.

Mais tout ceci n'est que le petit côté de Frà Salimbene. Il ne serait pas juste de s'y arrêter. Il n'a pas été un saint, soit; qui donc, parmi nous, lui jettera la première pierre? Retournez-le et vous apercevrez l'un des écrivains—je dis des écrivains ecclésiastiques—les plus précieux du moyen âge, l'un des témoins les plus édifiants du XIIIe siècle italien.

II

Il était né à Parme en 1221. A dix-sept ans, il prit l'habit. Il rédigea sa chronique entre 1283 et 1288. Il mourut sans doute en 1289. Enfant, il eût pu contempler saint François d'Assise; il vit s'épanouir, dans leur suavité printanière, les fleurs de la légende séraphique. Pendant quarante années il se promena en Italie et en France, de couvent en couvent. Il conversa avec les personnages les plus grands de son siècle, il vit face à face Frédéric II, vidi eum, et aliquando dilexi; il connut familièrement Jean de Parme et Hugues de Digne. A Sens, il entendit Plano Carpi, le précurseur de Marco Polo, expliquer son livre «sur les Tartares». Il aborda, à Lyon, Innocent IV, le pape terrible qui avait juré d'écraser la maison de Souabe et de poser son talon sur «ce nid de vipères». Enfin, en 1248, à Sens, au moment de la Pentecôte, il a vu saint Louis. Le roi se rendait à la croisade, cheminant à pied, en dehors du cortège de sa chevalerie, priant et visitant les pauvres, «moine plutôt que soldat», écrit Salimbene. Le portrait qu'il nous en donne est charmant: «Erat autem Rex subtilis et gracilis, macilentus convenienter et longus, habens vultum angelicum et faciem gratiosam.» Et quel fin repas il fit servir aux mineurs de Sens! D'abord, le vin noble, le vin du Roi, vinum præcipuum; puis, des cerises, des fèves fraîches cuites dans du lait, des poissons, des écrevisses, des pâtés d'anguilles, du riz au lait d'amandes saupoudré de cynamome, des anguilles assaisonnées d'une sauce excellente (cum optimo salsamento), des tourtes, des fruits. Remarquez que le menu est rigoureusement maigre, mais d'un maigre canonical qui permet d'attendre avec résignation le gras du lendemain. C'était, peut-être, la Vigile de la Pentecôte, jour d'abstinence, jour de lentilles et de racines; mais François avait dit dans sa Règle: mangez de tous les mets qu'on vous servira: necessitas non habet legem. Salimbene accompagna le Roi jusqu'au Rhône. Un matin, il entra avec lui dans une église de campagne qui n'était point pavée; saint Louis, par humilité, voulut s'asseoir dans la poussière, et dit aux frères: Venite ad me, fratres mei dulcissimi et audite verba mea. Et les petits moines s'assirent en rond autour du Roi de France.

Certes voilà, pour un obscur religieux, une vie et des souvenirs qui n'ont rien de vulgaire. Mais la singularité originale de Salimbene est surtout dans sa vocation au Joachimisme, à la religion de l'Évangile Éternel. Comme beaucoup d'âmes excellentes, il se laissa entraîner par le mouvement de mysticisme qui, à côté du franciscanisme pur, et au sein même de l'institut de saint François, agita, vers le milieu du XIIIe siècle, l'Italie, et effraya l'Église; contradiction curieuse du christianisme, embrassé par des hommes qui se croyaient sincèrement les plus réguliers des chrétiens et qui se préparaient, par la plus audacieuse des hérésies, à la réalisation des promesses suprêmes de Jésus.

Je ne puis vous rappeler que les principaux traits de cette crise religieuse dont le XVIe siècle a vu les derniers incidents. En réalité, elle existait à l'état latent depuis le premier âge du christianisme. L'évangile de saint Jean et l'Apocalypse avaient laissé entendre que la situation religieuse du monde ne tarderait pas à changer profondément, et qu'une ère meilleure et définitive était proche. Le règne futur du Saint-Esprit, du Paraclet, précédé par le règne temporel du Christ pendant mille ans, la venue de la Jérusalem céleste, le triomphe momentané, puis la chute horrible de l'Antechrist, la fin des choses terrestres, toutes ces idées avaient, dès l'époque apostolique, préoccupé les consciences nobles. La dure expérience de l'histoire, la misère du moyen âge, les scandales de l'Eglise romaine les avaient confirmées davantage. Saint Augustin les avait reçues de saint Jean; Scot Erigène les reçut de saint Augustin. Les hérésiarques scolastiques les possèdent tous, si je puis ainsi dire, en puissance. Elles reparaissent, au commencement du XIIIe siècle, dans l'école d'Amaury de Chartres, qui ne doit rien certainement à Joachim de Flore. Celui-ci, un poète, un visionnaire, perdu dans ses montagnes de Calabre, mais habitué, par le contact de la chrétienté grecque, à une exégèse très libre, avait rendu à l'Italie, vers la fin du XIIe siècle, ces vieilles terreurs et ces vieilles espérances. Un jour, dans le jardin de son couvent, un jeune homme d'une beauté rayonnante lui était apparu, portant un calice qu'il tendit à Joachim. Celui-ci but quelques gouttes et écarta le calice. «Oh! Joachim, dit l'ange, si tu avais bu toute la coupe, aucune science ne t'échapperait!» Mais l'abbé de Flore avait assez goûté de la liqueur mystique pour annoncer, dans sa Concordia novi et veteris Testamenti, une troisième révélation religieuse, celle de l'Esprit, supérieure à celle du Fils, comme celle-ci l'avait été à celle du Père. Il faut citer tout ce passage où court un grand souffle. Joachim caractérise les trois âges religieux du monde, dont le dernier lui semble près de se lever:

«Le premier a été celui de la connaissance, le second celui de la sagesse, le troisième sera celui de la pleine intelligence. Le premier a été l'obéissance servile, le second la servitude filiale, le troisième sera la liberté. Le premier a été l'épreuve, le second l'action, le troisième sera la contemplation. Le premier a été la crainte, le second la foi, le troisième sera l'amour. Le premier a été l'âge des esclaves, le second celui des fils, le troisième sera celui des amis. Le premier a été l'âge des vieillards, le second celui des jeunes gens, le troisième sera celui des enfants. Le premier s'est passé à la lueur des étoiles, le second a été l'aurore, le troisième sera le plein jour. Le premier a été l'hiver, le second le commencement du printemps, le troisième sera l'été. Le premier a porté les orties, le second les roses, le troisième portera les lis. Le premier a donné l'herbe, le second les épis, le troisième donnera le froment. Le premier a donné l'eau, le second le vin, le troisième donnera l'huile. Le premier se rapporte à la Septuagésime, le second à la Quadragésime, le troisième sera la fête de Pâques. Le premier âge se rapporte donc au Père, qui est l'auteur de toutes choses; le second au Fils, qui a daigné revêtir notre limon; le troisième sera l'âge du Saint-Esprit, dont l'apôtre dit: là où est l'Esprit du Seigneur, là est la Liberté, ubi Spiritus Domini, ibi Libertas

Mais c'est bien sur cette terre et dès cette vie et non plus seulement dans la Jérusalem paradisiaque de l'Apocalypse, de saint Augustin et de Scot Erigène, que devait se manifester la révélation joachimite. Le rêveur de Flore y réservait aux moines, aux contemplatifs, aux spirituales viri le ministère dévolu jusqu'alors aux clercs, à l'Église séculière. De quelles catastrophes serait précédée la grande évolution religieuse? Joachim pressentait des années tragiques, et, dans les derniers jours du XIIe siècle, il calculait en tremblant que les deux prochaines générations humaines de trente années verraient cette crise extraordinaire, que peut-être elle allait commencer, qu'au plus tard elle éclaterait en l'an 1260.

Il mourut avec le renom d'un prophète, en odeur de sainteté. Henri VI, Richard Cœur-de-Lion, l'avaient consulté sur la venue de l'Antechrist. L'Église le béatifia, et Dante l'a mis en son Paradis, dans le chœur des mystiques. Mais ses visions lui survécurent. Les Franciscains, dans les vingt années qui suivirent la mort de saint François, s'attachèrent à lui comme au précurseur de la religion nouvelle dont l'enfant d'Assise aurait été le Messie. On annonça, pour 1260, la fin de l'Église de Rome. On ajouta aux ouvrages vrais de Joachim toutes sortes de livres apocryphes et de prophéties où Frédéric II et sa descendance, le pape Innocent IV, saint François et saint Dominique et le vêtement même des ordres mendiants étaient clairement annoncés. Autour de Jean de Parme, général des Franciscains, se groupaient les plus ardents apôtres joachimites. L'un d'eux, Gérard de San-Donnino, en son Liber introductorius ad Evangelium Æternum, résuma toute la doctrine de Joachim. L'Évangile Éternel, qui fut, en effet, une doctrine et non un livre, avait été jusque-là comme un texte idéal, la Bonne Nouvelle du Saint-Esprit, que chaque adepte portait secrètement en son cœur. Le jour où il devint un manifeste d'hérésie et un étendard révolutionnaire, l'Église et l'Université de Paris s'émurent et s'entendirent pour frapper la secte. L'opération fut très simple, tous les sectaires étant, au fond, de pieux catholiques. Jean de Parme abdiqua le généralat. Gérard de San-Donnino dut s'exiler en Sicile et renoncer aux fonctions sacerdotales [5].

Tout ceci se passait entre 1250 et 1255. Salimbene, tout novice, s'était fait joachimite, comme les autres. A Hyères, il avait reçu de Hugues de Digne, le chef de la secte pour la France, un précieux commentaire de Joachim sur les quatre évangélistes, et l'avait copié à Aix. Après le jugement de condamnation, prononcé en 1255, par Alexandre IV, il était encore demeuré fidèle à la doctrine mystérieuse. Longtemps après, quand, vieux et désenchanté, il écrit sa chronique, il rappelle à dix reprises et très bravement, qu'il a été jadis «grand joachimite, magnus joachita». Mais après 1260, l'année fatale étant écoulée, et l'Église du Fils n'ayant pas cédé la place à celle de l'Esprit, il se détacha tout à fait de la secte. Bartolomeo de Mantoue lui dit un jour, à propos de Jean de Parme: «Il avait suivi les prophéties de véritables fous. Cela me fait bien du chagrin, répondit Salimbene, car je l'aimais tendrement. Et Bartolomeo: mais toi aussi, tu as été joachimite. C'est vrai, réplique naïvement notre moine; mais après la mort de l'empereur Frédéric II et la fin de l'année 1260, j'ai tout à fait abandonné cette doctrine, et je suis résolu à ne plus croire qu'aux choses que j'aurai vues.»

Cependant, il garda toujours une tendresse pour les rêves de sa jeunesse. Son orgueil fut d'avoir été l'un des initiés à la révélation de l'Évangile Éternel, et il aime à nous conter tout ce qu'il a vu et connu de ce grand mystère. Par lui nous pénétrons dans ce monde singulier qui eut toujours l'allure d'une société secrète. A Pise, il voit apporter furtivement, par un vieil abbé de l'ordre de Flore, les livres de Joachim, que l'on voulait soustraire aux violences de Frédéric II, ou plutôt aux recherches des inquisiteurs pontificaux. A Hyères, il assiste, dans la chambre de Hugues de Digne, aux colloques à voix basse des joachimites: il y avait là des notaires, des juges, des médecins, et alii litterati. Des franciscains venus les uns de Naples, les autres de Paris, s'interrogeaient anxieusement. «Que pensez-vous, disait l'un, Jean de Naples, à Pierre de Pouille, de la doctrine de Joachim? Je m'en soucie, disait l'autre, comme de la cinquième roue d'un carrosse, quantum de quinta rota plaustri.» A Provins, il se fait expliquer un livre apocryphe de Joachim, l'Expositio super Jeremiam. A Modène, il rencontre Gérard de San-Donnino revenant de Paris. Leur entretien est curieux, et se découpe facilement en dialogue:

Salimb.—Si nous disputions de Joachim?

Gér.—Disputer, non, mais causons, et dans un lieu secret. (Ils s'en vont derrière le dortoir et s'assoient à l'ombre d'une treille.)

Salimb.—Dis-moi quand et où naîtra l'Antechrist.

Gér.—Il est déjà né et grand, et bientôt le mystère d'iniquité s'accomplira.

Salimb.—Tu le connais?

Gér.—Je ne l'ai pas vu en face, mais je le connais bien par l'Écriture.

Salimb.—Quelle Écriture?

Gér.—La Bible.

Salimb.—Eh bien! dis tout, car je connais bien la Bible.

Gér.—Non, il nous faut une Bible. (Salimbene court chercher sa Bible. Ils étudient le 18e chapitre d'Isaïe, que Gérard applique à un roi d'Espagne ou de Castille.)

Salimb.—Et ce roi est l'Antechrist?

Gér.—Tout à fait. Les docteurs et les saints l'ont tous prédit.

Salimb. (riant).—J'espère que tu verras que tu t'es trompé.

(En ce moment les frères, avec des séculiers, apparaissent dans la prairie, la mine allongée, causant avec des signes de tristesse.)

Gér.—Va, et écoute ce qu'ils disent. On dirait qu'ils ont reçu de mauvaises nouvelles.

(Salimbene court, interroge et revient. Mauvaises nouvelles, en effet: l'archevêque de Ravenne a été fait prisonnier par Ezzelino de Padoue.)

Gér.—Tu vois bien, voilà le mystère qui commence.

Longtemps après, post annos multos, au couvent d'Imola, on lui présenta un livre de son ami Gérard, peut-être le Liber introductorius. Mais Gérard avait été condamné, ses écrits étaient frappés d'infamie. Salimbene eut peur et dit: «Jetez-le au feu.»

L'appréhension de l'Antechrist fut, en dehors même de la société joachimite, un sentiment essentiel de la religion italienne au XIIIe siècle. On s'en inquiétait déjà au temps de Grégoire VII. Les prédictions de Joachim attirèrent l'attention des mystiques sur Frédéric II: évidemment, le monstre, c'était lui. Toutes les calomnies, toutes les médisances propagées par les moines se retrouvent en Salimbene, qui voit dans les malheurs des dernières années de l'empereur, le signe très clair de la colère divine. Aussi les a-t-il énumérés tous, l'un après l'autre, jusqu'à la mort misérable de Frédéric, dans un château de la Pouille. Il invoque, comme témoins de la vengeance céleste, tout à tour les Prophètes, les Sibylles, Merlin, l'abbé Joachim. Frédéric, c'est l'ennemi satanique de l'Église et de Dieu, l'impie, l'athée, le fourbe, le libertin, callidus, versutus, avarus, luxuriosus, malitiosus, iracundus, jocundus, delitiosus, industriosus, épicureus; poète cependant, spirituel, séduisant, pulcher homo. Cet homme charmant était d'ailleurs féroce: il fit couper le pouce à un notaire qui, dans un acte, avait écrit de travers une lettre du nom impérial; il donna à deux malheureux un excellent repas, puis fit courir l'un et laissa s'endormir l'autre; on les ouvrit alors, sous les yeux de l'empereur, curieux d'étudier le problème de la digestion.

III

La parole de saint Paul et de Joachim de Flore: ubi Spiritus Domini, ibi libertas, s'était réalisée à la lettre. L'Italie, animée par l'attente d'une rénovation religieuse, porta tout d'un coup une étonnante floraison de doctrines, de sectes, de miracles et de prodiges de toutes sortes. Le premier, saint François, avec la puissance d'un créateur, avait rajeuni le christianisme; cette fécondité d'invention ne s'était pas ralentie au temps de Salimbene, et, par lui, nous pouvons pénétrer dans la chrétienté la plus vivante qui fût jamais. Et, je le répète, si nous mettons à part les vues aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons pas affaire à des hérésies. Même les plus scandaleux de ces chrétiens d'Italie se croient en règle avec le bon Dieu. Ils édifient librement, joyeusement, leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans l'enceinte de la grande Église, qui les laisse faire quelque temps, puis ramène vivement à la ligne droite ceux qui s'en éloignent avec une belle humeur trop inquiétante.

Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la Chronique. La personne la plus singulière de ce groupe est assurément la sœur de Hugues de Digne—unius de majoribus clericis de mundo—sainte Douceline, dont la vie est dans un manuscrit provençal de la Bibliothèque, publié, en 1879, par M. l'abbé Aubanés. Elle avait le don de guérir ou même de ressusciter les petits enfants. Elle n'était pas entrée en religion, mais portait le cordon de saint François, et parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames de Marseille. Elle entrait dans toutes les églises des frères mineurs, où elle avait des extases. Elle y demeurait facilement, les bras en l'air, depuis la première messe du matin jusqu'aux complies. «On n'en a jamais dit de choses fâcheuses [6]», écrit Salimbene. Tête politique, d'ailleurs, dans le genre de sainte Catherine de Sienne. Charles d'Anjou, comte de Provence, la respectait; il en avait peut-être un peu peur.

Dans ce monde étrange, le miracle, le petit miracle familier, était une douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent, en général, à la gloire des Franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse industrie peut y aider. En 1238, dit-il, à Parme, vers le temps de Pâques, les mineurs et les prêcheurs s'entendirent sur les miracles qu'il convenait de faire cette année-là, intromittebant se de miraculis faciundis. Il a connu un Frère Nicolas, à qui le miracle ne coûtait pas plus que la récitation du Pater. Un moinillon, tout en écumant la soupe conventuelle, avait laissé tomber dans le chaudron un bréviaire enluminé, qu'on venait de lui prêter. Le saint livre s'imprégnait de bouillon miro modo. Frà Nicolo, appelé, dit une prière sur la soupe, et retira le bréviaire intact et tout neuf. Salimbene ne nous apprend point si la soupe en fut plus grasse. A Bologne, un novice ronflait si fort que personne ne pouvait plus dormir au couvent. On l'exila du dortoir au grenier, du grenier au hangar: rien n'y fit; c'était une trompette d'Apocalypse. On tint chapitre sous la présidence de Jean de Parme, en personne. Quelques-uns demandèrent l'expulsion du petit frère «propter enormem defectum». On résolut de le rendre à sa mère, pour fraude sur la chose livrée, eo quod ordinem decepisset. Frà Nicolo intervint et promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe; puis, il le fit passer derrière l'autel et là, il lui tira vivement le nez. Dès lors, le novice dormit «quiete et pacifice», comme un loir, «sicut ghirus».

Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont pas franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin, processionnellement et suivie d'une foule de dévots, la châsse d'un prétendu saint Albert de Crémone. La relique—le petit doigt d'un pied—fit merveille. Les curés de paroisses commandaient pour leurs églises des fresques en l'honneur de saint Albert «ut melius oblationes a populo obtinerent». Mais un chanoine doué de flair s'approcha de très près de la châsse, et sentit une odeur qui n'était point de sainteté. Il prit la relique: c'était une simple gousse d'ail!

Evidemment, la notion d'orthodoxie était alors très particulière. Il était entendu que les fidèles, individuellement, ou formés en communautés libres, pouvaient chercher où il leur plairait la voie du salut. Et chacun de tirer de son côté, selon son humeur: celui-ci, un laïque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour écrire des prophéties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose pour lui tout seul (sibi ipsi vivebat). C'est le Don Quichotte de saint Jean-Baptiste: longue barbe, cape arménienne, tunique de peau de bête, une sorte de chasuble sur les épaules avec la croix devant et derrière, et tenant une trompette de cuivre (terribiliter reboabat tuba sua), il prêche dans les églises et sur les places, suivi d'une foule d'enfants qui portent des branches d'arbres et des cierges. Voici les Saccati ou Boscarioli, hommes vêtus de sacs, hommes des bois. C'est une secte de faux mineurs sortie du groupe de Hugues de Digne, et qui ont pris un costume pareil à celui des franciscains. Ils semblent de furieux quêteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne leur laissent que des miettes. Salimbene les méprise. Voici les Apostoli, des vagabonds, tota die ociosi (ocieux), qui volunt vivere de labore et sudore aliorum. Cette bande va et vient, attirant à elle les enfants qu'ils font prêcher, suivie d'une troupe de femmes (mulierculæ), vêtues de longs manteaux, qui se disent leurs sœurs; ils doivent pratiquer le communisme à outrance. Leur chef, Gherardino, a des aventures galantes qui révoltent la pudeur de Salimbene. Une pieuse veuve, bien digne des honneurs du Décaméron, lui a confié sa fille avec laquelle il dormit: «in eodem lecto, ut probaret si castitatem servare posset». L'expérience n'était pas neuve: elle remontait à Robert d'Arbrissel, c'est-à-dire à la première croisade. Mais Gherardino la jugeait curieuse et la renouvela souvent. Le scandale des Apostoli émut l'évêque de Parme, qui fit emprisonner ceux qu'il put prendre. Puis Grégoire X condamna la secte qui refusa de se soumettre. Les Saccati, plus humbles s'étaient soumis.

Deux sociétés religieuses, orthodoxes, mais très différentes l'une de l'autre, ont attiré l'attention de Salimbene: les Flagellants et les Gaudentes, ou les joyeux compères. Les Flagellants apparurent dans l'Italie du Nord en 1260, l'année fatale des joachimites: «Tous, petits et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu'à la ceinture, allaient en procession à travers les villes et se fouettaient, précédés des évêques et des religieux.» La panique mystique fit de grands ravages: tout le monde perdait la tête, on se confessait, on restituait le bien volé, on se réconciliait avec ses ennemis. La fin de toutes choses semblait prochaine. Le jour de la Toussaint, les énergumènes vinrent de Modène à Reggio, puis ils marchèrent sur Parme. Celui qui ne se fouettait point était «réputé pire que le diable», on le montrait au doigt, on lui faisait violence. Ils se dirigèrent enfin sur Crémone. Mais le podestat de cette ville, Palavicini, refusa l'entrée des portes: il fit dresser des fourches le long du Pô à l'usage des flagellants qui essaieraient de passer: aucun ne se présenta. Avec les Gaudentes, autre tableau. Ceux-ci ne se frappaient point, mais vivaient gaiement en confrérie chevaleresque. Ils avaient été inventés par Bartolomeo de Vicence, qui fut évêque. Petite confrérie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses «cum hystrionibus», écrit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumône, ne contribuaient à aucune œuvre: monastères, hospices, ponts, églises. Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruinés, ils avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y habiter, les plus riches couvents d'Italie. Dante les rencontre dans la procession des hypocrites aux chapes de plomb doré, et converse avec Loderingo, l'un des fondateurs désignés par Salimbene.

Ces chrétiens aimables continuaient la tradition des clerici vagantes du XIIe siècle. Et même, à côté d'eux, certains Gaudentes isolés, les plus avisés sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre, annoncent déjà les prélats peu édifiants du XVIe siècle romain. Tel ce chanoine Primas, poète assez spirituel, qui parodie les textes liturgiques, compose une apocalypse bouffonne, «grand truand, grand mauvais sujet, magnus trutannus magnus, trufator». Accusé près de son évêque de trois vices capitaux: la luxure, le jeu et le vin, il se défendit par une confession grotesque que notre chroniqueur se plaît à rapporter tout entière. En voici quelques vers en l'honneur de l'ivrognerie:

Tertio capitulo, memoro tabernam;

Illam nullo tempore sprevi neque spernam,

Donec sanctos Angelos venientes cernam

Cantantes pro mortuis Requiem æternam.

Poculis accenditur animi lucerna,

Cor imbutum nectare volat ad superna;

Mihi sapit dulcius vinum de taberna

Quam quod aqua miscuit præsulis pincerna.

Meum est propositum in taberna mori,

Ut sint vina proxima morientis ori.

Tunc occurrent citius angelorum chori.

Sit Deus propitius mihi potatori.

IV

Vous le voyez, Salimbene et sa chronique sont une relique bien vénérable du passé. Ils n'engendrent point la mélancolie, ce qui est bon; mais, ce qui vaut mieux encore, ils inspirent de sérieuses réflexions ou confirment de graves idées historiques. Chacune des pages de ce livre montre que la liberté d'invention déployée par les Italiens du XIIIe siècle dans l'œuvre de la Commune, dans l'organisation des franchises politiques et sociales, fut tout aussi grande, aussi féconde, à la même époque, dans l'ordre des faits religieux. La conscience libre dans la cité libre, telle fut alors la formule de la civilisation italienne. Certes, l'apostolat même de saint François et ses résultats immédiats témoignaient déjà, d'une façon éclatante, de cette vérité. Mais ici, de l'exquise poésie de la légende sortait peut-être un sentiment trop idéal de la réalité historique. L'odeur suave des Fioretti, telle qu'une vapeur d'encens, nous trouble les sens et nous donne une illusion paradisiaque. Le moinillon de Parme, si familier, qui raconte avec candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque peu l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre séraphique, tous n'étaient pas des séraphins. On ne connaît pas assez une société religieuse si l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en contemple que les fondateurs; il importe aussi de fouiller les grands et les petits recoins, la sacristie, le cloître, le réfectoire et les cellules, et de prêter l'oreille aux pieux propos, aux confidences, aux joyeusetés des plus humbles moines. Pour cet office, Salimbene est un guide incomparable; on ne fait pas de meilleure grâce aux étrangers les honneurs de son couvent.

Ce livre a un mérite encore: il confirme une vue qui est absolument nécessaire si l'on veut bien comprendre le génie religieux de l'Italie entre les temps de Joachim et de saint François et le concile de Trente. Dans cette vieille religion italienne, fondée sur la liberté et vivifiée par l'amour, une notion a manqué, celle de la Vallée de larmes, l'idée que cette vie est un pèlerinage douloureux, que l'on poursuit en pleurant, où il convient de déchirer ses mains et ses genoux à toutes les ronces du sentier. Ils crurent, au contraire, que cette vie est bonne, que la nature est bienfaisante, que la joie est permise, que le plaisir n'est pas défendu. Saint François, dans sa Règle, prescrit comme vertus excellentes la bonne humeur et l'allégresse: «Ostendant se gaudentes in Domino, hilares, et convenienter gratiosos.» Une telle disposition, favorable déjà à la santé morale du fidèle, est en outre une grande force pour l'œuvre générale de la civilisation. Elle attache le chrétien aux réalités et aux charmes de la vie, lui fait aimer la cité terrestre, le détourne de l'isolement mystique. Il ne faut pas juger du christianisme italien d'après des visionnaires lugubres, tels que Dante et Savonarole, qui ont été des exceptions. L'Italie vraie, celle de Frà Angelico comme celle de Pétrarque, l'Italie de sainte Catherine de Sienne, du pape Pie II, de Raphaël, a vécu de sérénité, a fui la tristesse. Elle semble avoir ajouté une béatitude au Sermon sur la montagne: Beati qui rident. Mais le jour où l'Église menacée, chancelante, s'est repliée sur elle-même, s'est défendue pour ne point périr et a fait revenir impérieusement la chrétienté à la discipline austère et à la rigueur dogmatique, ce jour-là l'Italie a perdu la moitié de son âme.

LE ROMAN
DE
DON QUICHOTTE

Le Don Quichotte est peut-être, de tous les ouvrages étrangers, le plus populaire parmi nous. Il l'a été dès la fin de la vie de Cervantes. La première partie de la traduction, rééditée par la librairie Jouaust, est de 1614. Le grand écrivain languissait alors tristement dans une petite ferme, près de Madrid. La seconde est de 1618, deux années après sa mort. La France du XVIIe siècle a donc lu ce texte qui rappelle singulièrement par sa souplesse sinueuse, sa grâce naïve et son tour latin, la langue de Descartes. Et c'est justement parce que le français de cette époque était comme une transposition fidèle de la langue latine, que notre traduction se moule avec une étonnante facilité sur le castillan de Cervantes. On sait que, de tous les idiomes romans, l'espagnol est demeuré le plus proche de la source latine. Je ne crois pas que ni la version, très scrupuleuse mais un peu dure, de M. Viardot, ni celle de M. Biart, si spirituelle et d'allure si française, serrent d'aussi près l'original. L'ouvrage espagnol nous est ainsi rendu avec une bonne foi exquise, en un texte où l'on croirait lire quelque roman d'aventure du temps de Louis XIII.

Les grandes œuvres des littératures étrangères, la Divine Comédie, le Roland furieux, les drames de Shakespeare, n'entrent guère que dans les bibliothèques des purs lettrés. Mais l'histoire du bon chevalier de la Manche fait la joie de tous les lecteurs, des jeunes et des vieux, des simples et des doctes. Plus encore que les romans de Walter Scott, elle est le livre de la quinzième année; puis, après avoir égayé les plus belles heures de l'adolescence, elle charme encore la maturité et l'automne de la vie; il est toujours doux d'y revenir, d'y ranimer la flamme de l'enthousiasme, d'y chercher, pour les mécomptes de l'espérance, de riantes consolations. C'est un livre de chevet, comme Horace, comme Montaigne, plus cher même que ces deux écrivains aux âmes généreuses. Car enfin, il donne le spectacle du devoir, même chimérique, embrassé et accompli, à travers les risées des sages, jusqu'au sacrifice; le tableau d'un rêve sublime que ne dissipent point les leçons de la réalité, et qui ne s'évanouit qu'à l'heure de la mort.

Il y a donc, dans le Don Quichotte, comme une philosophie du cœur humain qui fait de ce roman le patrimoine de tous les peuples civilisés. Mais c'est aussi une œuvre nationale, qui marque, dans la littérature espagnole, une date plus importante, un pamphlet de haute critique, écrit à l'heure où l'Espagne, tardivement sortie du moyen âge, se livrait enfin à la Renaissance, à l'Italie. Il convient d'abord d'élucider ce point d'histoire littéraire; nous estimerons mieux ensuite ce que Cervantes a su ajouter au roman satirique qui semblait seulement conçu pour l'intérêt de l'heure présente, à savoir une tragédie et une comédie éternelles.

I

L'Espagne avait été, au moyen âge, la plus naturellement chevaleresque des nations chrétiennes. Tandis que les autres peuples de l'Occident portaient la croix en Terre Sainte, sur le Bosphore, ou en Égypte, elle poursuivait sur son propre sol une croisade de sept cents ans, et, délaissée du reste de l'Europe, privée de ses plus riches provinces, luttait contre une race fanatique et savante, fière de sa noblesse religieuse et de sa civilisation raffinée. Les docteurs arabes de Tolède et de Cordoue, les continuateurs d'Averroès, dont les doctrines troublaient toute la chrétienté, devaient mépriser souverainement ces bandes de montagnards qui se ruaient sur la Huerta de Valence, brûlaient les bois de citronniers et dérangeaient avec brutalité les commentateurs d'Aristote. Mais ces barbares croyaient que le Ciel combattait pour leur cause. Saint Jacques le Tueur de Maures, qui avait apporté l'Évangile à l'Espagne, apparaissait souvent à la tête de leur cavalerie, et la mort chevauchait à la droite de l'apôtre. Le Cid Campéador, mort depuis plusieurs jours, soutenu par ses compagnons sur son coursier, gagnait encore une bataille. Saint Jacques et le Cid furent les premiers chevaliers populaires de l'Espagne. Mais leur légende ne rassasiait pas l'imagination de ce peuple qui se débattait dans une guerre sans merci. Ils se souvinrent de Charlemagne, le roi des Francs, l'Empereur miraculeux, «à la barbe fleurie», vieux de deux cents ans, dont les chevaliers avaient accompli, aux défilés des Pyrénées, des merveilles de bravoure. Par la brèche de Roncevaux, les épopées de France entrèrent en Espagne. Au XIIIe siècle, dans la Cronica general d'Alphonse X et la Chronica Hispaniæ de Rodrigue de Tolède, notre Roland reparaissait, avec sa grande histoire retouchée, altérée par l'invention castillane. L'Historia de l'Emperador Carlomagno enchantait les esprits au même titre que le roman du Cid. Les chansons de geste françaises, et le cycle d'Artus, le magicien Merlin, les Douze Pairs, l'archevêque Turpin, Lancelot, le saint Graal, enrichirent à l'envi la littérature chevaleresque de l'Espagne: les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle apportaient sous leur manteau nos récits épiques et les fables de la Table-Ronde, que les croisés faisaient connaître à la même heure en Orient et à Athènes, et que copiaient l'Angleterre de Richard Cœur-de-Lion, l'Allemagne de Barberousse, l'Italie des Reali di Francia. En Espagne, comme ailleurs, les premières chansons françaises, remplies par la légende carolingienne, d'une trame si simple, et qui laissaient peu de place à la peinture des passions tendres, durent partager de bonne heure leur fortune avec le roman d'aventures, le roman fantastique et amoureux sorti du mythe de la Table-Ronde. L'héroïque Chanson de Roland et les œuvres de la même famille parurent vite monotones en face de la nouvelle tradition romanesque, d'origine bretonne, plus favorable à la passion, à la volupté et au rêve. Cette race délicate des Celtes bretons qui, sur les bords d'une mer mélancolique, aspirait aux régions lointaines, indéfinies, aux terres idéales, accessibles seulement aux saints, aux enchanteurs et aux preux, avait donné à l'Europe mille touchantes imaginations, que l'Europe n'entendit qu'à moitié, où elle chercha peu à peu un divertissement plutôt qu'un motif d'édification et d'enthousiasme, et que bientôt elle modifia profondément. Les Français du Nord, d'esprit si alerte, les Provençaux, les Italiens, les Espagnols, afin de contenter leur curiosité enfantine, demandèrent beaucoup à ces vieux contes bretons: des miracles, des coups d'épée, des tournois, des géants et des nains, des sorciers et des fées, surtout des scènes d'amour. L'amour, pour le moyen âge, était presque une vertu cardinale. Quelques-uns, comme Amadis, en pâtissaient longuement, en silence, puis en mouraient. Tristan et la blonde Iseult, brûlés par un philtre d'amour, languissaient et mouraient. Mais vivre était aussi chose excellente; la jouissance et la joie avaient leurs bons moments après la mysticité. La veine sensuelle des fabliaux, la veine gauloise passa largement à travers les romans d'aventures. On finit par s'amuser fort à la cour du roi Artus. Des vivacités dignes du Décaméron se multipliaient dans les histoires chevaleresques. En vain l'Église protestait et recommandait l'austère chanson de geste: les héros carolingiens eux-mêmes, Roland par exemple, entraient gaiement dans le cycle de la féerie et de la galanterie. Et la galanterie l'emportait bientôt sur la pure chevalerie. Roland, peu soucieux du péril de Charlemagne et de la détresse de Paris qu'assiègent les païens, court le monde, cherchant sa maîtresse; mais Angélique s'était abandonnée au beau Médor, le page sarrasin. La poésie des vieux âges se fondait dans le songe voluptueux qui berça la Renaissance italienne.

Revenons à l'Espagne. Ce fut seulement à la fin du XVe siècle et dans le cours du XVIe que s'épanouit chez elle la plus riche floraison du roman chevaleresque. Jusque-là, elle avait eu trop peu de loisir pour goûter les plaisirs de l'imagination: elle avait imité et traduit plutôt qu'inventé. Mais, les Arabes une fois chassés, elle renouvela pour elle-même la fête poétique dont les autres nations commençaient à se lasser et qui allait finir en Italie par la grâce ironique de l'Arioste et les bouffonneries de l'Orlandino. Un peu plus tard encore, la veine romanesque est si complètement épuisée chez les Italiens que le Tasse revient sans hésiter aux traditions historiques de la croisade. Mais, en Espagne, entre Ferdinand le Catholique et Philippe II, et jusqu'à la veille même du Don Quichotte, l'invention chevaleresque est dans son plein. Toute une littérature éclate au soleil, médiocrement nationale, presque tous les personnages venant du dehors et de loin, la fée Mélusine, le prophète Merlin, la légende du saint Graal; puis Josué, David, Hector, Alexandre, Jules César, confondus dans les mêmes chroniques, pêle-même avec Artus, Charlemagne et Godefroy de Bouillon, Vespasien, Du Guesclin, Robert le Diable, Lancelot du Lac, Flore et Blanchefleur; enfin, se détachant de cette foule, les deux lignées, prolongées jusqu'à la fin du XVIe siècle, d'Amadis de Gaule et de son frère Florestan, d'une part, de don Palmérin d'Oliva, de l'autre. Mais Amadis était Français d'origine. Nous avons l'Amadas français qui faisait partie, en 1265, des livres d'un chanoine de Langres et qui développait peut-être un très vieux roman maintenant perdu: le traducteur de l'Amadis espagnol, Herberay des Essarts, prétend qu'il en avait trouvé «quelques restes écrits à la main en langage picard».

Malheureusement, plus d'un grain d'extravagance se mêlait à cette littérature chevaleresque. Les antiquités juive, grecque et romaine, l'Orient, l'Occident, Jérusalem, Constantinople et Rome s'y rapprochaient par trop naïvement; l'histoire, la géographie, la raison y étaient trop violentées. Dans le roman du Chevalier Marsindo, on voyait le chevalier de l'Épine défier, à la tête d'un pont, près de Constantinople, en l'honneur de sa maîtresse, tous les paladins de Grèce et de mille autres lieux, démonter et vaincre Garfir, roi de Thessalie, et Pirio, roi d'Argos. Les romans de Montésinos et le Fierabras brouillent ensemble sans aucun discernement, plusieurs chansons françaises, tout cela, dans un temps de critique, de raisonnement et de politique, le temps de Christophe Colomb et de Charles-Quint. Ces excès d'invention avaient convenu au moyen âge, qui vécut de merveilleux, et, sans cesse déçu par la réalité, se consola par le miracle. Mais la Renaissance, qui rendit à l'Europe le sens de la critique, fut funeste aux légendes. Tout éprise d'antiquité classique et de paganisme, elle ne retint plus les traditions chevaleresques que pour s'en égayer: Pulci, Boiardo et l'Arioste accumulèrent, avec un esprit infini, d'amusantes absurdités, puisées à pleines mains, de droite de gauche, dans la littérature antérieure. Mais leurs œuvres élégantes ne s'adressaient qu'aux lecteurs délicats; en Espagne, elles ne pouvaient supplanter le vieux roman. Les nobles castillans, qui avaient reçu en Lombardie et dans la vice-royauté de Naples la culture italienne, et les premiers lettrés de la Renaissance espagnole qui se formaient à l'école des humanistes de l'Occident, accueillirent avec ardeur cette interprétation sceptique des fables chevaleresques. Mais le peuple ne pouvait en savourer l'ironie. C'est ainsi qu'entre les lecteurs ignorants et crédules des contes de nourrices et les beaux esprits de Madrid et de Salamanque se posa, au temps de Philippe II, comme une question des romantiques et des classiques, du moyen âge et du goût moderne.

Alors apparut le manifeste littéraire de la première partie du Don Quichotte. Dès le premier chapitre, la portée de l'ouvrage se montre d'une façon générale. Il ne s'agit plus seulement ici, comme dans l'Orlando Furioso, de divertir le lecteur par des merveilles poussées jusqu'à la folie, mais de faire toucher du doigt la folie du malheureux que ces merveilles ont troublé, et, par la trivialité des aventures, de tuer le rêve de l'aventurier. Deux épisodes fort importants, l'exécution sommaire de la bibliothèque du chevalier et la conversation du chanoine et du curé escortant la cage du héros enchanté; plus loin enfin, dans la seconde partie, la conversation dans l'hôtellerie interrompue par le massacre des outres de vin, permettent de dégager du roman la critique de Cervantes sur la littérature populaire de son pays. A la dernière page du livre, l'écrivain fait dire à bon droit à sa propre plume, au moment où il la dépose pour toujours: «Les extravagantes histoires de chevalerie, frappées à mort par celle de mon Don Quichotte, trébuchent déjà et vont tomber tout à fait sans aucun doute.» Il pouvait montrer la grande foule des romans chevaleresques se heurtant à la tombe de don Quichotte et s'écroulant comme une ruine. Mais on jugerait mal Cervantes si on lui imputait, à l'égard du moyen âge tout entier, des légendes, des poèmes et des récits de jadis, un mépris sans mesure. Dans tout conflit entre la foi et les idées du passé et celles de l'avenir, les esprits de second ordre prennent seuls un parti extrême: les intelligences très hautes, qui voient la suite et la raison d'être des traditions, s'attachent à une pensée plus libérale. Rappelez-vous notre Rabelais et son rôle à l'heure même où le génie français traversa la crise de la Renaissance. Vers 1550, la Pléiade, par la voix de Joachim du Bellay, renverra superbement aux «Jeux floraux de Toulouse», c'est-à-dire aux lecteurs de province, les romans de la Table-Ronde. Mais, dans ce renouvellement profond et un peu hâtif du XVIe siècle, par son livre et par sa langue, Rabelais osait alors rattacher notre passé gaulois aux temps qui venaient de s'ouvrir. Il jeta un pont sur l'abîme qui s'était creusé tout d'un coup entre les deux grandes époques de notre histoire intellectuelle. Malheureusement, il fut presque le seul à y passer. Il me semble que cette tentative de conciliation fut reprise en Espagne par Cervantes, à l'occasion du dénombrement critique des livres de don Quichotte. Dans ce chapitre, qu'il faut lire avec une sérieuse attention, il a voulu séparer le bon grain de l'ivraie. Et, si le bon grain s'est trouvé rare, la faute n'en est ni à Charlemagne ni à Merlin, mais au goût particulier d'un gentilhomme de village.

Or, donc, ce matin-là, don Quichotte, vaincu la veille, roué de coups par un muletier, dormait à poings fermés dans son lit: il voyait en songe les Douze Pairs, la fée Mélusine et le marquis de Mantoue. Le curé, le barbier, sa nièce et la gouvernante entrèrent tout doucement dans la bibliothèque. Il y avait là plus de cent gros volumes et autant de petits, bien reliés, toute la littérature chevaleresque et bucolique de l'Espagne. Ces quatre personnages n'aimaient point l'idéal et n'entendaient rien aux rêves grandioses du cher oncle: ils avaient décidé que, les livres ayant gâté la cervelle de don Quichotte, il fallait les brûler. La gouvernante courut chercher un pot d'eau bénite et un goupillon; le curé sourit de la simplicité de cette bonne âme; il ne voulut point qu'on jetât au hasard et sans jugement les coupables dans la basse-cour, et, comme il était lettré et bon théologien, il épargna les plus distingués et sauva même du feu ceux dont les fautes lui parurent vénielles.

Le premier qu'on arrache de son rayon, le père d'une longue postérité, Amadis de Gaule, docteur et «dogmatiseur d'une si pernicieuse secte», le «meilleur de tous les livres qui ont été composés de ce genre», commence la série des élus, «comme premier livre de chevalerie qui s'est imprimé en Espagne, et duquel tous les autres ont pris leur origine». Mais ses fils et petits-fils, Esplandian, Amadis de Grèce, descendent lestement par la fenêtre, et, sur leurs talons, Don Olivante de Laura, le plat Florismart d'Hyrcanie, le Chevalier Platir, le Chevalier de la Croix. Mais voici le Miroir de Chevalerie, c'est-à-dire, à la fois, la bonne tradition française, Turpin, Renault de Montauban, et la traduction «du fameux Mathieu Boiardo» et aussi de quelques autres poèmes italiens; c'est, par conséquent, de l'avis du curé, comme un cousin espagnol du «chrétien poète Louis Arioste, lequel si je trouve ici et qu'il parle une autre langue que la sienne, je ne lui garderai aucun respect; mais, s'il parle son idiome, je l'embrasserai de tout mon cœur». Quant au Miroir et à tous ceux qui «se trouveront traitant des choses de France», ils seront réservés avec soin, jusqu'à plus ample information, excepté, toutefois, le Bernardo del Carpio et le Roncevaux. Il s'agit ici de deux romans tirés de la Chronica Hispania et de la Chronique d'Alphonse X, deux fausses chansons de Roland, où Bernard del Carpio, allié des païens, taillait en pièces la chevalerie française. Palmerin d'Oliva est condamné aux flammes, mais Palmerin d'Angleterre est recueilli avec une rare bienveillance. Le curé l'attribue à «un savant roi de Portugal». C'était une imitation du vieil Amadis de Gaule, modifié en ses éditions successives sous différents noms d'auteurs, et remarquable par l'art de la composition, la vérité des caractères, le bon goût de l'invention. Don Bélianis est donné au barbier, à condition qu'il ne le laissera lire à personne, et le curé mettrait volontiers dans sa poche Tiran le Blanc, «trésor de contentement et mine de passe-temps». Les aventures en sont aussi amusantes qu'absurdes. Le même jour, Tiran bat en duel les ducs de Bourgogne et de Bavière, les rois de Pologne et de Frise: il prend Rhodes au sultan du Caire et Constantinople au Grand-Turc; l'empereur grec reconnaissant lui accorde la main de sa fille Carmesina, près de laquelle le chevalier, grâce à la complaisante duègne Placerdemivida, avait déjà passé quelques instants agréables. Entre temps il avait fait cadeau à la bonne dame d'un royaume quelque part en Afrique. Néanmoins, ajoute le curé, dans ce roman la vraisemblance se concilie encore avec le merveilleux; «les chevaliers mangent et dorment, et meurent en leurs lits, font testament avant leur mort.»

Ainsi, pour ne rien dire des bucoliques et des bergeries, qui eurent aussi leur tour, trois groupes d'œuvres romanesques méritaient, selon Cervantes, de demeurer entre les mains des lecteurs cultivés: celles qui dérivaient directement des sources mêmes de la légende chevaleresque, de la matière de France et de la matière de Bretagne; les romans et poèmes illustres des peuples étrangers, mais en leur langue originale, enfin les œuvres divertissantes à la fois par la fantaisie de l'invention et la réalité des mœurs et de la vie. Tout le reste fut condamné au feu pour hérésie envers le bon sens, la tradition historique et le bon goût. Ils brûlèrent parfaitement et bientôt l'odeur inquiétante de l'auto-da-fé se répandit dans le logis. Mais don Quichotte demeura fou, car il savait par cœur toute sa bibliothèque. Que lui importait que ces romans ridicules, dont le populaire illettré faisait ses délices, ne fussent plus qu'une poignée de cendres légères? L'idéal qu'ils portaient en eux était entré dans l'âme du héros de la Manche. La servante avait perdu son eau bénite et ses oremus, et le curé allait s'apercevoir bientôt, par la très prochaine escapade du chevalier, qu'on ne guérit pas les esprits en brûlant les livres.

II

D'ailleurs, des livres nouveaux, des idées nouvelles n'étaient pas le remède propre de la folie de don Quichotte. En lui, ce n'est pas la raison même qui est atteinte le plus profondément. Elle n'est malade que par contre-coup. Ni le sophisme, ni l'ironie, ni le mensonge ne l'ont gâtée. Jamais il n'a essayé de justifier une action vile par un raisonnement faux. C'est pourquoi le cœur est intact en ses parties les meilleures. Le chevalier est demeuré bon, courtois, loyal, héroïque. Sa conscience était droite, sa parole fut, jusqu'à la fin, comme son épée, d'un vrai gentilhomme. Et cependant, c'est bien au cœur qu'est le siège du mal. C'est par l'excès de l'enthousiasme et l'essor immodéré des passions généreuses que don Quichotte s'est perdu. Quelques siècles plus tôt, au temps des preux, il eût paru à sa place, parmi les pairs de Roland, sous la bannière du Cid; mais il est venu trop tard, en un âge vieilli, paladin suranné que les sages tournent en dérision. Si les empereurs légendaires qui dorment au fond des cavernes, sur les hautes montagnes, si Charlemagne et Barberousse, se redressant tout à coup, descendaient, avec leurs armures rongées par la rouille, dans les plaines et dans les villes, ils ne donneraient pas un spectacle plus étrange. Quand les dieux sont morts, les gens avisés soufflent gaiement sur la dernière lampe du sanctuaire, et il faut avoir l'âme bien enfantine et bien grande pour essayer de la rallumer.

Tel avait été, pour son malheur, Michel Cervantes, et, dans le personnage de don Quichotte, il a mis le sentiment mélancolique de sa propre vie. Son roman, commencé dans une prison, terminé dans un logis d'aventure, a le charme triste d'une confession: un lien douloureux y unit les rêves et les déboires du héros aux espérances et aux désillusions de l'auteur. Cervantes traîna toute sa vie le fardeau d'une longue misère. Aucune des choses qu'il entreprit ne réussit, et les entreprises de l'Espagne ou de la chrétienté auxquelles il prit part allègrement tournèrent pour lui d'une façon plus ou moins lamentable. Véritable chevalier errant, il servit son pays sur terre et sur mer en Italie, à Tunis, en Portugal, aux Açores; il assista, dans les eaux de Lépante, au suprême effort de l'Europe contre l'islamisme. Deux coups de feu dans la poitrine, la main gauche brisée, sept mois de fièvre dans les hôpitaux de Sicile, quatre années de captivité aux bagnes d'Alger, des procès, un peu de prison de temps en temps, la pauvreté toujours, la demi-domesticité de l'homme de lettres attaché à la clientèle des grands personnages, la course haletante du poète dramatique en quête d'un théâtre et du petit fonctionnaire au service du fisc; enfin l'effronté plagiat et les injures d'Avellaneda qui osa continuer le Don Quichotte, tel fut ici-bas le lot de Cervantes. Certes, il eût eu le droit d'imaginer un Hamlet espagnol dont l'histoire eût témoigné d'une façon amère de la vanité du génie, du courage et de la bonté, toujours trahis par la malice des hommes, l'insolence de la fortune et la médiocrité de la vie. Mais il y avait, dans cette âme méridionale, trop de bonne grâce et de douceur, et peut-être aussi cette idée qu'après tout, l'idéal étant une joie très noble, les fous ont dès ce monde une part au royaume de Dieu. C'est pourquoi il faut avoir l'oreille assez fine pour reconnaître, à travers le franc éclat de rire du Don Quichotte, le cri tragique du malheureux grand écrivain.

Ici, en effet, domine la comédie, parce que la passion touchante du chevalier pour l'héroïsme ne se peut manifester que par des chimères ou des actes ridicules. Il plane à une telle hauteur au-dessus des réalités de la vie qu'il ne les aperçoit plus, sinon transfigurées par un mirage éblouissant. S'il aborde de front les choses, il s'y heurte avec une telle maladresse que, du choc, il tombe piteusement, et nous rions de la culbute; s'il se mêle à la vie des autres hommes, à leurs plaisirs ou à leurs peines, c'est toujours à contre-temps, et nous rions encore. Lui seul est profondément sérieux et convaincu. Il marche, avec une allure magnifique, le front perdu dans les nuages: moulins à vent et moulins à foulons, troupeaux de moutons ou de flagellants, hôtelleries campagnardes, châteaux de grands seigneurs, muletiers égrillards, vénérables duègnes, espiègles caméristes, relaveuses de vaisselle, renouvellent ou exaspèrent l'idée fixe du chevalier: au violent soleil d'Espagne, dans le désert poussiéreux, dans la campagne blanche et morne, au fond des gorges horribles de la Sierra Moréna, il passe tout droit, avec la sérénité d'un poète: la nuit, toujours debout et chargé de ses vieilles armes, il veille et songe encore, et, tandis que Sancho ronfle entre Rossinante et le grison immobiles, pensif et tout pâle sous un rayon de lune, il écoute comme en extase le bruissement infini de la nature. S'il rencontre sur sa route les amours violentes ou les passions naïves de Cardénio et de Lucinde, de don Fernand et de Dorothée, de Claire et de don Louis, l'émotion qu'il en reçoit rallume encore les fantaisies de son cerveau. Il ne s'éveille qu'à la suite de la plus humiliante de ses aventures: battu en combat singulier, condamné par son serment chevaleresque à une longue inaction, il ouvre enfin les yeux, reconnaît sa folie et retombe d'une chute si lourde du ciel sur la terre que ce jour est le dernier de sa vie. Il meurt le cœur brisé, car il a perdu tout à coup les deux plus grandes forces de l'âme, la foi et l'amour. Il n'a pas le courage de recommencer une vie nouvelle. Il ne saurait survivre aux glorieux fantômes qui l'ont consolé de tant de misères. Tant qu'il a cru en eux, il a accueilli les coups de bâton avec la résignation d'un amant ou d'un martyr; maintenant qu'il sait que peiner et lutter pour le relèvement du droit et l'exaltation de la justice, c'est ferrailler contre de simples moulins à vent, il n'a plus qu'à faire sa dernière sortie du côté de l'autre monde. Paix à votre mémoire, chevalier de la Triste-Figure! Vous avez été vaincu. C'est la destinée des grandes âmes et des grandes causes. Mais vous nous avez bien amusés, et, pour le bon sang que nous vous devons, nous vous pleurerons éternellement!

III

Les lecteurs qui ne sont pas doués du tempérament chevaleresque ont parfois un faible pour Sancho Pança, et le préfèrent à don Quichotte lui-même. Plus d'un moraliste affirme que Sancho représente le sens commun en face de la pure déraison, la prose opposée à la poésie. Sans doute, l'écuyer distingue clairement entre un troupeau de moutons et une armée en marche; il aime mieux être arrêté sur son chemin par une valise pleine d'écus que par une volée de bois vert; enfin, quand il se donne le fouet, afin de désenchanter le cher maître, ce n'est point le cuir même des Pança, mais l'écorce d'un robuste chêne qu'il frappe avec l'entrain d'un franc casuiste, compatriote de saint Ignace. J'accorde qu'il ne prend pas en général la vie par son côté héroïque, très semblable en cela aux gens raisonnables à l'excès: il est poltron, égoïste, paresseux, menteur et gourmand. Brave cœur toutefois, patient, résigné, fidèle et aimant à la manière d'un vieux chien de berger. Mais, avouons-le, il est fou, lui aussi, par contagion, fou à lier quelquefois, car certaines extravagances de l'écuyer ne sont pas moins fortes que celles de son seigneur. Il a beau voir et toucher chaque jour les folies de don Quichotte et en recevoir le contre-coup fâcheux sur les épaules ou ailleurs, il s'entête dans sa chimère aussi obstinément que l'hidalgo dans la sienne. Ce rustre a la maladie des grandeurs; par ambition, afin d'obtenir l'île qui lui a été promise, il accepte toutes les mésaventures, comme fait don Quichotte, par amour de la gloire; qu'on le berne sur une couverture, qu'on le bâtonne, qu'on lui vole son âne, il fera bon visage à la fortune, tout en caressant son propre rêve. Et, s'il n'était pas encore plus fou que sensé, le roman de Cervantes eût tourné court. D'abord, un écuyer, c'est-à-dire un interlocuteur, était nécessaire au chevalier. Seul, et s'abandonnant au lyrisme de ses longs monologues, don Quichotte fût devenu assez vite ennuyeux. Remarquez que la première sortie est bientôt terminée. C'est un lever de rideau où le héros n'a presque rien à nous dire. Il s'y montre dans toute son originalité maladive; mais l'isolement même où il se meut l'oblige à une perpétuelle et monotone divagation. L'attention du lecteur serait lasse au bout de quelques chapitres. La vraie comédie ne commence donc que par l'entrée en scène de Sancho. En effet, le caractère de chacun des deux personnages n'a toute sa valeur et sa complexité qu'opposé à celui de son compère. Chaque fois que don Quichotte bat la campagne, Sancho, tout à coup dégrisé, parle et prêche comme l'un des sept Sages, et, quand l'écuyer ne dit ou ne fait plus que des sottises, le chevalier raisonne d'une façon parfaite. La démence de l'un se mesure toujours à l'aide du bon sens ou de l'esprit de l'autre. C'est pourquoi ces deux visionnaires sont comiques au plus haut degré. L'un, qui est la dupe naïve de l'autre, lui fait sans cesse la morale des pères de famille, et le galant homme qui le premier a embrouillé la cervelle de son valet s'efforce de lui redresser l'entendement et de lui ennoblir le cœur. Ironie excellente, qui n'a rien de forcé, car elle répond aux contradictions intimes de la vie humaine; conflit toujours et partout renouvelé, et plus apparent peut-être que réel, de l'ange et de la bête. Seulement, comme nous avons la prétention de n'être ni celle-ci ni celui-là, nous rions tout aussi volontiers des déconvenues de l'ange que des misères de la bête.

Certes Sancho méritait bien de jouer un instant le premier rôle dans le drame héroï-comique de Cervantes. Chose curieuse! c'est au moment même où le rêve se réalise pour lui qu'il s'en dégoûte à tout jamais, comme si le bonheur n'était qu'affaire d'imagination et s'évanouissait dès qu'on croit en jouir. On sait qu'il fut pendant sept grands jours chef d'État, président d'une république qui n'était que provisoire, une petite ville de terre ferme qu'il prenait pour une île et où il fut abreuvé d'amertumes. Il y fit tout le bien possible, ne pendit personne, rendit la justice aussi paternellement que saint Louis, aussi finement que Salomon, et faillit mourir de faim dans le palais même de sa seigneurie. Il entre dans sa capitale au son des fanfares: les magistrats lui présentent les clefs de la ville et le populaire crie vivat sur son passage. Dès le premier jour, un homme néfaste, son médecin, empoisonne toutes ses joies, l'empêche de boire et de manger à sa guise, et voilà l'île en proie au dangereux régime d'un gouvernement de mauvaise humeur. Sancho s'assombrit: il veut tout réformer à la fois, il promulgue des statuts et des pragmatiques, il glisse sur la pente du pouvoir personnel. Évidemment, il tombera bientôt. Il fait des rondes de nuit qui inquiètent les amoureux: entouré de son conseil de cabinet, y compris le maudit médecin, à la lueur d'une lanterne, il dévisage de trop près une fillette déguisée en page. Cette police excessive mécontente la jeunesse qui passe tout entière au parti de l'opposition. Or, la septième nuit de son gouvernement, Sancho fut réveillé par le tocsin, les tambours et les clameurs de la foule: c'était une révolte, pour ne point dire une révolution. On lui crie aux armes. Il invite ses partisans à quérir très vite don Quichotte, pour qui les armes n'ont pas de secret. Ses gens lui répondent qu'étant gouverneur il commande l'armée et doit marcher à l'ennemi. On l'incruste donc entre deux gros boucliers reliés par une corde, où il se trouve plus empêché qu'une tortue couchée sur le dos. Il tombe et passe une nuit horrible: l'île entière piétine sur le chef de l'État. Jamais l'autorité politique ne fut plus cruellement avilie. Le matin venu, il s'évanouit entre les bras de ses serviteurs, puis, tranquillement, magnanimement, quoique vainqueur de la sédition, il abdique. Il descend à l'écurie, embrasse en pleurant son âne, le cher grison des heureux et des mauvais jours, le bâte et le bride de ses propres mains, monte en selle, dit adieu à ses derniers fidèles, prononce quelques paroles profondes sur le néant de l'ambition et de la puissance, puis s'en va au petit pas, tout seul, n'emportant de ses grandeurs qu'une poignée d'orge, un morceau de fromage et une croûte de pain. Et nunc, reges, intelligite!

Tel est le livre le plus universellement aimé, le plus européen de tous les romans, que Cervantes a pu inventer, malgré ses ennuis. Nos pères ont fêté le Don Quichotte, vingt ans avant le Cid, dans cette même traduction qui, longtemps oubliée, reparaît à la lumière. On estimera peut-être que la langue en laquelle elle est écrite justifiait la réimpression qui nous rend en quelque sorte une intéressante relique de la vieille littérature française.