Le bruit qui court de l'espousée.

M.DC.XIIII.
In-8o.

Le bruit est que la mariée
Est damoiselle au grand ressort:
Chacun en dit sa ratelée[210],
Tout le monde dit qu'elle a tort.

La David a pris la parolle
Pour feu son mary l'advocat,
Disant: Je ne suis pas si folle
Que d'hausser ainsi mon estat.

La Sabrenaude[211], sa voisine,
En a tenu quelque propos;
Mais la bouchère Cailletine,
S'est mise sur ses audinos[212].

Il vaudroit mieux, dit la Rotine,
Qu'une grande cité perît,
Que de souffrir la sotte mine
D'une gueuse qui s'enrichit.

La Menarde s'est arrestée,
Disant: Commère, qu'avez-vous?
Parlez-vous point de l'espousée,
Qui n'estoit guère plus que nous?

Ma bonne foy, dit la Paiote,
Je ne trouve pas cela bon;
Pour moy, je ne suis point si sotte,
Que de quitter mon chaperon[213].

Mercy de Dieu! dit l'Auvergnate,
Parlant à la grosse Catin;
Elle fait bien la delicate,
Avec sa cotte de satin!

La Croupière, oyant la nouvelle,
Veut mettre son espingle au jeu,
Et aussi tost elle l'appelle
Madamoiselle depuis peu[214].

La Citarde s'en est esmeuë,
Soutenant que c'est le marchand
Et le tailleur qui l'ont vestuë
En damoiselle en nez friand.

La Mijolette a bonne grace
De maintenir par ses discours
Qu'elle est première de sa race
Qui a le masque de velours[215].

La Cointesse, voyant la belle,
Dit aux vendeuses de porreaux:
Son père l'a fait damoiselle[216],
Mais, Nostre-Daigne[217]! j'entre en faux.

La Gaussette, quoy qu'édentée,
Lui a chanté deux petits mots,
Disant que c'est une effrontée,
Et que ses parens sont des sots.

La Rousse dit que, si sa fille
Avoit l'habit de taffetas,
Elle seroit aussi gentille
Ou plus belle qu'elle n'est pas.

La Jeanne Verrier, sa commère,
S'en mocque fort de son costé;
Et aussi la belle Tessière
Dit qu'elle a trop de vanité.

La Blenonne va par la ville,
Elle s'est plainte à plus de mille
Et en fait ses contes partout,
Qu'elle veut tenir le haut bout.

La Chantecler, l'escervelée,
Veut tenir le livre à son tour.
Voilà, dit-elle, une espousée
Faicte à la mode de la cour!

La Madelon, ceste matoise,
A juré par la Feste-Dieu
Que sa fille n'est que bourgeoise,
Quoy qu'elle soit d'aussi bon lieu.

Les damoiselles, ses amies,
Luy vont apprendre tout le jour
A recevoir les compagnies
Selon les modes de la cour.

L'une luy dit: Tu es jolie,
Mais ton masque ne va pas bien.
L'autre luy dit par mocquerie:
Attache-le comme le mien.

Quelques unes des plus rusées
Sont sur le point de l'aller voir,
Mais il faut beaucoup de dragées
Qui les veut toutes recevoir.

Tredame! disent les Bourgeoises,
Celle-là a pris les florets[218];
Il faut laisser aux villageoises
Nos chaperons et nos collets[219].

Elle est venuë d'un village
Pour espouser un advocat;
Mais tout d'un coup, en son veufvage,
Elle a bien haussé son estat.

Les couvrechefs[220] en veulent estre
Aussi bien que les chaperons,
Et se disent à la fenestre:
Voilà la royne des brandons[221]!

C'est l'entretien des lavandières
Et de celles qui vont au four
Qu'une dame depuis naguères,
S'est fait damoiselle en un jour.

Les desbauchez sont à sa porte
Qui luy font le charivary,
Luy demandant de quelle sorte
Elle secouë son mary.

SIZAIN.

Quand l'espousée fut couchée
Et que son mary l'eut tastée,
Elle luy dit de la façon:
Mon grand amy, je suis pucelle,
Car jamais homme ni garçon
Ne me l'a fait en damoiselle.

Décoration.

La conference des servantes de la ville de Paris soubs les charniers Sainct-Innocent; avec protestations de bien ferrer la mule[222] ce caresme, pour aller tirer à la blanque à la foire de Sainct-Germain, et de bien faire courir l'ance du panier[223].

A Paris.
M.D.C.XXXVI.
Pet. in-8o de 13 pages, titre compris.

Ce fut le vendredy, premier jour de fevrier, que dame Lubine, la plus fameuse harangère, et la plus vieille et la plus connue de toutes les nourrices et servantes de la ville et fauxbourgs de Paris, tint sa conferance sous les charniers S.-Innocent, estant assistée d'un millier de servantes, vieilles et jeunes, anciennes et modernes, et de tout pays, et principalement du pays de Sapience, où les chiens s'assirent sur leur queue quand on fit vandange, dit Normandie, et les autres de la garanne des foux, dit Picardie, et d'autres pays. Dame Lubine commence ce langage: Mes chères consors et bien-aymées, il faut croire que vous ne serez pas tousjours jeunes et belles. A celle fin de vous conserver tousjours en habit et en argent, il faut tousjours croire vostre maistre et le laisser faire, et ne dire jamais un seul mot, car les femmes sont tousjours jalouses de leur mary, et ne veulent point qu'on rie à personne; il faut contrefaire quelquefois la bigotte et la rechignée et la fascheuse. Et davantage, voici le caresme qui est fort bas, les vivres seront grandement chers; il faut que ce caresme-ci vous en vaille deux, et bien faire valoir et cheminer l'ance du panier; il faut que sept semaines vous vaillent une année et demie.

Sur ce propos finy, une grosse citroüille de servante, qui demeure chez un marichal: Je ne suis point apprentie de ferrer la mule; il y a quatre ans et demy que je demeure où je suis; au bout de trois semaines, j'estois aussi sçavante que ma maistresse, qui est mariée il y a dix-huict ans, car mon maistre battoit sur mon enclume, et moy je levois les soufflets, et ay bien gaigné huict cens cinquante livres.

Après, une petite servante de la rue Saint-Honoré: Je suis chez un notaire; je ne gaigne que treze escus; je vais à la halle, à la boucherie, et ne rend point compte qu'à mon maistre, qui est assez jovial[224]; et ma maistresse, qui est toute devote, elle ne bouge de ces religions; je fais ce que je veux: D'avantage nous avons trois clercs[225], dont le maistre clerc, qui a sa plume aussi douce et charmante comme sa voix; je n'ay qu'à me plaindre à luy quand j'ay affaire de quelque chose, incontinent j'ay tout ce que je veux avoir de luy, fusse argent ou autre chose.

Une autre grosse vesse de la même rue: Vramy, vous nous la baillez belle! j'ayme bien mieux le charnage[226] que le caresme, car on ne fait pas un enfant d'un hareng; j'ayme bien mieux voir une bonne grosse andoüille en ma marmitte avec quatre jambons qu'un meschant flanchet de morüe.

Il en vint une autre d'auprès la Croix-du-Tiroir: Je demeure, dit-elle, chez un drappier. Ils sont fort chiches; mais nos garçons sont fort bons enfans, car quand tout le monde est retiré, et que je lave ma vaisselle, ils prennent la peine de me prester leur lavette, et après je vois à la cave et leur tire du meilleur, et font la coulation ensemble[227].

Il y vint une petite affriolée de la rue Sainct-Denys, assez proche du Chastelet, qui a les pasles couleurs. Il n'est que demeurer chez les marchands, dit-elle, car l'argent vient en dormant. Faisant un jour feinte de nettoyer les souliers de nos garçons, il y en eut un qui me vint accoster et qui me donna six pièces de trèze sols pour decroter ses chausses, et il me decrota ma cotte à la mode du pays du Mans.

Une autre de la rue au Fer, qui a les pasles couleurs: Je suis la plus heureuse, dit-elle, de tout Paris: car j'ay un maistre le plus beau garçon de tout Paris; mais il est un peu chiche. Mais quand il est en bonne humeur, il y a moyen que de l'avoir, si ce n'estoit les voisins qui le gastent; car l'année passée je perdy mon demy-ceing d'argent[228], et en trois semaines j'en gaignay un autre.

Vraiment, se dit une petite blonde de la rüe Sainct-Denys, j'ay eu un demy-ceing de vingt-deux escus qui ne m'a servy que six mois. Allant à la foire Sainct-Germain, je vis une lavandière qui avoit gaigné[229] un bassin de soixante et quatre livres, et moy je n'ay eu qu'un miroir de sept ou huit sols; mais ce qui me reconforte, c'est que j'ai gaigné celuy-là en cinq semaines, et j'en gaigneray bien un autre en quinze jours, car nous avons des garçons de bonne volonté et fort fidèles.

Une rousse d'auprès le Sepulchre respond: Je suis la plus infortunée du monde: il y a neuf ans que je suis à Paris, et si je ne sçay comme vous en pouvez tant gaigner en si peu de temps; tant en habit qu'en argent, je n'ay point vaillant deux cens livres, et si je me suis donné carrière autant comme fille de ma sorte.

Une servante de la rue des Vieux-Augustins: Je suis la plus malheureuse qui soit sous la voûte des cieux, car un jour, comme mon maistre et moy faisions le dia hur haut, ma maistresse survint, et pour ma recompense j'ay eu du pied au cul et n'ay eu que la moitié de mes gages.

Une petite sucrée de la rue Sainct-Anthoine: J'ay eu de la peine autant comme fille de ma sorte, estant toute nouvelle à Paris... Depuis que je me suis frottée au pillier, je suis la plus heureuse de toutes les servantes de Paris car mon maistre a loüé une petite chambrillon[230] qui fait tout mon menage, et moy je ne sers plus qu'au lict et à la table, pour ce que mon maistre est jeune et ma maistresse est vieille, et nous passons nostre temps joyeusement ensemble. Quand je suis plaine, il m'envoye à une maison qui est au champ, et quand je suis vuide je reviens, et ma maistresse croit que je viens de voir ma mère à nostre pays.

Une autre de la halle: Je fus dernierement surprise avec un de nos garçons. Pour recompence, nous avons eu la porte pour salaire.

Une autre de la place Maubert: J'ay esté bien plus fine quand je me suis fait amplir par un garçon de chez moy devant un autre plus riche que luy. Je luy ay permis l'usage, et fûmes pris tous deux sur le fait. Je le fis mettre à l'officialité[231]. J'ay eu quatre cens livres, et luy a eu l'enfant.

Une autre de la rüe Sainct-Denys, qui demeure à present au cimetière Sainct-Jean: J'ay esté quatre ans chez un vieux fondeur d'habits, le plus vilain qui fut jamais au monde; mais en recompance, quand il avoit affaire de moy, je sçavois bien joüer mon personnage. Me sentant grosse, non pas de luy, mais de son valet, qui joüoit bien mieux de la flûte que luy, j'ay attrapé de l'argent de tous deux ensemble.

Une autre de sur le pont Nostre-Dame: Je suis bien miserable, car la première année que je fus à Paris je me laissay abattre par un garçon de taverne sur belle promesse. Luy ayant receu son congé, je ne l'ay pas veu depuis; mais j'atrapay finement un des garçons de nos voisins, qui a eu l'enfant, et moy quarante escus, et depuis j'en ay eu un autre, que je n'ay pas faict à si bon marché, car, un venerable savetier me faisant l'amour, il a esté le P A P A; toutefois je suis assez bien pourveüe. Je prie Dieu, mes sœurs, de vous faire bien valoir, et de faire vos affaires finement, car voicy le temps qui calamite, et qui faict bon avoir quelque chose, car les filles ne sont plus recherchées pour leurs beautez; si elles n'ont des pistolles, il faut qu'elles soient long-temps à marier[232]. Sur ces antretiens dix heures sonnèrent. Il fallut que chacune courust vitement à la Halle, et de là apprester à disner. Dame Lubine, grandement satisfaite d'une si très auguste compagnie, commence à pleurer de joye d'avoir de si bonnes apprentisses, et bien dressées à faire dancer l'ance du panier, car la plus moindre estoit capable de devenir maistresse.

Décoration.

Le triomphe admirable observé en l'aliance de Betheleem Gabor, prince de Transilvanie, avec la princesse Catherine de Brandebourg[233]; ensemble les magnifiques presens envoyez de la part de l'Empereur, du roy d'Espagne, de l'evesque de Cracovie, et autres princes d'Allemagne, et celuy du Grand Turc, envoyé par un Bacha; traduit d'allemand en françois.

A Paris, chez Jean Martin, ruë de la Vieille-Boucherie, à l'Escu de Bretagne.

M.D.C.XXVI.
In-8o.

Comme il n'y a rien qui oblige davantage les bons esprits au contentement que la curiosité qu'ils ont tousjours d'apprendre ce qu'ils ne sçavent pas, j'ay creu en obliger beaucoup de ceste espèce en leur faisant voir, par un veritable recit, les plus belles magnificences, les plus beaux triomphes et les choses les plus remarquables que l'antiquité nous aye laissé pour un mariage d'entre un prince et une princesse seulement. Pour en venir à la pure verité et ne point entretenir les lecteurs de fantaisies imaginaires, comme beaucoup d'autres qui de rien font des choses de grand prix, je commenceray à dire:

Que Betheleem Gabor, prince de Transilvanie, estant arrivé à Cacha pour y solemniser son mariage avec la princesse Catherine de Brandebourg, voulut luy-mesme, comme un grand capitaine qu'il est, faire les logemens des ambassadeurs qui le devoient aller trouver, et faire orner devant luy tous les autres destinez pour les delices de ses nopces.

Le premier ambassadeur qui luy arriva fut celui du prince de Walachie, accompagné de cent cinquante gentilshommes, lequel, après avoir eu audience, luy presenta deux grands chevaux si richement enharnachez que la description que j'en voudrois faire icy effaceroit quelque chose de la valeur et de l'estime d'un si riche present.

A ceste arrivée succeda celle des ambassadeurs du prince de Poulogne, l'evesque de Cracovie, duc de Sburas et de Strastota et Sendomiria. Il n'en vint point de la part du roy de Poulogne, pourceque, quelques jours d'auparavant, le prince de Transilvanie s'estoit offensé contre Sa Majesté de ce que, luy envoyant par un courrier un pacquet où il n'avoit point mis les qualitez au dessus, il ne le voulut pas recevoir à ceste occasion, et le renvoya avec ceste responce au roy, qu'il ne devoit point feindre à luy donner les tiltres et les qualitez dont l'empereur et les autres roys et princes de la chrestienté le qualifioient; que, ne le faisant pas, il luy tesmoignoit n'estre pas son amy, veu qu'en cela c'estoit comme s'oposer à son bonheur et à sa gloire[234].

Un bacha arriva après, de la part du grand-seigneur, suivy d'une belle compagnie de Turcs et Tartares, au devant duquel le prince envoya son carrosse et quantité de seigneurs de qualité, avec cinq cens lanciers, qui conduisirent cest ambassadeur jusques à son logis; le son des tambours et des flustes, qui sont les instrumens ordinaires dont ceste nation se sert pour les plus grandes resjouissances, ravissoit les cœurs d'admiration, estonnant la terre et resjouissant le ciel. Comme l'ambassadeur eust esté ouy, il presenta au prince, de la part de son maistre, deux grands chevaux turcs avec les caparaçons et les crinières de toille d'or, et treize hommes turcs, dont trois presentèrent chacun un habit à la turque de toille d'or, trois autres chacun un de toille d'argent, et les autres sept des estoffes les plus precieuses dont les plus grands princes se servent en ce pays-là. Le mesme jour, le prince fit un festin au bacha et à toute sa suitte, où il n'y eust pas moins de despence qu'à celuy de Marc-Anthoine avec Cleopâtre. C'est là qu'il prit la place d'honneur et beut à la santé du grand-seigneur, la teste couverte, ce qui estonna fort toute la compagnie.

Le prince, qui a bon jugement et bon esprit, prévoyant et craignant tout ensemble les disputes qui pourroient survenir pour les presceances entre l'ambassadeur de l'empereur, qui devoit arriver le lendemain, et celuy du grand-seigneur, et jugeant aussi qu'à cause du grand nombre de gens qu'avoit amené le bacha il ne pouvoit plus longtemps sejourner sans beaucoup d'incommodité, il se servit de ceste ruse admirable pour le renvoyer honnestement sans lui deplaire, qui fut qu'il l'asseura avoir apris par un courrier exprès que sa maistresse estoit malade de la petite-verolle, et que pour ce sujet il l'alloit trouver, comme le devoir l'y obligeoit, de telle sorte que, ne sçachant pas l'heure certaine de son retour, il luy conseilloit de s'en retourner trouver son maistre; ce qui fut aussitost executé que resolu: car le bacha s'en retourna le lendemain; et la prompte arrivée de la princesse, et son visage aussi frais qu'à l'ordinaire, montrèrent bien que c'estoit bien par consideration d'estat que le prince de Transilvanie avoit ainsi congedié le bacha.

Le lendemain de ce departement, les ambassadeurs de l'empereur, de son fils, esleu nouvellement roy d'Hongrie[235], de l'électeur et du duc de Bavière, accompagnez de cinq cens chevaux beaux et lestes, au devant desquels le prince envoya six carrosses et un regiment de deux mille Poulonnois à pied, qui les conduisirent jusques aux logis qu'on leur avoit preparez, où l'on posa en haye force gens de guerre, qui tenoient depuis leurs maisons jusques au palais du prince.

Après les audiances particulières, l'ambassadeur de l'empereur presenta une chaisne d'or esmaillée, reprise par couplets avec force diamans, prisée à soixante mille richedales.

L'ambassadeur du roy de Hongrie donna un diamant d'une incroyable grosseur, estimé vingt mille richedales.

L'ambassadeur de l'électeur et duc de Bavière fit deux presens: l'un d'une fontaine d'or artistement fabriquée, et d'une grandeur desmesurée, de la part de son maistre, et l'autre d'un aigle d'or, dans lequel y avoit un horloge très artificiellement fait, de la part de l'électeur de Cologne.

La princesse de Brandebourg estant à demie lieuë de la ville de Cacha, le prince de Transilvanie alla au devant d'elle, accompagné de six mille chevaux, quinze cens Hongrois vestus tous de bleu avec du passement d'argent, cinq cens mousquetaires allemans, vestus de satin rouge avec du passement d'or et la livrée blanche, et une très grande suitte de seigneurs et de gentilshommes, qui estoient tous si bien couverts qu'il y a longtemps qu'on n'a veu chose si magnifique. Ce fut dans une grande campagne, où le prince avoit fait tendre grande quantité de tentes et de pavillons d'estoffes rares et precieuses, que se rencontrèrent ces deux amans. Le prince, voyant que sa maistresse avoit fait arrester son carrosse pour descendre et le saluer, luy descend aussi-tost de cheval, et, s'estant approché d'elle sans luy faire de grands complimens, il luy donna la main, qu'elle baisa, et la conduisit dans un pavillon de velours rouge tout couvert de clinquant d'or, où ils devisèrent ensemble une bonne heure et demie, après laquelle le prince sortit de là avec sa maistresse, laquelle il fit monter dedans un carrosse de velours cramoisy brodé d'or; luy monta à cheval et s'en retourna dans la ville en bel ordre, à la teste de toutes ses trouppes, où devant lui paroissoient douze chevaux aussi richement enharnachez qu'il est possible de descrire, menez en main par douze esclaves; deux elephans les suivoient, d'une prodigieuse grandeur, couverts de velours cramoisy en broderie d'or eslevée, où estoient depeintes toutes les actions les plus remarquables qu'avoit jamais fait le prince en toutes ses guerres.

En cest apareil entra ce grand guerrier dans la ville, et ensuitte la princesse, sa maistresse, avec madame la duchesse de Bronsvich, sa sœur, qui estoit dans un carrosse de velours cramoisy, avec des clinquans d'or et d'argent aussi bien dehors que dedans.

A leur suite il y avoit cent cinquante coches à la mode du pays, couverts de cuir rouge, tirez chacun par six chevaux, et conduis par deux cochers, vestus d'escarlatte, chamarrez de passement d'or; deux cens cavaliers suivoient après, aussi vestus d'escarlatte, avec du passement d'or, et autre grand nombre de noblesse, qui n'avoit rien espargné pour paroistre à un jour si solennel.

Il se remarque particulierement que le mareschal de Brandebourg avoit fait faire si grande quantité d'habits, et de si riches, qu'on en croit, la despence revenir à cinquante mille richedales.

Plusieurs pages, montez sur chevaux fort richement enharnachez, marchoient après, ayant les pourpoins de toille d'or noir découpée, et dessous des camisolles de toille d'or, et les hauts de chausses et manteaux de velours noir, chamarrez de passement d'or, et grand nombre de laquais vestus de la mesme façon.

C'est là la suite de la princesse, qui, pour n'estre point d'une haute taille, ne laisse pas d'être d'aussi bonne mine qu'il se peut dire. Elle est brune, mais la plus agreable et la plus blanche qui se puisse voir; elle begaye un peu, mais non à dessein, ny par affetterie, et cela luy revient si bien qu'il y a de l'admiration à l'ouyr parler; ses mains sont si blanches et si polies qu'il n'y a marbre qui le soit davantage.

Après que l'ambassadeur de l'Electeur de Brandebourg, qui avoit arrivé avec la princesse, eust eu audience, il presenta au prince un petit coffre d'ambre, plein de pierres précieuses d'un prix inestimable.

Cela fait, la ceremonie du mariage se fist au palais du prince, en presence de tous les ambassadeurs, et peu après on commença le festin, qui dura huict jours continuels, durant lesquels il ne se vit jamais des choses semblables. Là furent servies force viandes accomodées à la façon des Hongrois, desquelles ne peurent manger les Allemans, et, ne les trouvans à leurs goûts, les rejettèrent, s'en mocquant et n'en faisant point d'estat. Pendant ce temps là, c'estoit à qui inventeroit de nouveaux passetemps pour honorer le triomphe de ce mariage. Le jour on voyoit force courses de bagues, combats à la barrière, et autres exercices que la noblesse allemande est curieuse de venir apprendre en France; le soir, on prenoit plaisir à voir toutes sortes de feux d'artifices, danses et jeux, dont chacun se divertissoit selon son inclination.

Le second jour de ceste resjoyssance fut dansé un balet par quelques seigneurs Allemans, qui fut fort approuvé et trouvé beau generalement de tous ceux qui le virent, hormis des Hongrois, qui, comme ignorans en semblables gentillesses, le trouvèrent fort extravagant. Le mesme jour, sur le soir, où l'on voyoit rompre le bas à quelques cavaliers, le boufon du prince en défia un autre, par galenterie, à faire cest exercice; mais il en devint si bon maître qu'il mourut le lendemain, d'un esclat de sa lance qui luy donna dans l'œil.

Le jour suyvant, le prince donna à sa femme quantité de pierreries, belles par excellence, jusques à la valeur de deux cens mil richedales, et ce qui est à remarquer, c'est qu'encores qu'il n'y eust aucuns ambassadeurs de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Venise, ny de quantitez d'autres royaumes, seigneuries et républiques, et y estant convyez toutesfois, la valeur des presens que l'on a envoyé s'est montrée deux fois plus grande que la despense de toute ceste magnificence.

Tant de pompes cessées, et l'esprit du prince appelé ailleurs, l'oblige à s'en retourner en Transylvanie.

Il traversa le fleuve de Tyssa, sur lequel il fist faire un pont de basteaux qui luy cousta 6,000 richedales, et chacun se retira dans son pays.

L'ambassadeur du roy d'Espagne, qui estoit en chemin pour aller de la part de son maistre trouver le prince en Transilvanie, aprit à deux journées de Cacha son retour; cela le fit rebrousser sur ses pas, et il ne laissa pas d'avoir le present qu'il avoit charge de lui faire par l'un des siens, accompagné de quatre gentilshommes, qui estoit deux diamants estimez 4,000 richedales.

C'est là tout ce qui s'est passé de plus remarquable aux nopces de ce prince, de qui la valeur et son espée luy ont acquis le tiltre qu'il possède maintenant. Et en ces pompes diverses il a bien tesmoigné sa puissance et sa grandeur, plus grande que beaucoup ne se l'imaginoient pas.

Nous le laisserons à l'abry de ses mirthes, qui se joignent à ses lauriers, et qui font la paix entre Mars et l'Amour.

Décoration.

La descouverture du style impudique des courtisannes de Normandie à celles de Paris, envoyée pour estrennes, de l'invention d'une courtisanne angloise.

A Paris, chez Nicolas Alexandre, demourant rue Neuve-des-Mathurins. 1618.

In-8o.

Chères sœurs, puis que l'amour, ce clairvoyant aveugle, cet argus aveuglant qui, avec ses yeux bandez, se glisse insensiblement dans les ames des courtisannesques, étant charmé des traicts de nos perfidies inventées, de la poison de nos malices, desquelles, comme compatriotes, nous vous envoyons ce petit narré pour vous instruire en cas de nécessité, pour user des moyens qui vous seront très utiles pour cacher les infirmitez de celles de votre confrairie, pour attraper et abuser ceux qui ordinairement sont en vos quartiers, en cas qu'ils veulent être si valeureux champions que de vouloir combattre seul à seul soubz la cornette de Vénus, lequel style nous vous prions de recevoir pour vos agreables estreines, vous asseurant qu'usant d'iceluy, vous cognoistrez que cet enfant, cet insigne voleur, ce grand detrousseur des ames, ce brigand renommé quy s'enrichit des depouilles d'autruy et qui endommage indifferemment tout ce qu'il rencontre, fera voir, par ce moyen, vos charmantes faintises, lesquels, par les moyens cy-après specifiez, penseront avoir quelques belle nymphe amadriade, auront le plus souvent la mère des dieux: et pour ce faire, chères compaignes, vous serez adverties et advertirez celles à qui nature n'a tant donné de perfection, qu'il est necessaire pour jouer au reversis, et qui plus souvent, par faute d'intelligence, demeure cazanière, gratant les cendres à leur foyer; c'est doncques à elles à qui ces preceptes pourront être utiles et necessaires; est qui s'ensuit.

Premierement, celles qui, par faute de devotion, n'auront jeûné le caresme souvent, et qui auront la face grosse et grasse, ce qui est fort mal séant d'être comme des mamulères, elles y pourront obvier et se faire paroistre poupines[236], moyennant qu'elles portent leurs fraises et collet plus grands et plus larges que d'ordinaire, et aussi leur coiffeure comme leur perrucque et moulle estroits; et pour l'ornement d'icelles, il est nécessaire, si leurs propres cheveux ne sont ni beaux ni longs, elles auront recours aux fausses perruques[237], lesquelles, étant bien agensées de roses de diverses couleurs et des plus voyantes, sans y oublier la poudre de Chypre[238], qu'elles pourront y applicquer avec une houppe de soie qu'elles tiendront pour cet effet ordinairement dans leurs petites boites, et surtout que, si tant est qu'elles aient recours aux fausses perruques, comme il n'est pas que quelqu'une n'est fait quelque voyage au royaume de Suède[239], et pourront avoir passé la forêt de la Pellade[240], qu'elles applicquent ces susdicts cheveux revenant à leurs sourcils.

Item, celles qui auront le visage blanc de trop, ainsi que pasle, trop rouge ou trop triste, elles pourront, pour la blancheur, y appliquer le vermillon destrempé sur la rondeur de leurs joues; et pour la rougeur, le blanc d'Espagne deslayé assez clairement, qu'elles appliqueront très doucement sur leurs visages, et sans y oublier la petite mouche[241] noire sur leurs tempes et la plume orangé pastel, meslée avec vert naissant, et puis après voilà un cheval de louage.

Item, celles quy auront la bouche belle et coraline, il ne faut qu'elles portent leurs masques longs, ains courts et fort relevés, à icelle fin qu'elles paroissent et soient à la vue des regardans, et que par ce moyen leur fasse envie d'en desirer des baisers.

Item, celles quy ne l'auront belle et bien faite, et leurs lèvres pasles, il leur sera necessaire de porter leurs dicts masques tant soit peu plus longs et leurs mentonnières un peu largettes, nonobstant leurs masques un peu relevés, pour suivre l'usage qui se pratique de les porter de la façon.

Item, celles qui auront la gorge blanche et bien taillée et les tetons blancs et bien relevez, qu'elles se donnent bien de garde de mettre rien de leurs affutages au devant, qui empechent la vue des regardans, mais leur fassent souhaiter de s'en servir de coucinets.

Item, celles quy l'auront au contraire ci-dessus, qu'elles mettent de larges paremens à leurs collets et robbes, et n'en fassent paroistre que des eschantillons.

Item, celles qui auront une espaule plus grosse que l'autre et seront bossues, par le moyen d'un corps de cuirasse et force garnitures à leurs robbes les feront paroistre esgalles et cacheront cette imperfection.

Item, celles qui sont d'une grosse stature et grossière taille, portent d'amples et larges manches et de grands vertugadins, ou, pour bien dire, cache-bastards[242], qui relèvent fort par derrière. Par iceluy moyen, on ne verra point cette desfectuosité.

Item, celles qui auront soufflé l'alquemie devant le siége de Soissons[243], quy seront maigres et descharnées, il faut pour cela faire paroistre d'une assez bonne façon, portant leurs coiffeures fort estroictes, et leurs collets assez petits, et leurs robbes moderement garnies.

Item, celles qui seront boiteuses, il leur est necessaire de porter un soulier plus haut que l'autre.

Item, celles quy seront d'une petite stature, et quy seront restées de la race des pygmés, pourront estre en un instant, sans esternuer, ne leur dire que Dieu les croisse, se faire de la riche taille par le moyen d'un soulier d'un demy-pied de liége de haut, quy sera caché par leurs longues robbes, et par ainsy, où la nature a denié la bienseance, il est necessaire de la trouver par artifice.

De plus, il vous est necessaire, chères compatriotes, qu'outre la bienseance des habits il se faut estudier à former vos actions, affin que l'un corresponde à l'autre, et que par ce moyen vous puissiez parler sans dire mot; et pour ce faire, vous employerez les yeux de quelque vieille matrone qui aura fait son cours en la phylosophie cyprienne, devant laquelle vous cheminerez, pour estre asseurées si votre allure est trop prompte, trop lente, trop affectée, trop niaise ou trop grave, afin de la former selon votre taille, votre air et votre naturel, pour ce qu'il faut laisser tousjours quelque chose de sa nature, qui veut avoir bonne grace.

Plus, pour votre dernier stile, pour voir ce que nous avons specifié vous estre convenable, vous aurez recours à un miroir pour y puiser vos secrets, et apprendrez par iceluy à regarder si votre visage est trop gay, trop triste, trop doux ou trop soucieux, et y reformerez et adjoutterez ce que vous y trouverez necessaire. Par ce moyen, vous instruirez vos yeux à donner des regards doux, et vos bouches à former en un instant des petits souris pour les accompagner, et apprendre à jeter de rudes œillades, et quelquefois de douces à ceux qu'il vous plaira; et suivant ces instructions, nous sommes asseurées, chères compatriotes, que jamais l'ambre n'attirera tant à soy que vos feintises amoureuses attireront à vous autres ces pauvres malheureux errans. Voilà donc ce que pour le present, à ce nouvel an, nous vous pouvons envoyer, que nous vous prions de recevoir d'aussy bon cœur que nous sommes à tout jamais vos chères compatriotes et humbles servantes.

De Rouen, aux fauxbours de Soteville, fripant la crème, ce premier jour de l'an mil six cens dix huict.

Amy lecteur, l'une des copies de ce discours m'estant tombée entre les mains, j'ay estimé que je serois très ingrat si je ne le faisois voir au jour, pour servir d'avertissement à ceux qui sont tellement abandonnez à leurs appetits charnels, et quy le plus souvent se laissent aller aux charmes et faintises de ces bestes envenimées, quy ne s'estudient, comme il paroist par ces salles et impudiques discours, que pour attraper ceux quy par trop aiment leurs salles et deshonnestes plaisirs, et quy le plus souvent, par le moyen de ces canailles, perdent le corps et l'ame. C'est pourquoy je m'en estonne si Aristote disoit que nature a faict les femmes plus belles et tendres que les hommes; aussi les a-t-elle faict plus fines, cauteleuses et malicieuses. Cela occasionna Codrus à dire que le ciel ne contenoit tant d'estoiles, ne la mer tant de poissons, que la femme couvoit de fraude et de malice dans son ame pleine de curiosité et de desirs. Chiron disoit qu'il estoit meilleur d'ensevelir une femme que de l'espouser. La femme chaste, pudique et vertueuse, se fait bien cognoistre et respecter sans mot dire.

La fille de joye porte preuve de son deshonneur en ses gestes et en sa contenance, disoit l'ancien tragique Eschylian, dans Athènes.

C'est le propre de la femme de se laisser tromper, dit sainct Hierosme, et de tromper les autres. Aussi, si la première femme ne se fust mise du party du diable, le diable se desesperoit de venir à bout du premier homme. Il suit encore son premier train, dont il s'estoit bien trouvé. Tu es la porte du diable, disoit Tertulian à sa femme, etc. La première qui a mis la main au fruict deffendu, la première qui a abandonné Dieu, et avec si peu de peine a faict perdre l'homme, quy est l'image de Dieu, que le diable n'avoit osé aborder. J'aurai recours, disoit ce malin, dans Origènes, quand il vouloit s'aider de la femme, j'aurai recours à mes anciennes armes, disoit-il, pour vaincre l'homme.

Les Sybarites convioient les femmes au festin un an avant le jour, afin qu'elles eussent le loisir de se parer de vestemens et joyaux pour y venir et s'y presenter. Ces festins sont aussy ruyneux à la bouche que les plaisirs charnels à ceux quy les frequentent.

Vous semblez aux tombeaux, peinturez au dehors;
Au dedans l'on n'y voit que pourriture et morts,
Où repaissent les vers leur extrême famine;
Vos visages sont feintz, vernissez et fardez;
De mille clouds luisans vos habits sont parez,
Mais vos corps sont remplis de puante vermine.

Vous fardez vos discours afin de nous flechir,
Vous emplastrez vos cols, afin de les blanchir,
De graisse et d'argent vif encorporez ensemble[244];
Puis, nous livrant l'assaut, vous laschez vos boutons,
Afin de nous monstrer vos estranquez tetons,
Que vous faictes enfler au moyen d'une sangle.

Vostre miroir vous fasche en disant verité;
Vous accusez le ciel pour n'avoir de beauté;
De vermeil et de blanc vous forcez la nature;
Vos visages fumez, barbouillez et rouillez,
Semblent des parchemins de lescive mouillez
Quand d'un fard espagnol vous raclez la peinture

Ny du foudre eclatant l'epouvantable bruict,
Ny les affreux demons quy volent jour et nuict,
Ny les crins herissez de l'horrible Cerbère,
Ny du Cocyte creux la rage et le tourment,
Ny du père des dieux le sainct commandement,
Ne sauroit empescher la femme de malfaire.

Un demon, une femme, sont tous deux compagnons:
L'un est maistre en malice, l'autre en inventions.

FIN.

Décoration.

La rubrique et fallace du monde, pasquin excellent.

A Paris. 1622.
In-8.

Voicy le siècle methodique
Où l'on voit la belle pratique
De servir Dieu mondainement
Et d'estre mondain sagement.
Il faut hanter les monastères
Et sçavoir en toutes matières
De nos devostes le babil;
Avoir un directeur subtil
Quy vous enseigne la méthode
De vous confesser à la mode;
Quy entende le compliment,
Et surtout qui soit indulgent;
Qu'en des scrupules ne vous mette,
Ains que plustost il vous permette
Poudres et frisons et bouquetz,
Et tous les petits affiquetz,
Pour, d'une façon non commune,
Quy n'est nullement importune,
Pratiquer la devotion
En diverse condition,
Chacun selon sa fantaisie,
Sans qu'il faille (quoy que l'on die),
Se priver du contentement
Qu'on prend à son habillement:
Car, pour estre un peu bigarrée
Et à la mode apropriée,
Cela n'empesche nullement
De vivre bien devotement.
La gorge honestement ouverte,
D'un petit quintain[245] clair couverte,
Lequel, se tournant à tous coups,
Monstre ce qu'il y a dessoubz.
Pierres brillantes, pierreries,
Ce sont de pures resveries
D'un faible cerveau, quy a dict
Qu'on cognoit le moine à l'habit.
Si parfois on a l'ame atteinte
De quelque devotion feinte,
Il faut avec humilité
Reclamer la divinité.
Lors à dix heures on s'esveille,
Et de bonne heure on s'apareille
Pour se confesser de bon cœur
Et recepvoir son createur.
On se met au confessionnal
Avec un maintien fort esgal,
Puis la petite coiffe claire
Sert d'ornement à tout l'affaire,
Quy, encore qu'avec les yeux,
Elle cache aussi les cheveux.
C'est une methode si belle,
Qu'on peut jouer de la prunelle
Et facilement regarder
Ce quy peut le plus contenter.
A tout cecy l'on trouve excuse
Et d'un terme souvent on use:
C'est que la bonne intention
Rend parfaite toute action.
Ainsi la femme mariée
Pour son mary sera parée,
Quy ne s'en soucie nullement;
Plustost le mecontentement
Qu'il a de sa grand braverie
Forge en son cœur la jalousie.
La fille doit se faire veoir,
Si elle veut bien se pourveoir;
Il faut qu'elle se rende aimable,
Afin qu'estant plus desirable,
Quelque party advantageux
Contente son cœur courageux.
Mais, las! la pauvrette, trompée,
A la fin du jeu est pipée
Par quelque trop leger amant:
Car il arrive rarement
Que les hommes, pleins de malice,
S'attrapent par cest artifice;
Ils cherchent de l'argent content
Et se donnent au plus offrant.
Mais si quelqu'une plus zelée
Et d'un saint desir attirée
Veut prendre avec humilité
L'habit, en sa simplicité,
Je luy donneray pour modelle
En la vie spirituelle
Des sainctes devostes d'humeur
La modestie et la douceur,
Et surtout la grande prudence
Quy reluit dans leur excellence,
La coiffe et les petits colletz,
Les grands croix et gros chappeletz;
Gaigner toujours quelque indulgence
Pour adoucir sa penitence,
Visiter fort les capucins,
Les minimes, les jacobins,
Principalement les jesuites,
Pour estre bonnes casuistes;
Mepriser la mondaineté
Et blasmer fort la vanité,
Cheminant la veüe baissée
D'une façon mortifiée,
Delaissant en cette façon
Toute la pompe à la maison,
Car les belles tapisseries,
Les lits de soie, les broderies,
Avec les vaisselles d'argent,
C'est leur commun ameublement.
Il court encore une manie
De certaine theologie
Pour asseurer l'entendement
De ceux quy vont plus simplement,
Ne sachant encor la pratique
Comme on peut, en bon catholique,
S'accommoder du bien d'autruy,
Pourveu que Dieu en soit servy
Et que pour nous ils fassent croire
Que c'est pour sa plus grande gloire,
Bien que par son commandement
Il le desfende absolument.
Par la voye extraordinaire,
Sans doute cela se peut faire,
Car les bons theologiens
Sont savants méthodiciens
Et trouvent par leur suffisance
Que c'est en bonne conscience.
S'il entre dans quelque famille
Quelqu'enfant qui soit malhabille,
Aussi tost il est destiné
Et par arrest predestiné
Qu'il sera bon ou mauvais moine,
Afin que de son patrimoine
On fasse une meilleure part
A ceux quy n'auroient que le quart;
Ou s'il advient qu'on apprehende
Des filles la charge trop grande,
Par forme de devotion,
On les met en religion.
Mais c'est plus tost un bon menage[246]
Pour espargner leur mariage;
On forcera leur volonté
Pour les mestre en captivité,
Dessoubz une reigle asservies,
Dont elles n'auront nulle envie.
Il faut parler avec honneur
De nos evesques de faveur,
Dont l'evesché est en tutelle
Pendant qu'ils sont à la mamelle,
Et, sans prolonger, sont mittrez
Auparavant d'estre sevrez.
Chacun a plusieurs abbayes
Priorez et commanderies,
Comme l'on voit les seculiers
Avoir des femmes à milliers.
Une favorable dispense
Vous donnera toute l'essence
D'estre abbé, evesque ou curé,
Sans qu'on soit escolier juré,
Ny qu'on sache en nulle manière
Dire service ou brevière;
L'assistance d'un suffragant,
Va tout cela accomodant.
Je n'en veux dire davantage,
Mettant mon perroquet en cage,
Ne croyant, sauf meilleur advis,
Qu'on aille ainsy en Paradis,
Si Dieu, par un miracle estrange,
Selon la mode ne se change.

FIN.

Décoration.