Ordonnance[175] pour le faict de la police et reglement du camp.

A Paris, pour Jean Canivet et Jean Dallier, libraire, demourant sur le pont Sainct-Michel, à l'enseigne de la Rose-Blanche. 1568.

Avec privilége du Roy.
In-8o.

De par Monseigneur le duc d'Anjou et de Bourbonnois, fils et frère de roy et son lieutenant general representant sa personne par tout son royaume, pays, terres et seigneuries de son obeissance.

Ayant esté la presente armée mise sus et levée premierement pour l'honneur de Dieu, conservation de l'authorité de nostre mère saincte Eglise, catholique, apostolique et romaine; et après, pour maintenir et conserver la couronne au roy, nostre très honoré seigneur et frère, rompre les desseinz de nos ennemiz eslevez en armes contre nouz, leur resister et rendre aux subjects dudict seigneur le repos et tranquillité dont par la malice du temps ils ont esté privez. Nous avons estimé que pour conduire nostre intention à la bonne, heureuse et saincte fin que nous desirons, il estoit très necessaire, en premier lieu, d'avoir nostre Dieu propice, et avant toute chose nouz reconcilier avec luy, et le servir comme bon et fidèle chrestien, faisant preuve de ce quy est en l'interieur de nos cueurs par nos actions exterieures, en sorte que nous puissions appaiser son yre, quy a esté provoquée et concitée à l'encontre de ce royaume par infinyes personnes quy se glorifient en la diversité de leurs opinions et inventions, des quelles ils usent ordinairement pour rendre abjecte, comtemptible, meprisée et ridicule contre l'honneur de Dieu, la saincte religion, ancienne, catholique, apostolique et romaine, et les effets de la justice tellement debilités et de si peu d'effects que ilz puissent executer leurs mauvais desseingz, tenir les champs, à la foulle et oppression du pauvre peuple, desjà tellement attenué par les calamitez passées, qu'il est presque demeuré abattu sous le faix, sans moyen de se pouvoir resoudre; et d'autant que nous desirons pourveoir qu'il ne se commette semblable chose en l'armée du roy nostre dict seigneur et frère, et que nostre intention est de faire vivre toutes personnes, de qualité qu'ils soient, estant à la solde dudict seigneur ou autrement, avec l'ordre, devoir et police qu'il convient et est necessaire en l'armée d'un prince très chrestien, tant pour le regard de ce quy est dû à l'amour, craincte et honneur de Dieu, manutention et execution de la justice en sa splendeur et integrité, ordre et police militaire entre les soldats pour les conduire et mener seurement en campaigne, au combat avec l'ennemy, et les faire loger sans desordre, que pour garder d'oppression et violence des dictz soldatz et autres gens de guerre les subjectz du roy nostre seigneur dict, et faire en sorte qu'ilz puissent vivre sans estre vexés, tourmentez, battuz, ne pillez, et demeurer en seureté soubz la sevère justice que nous entendons faire de ceux quy contreviendront aux ordonnances cy-après desclarées, lesquelles nous voulons etre si exactement et inviolablement observées, que par la punition des grandes et execrables impietez et detestables vices quy se font et commettent ordinairement, à present nous puissions faire cognoistre à un chacun combien telles choses nous deplaisent.

Premièrement:

Il est tres expressement enjoinct et commandé à tous capitaines de gens d'armes, de quelque qualité qu'ils soient, qu'ilz aient chacun en leur compaignye un prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle ilz seront tenuz d'assister, ensemble les principaux chefs de ladicte compaignie.

Que chacun des colonels des genz de pied auront pareillement un prestre, quy dira chaque jour la messe, à laquelle les capitaines seront tenus d'assister pour le moins les festes et dimanches, et les autres jours quand ils pourront; et, afin que ceux quy s'y voudront treuver puissent savoir l'heure qu'elle se dira, lesdictz capitaines en feront advertir avec le tambourin.

Et pour garder que les vices que la licence de la guerre produict ordinairement ne puissent prendre racine aux cueurs desditz genz de guerre, et que par la parolle de Dieu ilz puissent estre incitez à suivre la vertu, il est ordonné qu'il y aura, tant en la bataille que en l'avant-garde, un prescheur homme de bien quy annoncera la parolle de Dieu et preschera l'Evangile, où assisteront les chefs et gens de guerre de ladicte armée, chacun selon le lieu où il leur est ordonné de marcher[176].

Que par touz les lieux et endroits où ladicte armée passera, sera prohibé et defendu que personne ne se loge ne se mette en les eglises pour autre effect que pour prier Dieu; et que où il y seroit trouvé chevaulx ou autres bestes, mesme des hommes logez pour autre effect, ils soient punis selon l'ordonnance quy en a esté sur ce particulièrement faicte[177]; et, afin que personne n'en pretende cause d'ignorance, sera publiée tant en la bataille qu'en l'avant-garde de ladicte armée, et en tous les lieux où elle passera, pour estre observée exactement selon la teneur d'icelle.

Et pour faire entretenir tant le contenu ès dessus dicts que subsequentz articles, il est enjoinct très expressement au grand prevost de mondict seigneur de commettre et donner charge à l'un de ses lieutenans de marcher devant ladite armée, et avec les marechaux de camp accompagnez de dix archers, pour pourveoir et donner ordre à ce que, par lesdictz marechaux, luy sera commandé et ordonné. Et à iceluy grand prevost de demeurer près de mon dict seigneur à la bataille pour l'execution du contenu en ces presentes ordonnances et autres choses concernant son estat et charge. Et pareillement de commander et ordonner à l'un de ses dicts lieutenants de demeurer et marcher après le camp et armée pour empescher qu'il ne se face aucun desordre, malversion, vollerie et larcin à la suite d'icelle. Il sera aussy envoyé un prevost en l'avant-garde pour obvier et pourveoir à ce quy ne se commette aucune chose au prejudice de ces dictes ordonnances, et icelles faire entièrement observer selon leur forme et teneur. Et seront tenuz tous les prevosts dessus dictz et autres estans au camp, à la suite de ladicte armée, d'obeyr à ce que par les marechaux de camp leur sera commandé et ordonné, sans y faire aucune faute.

Que toutes personnes vagabonds et sans aveu ayent à se retirer hors du camp et armée, sans y plus retourner, dedans douze heures après la publication de ces presentes, sur peine de la hart et confiscation de leurs chevaulx, armes et autres biens[178]; ensemble ceux quy se seront absentez de ladicte armée pour eluder ces dictes ordonnances, et quelque temps après seroient retournez en icelle.

Au nombre desquelz vagabonz et sans aveu nous voulons estre censez, jugez et reputez toutes personnes, de quelque qualité ou condition qu'elles soyent, n'estant enroléez soubz quelque enseigne ou cornette pour faire le serment quy leur sera commandé; excepté toutesfois les serviteurs, domestiques estans advouëz par les princes, gentilzhommes et autres gens notables et grands personnages estant à la suitte de ladicte armée.

Et pour ce, il est enjoinct à toutes personnes, de quelque qualité qu'ils soient, tant genz de cheval que de pied, de se ranger et faire enrooler soubs la cornette de mon dict seigneur ou soubs quelque cornette ou enseigne, pour faire le serment ainsy qu'il sera ordonné, et ce, dedans huict jours après qu'ils seront arrivez en ladicte armée: autrement, et à faute d'obeyr en ledict temps, seront leurs chevaux et armes dès à present comme pour lors, et dès lors comme dès à present, desclarez adjugez et acquis à celuy ou ceux quy les auront defferez à mon dict seigneur ou aux marechaux de camp.

Et d'autant qu'il se commect infinité d'abuz et volleries par les vallets quy vont fourrager dans les maisons des habitans des villages estans ès environs de ladicte armée sans aucune conduicte, il est très expressement defendu à tous capitaines, tant de gens de pied qu'à cheval, ou maistres estanz à l'armée, de n'envoyer, ne permettre d'aller aucunz de leurs valetz fourrager sans leur commandement, et qu'ils ne soient envoyez pour la conduicte ou escorte desdicts valletz quelques-uns des hommes d'armes de la compaignie à la discretion du capitaine, et où ils s'en trouveroient aucuns quy allassent fourrager en autre façon, ils seront punis corporellement et leurs chevaulx confisquez.

Quelconque soldat ou autre quy se trouvra saisy d'aucun bestial, vivres ou autres meubles prins ès lieux par où ilz passeront et auront passé, sans payer et outre le gré de leurs hostes ou autres, soient puniz par mort[179], sans autre genre ny forme de procez[180].

Pareillement est defendu très expressement à toutes personnes, de quelque qualité qu'ils soyent, de piller et de trousser les vivres et autres choses que l'on apportera de divers et plusieurs endroictz au camp, à l'armée, pour le bien et commodité d'icelle, sur peine de la vie à ceux quy y contreviendront.

Que les gens d'armes ayant receu leurs soldes seront tenuz de payer ce qu'ils prendront, selon un moderé taux quy en sera faict par le grand prevost estant à nostre suite, fors et excepté le fourrage, dont ils ne devront aucune chose, voulantz que les chefs d'iceux y prennent garde, sur peine de s'en prendre à eux.

Et pour contenir les dictz gens de guerre en leur devoir, et avoir plus prompte information du mal quy se commettra par eux, les prevost estanz en la dicte armée se pourmeneront par les regimentz hors du camp logez, et feront promptement punir ceux qu'ilz trouveront contrevenanz aux presentes ordonnances; et n'y pouvanz aller en personne, seront tenuz d'y envoyer leurs lieutenantz pour les faire observer et entretenir le plus exactement qu'il leur sera possible, faisanz briève et prompte justice de ceux quy seront trouvez en flagrant delict.

Item est ordonné que à l'entour du camp et regimentz des genz de pied françois il y aura tousjours quelque capitaine ou chefs des dictz gens de guerre quy se pourmenera par rangs, et pouvoira aux desordres quy pourroient survenir aux soldatz.

Et s'il advenoit quelque tumulte en faisant justice, et qu'il y eust quelque chef quy empeschast l'execution d'icelle, il en sera puny par mort, sans aucune grace ou remission.

Et est enjoinct expressement à tous capitaines et soldatz estanz en corps de garde pretz et joignant le dict lieu où se fera l'execution de la dicte justice de tenir la main forte, tant à l'execution de icelle que à faire la punition des ditz chefs ou autres quy la voudroient empescher, lesquelz, au cas se monstrassent lentz et negligentz à s'employer à la maintenir et faire executer, seront puniz exemplairement, privez de leurs armes et constituez prisonnierz par l'espace de trois jours au pain et à l'eau. Et le caporal et chef de la dicte garde si grievement puny qu'il appartiendra.

Et où il adviendroit quelque querelle ou debat devant le corps de garde, près ou joignant iceluy, il est enjoinct très expressement aux chefs ayanz charge de ladicte garde d'y aller promptement pour y veoir, la faire cesser, et apprehender les autheurs d'icelle, pour après en estre cogneu la cause et intention et sur le tout estre pourveu comme il apartiendra. Et où lesdictz soldats ne feroient leur devoir d'y aller promptement, il en sera faict telle et si briefve punission que leur malice ou negligence meritera.

Que quelque personne, de quelque qualité et condition qu'ils soient, estanz audict camp et armée, ne soient si hardiz de mestre la main à l'espée contre aucun chef ne autres, sus peine de la vie; encore que ledict chef luy eust faict tort, auquel cas se retireront lesdicts soldats et gens de guerre par devers mon dict seigneur, qui en ordonnera ainsi qu'il appartiendra par raison.

Et d'autant qu'il pourroit advenir que en ladicte armée il se trouvast plusieurs gentilshommes et autres ayantz par cy devant et de longue main querelles particulières par le moyen desquelles il seroit aisé à renouveler et apporter en icelle quelque tumulte ou emotion, leur est expressement defendu et inhibé de se quereller ne se demander aucune chose les uns aux autres, tant et si longtemps que ladicte armée demourera ensemble, sur peine de la mort, sans esperance d'obtenir aucune grace.

Est aussy ordonné que, si aucun homme d'armes ou archer abandonne son enseigne pour prendre son logis et s'accommoder avant les autres, celuy quy n'aura bougé de son enseigne le pourra desloger, laissant à la discrétion du capitaine de faire telle punition du deserteur d'enseigne qu'il jugera estre convenable[181].

Et afin qu'il ne se commette aucun desordre par les capitaines et autres gens de guerre de ladicte armée, changeant les logiz quy leur ont esté baillez par les marechaulx de camp, et qu'il ne soit malaisé auxdits marechaux de camp de les faire marcher ou advertir de ce qu'ils auront à faire advenant une prompte occasion, il est très expressement deffendu à tous capitaines et gens de guerre de ne se departir ne desloger ès lieux et endroictz quy leur auront esté assignez par lesdictz marechaux, sur peine d'estre cassez; et sur la même peine est très expressement enjoinct et ordonné auxditz capitaines et gens de guerre d'obeyr et executer promptement à tout ce que par lesditz marechaux de camp leur sera commandé et ordonné.

Et afin que les compaignies d'hommes d'armes sçachent et soyent adverties des lieux où elles auront à loger[182], il est ordonné qu'il y aura cinq ou six archers desdictes compaignes avec les mareschaux des logis pour y estre par eux envoyez au devant desdictes compaignies et leur enseigner les logis[183].

Et où en ladicte armée il y auroit aucuns hommes d'armes, archers ou autres personnes estanz à la solde du roy nostre dict seigneur et frère ou à la suitte de son camp quy eussent deslogé ou entreprins de desloger les chevaulx d'artillerie ou ceux quy sont ordonnez pour la conduicte des vivres. Nous voulons qu'iceux soient grievement et exemplairement puniz, selon et ainsy que le cas et excès par eux commis le meriteront.

Voulons et ordonnons en oultre que ceux quy auront charge des dictz chevaulx d'artillerie et vivres, ayant mandement des dicts mareschaux de camp pour loger en quelque lieu et endroict que ce soit, seront incontinent logez, nonobstant qu'il y en eust d'autres desjà de logez, auxquelz il est enjoinct et tres expressement ordonné qu'ils ayent à en desloger promptement et sans aucune excuse, sur peine d'estre puniz ainsy qu'il appartiendra.

Est deffendu très expressement, sur peine de la vie, à tous hommes d'armes, archers ou soldats, que en marchant par les champs en bataille ou autrement ils n'ayent à s'en departir, et d'abandonner leurs enseignes sans congé de leurs capitaines.

Que toutes fois et quand les marechaux marcheront pour faire l'assiette du camp, il sera ordonné à tour de roole, par les colonelz des bandes tant françoises qu'estrangères, un capitaine pour garder que les soldats ne se desbandent, lesquelz, faisant autrement, encoureront le chastiment des dictz capitaines, suivant ce quy en sera ordonné par les dicts marechaux de camp, afin que, quand la punition aura esté faicte, serve d'exemple à tous les autres. Et pour empescher et pourveoir que les dictz soldatz n'aillent vaganz et prennent occasion de se desbander, les dicts capitaines donneront ordre que les regimentz et compaignies soient advertiz de leurs logis, et les y feront adresser avec leur suitte et bagage.

Et d'autant qu'il advient souvent confusion et desordre pour estre les dictz soldatz meslez parmy le bagage, et que advenant une soudaine occasion ils ne se peuvent ranger et s'assembler promptement avec leurs compaignies, il est enjoinct très expressement à tous colonelz de gens de pied quy n'ayent à souffrir que aucuns de leurs soldatz demeurent avec le dict bagage; et que à ceste fin ils y en commettent quelques uns pour les conduire, et où il en seroit trouvé d'autres que ceux que les dictz capitaines y auront mis après la publication de l'ordonnance, ils seront pendus et estranglez sans aucune forme de procez, pour donner exemple aux autres.

Que les armes et chevaulx des hommes d'armes et archez quy seront portez et conduictz par leurs valletz devant ou après leur bagage seront confisquez, et les ditz hommes d'armes cassez de leur dicte compaignie.

Que aucuns des valletz des dictz hommes d'armes et archers ne autres n'aillent devant ceux quy seront ordonnez pour accompaigner les mareschaux des logiz, et que ceux quy les accompagneront tiennent la main que les dictz logis ne soient fourragez, sur peine de s'en prendre aux dictz marechaux des logis.

Il est pareillement ordonné que les compaignies de chacun regiment de cavallerie marcheront tous ensemble et avec l'ordre qu'elles devront garder en combattant, afin que chacun soit accoustumé à tenir son rang et faire ce qui appartiendra.

Que chacun jour les gens de pied estanz en la dicte armée s'exercent et mettent en ordre en bataillon, afin qu'un chacun d'eux sçache le lieu et la place qu'il doit tenir, et qu'il n'y ait aucun desordre, soit en marchant en bataille, soit en combattant ou arrivant ès logis.

Que le bagage de chacun regiment aille ensemble sans deranger aucunement, et que les chefs et dictz capitaines d'iceux regimentz y pourvoient tellement qu'il n'en advienne aucun desordre, sur peine de s'en prendre à eux.

Que aucunz capitaines des ordonnances ne pourront donner congé à aucuns des hommes d'armes ou archers de leurs compaignies sans le demander à Monseigneur, et où ils partiroient sans avoir permission, seront prinz et puniz; sera escrit aux baillifs et senechaux où seront assiz leurs biens de les faire saisir et les mettre en la main du roy.

Et pour ce que les sauvegardes que le roy nostre dict seigneur et frère et nous avons cy-devant données sont tenuz en mespris et contemnement, sans y avoir aucun esgart.

Nous enjoignons tres expressement aux genz de guerre estanz à nostre service qu'ils ayent à respecter les dictes sauvegardes venues et emanées de nous, sur peine d'estre grievement puniz.

Faict à Estampes, le septiesme jour d'octobre mil cinq cens ssoixante huict.

Ainsy signé: Henry.
Et au dessoubz: Fizes.


Autre ordonnance deffendant à toutes personnes de profaner les eglises, chapelles, oratoires et autres lieux sainctz, tant des villes, villages, bourgades, que autres lieux où passera l'armée, sur peine de la hart.

Pour ce que c'est le debvoir de tous bons et fidelles chrestiens catholiques de ne faire aucune chose contre l'honneur de Dieu, ne au mespris et contemnement de nostre mère saincte Eglise et des sainctz lieux destinez pour luy rendre des louanges, faire prières et oraisons, consacrer et offrir le precieux corps de Jesus-Christ pour le sallut d'un chacun; et qu'il appartient au roy très chrestien, nostre très honoré seigneur et frère, et à nous, de faire inviolablement observer tout ce quy touche et concerne l'authorité, commandement et ordonnance d'icelle, en tout temps et saison, et nommement de tenir la main en la presente guerre, commencée à l'encontre des rebelles quy ont reprins les armes contre ledict sieur roy, et empescher que, par la licence que chacun se veult arroger et attribuer durant icelle guerre, que lesdictz lieux ne soient profanez, et faire cognoistre noz actions estre du tout contraires et ne participer aucunement avec celles de nos dictz ennemiz, quy s'efforcent de les ruyner et en abolir la mesmoire;

A ceste cause,

Il est enjoinct et defendu très expressement à touz soldatz, pourvoyeurs, boucherz, vivandierz, pionnierz, marchandz et toutes autres personnes, de quelque qualité et condition qu'ils soyent, estanz de ladicte armée ou à la suite d'icelle, de ne loger personnes, chevaux, bestes ne autres, vendre ne debiter aucunes choses ne marchandises, dans lesdictes eglises, chapelles ou oratoires des villes, villages ou bourgades par où passera ladicte armée, ne icelles profaner en aucunes façons, quy que ce soit, sur peine de la hart, sans autre forme de procez, à ceux quy seront trouvez sur-le-champ y contrevenir; et à ceux quy seront accusez d'y avoir contrevenu, sur mesme peine, après toutefois qu'ils en seront convaincus.

Faict à Estampes, le 7 octobre 1568.

Henry.
Fizes[184].

Décoration.

Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout du Pont-Neuf.

A Paris, chez Maurice Rebuffe le jeune, imprimeur-libraire, rue Dauphine, au Grand Jurisconsulte. 1704.

Avec permission[185].
In-8o.


Epitre à Cirano de Bergerac.

Sur tout animal qui respire,
Le ris est propre à l'homme; il n'appartient qu'à luy:
Donc on ne peut luy deffendre de rire,
Et moins encor de faire rire autruy.
Un auteur est maître aujourd'huy
De nous parler en Heraclite;
Moi, qui ne connois point la tristesse et l'ennuy,
Je pretens m'eriger en petit Democrite.
Pour mon seul divertissement,
Et sans craindre aucune censure,
Je veux, cher Bergerac, conter fidellement
Ta facetieuse avanture;
Mais, pour le faire plaisamment,
Infuse-moy dans ce moment
Quatre onces d'esprit vif, cinq dragmes de manie,
Dix grains de folatre genie,
Et tu vas voir, feu Bergerac,
Que mon affaire est dans le sac.
Ma foy, je sens dejà que ton esprit m'inspire,
Je sens qu'il me force de dire
Ce que de ton vivant tu souhaitois ecrire.
Sans ta mort, dont je suis faché,
Tu nous aurois peint Brioché,
Son singe, ses marionnettes,
Et chanté là-dessus cent plaisantes sornettes;
Mais, puisque ton esprit s'est infusé chez moy,
L'ouvrage que je donne est moins à moy qu'à toy.


Combat de Cirano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout du Pont-Neuf.

Un jour Phebus, plus guay qu'à l'ordinaire, avoit quitté de grand matin le lit de Thetis, sa belle hôtesse, pour dorer la terre de ses rayons; il s'etoit même donné les airs de montrer sa tresse blonde pendant douze heures, lorsqu'un auteur, qui se vantoit de tirer son origine des Mages, representa une tragi-comedie au bout du pont[186] où le cheval de bronze accompagne de loin la Samaritaine. Ce fut là que ce brave champion extermina le presqu'homme des marionnettes.

Tout ce beau preambule signifie qu'en un charmant jour d'esté, sur les quatre heures du soir, Cirano de Bergerac tua le singe de Brioché au bout du Pont-Neuf.

Que ne parlois-tu d'abord naturellement? dira quelqu'un.

Doucement, Monsieur le critique. Souviens-toy que j'entre dans l'esprit de celuy dont je decris l'avanture, et que la metaphore, l'allegorie, l'hyperbole et le reste, sont gens dont je ne me puis passer aujourd'huy.

J'ay dit que Bergerac se vantoit de tirer son origine des Mages: lecteur, peut-être seras-tu bien aise de sçavoir l'ethimologie comique du terme Cirano.

Bergerac soutenoit, en plaisantant, que mage et roy etoient jadis unum et idem, qu'on appelloit un roy cir, en françois sire, et, comme ce mage, ce roy, ce cir, pour faire ses enchantemens, se campoit au milieu d'un cercle, c'est-à-dire d'un O, on le nommoit Cir An O.

Charbonnons maintenant le portrait de mon heros, j'entens le portrait de sa corporance; il n'est question que de celui-cy, et il fait beaucoup à la chose. Bergerac n'etoit ni de la nature des Lapons, ny de celle des geans. Sa tête paroissoit presque veuve de cheveux; on les eût comptez de dix pas. Ses yeux se perdoient sous ses sourcils; son nez, large par sa tige et recourbé, representoit celuy de ces babillards jaunes et verds qu'on apporte de l'Amerique. Ses jambes, broüillées avec sa chair, figuroient des fuseaux. Son esophage pagotoit un peu. Son estomach etoit une copie de la bedaine esopique. Il n'est pas vrai que notre auteur fût malpropre; mais il est vrai que ses souliers aimoient fort madame la boue: ils ne se quittoient presque point.

Après avoir portraituré Bergerac, venons à Brioché. Quand je serois peintre en fresque, en huile, en detrempe, on ne verrait point icy sa peinture. Eh! pourquoy? Parce qu'elle ne sert pas à mon sujet.

Encore une digression, Monsieur le lecteur, et puis plus. On connoîtra par là que Brioché fut original pour les marionnettes, puisque certains, en certains païs, les croyoient personnes vivantes. Il se mit un jour en tête de se promener au loin avec son petit Esope de bois remuant, tournant, virant, dansant, riant, parlant, petant. Cet heteroclite marmouset, disons mieux, ce drolifique bossu, s'appelloit Polichinelle; son camarade se nommoit Voisin[187], et manioit un violon comme Pierrot le Fort.

Après que Brioché se fut presenté en divers bourgs, bourgades, villes, villages, escorté de Polichinelle et de sa bande, il pietonna en Suisse dans un canton dont Rochefort n'a point de reminiscence, ni moy non plus. Qu'importe? c'etoit un quartier où l'on connoissoit les Marions, et point les marionnettes. Polichinelle ayant montré son minois aussi bien que sa sequelle, en presence d'un peuple brule-sorcier, on denonça Brioché aux magistrats. Des temoins attestoient avoir oüy jargonner, parlementer et deviser de petites figures qui ne pouvoient être que des diables: on decrette contre le maître de cette troupe de bois animée par des ressorts. Sans la rhetorique d'un homme d'esprit qui prêcha les accusateurs, on auroit condamné le sieur Brioché à la grillade dans la Grève de ce païs-là, s'il y en a une, s'entend. On se contenta de depoüiller les marionnettes qui montroient leur nudité[188].

Brioché servit de plastron à d'etranges bourasques pendant le cours de sa vie turlupine; mais la mort de son singe le saisit et l'affligea si cruellement que peu s'en fallut qu'il n'allât luy tenir compagnie au delà du bateau caronique.

Voilà ma digression finie. Entrons maintenant dans l'arène et voyons le combat en question. Notre auteur, galopant de son pied sur le Pont-Neuf, s'arrêta court devant le logis de Brioché. Une troupe de gens du regiment de l'arc-en-ciel[189], attendant que les petites machines briochiques fûssent prêtes à donner le divertissement à l'honorable compagnie, agaçoient le singe deffunt. Ce singe étoit gros ainsi qu'un paté d'Amiens, grand comme un petit homme, bouffon en diable; Brioché l'avoit coëffé d'un vieux vigogne, dont un plumet cachoit les trous, les fissures, la gomme et la colle; il lui avoit ceint le col d'une fraise à la Scaramouche; il lui faisoit porter un pourpoint à six basques mouvantes garni de passemens et d'eguillettes, vêtement qui sentoit le laquéisme[190]; il lui avoit concedé un baudrier où pendoit une lame sans pointe. Nota que le maître avoit accoûtumé son disciple à se mettre en garde et à pousser quelques bottes. Cette remarque est nécessaire[191].

A l'aspect de la figure de Bergerac, la troupe à couleurs eclata de rire sardoniquement; un de la bande fit faire le moulinet au feutre de l'auteur; un autre gaillard, en luy appuyant une chiquenaude au beau milieu de la face, s'ecria: Est-ce là votre nez de tous les jours? Quel diable de nez! Prenez la peine de reculer, il m'empêche de voir. Notre nasaudé, plus brave que Dom Quixote de la Manche, mit flamberge au vent contre vingt ou trente agresseurs à brettes: les laquais alors portoient des epées[192]. Il les poussa si vivement qu'il les chassa tous devant luy comme le mâtin d'un berger fait un troupeau. Belle comparaison! laissez-la passer.

Le singe, farci d'une ardeur guenonique, lorgnant nôtre guerrier le fer en main, se presenta pour luy alonger une botte de quarte. Bergerac, dans l'agitation où il se trouvoit, crût que le singe etoit un laquais et l'embrocha tout vif. O! quelle desolation pour Brioché!

Animal sans pareil, s'écria-t-il, larmoyant comme un veau, t'avois-je doüé de tant de gentillesses pour te faire transpercer la bedaine? Digne amusement de la canaille, introducteur du divertissement marionnettique, cher Fagotin de mes lucratives folies, utile et facetieux gagne-pain, bête moins bête que tel homme, singe des plus singes, où me reduis-tu!

Après ces pitoyables et lamentables paroles, il se cola quelque temps sur le mort; ensuite son camarade Violon, l'angoisse au cœur, s'empara du corps du deffunt; ayant detaillé maintes remontrances à son maître, il luy persuada, primò, de rendre six blancs à ceux qui etoient entrez pour visiter les marionnettes; secondò, et ultimò, de noyer sa douleur dans le vin. Brioché suivit ce conseil salutaire; ils prennent tous deux le chemin du cabaret gargotique, on y sable des rasades, la couleur enlumine la face, les esprits volatils de la liqueur petillante s'insinuënt dans la glande pineale: alors que de pleurs vineux sur la privation d'un trepassé! que de clameurs bachiques contre l'assassin! Minuit se fit entendre, l'hôte reçut de la pecune, on deguerpit. Brioché ne put reconnoître sa maison, tant il étoit troublé; il eut même un si grand mal de cœur, qu'il vomit de foiblesse dans un egout où il se trouva enfangé. Son camarade étoit si peu hardy, qu'au lieu d'avancer pour debourber son maître du cloaque, il reculoit en arrière et battoit la terre de son corps. Ils restèrent trois heures à serpenter les rües, enveloppez dans les voiles tenebreux de l'ennemie du jour. La corne argentée de Diane vint à briller sur l'horison: à la lueur de ce flambeau nocturne, ils regagnèrent leur gîte bien harassez; là, ils firent mille caresses à leur duvet; Morphée leur ferma les paupières: laissons nos gens entre ses bras; à tantôt choses nouvelles.

Cinq ou six heures après, Brioché ouvre ses visières mal nettes, il rumine à sa perte. Quittons le grabat, dit-il, et intentons un procès criminel. Ce qui fut dit, fut exécuté: il se lève et met la main à l'œuvre; il ne pretendoit pas moins que cinquante pistoles de dommages et interêts.

Bergerac se deffendit en Bergerac, c'est-à-dire avec des ecrits facetieux et des paroles grotesques: il dit au juge qu'il payerait Brioché en poëte, ou en monnoye de singe; que les espèces étoient un meuble que Phébus ne connoissoit point; il jura qu'il apotheoseroit la bête morte par un epitaphe appollinique. Sur les raisons alleguées, Brioché fut debouté de ses pretentions; on luy deffendit même de laisser vaguer à l'avenir le singe qui succederoit au deffunt, crainte d'accident.

Dixi.
Permis d'imprimer.—Fait ce 9 juillet 1704.
M. R. De Voyer Dargenson.

Décoration.

La prinse et deffaicte du capitaine Guillery, qui a été pris avec 62 volleurs de ses compagnons, qui ont estez roués en la ville de La Rochelle le vingt-cinquiesme de novembre 1608; avec la complainte qu'il a faict avant que mourir.

Paris, jouxte la coppie imprimée à La Rochelle par les heritiers de Jerosme Hautain, 1609.

In-8o[193].

La malice piaffe pour un temps, et depuis que l'homme a faict alliance avec l'ennemy de son salut, bronchant parmy les tenèbres de son erreur, il ne cesse de courir à perte d'aleine jusques à ce qu'il se trouve sur le bord du precipice, où, à la fin, l'autheur de ses debauches le fait trebucher et en fait un joüet d'un funeste supplice et le spectacle d'une piteuse tragédie. Il a ouvert la fosse (dit le prophète) et l'a creusée, et est tombé en l'abisme qu'il a fait. Dieu les laisse courir pour un peu, jusqu'à temps que le comble de leur malice soit accompli; mais en fin, ne pouvant supporter la calamité que ses boutefeux attisent parmy son peuple, vaincu par les cris de ceux que la force a piteusement conversé en terre, il esveille les flammes de sa colère et ouvre la main aux foudres de sa justice, pour leur faire engloutir ces serviteurs du grand dragon sous les flots d'une sevère punition, où il leur faict gouster le fiel de leur malice.

Un Guillery, ou plustost un vray monstre à la nature, que l'enfer a vomy du plus profond de ses abysmes, pour luy faire enfanter une infinité de volleries et brigandages, s'en est toujours allé suyvant sa brizée, jusques à ce qu'il s'est filé le cordeau qui luy pend sur la teste, et a dejà attaché son frère sur le posteau d'un sevère supplice, là où, pour toute la recompense de toutes meschancetez qu'il a cruellement exercez envers plusieurs marchands, il a laissé la vie sur une roüe parmy les tourmens et les bourreaux. Mais il faut entendre les moyens par où il a esté acheminé à ce pas, et marquer icy en passant quelques traits de sa malice, bien qu'elle se soit assez fait cognoistre par toute la France au bruit qui a remply les oreilles d'un chacun.

Ce Guillery estoit d'une grand maison de Bretaigne, dont je tairay le nom de peur d'offencer quelqu'un[194], et a monstré assez clairement parmy le feu de nos guerres civiles qu'il estoit homme resolu et de courage, de façon que, s'amusant plustost à remuer le fer parmy le gros des ennemis, où sa valeur le conduisoit, que au pillage, comme font coustumierement les ames casanières, ses esperances l'ont trompé à fin, qui luy promettoient un orage perpetuel en nos fureurs civiles, et pensoit tien que, pourveu que la guerre peut tousjours escumer ses bouillons, rien ne luy manqueroit, veu mesmes qu'il estoit fort affectionné de feu monsieur le duc de Mercure[195] à cause de sa vaillance; mais quoy! il y a des revolutions ordinaires au cours des affaires humaines que la providence de l'homme ne peut penetrer, et, lorsqu'il pense tenir le feste de ce qu'il pretendoit, il ne faut qu'un tourbillon de la fortune pour la raser au bas de sa roüe, où elle lui fait sentir les effects d'inconstance.

Ainsi Guillery, se voyant demeuré à sec par le calme de la paix, qui fit incontinent rassoir les vagues de la tourmente, et ses esperances esvanoüies avec les brouillards de la guerre, se laisse gaigner au desespoir, qui luy fait prendre les bois, et, laissant abastardir la vigueur de son courage et rouiller ses conceptions guerrières à faute de moyens et d'exercice où il se peut tenir en haleine, il advance sa main meurtrière sur le passant et ses desirs au pillage; de ses moyens et d'un genereux Theseus, il se transforme en un Scyni[196] monstrueux et ravisseur. Voilà comme les esprits les plus eslevez se laissent quelquefois aller en cendre, et mesme les âmes les plus asseurées sur le pied de la vertu se laissent une fois brider au vice, ou sont celles qui despeignent plus au vif l'enormité de leur malice.

Luy donc estant robuste et fort redouté, ne manque point d'estre suivy de beaucoup de gens de sa sorte, qui attachent leur vie et leur fortune au mesme hazard de la sienne, et entre autres de deux de ses frères, qu'il attire à sa cordelle, et, ramassant aussi l'escume de toute la haulte et basse Bretaigne, Poictou et autres circonvoisins pays, il se trouve accompagné de plus de quatre cens hommes[197], tous de fait, et qui ne respiroient autre chose que le carnage.

Estant donc ainsi rangé en un bois[198], où il dresse une puissante forteresse, un jour il attend jusques environ sur le midy, couché sur le ventre le long du grand chemin de Nantes[199], tant que à la fin il passe un bon-homme, à qui il demande où il alloit, et ayant desjà bien entendu qu'il alloit à Nantes, il feint aussy y vouloir aller. Se mettant en chemin ensemble, demandoit au bon-homme qu'il alloit faire à Nantes; luy respondit qu'il alloit solliciter un procez. Tu as donc bien de l'argent? luy dit-il. L'autre s'excuse et dit qu'il n'en avoit point, sinon sept ou huict souls pour son disner. Non ay-je point moy, respondit-il; mais j'espère que Dieu nous en envoyera. Puis, estant passé un peu plus oultre, et luy ayant encore demandé s'il n'avoit point d'argent, et l'autre ayant dit que non: Or bien, dit-il, prions, Dieu nous en envoyra. Et de ceste façon, tirant un petit manuel de sa pochette, il se met à genoux et y fait mettre ce bon-homme avec luy, puis il luy dist: Regarde s'il t'en est point venu. Il met la main en sa pochette et dit que non. Tu ne pries donc point de bon cœur? dit-il. L'autre s'excuse et dit que si faisoit; et disant cela il tire cinq sols de sa pochette et le fait encores prier, et la seconde fois en tire dix, puis quinze, et tousjours le bon-homme ne trouvoit rien. Tu ne prie donc pas de bon cœur? dit-il, car il t'en viendroit aussi bien qu'à moy. Il dit que si, tant qu'il pouvoit. Or, dit-il, alors tu en as donc bien: car moy, qui ne prie guières de bon cœur, s'il m'en est venu, à plus forte raison à toy aussi, et, partant, je le veux voir. Et disant cela il se met à le fouiller, luy trouve quatre cens escuz, en prend la moitié et le renvoyé avec le reste, luy disant: Comment! tu me veux tromper, et ne me rien donner de ce que Dieu t'envoye en ma compagnie, comme si je n'en devois avoir ma part!

Cela sont les moindres choses, et n'est rien au prix des chasteaux forcés, où ils ont miserablement massacrez les pauvres seigneurs, gentilshommes et damoiselles, emporté leurs moyens et mis leurs maisons en desolation; et, entre autres, en ayant voulu forcer un autre, S.-Hermine[200] et Mareul[201] ils furent descouverts par la sentinelle qui y veilloit d'ordinaire, comme s'il eût été en temps de guerre, pour la crainte qu'il avoit d'eux, et leur ayant ladite sentinelle tiré un coup d'arquebuze, ils furent poursuiviz par le seigneur du lieu, qui manda en diligence à quelques gentilshommes ses voisins, et aux villages par là auprès, pour avoir des gens, et ayant en peu de temps ramassez jusques à près de deux cens hommes, tant d'uns que d'autres, il les attint auprès d'un bois à trois lieües de là. Eux, estant jusques au nombre d'environ trente cuirasses, se mettent en défense, et y eut quelques morts, tant d'un costé que d'autre; mais le monde y abordant à la file de tous costez, comme pour esteindre le brasier qui devoroit le repos de tout le pays, ils furent contrains de se mettre en fuitte, laissans trois ou quatre de leurs compaignons prisonniers, qui furent mis sur la roüe à Bessay[202], qui est là auprès.

Que diray-je davantage? ils prindrent un gentilhomme, grand seigneur de là auprès, et après lui avoir bandé les yeux, ils le menèrent à travers le bois jusques à leur forteresse[203], puis, estant là, ils le desboucherent, luy monstrèrent tout là dedans force munitions, tant de guerre que pour le vivre, avec un molin à bras et un four, des petites pièces de campaigne, à force mousquets et arquebuses, picques, grenades, petards et autres engins, tant pour l'offensive que pour la deffensive, puis les autres fortifications des fossez à plein de cuve, un pont-levis avec un ravelin enclos d'une palissade, et, pour dire en un mot, il y remarqua tant de fortifications qu'il luy sembloit imprenable; ils le menèrent aussi en une grande sale toute tapissée de cuir d'Espagne qu'ils avoyent vollé en une navire le long de la mer[204]. Mais ainsi que on le conduisoit, Guillery luy mit le pistolet à la gorge, et luy fit jurer sur peine de la vie qu'il ne leur seroit jamais contraire. Après cela, on luy presente le disner, où il fut traité fort magnifiquement, et tout en vesselle d'argent, et puis après s'estre bien promenez et bien discouru ensemble, on luy reboucha la veüe, et le ramena-on jusques au bort du bois, d'où on le renvoya.

Mais quoy? de s'ennuyer de leurs meschancetez et ne plus permettre que ceste trame soit roulée plus avant, tout le monde murmure, et la France ne peut plus supporter ceste peste sur le cœur sans la vomir; ils s'enflamment tousjours de plus en plus, et se descouvrent eux-mesmes, mettans certains escritaux par les chemins, par lesquels ils decouvrent qu'ils vouloyent la vie de messieurs de la justice, l'argent, le pillage et rençon des gentilshommes; rencontrent un prevost, le chargent, prennent quelques uns de ses gens, et s'il ne se fût sauvé de legereté, il eût tombé entre leurs mains[205]; de sorte que personne ne pouvait trafiquer en toute la Bretagne ny le bas Poitou, parce qu'il a un esprit familier, par lequel il se fait porter par tout là où il veut en moins de rien, de façon qu'on le verra quelquefois le matin auprès de Nantes, et le soir il sera autour de Rouen et d'Orléans[206], et autres lieux semblables, s'accostans des marchands comme s'il estoit aux foires, et puis quand il voist la commodité il les destrousse, et leur oste tous leurs biens. La cour, en estant advertie, mande à Monsieur de Parabole, gouverneur de Niort, et à tous les officiers d'autour, qu'on mît diligence de les attrapper. Ce qu'estant sceu, tous les prevosts s'assemblent jusqu'au nombre de dix-huit ou vingt, conduicts par le grand prevost, avec toute la communauté qu'ils assemblèrent incontinent de toutes parts, jusques au nombre d'environ quatre mille cinq cens hommes, et de ce pas s'en vont assiéger le bois où le gentilhomme qui avoit esté en leur chasteau les mena, et courant de tous costez, ils trouvent à la fin ceste forteresse en un petit vallon, entre force arbres qui la couvroient fort bien de tous costez, de façon qu'à peine pouvoit-on la descouvrir.

Ils estoient plusieurs prevosts avec quelques autres gens[207], et avec quatre couleuvrines ils se mettent à les battre; la batterie dure tout un jour, et ceux qui estoient dedans, environ trois cens, se mettent en devoir de se defendre; mais à la fin Guillery, voyant qu'il ne pouvoit tenir long-temps, sort de furie avec ses gens à la desesperade, et, fendant la presse, bien monté et armé de toutes pièces, passe outre avec quelques uns de ses gens qui estoient les plus legerement et mieux montez[208]; et le reste, estant chargé de près par soldats fort adroits aux armes, conduicts par bons capitaines qui n'ignoroient pas toutes les ruses et stratagèmes dont il falloit user pour avoir tels voleurs, car en fin finale, ils furent prins avec le capitaine Guillery[209], qui fut accablé soubs la foule qui les arresta, et tandis les autres passent outre à tirer vers la mer, où ils trouvent une navire sur le bord, où ils ravagent et tuent la plus part de ceux qui estoient dedans, puis ils se mettent sur la mer où ils se sont encore mis à escumer et ont faict plusieurs voleries.

Estant donc le capitaine Guillery demeuré pris avec environ quatre vingt de ses gens, il est mené à Saintes, où son procez luy fut faict dès le lendemain, et luy condamné à la rouë avec tous ses complices, qui furent rouez en plusieurs lieux, pour donner exemple; mais lui fut exécuté à la Rochelle, où estant sur l'eschaffaut, d'un visage rassis et d'une contenance qui marquoit bien son assurance, sans aucun effroy, il arrache ces pitoyables paroles du milieu de ses remors qu'il pousse dehors, en presence de toute l'assistance, qui estoit composée d'une infinité de personnes qui accouroient de toutes parts à ce spectacle.

«Je pense qu'il n'y a personne de vous autres, Messieurs, qui ne soit icy pour contenter ses desirs en la peine qu'on dedie à mon supplice; mais quand on aura mis en la balance tout le faict de mon destin, vous donnerez plus tôst des larmes à ma fortune, que vos desirs à l'accomplissement de ceste miserable prophetie de ma defaite. Il est vray, cest eschaffaut odieux, et que mes mesfaits ont estez les degrez par lesquels je me suis porté; mais quoy! ç'a esté un coup à qui je ne pouvois gauchir, et un passage qu'il me failloit traverser. Il y a ici beaucoup de gens qui sçavent la maison d'où je suis sorti, laquelle doit à ce jour avoir une si ignominieuse tache estre attachée à la memoire de postérité qui ternira son renom au souvenir de la faute.» Et disant ces mots, les larmes luy commencèrent à couler le long des joües; puis, se tournant de l'autre costé:

«Et combien, Messieurs, il n'est pas incompatible qu'il ne puisse sortir un mauvais fruict d'une bonne semence, selon le champ où sera semé, qui le corrompt quelquefois, ou la constellation des astres, qui luy sera contraire; de façon que, quand vous blasmerez ma fortune et celle de mes compaignons, je vous prie, et mes larmes vous y convient, de jeter les yeux de vostre memoire sur mes ayeuls, qui n'ont jamais veu courir des ombrages si odieux que cela sur leur reputation, et dont les vertus ne me doivent presager que de merveille; mais-quoi! les meilleurs naturels peuvent estre corrompus comme le mien, qui, se laissant flatter aux persuasions de mon frère, que le desespoir avoit envelopé en ses toilles, s'est laissé emporter à ses desbauches, qui me font aujourd'huy dresser les cheveux à la contemplation de ma faute, et, d'une main odieuse, me presentant ceste coupe funeste qu'il faut que j'avalle quand le malheur me range à ses loix. J'ai jette incontinent les yeux sur ce que le presage de ma fortune me presentoit tout au long; mais ma fragilité, qui ne faisoit en sorte de penetrer si avant, m'a toujours empêché de voir la fin; je me suis trouvé sur le dernier saut de ma defaicte, où il faut que la peine que l'on prepare à mon corps satisface pour les forfaicts que j'ai commis.» Il faict une petite pose, puis, tirant un grand soupir, il dit encore:

«Je vous puis bien asseurer que la mort qu'il me faut endurer tout maintenant ne me fasche point, puisqu'il nous faut tous passer ce passage; mais il n'y a que le chemin par où il faut que je le franchisse qui me soit fascheux, avec le blasme qui en doit courir sur mes parens, et les presages qui menacent encore mes frères de frapper au mesme caillou. Je prie Dieu qu'il leur ouvre les yeux pour les appeller à penitence et leur faire changer le train de leur vie, afin que, se retirant, ils puissent atteindre à une fin heureuse. Et vous autres, Messieurs, consolez mes parens, leur remonstrant que, si à ce aujourd'huy la fortune fait courir ce nauffrage sur leur memoire, ils en doivent combattre la douleur par la souvenance des vertus signalez de nos ayeux, et que, quand la memoire de nos desbauches leur travaillera l'esprit, ils nous restranchent du nombre de leur famille et imaginent comme si nous n'avions point esté.

«Cest oubly essuyra la playe de leur douleur, et ne laisseront pas de suivre le chemin que nos ayeux leur ont tracé. Et vous autres, Messieurs, je vous conjure d'avoir compassion de ma fortune et de prier pour mon ame, afin qu'il plaise à nostre Sauveur ne vouloir point avoir esgard à mes fautes, et que, puis qu'il me faut icy servir d'exemple, brider le courage de ceux qui se voudroient attacher aux desordres où me suis enveloppé, il luy plaise vouloir ouvrir la porte de son paradis à mon ame.»

Il se tourne vers ses compaignons, et, après les avoir encouragés de se monstrer constans à ce passage, il prie le bourreau de l'expedier le plus diligemment qu'il luy sera possible; et, ayant recommandé son ame à Dieu, il s'estend sur l'eschaffaut, où il endura la mort d'une constance, nompareille, jusqu'à ce que il rendit l'ame. Dieu veuille qu'elle soit entre ses mains! Ainsi soit-il.

C'est verité; j'ay desservy
Une mort encor plus cruelle;
Car le peché que j'ay commi
Merite bien, mort eternelle.
Après mal-heur (helas!) à la fin bousche
Le vil conduit d'une maligne bouche,
Et le mechant en horreur obstiné
Par un gibet est aussy ruiné.

Décoration.